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LE
CORRESPONDANT
PARIS, — IMP. SIMON RACOS ET COMP., AVE v Enrenta, 4.
a
CORRESPONDANT
RECUEIL PERIODIQUE
RELIGION — PHILOSOPHIE — POLITIQUE
— SCIENCES —
LITTERATURE — BEAUX-ARTS
TOME QUARANTE-TROISIEME z
DE LA COLLECTION.
HBOUVELLE SERIE — TOME SEPTIEME
CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE-EDITEUR
29, RUE DE 'TOURNON, 29.
1858
a am
LE
CORRESPONDANT
DE LA CIVILISATION AU SEIZIEME SIECLE
ET DES DERNIERS OUVRAGES DE M. MICHELET*.
Hi n’est permis a personne, il ne le serait pas surtout 4 des Francais et
4 des chrétiens, de méconnaitre les bienfaits de la grande révolution
historique qui a honoré la littérature des premiéres années de notre sié-
cle. Pour apprécier just ement les écrivains éminents qui en donnérent le
signal ou qui l’accomplirent (les Chateaubriand, les Guizot, les Barante
et les Thierry), il faut se rappeler dans quel état l’4ge précédent, qui se
donnait volontiers 4 lui-méme le nom de siécle des Iumiéres, nous avait
laissé Vhistoire ou ce qui s‘intitulait de ce nom. Il y avait un certain
nombre d’axiomes consacrés dont nul n’aurait osé se départir : c étaient
des phrases toutes faites et comme sacramentelles par lesquelles tout
apprenti historien devait jurer avant méme de tailler sa plume. Ce
codex de formules historiques était & peu prés ainsi composé :
Depuis Ja chute de l’empire romain jusqu’a la prise de Constanti-
nople par les Turcs, pendant plus de mille années consécutives, |’Eu-
rope avait été couverte de ténébres : c’était l'age de la barbarie; c était
une longue nuit de onze siécles que nulle étoile n‘avait éclairée, dont
aucune aurore boréale n’était venue interrompre la profondeur.
! Renaissance, Réformes, Guerres de religion, la Ligue et Henri IV, Henrt IV
et Richelieu.
wm. SéR. 7. WM. (XLII DE La conLecT.) 25 saxwien 1858, 1° xiv. 4
2 DU MOUVENENT DE LA GIYILISATION
Pendant cette sombre série d'années, tous.les pouvoirs publics s'é- .
taient entendus pour opprimer. Vintelligence humaine et éteindre. les
derniers vestiges de civilisation qui subsistaient encore. Ss.
Les criminels au premier chef,.dans cette ceuvre d’asservissement, ,
c’élait avant tout l’Eglise catholique, et, dans |’Eglise, la papauté: .
Grégoire VII, Innocent III, saint Bernard et saint Dominique, c’étaient..
Ja les tyrans de l’esprit des peuples qui n’avaient méme pas dédaigné,
en cas de rébellion, de s'en faire eux-mémes les bourreaux. .
Loin derriére ces grands coupables, plus excusables, sans doute, a
mais complices, au moins par leur faiblesse, venaient a la file tous.
les rois, tous les empereurs, tous les magistrats.de tous les pays de -
Europe. A peine quelques hommages élaient-ils rendus au génie de--
Charlemagne, et quelques regrets exprimés en passant sur les boraes.
étroites ob la dévotion avait enfermé |’heureuse nature de saint
Louis.
A partir du seiziéme siécle et de l’époque connue sous Je nom de |
Renaissance, |’esprit humain, se réveillant & l’aspect des monuments -
exhumés de l’antiquité, avait donné quelques faibles signes de vie; -
mais aussitét les guerres de religion, l’intolérance et l’inquisition étaient .
venues noyer dans le sang ces germes 4 peine éclos. Ce n’était qu’a-
vec Louis XIV, enfin, que la poésie et |’éloquence avaient retrouvé la:
force et la voix; mais il avait fallu plus de cent années encore pour que
la philosophie, suivant leurs traces, parvint 4 faire sentir ses heureux
effets aux sociétés régénérées.
Tel était l’ensemble des doctrines, le symbole historique qui régnait
encore il y a peu d’années, et dont plus d’un vétéran de notre généra-
tion peul se souvenir. On pourrait le résumer en deux mots dang cette
maxime favorite de Voltaire : « La raison n'est que d’hier. »
I
Le premier coup qui vint ébranler un édifice si bien assis ne partit
point d’un historien, mais d'un: poéte. Enfermée dans une orniére
qu elle n’osait francbir, la science y cheminait de sa lente allure. I.'i-
magination donna un coup d’aile, et, du premier vol, s’éleva vers un
air plus libre. Ce fut le Génie du Christianisme qui, parmi toutes ses
hardiesses, osa soupconner que les nations chrétiennes se calomniaient
peut-étre elles-mémes, et qu'il ne serait pas impossible qu’elles eus-
sent eu quelque génie poétique avant le Tasse et Malherbe, quelque.
inspiration d’arliste avant Saint-Pierre et le Louvre, et que, méme
avant le grand roi et ses historiographes, leurs annales offrirent quel-
que intérét. Mais que de ménagements encore! que de tempéraments.
et de prudence! Le christianisme de M. de Chateaubriand était déja par
lui-méme fort étendu d’eau et tout parfumé de roses; mais, quand il
AU SRIZIRME SIFCLE. 3
s‘agissait de toucher & la religion du moyen Age, c’est alors que, pour
ne pas offenser lessens délicats du lecteur, il lui fallait appeter en aide
toutes les ressources d’un style enchantenr. Aussi’ l’effet, quoique
réel, fut-l frivole encore et borné. La mode créa pour un instant
un moyen 4ge de boudoir, un moyen age poudré, fardé, d’a péu
prés ‘aussi bon aloi que les pastorales ot s’était complne la société
décrépite de l’ancien régime. A la place des bergéres de Trianon
ou des sauvages de Marmontel, il y eut des damoiselles, des
tronbadours et des croisés; des Mathilde et des Dunois chantant
de niaises romances ou répétant la'prose affadie de madame Coltin.
Mass l’bistoire proprement dite, la grave ‘érudition, continua 4 dé-
tourner les yeux avec dédain et 4 confondre dans ane commune ma-
lédiction les papes, les moines, les nobles et les rois. Pour mieux se
préserver de tonte faiblesse & leur égard, elle s'interdit soigneusement
de rien hire qui émanat d’eux; et c’est ainsi qu'on vit, par exemple,
l’héritier le plus fidéle des traditions du dix-huitiéme siécle, |’honnéte
Dammou, maitre tin instant, par la conquéte, de toutes les richesses
historiques du Vatican, en faire sortir, au bout de deux ans de travaux,
dewx petits volumes sur la puissance temporelle des Sdaverains Pon-
tifes, od lon n’apprend assurément qu'une seule chose: c’est avec
quel scrupule, au milieu de toutes les tentations de la curiosité, il avait
su sabstenir de toute autre lecture que de celle de Essai sur les
mocurs.
Le temps et les esprits marchaient cependant, et le dix-neuvieme
siécle, cet enfant venu au jour parmi les ruines et au bruit des clai-
rons, grandissait et commencail 4 marcher sans lisiéres; la génération
qui lai cédait la place avait été ardente, crédule et décue: il naquit,
lui, douteur et curieux. De bonne heure, il trouva matiére & contenter
ces deux dispositions : république, empire et monarchie, révolutions
et conquéles, toute I’histoire du monde en raccourci passa devant
ses yeux en moins de vingt ans. fl vit plus d’une fois tous les événe-
ments changer de face et les hommes changer d’uniforme. Vivant ainsi
dans les coulisses, it comprit mieux méme les drames auxquels il n‘a-
vait pas assisté. L’habitude des révolutions lui donna |’intelligence de
lhistoire : moins confiant, d’ailleurs, dans l'avenir, il fut moins sévére
pour le passé; il vengea ses aieux des dédains de ses péres.
Ce qu’il y eut de curieux et de vraiment mériloire dans ce retour
d'opinion, c’est que tout y fut pleinement désintéressé et que rien
ne correspondit oi 4 aucun esprit de parti ni & aucun calcul de si-
tnation politique. Le gout de la verité, le sentiment de la justice seuls,
y concoururent. Bier plus, les prophétes de la réaction historique —
parlérent souvent contre eux-mémes, contre leurs passions ou leurs
idées, ou tout au moins contre ce que ces idées et ces passions pot-
$ DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
vaient avoir de jaloux -et d’exclusif. Quand le mouvement de réaction
se déclara-tout a fait, ee fut dans les premiéres années de la Restau-
ration, au plus fort: de la tutte engagée par les idées libérales contre
la vieille monarchie rétablie; qui s'appuyait assez maladroitement sur
influence du clergé. Ghose étrange! ce ne fut point dans les rangs
des défenseurs du: tréne et de’ l’autel que commenga la réhabilita-
tion sérieuse du passé. L'illustre’ dynastie qui régnait alors, quoique
trés-justement fiére d'une gloire de douze siécles, avait pourtant pris
Vhabitude de ne remonter gaére dans ses‘souvenirs au dela d'une cer-
taine date, qui était pour elle comme le moment oi le soleil de la
royauté avait passé au méridien. Vive Henri IV! était son cri de guerre,
Versailles sa patrie. Elle connaissait mal ses aieux du moyen age et
en parlait peu; le panache blanc lui était plus familier que |’ oriflamme.
Le clergé,- de son cété, cet aimable clergé d’alors, avec sa doetrine
tempérée, son langage de bonne compagnie et ses grands airs de
cour, était plus embarrassé que flatté des souvenirs de la domination
religieuse du moyen 4ge. De belles églises 4 litalienne, avec leurs
démes et leurs colonnes doriques luisant au soleil, lui plaisaient
mieux que des cathédrales. gothiques. Bossuet et Fénelon formaient
presque a eux seuls le bagage solide, mais incomplet, de toute érudi-
tion eccléstastique. La seience du treiziéme siécle avait une odeur de
bouquin poudreux qui repoussait les plus hardis défenseurs de la reli-
gion, et l’on sait avec quel dédain M. de Bonald Jui-méme parlait encore
de la philosophie scholastique qu’1l n’avait pas lue.
La justice a l’égard du moyen Age partit du camp opposé. Ce fut
un démocrate centralisateur de Vécole de 4789 qui, secouant la
poussiére des chroniques et levant les dalles des cimetiéres, fit passer
jJusqu’a nous quelque souffle de V'inspiration patriotique qui avait animé
les libertés communales de |l’ancienne France. Ce fut un professeur
protestant, racontant & une jeunesse libérale le progrés de la civilisa-
tion en Europe, qui ne craignit pas de lui représenter la nacelle de
Eglise flottant seule, pendant des siéeles, sur Je déluge de |’inonda-
tion barbare, el rendit méme & la papauté une justice imparfaite, mais
inattendue. La premiére fois que !a grande mémoire de Grégoire VII
fut défendue contre les anathémes des philosophes et relevée des ar-
réts des parlements, ce fut dans des lectures & huis clos d’une histoire
encore inédite faites entre deux lecons critiques sur la littérature du
_ dix-huitiéme siécle. Entia ce fut ua philosophe de I’école de Descartes
qui, tout en popularisant parmi nous les idées d’outre-Rhin, restitua a
la scholastique une place dans l'histoire de |’esprit humain et illumina
d’un vif éclat les figures de saint Anselme ‘et de saint Thomas.
Une révolution qui rompait avec les traditions séculaires du tréne
aurait di, ce semble, arréter ce mouvement : tout au contraire, elle
AU SEIZIEMWE SIECLE.
l’accéléra. Plus on crut le passé mort et bien mort, plus on fat d'liu-
meur & élre jaste envers {ui, comme on'l’est aisément envers ceux: qui
ne sont plus: Débarrassée du fantéme toujours inqniétant de lancien
régime, la France-ne fit plus difficulté d’étre équitable pour des sou-
venirs dont elle‘ne redoutait pins méme l'ombre. Aussi, au lendemain
de ja révolution de Juillet, la mode du moyen dge, au moins sous le
rapport poétique, devint de la furenr. Depuis les défenseurs bourgeois
de fa monarchie nouvelle jusqu’a ses démocrates adversaires, dans les
rangs mémes de l’ardente démocratie d'alors, on parla, on s’habilla h
la fagon du moyen age. Des jeunes gens de cette époque, hommes trés-
murs aujourd'hui, et, qui sail? peut-étre préfets ou conseillers d’Etat,
mais alors bons républicains, peuvent se rappeler le temps o0, avant
d'aller siéger dans un club, ils avaient som d’équarrir leurs cheveux sur
‘leurs oreilles pour ressSembler & des écoliers d’Abailard et de Guillaume
dé Champeaux. Du gouvernement d’an roi citoyen, qui n’avait plus
‘méme de fleurs de lis sur son écusson, on obtint ce que n’avait pas
imaginé le roi {rés-chrétien : une commission de monuments histori-
ques animée de quelques sentiments de justice pour les chefs-d’ceuvre
de l'art gothique et de quelque pitié pour les débris qui en subsis-
talent encore.. Le thédtre, comme toujours, se mit a l’umisson de la
fantaisie publique, et l'on n’eut plus que des drames 4 grand spectacle
avec créneaux, tourelles et armuiries. Ce ne fut qu’assez tard, 4 la
voix d’un jeune homme, que le clergé comprit enfin l'intérét que pou-
vait présenter, pour la cause de la foi, la justification poétique et poli-
tique d’une époque ot |’Eglise avait régné sur le monde. Mais, quand
M. de Montalembert adressait.4 M. Victor Hugo ses lettres célébres
sur le Vandalisme moderne, il reconnaissait par la méme que la poésie
était sur ce point plus facile a éveiller que la pidté, et que Notre-Dame
de Paris avait un peu frayé la voie 4 introduction de Sainte Elisabeth
de Hongrie. Que l'appel ait été alors promptement entendu, qu'il ait
retenti dans tous les cceurs touchés de la foi catholique, qui sen éton-
nerait en se souvenant combien l’accent en était vif et pénétrant,
combien la chaleur d’une conviction naive et hardie venail préter de
force et d'éclat aux traits de la plus brillante imagination ? Peut-étre le
but fat-il méme, non pas attemt, mais dépassé. Aprés avoir trop ou-
blié le moyen age, peut-€ire | en vint-on & trop lexalicr et a (rop con-
fondre une époque du régne de l’Eglise avec I’ Eglise méme, qni est de
tous les temps. Que M. de Montalembert lui-méme ne se soit pas tou-
jours suffisamment effrayé de ce péril, c’est ce que mon amitié ne
m’empéche pas de penser encore, et ce que la stenne me permettra
bien de lui dire.
Quoi qu’il en soit, au {ravers et peul-étre A la favenr d’exagérations
diverses, un systéme historique s'accréditait dans les esprits, incertain
6 DU MOUVEMENT DE.LA CIVILISATION
encore et: imparfait sor bien des points, mais intiniment plus conforme
ala vraisemblance-que celui qu'il remplacait et ples consolant poer la
dignué humaine. On commencait 4 considérer le moyen age, ‘non plus
comme fa prison o& avait. gémi la société moderne, mais comme le
berceau de cette société méme : berceau longtemps placé sur les ftots,
comme celui de Moise, longtemps assiégé par les serpents, comme
celui de la Fable, mais auprés: duquel V'Egtise avait veillé comme une
mére et la royauté comme un tuteur. Par suite, la renaissance intellec-
tuelle du seiziéme sidcle, la révolution sociale de notre age, n’étarent
plus envisagées comme des revendications soudaines et tardives de
droits longtemps méconnus, mais comme. les crises oragenses dun
développement dont le christianisme avait été l'origme et devait de-
meurer le protecteur. La société moderne cessait de se considérer
comme un esclave affranchi, singuliére vanité dont elle s'était piquée
jusque-la. A la place de cette origine servile, dont |’empreinte est
toujours si difficile & effacer, elle prenait au contraire l’attitude du fils
d’une généreuse famille, illustrée par la tradition de la gloire ou enni-
chie par ’hérédité du travail, pouvant regarder sans rougir les portraits
de ses pares, adorer leur Dieu et s'asseoir 4 leur foyer.
Aa nombre des promotears les plus puissants de la réaction dent
nous parlons, il fallait compter un écrivain d’un talent nerveux et sac-
cadé, qui avait de l’érudition, de l’éloquence, de l’intelligence des faits,
de la passion dans le style et de la couleur : tout cela 2 ses heures, sans
suite, sans ordre, sans que le talent de la veille répondit jamais de celui
du lendemain, sans gu’une page garantit jamais ja saivante. Ii avait
entrepris, sous le nom d'Histoire de France, une sorte de promenade
cahoteuse & travers nos annales, ot 11 s’avancait par saillies et par en-
jambées. Six volames de ce govt avaient déja paru, et le tableau du
moyen 4ge tout entier était tracé. It en restait dans l’esprit du lecteur
une impression confuse, mais, par sa confusion méme, pent-étre assez
ressemblante 4 |’original : l'impression d'une grande lutte entre le bien
et le mal: d’on puissant, d’un sanglant effort de la jastice et de la vé-
rité contre les princapes déchainés dela barbarie. Dans cette: lutte,
VEglise avait son rdéle, et, bien que dépouillé d’aurdole, son portrait
était reconnaissable. Sans doute, le langage, d'une familiarité dépiacée.
n’était pas toujours convenable, et le fils touchait sa mére malade'
d'une main parfoig assez trrévérencieuse. Mais la tendresse de VEgtise
pour les peuples enfants et souffrants du treiziéme siécle, cette maternité
inépuisable gui I’associait & leurs jeux comme 4 leurs pleurs, la beauté
symbolique de ses monuments, tous ces torrents de grace qui surabon-
3 Comparaison appliquée par M. Michelet a phbgline dans sl ‘prckbs des Mé-
moires de Luther, tome Il, p. 15.
ios ¢, AQ SEIZIRME- SIRCLE. 7
dérems din: siecles: durant sur eeux de la corruption débordée, inspi-
raient au lecteur une émotion qui ne permeltait pas de douter de celle
. du peintre. La royauté non. plus-n’avait pas 4 se plaindre de sa part; et
ses efforts pour conquérir l'unité et la paix sur les ruines de la di-
versité féodale étaient décrits avee soin et applaudis avec une complai-
sence qui était générale alors. L-autear méme ne paraissait jamais se
demender si les progrés de |’administration royale ne s'‘étaient pas
souvent accomplis aux dépens de la dignité des administrés. Bref, le
passé tout entier dlait jugé avec émotion, enpstcaue et bienveil-
. lance. |
Neus en étions la quand Je cheval qui nous emmenait si bon train a
fait tout d'un coup un écart, puis un temps d’arrét brusque, au risque
de desseller son cavalier, et enfin s'est mis 4 enfiler du méme galop ir-
régulier la route directement contraire-4 celle qu'il avait suivie jusque-
Ja. Sous les titres divers de Renaissance, de Réforme, de Guerres de
religion, etc., esi-ce son Histoire de France que-M. Michelet continue?
Mais comment appeler continuation de nouveaux ouvrages qui contre-
disent &.peu prés textuellement Jes anciens? Ce changement de déno-
mination est-il une maniére d'avertir son lecteur qu’avant de passer
outre 3] lai faut passer |’éponge sur ses souvenirs et oublier tout ce
qu'on vient de lui apprendre? Si tel a été le but de M. Michelet, il faut
ie louer de son scrupale, tout en convenant qu ‘il n’y eat jamais de
précaution plus nécessaire.
Comment peimdre en effet la surprise qu ‘éprouverait, s'il n’était
mis sur ses gardes, le lecteur qui, tout plein encore des belles pages
de M. Michelet sur l'art gothique, — se rappelant s’étre assis avec
la3 sur les bords du grand fleuve poétique du moyen dye’, avoir admiré
avec lui.dans saint Thomas |’ Aristote du Christianisme *, s'étre arrété
avi ep admiration devant le colossal monument de la Somme, devant
ce fier génie assis sur le iranchant du rasoir entre deux abimes ‘, avoir
écouté avec émotion le culte, ce dialogue tendre entre Dieu, I'Eglise
et le peuple, et senti circuler la séve et lu vie dans la pierre des Ca-
éhédrales *, ouvrirait aujourd’ hui Vintroduction du volame intitulé la
Renaissance? La, en effet, dés les premiéres pages, 1 Ini faudrait ap-
prendre que le moyen 4ge fut un élat bizarre et monstrucna qui-n'a
dargument en sa faveur que son extréme durée‘, qui était méme fini
demnais le eerenierne side, el qui n’a a Pas cessé. depuis un ad jour de
1 Histoire de pectin vol. M, p. ht.
2 [bid., p. 629.
3 Ibid.
*Ibid., p. 652.
: § Jbid., p. 660. FG ‘ Le
© Renaissance. Introduction, p. 4.
8 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
mourir, qui n’exista scientifiquement que par ses ennemis', les Arabes
et les Juifs: le reste étant pire que le néant; dont la poésie n'est qu'une
pensée maigre, élouffée sous des rimes accumulégs *; que la philosophie
aristolélicienne du moyen 4ge (celle de saint Thomas, si je ne me
trompe) fut un systéme hybride, trois fois bdtard et trois fois faux, un
mulet qui n'engendra point®; et que, quant a l’'architeclure gothique, si
elle a produit quelques édifices grandioses, elle n’est encore gu’un
pénible appareil d'étais et de contre-forts*. De pareilles, de si soudaines
contradictions, un passage aussi subit du blanc au noir, auraient de
quoi troubler l’esprit d’un auditeur un peu candide, et Méphistophéles,
dans la tragédie de Goethe, ne s’y prend pas aulrement pour renverser
la cervelle de I’étudiant qu’il veut berner. M. Michelet a donc bien fait
de nous prévenir au moins par un changement de titre du changement
d’idées qui s’était opéré chez lui; mais, puisqu’il avait cet égard pour
nous, n’aurait-il pas aussi pu pousser la franchise Jusqu’’ nous exposer
les motifs de sa conversion? Quelle lumiére s'est faite dans son esprit,
ou quelle découverte a-t-il exhumée dans nos archives, quel fait nou-
veau a-t-il appris, ou quel coup de la grace I'a frappé pour que ce
qu'il adorait hier, il le brale aujourd’hui, et pour qu'il nous donne
le spectacle d'un des meilleurs éléves de M. Guizot ct de M. Thierry,
qui ne craignait pas de les appeler ses maitres, allant rechercher
dans son écart, pour les exhumer, les redites les plus usées de Vol-
taire et de l’'abbé Raynal?
A défaut de révélations positives, nous aurions bien quelques con-
jectures a former sur la cause d'une si singuliére transformation.
Entre le sixiéme volume de | ‘Histoire de France et le premier volume
de la nouvelle série qui est sous nos yeux, 11s’est bien passé, en effet,
quelques événements, trés-indifférents 4 histoire, il est vrai, mais qui
touchent soit la personne, soit les opinions de M. Michelet. Il est
arrivé, par exemple, qu'une querelle s’est engagée, il y a tantét
quinze ans, au sujet de l’organisation de l’enseignement public entre
l'Université et des hommes religieux qui interprétaient la Constitution
d’alors 4 leur maniére. A la suite de cette querelle qui fut fort vive,
deux professeurs du collége de France, irrités, trouvérent bon de trans-
former une chaire d’instruction en une tribune pour combattre les
envahissements du clergé. Il est arrivé que le gouvernement (le gou-
vernement qui régnait alors, sentend), n’ayant trouvé le procédé con-
forme ni 4 la polilesse ni au droit, fit cesser |‘enseignement de ces
(leux professeurs; et que M. Michelet, qui était l'un deux, jugea cette
' Renaissance. Introducticn, p. 8.
2 Jbid., p. 45.
* Ibid., p. 38.
* Ibid., p. 15.
AU SEIZIEME SIECLE. Q
mesure attentatoire 4 fa liberté de la pensée, laquelle consiste évidem-
ment & user du monopole d’une chaire officielle pour y insulter ses
adversaires. It est arrivé ensuite qu’h son tour le gouvernement a
été renversé, et qu'une république, établie avec l'approhation de
M. Michelet, n’a pas répondu 4 ses espérances. A la suite de cette
république enfin, une réaction assez forte s'est opérée contre tous les
principes de la société moderne, et cette société a été prise d'un dé-
couragement d’elle méme dont certains publicistes rétrogrades se sont
trop hatés de triompher. Par une conséquence qui n'est pas tout d fait
logique, Ihistoire, le passé, le moyen Age, qui ne peuvent mais de
tous ces événements contemporains, en ont pourtant porté la peine
dans l’esprit de M. Michelet, et c’est sur eux qu’il se venge des échecs
de la République et du dépit que lui causent Jes amplifications de la
presse réactionnaire.
Quoi qu’il en soit, nous voici replacés par son fait en face de Ihis-
toire entendue comme on la concevait au dix-huitiéme siécle et comme
nous pensions que les progrés de la science et de VPéquilé générale
novus préservaient de la revoir. Nous allons apprendre avec lui & con-
sidérer de nouveau les annales de notre patrie et de l’Europe moderne,
comme divisée en deux périodes tranchées, nullement liées, parfai-
tement étrangéres, directement hostiles l'une 4 l'autre, l’une de bar-
barie, et l'autre de civilisation ; l'une ot le monde fut opprimé par la
religion et l'autre ov i! fut émancipé par la philosophie : le seiziéme
siécle et la Renaissance marquant la ligne qui les sépare l'une de
l'autre. C’est l’ancien systéme historique ressuscité, disons-nous : pour
les idées, da moins, car, pour la forme, rien n’est plus différent que
Vhistoire écrite 4 la maniére de M. Michelet et celle que rédigeaient,
il ya cinquante ans, les écrivains presque oubliés dont il évoque au-
jourd’hat les theories.
L’histoire du dix-huitime siécle, celle dont Voltaire a laissé des
modéles d’un art achevé, et dont d’honnétes compilateurs, tels que
Gaillard ou Anquetil nous fournissent |’échantillon le plus ordinaire,
élail comme une belle dame un peu délicate. Elle avait ses bienséan-
ces A garder, non sans quelque pruderie. Ce n’était pas sa gloire,
comme les héroines de Corneille, c’était sa gravilé qui lui tenait au
ceeur. La gravité de Phistoire, c’était le mot consacré qui ne lui per-
mettait ni peinture vraie, ni détail familier, ni anecdote intime. Elle
était trop bien élevée pour admetire aucun homme en sa présence
autrement que sa toilette faite et en habit de cour. Nulle vie dans les
mouvements des personnages, nul cceur sous leur poitrine ; de pales
portraits & la fin ou au commencement de leurs biographies, semés de
quelques antithéses de rhétoriques bien équilibrées ; quelques paral-
léles avec les héros de Rome ou d’Athénes, 2 la maniére de Plutarque,
40 DU MOUVEMENT: DE LA CIVILISATION
quelques réflexions philosophiques, pour tout terminer, acquittaient la
dette de l’écrivain envers la vérité humaine et la couleur locale.
L’histoire de M. Michelet, c'est son mérite comme son tort, ne
eonmait ni ces scrupules ms'ces entraves. De nos temps modernes et
populaires, elle a pris le dédain de l’étiquette et les habitudes de rue.
Elle s’avarce le pemg sur la hanche et le verbe haut. Elle ne craint ni
le mot propre, ni méme le gros mot, ni l’aneedote domestique, ‘ni
méme la chronique graveleuse. Elle entre dans fe cabinet de ses per-
sopnages, et, pour étre plus sére de les trouver en déshabillé, elle
passe volontiers jusque dans leur alcéve. Je n’ose dire & quel mo-
ment de leur existence elle fait commeneer leur biographie : qu'il
suffise de savoir que c’est généralement avant Jeur naissance '. Rien
de plus minutieux aussi que les descriptions qu’elle en fait. Leur
nature physique, le moindre signe de leur visage, Yair da corps, le
tour de la taille, tout est peint, et méme exploité dans le dernier
détail : chaque trait est censé représenter au vif une qualité morale.
Ce procédé tout matérialiste est quelquefois saisissant de vérité, quel-
quefois singuliérement arbitraire et bizarre. Tour & tour il nous faut
voir passer le roi Charles VII, jeune homme faible, relevé naguére de
maladie, la téte grosse et visiblement crédule *; \e cardinal d’Amboise,
avec la forle-encolure des paysans normands : sur cette large face et ces
gros sourcils baissés, vous jureries que cest un parvenu® (ce qui par
parenthése est le contraire du vrai, pwisque le cardinal d’Amboise
était noble de naissance); puis Maximilien d’Autriche avee une grande
figure osseuse... un nes monumental... le front pauvre comme l'dpre
rocher du Tyrol... Il eut des jambes de cerf et la cervelle aussi: Toute
sa vie ful une course, un hallali perpétuel*. (Notez qu'il s est trouvé un
critique pour trouver cette phrase admirable.) Charles-Qaint, le con-
quérant qui ne cessa de parcourir |’Europe, apparait arméd de toutes pié-
ces, sauf la téteamaigrie, usée, celle d'un scribe qui vécut dans son écri-
toire! Mais de tous les traits du visage, c’est le nez surtout quia la
prédilection de M. Michelet. On ne saurait croire tout ce que te hez
reaferme de valeur historique. Comparez seulement le nez de Louise
de Savoie, la mére de Francois I, avec celui de Marguerite de Navarre,
sa fille: le premier, yrand, gros nex, sensuel et charnu...' nez de
bonne heure nourri, sanguin comme sont les natures fortes et basses *;
le second, nes charmant, fin, amaigri, qui est bien de cet esprit abstrait
‘ Voir Guarres da religion, p. 41, 44, 76, 141. Keforme, p. 278.
* Renaissance, p. 4.
3 Ibid., p. 105.
* Ibid., p. 145.
5 Réforme, p. 167.
‘AU SEIZIEME. SIECLE. Al
que Rabelais évequait du ciel pour le faire descendre sur sox livre’.
Mais ne négligez pas d’y opposer aussi, pour aveir la collection com-
pléte,.celui de Diane de Poitiers, nez tin, qui tombe avec décision et
dune autorité royale* : sans oublier celui de saint Ignace de Loyola,
fort bossu du haut, large et aplati par le bas*. L’effet de la nature phy-
sique sur M, Michelet est si puissant, qu'il détermine presque entiére-
mant son jugement sur la valeur morale des hommes, et, quand 11 dit
de l’infortunée Stuart, montant a |I’échafaud, qu’elle n’était plus belle,
quoi qa’on ail prétendu, et qu'elle avait pris perraque, il semble qu’il
ait d'un seul mot justifié Elisabeth et séché Jes larmes de la postérité.
Un autre pomt par lequel M. Michelet différe entigremeat de l'ancien
systéme historique dont il reproduit \’esprit, c'est per son dédain pour
toule espéce de régles de composition. La composition, au contraire,
Ja disposition des parties, c’était la préoccupation favorite de l'ancienne
école d’historiens. Elle avait inventé, pour s’assurer ce mérite, une
classilication a peu prés uniforme. Le récit marchait d’abord, puis & sa
suile une série de dissertations séparées avec leurs titres tous faits,
comme les chapitres de matiére d’un catalogue de libraire : religion,
arts, finances, lettres, meeurs, c’étaient autant de troirs du méme ca-
sier. La clarté gagnait peut-étre a cette division, mais la réalité pé-
rissait. On avait oublié en effet que disséquer et peindre ne sont pas
absolument la méme chose. On se promenait dans Phistoire d’alors
comme dans un cabinet d’anatomie comparée. Chaque animal était
classé suivant son espéce, chaque nerf, chaque muscle, surmonté d'une
étiquette; mais ces squelettes ne savaient vous dire ni quel sang avait
coulé dans leurs veines ni de quelles couleurs le soleil avait fait
briller leur plumage.
Les compositions historiques.de M. Michelet ne péchent point par
ce défaut de vie. L’animation n’y manque pas, on pourrait dire qu elle
y déborde, Ce que M. Michelet comprend méme et rend le mieux, c est
commens tout se tient dans les sociétés comme dans les 4mes, com-
ment toutes es facultés se prétent appui et agissent lune sur l'autre,
et comment de ces forces diverses en opposition ou en concours se
forme une résuitante qui est la vie. Nul ne sait mieux trouver dans les
monuments, dans les arts, dans la littérature d'une époque, le secret
des passions qui ont décidé de ses destinées. Mais ce qui manque,
c'est précisément Vombre d'une composition quelconque. Les faits,
les idées, viennent, non avec le froid enchainement de I'analyse,
mais avec le désordre d'un réve. On dirait que personne ne les con-
duit; ils entrent quand ils veulent et sortent quand il leur plait. Ja-
‘ Réforme, p. 163.
* Guerres de religion, p. 56.
> Réforme, p. 573.
42 DU SOUVEMENT DE LA CIVILIS: TION
mais la volonté n’a gi compléltement Jaché les rénes: 4 |imagination.
Singuliére chose. qu’une histoire qu’ la lettre on ne comprendrait pas,
si on ne Ja connaissait pas déja, et ou la moitié des faits sont sous-
entendus! C’est un voyage de plaisir : quand la-campagne plait a
M. Michelet, il y fait séjoar : il saute 4 pied joint sur ce qui l’ennuie
et ’incommode. Dix pages sont employées 2 décrire la demeure de
Diane de Poitiers ou la figure d’Anne de Boleyn; vous chercheriez en
vain un mot sur les négociations qui ont mis Charles-Quint sur le
tréne du monde, et sur les conditions de la paix de Cateau-Cambrésis.
Méme pour une histoire ordinaire, celte maniére de faire est trop
facile; et, sans pédanterie, c’est trop: s’épargner ce qu’on regardait
autrefois comme le comble de l'art, la peine des transitions. Mais, dans
une histoire 4 systéme, dans ce qu’on peut appeler une histoire de
parti, puisqu’elle a pour but de servir de preuve 3 un ordre d’idées,,
et de faire faire un pas @ un ordre d’opinion, en vérité, la commodité
d’un tel procédé passe la permission et va jusqu’a porter atteinte a
la sincérité de |’écrivain. Il est par trop aisé par cetle voie de prendre
tout ce qui sert uoe théorie, l'héroisme de ses amis, les crimes de
ses adversaires, et de laisser tout ce qui géne, les faiblesses qui com-
promettent ou les hommages qu'il faut rendre aux vertus des gens
qu’on n’aime pas. Cette facilité de prendre et de Jaisser 4 son gré est
le grand écueil des généralités historiques. Quiconque a entrepris
d’écrire I'histoire, 4 la fois avec un dévouement a une grande cause et
un siacére désir d’équité, sait combien il est difficile de ne pas se
laisser entrainer A mettre ainsi toule la lumiére sur les faits mémes
qui ont déterminé les convictions dont on est plein. Demeurer juste
appréciateur sans étre spectateur indifférent de ce qu’on raconte,
savoir tenir la balance, sans que la main tremble, quand le coeur bat
pourtant de cette passion généreuse qui est nécessaire pour donner
au récit toute sa moralité, comme toute sa couleur, c’est la le véri-
table probléme et comme la quadrature du cercle de l'histoire. Hoe
opus, hic labor est. Je ne sais qu'une maniére d’en sortir, c'est d’étre
complet. Dites tout : et ensuite vous penserez, vous sentirez, vous
conclurez comme vous voudrez. N’omettez aucun fait de la cause,
puis soyez, st vous voulez, plutét encore avocat que juge. Le lecteur |
prendra méme votre conviction en bonne part et pourra se laisser
gagner a sa chaleur communicative. Mais l’intégrité des faits est sa
garantie, et, dés qu’elle lui manque, sa défiance est éveillée. M. Mi-
chelet ne parait pas s'étre avisé de cette recette unique, mais infailli-
ble, pour rester impartial tout en ayant son parti pris. Mais peut-étre
qu’il me dira que l’impartialité n'est pas précisémént la qualité qu'il
se pique ni de pratiquer pour lui-méme ni d’inspirer 4 ses au-
diteurs.
AU SEIZIEME SIECLE. 15
Le seul trait de ressemblance par lequel M. Michelet se rapproclic
des écrivains dont il s‘est fait le continualeur posthume, c’est par le
sans-géne, la briéveté, disons mieux, l’absence totale des citations ori-
ginales. Lhistoire du dix-huitiéme siécle citait peu : c’était un prin-
cipe : les chroniques, les originaux, qu’était-ce autre chose, a ses
yeux, que matériaux informes et pédantesques? Le public était trop
heareux que l’historien lui en épargnat la fastidieuse lecture. A vrai
dire, il se I’épargnait d’ordinaire aussi & lui-méme; et, au lendemain
méme du jour ot les Mabillon et les Baluze avaient creasé dans Jes
mines souterraines de )'érudition ces prodigieuses galeries ot l'oeil
s’éblouit comme les pas s’égarent, l'histoire, n’ayant garde d’y mettre
le pied, vivait encore d’un petit nombre de faits et de documents cités
et extraits de troisitme et de quatriéme main. Ces pices de monnate
usées 4 force d’avoir passé de poche en poche, avec leur efligie tout
effacée, suffisaient 2 sa circulation. De !& l'absence de toute couleur ori-
ginale : la liqueur, depuis longtemps éventée, avait perdu toute sa
saveor. Telle n’est point la cause assurément du singulier silence
que M. Michelet garde sur les sources ov i} a puisé. Il n’y a point chez
Ini disette, mais plutét pléthore de lecture, et les faits qu’il rapporte
n'ont pas l’inconvénient d’étre trop connus; il en est méme de si
inattendus et de si bizarres, qu’on reste confondu de surprise en les
rencontrant. Mais c’est alors surtout qu’on regarde machinalement
au bas de la page pour chercher soit une cilation qui vous rassure,
soit uD renvol qui vous guide. Tant de grands maitres, dont les mo-
ments étaient précieax, ont eu pour nous cette complaisance, et sc
sont donné cette peine! Puis |’exactitude des citations est un point
qu'un lecteur poli n’aime pas & mettre en doute, et c’est justement
pour cela qu’il est de la délicatesse d’un écrivain d’aller au-devant
des soupcons qu'on est embarrassé de lui exprimer. On aimerail a
savoir par exemple sur quels documents nouveaux M. Michelet s'est
appoyé pour introduire l’inceste dans la demeure des rois de France,
et souiller de soupgons injurieux la touchante affection de Francois J*
et de sa sceur. Il nous semblait que le savant éditeur des Lettres de
Marguerite de Navarre, dont le nom pourtant n'est pas suspect de
royalisme, M. Génin, avait vengé de cette injure gratuite l’honneur
de la premiére des familles francaises. Je serais flatté, je l’avoue,
de pouvoir lire dans l’original les paroles parricides que M. Michelet
met dans la bouche de Henri If & !a mort de son pére *. J’éprouve-
rais un vrai plaisir de curiosité & tenir entre les mains la minute de
la lettre de Catherine de Médicis écrivant 4 Elisabeth aprés la Saint-
Barthélemy : « Que si elle n’est pas contente de ce qu'on a tué quel-
Réforme, p. 483.
44° DU MOUVEMENT DE LA’ CIVILISATION
a ques protestants, on lui permet d’dgorger tous les catholiques ’.
Toute Médicis: et toute Florentine que l'on soit, on he dit puére de
ces choses-la, et ceux mémes qui ont lé courage de les penser ont
généralement la prudence de ne pas les ‘écrirc. Qui ne voudrait con-
naitre les motifs de-la confiance avec laquelle M. Michelet affirme
que, quand Henri: de Navarre, au lit de mort de Henri IIf, se vit
pressé: par les-‘seigneurs catholiques d’abjurer sa foi ou de renoncer au
tréne, il pdtit, et ne fit point, & coup str, te discours hautain et hardi
que lui préte d' Aubignd? Jusqu’a preave du contraire, nous éonti-—
nuerons 2 penser que cette saillie dune éloquence jaillissante est au-
tant au-dessus des rodomontades ampoulées du narrateur qui la rap-
porte, qu’un grand homme comme Henn IV est différent d'un fanfaron
éloquent comme’ d’Aubigné. Celui qui aurait Su imifer cet accent si
vrai dé Ja nature et du génie serait, 4 notre sens, l¢ premier des poéles
dramatiques. Ce qui augmente Je désir de contréler un péu toutes
ces affirmations, c'est qué M.: Michelet donne lui-ménie parfois la
preuve d’un esprit susceptible des plus singuliéres illusions. Il croit
lire dans tes textes ce que les textes ne portent pas. Venant a parler,
par exemple, des Constitutions des jésuites, ne fonde-t-il pas un
chapitre, disons mieux, une déclamation tout entiére sur un contre-
sens fameux qo’éviterait un éléve: de troisiéme, et qui avait été déja
plus d’une fois relevé et moqué par la presse: quotidienne*? Peut-étre
aussi a-t-il pensé que, ‘quand on‘a affaire avec des jésuites, on est
dispensé de la justice et de la vérité.
Ces défants divers, ces lacunes mamenses, qui ne sont point des ac-
cidents, mais des habitudes chez M. Michelet, rendraient toute critique
détaillée de ses ceuvres impossible. Prendre M. Michelet par les détails
serail une entreprise infinie et pourtant mesquine : aux dépens d’une
imagination qui ne se refuse rien, rien n’est si aisé que de faire rire.
1 La Ligue et Henrt IV, p. 6.
?Ce contre-sens, déja plusieurs fois réfuté, est celui-ci : les Constitutions des jé-
suites portent: « Visum est nobis in Domino nullas constitutiones posse obligatio-
nem ad peccatum mortale vel veniale inducere nisi superior in nomine Jesu Christi,
vel in virtute obedientix juberet.» La traduction toute simple et conforme au
latin est celle-ct: «Nous avons décidé dans le Seigneur qu’aucune constitution
n‘oblige (ceux qui y sont soumis) sous peine de péché moriel ou méme véniel, a
moins que le supérieur n'ait commandé au nom de JésusChrist et en vertu de
l'obéissance. » M. Michelet traduit sans hésiter (Réforme, p. 431): « Nulle ragle
ne peut imposer le péché mortel, a moins que le supérieur ne l’ordonne »« Donc,
ajoute-t-il, s'il l'ordonne, il faut pécher, péeher mortellement. Cela est neuf,
hardi, fécond.» Malheureusement cela n'est pas neuf, car le contre sens a déja été
vingt fois commis et vingt fois relevé; il n’y a de hardi que cette maniére de
traduire et de fécond que la conséquence qu’en tire limagination de M. Mi-
chelet.
,AU SEIZIEME SIEELE.. .: . 45,
Mais on méconnaitrait ainsi de vrais mérites, et. en méme. temps on
n'irait point & la source de ses erreurs. C'est 14 au contraire, e’est droit —
4 cette source que, nous avons, dans ces quelques pages, la prétention
de marcher. Ce n’est pomt contre tel ou tel incident du -réecit, e’est -
contre le systéme historiqne tout entier, dans son ensemble d'abord, -
puis dans ses conséquences, que je me sens pressé de réclamer ; et, .
ce qui me met la plume en main, ce n’est point ane conviction re-
ligieuse, nécessairement mélée pourtant & toute grande appréciation -
historique (comment ne pas rencontrer dans l'histoire le christia-
nisme et |’Eglise?), mais. dont ‘il ne me serait pas difficile de faire
abstraction pour ui moment; c’est la justice quon doit méme aux
Morts et au passé. Disons mieux : ce ne sont ni le passé ni les morts
qui sont icl en question, c’est nous-mémes, c'est l’honneur de lage
of nous vivons. Dégu dans beaucoup de ses entreprises, notre age a
trouvé dans la pratique habile et éloquente de l’histoire la consola- :
tion de bien des échees, peut-étre le vrai titre de gloire qu'appréciera
la postérité. Ses grands monuments de littérature sont de grands
travaux historiques; ses grands écrivains sont tous de grands histo-
riens : c'est le plus beau flearon de sa couronne littéraire. C'est de
cette prérogative qu'on veut Je dépouiller aujourd’hui en tirant de
loubh une vieille machine poudreuse, une histoire 4 systéme et &
parti pris, destinée, non a faire revivre les images des générations
éteintes, mais A servir les intéréts et Jes passions fugitives des géné-
rations contemporaines. Défendons le dix-neuviéme siéele contre la
moins heureuse des restaurations du dix-huiti¢me; défendoos M. Mi-
chelet d’hier contre M. Michelet d’aujourd’hui; défendons Vhistoire
contre le pamphlet.
I
La clef de voite de ce systéme historique, comme. nous l’avons dit,
c'est cette idée générale que la destinée des sociétés modernes se par-
tage en deux phases tranchées, l'une de barbarie, l’autre de civilisation
renaissante, et que Je seiziéme siécle marque ce brusque passage de
l'ombre a la lumiére. A notre sens, poor avoir été souvent répétée,
cette sentence n’en est pas mieux fondée, et, pour n’étre plus nenve, —
n’en est pas devenue plus vraie. La civilisation moderne forme &
nos yeux un tout qui se développe par une suite de progrés in-
termitlents, mais toujours sensibles, depuis la derniére invasion bar-
hare, jusqu’a l’entrée méme de notre 4ge. L’origine premmére comme
le lien constant de cette série de progrés divers, c’est Vinftuence
du christianisme, source véritable de la civilisation dont nous avons
16 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
hérité et joui, et qui s’associe & tous ses développements. Nuls pro-
gres vérilables que ceux qui émanent de lui, nuls progrés durables
que ceux qui ont recu de lui leur sanction et leur complément. C'est
lui qui a fait luire sur le chaos du moyen Age quelques rayons d’or-
dre et de paix; c’est lui plus tard qui a sauvé le mouvement de la
Renaissance de ces dangereuses aberrations; c’est lui en un mot
qui, dans le long drame 4 péripétie de Vhistoire moderne, fait toute
Vunité d’intérét et d'action : s'il parait un moment s’éclipser de la
scéne, c'est pour yrentrer avec plus d’éclat l’instant d’aprés, et dis-
poser en maitre du sort de tous les personnages. Jamais ce rédle sou-
verain n’a mieux apparu que dans |’ensemble de cette grande révolution
du seiziéme siécle dont M. Michelet, sous le nom de Renaissance,
nous raconte les premiers débuts.
Ii faut s’entendre d’abord sur ce que fut réellement ce qu’on est
convenu d’appeler la Renaissance. Devons-nous croire, comme M. Mi-
chelet, que la Renaissance fut un sigoal d’insurrection donné contre
lout l’ordre d’idées et d’institutions du moyen age, pris en masse et
sans distinction? Devons-nous penser, comme il le dit, en termes ex-
prés, 4 plusieurs reprises, que les hommes de la Renaissance, succé-
dant a ceux du moyen age, trouvérent le néant devant eux, et en tiré-
rent l’existence par un appel créateur, qui en ferait plas que des
demi-dieux? J’avoue qu’en général je crois trés-peu 4 ces change-
ments & vue, et que le vieil adage, Nil in natura per saltum, me parait
chaque jour conlirmé par |'étude et par l’expérience. Dans ce cas, en
particulier, la Renaissance nous parait si peu l’antipode du moyen age,
qu’’a le bien prendre elle n’est, au contraire, que la prédominance
définitive d’une des deux forces diverses qui se trouvaient, au moyen
age, tantét en équilibre, tantét en lutte, mais toujours en présence.
‘Rien ne serait plus difficile 4 donner, et par conséquent plus arbi-
traire, qu’une formule quelconque, et surtout une formule bréve, éten-
due 4 une époque comme celle du moyen 4ge, qui a duré plus de mille
ans, embrassé plus de cinquante générations et tant de fois changé de
face. Ce qui convient au moyen Age du neuviéme siécle convient-il au
moyen 4ge du treiziéme ? Parlerons-nous de Hugues Capet comme de
saint Louis, et, de Grégoire VII aux papes d’Avignon, ne ferons-nous
point de différence? En matiére si complexe, il y a un préjugé raison-
nable & élever contre toute idée trop simple. Que s’il fallait pourtant
porter un de ces jugements généraux, toujours incomplets, et partant
faux par quelque cété, voici, sans vouloir 1'i imposer & personne, celui
qui nous satisferait. Le moyen age m’a toujours paru un état social
résultant du mélange des moeurs barbares et des traditions de Rome,
juxtaposées, cimentées et fondues par l'influence prépondérante du
christianisme et de l’Eglise. Les ruines de Rome d’un cété, les épaves
AU SEIZIEME SIECLE. 47
de l’inondation germaine de l'autre, et I’Eglise assise au milieu :
voila, & mes yeux, tout le moyen Age. Tels sont les éléments chimi-
ques dont fut formé ce cristal irrégulier, parfois brillant, souvent
abrapte. Quelque époque, quelque pays que vous observiez, dans cette
longue période, vous trouverez toujours, ce me semble, ces deux ac-
tions qui se touchent, parfois se beurtent, et |’Eglise qui intervient,
pour les maintenir en équilibre. Seulement, suivant les temps et les
sideles, cet équilibre s’établit 4 des conditions différentes. La propor-
tion, les atomes de la combinaison, si on ose ainsi parler, s‘allérent.
Descend-on vers le Midi, par exemple, od la main de Rome avait
creusé les routes, édifié les cités, formé, pétri de sa puissante
élreinte, pendant une possession séculaire, les intelligences, les
meeurs et les Ames: c'est Rome qui domive la Germanie. Le moyen
Age italien, gouverné par ses municipes, instruit a I’école des Insti-
tutes et des Codes, priant dans des basiliques, est romain pour les
trois quarts. Marche-t-on vers le Nord, au contraire, ow les armes ro-
maines ont pénétré tard et bau des camps plutét que des villes, c'est
le spectacle opposé : l'invasion germaine a repris rapidement posses-
sien d'un sol récemment défriché. La tradition romaine s’efface devant
les lois salique ou gombette. Ce sont des composés divers des mémes
substances, mais le creuset de leur fusion s’allume toujours au foyer
brilant de la religion chrétienne.
L’Eglise réconcilie et fait vivre en paix ces deux influences, ces
deux traditions longtemps hostiles et toujours contraires. Est-ce a dire
pourtant qu'elle ne favorise aucune des deux? Au risque de soulever
des contradictions passionnées, je persiste toujours & penser que tout
ce qui venait de Rome antique eut, dans ce partage, la prédilection,
non pas aveugle, mais discréte et raisonnée de |’Eglise. Rome, prédite
par les prophétes, avait préparé les voies a Jésus-Christ, et tout le sang
des martyrs n’avait point eflacé le sceau de cette prédestination divine.
Dans le nauftage de l'Empire, toutes les richesses du grand navire en
perdition avaient éé recues 4 bord de la nacelle de Pierre. Les Eglises
avaient recueilli les monuments de !'art antique; les évéques, défen-
seurs des cités, étaient par la méme constitués 4 la garde de ce qui
restait de l’'ancien régime municipal de Rome, et leur étole, bien que
parfois recouverte de |’armure féodale, ne cessa jamais de rappeler la
toge du sénateur. Les canons avaient consacré la plus saine partie des
lois civiles; les circonscriptions eccléstastiques étaient calquées sur les
provinces impériales; la hiérarchie, dans sa partie disciplinaire, sui-
vant les traditions de la Notice de l Empire, apprit aux Barbares les
premiéres notions d'un gouvernement régulier. Ll iglise, en tout genre,
était I'héritigre de Rome, héritiére, assurément, sous bénéfice d’in-
ventaire, ayant épuré la succession de tout bien mal acquis, répud ié
Jauvign 1858. 2
48 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
tout un passif de corruption et de pourriture; mais, en définitive, ce
qui restait de Rome, e’était !’Eglise qui Pavait sauvé, et il n’en ‘serait
rien demeuré sans elle. Aussi, dans les écoles que I'Eglise seule di-
rigeait, dans les lettres qu'elle inspirait de plus loin, quel respect,
quel culte, souvent quelle superstition pour l'antiquité! On la con-
naissait mal : a peine si on savait la lire : le latin d’Auguste ne ressem-
blait point au latin parlé dans Jes classes ou dans les chaires; le moin-
dre mot grec arrétait tout court le déchiffrement d’un manuscrit. Mais
ce demi-jour qui couvrait les souvenirs de |’antiquité ne faisait qu’a-
jouter une teinte religieuse au respect qu’on lui portait. Il régnait au-
tour d’elle uo brouillard qui grandissait son image en la palissant.
L’histoire romaine, vivante dans les traditions populaires et sur les
inscriptions des ruines, plutét qu’apprise dans les livres, avait je ne
sais quel air de légende qui donnait souvent & ses héros une place
entre le ciel et la terre. Virgile était pour tout clerc, se mélant
d’aligner des vers, tout aussi bien que pour le Dante, le mattre, l'hon-
neur, la lumiére, et, s'il ne franchissait pas la porte du Paradis, il en
gardait du moins le seuil. Aristote mal compris, souvent travesti par le
déguisement arabe, sous lequel seul il avait pu échapper 4 Vinjare
du temps, n’en régnait pas moins en souverain sur l’encyclopédie du
savoir d’alors; et tout chroniqueur, écrivant des annales au fond d'un
couvent, avait deux préoccupations qui marchment de pair dans son
esprit: faire remonter son Eglise jusqu’a la mission d’un apdtre, et
Vorigine de sa tribu jusqu’a I’émigration du siége de Troie. Il fallait
que saint Paul edt évangélisé toutes les églises de Gaule, et que Fran-
cus, fils de Priam, fat le prédécesseur de Clovis.
Si telle était la faveur qu obtenaient de I’Eglise et de tout ce qui dé-
pendail d’elle les souvenirs de \’antique civilisation, ce n'était pas de
la bienveillance seulement, c’était de Ja passion qu’ils luspiraient d
Vautre grand pouvoir public qui présida, au milieu de phases bien di-
verses, aux destinées du moyen Age, la royauté. L’empire romain, avec
ses grandes armées, ses lois sages, tout ce bel ordre appuyé sur !’au-
toritéabsolue du maitre et !’obéissance passive des sujets, plut toujours
instinctivement, et, sion ose se servir d'une expression aussi familiére,
tourna littéralement Ja téte 4 (ous les rois illustres du moyen age. Ce
fut l’idéal qu’on leur disputa souvent, mais qu’ils ne perdirent jamais
de vue. Il n’en est pas un qui n’ait voulu régner & la mode de Rome.
Rien n’est si curieux, et presque si plaisant dans l'histoire, que de voir
cette royauté barbare, arrivée toute chevelue du fond de ses foréts,
entrer la hache a !a main dans les demeuresimpériales, et }h, soudain
éblouie de I’éclat des lumiéres, respirant Je parfum des roses, en-
ivrée des vins d’Aquitaine ou de Gréce, prendre la pourpre, ceindre le
diadéme et jouer sérieusement 4 ]’empire. L’empire absorba ainsi, en
AU SEIZIEME SIECLE. 49
les dissolvant dans ses délices , les Alaric, les Astolphe, les Théodoric,
trois Ou quatre couches successivement versées de royaulé ger-
Inaine.
Grecia capta ferum victorem cepit....
La derniére, la plusrade, celle qui venait desretraites les plus reculées
d’Arminius, arrivant sur les ruines consommeées et déja dispersées du
vieil empire, n’en essaya pas moins de le ressusciter. Charlemagne
sauta le pas et se fit hardiment appeler César. Aprés lui, assurément,
le manteau impérial se déchire de nouveau. Mais, de trés-bonne heure,
auprés du tréne amoindri des fils de Capet, ne voyez-vous pas ces
hommes vétus en bourgeois, avec d’honnétes figures d’artisans enri-
chis, qui sont occupés & le recoudre? Ce sont les légistes et les juris-
consultes qui environnent déja le bon saint Louis, et qu:* ont dominer
ses successeurs. Que font-ils? Eux aussi ils ressuscitent l'empire ro-
main ; ils vont chercher dans les recueils byzantins les attributions
dictatoriales de la souveraineté définie par Ulpien et Tribonien, et
l’offrent en hommage au seigneur suzerain de I’Ile-de-France. Moins
délicate que |’Eglise, la royaulé prit de Rome &4 peu prés tout ce qu'on
lui laissa prendre ; avec d'excellentes traditions de régularité et de
justice, elle s'appropria aussi, sans hésiter, toutes les facilités du pou-
voir absolu.
Contre ces influences combinées qui relevaient de sa ruine la
tradition antique, la Germanie résista assurément et les moyens de
défense ne lui manquaient pas. Elle avait la force d’abord, une force
victorieuse : les gros bataillons, les épaisses armures. Mais, comme
la force matérielle n’a jamais rien fait de solide en ce monde, elle
avait aussi une valeur morale qui la préserva longtemps. C’était un
fier sentiment d’indépendance, !’habitude de chaque homme de comp-
ter sur lui-méme et de se faire compter par autrui, le droit comme
le courage de ne relever que de Dieu et de son épée. Ces vertus,
pleines de séve, surent longtemps se faire respeeter des rois et se faire
apprécier de I'Eglise. Tout en embrassant avidement cette foi chré-
tienne, qui avait affranchi l’esclave et la femme, elles brisérent souvent
dans leur essor le cadre trop étroit de l’administration romaine;
elles refusérent obstinément de tendre les mains aux chaines d'une
régularité trop souvent servile et mécanique. De ces luttes d’élé-
ments divers, toujours aux prises, sortirent les grandes guerres, les
agitations habituelles du moyen age. Par moments pourtant, un équi-
libre instable put étre établi, et alors ce furent les beaux jours du
moyen Age, les jours d’Innocent III et de saint Louis; jours ra-
pides et rarement sereins, mais éclairés d'une lumiére poétique,
20 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
dont le reflet semble enflammer encore les vitreaux de nos cathé-
drales. . : ;
Poussé cependant, favorisé par toutes les puissances habiles et
sages, enseigné dans les écoles, comme dans les chaires, préché
souvent dans les églises, inscrit dans les lois, appelant 4 son aide les
cours, les universités et les parlements, s’emparant peu’ peu des
imaginations et des meeurs, servi par toutes les circonstances, aussi
- bien par les victoires des Arabes que par les croisades des chrétiens,
par liavasion des Francs 4 Censtantinople comme par lexi! des
Byzantins en Occiklent, |’élément latm devait finir par prévaloir.
Chassé par |'amollissement des meeurs militaires comme par l’adou-
eissement des relations privées, déraciné par la culture des iatelli-
gences, enlacé d’abord, puis désarmé par les charmes de la civilisa-
lion, élément germain perdit 4 chaque siécle du terrain, et un joer
vint of il céda & peu prés complétement la place. Il y eut un jour
ou es souvenirs de l'antiquité romaine prirent définitivement le
dessus, et ce jour fut celui que da postérité a baptisé du nom de Re-
maissance.
Bien loin donc que ce fit un événement brusque, inattendu, que
rien n’eit préparé et qui wamehat sur tout ce qui l’avait précédé,
ec’était au contraire le couronnement naturel d'une série d’efforts et
le terme d'un mouvement depuis longtemps imprimé. Il n’y a
pas un souverain ni un écrivain distingué du moyen Age qui, en
poassant devant lui, pour ainsi dire, sans trop savoir oi il allait, n’ait
préparé l'état des esprits qui fit la Renaissance. Cela est vrai du
Dante glorifiant |'Enéide comme de saint Thomas expliquant les Caté-
gories. M. Michelet le sent si bten, malgré ses préventions, que, pour
se dérober a cette évideace, il lai faut recourir aun tour de force,
qui est le premier, mais qui ne sera pas le seul ni le plus remar-
quable du geare. Voeci la théorte qu'il établit gravement dans son
Introdaction : « Dés Je début du treiziéme siécle (le siécle de saint
Louis, remarqaer-le bren! ), fe moyen ge est mort et fini’. » Il n’y a
phis dans ses rangs que stagnation et stérilité. Tous.les grands hommes
qui figurent daas en coin qgeckconque de |'Europe, depuis cette
époque jusqa’a l'entrée da seiziéme siécle, n'appartiennent pas au
moyen 4ge. Ce sont des précursears incompris de la Renaissance. Ce
sont des génies élrangers & leur génération et qui la devancent. Cette
qsalité de précurseur est attrebuée successivement, non-seulement a
Roger Bacon (te seul peat-étre peur qui elle ne soil pas ridicule, puis-
que évidemment ses pressentiments scientifiques dépassaient son
4ge), mais au Dante,.a Jeanne d'Arc, 4 Pétrarque, 4 Giotto, et enfin
4 Renaissance. Introduction, p. 5.:
AU SEIZIEME SIECLE. a4
& Varchitecte du déme de Florenee. Avec ce merveilleux moyen de
se tirer d’embarras, on confisque & son profit toutes les réputations
qui génent son systéme. J’entrerai volontiers, pour ma part, dans la
pensée de M. Michelet, seulement avee quelque addition : ce qu'il dit
des maitres, je demande & le dire aussi des disciples. Sil veut bien
m’accorder que les Italiens qui récitaient les vers de la Divine Comédie,
ou qui poussaient le cri d’admiration devant les fresques de Giotto (Ora
Giotto ha il grido), ou qui priatent sous les voites de Santa Maria del
Fiore; que les Francais qui s'illustrérent 4 la suite de la vierge d’Orléans,
étaient aussi entrainés dans un mouvement qui les poussait dans la
voie ov ils devaient rencontrer la Renaissance, je n’aurais trop rien 3
lui contester : seulement, cela ferait un bien grand nombre de précur-
seurs, et je ne sais ce que deviendrait & ce compte, non-seulement
hostilité prétendue, mais méme la différence réelle des deux Ages.
ll faut pourtant convenir que cette différence exista, et qu’a ce mo-
ment solennel oi les souvenirs de la Germanie s’effacérent devant
ceux de Rome ravivés un tressaillement parcourut toute la société
chrétienne. Je n’imagine pas ce qui pourrait m’empécher de le re-
connaltre, et méme d’y applaudir. M. Michelet s’est-il figuré que, sans
étre hostile au christianisme, on ne pourrait saluer, avec une admi-
ration sincére, l'aurore des temps nouveaux? A-t-il cru que Rous
prendrions au sérieux l’hostilité qu'il veut établir entre le mouvement
général de la Renaissance et l'influence du christianisme? Quelques
déclamations de sa part, quelques excentricités de mauvais. gout,
venues d’un autre cété, suffisent-elles pour nous empécher de re-
connaitre dans le grand développement que prit alors la civilisation
moderne le produit de l'éducation méme que I’Eglise lui avait donnée,
et de retrouver dans |’explosion brillante bien qu’orageuse de son
adolescence la trace des lecons que son enfance avait recues ?
Je sais bien qu’on a souvent dit que, devant cette résurrection inat-
tendue des images antiques, ce ne furent pas seulement les insti-
tations complexes du moyen ge, ce fut l’influence chrétienne elle-
méme qui palit et qui s’effaca. Chose étrange! ce sont des chrétiens
surtout qui ont tenu & faire cet aveu. L’art de la Renaissance en par-
ticulier, qui exerca alors une si grande action par les imaginations
sur les moeurs, a été accusé, sans distinction, d'avoir ressuscilé,
non-seulement les modéles, mais méme les dieux de l’antiquité, et,
sous ce prétexte, on a relégué dans le paganisme tous les trésors de
l'art du seiziéme siécle et envoyé les Vierges de Raphael dans la com-
pagnie des Vénus de Praxitéle. Les ennemis du christianisme ne se
sont pas fait faute de ramasser sur leur route toutes ces richesses
dédaignées, dont des chrétiens , plus dégodtés que bien des papes,
ne voulaient plus, et M. Michelet n’a garde de manquer & cette tac-
22 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
tique si fréquemment employée de nos jours et toujours avec succés.
J’avouerai que, malgré les noms estimables qui le recommandent, ce
jugement, sous une apparente profondeur, m’a toujours paru & la fois
excessif et superficiel. Sans contester |’enthousiasme exagéré et I’es-
péce d’idolatrie méme que beaucoup d’artistes du seiziéme siécle
éprouvérent pour les souvenirs de I'antiquité, ni les facheux écarts
quien furent la suite, je ne saurais méconnaitre dans leurs ouvrages,
surtout chez les premiers maitres, l’empreinte fortement marquée,
Vune longue école du christianisme. Ce qui est chrétien chez eux,
ce ne sont pas seulement les sujets de leurs tableaux et de leurs
statues (ce ne serait rien : |’étiquette d’une ceuvre est indifférente);
c'est le fond méme de leur nature et comme la moelle de leurs os,
c'est un état moral tout nouveau qui peut survivre momentanément
4 la foi, mais dont le christianisme est la source premiére. Il y aurail
a appliquer ici cette critique intelligente par laquelle M. de Chateau-
briand, analysant les chefs-d’ceuvre de notre théatre classique, a
démélé te christianisme Jatent des héros de Racine et de Corneille,
et reconnu les soupirs de la pénjtente chrétienne dans les angoisses
de Phédre coupable. Seulement, dans les grands modéles de l'art du
seiziéme siécle, pris avant ses excés et sa décadence, le départ serait
encore plus facile a faire; car ici la pensée, l’Ame, pour ainsi dire,
est chrétienne : l’antiquité n’est appelée qu’a lui donner sa forme
et son vétement extérieur. Non, |’antiquité n'a rien & voir dans ces
types de virginilé maternelle ou d’enfance divine, incessamment re-
produits par la main savante de Léonard ou le pinceau déji muri de
Raphaél: comme dans I'étable de Bethiéem, celte étrangére n’est
admise qu’a leur offrir ses parfums et ses ornements. Celui qui ne
sentirait pas battre un coeur chrétien sous le marbre animé de Michel-
Ange ne serait jamats descendu dans ces profondeurs de l'dme ov
Evangile a, pour la premiére fois, porté la lumiére. La beauté
antique, idéale ou sensuelle, exquise ou voluptueuse, n’a jamais connu
cette riche peinture et cetle délicate expression de tous les senti-
ments moraux. Enfermée dans une dignité froide, quand elle n'est
pas plongée dans l’ivresse des sens, elle descend rarement, sans
s'avilir, sur le thédtre animé ces passions humaines. Il a manqué 2
l’art de l'antiquité le méme mystére qui manquait & sa philosophie :
elle a quelquefois abstraitement pu réver Dieu, elle ne |’a jamais vu
vivre et exister dans Il’homme. C’est ce mélange de V'idéal et du
réel, de ’humain et du divin, de la forme et de J'esprit, qui fait le
caractére éminent et vraiment chrétien des grands artistes de la Re-
naissance.
Telle est, du reste, la grandeur de l’intelligence humaine : elle ne
peut tarir elle-méme sa propre fécondité; elle croit imiter, elle
AU SEIZIEME SIECLE. 3
invente ; elle marque a son coin la monnaie qu'elle emprunte; son
originalité rebelle réagit contre le } joug qu’elle veut subir. Je ne sais
si les artistes du seiziéme siécle eurent souvent une autre pensée que
celle de copier l’antiquité; mais il est certain qu’en alliant leurs
habitudes chrétiennes avec les formes antiques ils en firent sortir,
malgré qu "ils en eussent, un des mélanges les plus originaux qui
aient jamais paru. M. Michelet décrit, au début de son récit, d'une
fagon trés-animée, les premiéres impressions causées par les chefs-
d’ceuvre et les habitudes polices des villes italiennes sur les hommes
d’armes francais venus & la suite de Charles VIII. Ces pages sont
charmantes : on y respire comme les émanations parfumées d'une ci-
vilisation nouvelle ; ce sont les délices mémes que tout voyageur
éprouve lorsque, sur les penchants du Simplon et du Saint-Gothard,
au détour d’un bois, au coude de la route, tout d’un coup une brise
chaude vient lui apporter les premiéres senteurs du printemps et du
midi. Mais, en faisant remonter trés-justementa cette premiére expé-
dition les origines de la Renaissance dans notre France, comment
n’a-t-il pas vu qu'il lui donnait précisément pour terre natale le cen-
tre du christianisme? Dés lors que devient l’hostilité absolue entre
le christianisme et la Renaissance? Et, en supposant méme que
ces fleurs brillantes fussent greffées par la main des hommes,
comment croire qu’elles n’aient rien tiré de la fécondité du sol qui
les portait?
Mais ot l'on peut voir que l'étude de I’antiquité & elle seule ne rend
que trés-imparfaitement compte du grand développement de I'esprit
humain qui illustra l’époque de la Renaissance, c’est en passant du
théatre brillant des arts au champ beaucoup plus étendu encore des
découvertes scientifiques de la méme date. La tout est nouveau : I’an-
liquité n’avait rien dit, rien soupconné, rien prévu : on ne trouvait
rien dans les parchemins venus de Byzance. Maitresse absolue d’une
moitié du monde, Rome avait parfaitement ignoré l’autre, et trés-
mal étudié le sol méme qui lui obéissait. Elle n’avait jamais pu
bannir ni les chiméres de ses théories ni la crédulité de ses obser-
vations. Elle n’avait jamais cessé de regarder le ciel par les yeux
des prétres de la Chaldée, et ses flottes toutes-puissantes prenaient au
sérieux, comme la Jimite du monde, la barriére des colonnes d’Her-
cule. Ce ne fut donc point l'étude de |l’antiquilé, ce fut quelque
autre école, quelque vie nouvelle, aspirée pendant des siécles d’ap-
parente stagnation , qui donna a l’esprit moderne assez de force pour
que du premier coup, eo moins de trente années, il ait et découvert
un nouveau monde et suivi les mouvements de toutes les sphéres
célestes, rangé, en un mot, sous sa loi et la moitié de la terre et
la totalité du ciel.
% DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
Il y adeux noms, en effet, que M. Michelet lui-méme cite toujours
avec raison quand il veut faire sentir & son lecteur l’impulsion qui
partit alors de la science pour se communiquer & toute la société; ce
sont ceux de Copernic et de Colomb; il a raison de tout résumer' en
eux et raison aussi de ne les séparer jamais. Tout se concentre, en
vérité, sur ces deux souvenirs qu’une secréte fraternité rassemble.
Colomb décrivant, par la quille de son esquif, sur des flots mystérieux,
la sphéricité de la terre, Copernic suivant avec son compas los-
cillation circulaire des astres qui fendent l’espace; ce sont deux ju-
meaux de méme race travaillant & la méme ceuvre. L’un et |’autre
sont des mathématiciens qui arrachent par une formule son secret }
univers; l'un et l'autre sont des navigateurs qui s’embarquent sur
linconnu et sur l'infini. tl est vrai, le vaisseau qui porte Copernic,
c'est la terre, et toute ile ot il aborde est un monde. Mais l’égalité
se rélablit parce qu’ou l'un ne fait que penser, l’autre agit, et qu'aux
yeux de la conscience Ia moindre étincelle de courage vaut mieax
que la plus grande somme de génie. Quoi qu’il en soit devant ces
deux regards, lhorizon s’anime, se peuple et s’étend; le pavilion
du ciel a déroulé tous ses plis. Alors aussi dans l’intérieur méme de
homme de nouvelles constellations parurent; des sources jaillirent
plus abondantes que les fleuves du nouveau monde et portant comme
eux des arbres géants sur leurs rives.
Mais, si M. Michelet a parfaitement raison de voir dans ces deux
grands hommes les vrais initiateurs de la science moderne, je ne sais
en revanche ow il a pris le droit de les considérer en méme temps
comme une sorte de révolutionnaires excommuniés par l’Eglise, et
concourant & détruire sans distinction tous les pouvoirs qui avaient
présidé pendant longtemps & la direction de V'intelligence. Compter
parmi les précurseurs ou les associés de la Réforme le pieux Génois
qui levait les yeux au ciel aussi souvent pour y prier Jésus-Christ et
la sainte Vierge que pour lire dans les astres, qui ne sépara jamais
sa croix de sa boussole, qui fit de chacun de ses voyages de dé-
couverte une mission et un pélerinage, c'est en vérité abuser du
procédé d’assimilation. II n’est pas permis davantage de confondre dans
les mémes rangs le savant qui, en présence de la Réforme triom-
phante, dédia encore en mourant tout son systéme au ponlife de Rome.
Il nest pas permis aussi de préter méme & Rome des hostilités qu'elle
n'a jamais eues. Quoi que fasse M. Michelet, 4 quelque torture qa’il
mette les fails, il ne découvrira pas qu’a ce début de fa Renaissance
le mouvement de la science ait été, en aucune maniére, entravé par
I’Eglise; et il lui faudra de désespoir s’écrier : Le pis, c’est que Rome
affaiblissait Je mouvement en l’adoptant. « Rome, dit-il quelque
part, exploitait la Renaissance. Rome s’était mise ‘’ la mode; Léon X
AU SEIZIEME SIECLE. 25
se montrait d’aceord avec Erasme. La liberté et la philosophie étaient
amorties par leurs ennemis natarels. €’ était la vaccine de la liberté. »
— Peu content de cette heureuse comparaison qui fait de la liberté
ane sorte de lépre mortelle, M. Miehelet ajoute avee son bon gofit
habituel : « C’était une marchandise nouvelle de la grande boutique‘. »
Passons sur l'aménité et contentons-nous de I’aveu.
Est-ce & dire que tout ce mouvement put s’accomplir cependant
sans froisser quelque routine, quelque préjugé d'école; que l’ensei-
gnement scolastique des universités ne fit pas quelque résistance 4 se
préter & toat ce développement inattendu qui ne rentrait pas dans
ses eadres arrétés? Quel est le tuteur qui ne s’effraye pas un peu
quand son éléve tout & coup grandi s’échappe de sa direction? S’il en
eit été autrement, ce serait le premier changement de ce monde qui
se fit opéré sans murmure et sans déchirement. Mais de ce que des
ubiversités réclamatent et de ce qu'il y avait des moines dans ces uni-
versités, de ce que des docteurs en robes et en bonnets carrés ne se
montraient pas trés-pressés d’embrancher tant de routes nouvelles,
sur Jes fameux trivium et quadrivium, snit-il de la que dans ces luttes
de colléges le christianisme ou I'Eglise catholique furent sérieusement
en cause? Parce que les philosophes de la Renaissance étaient éblouis
par ce charme de Platon qui avait autrefois séduit les Origéne, les
Clément, les Augustin, tandis que les héritiers des scolastiques res-
taient avec saint Thomas d’Aquin sous le drapeau d’Aristote , pense-
t-on sérieusement que les foudres de |’Eglise étaient prétes & in-
tervenir en faveur des Catégories eontre les Idées? N’y a-t-il d’ailleurs
qu’au seiziéme siécle qu’on ait vu la routine et |’envie siéger dans
les corps enseignants? Colomb, venant demander un vaisseau 4 la ca-
tholique Isabelle pour lui conquérir un monde, éprouva, j’en conviens,
quelques difficultés & se faire comprendre; mais le cardinal-ministre
finit par lui donner raison. Il ne me semble pas que, de nos jours,
Falton avec Vinvention de Ja vapeur ait eu un aussi bon accueil de
la part da conquérant qui se glorifiait pourtant du nom de membre
de l'Institut. La scolastique tant accusée était lenseignement offi-
ciel d’alors, elle avait cing siécles de monopole. Or M. Michelet sait
que perdre le monopole de l’enseignement, quand on en a joui, est
une chose fort désagréable, et que la tentation d’appeler 4 son aide,
pour le garder, le bras séculier est & peu prés irrésistible. Ce dont il
fant demander compte 2 la scolastique, par conséquent, ce nest pas
de la résistance aveugle qu'elle put opposer 4 un mouvement qui la
détruisait : c’est de l'emploi qu’elle avait fait trois siécles durant de
son pouvoir, pendant que l’intelligence humaine encore incapable et
{ Réforme, p. 109, 110.
26 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
mineure, était remise entre ses mains. Or, & voir dans quel état elle
l'avait prise et dans quel état elle I’a laissé, de quelles ténébres elle
l'avait fait sortir et devant quelle lumiére elle-méme palit, il ne semble
pas qu’elle ait trop & rougir de sa gestion. Je souhaite sincérement
a d’estimables enseignements officiels de ma connaissance, s'ils du-
rent aussi longtemps, de faire d’aussi bons éleves.
A dire vrai, ce qui manqua au mouvement social et scientifique de
la Renaissance, ce ne fut pas de trouver dans |’Eglise un appui et une.
faveur qui nelui farent point refusés, ce fut au contraire de rencontrer
parmi les chefs de la religion un génie suffisant pour le contenir et
le régler. Tout ce qui est fort, en effet, a besoin de régle. Tout ce qui
est impétueux s’égare s'il est sans frein. La régle est la condition de la
fécondité comme de la durée, et, s'il y eut jamais un essor qui dut étre
dominé par une forte autorité morale, ce fut celui de cette jeunesse
ravivée du monde, de cet age d'enthousiasme et de passion qu’on ap-
pelle la Renaissance. Tout avait alors sa grace et son prix, mais tout
aussi eut son péril. Le culte de la beauté antique était merveilleux pour
enrichir l’art et élever le godt; mais 11 exposait les sens 4 d'irrilantes
convoitises. Les conquétes de la science avaient le danger de toutes les
canquétes. Elles donnaient au conquérant le vertige de l’ambition et
du pouvoir. Parce que la science avait franchi des bornes jusque-la
réputées inaccessibles, elle pouvait aisément croire qu'il n’y avait plus
rien d’infranchissable. Celui quia pu faire des cboses qu'il n’imaginait
pas 8 imagine ensuite volontiers qu'il peut tout faire. Quand le domaine
de homme s’est étendu, il se prend aisément a douter qu'il y ait un
domaine réservé pour Dieu, et les mystéres pénétrés de la nature font
souvent mettre en question les mystéres impénétrables de la foi. Pour
préserver la Renaissance d'un tel écueil, il edt suffi d'un grand homme,
d'un seul, mais qui sit rappeler du fond du sanctuaire les vieilles choses
de Ja foi, avec accent et sur le mode d’une langue nouvelle. Quel
qu'il fit — ce grand homme,— que ce fat un amant dela beauté, mais
un amant délicat, qui eat apercu la sainteté au dela de Vidéal, et la
révélalion au-dessus des réves, qui sat, comme lcs saint Basile et les
Fénelon, chérir & la fois et juger l’antiquité; que ce fat un génie d'or-
ganisatlion, pouvant recueillir et classer toutes les découvertes, et dres-
ser la somme nouvelle de la science agrandie; mieux encore, un de ces
souverains comme le tréne pontifical en a porté seul, sachant faire &
temps et avec courage toutes les réfurmes nécessaires, et faisant servir
l'autorilé & trancher pour ainsi dire dans le vif d'elle-méme;—quel qu'il
fit, sa voix aurait suffi pour donner le ton tout ce cheeur déja confus.
mais encore harmonieux. Mais cetle voix ne s‘éleva pas. Dieu, qui a
garanti la vérité a son Eylise, ne lui a jamais promis le génie, qu al dur
a pourtant si souvent donné. Il n’y eut point, au début du seiziéme sié-
AU SEIZIEME SIECLE. 27
cle, d’hommes de génie dans |’Eglise. A leur place on eut des papes et
des cardinaux aimables, souriant & tous les efforts, parfois méme 4
tous les ébats de la pensée humaine, plus occupés de lui complaire que
de la conduire; qui préféraient la prose de Cicéron a celle de saint Paul,
et laissaient Raphaél, 4 deux pas de Saint-Pierre, orner d'une volup-
tueuse élégance les plafonds de la Farnesine. Parfois le scandale méme
se joignit & la faiblesse : et, quand les conquérants du nouveau monde,
suivant ja tradition du moyen age, vinrent demander au vicaire de
Jésus-Christ de faire le partage de leurs découvertes, on sait que ce ne
fat-pas Grégoire VI qui recut l’hommage d’un hémisphére conquis 4
la foi par la science. .
Ce fut un grand malheur assurément pour |’Eglise qu'il ne se soit
pas élevé de son sein un génie assez énergique pour tenir les rénes
de l’intelligence humaine, au moment ot les forces de ce cheval géné-
reux étaient doublées et ov s’ouvrait devant lui l‘horizon d’un champ
sans bornes. Mais la civilisation et l'histoire du monde y perdirent en-
core bien davantage. Le mouvement st légitime & son début de la Re-
naissance, comine toute impulsion qui n’est pas suffisamment gou-
vernée, ne tarda pas 4 s égarer. Privé d’une direction salutaire qui lui
apprit & choisir parmi les inspirations de I'antiquité, l'art, d’abord
enrichi et agrandi, se corrompit bientét et s'effémina. Faute d’une
raison assez forte pour la contenir, la science s'enivra d’elle-méme :
elle devint téméraire et!impie. Puis bientét, comme il arrive, des esprits
le désordre passa dans les faits; d’obscurs et sanglants combats terni-
rent I'éclat des premiers jours. Le soleil, levé dans toute la gloire
d’un ciel pur, se coucha dans un nuage de sang. Le siécle de Léon X
finit par la Saint-Barthélemy.
If)
A la Renaissance succéde la Réforme. C’est la suite des faits, c'est
aussi l’ordre des publications de M. Michelet. Mais ce n’est pas une
succession matérielle seulement, c’est un rapport de conséquence lo-
gique qu'il établit entre la Réforme et la Renaissance. En cela aussi il
ne fait que suivre une tradition trés-anciennement répandue. Assimiler
complétement ces deux révolutions I’une & I'autre, pour les exalter
ensuite ou les maudire en commun, c’est une habitude trés-générale
et dont trop d’écrivains catholiques ont donné |'exemple, pour que
nous reprochions & M. Michelet de s’y étre conformé. Il y a du vrai,
d’ailleurs, et du faux dans cette maniére de voir. Il y a du faux, car
sur bien des points la Réforme est exactement le contre-pied de la Re-
naissance, el, si l’on ne tenait compte que de la physionomie exté-
28 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
rreure des faits, on rappellerait que ce fut pour payer la construction
de Saint-Pierre (qu’on pourrait nommer le temple de la Renaits-
sance) que l'argent de l’Allemagne fut demandé par Tetzel et refusé
par Luther. Il ya du faux surtout parce que les deux événements n'ont
aucune proportion l’un avec l'aatre. Une révolution morale comme la
Réforme a ses racines A de bien autres profondeurs dans le sol qu'une
simple modification superficielle de l’art, des lettres, des mceurs ou de
la forme extérieure de la société. Apprécier la Réforme au point de vue
historique, c’est n’en voir que je moindre cété : il faudrait, pour s’en
faire une idée compléte, descendre dans les plus secrets abimes de
’4me avec le scalpel du moraliste et le flambeau de la théologie. Ce
n’est point un peu de vent & la surface, c’est le tressaillement méme du
fond des mers qui souléve de pareils flots. I y adu vrai pourtant aussi
dans l’opinion commune, parce que deux faits contemporains, méme
lorsqu'ils n’émanent point de la méme source, ont toujours pourtant
entre eux quelque relation, se contrarient ou s’aideut réciproquement.
Ce serail un jugement plus que léger d’affirmer que la Renaissance fut
la cause efficace qui produisit la Réforme; mais il n'est point dérai-
sonnable de dire que ce fut l’occasion gui ev détermina |'explosion.
La Réforme est donc liée assez naturellement & la Renaissance :
chose singuliére! elle y tient de deux maniéres trés-différentes, et
comme par deux bouts opposés. Elle profita & la fois des excés de la
Renaissance et du scandale causé par ces excés mémes; et des senti-
ments que la Renaissance exaltait et de ceux qu'elle froissait; elle
lexagéra et réagit contre elle; et, chose encore plus singuliére! ¢ est
par la réaction qu'elle commenea.
Qu’étaient-ce, en effet, que ces abus de I’Eglise si généreusement
confessés par Bossuet au début du livre des Variations et qui servirent,
de l’aveu de ce grand docteur, aux premiéres tentatives de la Réforme,
de prétexte et d’origine? On ne peut dire assurément que ces abus
n’eussent pas lieu avant le temps de la Renaissance, puisqu’ils avaient
déja donné matiére aux représentations éloquentes de saint Bernard
‘et de Gerson, et aux (entatives infractueuses des conciles de Bale et de
Constance. C’était, au contraire, le reste de la corruption qu’entrajnait
4 sa suite, comme toute prospérité temporelle, la puissance, si utile
dailleurs, reconnue a PEglise par le droit politique du moyen Age; c’é-
‘tait donc Ia, il en faut bien convenir, le plus triste legs du moyen age.
C’était pendant ces annécs de domination que la richesse, le luxe, le gott
des plaisirs, ces fruits naturels du pouvoir, sans atteindre jamais le sanc-
tuaire, étaient venus altérer sur la facade extériecare du temple la pu-
reté primitive du type chrétien. Mais, si la Renaissance ne produisit pas
ces abus, ilest certain qu’elle les rendit plus choquants et plus visibles.
“Hl est certain, par exemple, que, lorsqu’a des habitudes sensuelles de-
AU SEIZIEME SIECLE. 29
puis longtemps déplorées vint se joindre, chez beaucoup de chefs mé-
mes de |’iglise, le goat un peu trop vif des souvenirs de Y’antiquité; tous
ces ornements étrangers et parasites parurent prendre ure teinte de pa-
ganisme qui offensa beaucoup d'ames chrétiennes. Plas d’un évéque et
d'un cardinal avait sans doute, bien avant la Renaissance, beaucoup plus
de revenus qu'il n’en distribuait aux pauvres ou qu’il n’en fallait pour
relever la dignité du sacerdoce : mais, quand les demeures, déja trop
splendides de ces successeurs des apdtres, recurent des statues paien-
nes sorties de la terre, & qui leur grace seule tenait lieu de vétement,
ou se couvrirent d’emblémes mythologiques, le contraste avec la pri-
Witive Eglise devint assez saillant pour susciter bien des scrapules
sincéres ou préter 4 des déclamations chagrines. Devant les visages
amaigris de ces vierges et de ces saints du moyen age, chez qui l'ame
tout entiére a passé dans le regard, et dont les formes étranges ne
paraissent animées que d’une vie surnaturelle, on retrouvait toujours
ce culte en esprit et en vérité que l'Evangile a institué. Mais, quand
les disciples de Raphaél, exagérant les tendances de leur maitre, evrent
peint des madones qui ressemblaient, par ]’éclat du teint et la richesse
des formes, 4 de belles paysannes de |'Ombrie, et qui ne se distan-
guaient que par une auréole d'une Diane et d'une Junon, alors |’accu-
sation d’idolatrie put étre prononcée, sinon avec plus de justice, au
moins avec plus d’apparence. C’est contre lintroduction de ces coutu-
mes paiennes dans les monuments du culte ou dans les maisons de
ses mioistres que s’élevérent, avec les éclats d’un scandale affecté ou
sincére, de nouveaux Tertulliens, de nouveaux Montans, reprochant &
I'Eglise romaine, comme au second siécle de notre ére, le relachement
de ses régies et la prefusion de son indulgence. Puis, la réaction pas-
sant de la disctpline au dogme et des actions aux idées, comme la
Renaissance en tout genre avait exalté les forces et la confiance de
homme comme sesexcés avaient accru chez lui la présomption de! ’in-
telligence et flatté les penchants de la nature, des censeurs outrés se je-
terent dans l'extrémité opposée, et les premiers écrits de Luther pro-
clamérent l’impuissance absolue de la nature & faire le bien, et de la
raison & connaitre le vrai.
Telle fut l’entrée de Ja Réforme sur la scéne. En présence de la cour
de Léon X, illuminée des pompes de la Renaissance, ce fut un appel
violent & la nudité de la primitive Eglise. Ce fut un défi jeté a la raison
humaine, glorifiée par des conquétes inattendues ; ce fut un réveil 4pre
et oulré du sentiment chrétien un instant affaibli. Mais, une fois le
signal de la révolte donné contre I'autorité de I'iiglise, qu'on accusail
de n'étre ni assez vigilante ni assez sévére, un tout autre ordre d’in-
surgés accourut pour se ranger sous le méme drapeau. Ce furent ceux,
au coniraire, que celteméme autorité de |’Eglise, quoique si doucement,
30 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
parfois si mollement exercée, génait encore dans leur impatience de
liberté et de plaisir; ce furent les savants, qui, non contents de par-
courir le domaine de la nature, voulaient encore s’aventurer dans
le domaine réservé de Dieu et dela foi; ce furent les artistes, qui
avaient emprunté & I'antiquité, moins la délicatesse du goft que la
passion des plaisirs sensuels; ce furent aussi les souverains, qui, peu
contents de l’accroissement de pouvoir quils avaient acquis sur les
yuines du moyen 4ge, voulaient se débarrasser, dans ta puissance
spirituelfe de l'Eglise, d'une limite qui les génait. Savants téméraires,
philosophes libres penseurs, prmees ambitiewx, tous ces enfants per-
dus de la Renaissance vinrent se ranger dans le camp de la Réforme,
et prirent, tout avides de liberté et de jouissance, place & cété des
théologiens qui niaient le libre arbitre, et qui se répandaient en ia-
vectives contre la corruption des meeurs ecclésiastiques.
La Réforme opéra donc, dés le premier jour, une sorte de coalition
entre ceux que scandalisait la Renaissance et ceux qu’elle avait enivrés,
entre ceux qui reprochaient a PEglise de l’avoir trop complaisamment
tolérée et ceux qui s’impatientaient qu’on lui imposat encore quel-
ques bornes; entre ceux qui trouvaient qu’on laissait oblitérer le chris-
lianisme par un paganisme idolatre et ceux qui pensaient, sans
le dire, que, si peu que l'on gardat encore du christianisme, c’élait
déja trop pour la raison. De la, dés le premier jour, céte & céte, au
sein des mémes communions réformées, deux tendances trés-oppo-
sées, l'une qui tend & outrer la rigueur chrétienne, et l’autre qui lend
4 s’en affranchir : ici, des confessions de foi qui exagérent jusqu’a l’ab-
surde les dogmes fondamentaux du christianisme, qui transforment le
dogme dela grace, par exemple, en un véritable fatalisme, et 4 des dis-
sertations discrétes qui mettent la révélation entiére en question; d'une
part, le concours de la liberté humaine dans |’ceuvre du salut absolu-
ment retranché; de l'autre la Rédemption elle-méme révoquée en
doute avec la Trinité; & la fois le culte littéral des Ecritures, et une exé-
gése audacieuse qui discute l'anthenticilé des textes saints. Entre ces
deux ordres de protestants, distincts dés le premier jour, et plus éloignés
dans leur croyance les uns des autres que chacun d’eux ne lest de la foi
catholique, il n'y a guére qu un point de contact, la résistance & un en-
nemi commun; mais cette communauté d'inimitiés, sinon de croyan-
ces, a suffipour former et maintenir la coalition & travers les 4ges.
Quoi qu’il en soit, les origines, bien que souvent confondues, se distin-
guent toujours : les deux traditions se cétoient sans se méler; ce
sont done deux races qui, bien que souvent croisées,conservent chacune
un type personnel. Dans toute l'histoire du protestantisme, dans |’in-
térieur de toutes les sociétés protestantes, vous trouverez toujours l'une
auprés de l'autre, parfois enrdlées sous la méme régle, fréquentant
AU SEIZIEME SIECLK. of
la méme église, mais profondément divisées; une réforme puritaine,
qui professe la morale du christianisme avec une sombre rigueur
el tire de ses dogmes des conséquences d'une logique fausse, et une
réforme plus libérale, mais aussi plasrelachée —je dirais volontiers plus
libertines (si ce mot avait aujourd’hui la méme acception qu’on lui don-
nait aa dix-septiéme siécle), qui altére et énerve la foi par des explica-
tions et des doutes rationnels. Il y a le protestantisme de Calvin et celui
de Servet; le protestantisme de Bayle et celui des puritains d'Ecosse ;
de nos jours, le piétisme de M. Stahl et le rationalisme de M. Strauss;
en Amérique, les unitaires et les descendants des colons de la Virginie.
Remontez ces deux cougants : on les voit jaillir tous deux de la terre
au méme moment, et l’on pewt affirmer que celm qui n'a pas toujours
cette distinction en mémoire ne comprendra rien au développement
ni aux révolutions intérieures du protestantisme.
Entre ces deux physionomies si différentes, pour ne pas dire si
opposees de la Réforme, ce n'est poirt ici le lieu de faire une compa-
raison, el il ne m’appartiendrait pas de donner la préférence. Des con-
victions trés-décidées, dont l’ expression n’a pas besoin d’étre blessante
pour étre nette, nous séparent de l'une et de I’autre; et, & vrai dire,
une et l'autre nous blessent, et & des points opposés, mais tous deux
sensibles, de la conscience. La Réforme, sous celle de ses faces qui
sourit aux penseurs rationalistes, inquiéte en nous le chrétien ; mais
la Réforme calviniste, qui anéantit complétement la liberté humaine
sous l’étreinte du péché, qui enferme la nature dans un dilemme entre
le mal et la grace, offense le moraliste et le philosophe. Au bout d’une
de ces pentes, nous voyons l’incrédulité; mais la fatalité pure, la
prédestination au mal, cette odieuse doctrine qui fait de Dieu un tyran,
hous apparait derriére !’autre. Nous ne fuyons l'abime que pour heur-
ter contre le fantéme. Laissant de cété pourtant les appréciations de
doctrines, s’il ne fallait exprimer que des prédilections personnelles,
assurément nous n’épronverions pas le méme embarras. Nos préfé-
rences trés-décidées seraient pour ceux qui exagérent les dogmes
principaux du christianisme contre ceux qui les dissolvent en les
alténuant ; pour la Réforme qui est encore chrétienne, et méme ultra-
chrétienne (si on ose se servir de cette expression trés-impropre),
contre celle qui a cessé de |’étre. C’est dans les rangs de cette réforme
chrétienne que Ihistorien rencontre, en effet, non des savants caute-
leux, insinuant ce qi’ils n’osent pas dire, et changeant de langage ou de
parti avec la force, mais des soldats qui surent au moins mourir pour
leur cause.C'est dans ces rangs que 8’ épanouissent et croissent tous les
jours, dans la candeur dinvincibles préventions, des 4mes attachées 4
Dieu et & Jésus-Christ, enfants de I'i-glise, arrachés de son sein avant
de l'avoir connue, mais que leur mére n’a point oubliées; de saintes
32 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
femmes, qui suivent, bien que de loin et sans appul, la trace des filles
de saint Vincent de Paal, et qui font admirer au foyer domestique des
_ Verlus que, nous autres catholiques imparfaits, nous ferions souvent
mieux d’égaler que de dénigrer. C'est la aussi que la divinité de Jésus-
Christ, l'authenticité de,l’Ecriture, ont trouvé dans les Abbadie, les
Lardner et les Chalmers, d’ érudits apologistes. Enfin, bien que les
doctrines de Lather et de Calvin, prises dans leur rigueur, soijent
destructives de toute raison et de toute liberté, leurs sectateurs
ont pourtant su faire ce que la philosophie pure n’a jamais pu fonder,
des sociétés politiques raisonnables et libres: tant il est vrai que, s'il
fallait décidément opter entre trop accorder a la nature ou trop espé-
rer de la grace, le plus shir, méme au point de vue du progrés humain,
serait de pencher du cété de Dieu plutét que du cété de ‘homme. Et
puis, cela dit, nous remercions sincérement les admirables décrets
du Concile de ‘Trente, répétant les antiques décisions de l'Eglise, de
nous avoir sauvé de l’allernative.
Je ne pense pas que M. Michelet, mis comme nous en demeure de
dire sa pensée sur les deux tendances du protestantisme, portat ses
préférences du méme cété. Mais il s'est épargné l’embarras du choix,
en ne faisant jamais explicitement, dans toute l’histoire du seizidme
siécle, la distinction qui éclate pourtant, méme 4 chacune de ses pages,
en ne cessant jamais de confondre, par exemple, des hbres peoseurs
comme Paracelse ou Servet, avec des croyants fanatiques comme Knox
et Duplessis-Mornay. Cette confusion ne semble pas résulter chez lui
d’une faute de discernement : c’est rarement la sagacité historique qui
lui manque. S’il n'a pas vu, c’est habituellement qu’il ne lui convenait
pas de voir. Or, dans le cas présent, rien n’aurait dérangé son systéme
comme de reconnaitre dans la Réforme autre chose que le développe-
meat naturel, l’éclosion, pour ainsi dire, de tous les principes de la
Renaissance. La Réforme n'est point & ses yeux, comme aux ndires,
un écart violemment sprvenu dans le progrés légitime du monde:
c'est, au contraire, une des étapes, une des haltes de ce progrés. C’est
le fruit de la Renaissance et la préparation de la Révolution francaise.
Les trois événements forment comme les trois actes d’un méme drame,
dont le dénouement se fait encore attendre; et l’intérét du drame, ce
n’est pas tant le développement de la civilisation que la destruction
du christianisme, deux faits inséparables aux yeux de M. Michelet.
Tous les héros de la Réforme doivent donc é(re les héritiers des artistes
et des savants de la Renaissance et les précurseurs des révolutionnaires
de 95. L’idée que ce pourrait étre souvent tout le contraire, que,
parmi les réformés, le plus grand nombre et les plus illustres étaient
en violente réaction contre les tendances de leur dge, et que, bien
loin d'avoir rompu avec le christianisme, ils cherchaient & se faire
AU SEIZIEME SIECLE. 33
plus chrétiens que |'Eglise,—bien loin de vouloir préparer leg voies &
des adorateurs de la raison pure, ils contestaient 4 la raison-méme les
droits que la scolastique lui altribuait, — cette idée porterait le dés- -
ordre dans toutes les batteries de siége de M. Michelet. Cela ne doit
point étre, et par conséquent cela ne sera pas. Les faits doivent se
passer comme M. Michelet les a concus et les trouve commodes ; et,
s’ils ont Insolence de ne pas obéir sur-le-champ, c’est a I’historien
d’y mettre ordre par un de ces tours de force qui lui sont familiers.
Les efforts de M. Michelet pour transformer ainsi tous les héros
de la Réforme en artistes ou en savants émancipés et en révolution-
naires anlicipés sont trop curieux et trop variés pour que, au risque
méme de prolonger un peu ces réflexions, nous renoncions au plaisir
de nous en donner le spectacle. Quelques échantillons suffiront.
Mais, pour bien apprécier le mérite de l'ouvrier, il faut mesurer la
grandeur de ja difficulté vaincue.
Un des points par exemple sur lesquels il pouvait sembler le plus
malaisé de faire accorder la Renaissance et la Réforme, c’est sur le réle
et le goat des arts. La Renaissance, je l’ai dit, et toutle monde le sait,
était le triomphe et l'apothéose de l'art. Elle avait mis l'art partout, 2
cété et parfois au-dessus de la religion. Elle avait surtout aimé 4 les
marier l'une avec l'autre. Eglises chargées de sculpture, monuments
grecs métamorphosés en églises, tels étaient partout les ccuvres et les
jeux de la Renaissance. Il semblait que toute I'lalie efit été convide
par elle 4 ce banquet de Paul Véronése, ot les douces figures du Christ
et de sa Mere se délachent dans une lumiére adoucie au milieu de °
’éclat des couleurs. C’est dans cette féte resplendissante que la Ré-
forme (ld Réforme puritaine, s entend,) fit invasion, le sourcil froncé,
la fronde & la main, chassant les artistes comme les vendeurs du
temple. Les églises qu'elle ne démolit pas, elle les dépouille; contre jes
murailles blanchies elle appuie sa chaire de bois. Comment faire, aprés
avoir exalté les arts avec la Renaissance, pour les déprécier avec la Ré-
forme? Comment s’y prendre pour que les iconoclastes de |’ Allemagne
soient les alliés des peintres d’Italie, M. Michelet ne s’embarrasse pas
pour si peu.
Sepe, premente Deo, fert Deus alter opem.
La peinture faisant défaut, nous appellerons la musique a notre aide.
Les premiers réformés ont chanté des psaumes, sur quels rhythmes
sévéres, mais monotones, et dans quels vers souvent plus durs que la
prose, les plaisanteries du temps en font foi. N'importe, il n’en faut pas
davantage pour que M. Michelet attribue & la Réforme l'invention de la
musique, de toute la musique, entendez bien, populaire et savante, pro-
Jaxvren 1858. 3
34 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
fane et religieuse *. Il n’y avait pas eu de chants pour le peuple avant
la Réforme, témoin cet hymne de Paques qui semble le cri d’allégresse
des disciples autour du tombeau. Il n’y a point eu de musique, méme
pour les savants, en dehors d’elle, témoin les ceuvres de Mozart et de
Palestrina. Aprés quoi il ne nous restera plus qu’’ souscrire a cet
autre axiome de M. Michelet, & savoir que la Réforme fut par excellence
le.culte de la joie, assertion qui aurait scandalisé, j‘en ai peur, l’armée
de Cromwell, et qui fera passer un moment de surprise a tous ceux
qui ont appris & connaitre les Puritains dans Walter Scott.
De ce défilé heureusement traversé nous passons a un autre. Indif-
férents, quoique mélés & la politique du jour, les réformés croyants du
seiziéme siécle qui avaient besoin d’appui pour lutter contre l’au-
torité qu’ils voulaient renverser, et qui ne se faisaient pas comme les
premiers chrétiens scrupule de recourir aux armes, s’alli¢rent dans
chaque pays avec ceux qui voulurent bien prendre leur cause. Habi-
tuellement ce fut, comme en Angleterre et dans beaucoup des Etats
d’Allemagne, avec le pouvoir royal, qui trouvait en eux des auxiliaires
pour se débarrasser de la-concurrence des juridictions ecclésiastiques,
pour avancer son ceuvre de centralisation et sa marche vers le
pouvoir absolu. Mais, en France, le pouvoir royal n’ayant pas voulu
rompre avec I’Eglise, ce furent ses ennemis au contraire qui furent
dévoués & la Rélorme. Le protestantisme recruta des alliés dans les
débris de la féodalité expirante : 11 compta un instant dans son camp
la plus haute noblesse de France. Les premiéres guerres de religion
ont un caractére féodal qui n’a point échappé aux historiens des
temps modernes, et qui a attiré de leur part & la Réforme les
plus sévéres qualifications. Ce vernis aristocratique de la Réforme
- francaise fait le désespoic de M. Michelet. Tout ce qu'il intagine, tout
ce qu'il met en ceuvre pour l’atiénuer, ne se peut concevoir. Il faut le
voir expliquer avec détail comment dans les premiéres victimes de la
Réforme il n’y avait d’abord que deux nobles; que si plus tard il fallut
recourir a la noblesse, c'est qu’on ne put faire autrement, vu que les.
nobles seuls savaient porter I’épée. Il faut l’entendre plsider avec élo-
quence les circonstances alténuantes du crime de noblesse en faveur de
Guillaume d'’Orange et de l’amiral de Coligny : « Nobles épées, s’écrie-
« t-il, vous méritez d’étre du peuple. L’historien doit faire pour vous
« ce quon faisait 4 Génes quand la noblesse était excluse des charges
a et qu'un noble rendait des services. Il avait la faveur d’étre dégradé
« de Ja noblesse et montait au rang des plébéiens*. » Cette dégrada-
tion accomplie (je serais curieux de voir comment les Chatillon, les
* Réforme, p. 495, 495.
* Jowd., p. 155.
AU SEIZIEME SIECLE. 35
Rohan et les la Rochefoucauld s’en seraient aceommodés), il n’est
petit gentilhomme bardé de fer, montrant son casque derriére des cré-
neaux, qui ne devienne un des héros de la démocratie fature. Coligny
surtout, le favori de M. Michelet, est transformé en prédécesseur de
ses autres types de prédilection, Jes hommes de la Révolution ‘. Sans
dire ici ni bien ni mal de la démocratie et de Coligny, qui ont
tous deux leurs défauts et leurs qualHés, on peut affirmer que la méta-
morphose de l'une des derniéres fignres' un peu imposanutes de la no-
blesse féodale en serviteur de la démocratie est un des plus étran-
ges travestissements dont l’esprit de’ parti ait jamais affublé ses
héros. io es
Mais od la difficulté devient extréme et ob j'adresse de M. Michelet
se surpasse elle-méme, e est quand les deux tendances opposées du
protestantisme, celle qui part de la Renaissance et celle qui s’en éloi-
gne, triomphantes en commun sur un point quelconque de |’Europe,
et délivrées de la crainte qui les tenait ordinairement unies, se divi-
sent, se prennent de querelle, $:attaquent, voire méme, ce qui n'est
pas sans exemple, se conduisent l'une |’autre au supplice. Jugez alors
de Pembarras de l’historien, qui veut ignorer leur différence. C'est
Calvin surtout qui cause cette peine & M. Michelet. Luther était beau-
coup moins génant, car le patriarche de la Réformie, dans l’exubérance
de sa fouguease nature, trouvait moyen de concilier les caractéres les
plus différents. N y a deux hommes dans Lather qui correspondent
aux deux traditions et comme aux deux écoles de la Réforme. Il y ale
moine inquiet; maudissant les désordres de la cour de Rome, et se
rongeant l’esprit sur te grabat de sa cellule pour un probléme de théo-
logie ; le proscrit de la Wartbourg traduisant la Bible du fond de sa
Patmos du Nord, le docteur systématique du serf arbitre. Voila pour
la Réforme ‘croyante et méme fanatique. Mais il y a aussi l'homme de
meeurs joyeuses, le bon convive, qui chante le verre & la main, le
plaisant auteur des Propos de table, le camarade d’UIric de Hutten.
Voila pour Je cété moins sévére de la Réforme. Mais ces contradictions
heureuses ne se rencontrent point dans |'ame de fer de Calvin. Celui-ci
est un homme tout d'une piéce. Pas un des sourires de la Renaissance
n’a déridé ce profil anguleux; pas une des émotions de cet 4ge na
fait battre ce cceur altier. Calvin est avec Knox la plus sombre expres-
sion de cet ascétisme qui se complait dans la contemplation exclusive
de la sombre partie des dogmes chréliens. Qu’est-ce que M. Michelet
peut faire de Calvin? Que faire du prédicateur de la corruption origi-
nelle sans mélange et de la prédestination divine sans pitié, quand
on a proclamé soi-méme avec enthousiasme, en compagnie de Rabe-
‘ Réforme, p, 417.
ov DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
lais, et contre les docteurs du moyen. 4ge, que la nature humaine est
bonne, et que le salut de..’homme est,en lui'? Que faire de Calvin
chassant les libertins, et surtout bralant Servet, quand oa se donne
pour un apétre de la liberté de conscience? Car.c’est bien ce Servet,
grand naturaliste en méme temps qu’arien déclard; qua avail pressenti
la circulation da sang et combattu fa divinité de Jésus-Christ ; c’est
bien celui-la qui a lair d'un précurseur de la philosophie da. dix-hui-
tiéme siécle. Ici encore M. Michelet a des ressources pour se tirer de
peine. Nous gémirons un peu avec lui.sur cette ombre mystique qui reste
dans le nouvel .ensetgnement *. Nous plaindrons la Réforme -d'aveir fait
cet effort pour se candenir ef. se resserrer... d' avoir mis sur s@ spurce.
bralante la Bible comme un, sceau*. Mais nous ajouteroas portant guq
lesprit dur de Calvin, son Dieu. qui d’avance sauve ou damue dyus un
arbitratre si terrible, fut éminemment utile. pour lancer le mouvement...
Que la prédestination. de Calvin fut en pratique: une machine @ faire
des martyrs... Qujil fallai. faire de Genéve un sambre pays ott se. for-
yeraient les dlus de la mort... un Gapitole.qui edt pow premiére pierre
une téte coupée et sanglantc*.., Que le monde. serait netombé au- grand
filet des pécheurs dhommes. sans cette ‘contraction.supréme de la Re:
forme sur le.roc de Genéve par l’dpre génie de Galvin®: Aprés, quoi,
le tour: étant fait, nous pourrons nous' cones avec ogee : Nim-
norte, il fut des. nblres ° J. ;
Voila comment s’opére.en histoire entte transformation . de sub-
stances gna les alchimistes cherchaient vainemert au fond de leur
creuset; voila comment tout paul se ramenex & un absolu. révclution-
naire, ot. se confondent ct s‘embrassent, comme M. Michelet. s’en
vante, Luther, Calvin et Rabelais. -Il faudrait avoir lesprit bien: indo-
cile pour ne pas se readre 2 celle philosophia.de l'histoire et pour ne
pas demeurer convainou que l’auto-da-fé de, Gendve fit. nécassaire
pour préparer.dans le monde la liberté de.la congeience et. de. la
pensée.
, Nous toachons ici-au. point. sensible ela . Vidée: eentrale de, toute
cette longue amplification. Ce déguisement. des grands réformatenrs en
apdtres anlieipés du dixzhaitiepe siécle na .pas d’autre. but ep effet
que de leur donuer- exalusivement, dans toutes jes, lulles. du seizjame
le réle de victimes de Ja libexté .religiguge, em, résarvant. axclusive-
ment aussi aux dofenseucs de la ey catholique je.rdje de,seg. op-
say! " Poa ab ter baboon Ue
: Réforme, p- 308.
* Ibid., Préf., p. 16. | = a
3.La Ligué et Henri IV, pao ee Ce es
« Guerres de religion) p. 105, 406,107. °°
5 Réforme, Préf., p. 45.
6 Ibid., p. 104.
i
Ter, Fo og Fy San tosh se beeen Eqpeath. ce sr 2
AU SEIZIEME SIECLE.
presseurs. Il faut faire des grandes guerres du seiziéme siécle le débat
de l’intolérance et de la liberté religieuse. Le théme sera démontré si
on représente les .réformés comme des philosophes de profession,
venant demander pour eux-mémes et pour le genre humain le droit de
penser librement. Mais, si au lieu de cette prétention & laquelle ils n'ont
jamais songé, au lien de cette profession gu’ils n'ont jamais faite,
les réformés, ou da moins la partie active et militante de la Réforme,
étaient les champions d’une religion nouvelle, tout aussi positive, tout
aussi impérieuse, et dans ses principes d'éléclion restreinte cent fois
plus intolérante que I'Eglise catholique, s'il s'est agi pour eux, non
d’établir la liberté de la conscience devant la loi civile, mais de s’em-
parer de cette loi pour commander 4 la conscience & leur tour, si la
querelle en un mot n'a pas été une querelle de liberté, mats une que-
relle dedomination, alors toute l’argumentation tombe; les meartres,
les massacres, dont M. Michelet tient (d’un cété du moins) une note
si exacte, n’en demeureat pas moins exécrables, mais la liberté de
conscience demeure désintéressée dans le débat.
Voila ce que 'M. Michelet voudrait éviter, et voila pourtant bon gré,
mal gré, ce qa’il faudra qu’il subisse. Non, 1! n’y eut port, au début du
seizieme siécle, de représentant attitré de la liberté de conscience, et
cela par une raison trés-simple, c’est que le mot ne présentait & per-
sonne alors une idée, je ne dis pas acceptable, mais intelligible. A la
sortie du moyen 4ge, aprés dix siécles écoulés od la religion avait été
la base unique de toule la société politique, le spectacle de deux cultes
en présence, avec des droits égaux dans un méme Etat, était une
singularité politique & laquelle aucune imagination n’était encore
accoutumée. Dans la diversilé des lois, des coutumes, des langues, le
moyen 4ge n’avait connu qu'une seule unité, celle de la religion. D’un
hout de !’Europe & I’autre, g’avait été le lien des populations divisées.
Nous mettons, nons, l'unité partout: dans les lois, dans les constitu-
tions, dans les poids, dans les mesures, dans les costumes; chaque so-
ciété tend d I’égalité des classes; chaque Etat tend 4 l’unité du pouvoir,
et le monde enter 4 l'uniformité des mceurs. En revanche, nous sup-
portons, et quelques-uns méme préférent la mulltiplicilé des religions.
Le moyen Age avait des goats ou des nécessilds tout autres; il était
hérissé de coutumes, de franchises, de priviléges; il avait cent maniéres
différentes de gouverner les hommes, mais il n’en avait qu'une d’ado-
rer Dieu. La Réforme n’avait en rien secoué cette longue habitude. Sa
prétention, nullement philosophique, était tout simplement de rempla-
cer une Kglise par une autre. Que dis-je? Elle ne se donnait méme point
comme une Eglise nouvelle : elle était la vieille Eglise, purgée seule-
ment de ses abus, au nombre desquels elle n‘avait garde de compter
le recours au bras séculier. Je mettrais volontiers M. Michelet au défi
38 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
de citer un seul Etat ou le protestantisme vainqueur ait proclamé ou
pratiqué par principe la liberté de conscience.
Dés lors une telle expression, pronoucée dans l’histoire du seiziéme
siécle, est le plus graye des anachronismes. li n’y eut, 4 bien parler, au
début de ce qu’on a justement appelé les guerres de religion, ni persé-
cuteur ni victime ; il y eut des ennemis; il y eut une antique institu-
tion investie d'un possessoire immémorial et bienfaisant, el un nouveau-
venu dirigeant contre elle un pétitvire trés-agressif. Chacun songeant
A détruire l'autre, personne ne youlait doaner a son voisin une liberté
qu’il ne pouvait employer & autre chose qu’a conspirer. La ot le pro-
tesiantisme dominait, les catholiques étaient coasidérés comme une
secte, vaincue, révant une restauration; la od |’Eglise avait gardé son
empire, les protestants se présentaient comme des révolutionnaires qui
voulaient bouleverser |’Etat. Les uns et les autres pensaient que, s ils ne
dominaient aujourd'hui, ils seraient. opprimés demain. Un protestant
était toujours pour un catholique uo homme qui voulait |’empécher
d’aller & la messe; un catholique était pour un protestant un homme
qui voulait l'y mener de force, et, de la meilleure foi du monde, cha-
cun, en interdisant le culte de son voisin, croyait défendre par précau-
tion ou venger par représailles le sien propre.
C’est la ce qu’il faudrait dire si l'on avait, en racontant le passé, le
moindre amour de la vérité, et, en jugeant les hommes, le moindre
désir d’étre juste. M. Michelet s'étend, par exemple, avec une indigna-
tion qu'il réussit trés-souvent a nous faire partager, sur les supplices
d’une odieuse cruaulé ordoonés par Francois I‘ contre les premiers
sectateurs de la Réforme, et que la sévérilé d'un parlement trés-catho-
lique et trés-gallican Jui arrachas puis le tableau de la sensible et char-
manle Marguerite d’Angouléme, la compagne de |’enfance, et ensuite de
la caplivilé royale, citée elle-méme devant un tribunal d'inquisition pour
y répondre des secrets d’un coeur aimant et des chiméres d'une poéli-
que imagination, lui fournit des accents trés-pathétiques. Mais il nous
reste pourtant une euriosilé & satisfuire, et, si nous pouvions obtenir de .
Sa science un seul instant, une seule lueur d'équité, il serait plus que
personne en élal d’y répondre. Nous voudrions savoir, sans exagéra-
tion, mais dans quelque détail, ce qui serait arrivé en France si Fran-
¢gois I*, cédant aux tendances passagéres de son. aimable sceur ou tenté
par exemple d'un puissant voisin, avait & cel instant critique embrassé
le protestantisme. La supposition.n’a rien d’impossible. I] était moins
engagé de parole que Henri VIII, et n’avait pas comme lui composé de
traités degmatiques contre Luther. Dans ua moment de pénurie, entre
une défaite a réparer et un palais & construire, au lien de mettre en
vente les charges de magistrature, la fantaisie aurait pu lui prendre de
mettre Ja main sur les biens ecclésiastiques. Lui aussi, d’ailleurs, était
AU SEiIZIEME SIECLE. 59
tristement marié; il avait méme épousé sa cousine, et pouvait avoir
Vidée de demander une dissolution de mariage qu’on lui aurait assu-
rément refasé. Alors, au liea d’épuiser sa vie dans des désordres qui
Yabrégérent, il aurait pu, lui awsei, préférer épouser beaucoup de
femmes & courir beaucoup de maitresses.
Donc, dés le lendemain du jour ov eette résolution aurait été arrétée
en conseil entre un souverain impérreux, des valets ministres et des
évéques courtisans, le rai aurait fait savoir & la France qu’en vertu de
sa pleine puissance et souveraine autorité la religion des Francais était
changée. Je me trompe, il aurait annoncé tout simplement qu’en qua-
lité d’évéqae du dehors, d’héritier ou ayant droit de Constantin, il
‘avait mis fin aux usarpations de ta cour de Rome; en d'autres terines,
qu'il devenait, lui, et lui seal, distributear-absolu de toutes les digni-
tés de I’Eglise, et surtout seigneur suzerain de tous ses: biens: Il n’y a
pas d’exemple que la Réforme ait refusé cette servitude & ses protec-
teurs. Tous les conseillers d’Etat, d’épée ou d’Egtise, tous les parle-
ments assis sur des fleurs de lis, auraient re¢u ordre de promulguer la
volonté royale, et ceux qui auraient résistd, un lit de jastice, snivi
dune prompte destitution des récalcitrants, les y aurait contraints. Le
moins qu’on ett fait contre les catholiques persévérants edt été de lear
interdire provisoirement les emplois publics. Puis tes officiers royaux
se seraient répandus dans tbute la France pour livrer les églises et
tous lés monaments du culte aax ministres de la religion réformée.
Alors, au fond de provinces reculées, ob nul souffle de Youragan du
jour n’avail encore agité les Ames, dans les landes de Bretagne ou dans
les gorges des Alpes. des paysans, qui, la veille, allaient mourir aa
nom de Dieu et du foi, auraient vu arriver, le mousqueton chargé, les
hommes d’armes de Sa Majesté. Par mandat royal, on eft abattu sous
leurs yeux l’autel ot, tout enfant, chacun d’eux avait recw le pain de vie.
A coups de pierres, on-aurait brisé sur le portique le pteax bas-relief
sculpté par la maii de quelque maitre-ouvner, autrefois la gloire du
village. On edt déchiré les images'de la Vierge, ot tant de fois le sol-
dat rentré dans ses foyers avait vu sa mére et sa fiancée suspendre
Phommage d’une piété reconnaissante. On edt brisé la croix sur le
tombeau de leurs péres; puis un ministre én robe noire, monte sur ses
débris, aurait'appris @ l'assistance que cette région, qui se croyait la
veille protégée par les vertus de quelque saint martyr, n’était depuis
mille ans qu'une terre de corruption; Re tant de générations bien-
heureuses qui dormaient avec le signe dé la foi n’avaient été que de
damnables idolatres, et qu’il ne restait méme pas A leurs enfants la
ressource de prier pour leurs Ames. Que'si, devant cette insulte lan-
cée aux vertus et 4 la foi paternelles, quelqu’'un des rudes auditeurs,
saisi d’indignation, avait couru prendre ses vieilles armes ou aiguiser
40 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
le hoyau de sa charrue, 4 Il’instant tous les catboliques auraient été
considérés comme des rebelles et des fauteurs de guerre civile dignes
_ de proscription. La messe ett été interdite sous peine de mort, et tout
habitant sommé de venir recevoir quatre fois par an, de la main de soa
ministre, la communion sous les deux espéces. Ce qui .n’edt point
empéché la duchesse d’Etampes d'étre couronnée a Notre-Dame et tous
les prélats bien appris de prendre femme en gardent. leurs bénéfices.
Si le moindre trait de ce tableau est chargé, je prie M. Michelet de
l’effacer. Mais il sait lui-méme que c’est la pure, l’exacte vérité; qu'il
n’y a la nulle conjecture, mais une simple transposition de noms, et
qu'il n’y a nulle difticulté a se figurer qu’on edt pu jouer sur les bords
de la Seine la tragi-comédie représentée sur les bords de la Tamise-.
Que dis-je? il n'est pas méme besoin, pour assister & de tels specta-
cles, de sortir de France et de passer la Manche. II suffit de consulter
les souvenirs d’un petit Etat aujourd'hui francais et catholique, le
royaume de Béarn, la patrie de Jeanne d'Albret. La fut rédigé, now
point & la cour d’un tyran jmpudique, mais sous les yeux.d’une femme
de bien, la femme forte de I'Ecriture, ou tout au moins d’une matrone
romaine, aussi vertueuse que vaillagte, avec le concours de ministres
_ calvinistes & ce compétents et pour ce rassemblés, un petit code de ty-
ranoie religieuse qui est un chef-d'ceuyre et un joyau en ce genre.
Philippe II, plus habile dans la pratique, n’a sien laissé en théorie
d’aussi complétement et d’aussi sysiématiquement oppressear que: les
Institutions du Béarn. Ji n'y a pas Je plus petit, jour pour.le plus léger
soupir de liberté de conscience. M. Michelet Je sait sans doute, el ne
nous contredira, pas. , ;
I] aura peut-étre aussi une autre raison pour ye pas s inserire en
faux contre des faits aussi certains : c’est que jele soupgonne dene pas
blamer assez sévérement, ni dans le passé ni dang le présent, |'op-
pression syslématique de ses enngmis par.ses amis. J'ai lieu de croire
(sans en étre sir, jen convieng,) que,celie oppression lui parait faire
partie intégrante de la liberté de conscience elle-méme, et je ne suis
pas sir que ce ne soit pas Ja. ses yeux Je profit le. plus net de cette
liberté. Quelqueg phrases de sinistre, auguxe. nous suggérent cette
conjecture’, que je suig prét,,du. reste, & netirer devant le moindre
désaveu, A son défaut, je, pourrajs citer aussi de tristes paroles *
échappées a celul, qu’il namme,son grand ami®, son égal en talent, et
ate at ‘', bee et gtd ‘ . Ut bpe ug!
* Renaissance, p, 74. Voir ge fait dq la république de Hollande et de la
France de 93, pour ne s‘étre pas prété au pharisaisme perfide qui tue la liberté
pour Vhonneur téTa liberté. °°
: or l'Introduction de M. Edgard Quinet aux ceuvres de Marnix de Sainte-Al-
gonde.
> Réeforme, p. 38).
AU SEIZIEME SIECLE. Al
son frére en foi politique, dont le nom est associé au sien par loutes les
voix de la renommée’: paroles de persécution et de haine, dont
I'éeho a retenti doutoureusement dans tous les cteurs non-seulement
chrétiens, mais généreux. Je ne le ferai pas: je respecte le malheur,
méme dans ses égarements, et je 1 irai point, par une odieuse rigueur,
préter sérieusement un corps 20x noires visions qui assi¢gent le chevet
de Vexvté. Mais on me trouvera peut-étre quelque modération 4 con-
clare tout simplement que, quand des libéraux de notre dge entendent
ainei fa liberté de la conscience, ifs feraient' mieux de prendre le ton
moins ‘haul avec les ligueurs da seizitine siecle.
‘TV
Arnivons enfin, il en est temps, avec M. Miehelet lui-méme au
terme de cette longue revue. Voyageant de compagnie avec lui, mais
non précrsément de concert, il n’est pas étonnant gue nous ne nous
trouvions pas plus d’aceord’’ Ia fin qu’au commencement. Plus nous
marchons, au contrarre, plos notre dissentiment s’accroit. Au début
du seiziéme siécle, nous saluons, comme lui, bien qu’avec une joie
plas inguiéte et moins bruyante, les premiers développements d'une
civilisation nouvelle. An mortnent o& ce sié¢le se termine pour faire
place & un age nouveau qur sera fe grand age de la France, notre joie,
un instant troublée pur tant de scénes de deuils, va se ranimer en se
mélant d'un orgueil! patriotique; mals nous serons seuls ¢elté fois 2
nous réjouir, car, a partir de ce moment, M. Michelet ne trouve plus
que des paroles de tristesse et de déconragement. Ce singulicr senti-
ment, qui remplw:ses deux dermiers volumes, prend naissance juste
a l’époque ot le fea ¢es guerres religieuses s’apaise, et ott, a la voix
d’abord peu écoulée de qnelynes sages, une politique d’humanilé et
de tolérance. commence a’ prévaloir en France sur fes conseils du
fanatisme a oo Vee Sey oe |
Il faut le dire, en effet, & l'honneur de l'espéce humaine, du sein’
de cette France du seiziéme sitcle, malgré la force de ses habitudes —
et de ses préjugés, il sé forma, lentément, il est vrai, un groupe
d’hommes qui surent y échapper. It ‘se tronva des liommes qui sarent
se faire des devoirs et des besoins nonveaux qu’avait créés dans Te
monde |’existence d’un schisme religieux, et du respect dd & la-con-
science humaine, une idée plos libérale qué celle ‘des amis de M. Mi-
chelet. Ces hommes, portés par te sol de France, et sorus du sein du
catholicisme, sans abjurer la foi de leurs peres, sans cesser de te-
gretter celle unité religieuse qui avait été si longtemps le nerf et la
gloire de l'Europe chrétienne, comprirent qu'une fois rompue la vio-
42 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
lence était un mauvais moyen de la rétablir, et que la religion du
Christ n’avait pas, pour se maintenir, un besoin impérieux de la force
qui ne l’avait point aidée & se répandre. Ils comprirent que d’honnétes
gens, gui pour n’étre plus du méme culte ne cessaient pas d’étre du
méme pays, pouvaient encore vivre en paix sous empire de la méme
joi politique, en mettant en commun ce qui les unissait toujours, le
respect de Dieu, de la justice, de l'honnear et le dévouement & la pa-
trie. Cette idée nouvelle dans le monde, d'abord exprimée timidement,
et sans écho, par une dispensation providentielle, se popularisa grace
4 Vexcés méme des massacres et des crimes qu’avait enfantés !’ein-
portement de Vidée contraire. Ce fut une plante qui germa dans le
sol détrempé par le sang de ja Saint-Barthélemy. M. Michelet Je
constate lui-méme avec surprise: ce ful lé lendemain de ce jour
fatal, devant ces rues jonchées de cadavres et dans cette boue de
chair humaine, qu'il prit tout d'un coup 4 la France, comme une
nausée d'mtolérance '. Ii constate aussi avec quelle rapidité l’idée a
peine concue se répandit par tout le pays, et fa tolérance légale au
sein du catholicisme maintenu devint la croyance et le désir popu-
laire des bons Francais. La France, bien observée, dit-il, est politique
ou tiers parti. {1a raison : fa lolérance fat avant tout une idée fran-
¢aise. L'avoir inventée, l’avoir défendue, l’avoir fait prévaloir, ce fut
le réle et la gloire de la France da seiziéme siécle. Les derniéres
lignes de M. Michelet nous l’auratent démontré, quand méme noes
ne l'aurions ‘pas depuis longtemps pensé. Grace & lui, nous voyons
avec clarté, dans Jes vingt derniéres années de ce siécle, chacun des
grands pays qui avaient figuré dans les lnttes religieuses, prendre son
assiéte particuliére; chacun des combattants qui ont tenu l’aréne a -
gravé sur son écusson un nouvel embléme. L'Angleterre, avec Etisa-
beth, devient la patrie du protestantisme officiel, 4 la fois dominateur
et asservi. En Espagne, un misanthrope couronné imprime 2 la vieille
foi des Pélages un caractére atrabilaire et jaloux, et substitue le génie
de son inquisition 4 celui de |'Eglise. La France recoit d’un grand
homme le drapeau du catholicisme en méme temps que celui de la
tolérance. | |
Sans doute, il y a dans le progrés de ce systéme nouveau des temps
d’arrét, des intermittences, d’inévitables (Atonnements. Les premiers
essais qu'on en fait sont tour & tour timides ou excessifs. L’ Hospital,
donfle génte patriotique le congoit le premier, ne distingue pas suffi-
samment la tolérance eivile, qui est la charité dans la loi, d’une tolé-
rance dogmatiyue, qui serait la confusion dans la foi. D’autres croient
que, ponr faire vivre en paix des protestants et des cathotiques, il faut
‘ La Ligue et Henri IV, p. 4.
AU SEJZIEME SIECLE. 4S
leur faire & chacun un Etat particulier et créer de petites républiques
au sein d’un royaume. Celui-ci veut confondre les deux religions,
celui-la veut diviser I’Etat 2 leur image. Que d’incidents, d’ail-
leurs, que de passions & la traverse! Quelle complication améne,
quelle recrudescence de méfiances et.de craintes réciproques inspire
un prétendant protestant, fils d’une mére fanatique, plaeé sur les
marches du tréne! Il n’importe : l’opinion nationale se fait jour 4 tra-
vers jes incertitudes qui la fourvoient et les passions qui |'égarent
elle-méme. Un instant étourdie, le lendemain elle se reprend et se
rasseoit : en dépil des cris des factions, sa voix gronde sourdement
et finit par domiver. La politique francaise se dégage peu a peu, se
nomme, compte ses. partisans, inscrit ses bulletins de victoire, jusqu’au
jour ou elle salue enfin son héros dans Henri IV, et sa charte dans
I’édit de Nantes.
Vous pensez peut-étre que M. Michelet, Francais et libéral, applau-
dira avec enthousiasme au triomphe de la liberté par la France. Vous
pensez gu’aprés ce douloureux récit, ob il n’a rien ménagé a l’imagi-
nation ni au cceur, ow il ne vous a épargné la peinture ni des suppli-
ces ni des massacres, il éprouvera quelque consolation & laisser reposer
dans Ja paix un regard fatigué de |’éclat du sang et des armes. Vous
vous imaginez gue les auteurs de cette politique de paix seront salués
par lui avec quelque reconnaissance patriotiqne. Détrompez-vous ; |
la fatigue que vous cprouvez, M. Michelet ne la partage pas; il est, lu,
inépuisable de combats. Quand la fareur des champions s’arréte,
quand |a France, saignée 4 blanc, essaye de fermer un peu ses bles-
sures, c’est alors que |’écrivain, jusque-la plein d’entrain et de verve,
s'arréle, se décourage et laisse en quelque sorte tomber sa plume
avec un mouvement de tristesse. La politique qui apaise Ja Franec
lui parait le symptéme de la décadence du siécle et de l’abaissement
des caractéres. C'est pour lui un Dieu blafard a masque bléme. Il regrette
le fanatisme religieux qui s’éteint. Tant que les hommes se déchiraient,
il les excitait de la voix, il levait ses bras comme Moise sur la monta-
gne. Quand ils s’arrétent et s embrassent, M. Michelet détourne d’eux
ses regards avec une dédaigneuse pitié. Des protestants qui consen-
tent a vivre en paix avec des catholiques ne sont, & ses yeux, que des
descendants imparfaits des premiers réformateurs el des serviteurs
infidéles de la mission qu’ils ont regue.
Rien n’égale le mépris de M. Michelet pour tous les auteurs ou les _.
champions de la politique de tolérance. Les parlements, qui eurent
lhonneur des’y associer les premiers, n’obtiennent pas de lui un regard
de considération. Le chancelier de l'Hospital n’est qu'uo homme que le
malheur et l'exil avaient fort aplati, et qui traine tristement sa barbe
blanche derriére Catherine de Médicis. Mais c’est le chef de la maison
44 DU MOUVEMENT DE LA CIVI!-ISATION
de Bourbon surtout qui expie cruellement sous ses mains le double
tort d'étre né roi et de s'‘étre fait catholique. Jamais grand homme ne
subit plus grotesque travestissement. Ce héros qui, du fond des Apres
montagnes du Réarn od il naquit josqu’a I'étroite rue de Paris ot il
expira, sous le harnais comme svus le dais royal, sur le lit de camp
ou 11 dormait tout armé comme sur le chevet qu'il partageait avec la
fille des Médicis, n’eut jamais qu’un réve et qu'une passion, la paix
de la France et |’équilibre de l'Europe, est un homme faible et chan-
geant', qui n’eut ni patience ni haleine*. Cet amant guerrier dont
les faiblesses, que l’inflexible morale réprouve, étaient pourtant em-
preintes d'une gréce qui charme encore la postérité, avait l’étoffe
d’un amant ridicule*. Ce converti qui, de trés-bonne heure favora-
ble et jusqu’au dernier jour fidéle & !a foi catholique, refusa pourtant
obstinément 4 ses grands vassaux une abjuration qu ils exigeaient en
tenant la couronne de France d'une main et de l'autre le couteau sur
sa gorge, écrit au Pape des lettres uniques en bassesse‘. Ce maitre qui
tint le coeur de la France entre ses maius, qui remplissait tellement
lout un royaume de sa personne, que chacun se crut perdu qnand il
mourul et que ses meilleurs serviteurs allérent senfermer dans la
Bastille pour chercher un abri derriére des canons, est peint sérieu-
sement comme un ridicule vieillard de comédie que des valets gou-
vernent et d qui ils font prendre une femme de leurs mains pour
assurer leur ascendant. Cette bienveillance famili¢re que le génie seul
peut se permettrc, parce qu'il n’a pas besoin d'‘étre vu de loin et mis
ep perspective pour élre admiré, est qualifiée de défaut absolu de te-
nue *. Tout ce fidéle portrait, qui doit rectifier la longue méprise de la
postérité, est résumé en trois traits que j'aurais volontiers cités si
j’étais sir de n‘avoir point de lectrices *. Le réegne n'est pas mieux traité
que le roi. M. Michelet croit étre généreux en disant que la France ne
tomba pas alors aussi bas que les satires de l'époque pourraient le faire
croire. Du reste, mort morale, nullité, impuissance, abaissement, sta-
gnalion, stérilité, tels soat les redoublements pleins de grace que
M. Michelet emploie pour caractériser la France pacitiée par Henri lV.
Me sera-t-il permis de consigner ici le souvenir un peu burlesque que
celle tristesse inattendue de M. Michelet m’a remis en mémoire? Si
le trait est trivial, qu’on me le pardonne; quoi qu’on fasse, quand on
‘ Henri lV, p. 189.
* La Ligue et Henri IY, p. 332.
5 [bid., p. 406.
“Ibid , p. 441,
’ Henri LY, p. 182.
© La Ligue et Henri lV, p. 335.
AU SEJZIEME SIECLE. 455
a lu six volumes de cette maniére leste de traiter l'histoire, on est
gagné par la contagion. Je me rappelle avoir vu, dans mon enfance,
au moment ow cessaient les troubles civils qui avaient suivi la révo-
lution de 1830), une caricature qui représentait un héros des barricades,
secouant la poussiére de ses pieds contre la ville pacitiée, en s'é-
criant : Que ce Paris est triste sans émeutes! M. Michelet, si mal 3
l’aise dans le Paris dé Henri IV, m’a fait souvenir malgré moi de cet
ouvrier-la.
Il y aurait beaucoup & dire assurément sur celte prétendue stérilité
du régne et de la politique tolérante de Henri IV, et, si nous avions a
la discuter ici, ce ne serait pas nous qui nous chargerions de continuer
ce débat. Nous aimerions beaucoup mieux céder la parole 4 l’historien
grave dont la voix s'est fait entendre. si récemment, qui ne parait
pas avoir pressenti la découverte de M. Michelet, et gui a si bien
montré a la France qu’en chérissant Ja mémoire de ce grand homme
elle avait plus raison qu'elle ne croyait. C’est dans Vouvrage de
M. Poirson que M. Michelet pourra voir combien, du vivant méme et
sous les yeux de Henri IV, la politique qu'il adopta produisit de ri-
chesses non-seulement materielles, mais morales, quels trésors elle
enfanta, non-seulement de prospérité, mais d'intelligence. Mais ce
serait mal juger ectle mémorable époque que tle la borner 4 ses ré-
sultals immédiats. Ce serait demander compte de la fécondité du chéne
le lendemain du jour ot le gland fut mis en terre. Laissez marir le
gerne, vous verrez quel ombrage il vous réserve. Les (ruils de la po-
litique de Henri IV, ce ne sont pas seulement Jes bonnes institutions
qu’il fonda, les esprits d’élite qui prirent naissance et qui s’lustrérent
sous son régne. Ce ne sont pas seulement I'économie de Sully, lagri-
culture d’Olivier de Serres et la poésie de Malherbe : c’est l’esprit,
c'est le mouvement tont entier du siéce qu'il inaugura et. qui marcha
de son impulsion. Le régne de Henri IV ouvre le dix-septiéme siécle :
le «dlix-sepiieme siécle a vécu, grandi, brillé, par l’inspiration large et
généreuse que lui avait communiqué la politique tolérante de Henri IV.
Soe caraelére particuligrement original, cette foi sévere lout ensemble
et raisonuée, qui ne craint ni la discussion ni la lumiére, qui.s'appuie
sur "intelligence convaincue sang l'asservir, qui éclaire le dogme par
le raisonnement et conttent le raisonnement par le dogme, c'est le fruit
de l'épreuve a laquelle la sage politique de I’édit de Nantes condamna
pendant cinquante ans les défenseurs du catholicisme francais. Foreés
chaque jour de répondre aux attaques d'une secte ennemig, de lui.dis-
puter pied & pied le terrain des Ames, de la suivre-sur sel de.) érudi-
dion et de la logique, de se tenir en éveil el en sentinelte:sur tous les
postes avanccs de la foi, cette rude gymnastique pane chee eux une
wirilité morale dont la séve s‘est communiquée & fa litlérature, aux
46 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
arts, au développement intellectuel tout entier de cette grande épo-
que. Une foi d’abord laborieusement conquise, puis solidement éta-
blie, sur un roc fortifié de toutes parts, c’est la qualité dominante
du dix-septiéme siécle, dont l’empreinte se retrouve dans toutes
ses ceuvres. Celoi qui en représente le mieux l’ensemble aux yeux de
la postérité, l'homme qui peut étre appelé le dix-septidme siécle in-
carné, avec ses grandeurs et quelques-unes méme de ses faiblesses,
Bossuet, quelques dons qu'il efit recus de Dieu, ne serait pas le Bossuet
que nous copnaissons si sa jeunesse n’avait rencontré les Panl Ferry
4 Metz et les Jurieu 4 Charenton. En tout pays, en tout age, il edt été
orateur et chrétien; mais il n’edt point lancé sur les puériles difficultés
de l’erreur ce dédain qui le terrassa s'il ne les avait vues d’abord avant
de les avoir méprisées'.
L’originalité et I’éclat du dix-septitme siécle sont done nés préci-
sément de cette sage transaction qui termina les agitations du seizieme-
et qui fait tant de chagrin & M. Michelet. Mais, pour reprendre la
chose d’un peu plus haut encore et revenir aprés ce long circuit &
notre point de départ, le dix-septiéme siécle Jui-méme, qu’est-il dans
la suite des Ages? Au risque de retomber ici encore dans ces formules
toujours: imparfaites, méme lorsqu’elles sont justes parce qu’elles sont
bréves, j’oserais dire que le dix-septiéme siécle n’est’autre chose que
la Renaissance revenue 2 son berceau sans avoir rien perdu de ce
qu’elle avait gagné sur la route : la Renaissance régularisée et chré-
lienne. Ce sont tous ces progrés de l’esprit humain et de !a société
dont la Renaissance avait donné le signal, mais dont la course em-
portée s’élait dévoyée par le désordre de la Réforme, qui viennent
paisiblement {’un aprés l'autre, sans rien sacrifierde leur développe-
ment légitime, s’asseoir 4 l’ombre de I’Eglise et s’assujettir & sa régle.
Le dix-septiéme siécle, c’est le seiziéme calmé, rangé, converti, abri-
tant toutes les conquétes de sa jeunesse sous I’égide de la foi de ses
péres. Je prie que, pour s’en convaincre, on veuille bien suivre dans une
rapide revue toutes les voies ouvertes par les hommes de génie de la
Renaissance? Quelle est celle od les contemporains et les compa-
triotes de Bossuet ne s’avanceront pas d’un pas tout aussi hardi, quoi-
que plus régié et plus ferme? Quelle source de progrés est tarie? Quel
foyer de lumiére est éteint? Est-ce la science dont!’ héritage est délaissé
et le mouvement suspenda? Est-ce que les Descarte, les Pascal, les Fer-
mat, sont d’indignes successeurs des Paracelse ou des Copernic? La
tradition de l'art a-t-elle péri sous le pinceau de Poussin et de Le-
sueur? L’érudition rougit-elle d’avoir & nommer Mabillon, Mont-
‘ Oraison funébre d’Anne de Gonzague.
AU SEIZIEME SIECLE, : 47
faucon, Baloze, au lieu d’Etienne, de Juste Lipse et’ de Casaubon? Le
doute méthodique de Descartes, qui tend par un chemin si rapide &
la plus haute aftirmation des vérités morales, fait-il moins d'honneur
a la hardiesse de |’iatelligence humaine que le scepticisme discret
d'Erasme ou la paresseuse incertitude ot Montaigne se. laisse bercer ?
Quel est le talent nouveau, quelle est méme la passion généreuse des
hommes de la Renaissance, dont leurs successeurs se soient laissés
dépouiller? Est-ce l’usage savant des langues modernes? Est-ce la
fine intelligence des lettres antiques? Cet idiome national que Calvin
avait forgé dans sa retraile par la puissance d’une Apre logique, il
semble que |'auteur des Variations soit venu le lui dérober pour lui
en enfoncer dans Je sein la lame tranchante ; et en méme temps les
cheears d'Esther font résonner la voix de la muse grecque sur la lyre
de David. Le dix-septiéme siécle n’a done rien laissé perdre ni des
forces ni des richesses qu’on lui a léguées; mais tout ce mouve-
ment confus s’est éclairci et coordonné. Une pure clarté, celle de
la foi, plane sur tout : aprés bien des détours, des écarts et des souf-
frances, c’est encore au pied de la croix que la civilisation du monde
vient, dans une brillante étape, prendre un instant haleine, avant
de continuer sa marche que rien n’arréte.
Tel est, en effet, le cours prédestiné des choses humaines : c’est le
christianisme qui a fait la société moderne; c’est I'Eglise qui, dés le
premier jour, !’a gouverné; c "est de 14 que tout son mouvement émane.
Si, & des critiques époques, la précipitation méme de la course sem-
ble la détourner de sa ligne primitive, ua peu plus loin, un peu plus
tard, dés qu'elle se ralentit, elle rentre dans sa voie. Les j jours de
grandeur et de soudains progrés sont, il est vrai, avec la faible na-
ture humaine, des jours de péril et trop souvent denivrement. Elles
sont rares, pour les sociétés comme pour les hommes, ces jeunesses
privilégiées dont la pureté ne connait point le houillonnement de
l’adolescence. Mais la foi ne condamne ni les socictés mi les hom-
mes 4 languir dans une ¢éternelle enfance pour ignorer 4 jamais les
séductions d’un age plus mir. S'ils s‘égarent, elle les atlend : di-
sons mieux, sans sortir méme de son repos, elle les rejoint et les
devance. Elle s‘éléve paisiblement & l’horizon comme !'astre qui éclaire
"hamanité dans la nuit de son pélerinage; parfois un pli de terrain
vient la cacher, et des ignorants s’écrient sottement alors quis l’ont
dépassée : au premier détour de la route, ils se retrouvent inondés
des flots de sa lumiére. Quand on la perd de vue, cette lumiére, c’est
en avant, et non en arriére, qu'il la faut chercher. Ce n’est point en
redescendant la pente du progres, c'est au contraire en montant sur
une cime plus haute. On peut dire de la civilisation et de la foi ce
48 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION
que Bacon a dit de la philosophie et de Dieu : Si un peu de civilisation
en éldigne, ui peu plus de civilisation y raméne.
‘- -@ Le monde, disait-on naguere avec éloquence, est le navire de
' Dieu :la Providence conduit le vaisseau : le navire va ob Dieu vent et
en marchant il rend gldire 4 Dien. Cenx qui savent.se tenir & une cer-
taine hauteur sur la rive admijrent le mouvement majestueux et pro-
gressif... Quand ‘on a l’eeil sain et vigoureux, dil saint Chrysostome,
on découvre les epicaceurs du beau qui planent au-dessus de ce gpi
parait désordonné '.
Ces nobles arales retentissaient l'autre jour sur la plage méme de
la Rochelle, théAtre des grands faits d’armes de la Réforme et qui vit
tant de fois le pavillon d’Elisabeth flotter sur les murs de la ville
blanche. Mieux que les métaphores heurtées de M. Michelet, elles
‘peignent le déroulement de ce progrés immense qui commence avec
la Renaissance, se précipite et bouillonne’ contre les écueils de la
‘Réforme, puis vient s’épanouir dans le religieux éclat du dix-sep-
lidme siéele. f’est bien 1a, en effet, ce majestueux mouvement qu il
eonvient de contempler de fa rive, en se tenant & une certaine hau-
tenr, si l'on veut, comme l’orateur de Byzance, apercevoir les splen-
deurs du beau, planant au-dessus du désordre. Et cependant cest a
notre Age aussi que ces conseils étaient adiessés, et c'est notre age
surtout qui doit les recueillir. A nous, en effet, comme aux hom-
mes «du seiziéme siécle, il a élé réservé de vivre dans un de ces mo-
ments de crise ot les vieux fondements des sociélés s ébranlent, et
ou des plages inconnues se déroulent devant l’activité et l’intelligence
de homme. Ages d’espérance et d’emportements, d’enthousiasme et
de déceptions, oii la liberié tour 4 tour s‘enivre et se dégoiite d’elle-
méme! Sous nos yeux comme sous ceux de nos péres, le premier usage
qa’a fait cette liberté humaine des forces nouvelles qu’elle avait con-
qusses a été de secouer le joug salutaire qui Ja contenait. D'une se-
conde Renaissance qui rafraichissait par un souffle plus puissant en-
gere toutes les sources dela pensée est sorti un schisme nouveau qui
a ébranlé & une plus grandé profondeur les racines de la vérité reli-
gieuse. Cette fois encore, les générations ont pu croire qu’elles de-
vaient choisir entre leurs croyances et leurs conquétes, entre la civili-
sation dévoyée et la foi méconnue. L’épreuve est parcille ; ma contiance
est que le résultat sera le méme. Aprés pen de temps et un peu de
bruit, aprés s’étre cabrée contre le irein, puis heurtée contre les pierres
da chemin, la civilisation, calmée sans étre enchainée, reviendra pren-
dre sa place sous la main de I'Eglise, et, cette fois encore, le fleuve,
‘ Discours de Mgr l’évéque de la Rochelle pour I’ inauguration du chemin de
fer de cette ville, le 6 septembre 1857.
AU SEIZIEME SIECLE. 49
pour rentrer dans son lit, n'aura nul besoin de reculer vers sa source.
Ce jour n’est pas venu, sans doute : plus d'une fois, nous avons
cru en'saluer l’aurore, et de cette terre toute humide de sang et toute
imbue d’erreurs un brouillard #’est élevé, qui en a couvert |’éclat.
fl n’importe! s'il n’est pas venu, il viendra : : je ne porte pas dans
mon cceur de conviction plus profonde; je croirais blasphémer d’en
douter un seul instant. Quand j’entends parfois des chrétiens sincéres
maudire tout le mouvement de |’humanité depuis trois siécles écoulés,
un frisson me saisit; je regarde autour de moi la matiére domptée,
les flots obéissants, la vapeur enchainée, l'espace anéanli, et je me
demande d’oud viendrait a l’homme tant de puissance s’il ne la tenait
pas de la bienveillance divine. Notre Dieu, le Dieu de la Genése, dont
le Verbe a créé la lumiére, le Dieu de l'Evangile, dont le sang a
purifié le monde, est-il donc devenu pareil & un Saturne intbécile pour
s'étre laissé dérober le feu du ciel par quelque Titan sorti d'un
laboratoire? Non, la civilisation moderne est divine, par consé-
quent, chrétienne dans sa substance, et la Providence, quand elle
Visite laterre, n’a pas cessé de sappeler Jésus-Christ. Mais, si la foi
qui nie le progrés me scandalise, le progrés qui insulte la foi me
cause un mélange de pilié et d’épouvante. Enfants de la société mo-
derne, dévoués & ses principes, associés 4 ses espérances, mais té-
moins de ses faiblesses, pouvons-nous nous dissimuler qu’elle n'a point
encore su trouver son assiette, et que, sielle est placée sur de fortes
bases, elle s’y agile toujours convulsivement? Ne sentons-nous pas
qu’elle ne peut jouir en sécurité un seul jour des biens qu'elle promet
ou quelle posséde, et qu'il en est un, le plus cher aux dmes géné-
reuses, qu'elle cherche toujours, trouve quelquefois et ne sait pas
garder? Ce qui lui manque, c’est précisement ce lest de la foi que
ses pilotes inconsidérés ont jeté, dés le premier jour, par-dessus
le bord. C’est pour elle, c’est pour elle surtout, qu'une réconci-
liation est nécessaire. C’est pour elle qu’il y faut tendre sans relache;
toute une vie est bien employée 4 avancer cette heure dle quelques mi-
nutes. Ceux qui s’y consacrent, 4 travers les exagéralions des partis et
le dédain des sages du monde, ont véritablement la conscience de
travailler pour les ages futurs. Ils peuvent se répéter a eux-mémes celle
parole, gravée sur la tombe d'un homme de bien, qui, lui aussi, par
Vordre d’un pontife généreux, voulut proclamer lalliance de \a reli-
gion et du progrés, et qui périt 4 la peine, dans cette noble tache :
Causam optimam tuendam assumpsi, miserebitur Deus’. Et, quand
‘ Rpitaphe du tombeau de M. Rossi a Rome.
Jaxvien 1858. 4
50 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION AU SEIZIEME SIECLE.
enfin cette grande paix sera conclue, quand la civilisation purifiée
aura recu la bénédiction qui l’attend, tous ceux qui auront pré-
paré ou seulement pressenti cet avenir garderont quelque place
dans la reconnaispagce des cpepes hennstesy | | |
Abert DE Baocue.
eh THE ee ay hoof HW iseis fiubvd- Shy he wee ys ta
_-ETUDES AMERECAINES
LES ETATS DE LA PLATA’
IV
Révouution pe 18410.
Il nous a fallu suivre tout le chemin que nous avons parcouru pour
arriver au point of commence notre drame. Il est inutile de s’arréter
au caractére, ala cause et au but de la révolution de Vindépendance.
Dans toute |’Amérique, ce furent les mémes mobiles, ayant la méme
origine : le mouvement des idées européennes. L’ Amérique agissait
ainsi, parce qu’ainsi agissaient les autres peu ples. Les livres, les
événements, tout portait l’Amérique du Sud & suivre Vimpulsion
que l’Amérique du Nord avait donnée a la France ainsi que ses
propres écrivains; l'impulsion que la France et ses livres avaient
donnée 4 |'Espagne. Mais ce qu'il importe de faire observer , c’est que
la révolution, si ce n’est dans son symbole extérieur, n’avait d’intérét
et n‘étail intelligible que pour les villes argentines, tandis qu'elle était
élrangére et sans prestige pour les campagnes. Dans les villes, il y
avait un esprit municipal, un droit, des lois et des tribunaux, points
de contact, traits d’union entre les Européens et les Argentins; il y
avait une base d' organisation, incomplete et arriérée si l’on veut; mais
c'est précisément parce que cette base élait incompléte que la révolu-
tion fut accueillie avec enthousiasme. Pour les campagnes, la révolu-
tion était un probleme; il n’était agréable de se soustraire a l’autorité
royale qu’autant qu’on se soustrayait 4 l'autorité. La campagne pasto-
rale ne pouvait considérer la question sous un autre aspect. La liberté,
la responsabilité du pouvoir, toutes les questions que la révolution se
proposait de résoudre, étaient étrangéres 4 sa maniére d’étre, a ses
besoins. Mais la révolution lui était utile en ce sens qu'elle allait donner
un emploi a l’excés de forces vitales que nous avons signalé, et qu’elle
' Voir le Correspondant du 25 octobre 1857.
52 LES: TATS DE LA-PLATS.
allait eréer an nouveau eentre de réunion, beaweoup: plus grand que
celui auquel se rendaient chaque jour les habmants de la pampa.
Ces forces physiques’ si développées, ces constitutions spastiates,
ces dispositions belliqueuses gaspillées ea coups de poignard, cette
oisiveté romaine & laquelle il ne manquait qu’un champ de mars, eelte
anfipathie pour l’autorité avec laquelle le gaucho vivait en lutte conti-
nuelle, tout enfin trouvait une issue et pouvait se mootrer au grand
jour et se développer.
Buenos-Ayres donna le premier signal de Viasurrection, et toutes
les villes de l'intérieur répondirent avec empressement -2 son appel.
Les campagnes suivirent l'impulsion. On commenca par former ’
Buenos-Ayres des armées plus ou moins disciplinées pour marcher sur
le haut Pérou ef sur Montevideo, ot se trouvatent rassemblées les-16-
gions espagnoles, commandées par le général Vigodet. Le général
Rondeau mit le siége devant Montevideo. Artigas, célébre caudillo,
concourait & l’altaque avec quelques milliers de gauchos. Artigas avait
élé up contrebandier redoutable jusqu’en 1804, epoque 4 laquelle les
autorilés parvinrent & le gagner et a le faire servir en qualilé de com-
mandant de campagne. Si le lecteur n’a pas oublié le baqueano et.les
qualités particuliéres du candidat aux fonctions de commandant de
campagne, i! comprendra facilement les instincts d’ Artigas. Un jour ce
chef se sépara du général Rondeau et lui fit la guerre. Nous ne voulons
pas examiner quelles furent les causes de ceile rupture, nous ne
voulons noo plus lui donner aucun des noms consacrés dans le langage
de la politique, parce qu'aucua ne lui convient. Lorsqu'ua peuple se
met en révolution, il est naturel qu’aprés le triomphe le parti victo-
rieux se subdivise en modérés ‘et en exaliés, les uns voulant pousser la
révolulion jusqu’a ses derniéres conséquences, les autres voulant la
contenir dans certaines limites. Il est aussi dans le caractére des révo-
lutions que le parti d’abord vaincu vienne & se réorganiser, grace a la
division des vainqueurs. Mais, loreque dans une révoluuen une des
forces appelées 4 la soutenit se sépare immédiatement, forme une
troisiéme enlité, se moptre indifféremment hostile aux dens awires,
celle force ast hétérogene ; la société qui la renferme n’a pas jusqu’a-
lors coonu son existence, et la révolution a’a servi oe la faire pa-
raitre.
Tel était élément que le eélabre Arligas mettait en ouvre.; élément
aveugle, mais plein da vie, d’instincts fostiles A la civilisation et a
toute organisation réguliére, hostiles &la monarchie comme 4 la répu-
blique, parce que l'une ct l’aulre vevaient de la cité, avec les appareils
de ordre et la consécration de l’autorité. Les villes, inéme les mvins
révolutionnaires, ne dédaignérent pas de recourir 4 ce nouvel élément.
l.e mouvement des campagnes pastorales fut si franc dans ses pre-
LES’ STATS DE LA PLATA. 53
mitres: manifestations, si conforme & -Pesprit' des gauchos, que l'on
est aujeurd ‘hot confonde dela naivelé des partis qui se Vassimibrent.
La foree sur taquelle s appayait Ardgas daus 1 Entre Rios était laméme
qui soutenast Lopez Santa Fé, Ibarra 4 Santiago, Fa¢undo dans les
plaines. L’individualisme était son essence, le cheval son instrament
exclasif, et immense pampa-formait son thddtre. Les hordes de Bé-
deuins de l’Algérie doonent pne idée exacte de ‘la montonera; ce sont
les mémes caractéres, les mémes tendances et la méme stratégie
mdiseiplinée; ce.sont les mémes masses dé cavaliers errants dans le
désert, offrant le.combat‘aux armées réguliéres si elles ‘se sentent en
forces supérieures; se dissipant dans-toutes les directions si leurs en-
nemis les égalent en nombre, pear se réunir de nouveau, tomber &
limproviste sar ceux qui dorment, leur enlever leurs chevaux ou tuer
les éctaireurs et jes trainards.
A Pavénemem de la république, la montonera laissa pereer ce ca-
ractére brutal et féroce que l’estanciero de Buenos-Ayres convertit en-
suite en systéme légal. Rosas n‘a rien inventé; i! s'est contenté de
copier ses prédécesseurs et de les résumer tous. La montonera d’Ar-
tigas coussit ses ennemis dans des sacs de cuir et les abandonnait
ainsi au milieu des campagnes; Rosas fit de méme, et il ordonna
Yexéeution par Je poignard pour donner & l’exécuteur des plaisirs
horribles et ) 1a mort des formes épouvantables. On ne peut expliquer
cel élat de choses qu'en examinant attentivement lorganisation de la
société dont il procéde. Artigas, banqueano et contrebandier, faisant
ka guerre a la société, commandant par transaction, est, sauf de lé-
géres variantes, le type exact du commandant de eampagne. Comme
toutes les guerres civiles dans lesquelles de profondes dissemblances
d’édueation et de croyances divisent les partis. la guerre intérieure de
ja république Argentine a été longue, acharaée ; elle a été, en premier
lieu, fa guerre des cités initiées 4 la civilisation contre les Espagnols,
pour donner plus de développement 4 cette civilisation; en second
lieu, elle a été une guerre de caudillus contre tuute espéce de pouvoir
civil et de civilisation. Les cités ont triomphé des Espagnols, et les
campagnes ont triomphé des cités. Tel est le mot de I'énigme de cette
révolution, dont ic premier coup de feu a été tiré en 1810, et dont le
dernier ne s’est pas encore fait entendre.
La vie de Facundo Quiroga nous fournira l’occasion de montrer les
faits dans tout leur jour. Mais 11 convient de remarquer en passant
qu’avec le triomphe des caudillos toutes les formes européennes ont
disparu complétement en certains endroits, et vont disparaissant peu
4 peu partout ailleurs. Buenos-Ayres renfermait tant d’éléments de
conservation, qu'elle a tini par modérer les instincts sanguinaires de
Rosas. Le poste élevé qu'occupait ce gaucho, ses relations avec les
34 LES BTWTS DE ‘LA' PLATA. °
gouvernements européens, la nécessité dats ldqwolle #'s' eet trou¢ee
respeeler les vtrangers,; toutia contribud h contenit ses injusti¢es - cd-
peadant, ‘s2;Buenos-Ayres peat étre repardée' comme Pane des cites:
les pins opulentes:de:!’Aménque, ele nen ‘eat ‘pas pagbiaundeiaia da
plus barbare et la plus dégradée. Peat, SARC EIS
Quatre auttes vialles Sania Fé, Santiago’ del Caters, 1 San bie’ et la
Rioja; sé sont affatssées souk lu-yougde chefs dévouds a Rosas: Santa Fé;
sitoée‘aw confleewt du-Pardnai, ot d'un autre fleave'navigable; est un
des points les: plus faverisés de }'Amértque!-et cepéendant elle v’a plus
aujourd'hui 2,000 dmes:de population ; Santis, chef-lidu, et seule -
ville dé sa provinte, compte peine 4,500 ‘habitants. * - eae
‘Afinde- rendre plus sensiblés les progrés dela :déeadence; nous pren- *:
drons pour exempld;'ta Rioja‘et Sad Juan; lune anéantie deja , Taatie’
s'achemimant vers la harbarie sang s'en dpercevoir. La Rioja n'a yamais
été une cité: de premier-ordre ;' mais, ‘s'ils la ‘comparatent & son état
actuel, ses anciens: habitauts ebx: iiémes ne'la recoimallraient pag Alu
commencement de la révolition, cette villeeontenait en grand noinbre
de personnages qui se seat distinguds dans les atmes, dans le harredu,"’
a la tribone, e¢ dans la chaire-sacrée, tels- que: les Castro Barvos, lex
Gartia, tés Davilas, les Ocampos et ‘tant -d’adtres, énfirients par leur’
science. et leurs vertud. ‘Pour: qu’ahe seule prévinee ‘ait pu predaire’
dane un temps limité tant dillustratvons, Ha fallu que les hemiéres y
fussent trés-répandues. S'il en diatt‘ainst, qael aceroissemeht de con-
naissances, de. richesses:el: de populatiun ne devrait-on' pas constater
aujourd hui? eee
Voyons donc quet est le bilan do'la Rioja. Les'réponses que {'on va
lire sont ore qu mone ont ele faites par-ua témein des'plis recom -
mandabies.: 1. - «: poe op oee ott bbs
‘sy Quel est las: chiles sappronimaati ‘dela’ pophtationabtretle ae
cette-capitdle?:' .. +: -; pth ede cai 8 ta dete
— It est 2 pain de 4; 50 des. ‘Quinae ponimes 3 peinve am oes
age mer | ', pi, te at, tha DE Ree, Ses SE ie :
+ Consbien seareaveitil de citdyerts noses? scat ee
in De sid Muit. oo ee -e%eueaise I
ian-Combien d'avecats?. -.!.: Le Bb mr ty
— Aucun.
— Combien de médecins?
— Aucun.
— Combien de juges ?
— Aucun.
— Combien d’écoles?
— Aucune.
— Combien d’églises ?
LES BRATS DR Lk PLATA. ’ So
+ Sie dont CiMqiRRTBIDEA rT cite ete rere
Les fais, on.Je voit; ont-ane: éloqguence bigs triate. L’histaire seule: :
des canquétes des mahométane sur la Gnéce offre des exent ples d'une
si rapide.destruction.. Bt calaise passe au: dix-neuvidme sidcle } et dest. 7
Yceuvre d'une vingtaine d’annés ! wee Uh tg ie OP fap tat oly
.Le. méme. sort a, été rdsérvé > Santa Fé, &.San Leis, x. Santiego:del-
Estero. Depuis dix ans, it n'y a: plus &-San duis qu'un seul. prétre, et |!
pas ure école. San Juan.a éabappd:a la: destruclion, mais-etle est: des -
venue .barhare., Capitale d'une province exelusivement'agritele; pro-':
léghe pendant plusieurs aumées contre'les envahissements den -gauchos -
par sa position topographiqne, : par la concentration de ses: habitants,
par. las lamiéres d'un grand. nombre d'entra.ensx, et pan'le commerce
auquel elle seilivrait avec activité, cetle-ville a-é¥é: subjuguée 4. son tour
par Jes lieutenants de Quiroga et de Rosas. Sa population n’a pay .dé-: -
cru, nqus.l¢ reconmaissons; mais 1. faut reeannaiize aussi que la nuil.
de, Vintelligenee s'est faite autour. delle. Les :ponésla:ses eolléges. et.
de ses tribanaux ont :416.fernéas, et ce grand foyer.de.morale, of-une ©
solide. jastruction se distribualt.chaque jour’ plus de: 600 élaves, n'a:
plus:qu'unemisérable école, asile d'ignorance, ‘contenant a peine 60'en- :
fants; On y compte au plus,isur 40,000.Ames, dix citoyerts dont les :
connaissances s'élendéent au dela deja lecture et de: l:éeriture ; un seul -
médercin ; pas un-avocat pour défeadre Ia.cause. de-l’opprimé::pas un:
magistrat. intégpe ; toutes bes, fonctions judiciaires y sont remplies par :
des hemmes grossiers p'ayant aucaine.notion: de droit, qui d-ailleurs .
n’existe plus. Soebroto
Telle: est |'bisteire.des cités.atgentines! Toates: onda retendiquer
leur. civilisatign. Le niveau de ja barbarie;a. pasaé sur elles toutes, -
Aujourd’hui qu'il ne leur reste plus ni lumiéres ni institutions): que
vout-elles: devanir? Liignotance et: ta panvrelé; sa compagad presque
toujours fidéle, sont la, comme des oiseaux de prote, altendant. leur
dernier: soupit; Buenos-Ayres petit: cegageer prom plement ce qu'elle a
perdu, parce que la civilisation européenne a poussé dans son semades
racines lellement profendes, qu alte duit. surtivre ea dépit des penstcu-
tions. Mais, dans les provinces, la civilisation est sans appui,-ctiileux
siécles ne sufiiront pas pour ramener les villes au:point doi. elles. sont
descendues. ny
V ett 70) Se Oe
EXFANCE ET JEUNESSE DE Qutnoeay “leu:
Un vaste désert sans eau, auquel on a donné le,n0m de Travesia
(traversée), s'étend entre les villes de San Luis et de San Juan. L’as-
pect de ces lieux est généralement triste et désolé. Le vovageur qut
56 LES, ETATS DE _LA PLATA.
vient de |’Orient ne franchit. pas la derniére citerne. sans remplin.ses
outres.. Dans. cetle eonirée ge passa un jour |'élnange scéne que neus
alloay.raconter. A la,suite d'un combat A coups de poignard, combats. -
si fréquents dans la pampa,.un gaucho s'était vo foreé de quitter pré- -
cipitamment San Luis et de gagner la solitude’ pied, le. hagnais.sus -
l'épaule, afin d’échapper a Ja justice. Deux de ses amiga. devaient le
rejoindre. dés qu ils auraient valé des chevaux pour tous les trois,-La .
faim et la soif n’élaient-pas les seuls maux qui l'attendisseat. Da tigre .
cebado' parcourait. le désert , ef déja huit ou dix personnes étaient -
tombées sous sa.dent meurtriére.
Lo rsque.notre fugitif eut. parcouru six lieues environ, iLgrutentendre .
au lola des..rugissements ; ses fibres tressaillirent. +- Le cri du tigre
est aigre, prolongé, ascendant; -et, lors méme.qu’il n’y a pas heude .
craindre, il, imprime aux nerfs une secousse, .comme.si la chair s'agi--
tail a la pensée de Ja mort. — Bientét Ja voix sanguinaye se fit.ep-.
tendre de nouveau. Nul doute, le tigre était sur les traces,du. gauche.
Celui-ci n’apercoit pour tout refuge qu’un Ssréle caroubier. Jl faut hater
le pas ; a.chaqye instant les rugissements se suecédent plas fréquents
et plus forts. Jetant sur le sentier le barnais dont 1! était ponteur, notre
homme court vers l'arbre. Malgré la faiblesse-du.trone, il parvieat a
grimper. jusqu'a la cime et s'y maintient, quoique. dans une copunuelle
oscillation, & moilié caché par le fepillage. De la i} observe - le tigre
marche & pas prdécipiléy, flaire lea sol et rugit de plus ea plus, dl dé-
passe le point ob. Je gaucho avait quitlé le chemin et perd sa trace ;
il entre en fureur, tourne sur lui-méme;; il a vu le harnais, |’a mis en
piéces d'un coup de griffe, en a fait voler les débris dans l’air; puis 11
cherche de nouveau, léve ja téte, apergeit sa vielime, doat le ponds
agile le caroubier, comme le roseau quand le picaflore va se. percher
sur.son fragile panache. Le.tigre se tait, bendil,.et en un clin d’cil
ses dvormes paties sont appyyées & uo métre du sol, sar le tronc dé-.
licat anquel elles impriment ua nouveau ees qu se commu-
nigue ay-gaucho mal assuré. ,
La héte sauvage, tente un assaut, impuissant, rade autour. deVarbre,
en. measure la hauteur; enfin, rugissaat de celére,. elle se couche et
frappe sans interruption la, terre:'de sa quene, les yeux fixés.sur sa
proie, la gueule béante eg desséchée.
Cet horrible deame durait déja depnis deux longues heures - la posi-
tion pénible du cgeunhe et.la. fascination effrayamte exercée sur lui
' On donne le nom de cebado au tigre qui, ayant une fois gotité du sang de
l'homme, se livre, de préférence a toute autre chasse, a celle de la chair hu-
maine. Le tigre cebado est vivément traqué dans les ‘Pampas par le juge de
campagne et par les gauchos‘les plus habiles 4 la course, et rarement il échappe
& la sentence de mort prononcée contre lui.
LES ETATS ‘DE LA' PLATA. 57
avarent affaibli ses ferces 2 le moment approchait ott gon corps exténué
allait tomber aux pieds da ‘monstre, lorsqu’un bruit lointain, produit
pat ‘le galep de plusieurs chevaux,; fui rendil l’espoir du satat. En effet,
ses amis ont reconnu la piste da tigre, ils aceourent; les débris du
haenais lear révélent lelieu- de la scéne, ils y volent, développent leurs
lazzos, les Janceat sur le tipre, que ta fureur rend aveugle, et la béte :
fauve , maintenant caplive , ne pent échapper aux coups de poignari
multipkés que ini porte, pour venger sa longue agonie, celui qui al-
lait étee sa victime. « Je sus alors ce que c’était que la peur, » disait
un jour le général.D. Juan Facundo Quiroga & ub groupe @officiers
auxquels il venait de raconter ¢e drame, dont: il était le héros.
Lui aessi fat surnommeé le Tigre des ptaines, et certes ce nom Jui
conyenait. La phrénologie et l'anatomie comparée ont démontré les:
relations qui existent entre les formes extérieures et-les dispositions
morales ; entre la physionomie de homme et celle de ‘quelques ani-
maux, auxgaels il ressemble par le caraclére. Facundo était d'une’
petite taille et trapu ; it avait les épaules larges, le cou trés-court, la
téte ahondamment fournie de cheveux noirs et-crépus. Les pommettes:
assez proéminentes de son visage accusaient ane volonté ferme et
lenace. Ses yeux noirs, pleins de feu et ombragés de sourcils épais,
causaient une involontaire sensation de terreur & ceux sor Jesquels il
lear arrivait parfois de se tixer. Mais, soit habuude, soit calcut, rare-
nent Facando regardait en face. Du reste, sa physionomie était régu-
liére, et le bran pate.de sa peau s'altiait heureusement a la barbe
épaisse qui l'encadrait.
Quiroga: jovissait d'tine organisation privilégiée , et possédait les
qualités naturelles qui firent de !’étudiant de Brienne le mafire de la
France, et un vice-roi d’Egypte du Mameluck obscur qui se battait
centre les Frangais aux Pyramides. La société dans laquelle surgissent
ces caractéres leur‘donne fa maniére de se produire : les uns, sublimes,
classiques.,, qu'on nous permette cette expression, marchent'd-la téte
de ’humanité civilisée; les autres, pervers et terribles, font sa honte.
_ Quiroga était originaire de San Juan. Son pére, homme d’ane hum-
ble condition, s’était fixé dans tes plaines de ta Rioja, oit it avait acquis
une honorable aisanee dans I'éléve du -bétail. En: 1799, il envoya Fa-
cundo dans sa patrie pour y recevoir qaelque instruction. Lorsqu’un
homme parvient a occuper la resommee du ‘bruit de ses hauts faits,
la curiosité va jusqu’a rechercher la vie insignifiante de l'enfant pour
la rattacher 4 la biographie du héros; et souvent, au milieu des fables
inventées par l’adulation, se trouvent déja en germe les traits saiflants
du personnage historique. On cite aujourd'hui sur Facundo diverses
anecdotes qui le peignent tout entier. Chez les hétes auxquels son pcre
Vavait confié, jamais on ne parvint 4 lui faire preadre-place a la table
58 LES ETATS DE-LA PLATA.
commune ;,2 I'geole, i Gtaat, altier, politawe. i auennnaeaas de -
mélait aux, autres enfants, si.ice. niegs..pour: lea fragper ou pour les "i
pousser 3 des actes,qe. rébellian...Le magiater, lee: de juiter avec ce ca: |!
raclére indomptable, se, munit d'aa mastinet. dlune:fores inusitée, et,
le moutrant aux enfants effraxés, leur dit:s.«, C'est /Racundd qui Téa
trennera! » Facugdo avait ooze ans ; ik entend la menaee-et fa met A
Vépreuve dés le lendemain. n'a point apptis sa leon ; il :prie te-mat-
tre de la lui faise réciter luieméme; « le: répétiteur.-esl, dit-il, mali!
disposé & son gard. » Le pédagogue y consent. Facundd fit une’
faute, en fait deux, puis (rois, puis quatres alors le magister@ recours *
au marlivet. Facundo, qui a taut caleulé,-lni donne ab soufflet: et le‘:
jette par terre; puis il gagae la rue & la faveur «hu fematte,' et va se
cacher dans une vigne, dou l'on. ne parvient &.le faice sortir-que trots '
jours apres. N’es{-ce. pas }a déja.te. eae ae plus tard ne la so- |
ciélé (out entiére?
Lorsgu'il arrive a Ja pnberté, g0n. earactta devient de ples en sie
impérieux, de plus en plus sombre; la.passion:du.jen be domine irre: /
sistiblement dés |'age de quinze. ans. ‘Gelte passion Je rend insuppor+'.
table & tous ; elle-arme son bras et lai fait verset ecm’ Dae
de sang, qui se changera bientét en Aorrent.: ;
Lorsqu’il parvient & Vadolescence , le fil: de .sa. vie se-perd en um:
labyrinthe inextricable d'allées et de venues ..Caché parvois, i} est tou-
jours poursuivi; il jove: travaalle comme ‘manceuyre ; domine tout ce
qui lentoure et. distridue- force coups :de. poighatd.: A ‘San'Jwan , on
fait voir aujourd hui, dans.la maison de campagne des Gedo}, ded murs’
en torchis élevés par lui: on en woit aegst & la Riojx-et 2 Fiambala;
Facuado en mopirait Ini-méme d'autres &:Mendéza et daris tes envi--
rons de Byenos-Ayres,. Qualles sont.jes causes quifontdescendre & la
condition de jeurnalier cet hamme.né de. parents aisés? Le: ‘mancenvre
gagne-t-i] double, at Faqundo se hate-v-il d’amasseri «:
Voie! ce que nous avons receeilli.de' plas précis:du- sojet de cette
vie obscure et. errante,..Vers |'angée £808, Ra¢uado se rendit au Chili |
avec un convo. de grains pour le, compte de. sa faanile sal four tes
charrettes.eh Jes charretiors, qui éhaient, (its; ebclaves de: la- maison pa-
ternelle, Il menait squvent 4, Sagi duae.et a: dlendoza des bestiaax qui
avaiem lopjours |A, mdme seri., car le jou sajl-an lee une passion dé-
vorante,.Leg pertas, slIncegshyes ayant faligué son. pére, Fseundo rom-
pit toute relation. aveg.,|wi.-Ah,sa, rotira a. Mendaza: et travailla pendant
un an, comme.péah, dems bb miison dunedante; se sigralant' par son
exactitude et par }'influence qual exergtit sur ses compaghons. Lorsque
ceux-ci voulaient passer la journée au cabaret, ils s entendaient avec
lui; celdi-ci en informait la dame, et.lui promettait que tous se ren-
draient le lendemain au travail, ce qui avait toujours lieu. ©
LES STATS DE‘LA PLATA. 59.
Apras umie-année-d/anddbedv assidu; ‘Quirded Gemania' gon salatre, ’
quis élavait:.a 2O piastres ; il monta 2 chéval sins savorr‘od ilallait.
Il vit.des gons qai:jowaient dats und pulpéria; desceidit; et; alldngeant’
la main-au-dessus-du tuillador (batiqniet’), Il'placy ses 70 piastres ‘sur
un valet, lds :perdit; rerhonta' sar'éoh codrsier ef Sen ‘fit ’d Idventtire.
Peu.do temps:aprés; ui juge qui venait'a passer |'arréta pour lui de-
mandar: $a..carte de siteté: ‘Faeuddo feignit' dé chercher,’ puis il dten-
dit le-juge:sur le sol; aprés: l’avoir frappé' d'un coup ‘de porgnard. Se |
vengeail-H desa perte eéconte ? Avait-il: l'intention d’assonvir sa haine
de gaache-malo contre |’autorité civile et de reliausser par ine nouvelle
pravesse Iidolat de sa-‘naissunte renomméde? I]-voulait sans doute lon '
et autre. Ces vengeances'sont fréquentes datis sa vie. A San Juan, |
étaat général, id ft admidistrerh an‘colorel deux cents coups de fouet, -
parce que celai-ci.l’avait, disail-il, gagné en trichant; if {if également
donner deux cents coups de fouet & un jeune homme qui s’étail per-"
mis one: plasdantérie alora qu'il n'stait pas, hwi, en train de plaisanter.
A Mendoza ,-.il fit appliquer-te méihe chatiment 4 une paurre femme,
qui s’était permis dé lui souhaiter ‘le bonjout; -
Ea mai 4840, Facaado s’enréla; 3 Buenos-Ayres | dans le régiment
d’Arribehos, commandé par le général Ocampo, son ‘compatriote: Il
n’est pas dowteux qa’avec la trembe d’esprit dont i dthit doug, qu’avec
ses instincts de degtrdctidn et de ‘catnage, ‘Facando, ioratisé par la
discipline et grandi-par la sublimitédu bat, ne fet revenu un jour du
Pérou, de! Chiti ‘ouide-la Bolivie avec ‘te’ titre de‘ général argentin,
comme tas d'autres gauchos qui-commencérent leur cdrriére dans Tes
rangs les plus humbles de l'armée: Mais:son ame rebelle née pouvait
supporter ni-lejoug nilés lenteurs de Vavancement. Facunifo se sentait’
appelé & parvenird’un seul-bend, b'se-crdér ‘seul, en Gépit dé'la's6-
ciété civilisée, tine carriére‘’ ‘sa' facon,''en' associant {a' bravoure ad
crime, le gouvernement & la désorgafiisation: Pfs ‘tard il fut Yecruté
pour l'armée des Andes et enrélé: dans les grenadiers'4 cheval. Mais
la désertion ne larda pas 2 bissey’ un vide dans leurs'yangs.'" "7 '"
Ea quitiant Buerres-Ayreb, Quiroga ‘se! ditige vers ‘I'intdrleur' avec
trois de see compagnons. La‘Torce' armeée'se ret hy sa‘ poursuite ; Pa-
cundo lui tient téte et livre une'véritable bataille, qurréste in Moment
indécise :-aprés avoir tué quatre ew'cing soldats, il cotilintfe sa‘ Youte,
souvrant un nouveau passage % travers d‘autres détachémeals jusqu’d’
San Luis. Il devait un jour parcourir ce'méme cllertitr a¥ec des forces
plus grandes , disperser des armées au lieu de- détachements, et s’a-
vancer jusqu’a la fameuse citadelle de Tucuman, pour effacer les der-
niéres traces de l’ordre civil.
Facundo reparait dans les Llanos. Sa mére s étant refusée & lai don-
ner une somme d'argent qu'il lai demandait, i! profita du moment ot
60) LES ETATS DE LA ‘PLAT.
sa lamille faisait la sieste pour mettre le feu & son ‘habitation. Son pére
s’adressa au gouverneur de la Rioja pour qu'il mit un terme a ecs ex-
cés ; Facundo donna un ‘souffiet ’& son pére en lui disant:: « Vous avez
demaudé mon arrestation ; tenez, faites-mot arréter maintenant. » Sar
ce, il monta & cheval et partit au galop.
L'année suivante, Quiroga’ revient @ la maison paternelle : il se
jette aux pieds de son vienx pete; tous déux confondent leurs san-
glots, et la paix se cimente un moment entre les reproches de Pun et
les protestations de l’autre. Mais Facundo n’a rien changé & ses habi-
tudes désordonnées : 11 se signale aux jeux et aux courses par de nou-
velles violences, par des distributions de coups de poignard ; il se rend
tellement intolérable & tous, gue sa position devient peu sire. Une
grande pensée alors s’empare de son esprit : le déserteur du régiment
des Arribefios prend la résolution d’aller joindre la montonera de Ra-
mirez, débris de celle d’Ariigas. La célébrité criminelle de cette bande
et sa haine pour les villes sont parvenues jusqu'aux Llanos et tienment
les autorités dans I’épouvante; Facundo part pour s’associer aux fli-
bustiers de la pampa. Ses compatriotes alarmés instruisent le gouver-
neur de San Luis du projet infernal qui le guide : Dupuis le fait arréter
et jeter en prison. Toutefois cette prison devait étre le premier éche-
lon de la fortune de Facundo. C’ était en 1818 : San Martin avait dirigé
sur San Luis un grand nombre d’officiers espagnols faits prisonniers
aa Chili. Un jour, soit qu’ils y fassent poussés par les vexations ou par
Ja souffrance, soit qu’ils prévissent la possibilité de rejoindre les ar-
mées de la métropole, les captifs se soulevérent, ouvrirent les portes
des cachots od étaient renfermés les coupables. Facundo était du nom-
bre de ces derniers; lorsqu’il se vit libre, il s'arma de ses fers, fendit
le crane de celui qui l'en avait délivré, fondit 4 travers le groupe des
mutins et laissa derriére lai une longue allée semée de cadavres; on
parla de quatorze victimes. Ce n'est peut-éire la qu'un réve de l’ima-
gination du peuple, qui se plait a grossir les faits pour grandir les types
de son adiniration ; mais Facundo acceptait cette version comme un
titre de gloire. Ce qu’il y a de certain, c'est qu'il se mit & la téte de
plusieurs détenas et soldats, et qu’il parvint a étouffer le souléve-
ment et se réconcilier avec le pouvoir. Son nom retentit de toutes
parts, purifié, aux yeux de ses compatriotes, des taches qui le souil-
laient.
Facundo revint a la Rioja muni d'une lettre témoignant de sa con-
duite , et il montre fidrement aux gauchos subjugués par son audace
les nouveaux titres qui justifient la terreur que son nom inspire déja.
Ici se termine la vie privée de Quiroga. Nous avons omis une longue
série d’anecdotes qui ne peignent que sa mauvaise éducation el ses
instincts féroces ; nous nous sommes borné 4 rapporter celles qui ex-
LES ETATS DE 1.\-PLATA. GA
pliquent le caractére de fa lutte et qui forment le type des caudillos.
Mais, avant de passer outre, il nous reste encore qualques traits & es-
quisser, Une personne-qui nous a fourni heaucoup des fails que nous
avons racontés nous (lit en parlant de la jeunesse de Quiroga, son
ami d’enfance :
« Jamais Facundo ne fit usage de liqueurs.
« Il ne déroba jamais, méme dans les besoins les plus pressants,
« Non-seulement il aimait a combatire, mais il payait pour trouver
des adversaires.
« Jamais il ne s'est confessé ; il _m’a avoué lui-méme qu'il ne
croyait A rien.
« Il était trés-dissimulé; i} laissait entendre qu’il avait des présages,
el il aimait 4 se faire passer pour devin.
« I} se plaisait 4 répandre la crainte et la terreur. »
Toute la vie publique de Quiroga nous semble résumée dans ces
quelques mots. Tel est le caractére de l'homme de Ja nature dans les
eampagnes pastorales de la république Argentine. Facundo est un
type de la barbarie primitive : sachevelure noire, longue, abondante et
erépue , tombait en anneaux sur son front comme les serpents de la
léte de Méduse ; sa voix élait rauque parfois et son regard terrible.
Facundo ne connut de frein d’aucun genre. Un: jour, emporté par la
colére, il tuait un jeune homme dans une dispute de jeu; un autre
jour il arrachait les oreilles de sa maitresse parce que. celle-ci lui de-
mandait trente piastres pour la célébration d’un mariage anquel il
avait consenti; le lendemain il souiflettait 4 Tucuman une charmante
jeune fille qu'il n’avait pu séduire ; un autre jour encore il fendait la
téte de son fils Juan d'un coup de hache, parce qu’)! n’avait pu le faire
taire. Dans tous ses actes tl se montrait semblable & Ja béte fauve.
Ne sachant se faire aimer, il voulait étre redouté. Incapable de faire
mouvoir les ressorts du gouvernement civil, il se servit de la terreur
comme d'un expédient.
Cependant Quiroga se prévalait d'une grande sagacité et d'une ca-
pacité d’observation peu communes, et il moptrait parfois une teinte
de sagesse salomonienne. On se rappelle que le roi des Juifs ordonna
un jour de partager en deux un enfant dispute, afin de découvrir la
vraie mére. Le peuple argentin a conservé le souvenir d’un fait ana-
logue de la vie de Quiroga.
Un vol avait été commis dans une compagnie, at.tous les moyens
employés pour en connaitre l’auteur étaient restés infrugtueux. Le gé-
néral fait former les rangs, et distribuer autant de petites baguettes
d'égale dimension qu'il y avait de soldats; puis, d'une voix assurée :
« Le coupable, dit-il, est celui dont la baguette sera (rouvée demain
matin plus grande que celle de ses camarades, »
ete ted
62 LES éTaTs DE) LA PENBA.
Le lendemaia,: ja tnoupe. est.rassembide; Quirega proce a I exa-
mep,, La baguette, &.up.: soldat, est: plus courte. que.celte des: autres.
ak Misérable.t- seri: le-chefidinne.veixiterrible, vest toi'qui es Ye
cael 6 2 ya perrab pe bl te Pe ceed ete
, Gélait lyren effet. ; son. trouble lo larseait assex' voir. Terpédient
ost simple : le.crédale, cece que ba: hagueme ne potssit,
Payait.yn pen conpée,.., ee ee tee. be
Un aptye jour, quelques, partion de Léquigement, Wun made
été dérohées, et l'on, s\¢lait. liveé. 3 denaines retherobes. Feeando: fait
ragsembler Ja.troupe, qui,défile. devant jui-> ila-lee bras cromds, le
regard; ixe, scrulatear. ed. terrible: e’est la statue de. Jupiler:tonnant.
dis Blanes, tonta coup SUX, ee ree = bres: hea dit dan
ton- bref; |... a oe
6 Ob est réquipemant?. ot
_, 7 TA, Seignenr, répood le: saldat en. i goant am ye a
.. — Quatre tireurs! » séerie.alors Quiroga. - :
Un autre jour, i} mtercompt un gaucho répondant 2 une aceasa-
tion. en ee
«Ce fripon ment}. g'éerie-til ; allona, cént coups de fouet !..
| Lorsque le conpable se fut dloigné., Quiroga dit ; ane perisre qui
.élait présente :
~ « Sachez que, lorsqu’un gaucho fait, en saiaae ides marques avec
son pied, c’est upe preuve qu'il ment. »
Le coupable avaua qu’il avait, en effet , dérobé une paire de- boents.
Des jugements de ce genre se trouvent par centaines dans la vie de
Facundo. Ils dénotent une intelligence supérieure ; aussi n’ont-ils pas
peu servi A lui faire une réputation mystérieuse parmi les grossiers
habitants de la pampa, gui en étaient venus a lui attribuer une pnis-
sance surnaturelle.
VJ
La Rios.
Le Commandant de campagne.
La province de la Rioja est située au nord de celle de San Juan, dont
elle est séparée par le désert. Les rameaux de la chaine des Andes di-
visent la partie occidentale en lignes paralléles et forment des vallées
ou l'on rencontre diverses bourgades, entre autres los Pueblos et le
Chilecito (petit Chili), ainsi nommé par des Chiliens qu’attira la répu-
talion des mines fécondes de Famatina. Du cété de l’orient s’étend
une plaine sablonneuse desséchée par les rayons ardents du soleil ; 2
son extrémilé seplentrionale, au pied d’une montagne couverte jus-
RES E RATS DE: LA PLATA. 63
qua $2.¢16:d' pee: ndgéiatibin paiseatte, gitdd squetette de la Rioja,
Nile solitaire, sans fawhoongs dt fiétrie-comote Jérasatem an piéd du
mont des, Oliviers. Aw, sudset a grande distanes s‘élévent Tos ‘Colora-
dos, colline d’argile pétrifiée, dont les découpures réguliéres prénnent
Jes, formes les plus iltoresques et-‘les' plus fantastiqnes : tantdt on
Grou. VOIR, Bae eAuraiile: —polia : avec des ‘bastions avancés; ‘tantét des
tours et des chateaux forts en runes. Enfin, au saé-t8€: au'tilied de
Wastes, Opser ay sontles,Ldanos (plaings),, pays inégal, en dépit de son
‘Rom, o96ib loxvrianiie; qui nourbit jadis:des milliers-de troupeaux:
Laspect dé la Rioja est semblahle 2: celui:de la Palestine: Comme
fans la Judée,: e’eat.an-étrange assemblage de monts désolés et de
\Fertes. ggilines;; ¢'ebt Ja méme terse rougeatre; d'une stérilité déses-
pérante ou d'une fécondité merveilleuse; ce sont les mémes produits,
les mémes orangers, les mémes vignes, ‘Tes: mhéines figuiers aux fruils
exquis, croxssant sun tes:bords d’ua autre Jourdain étreit et fangeux.
Et ce qui rappelle surtout leg'souvenirs bibliqaes, c'est la physio-
nomie palriarcale.des paysans: de‘ la Rioja. Tous, 4'la maniére des
peuples de | Orient, portent une longue barbe qu! descend souvent
jusque sur lear poitrime :ils ont l'air-tmste, taciturne, grave et rusé de
. VArabe ; comme lui.ils chevauchent montés sur un ane, et ils se cou-
vrent parfois de peaux de chévres, comme |’ermite d'Engaddi. fl est
. des localités ot |l’ow vit exelustvement de lentilles et de miel sauvage:
saint Jean, dans le désert, se neurrissait de lentilles. L’habitant des
Lianas est le seul 4 ignorer qu'il est l'étre le plus malheureux de la
ferre; el, grace a son ignorance, si la faim ne vient pas Vimportuner,
il vit heureux.
Nous devons ajouter, pour fondre les souvenirs ‘du moyen Age avec
les couleurs de |’Qrient, que la Rioja a é(é pendant plus d'un siécle le
thédtre de la lutte de deux familles illustres, de méme que les fiefs
italiens ou figurent les Ursins, les Colonna et les Médicis. Les querelles
des Ocampos et des Davilas forment toute l’histoire de la Rioja civili-
sée. Ces deux familles antiques, riches et titrées, se disputent long-
temps le pouvoir et partagent la population en factions, comme les
Guelfes et les Gibelins.
La politique de Buenos-Ayres s’appliqua souvent a calmer ces haines
héréditaires. Le traité de Lantaro porta les deux familles & marier un
Ocampo avee une demoiselle Doria y Davila. Tous savent qu'il en était
ainsi parfois en Italie. Ici Roméo et Juliette furent plus heureux.
Vers la fin de 18417, le gouvernement de Buenos-Ayres, pour détruire
les fiefs de ces maisons, envoya un gouverneur élranger a la province,
Je senor Barnachea , qui ne tarda pas & tomber sous V'influence du
parti des Davila. Ceux-ci avaient pour appui D. Prudencio Quiroga,
colon des Llanos, que le peuple aimait beaucoup, ct qui fulappelé a la
64 LES ETATS DE LA PLATA.
ville en qualité de receveur et. d’alcade. Ilest & remarquer qu’avec le
pére de Facundo la campagne pastorale pénétre comme élément poli-
tique, quoique d'une maniére noble et, \égiime,:au sein. — ci-
vils. Aussi.la seéne ne tarda- ‘elle pag a changer...
Apres | ’événement de, San Luis, Facundo,se présente dans leg Llanos
rev du presii fe de. aon eet xp Les, factions, qui divisent la
Rioja ne tardent pas a - salliciter: son, concours. Les Qcanapoa;, qui.par-
viengent au gouy ernemept en 4820, Jui donnent, le. titre de, majer des
milices, avec le. pouvoir d commandant, de, campagne. Ici. dane.com-
mence la vie pu blique, deka acunda, L’élément,barbare de Ja, province,
Cette troisiéme entilé qui apparait avec Artigas au siége de, Mauteydeo,
va se montrer a la Rioja. C’est on moment. critique: dang. histoire sles
peuples pasteurs de Ja républigue Argentine ,: il est pour esx (aus, un
jour od le pouvoir qui chancelle, ponssg soyt parle: ‘bgsoin: d'an!segours
exlérieur, soit par la crainte que lui Inspire. UR. hemme - qudacieux,
choisit cet homme pour commandant de campagne. C’est.le,chewal des
Grecs, que les Troyens s ‘empresserentd’ introdmre dans la, cite, .,
Sur ces entrefaites avait lieu. a S; an, Juan.le-somlévement da 1%. régi-
ment des Andes, de retour du Chili, Epangisge Aldao at Gorre, mar-
chent vers Je Nord afin de joindre Giemes,; caudillo de, Salta. La, gené-
ral Ocampo, gouverneur de la; Rioja, youlant, leur COMper le passage.
convoque toules les forces de la province et se prépare a livrer .ba-
taille. Facundg se. présente, 2, la, \éte deg habitants.des Llanos. Les
deux. partis en viennent aux mains, eliquelques, minwtes.pujfisent au
Bas régiment pour, prouver que | a rébellion ne Jui Anal rien, fait, perdre
de son ancienne bravoure.,,. seam ic
Corro et Aldao ; S ‘avancent ‘sur. la ville. ‘Les ‘vainens.cherchens » se
rassembler en prenant ‘la direction des LJanos, oi} ils, pquvaiens.aiten-
dre des secours de San Juan et de Mendoza. Cependant Facundo quitte
le point de réunion , tombe j sur,Varrigre-garde des vainquears, teles
trainards ou les fait prisonpiers, | Hest le, seul qui, soit doug ,d’ane. vue
particulidre, le seul qui agisse de son propre maonzement. Il, ses! senti
appelé an combat, et yr n "attend pas, quion ly, pousse,. Il, ya plus; i
parle avec ‘dédaip du genéral et du gouvernement; il annonces qu'il
est prét a agir désormajs: 2 sa guise. On. agsure, qua les principaux
chefs de l’ armée pressalent Ocampo de. le; faire arréten, juger, et fasil-
ler. Sile général le.se rendit point ace.conseil, ce fut peut-éiee moins
par modéralion que parce. qu, "il avait compris que Quiroga était. déji
plutét un allié redoutable gu'un subordonné...,.
Un arrangement ¢ eut lieu entre le gouyernesput, et Aldao. u fut con-
venu que celui-ci se retirerajt vers, San, Luis. on itinécaire fut fixé it
travers les Llanos, et des ressources fiirent mises a.sa disposition jus-
qu’a sa sortie du territoire de la Rioja. Fagundo, chargé d’exécater
LES WATS DELA PLATA. 65
eette‘partie des eonventions, accompagna le chef rebelle dans les Lla-
N08,
Mais Quiroga a deja la ‘conscience de sa force. Ila pu, en tournant
le dos & la cité, iui dire -: © ville! c’en est fait de toi! Informé de
ce8: dispositions hostile Aldao lui offté cent hommes de ligne pour
s'emparer de la Ridja, a ta condition ‘qu'il lui servira plus tard d’auxi-
liaire. Quivaga accepfe avec empressement ; il retourne sur ses pas,
fait avréter les autorités et leur envoie des confesseurs, avec l’ordre de
se préparer 4 la mort. Quel est son but én opérant cette révolution?
It n’en a aucun : il s'est senti des forces, a étenda le bras et renversé
la cité: voila tout.
Les principaux de la Rioja, parmi leagdels se trouvait le docteur
Gabriel Ocampo, ancien ‘mimistre, recoururent 2 la protection de
Lorca, l'un des chefs'des troupes mises par Aldao & la disposition de
Quiroga. Le brave officier accepta cette mission et la remplit avec zéle.
Facundo, ‘dont l'élévation n’était pas encore bien assurée, consentit a
deur accorder !a vie. Sentant alors le besoin d’augmenter Ie nombre
de ses soldats, i] gagne Araya, compagnon d’armes de Lorca, et, d’ac-
cord tous deux, ils tombent sur le reste des forces d’Aldao, et le com-
mandant de campagne de la Rioja devient ainsi chef de 400 hommes
de ligne, des rangs desquels sortirent dans la suite les officiers de ses
-armées: | |
Facundo se soavint que D. Nicolas Davila était expatrié 4 Tucuman.
le fit vemir pour lui confier le fardeau du gouvernement, ne gardant
pour lui que le pouvoir dictatorial dont il joutssait dans les Llanos.
La transition était si brusque, qu’ elle ne pouvait s’opérer d'un seul coup;
Fesprit de la cité était ‘encore trop fort pour étre remplacé facilement
par celai de la campagne; un docteur en droit valait encore mieux
pour gouverner qu'un péon quelconque. Tout cela a changé depuis.
Davila aceepta la part qui lui fat faite. Les haciendas et les proprié-
és de sa famifle étaient sitaées dans les environs de Chilecito : la se
troavait naturellement concentrée la force morale qui devait étayer son
pouvoir. Il y établit an hétel des Monnaies et y transporta sa résidence,
afin de se soustraire le plus possible 4 !’influence des Llanos et 4 la
domination de Quiroga. 11 passa bientét d’une mesure purement dé-
fensive & une attitude plus décidée. Mettant 4 profit absence du com-
mandant de campagne, qui parcourait la province de San Juan, ils’en-
tendit avec le capilaine Araya, pour 's'emparer de sa personne 4 son
retour. Facundo, informé de ces dispositions, revint secrétement dans
les Llanos et fit assassiner Araya. Le gouvernement lui enjoignit de se
présenter pour se justifier de ce crime : vain simulacre de pouvoir ! il
n’y avait plus qu’a en appeler aux armes.
Facundo envoya de son cété 4 la Chambre des représentants une
Janvien 4858. 5
66 LES ETATS DE LA PLATA.
requéle par laquelle il exigeait la déposition du gouverneur. L’assem-
blée avait plusieurs fois, et toujours en vain, sollicité le retour de ce-
lui-ci et le rétablissement de |’hétel des Monnaies 4 Ia Rioja. Irritée
contre Davila, elle consentit 4 la demande du redoutable gaucho.
Davila avait rassembié un grand nombre de soldats ; if était abon-
damment pourvu d’armes, et tous ses partisans élaient disposés a ten-
ter un supréme effort pour sauver le pays du joug du caudillo.
Le bruit des funestes événements qui se préparaient parvint jusqu’a
San Juan et 3 Mendoza. Les gouverneurs de ces provinces envoyérent
une personne pour tenter un arrangement ; Corbolan , depuis ordon-
nance de Rosas, se présenta de leur part au camp de Quiroga, qui ac-
cepta.sa médiation. Il se rendit ensuite au sau rival, oti on lui fit un
accueil non moins favorable. |! revint trouver Facundo pour régler les
conditions définitives du traité; mais, sans tenir comple de sa pro-
. messe, le gaucho s’avanca sur l’ennemi, dont les forces, attaquées &
Vimproviste, fprent facilement mises en déroute. Davila, ralliant quel-
ques-uns des siens, retourna vaillamment sur Quiroga et lui fit une
blessure a Ja cuisse. Lui-méme recut une balle au poignet, et il ne
tarda pas 2 expirer sous Tes coups. Nous devons noter en passant un
trait caractéristique de l’esprit du gaucho : un soldat se plait 4 montrer
ses cicatrices; le gaucho les dissimule lorsque la blessure a été faite
par une arme blanche, parce qu’on les regarde dans la pampa comme
une preuve de son peu d’adresse, Fidéle & ces idées d’honneur, Fa-
cundo se garda de parler jamais du coup d’épée que Davila lui avait
porté avant de mourir. Il est un autre fait que nous ne devons point
omettre, parce qu’il est 2 l’honneur de Quiroga : en entrant triompbant
4 la Rioja, Facundo fit cesser le carillon des cloches, et, aprés avoir
adressé ses compliments de condoléance 4 la veuve de Davila, il fit
faire au vaincu de pompeuses fynérailles. | |
Ici finit histoire des Ocampo et des Davila, nous pourrions méme
dire celle de la Rioja. C’est toujours un moment grave et solennel pour
les peuples que celui ob une main vigoureuse s’empare de leurs desti-
nées : d’ordinaire, les institutions s’affermissent ou cédent la place a
d’autres nouvelles, plus fécondes en résultats, ou plus en rapport avec
les idées du jour; mais il n’en est point ainsi lorsque domine une
force étrangére & la civilisation; quand Attila s’empare de Rome,
quand Tamerlan parcourt I’Asie, il ne reste que des décombres; et
e’est en vain que la main de la philosophie irait les remuer pour y
chercher les plantes vigoureuses qui naquirent de l’engrais nutritif du
genre humain. Facundo, génie barbare, s’empare de son pays : les
traditions gouvernementales disparaissent; les formes se dégradent ;
les lois ne sont plus qu’un vain jouet, et rien n’est substitué , rien ne
s’établit au milieu dela destruction. La paresse et l’incurie sont le bien
LES ETATS DE LA PLATA. 67
supréme du gaucho. Si la Rioja edit en des statues, comme elle avait
des docteurs, ces statues eussent servi & altacher les chevaux.
Facundo désirait modifier les bases sur lesquelles reposait l'impét
public : il eut recoyrs aux moyens ‘emploient toujours les gou-
vernements ineptes : Je monopole, la violence et la spoliation. A
cette époque les dimes étaient adjugées annuellement, au prix de
10,000 piastres, terme moyen ; Facundo parait dans la salle des adju-
dications ; sa présence impose aux concurrents. « Je donne, dit-il,
2,000 piastres et une en plus au-dessus de l’offre la plus forte. » L’of-
ficier ministériel répéte trojs fois, et personne ne parle. Les assistants
s’étaient enfuis un & un en lisant dans le regard sinistre du héros que
sa mise devait étre la derniére.
_L’année suivante, Facundo se contenta d’envoyer 4 la salle d’ adju-
dication un billet ainsi.congu : « Je donne 2,000 piastres et une en
sus de la plus forte enchére. » Depuis, la cérémonie de l'adjudication
fut simplement supprimée. |
Peu sen fallait que la dime ne rendit cent pour un. Das. la seconde
année Facundo ne voulut plus recevoir celle des troupeaux. Tous les
propr iétaires durent marquer sa part en son nom et la garder j jusqu’a
ce qu’il lui plat de Ja réclamer. Les portées augmentaient; les nou-
veaux dixiémes s’accroissaient, et, dix ans aprés, la, moitié des bes-.
liaux des estancias de la province appartenait au commandant général.
A la Rioja, depuis un temps immémorial, les animaux non marqués
a un certain Age appartenaient de droit au fisc, qui en tirait un profit
assez important : Facundo se les fit adjuger comme dédommagement
des dépenses que lui avait occasionnées inyasion de Ia ville.
Bientét possesseur d’un revenu annuel de 6,000 jeunes beeufs, Qui-
roga envoie des pourvoyeurs sur les principaux marchés, 4 San Juan,
a Mendoza, a Tucuman, partout oii ses armes se présentent, et malheur
a qui oserait lui faire concurrence! 1] apprend & Tucuman qu'un in-
dividu, contrevenant a ses ordres , tuait des bestiaux dans sa maison.
Ne croyant devoir confier & personne !’enqueéte relative & ce délit, il va
lui-méme sur les lieux, frapped coups redoublés: les habitants n’osent
ouvrir ; il enfonce la porte d'un coup de pied, et voit un boeuf mort
que le, maitre de la maison dépouillait , et celui-ci tombant & son tour
frappé de mort 2 sa vue.
Nous ne nous arrétons point 4 plaisir, & ces détails. Que de pages
nous omettons ! que d’iniquités nous passons sous silence ! Mais nous
écrivons l'histoire d’yn gouvernement barbare, et nous devons en faire
connaitre les ressorts.
Méhémet-Ali, maitre. de, Egypte par les mémes moyens que Fa-
cundo, se livre ; une rapacité encore sans exemple, méme en Turquie :
il é&tablit le monopole sur la plus vaste échelle et l'exploite & son profit;
68 LES ETATS DE LA PLATA.
mais Méhémet-Ali sort d'une nation barbare, et il s’éléve jusqu’a dé-
siret la civilisation eatopéénne ; ‘il I'indéule' au peuple qu’it opprime.
Facundo ,' au contraire; repdusse et détrait tous les thodes de civilisa-
tion. Quiroga, qai n¢ pouverne’ point, 'pafce que’ gouverner est ‘tra-
vailler pour autrai, s'didndoridé ‘aux ‘tistincts ‘d‘ahd avdti¢e sans me-
suré. L’égoisme est te fond de 'presqut'totttes fey gratidés fipures poli-
tiqttes'': Pacondd'hé songedit!qu"s cdncdstrer'sotis $4 tain tout ce qui
était dissémité daiis'ta société ‘incelte gti Tetitourait’: fortune , pot-
voir, il prend tout ; ‘tout’ ce’ ‘qu Tl! ne ‘peut aeqtérif’, nranidtes | Instrac-
tion, tout ce qui est respectable, il'le’ pourswit aved achdrterient. Son
aversion pour {ts personnes distidgudesdevient chaque’ four plus ma-
nifeste : le gouverneur de la Rioja, nommé par lui, Blanco, homme
assez vulgaire d'ailleuts, se Voit fored de'renoncer'y son poste! x force
de vexations. La cité téut entidré est en’ butte # des procédés ‘analo-
ued. Un soir, ‘la générale bat duns da Rioja: he'peuple;'ad signal d’a-
" Jarme, descend dans ta rae tout armé. 'L’ennemi'est-il donc aux por-
tes de’ Ia ville? ‘non ; ‘Quiroga 4 vodla’ se Mivertir! 0] fait former les
rangs sur la‘ plaee’ pubtiqte, renvore' la poptidce' et ne retient que I’é-
lite des ciloyens. ‘It leur commande des niarcliés et dds cortre-marches
durant toute la nuit; c’est un edperal ‘instritctedr gii'formé des re-
crues ¢t qui lance sa baguette de commandant’ la léte ‘dé cedx qui
s’alignent mal. Il ne les congédie qu'aved lé jour, et la pafear de leurs
visages, l'altération de leurs traits, acctisent tes f#tigues de ‘ces ridicules
exercices. ‘ roabe ry odes Te 0 oe re ‘
‘ A’Buenos-Ayres; lhabiteté politique de-Rosas’a étigé ces procédés
en systéme ; elle les:a raffinés' et lettr-& fart produire des'effets mer-
veilleux. Depuis 1835 jusqu’en 1840," presque tous Ies' habitants de
cette cité ont passé par les geéles. Pourquoi? qu’avaient-ils fait? C’é-
tait une maniére de les discipliner. Rosas disait un jour & Quiroga
qu’il n’était pas possible d’asseoir la‘république , faute de mceurs. Qui-
roga assouplissait la ville; Rosas acheva l’oeuvre, et, dés 1844, il pou-
vail montrer au monde un peuple qui n’avait plus de pensée, de voix
et d’enthousiasme que pour sa personne.
Mais revenons 4 la Rioja. is
L’Angleterre était en proie & une fiévre d’entreprises transatlanti-
ques. Des compagnies puissantes'se proposaient d’exploiter les mines
du Mexique et du'Pérou. Rivadavia, qui résidait:alors 4 Londres, les
engagea 4 porter leurs capitaux dans la-république Argentine. Les mi-
nes de Famatina étaient assez riches ‘pour -tenter les spéculateurs. On
s’entendit avec Baenos-Ayres : une société se forma ; Facundo prit un
grand nombre d’actions et les paya, sans bourse délier, ‘avec le collége
des Jésuites, qu'il s’était fait adjuger en maniére de solde.
A tous ces moyens de fortune Qairoga en joignit un autre, qui en
LES Etats DE LA PLATA. 69
ruina beaucaup el qui pour, Ini, fut, des, plas, eflicaces :, il recourut au
jeu. Son esprit. acul, mais incapable d‘embrasser upe grande sphére
d ‘idées, ayait, d'ailleurg hespin dese livrer.d. cette occupation factice,
o8 Ja pgssion gst, contipugilament excitée, contrarige, flattée, Jour:
mentée,, Or, fignrez-voms.aa.que.c’esh quiup, saillados (banquier) qui a
poar enjeu le. pouyoir, eta wie..de, ses.pariners. Facundo jouait, avec
des fonds. illimités. dJamais il re .soulfrit,.qu’on, enleyat.de la.table Var-
gent qui s'y trouvait.; il n’était pas, possible. de,cesser de. jouer sans
qu’il le permit; il jonait pendant. quarapte heures qonsécutives et plus,
ly la terrenr popr.apxiliaine, Tel.ast, le sertet. de son constant_bon-
euy. , trooo, ab og Pte eg Sethe boos
Ala Rioja,, personne, ne,cacenait d'argent de Ini; shy si qnelquiup,en
possédait,, il était. augsitg).inyitd.& faire. la partie du caudilla, ¢ est-a-
dire & Je \ui livrer,. La. plupart des commercanis ont fait faillite , leurs
fonds étant, aliés ,semplin, jes caisses du. général. Cependant Facundo
montra .parfow quelque modération, Up.jour qu'up.jeune homme ye-
bait de Ini, gagnen.4,000 piasires, jl..voulut.sian. teqir,la. Le jenne
homme, voit .un_piége dans, $a setrane et: coil. sa we en, danger, Il le
prie de continger ; Racnndo répéte qu'il, ne: janera.pas davantage, Son
partoer, abasourdi, jnsiste. de, nouveau ; Fagundo condescend a sa de-
mande, regagne les 4,000 piastres qu:il avait perdups, et, Wyi fait ap-
pliqner deyx cepts, coups de, baton pour la punir deaardménité...
Jusqu'ici Quiroga ressemble aux autres commandants de campagne. -
Mais il ya parcogrir, une nouvelle, voie, Nous, le guiveans,sur je \héatre
des évdnements;,il mons spflira.d’y jeter un-regard rapide pour a
cier les conséquences dela cineca de Vordre.cral.
"9 Pr on .} if 1 ’
rm ram | <f ae VII « ery 1b *,, “8 ° t ‘
l, ‘ ' soget gk | _ SOCJARILITR (4825), cfer . '
a ee a ‘ i. #
Facando est désormais |’ arbitre souverain. de la Rioja. Il n’y a plus
de voix que la sienne,.d'intérét quale, sien. |.a Ripja.est.ane machine
de guerre qu'il fera mauvyoir,a.son gre, Cependant 11 n’a jusqu’ici rien
entrepris de nouxeau ; il.a fait ce quont aqcompli le docteur Francia,
Ibarra, Lopez, Bustes,. o¢ qu’avaientessayé Gilemes et Araos dans le
bord, la. deatruction de tout droit a.leur profit exclusif. Mais uz monde
d'idées,.d'intéréts ppposés, s’agitait bors de la Rioja, et le bruit loin-
tain des discussions dela presae et deg partis arrivait au fond des Lla-
nos jusqu’a la résidence de Quiroga, D'un autre c6l6, Facundo n’avait
pa s’élever sang, faire entendre 4 distance-le bruit causé par la chute de
l’édifice social et sans attirer les regards des provinces voisines. Ri-
70 LES ETATS DE LA PLATA.
vadavia l’engagea 4 contribuer & I’établissement de la république ;
Bustaz et Lopez le poussérent a s’y opposer ; le gouvernement de San
Juan se flattait de le compter au nombre de ses amis ; on le sollicitait
de tous:les points de se prononcer en faveur de tel ou de tel parti. A
cette époque, la république Argentine offrait un tableau animé. Toutes
les. passions s’entre-choquaient : ici, c’était un caudillo qui ne voulait
avoir aucun rapport avec le. reste du pays; 1a, une population qui te-
nail.a sortir de Visolement; plus loin, on transportait l'Europe en
Amérique ; ailleurs, on détestait jusqu’au nom de la civilisation : en
certains lieux on.rébabilitait |’ inquisition, en d'autres on proclamait la
liberté de. conscience; ceux-ci criaient fédération , ceux-la gouverne-
ment central, et chaque faction était mue. par des intéréts puissants.
Ii fagt que nous éclaireissions ce.chaos, pour montrer le réle que joua
Facundo et |’ceuvre qu'il aecomplit.. Pour tracer le.portrait du com-
mandant de campagne, nous ayons. di d’abord esquisser le sol argen-
tin, les meeurs.et.le.caractére particulier de ses habitants. Maintenant,
avamt de faire voir Quiroga sortant de sa province, proclamant un
principe et le faisant pénétrer pariout a la pointe de sa lance, nous de-
vons esquisser auasi-le tableau des idées qui s’agitaient dans les villes.
Deux-cilés, dans chacune desquelles prédominaient des tendances op-
posées, Buenos-Ayres et Cordova, nous serviront de modéles.
Cordova était l'une des villes Jes plus pi(toresques du nouveau conui-
nent. Située dans un vallon formé par des terrains élevés auxquels on
afdonné le nem de los Altos, elle s’est vue forcée de se replier sur
elle-méme, de rétrécir et de grouper sur un méme point ses réguliers
édifices de briques. Le ciel y.est trés-pur, I’hiver sec, I'été bralant et
orageux. A.Vorient, Cordova posséde une promenade aux formes ca-
pricieuses, offrant un aspect délicieux : c’est un étang encadré dans
de larges allées ombragées par des saules séculaires. Chaque cété,
denviron 400 pieds d’étendue, est fermé par une grille en fer de
16 pieds de haut. Cette promenade est une prison enchantée, ot l'on
tourne sans cesse autour d’ua charmant kiosque de style grec, immo-
bile au centre d'un lac artificiel. Sur la place principale est la magni-
fique cathédrale gothique, surmontée d’une énorme coupole découpée
d’arabesques,. l’unique modéle qu’il y ait, si nous ne nous trompons,
de l’architecture du moyen 4ge dans |’Amérique du Sud. A quatre cents
pas de la se treuvent l’église et le couvent de la compagnie de Jésus,
l'un des principaux établissements de cet ordre. Un peu plus loin est
la célébre Université fondée en 1643, dans les cloitres sombres de la-
quelle ont passé Jeur jeunesse buit générations de casuistes et de
docteurs. L’esprit de Cordova, jusqu’en 1829, est monacal et scolas-
tique. Aussi, en 1810, la révolution ne trouva-t-elle aucun écho dans
cette ville. Cordova fut l’asile des Espagnols maltraités partout ail
LES ETATS DE LA PLATA. "1
leurs : les fils de la Péninsule ibérique étaient ‘la chez eux. Quelle
bréche la révolte pouvait-elle faire, quelle: prise pouvaient avoir les
idées de Rousseau, de Mably, de Raynal et de Voltaire dans la pampa,
chez un peuple élevé par les Jésuites et isolé par la natare?
Cordova fournit 4 Liniers des armées pour aller combattre Buenos-
Ayres. A son tour, Buenos-Ayres, victorieuse, expédia a Cordova quel-
ques-uns des membres de sa junte et des troupes pour y décapiter la
métropole: Cordova, indignée, versa d’abondantes larmes et éleva un
monument aux premiers royalistes quit tombérent sous le couteau des
Robespierre argentins. ''
Eno 1820,"une armée s’insurgea; son chef, Cordovan d'origine, aban-
donna le drapeau des patriotes et s‘établit pacifiqaement a Cordova,
heareuse-de lui ouvrir seg portes. Bustos J eréa wn gouvernement es-
pagnol , qui parvint a'se maintenir jusqa’en 1825 , époque b mae
les insurgés finirent par triompher de'la mére patrie.
Arrivons maintenant 4 Baenos-Ayres.
Pendant longtemps cette ville lutte contre {es indighnes: ‘qui la font
disparaitre de la surface du globe; elle renait de ses reines, drspa-
rait de nouveau, puis s¢ reléve encore; et, en 1620, elle'‘occupe dans
les domaines espagnols une place assez importante pour que le gou-
vernement la sépare du Paraguay et l’érige en capitainerie générale :
en 1777, it fallut recomposer la géographie Soinieruuye: des colo-
nies pour en faire la capitale d’une vice-royaute. |
En 1806, ceil spéculateur de l’Angleterre, parcouraut la‘carte de
rAmérique centrale, n’y voit que Buenos-Ayres; son flenve et son ave-
nir. Dés 4840 les révolationnaires pullutent dans Buenos-Ayres. Quel
mouvement s’est-il done opéré sor la rive occidentale du Rio de la
Plata? L’Espagne n’était portée ni au commerce ni & la navigatien; la
Plata lui importait peu. Mais, avec le temps, ce fleuve avait déposé
dans le port des richesses qui appelaient l’attention de |’Europe; et
l'activité des transactions avait inoculé a Buenos-Ayres les idées du
vieux monde, avec les livres et les nouvelles que lui apportaient de
toutes parts les navires qui fréquentaient ses lointains parages. La ré-
sistance héroique que Buenos-Ayres opposa & V’attaque des Anglais en
1806 accéléra le mouvement. C’est un enfant qui triomphe d’un
géant ; elle s’enorgueillit , se prend pour un héros et s aventure dans
de plus grandes ‘entreprises. Convaincue désormais qu'elle peut se
suffire & elle-méme, elle entreprend fa révolution avec une audace
sans exemple et la propage partout : le Contrat social vole de main en
main; Mably et Raynal sont les oracles de la presse; Robespierre et
la Convention sont ses modéles. Elle se croit appelée 4 continuer |'Eu-
rope, et, si elle ne se proclame pas franchement francaise ou nord-
américaine , elle nie son origine espagnole et prétend n’avoir été re-
72 LES ETATS DE LA PLATA.
cueillie par les rois de Castille qu’aprés étre parvenue 2 la puberté. La
révolte éclate; des armées s'improvisent , puis viennent les alterna-
tives de triomphes et de revers. Mais, au milieu de tout ce mouve-
ment, Buenos-Ayres a manifesté la force dont elle est douée, et dix ans:
lui suffisent pour se dépouiller complétement de son caractaére primitif
et devenir européenne. ; es 3
En 1820 elle cherche & s'organiser suivant les idées dont elle est
imbue, Ce mouvement contiaue jusqu’a l’avénement de Rivadavia.
Rodriguez et Las Heras avaient jeté les premiéres.bases des gouverne-
ments libres : Loi d’ouhli,, sécurité individuelle, respect la propriété,
responsabilité, équilibre des. pouvoirs , éducation publique , tout cela
se constiluait et se ¢imentait.pacitiquement. Rivadavia vient d’Europe,.
il fait tout 4 européenne, ou plutds il veut faire mieux encore : il pré-
tend réaliser ce que-n’a pn a France répuhlicaine, ea que -repousse
Varistocratie anglaise, ce qua l'Rurope-despotique méprise. Ce n’était
point une illusion particuliére. a. Rivadavia, c’était une aspiration com-
mune & toys, les habitants de Buenos-Ayres.
Mais que pouvait-il arriver ? La foi politique que l'Europe avait in-
culquée & cette ville était remplie d’erreurs, de théories absurdes et de
mauvais principes; et,ses gouvernants: étaient-ils tenus d’en savoir
plus que Jes philosophes de l'Europe |. La Franee s’était soulevée sous
Vinfluence des paradoxes du Conérat social, Buenos-Ayres fit de méme;
Voltaire avajt discrédité le christianisme, le.christianisme fut discré—
dité & Buenos-Ayres ; Montesquieu distingua trois pouvoirs, trois pou-
voirs furent formés 3 Buenos-Ayres; Benjamin Constant et Bentham
anoulérent le pouvoir exécutif, Buenes-Ayres les imita; Say et Smith
préchaient la liberté du commeree, Buenos-Ayres -cria:: Vive la h-
berté du commerce! Elle croyait et confessait tout ce que les sa-
vants de l’Europe croyaient et confessaient.
Ce ne fut qu’aprés Ja révolution francaise de 1830 que les sciences.
sociales prirent une nouvelle direetion et que Jes illusions commen--
cérent & tomber. A partir de cette époque, . arrivent de l'Europe des
livres qui démontrent que Voltaire n’avait pas grand jugement, que
Rousseau était yn sopbiste, que Mably: et |Raynal étaient des anar—
chistes, qu'il n'y a ni trois pouvoirs ni contrat social possibles. Depuis
lors, nous apprenons quelque chose cencernant les races, les ten-
dances, les coutumes.nationales, les. antécédents historiques. Toe--
queville révéle pour la premiére fois le secret de l’'Amérique du Nord ;
Sismondi découvre le vide des constitutions; Thierry, Michelet ‘ et:
‘
* [faut distinguer dans M. Michelet deux écrivains, deux époques, deux ma-
nieres; autant la premiére est grande et lumineuse, autant la seconde est fausse-
et triste; Pune éclaire histoire; l’autre l’obseurcit en la travestissant. A. H..
LES ETATS DE LA PLATA. 1%
Gaot, lesprit de l'histoire; la révolution de 1830, tout ce que ren-
ferme de déceptions le‘ constttationalisme de‘‘Benjamin Constant. De
quoi done accuse-t-on'Rivadavia ét Buenos-Ayrés 7 De n’avoir pas plus
de science que'les sages de'l’ Eutope qui les égaraierit.’ ©
Favorisée jusque-ta par ‘la fortuie, Buéends-Ayrés vdtilut se donner
une constitation de son choix; elle le voulut énergiquement, sans
compter avec led obstacles. ‘Rivadavia, en: qiil 's’incarndit ‘vel esprit,
contimua i’qeavre de tas Heras’: 11:fit venir Ges ‘savants; des publicistes,
des eolons et-des vaiaseaux ; il ctéa'te‘erédit bilional, en appela &
toutes les grandes théories sociales de l’époque,'& l'Europe enfin, pour
la transvaser dans ’Amévique et réaliser en dix ‘ans uné ceuvre qui
efit auparavant nécessité le travail de plustéurs'sitcles. Ce plan était-il
chimérique? Cependant ‘Jes: créations admilhistratives de ‘Rivadavia
subsistent encore ; 4°l'éxeeption de ‘celles qne'la 'barbarie dé Rosas
trouva génantes pour's¢s’attentats. a liberté des cultes n’a pas été
restreinte ;:ta pepulation ‘européenne s'est répandue das les estan-
cias ; la banque nationale ‘est ‘une tustitutiot si'profondément enra-
cinée, qu’elle a sauvé‘la société de fa misread laquellé'Yett' conduite
le tyran. aa See ce oe A
Quelque fantastique'et:si improvisé que’ fat ce systtme ‘prandiose,
il était du moins-supportable, car Riva@avia h’4 jatnais' versé une goutte
de sang. II n’a jamais porté atteinte 4 la propriétéde personne; et c'est
volontairement qu'il descendit du faste de la présidence a I'humble et
noble pauvreté de }’exil: ‘Rosas, qui l’a tant calémnié, Rosas se noierait
dans le lac de sang qu'il a crétsé; tes 90' millions de ‘piastres dévorés
par lai en dix ans se seraient convertis’, dan$‘les maitis de Rivadavia,
en canaux, en cités. Que ses ennemis lui laissent donc’ la ‘gloire d’a-
voir représenté la civilisation européenne dans ses aspirations les plus
pures, eux gui ont mis la leur & étaler la barbatie amétidaine dans ses
formes les plus repoussantes, tes plus ‘odieuses.-° |
Ce n’est point I’éloge de Rivadavia et des siens que nous tracgons,
c'est leur apothéose; car tous'sont morts pour la république Argentine.
ll y a longtemps que l’anciew parti unitaire a succombé, comme celut
de la Gironde. Toutefois, malgré ses illusions et ses fautes, il y avait
en lui tant de noblesse, que la génération actuelle lui doit les honneurs
fanébres. [l existe eneore wm assez grand nombre de ses membres,
mais non plus comme parti; ce sont les invalides de la Plata, débris
vénérables, mais sans avenir.
Ces unitaires forment un type a part :
L’unitaire modéle marche droit, la téte haute; il est impassible,
comme !’homme vertueux d'Horace ; il parle avec emphase et termine
sa phrase par un geste dédaigneux et d’un air concluant ; il a des idées
fixes, invariables ; & la veille d’une bataille, i! est tout entier & la dis-
ets
74 LES ETATS DE LA PLATA.
cussion d'un réglement ou d'une formule légale ; les formules légales
sont le culte extérieur qu’il rend & Ja constitution et aux garanties in-
dividuelles, ses seules idoles. Sa religion est l'avenir de la République,
dont l'image indéfinissable, mais grandiose, lui apparait & toute heure
couverte du manteau des gloires antiques et ne lui permet pas de
s’occuper du présent. L’ame de chaque unitaire décapité par Rosas a
da abandonner son corps sans songer au bourreau. Il est impossible
de s’imaginer une école plus raisonneuse, plus déductiye, plus entre-
prenante, ef qui ait en méme temps manqué de plus de sens pratique.
Arrive la nouvelle du triomphe de ses ennemis : tous la répétent ; les
documents officiels la confirment, ainsi que le retour des vaincus, dont
les blessures attestent la lutte; I’unitaire n’y croit pas, et il s'appuie
sur des arguments si concluants, qu’il finit par vous faire douter de ce
que vous avez sous les yeux. Il a une foi tellement vive dans la supé-
riorité de sa cause; il lui consacre sa vie avec tant d’abnégation et de
constance, que ni l'exil, ni la pauvreté, ni le temps, ne sauraient re-
froidir son ardeur. On le distingue aussi 4 ses maniéres courtoises, &
son air cérémonieux et solennel.' Hi n’a point de rivaux dans les jours
de galas, et, quoique accablé par l’age, il s¢ montre encore plus gai,
plus sémillant, plus aimable avec les dames, que neé le sont ses fils.
Les formes ont disparu avec: le mouvement démocratique, et cepen-
dant il eat été difficile de donner une idée de I’élégance et du rafline-
ment de la société de Baenos-Ayres avant 4828: Tous les Européens
qui a visitaient croyaient se trouver en: Europe, dans les salons de
Paris : rien n’y' manquait, pas'méme la pétulance cranigalnes qui 66
faisait remarquer alors dans le dandy argentin:
Nous nous sommes arrété 4 ces détails pour caracténser Vépoque
ou il était question de constituer Ja république. Cordova, espagnole
par son éducation religieuse et littéraire, emmemie des innovations
révolutionnaires, et Buenos-Ayres, oi tout était nouveauté; mouvement
et révolution , Cordova et Buenos-Ayees sont.les deux cdtés saillants
des partis qui divisaient toutes les villes, dans: lesquelles élaient en
guerre les éléments. que lon retrouve parmi tous es peuples. civilisés.
A ces éléments d’antagonisme vennit se joindre le relachement de
tout lien national produit par ta révolution de l’indépendance. Ferdi-
nand VII une fois renversé du tréne, l’autorité cesse d’exister; | Es-
pagne se réunit en juntes pravinciales qui refusent d’obéir a ceux qui
gouvernent au nom du roi. Cette nouvelle arrive en Amérique, et
Y Amérique se sépare de |’Espagne. A la fin de la lutte, quatre Etats,
la Bolivie, le Paraguay, la Bande-Orientale et Ja république Argentine,
surgissent de la vice-royauté de Buenos-Ayres : cest la fédération de
la vice-royauté. La république Argentine se divise en provinces, non
en se conformant aux anciennes intendances, mais par villes : c’est la
LES ETATS DE LA PLATA. 75
fédération des cités. Voila donc une autre pomme de discorde ; aussi
les partis, aprés s étre donné les noms de royalistes et de patriotes, de
congressistes et d’exécutivistes, de rétrogrades et de libéraux, finis-
sent-ils par s appeler fédéralistes et unitaires.
Mais la république Argentine est constituée géographiquement de
telle facon, qu'elle doit rester unitaire, quot qu’on fasse. Sa superficie
plane, ses fleuves aboutissant & un port unique, la rendent fatalement
une et indivisible. Rivadavia, qui connaissait parfaitement les besoins
du pays, lui conseillait de former une constitution commune 2 toutes
ses provinces, et de faire de Buenos-Ayres un port national. Aguero,
son écho dans le congrés, disait aux habitants de cette ville , avec
son accent magistral et unitaire :
« Donnons volontairement aux peuples ce qu’ils exigeront plus tard
de nous les armes 4 Ja main. »
Le pronostic se réalisa 4 un met prés. Les provinces ne réclamérent
pas le port de Buenos-Ayres les armes 4 Ja main, mais 2 l'aide de la
barbarie qu’elles lui envoyérent avec Facundo et Rosas. Toutefois Bue-
nos-Ayres garda la barbarie avec son port, qui ne servit point aux pro-
vinces, mais 4 Rosas seul.
Nous avons dii exposer tous ces précédents avant de continuer la
vie de Quiroga, car Facundo était l'antagoniste de Rivadavia. Tout le
reste n'était qu’intermédiaire et transitoire. Le parti fédéral des cités
se rattachait au parti barbare des campagres. La république était
sollicitée par deux forces unitaires , l'une qui, émanant de Buenos-
Ayres, s'appuyait sur les libéraux de |’intérieur ; l'autre qui, répandue
dans les campagnes, s'appuyait sur les caudillos déja maitres des vil-
les : la premiére civilisée, constitutionnelle, européenne; la seconde
barbare , arbitraire,. américaine.
Ces deux forces étaient parvenues & leur plus haut point de déve-
loppement : un seul mot suffisat pour engager la lutte. Cependant la
force barbare était disséminée dans toute ‘la: république divisée en
provinces, en cacicats ; il failait une main puissante pour la fondre en
un tout homogéne. Quiroga s offrit por la esata de.cette grande
ceuvre.
Le gaucho argentin est éminemment scivinia: ‘Baenos-Ayres,
Santa Fé, Cordova, los Llanos, ont chacun leur caudillo, qui n’a d’as-
pirations que pour sa terre natale ; les autres provinces sont & ses
yeux des ennemies ou des étrangéres. Aprés s’étre rendu maitre de
Santa Fé, Lopez ne s’occupe pas de ce quise passe autour de lui, &
moins qu’on ne |’y force : mais les cauddios ne pouvaient pas faire
que les provinces ne se touchassent point de toutes parts ; ils ne pou-
vaient empécher qu’elles finissent par s’unir; l’intérét commun le
16 LES ETATS DE LA PLATA.
leur commandait , et de 1& cette unité qu’ils avaient combattue avec
tant d’acharnement.
Nous avons git que les courses et, les voyages de Quiroga avaient été
le point de départ de son ambition. En effet, Facundo, quoique gau-
cho, n’a point d’attachement pour telle,on elle. province :, iJ est rio-
janais, mais il a été éleyé & San Juan,;, il a vécu a Mendoza ;.il a habité
Buenos-Ayres. Il connait toute la répyblique, soy regard. embrasse. un
vaste horizon. Majtre de la Rioja, il, aspire & se. montyer,revétu dy
pouvoir dans le pays om il a,appris %.lire, dans la. yille ob i a congtrait
des murs, dans celle oa, i], a. été déleny ef ov ij.a Sau wne-actian dé,
clat. Si les événements Je, poussent A sortir de sa. province, rien ne l'ar-
rétera. Bien différent d’Ibarra, et de Lopez,.qui naimept.qu’a ee dé-
fendre sur leur propre, territaire, .i] aflaquera yolontiers le. lerritoire
voisin et sen emparera,. Les, petites cayses produisent sonvent. de
grands effets .: Vunité barbare va, se copsommer parce qu’un gaucho
malo a erré de province en province, canatrusant des 2 snus et distri
buant des coups de coufeau.
wtata fg? He Ae gn fad ari »?
nt ! oo gael a ys ae pete, Ef ft or Jo: «ie
Wag. cae: eae
' en .,, | ESSats. ... a
Telle était, en 1823, la physionomie politique de la république Ar-
gentine lorsque le gouvernement de Buenos-Ayres invita les provinces
a se réunir én congrés pour se donnér une forme de gouvernement
général. Cette ouvertate fat accueillie partout avec faveur, soit que
chaque caudillo pens&t s établir chef légitime de sa province, soit qu'il
ne fat plus possible de se refuser 4 1’accomplissement d’un veeu si rai-
sonnable. Quiroga lui-méme l’accueillit avec enthousiasme.
A cette €poque, la République se préparait 41a guerre du Brésil*. On
avait donné l’ordre 4 chaque province de former un régiment pour
Varmée expéditionnaire. Le colonel Madrid fut envoyé 4 Tucuman pour
y réunir les recrues qu’il devait commander. Les autorités locales se
montrant trop lentes & gon gré, il s’empara du pouvoir, afin de remplir
plus promptement sa mission. Cet acte subversif, eommis par un dé-
légué de Buenos- “Ayres contre un gouvernement provincial , fit croire
que cette ville nourrissait des idées d’envahissement. Voulant dissiper
ces soupcons, Rivadavia chargea Facundo de se rendre a Tucuman et
de rétablir les autorités provinciales. Madrid s’ empressa de donner des
explications ; il protesta de son dévouement , mais il était déja trop
* Cette guerre avait pour objet de disputer au Brésil la Bande-Orientale, dont
il s’était emparé deux ans auparavant.
LES ETATS DE LA PLATA. 17
tard; Facundo était en marche, et il fallait se préparer au combat.
Madrid pouvait disposer de troupes en passage a Salta; il se contenta
de prendre cinquante fusils et autant de sabres, ce qui devait, croyait-il,
lai saffire’pour ‘anéantir la petite armée de Quiroga. i
Le colonel Madrid‘ est un des typés particuliers au sol argentin. Il
commenca dés Page de'quatorze ‘ans a fairé'la guerre aux Espagnols,
et les' prodiges de sa valeur ‘romanesque dépassent, pour ainsi dire, les
limites du possible: f'4 pris’ part’ ¢ent quarante combats; dans tous
son épée a été ébréchde et temté de sang”: l’odeur de la poudre et le
hennissement ‘des ' chevaux: le'transportent ;' et; dit la bataille étre
perdue, i! sabre toat-ce qui se présenté devant lui, cavaliers et fantas-
sins. ‘Officier et' poéte, c'est un Tyttéé' qui anime le soldat par ses
chants guerriers': c'est ‘le chuntear dont nous avons tracé le portrait ;
cest le gaacho civilisé,‘se dévouant a la Iiberté. Malheureusement ce
nest point un ‘gériétal dans toute !’acception du mot. L’intrépidité
lemporte en:lui sur toutes les qualités du’ commandant. Ainsi, & Tucu-
man, quoiqu’il le puisse, if'e réanit pas de forces suffisantes; il en-
gage la lutte avec une poignée d’hommes. Fatundo était’’ la téte de
deux cents fantassins et d’une nombreuse cavalerie ; Madrid n’a sous
ses ordres que cinquante fantassins et quelques escadrons de milices.
It marche au combat, met en fuite Ia cavalerie de Fagundo et Facundo
lui-méme. L’infanterie de celui-ci reste en cofonne serrée : Madrid or-
donne une charge et n’est point obéi. Il avance seul : son cheval s’a-
bat, if le reléve, frappe, blesse, tue tous ceux qu'il peut atteindre,
jusqu’a ce que cheval et cavalier tombent criblés de balles et de coups
de baionnettes. La victoire n'est plus douteuse : Madrid est par terre ;
des coups multipliés le percent de part en part. Facundo retrouve
enfin son drapeau, qu’if avait perdu; il est vainqueur, et Madrid n’est
plus : son équipement, son épée, son cheval, tout est la, excepté son
cadavre, que l’on ne peut reconnaitre au milieu des nombreuses vic-
times qui gisent sur le sol. en ae
Madrid, couvert de onze blessures, s’était trainé jusqu’’ un buisson
ou son domestique le’ rencontra en proie au délire et criant au bruit
des pas qui s’approchaient : « Je ne me rendg pas ! » Le colonel Ma-
drid ne s’était jamais rendu.
Telle fut Vissue de la fameuse action de Tela, premier essai de
Quiroga hors des limites de sa province. Facundo a vaincu le brave
des braves, et il conserve son épée comme trophée de sa victoire. S’ar-
rétera-t-il la? Le gaucho malo a déployé 4 Tela un drapeau gai n’est
poimt argentin, un drapeau de son invention : cest une étoffe noire
avec une téle de mort et des os en croix. L’étendard du général des
Llanos offre |’aspect de Ja destruction...
Mais bientét le rouge succédera au noir; tout deviendra rouge dans
18 LES ETATS DE LA PLATA.
la République ? le drapeau de l'armée, le vétement du soldat et la
cocarde que tout citoyen devra porter, sous peine de mort; les mai-
sons de Buenos-Ayres seront peintes en rouge ; les rideaux, Jes tapis
et jusqu’a la vaisselle, tout sera rouge: voici venir Ja terreur, le sang
etlabarbarie. ||
Les habitants de Buenos-Ayres ne durent pas se contenter de la co-
carde ; il leur fut imposé de se décorer de rubans rouges, en témoi-
gnage de leurs sympathies pour Rosas. Si par hasard quelqu’un oublie
son ruban en changeant de vétement, la police viendra en aide & sa
mémoire. Elle échelonnera des masorqueros dans les rues et surtout
aux portes des églises, au sortir des offices ; ses agents distribueront
sans pitié des coups de nerf de boeuf 4 ceux qui auront négligé la cou-
leur du tyran. Siun homme porte le ruban noué négligemment, des
coups de nerf: c’est un unitaire. Le porte-t-il petit, des coups de
nerfs : c’est encore un unitaire. S’abstient-il de le porter, on l’égorge
comme contumace.
Bientét il ne suffira plus de se décorer du ruban rouge; il faudra se
montrer en public avec le portrait de Rosas sur le coeur, comme
marque d'un amour ardent, avet cet exergue : « Menrent les sauvages
et immondes onitaires! »
Croit-on que cette ceuvre d’avilissement, que cet attentat 4 la dignité
personnelle d’un peuple s'arréte 1a? Non : ce peuple n’est pas encore
assez discipliné. Un matin paraitra au coin d’unerue de Buenos-Ayres un
homme peint, en papier, avec un ruban flottant d’un demi-métre. Dés
que quelqu’un Vapercevra, il retournera sur ses pas, effrayé, répan-
dant partout l'alarme : on entrera dans la premiére boutique, et !’on
~ en sortira avec un ruban flottant d’un demi-métre. Dix minutes aprés,
toute la ville sera dans les rues, décorée de son immense ruban. C’est
ainsi que l’on parviendra 2 ne former qu’une seule opinion. Comme
la peste, la terreur est un: fléau. Rosas travailla durant dix ans 2 !'i-
noculer, et personna ne parvint & s’y soustraire.
Mais reprenons le fil des événements. Facundo entra triomphant a
Tucuman et revint & la Rioja quelques jours aprés, sans commettre
aucun acte notable de violence, mais ernemi, sans qu’on sit pourquoi,
du président qui lui avait confié la mission de déposer Madrid. Il se
prononca contre Rivadavia comme il s ‘était prononcé contre Aldao. Il
sentait le besom de détruire.
Vers cette époque, une importante question vint compliquer les
affaires. Le gouvernement de Buenos-Ayres proposa la liberté des cul-
tes, et la partie la plus éclairée du clergé approuva et soutint la loi.
Cependant cette question ne fut pas accueillie dans les provinces,
comme elle l’avait été a Buenos-Ayres. Cordova et San Juan s 'indigné-
rent; un soulévement.eut lieu dans cette derni¢re cité. Il yenait d’étre
LES ETATS DE LA PLATA. ‘99
comprimé, lorsqu’on apprit que Facundo était aux portes de la ville,
avec un drapeau noir orné d’une croix sanglante entoarée de ces mots:
« La Religion ou ta mort !'»
Les notables allérent & sa rencontre et formérent Ja haie sur son
passage. Facundo s’avanca sans les regarder; ils le suivirent 4 distance,
troublés et confus, jusqu’a Ja basse-cour d’une estancia que le général
pasteur avait choisie pour demeure, et qu'il préférait aux édifices bril-
lamment ornés de San Juan. Une négresse qui l’avait servi pendant
son enfance se présenla pour voir son Facundo. Quiroga la fit asseoir,
sentretint affectueusement avec elle, laissant debout les prétres et les
autorités, sans leur adresser la parole ni daigner les congédier. Ceux-
ci durent douter de la sincérité du secours qui leur arrivait.
Comment compter d’ailleurs sur un homme qui n'a jamais eu ni foi
pi respect pour le clergé? Quiroga était lié d’amitié avec Guttierez,
ex-gouverneur de Catamarca. Un jour qu "il a vu aux eourses.de la
Rioja, entouré de gauchos empressés auprés de lui, jl le fait arréter et
lui donne une heure pour se préparer & Ja mort. Guttierez avait su
gagner J’affection de tous ; les curés Errera et Colina, le R. P. Provin- -
cial Tarrina, le P. Cernadas et les prieurs des couvents de Saint-
Francois et de Saint-Dominique vont solliciter Quiroga d’accorder au
moins au condamné le temps de faire son testamenf‘et sa confession.
a Je m’apergois, répondit-il, que don Guttierez a ici de nombreux
amis. Voyons! une ordonnance ! qu’elle emméne ces hommes en pri-
son, et qu’ils meurent 4 la place de Guttierez! »
Ils furent emmenés en effet. Deux d'entre eux poussent des sanglots
et parviennent a s'échapper; les autres furent mis en chapelle. Facundo
s'amusa beaucoup de leur frayeur et les fit mettre en liberté. Cette
maniére d'agir 4 l’égard de prétres vénérables est fréquente de sa
part. A Cordova, il fait <out son possible pour s’emparer du R. docteur
Barros; & Mendoza, il. fait arréter un ecelésiastique, le condamne a
mort et le. fait conduire jusqu’au lieu du supplice; il en agit de méme
a Atiles ayec le curé d’Atguia , et 4 Tucuman, avec le prieur d'un mo-
hastére. Il est vrai qu'il n’en fusille aucun, ce crime était réservé
a Rosas ; mais il les-humilie et les outrage.
Quiroga ne 5 était donc pas rendo a San Juan au nom de Ja religion,
mais pour mortifier les habitants et pour leur imposer des taxes comme
dédommagement de dépenses qu’il n’avait pas faites.
Une seconde expédition contre Tucuman completa les débuts de
l'émir des pasteurs: Les blessures du général Madrid s'étaient cicatri-
sées, et la province de Tucuman Venait de le nommer gouverneur,
lorsque Facundo crut devoir |’attaquer de nouveau. Ses armes farent
encore victoriewses. Cette fois Quiroga s’empara des troupeaux des
80 LES STATS DE LA PLATA.
vaincus .et lear jmposa de. fortes. lecpianeaitttt H augmente. sas
ressources en essayant ses forces.
Tels sont les. moyens employés par Quiroga pour fasionner la Répa-
blique ; mais Vheure de l’alliance des populations, pastorales, n'est pas
encore venue. La constitution yotée, par le congrés.est .repoussée par-
tout ot les caudillos ont de l'inflyence. A. Santiago del Estero, l’en-
voyé de ce méme congrés se présente en costume de cérémonie ;, on
le recoit-en maaaches de chemises et avec,la chjripa‘, Rivadayia, re-
buté par les obstacles, abdique le pouvoir en se fondant sur l’opposi-
tion de la volonté des peuples. « Mais, ajonte-t-i] en donnant sa dé-
mission, le vandalisme va vous dévorer, »
Rivadavia avait pour mission 3 inaugurer un gouvernement gousti-
tutionnel, et il ignorait que, Jorsqu’il s’agit de la civilisation et de la
liberté, un gouvernement a, devant Dien et devant les générations,
des devoirs impérieux & remplir. Il n’a pas compris qu'il n’y a ni dé-
vouement n) courage 4 abandonner pour trente ans une nation a la
dévastation et au poignard du premier-venu qui se présentera pour
légorger. Les peuples nouveaux sont des enfants qui ne ae
rien; il faut que les hommes supérieurs leur servent de peres.. Le
vandalisme..a dévoré la. République ; mais.c’est une gloire bien triste
que celle de l'avoir prophétisé. N’edt-il pas été plus glorienx de s’op-
poser 2 ses envahissements?
IX
GUERRE SOCIALE.
La présidence est tombée sous les railleries et les sifflets de ses ad-
versaires. Dorrego, l"habile chef de opposition a Buenos-Ayres, est
lié avec les gouvernements de l’intérieur, qui l’ont soutenu dans la
campagne parlementaire ou il vient de triompher. A l’extérieur, la vic-
toire semble avoir divorcé avec la République; partout le besoin de la
paix se fail sentir. Les caudillos avaient affaibli l’armée en refusant de
fournir les contingents nécessaires. Une apparente tranquillité régne
un instant; mais bientét on entend des bruits étranges : la presse ar-
gentine brille d’éclairs ‘sinistres ; la menace est au fond des articles
que se lancent journellement le gouvernement et!’ opposition. Dorrego
s’apercoit que le vide commence 4 se faire autour de lui; il avait pro-
mis aux populations de favoriser leurs intéréts et aux caudillos la per-
pétuité du commandement; il fallait qu’il remplit ses engagements
‘ La chiripa est une espéce de teinture de taine-ou de soie dont le gaucho se
sert pour mettre son tabac et son argent et pour suspendre son poignard.
LES ETATS DE LA PLATA. 81
maintenant qu'il était parvenu au pouvoir : il se contenta de donner
annuellement 4,000 piastres a Lopez, 18,000 & Quiroga, etc., sans
tenir compte de ses autres engagements. N’aurait-il pas dd prévoir que
les provinces viendraient un jour’ punir Buenos-Ayres de leur avoir
refusé une part-d'iafluence, et que le mépris prodigué & leur barbarie
ne tarderait pas & les amener jusque dans les rues-de cette cité ?
Les décrets de l’artorité ne tardent pas & rencontrer une' barriére
imsurmentabié dans les bourgs: circonvoisins. Les colonels Suarez et
Necoehea, envoyés ‘au Monte pour y lever leurs régiments, en revien-
nent sans soldats. Déja Rosas, commandant de campagne, régnait en
maitre absolu. Dorrego s’était servi de Jui comme d’un levier pour
renverser Rivadavia ; Rivadavin étaht tonrbé, te levier n'en continua
pas moins son ceuvre de bouleversement. Dorrego et Rosas sont en
présence : ils se regardent, s’observent et se menacent. « Que ce co-
quin de’ gaucho continue de s’agiter, et je le ferai fusiller au moment
ou il s’y attendra le moins! » disait souvent ‘Dorrego. Ainsi disaient
aussi les Ocampos lorsqu’ ils - seatdient menacés par la main robuste
de Quiroga.
Toutefois, se voyant sans appui‘dans Vintérienr et comprenant com-
bien faible est celui que’ lui préte Vélément fédéral de la cité, Dor-
rego cherche 4 gagner les unitaires quill a vaincus. Mais les parts
n’ont ni charité ni prévision. Les unitaires le raillent et se disent :
« Il chancelle; laissons-le tomber. » Ils ne comprenaient pas que le
monstre n’ était pas plus redoutable pour Dorrego que pour les institu-
tions civiles dont ils étaient eux-mémes la plus haute expression.
Te] était l’état des choses lorsque la premiére division de |'armée
commandée par Lavalle revint du Brésil. Dorrego connaissait l’esprit
hostile des vétérans de l’indépendance. Ceux-ci étaient couverts de
blessures : ifs avaient blanchi dans lés camps sans parvenir aux em-
plois; a peine deux ou trois d’entre eux étaient-ils arrivés au grade de
général, tandis qu’a lintérieur de la République de nombreux cau-
dillos, sans avoir jamais franchi les frontiéres, étaient devenus de gau-
chos malos commandants de campagne, généraux et enfin souverains
absolus. I] n’est pas besoin de chercher un autre motif a la haine im-
placable qui fermentait dans le coeur de ces vétérans.
Le 1% décembre, les troupes de ligne débarquérent et se formérent
en bataille sur la place de Ia Victoire. Dorrego s’était haté de gagner la
pampa. Les unitaires remplirent les rues de la ville en faisant retentir
lair de leurs vivats et de leurs cris de triomphe. Quelques jours aprés,
sept cents cuirassiers, commandés par quatorze ofliciers généraux,
marchérent 4 la rencontre de quelques milliers de gauchos réunis par
le président et par Rosas. La lutte s’engagea dans les champs de
Navarro, qui furent jonchés de cadavres. Le lendemain, le président
Jaxvien 1858. 6
82 LES ETATS DE LA PLATA.
était amené prisonnier au quartier général. Une heure plus tard il tom-
bait percé de balles, et, celui qui avait ordonné, sa-mort ee a
la ville en ces termes :
« Je fais savoir au gouvernement que le colonel D. Manuel Dorrego
vient d’étre, fusillé par mon oe en. tate, des. ips de ‘ma divi-
sion.
« L impartiale histoire | jugera, ‘monsiear le Ministre, iM. Dorrego
a di mourir, tsi, en je sagrifiaatiau xepos.d;um-peuple qn’il a wou-
blé, jai pu étre entraing. par yn autre sentiment que'celui: du bien
public. fe eeseetis fo igi gs ee eh eo
« Que les habitants de Buerios-Ayres veuillent bien se persuades que
la mort du colonel Dorrego . est Je plus ar sacrifice que . Je —
faire dans leur intérét. ;. 4.
_ «AM, le ministre, salut avec une panfaite considétation.
in ee ee, OF.” je we Joan! Lawalie, pov
Lorsque le mal existe, dit Louis Blane, i¢’est qu'il.est dans les tho-
ses ; et c'est la seulement qu’il faut.allar te chercher. Si un homme le
représente, on le renouvelle en faisant disparaitre. sa persenmificateon.
César agsassiné repait plus. terrible dans Octave, » Cet avis: a été ex-
primé par mille autres ; c'est un enseignement de |’histoare., Lavaile
ignorait qu’en {nant le carps on ne te:pas l’dme, et. que les. person-
Wages politiques empryntent Jeur caraclére aux intéréts du parui qu’its
représentent. Si Lavalle edt fusillé Bosas au. lieu de Dorrego, il ent
peut-élre épargné au monde un scandale éponwantable,. 3 I'humanité
an opprobre, a la République beaucoup de: saug et de larmes ; mais la
campagne n’eit pas poyir cela manqué de représeatants, et l'on niedt
fait que changer le cadre de l'histoire.
Au reste, la mort de Dorrego était la conséquence des idées do-
minantes 4 cette époque, et l’intrépide soldat qui en assuma la res-
ponsabilité devant le tribunal de l’avenir ne fit que réaliser le voeu
hautement exprimé des citoyens. En fusillant Dorrego, comme it se
proposait de fusiller Bustoz, Lopez, Facundo et les autres caudillos, .il
répondait & une exigence de son époque. La guerre civile couvait de-
puis longtemps dans Ja République: Rivadavia l’avait vue venir. Fa-
cundo, le plus jeune etle plus entreprenant des chefs. de la camapagne,
avait déja promené ses hordes sur le tlanc des Andes, et.il ne s’était
enfermé que malgré lui dans sa taniére. A Buenos-Ayres, le travail de
Rosas était, achevé et prét & paraitre:: c’était oauvre de dix années
combinée autour de l’atre du gaucho, dans la pulperia, & cété du chan-
teur. Dorrego était de trop pour tous : pour les unitaires qui le mépri-
saient, pour les caudillos qui ne l’aimaient point, et enfin pour Rosas,
qui était las d’attendre et impatient de s’élever & l’ombre des partis
LES STATS DE LA ‘PLATA. 83
de la cité. Lavalle trancha lé neeud gordien dé Ia situation ; en faisant
URE saignée, it prévint: le caneer lent’ de la stagmation ; en mettant le
feu a la méche, il fit panies la mine preparge par la main des unitaires
et des féddrauk.{' 5°}
Res lord-on: vole aux cenes: de toutes parts ; ‘tes chasques se crdi-
sent"; le bruit confus des chevaux retentit dans la pampa, et le canon
montre sa beuch noilcie 4 Yentrée des villes.
Rosas, vainew par Lavalle, tui demande la permission dé se retirer
au Brésil. Celatci se yefase » toute transaction; ‘mais ta victoire est
infidele, et Lavalle lui-méme ne tarde pas a Se voir forcé de s'expa-
irier.. *-
-- Le vieux général Paz. vient ae paraitre sur un autre point. Il marche
sur Cordova & la téte de 800 vétérans. Enfant légitime de la cité et de
la civilisation ,: Pdz est uv artidewr habilé, et jrartant ‘savant et mathé-
maticien. Une. bataille est un probléme qu’il résoudra par équation,
jusqu’a vous donner !'inconnu, qui est la victoire.
- Mais on -entend ‘les’ hurlements yanvages des ‘baindes de''la sierra
voisme-: Facohdo ‘brole den venir aux mains avec’ un‘ générat man-
chot, get wepeut manier un¢ lance ‘ni ‘déerire des cercles sur lé sable.
Ha vauicu Madnd; que pourra eontre lui le vieux ‘général Paz? Fa-
condo presse: ses phépuratife : Félix Aldao aceourt 4 sdn dide avec uh
régiment diserpliné, et to célébre gaucho fond enfin sur Cordova, sitivi
par 4,000: hommes: pleins d’aadace:' Paz s'était éloigné apres’ sa vic-
toire. Cent jehnes votontutres, 1rente artisans transformeés en artilfeurs,
et-quelques-soldats en-retraite ou infirmes essayont de défendre leurs
foyers. Ils se retranchent-dahs des fossés creusés ¥ la hate et protégés
par quatre pideds de cation. Quiroga, dprés plusietirs assauts inutiles,
finit par s’emparer de la ville. Informé de'¢e'qm vendit de se passer,
le vieux général ravient surses pas. Facuddo, loin de l’attendre, laisse
dans ‘Cordova son itifanterieet son aftillerie, qu'il dédaigne, et rtarche
& ga rencontre. Saicavalerie etait, il est vrai, deux fois*plus nombreuse
que Yarmmée ennemié. La rencontre a lieu’ ala Tablada; la‘lutte est
achamée. Facendo exécute des charges formidables, mais’sans succes :
les masses qu'il: commande sont 2 chaque instant forvées de céder ;
elles seviennent% la chatge et sont ‘repoussées de nouveau. C'est en
vain que la:terrible ‘lance da ar samaie séme la mort; c’est en vam que
lea chevanx se cabreht-en présence des baidnnettes et devant la bouche
béante des canons. On difatt les vagdes d’une'mer en fureur qui vien-
nent se briser ‘contre le roc : le roc est parfois ensevéli-dans le tout-
billion; mats: bieté repataissent ses crétes noires et immobiles, se
‘ Le ch angus Pst un mot indien, désignant un courier. Cq couxrier, chargé
d'une’ missidn particalitre, doit la remplir, codte que codte. Leg baqueangs sont
généralement choisis pour remplir cet emploi.
84 LES ETATS DE LA PLATA.
riant de la rage de I’ élément irrité. Quiroga essuie des pertes nom-
breuses : il lui reste & peine 260 hommes de troupes réguliéres ; ses
hordes se sont rompues eb dispersées; il vole & la ville, et, le lende-
main au lever du jour, il était, comme le tigre, & l’affit avec ses canons
et son infanterie. Paz ne se fit pas attendre et le combat ne fut pas
long. Cependant 1,500 cadavres témoignérent de la résolution des
vaincus et de la bravoure des vainqueurs.
x
GUERRE SOCIALE.
Facundo avait tout perdua la Tablada : armes, chefs, soldats et r&
putation, tout, excepté le courage et la fureur. Il se retire vers la Rioja.
Moral, gouverneur de cette province, craignant sa colére,.s’enfuift &
son approche. Mais il n’était pas le seul sur qui dat s‘appesantir le
bras irrité du, gaucho. Quiroga vaincu avait plus que jamais besoin:
d’argent et de soldats ; il répandit partout Ja terrear pour remplir ses
coffres et ses cadres. L’épouvante supplée a l’activité administrative,
4 lenthousiasme, 2 Vhabileté, 4 tout enfin. La terreur appauvrit les
hommes et les dégrade : elle enléve en un jour ce qu'un état n’edt pu
donner qu’en dix aos; mais qu’importe au caudillo argentina!
Un décret de Facundo enjoint aux habitants de la ville. de la Rioja
d’émigrer dans les Llanos, sous peine de mort. Cet ordre est exécuté
a la lettre. L’ennemi implacable de la cité craint de n’avoir pas assez
de temps pour la tuer en détail, et il lui donne le coup de grace.
Quelle est la cause de cette. inutile émigration ? Cest la peur, car les
terorristes ont aussi leurs moments de terreur. Les unitaires s’étaient
emparés du gouvernement 4 Mendoza ety levaient une armée : Quiroga
se voyait menacé tout a Ja fois du.cété du nord et.de orient. Il
fit rassembler ses troupeaux prés de la Cordilliére, tandis que Villa- *
fane marchait sur Mendoza pour soutenir les Aldaos, et que-lu-méme
réunissait ses recrues 4 Aliles. La, il emploie tous les moyens pour or-
ganiser une armée et reconquérir sa réputation perdue 4 la Tablada. Il
fait d’abord arréter deux unitaires, le jeune Castro y Calvo et Alejandro
Carril. Ce dernier est l'enfant gaté de la maison aristocratique des
Carril, le frére de l’ex-ministre de Rivadavia. Aussi parle-t-il & la Riva-
davia avec un ton altier et des gestes superbes. Facundo lui demande
& quel prix il met sa vie :
— A 25,000 piastres, répond.il.
— Et vous, dit Quiroga 4 l'autre prisonnier, combien donnez-vous
pour la votre? ?
LES ETATS DE LA PLATA. 85
— Mais je suis commercant, répondit Castro y Calvo; je n’en puis
donner que 4,000, c'est tout ce que je posséde.
Ces deux malheureux jeunes gens font demander & San Juan 30,000
piastres. En attendant !’arrivée de cette somme, Facundo installe Cas-
tro et Carril sous un caroubier et Jes emploie & fabriquer des cartou-
ches.
Mais leurs rancons étaient loin de pouvoir lui suffire. Facundo a re-
cours & un autre expédient : il fait diriger sur Atiles ceux des habi-
tants de San Juan qui remplissaient les geédles. Les femmes et les
méres comprennent ce que cette mesure contient de menaces, et Jes
anes et les autres s’empressent de réunir les sommes nécessaires pour
soustraire leurs époux et leurs fils aux griffes du tigre.
Mais la ville de San Juan renferme encore des unitaires dont les
richesses doivent accroitre ses ressources. Quiroga y transporte son
quartier général, et, dés son arrivée, il fait appliquer six cents coups
de fouel & un ciloyen notable par son influence, par ses talents et par
sa fortune ; il le fait ensuite placer devant la bouche d’un canon, qui
lance ses membres pantelants aux quatre coins de la place : lui-méme
assiste au supplice avec la plus grande sollicitude, bien différent en
cela de Rosas, qui, du fond de son cabinet, ou en prenant son mate‘,
envoyait 4 la masorca les ordres que celle-ci devait exécuter, pour at-
tribuer plus tard 2 l’enthousiasme fédéral ses atrocités sans nombre.
Ne croyant pas suffisante l’odieuse mesure a laquelle il venait de re-
courir, Facundo ordonne qu’on lui améne un pauvre vieillard accusé, a
tort ‘ou 4 raison, d’avoir servi de baqueano 4 quelques fugitifs, et le
fait fusiller a Pinstant méme, sans lui permettre de proférer une pa-
role. :
L’opinion publique ayant été ainsi préparée, il n’est point de sacri-
fices auxquels on ne soit prét & se soumettre pour la défense de la fé-
dération : les contributions sont levées sans difficulté; les armes sor-
tent de dessous terre ; Facundo achéte des armes & tous ceux qui lui
en apportent. .
Les Aldaos ayant triomphé de V’incapacité des unitaires, Quiroga se
rendit 4 Mendoza. Ici Ja terreur était inutile ; les massacres qui avaient
eu lieu dans cette ville l’'avaient glacée comme un cadavre. Facundo
sentait cependant le besoin d’y affermir |’épouvante : quelques jeunes
gens, originaires de San Juan, furent mis en arrestation. Comme on
voulait savoir de l’un d’eux combien de fusils i! pourrait fournir dans
Yespace de quatre jours, celui-ci sollicita le temps nécessaire pour en-
voyer demander de argent a sa famille. Quiroga, renouvelant la ques-
‘ Le mate est une infusion de I‘herbe du Paraguay; cest le thé des Indiens.
86 LES BYA?S DE LA’PLATA.
tion, exigea une réponse ‘catégorique; le jeune' homme garda le si-
lence. Quelques minutes aprés, on enterrait son cadavre; et'six de ses
concitoyens ne tardaient pas a'le suivre dans la tombe.!!
. Une demande analogue-t‘la précédente fat adresséé atix prisotitiers
mendociens. Les répomses furent ples: ou mors satisfaisantes,: et les
chétinaests plus. ou: moins barbares.' Cependant lame -de Facundo
n’était pas entiérement fermée a tout bon.sentiment, Parmi les per-
sonnes arrétées se trouvaient leigénéral. Alvarado, homme grave et
d’un caragtére élend, Quiroga: le fait amener. en. gai peseenne G!
— Asseyez-vous, général, la ditetl.. os -
—1 Gombien de jours vous faut-il pour me fourai, 6, ‘000 piastres,
prix de votre rangon.? ... ee eae
— Aucun, sefior; je n’ ai ‘point dargent.
— Eh! mais vous avez des amis qui ne vous laisseront pas fyeiller?
— Je n’en ai pas, sefior; je n’étais.qu’un simple passant dans cette
province, lorsque le vofe général me forga . me —— du poids du
gouvernement. | nA
— Oi voulez-vous yous retirer ?
— Od Votre Excellence m ‘ordonnera d ‘aller.
— Dites-moi, oi vous voulez vous rendre. _ ness oe
— Je le répate, oi: i} vous plaira. | a
—‘Voulez-vous aller & San Juan? | ~~ oo
— Volontiers, sefior.
— Combien d'argent vous faut- il?
— Merci, sefior, je n’en ai pas besoin.
Facundo, se dirigeant alors vers un sectétaire, ouvre deux tiroirs
remplis d’or et dit & son interlocuteur, en s’éloignant : '
~~ -Prenez, général, ce.qui vous est nécesbaire. -
—- Merei, sefior, je n'ai besuin de nen.
Une heure aprés cette entrevue, la voitere du wéiteen Alvhvado était
4 la perte-de sa maison, ¢hargée des hardes du proscrit: Le général
Villafatie, qui avait récu la mission de't’a atcotnpagner’ jusqu’’ San Juan,
lui remit &-sen'arvivée cent onces’ dor de la part’ de Quiroga, et le
pria:de jes acvepter.
Voici deux’ attres traits qui protivent que Qui iroga était capable de
sentiments degéntrosité."
Un ‘jour; a San Juan, on amena dévant lui’un Francais nommeé Bar-
reau, qui avait écrit contre lai tout ca qu'un: Frantais pouvait écrire.
Facundo lui demande s’il est l’autear des artictés qui l’ont blessé sa
profondément. La réponse ayant été affirmative :
—— Qu’espére2z-vous maintenant ? lui dit Quiroga.
— La mort, général !
— Prenez ces onces, reprit Facundo, et que Je diable vous emporte!
)
LES BFATS DE La PLATA. 87
Un autre jour, a Tuenman, Quirega était étenda sur le comptoir
d’une pulperia.
— Ot est le ‘général? lui demande un Andalous qui seu un n peu
grisé pour se donner quelque aplomb en l’abordant. :
—~ Jl est a, dans Vintérieur, répond-il. Que ba} scaled sun?
-— Je Viehs payer une contribution qu'il m’ a Imposée, on Pee:
Rien ne lai codte, a eat animal.
— Ami, connaisséz-vous le général ?:
— Je ne le.conngis pas et n’ai pds envie de le connaitre, le eoguin!
— Entrez, nous allons prendre un verre de rhum.
Ce dialégue continudit depuis quelques instants, lorsqu’uii aide de
camp se présenta, et, § com a lun des interlocutents, lui dit :
— Mon général !
— Mon général !,. . répete P Andalous tupéhit ; quoi! vous étes le
général'!...'Hélas, mon général! poursuit-il en se jetant 9 genoux,
je suis un pauvre diable, un pulpero.... Votre Seigneurie me ruine..
mais l’argent est prét... Oh! ne vous fachez pas!
_ Facundo se met 3 rire, Je reléve, le, rassure et Juj rend. sa contribu-
tion. Il se contente de retenir 200 piastreg 2 titre d’emprunt. I} les lui
rendit plus tard avec une ponctualité vraiment exemplaire.
Deux années aprés, un mendiant paralytique, le rencontrant dans une
rue de Buenos-Ayres, lui criait : « Bonjour, mon général ; je suis |’ An-
dalous de Tucuman, aujourd’hui a ». Facuado. lui donna six
onces d'or. ’
Ces faits prouvent qu’il y a des étincelles de verlu dans les caractéres
méme les plus odiepx. .
Mais reprenons le fil des. éxénements. Aprds:; avoir: si solennelle-
ment inauguré la terreur & Mendoza, Faqundo se retire au Retamo,
ol les Aldaog viennent,d'imposer aux unilaires une contnbution de
100,000 piastres, La se dregge la table de jeu qui suit parlout Quiroga;
c’est le rendez-vous de tous Jes joueurs effrénés ; on y. passe la nuit a la
lueur opaque des torches ; V’or ycircule 4 flots, et en quinze jours Fa-
cundo gagne les 100,000 piastres de la contribution, sans compter les
sommes considérables mises an.jeu pat ses amis. les fédéraux. Cette
histoire des fameuses parties de Retamo, ot |’on perdit jusqu’a
130,000 piastres en une seule nuit, est celle de toute la vie de Quiroga.
Une année s'était écoulée en préparatifs de guerre. Eofin, en 1830,
une nouvelle et formidable armée, compasée de divisions recrutées 2-
la Rioja, a San Juan, & Mendozaet & San Luis, s’avance sur Cordova.
Désirant éviter effusion du sang, quoique sir d’ajouter A sa cou-
ronne un nouveau laurier, le général Paz envoie a la rencontre de Qui
roga le major Paunero, officier d’une grande prudence, d'une énergi-
$8 LES ETATS DE LA PLATA.
et d'une sagacité sans égales, pour lui proposer non seulement la paix,
mais méme une alliance.
On croit que Quiroga était disposé a une transaction; mais des
agents envoyés de Buenos-Ayres comme médialeurs, au lieu de rem-
plir leur mandat, ne songérent gy’a réveiller l'orgyeil de Facundo,
qui se voyait & la tde d'une, armée -hbeaquaoup plus nombreuse et
mieux disciplinée que la premiére : les conseils perfides de ces agents
le portérent 4 repousser les propositions pacifiques du modeste gé-
néral Paz. ; en wes @ Sed fe Bie Re
Quiroga avait fait cette fois des combinaisons ayant l’appatence d’un
plan de campagne. Grace & des intelligences ménagées dans la sierra
de Cordova, il avait soulevé les populations pastorales. Le général Vil-
lafaite accourait du cété du nord avec une division, tandis que Fa-
cundo s'approchait du cé6té du midi. Néanmoins Paz n’eut pas. besoin
de grands efforts d’esprit pour pénétrer les desseins de |'ennemi et pour
les déjouer. Pendant une nuit'|’armée disparut des alentours de Cordova
sans que personne pit dire au juste ce qu'elle était devenue ; chacun
Vavait rencontrée dans des directions différentes et & la méme heure.
Sil’on a jamais employé dansle nouveau monde un plan ayant quelque
rapport avec la savante stratégie de Napoléon en Italie, ce fut dans
cette campagne , ob Paz fit parcourir la Sierra par quarante pelotons.
La montonera, abasourdie, enveloppée de toutes parts, fut prise dans
le filet qui lui avait été tendu, et dont les mailles se mouvaient au gré
du général. Cette merveilleuse campagne ne dura que quinze jours,
quoique l’armée opérét sur un front de cent lieues. Une rencontre eut
lieu dans les champs d’Oncativo : nous ne nous arrélerons point aux
détails de ce combat mémorable, dans lequel le général Paz ne perdit
que douze hommes. Une simple manceuvre avait suffi pour mettre en
déroute l’intrépide Quiroga et les hordes nombreuses qu’il avait réa-
nies au prix de tant d’horreurs et de tant de Jarmes.
Hovurnon.
LE P. GRATRY
LAVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE
De ta Connatane = Tame, sei: Charny, pretre de prone ‘de Vhumnotie
me "Conveption "
oS 4 io, Ol MO gia ve ee ft
Les plus fidéles amis de la raison, de ses progrés et de ses gran-
deurs, ne cachent plus maintenant leur profoade et douloureuse in-
quiétude = « L’esprit humain, s’écrient-ils, court aujourd’ hui parmi
« nous bien des risques d’abaissement, et comme la société il a besoin:
a d’étre relevé et sauvé*, » A cet étonnant eri d’ alarme, poussé sous
les voles méme de l'Institut dé France, une voix ‘venue du cloitre a
répandu: all faut que les chrétiens rendent courage 4 l’esprithumain*.» .
Paroles d’espérance et de salut au sein de Ja défaillance universelle !
La philosophie s’était soulevée contre la religion; maintenant qu "elle
asuccombé dans son orgueil, maintenant. qu’exténuée de ses égare-
ments elle semble s’affaisser et languir, l'heure est venue pour la
religion de lui tendre la main, de la relever en la purifiant et de la
bea ‘librement soumise, vers les régions. de’ la lumiére et de
vie.
Déja, du sein du rationalisme, plus dune aspiration, insuftisante et
sincére, éloquente et découragée tout ensemble, s'est élevée vers la
foi. Plus d’un penseur s’occupe des doctrines révélées, les interroge
et les commente, sans les attaquer ni s'y soumettre. On croirait voir
des voyageurs qui, ayant entrepris de gravir par leurs seules forces les
rudes sentiers de la vérité, s’arrétent épuisés sur la pente de la mon-
lagne, et de ld jettent un regard wcertain et curieux sur le sommet
qu’ils ne peuvent atteindre. Il appartient sans doute & ceux qui habi-
§ 2 vol. in-8°, Paris, Douniol et Lecoffre.
* Discours de M. Guizot, en réponse au discours de réception de M. le comte
de Montalembert a l'Académie francaise.
* Le ptre Gratry, Connaissance de Dieu. Introduction.
90 _ LE P. GRATRY
tent en paix cet-immuable sommet, ot I’homme touche.’ Dien, d’é-
tendre au-loia leurs regards, d’embrasser d'en haut Je vaste borizon
des intelligences et d’indyquer la route &.quiconque aspire & monter'.
Ii faut a l’aveniz-que les philosophes deviennent chrétiens ; 1I importe
dés ce moment que jes chrétiens sorent philosophes.
Le seront-ils.? Se renecontrera-t-il encore parmi nous des hommes
pour repreadre et continuer cette tradition illustre et féconde qui va
de saant Clément et saint Augustia jusqu’a Bosguet: et Fénelon? En-
fants de l’Eglise, échappés 4 tant d’orages , accepterons-nons cette
grande tache .de:régénérer une fois de ,plus.et de vivitier Jesprit bu-
main? Ou bien la. torpeur et le découragement de ceux qui n’ont pas nos
espérances noas envelopperont-ils.ayssi nous-mémes, et les lumiéres
de notre foi.demeureront-elles en notre sein stériles et sans rayons?
Grande et redoutable question id’ bw dépénd tott-l’avenir! Jamais plus
belie wuvre ne put. provoquer. ua. ardent et yictorieux élan; jamais
responsabilité plus lourde ne dut faire maitre une anxiété plus pro-
fonde. Pourqvoi ‘ne Je:.confesserions:nous. pas? .Si nous étiens
assurés que notre génération. catholique saura se dévouer et soffire au
généroux labeur.gui lw parait réservé, nous SuMpOrtesOns sans peine
le-temps puésent et sps.tnistesses,... 0.5! -.
' Ausaiavee quelle.consolation, avec quelle reconnaissance ne devons-
nous. pas accueillir les, symptémes rassuraats, leg salataires exem-
ples? It convient sans daute au. clergé de: France de travaaller.a notre
léte a la restauration iatellectuelle ;, et en effet, pour ne pas sortir du
domaine de 4a philosophie.pare, voila. que.ja Compagnie de Jésus en-
fante encore des atblétes pour défendre contre tous les excés les droits
dela raison humaine’; da haut.de la Sorbonne les yérités rationnelles
sont éelaircies et:proclamées je vestibule de'la foi*, et pOrabire re-
naissamt donne un hidnitier 4 Matebranche. :
Nous avons nommé le R. P. Gratry. On sait assez quelle grande ceuvre
if poursuit, . cone a cette heure*; en' ce Bidcle 81 utoond en critiques,
ales wy ‘ to ot > Ibo ot '
‘ Baint Thomas d’Aquin fait & Ja scienvo ‘saerée,‘dans ses rapports avec les
autres sciences, l'application de ce texte des Proverbes : Misit ancillas suas vocare
ad arcem. Et il ajoute : « Hee scientia accipere potest aliquid a philosophicis disci-
plinis, non quod ex necessitate eis indigest, sad ad majorem manifestationem
eorum quz in hac scientia traduntur.» (Summa theologica, 1°, 1° Qu., a art. 5.)
* De la. valeur de la raison humaine, par le P..Chasial S.J.
* Philosophis et Religion, par M. l'abbé Maret, doyen de la Faculté de théo-
logie de Paris.
4 Qu’il nous soit permis, pour suppléer 4 4 l'insuffisance de cette étude, de rap-
peler les remarquables appréciations, dont la Connaissance de Dieu, du P. Gratry,
a été l'objet dans ce recueil méme de la part de M. Foisset, les belles pages de
philosophie religieuse que sa Logique a inspirées 4 M. H. Mercier de Lacombe, et,
enfin, 'hommage que M. Lenormant a rendu 4 sa Connaissance de Came. Les lec-
ET L’AVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE. 91
si sténle en doctrine; le monde religieux et le monde lettré ont prété
l’oreille avec admiration aux zecents sortis de sa retraite, et ils ont en-
tenda philosopher d’abord'sur Dieu et 1es moyens dele connattre, ensuite
sur notre entendemeént et ses lois, enfin sur l’Ante humaine ou plutét
homme tout entier. Eo ce inbnient,:’ Ja théodieée,: 4 la logique, 2 la
conttaissancé de I'iane, il'se prépare 4 faire suceéder la morale; et ainsi
W fai sera donné; fortune rare en’ tous les temps parmi tes-penseurs,
d’einbradser dans VexposRion puivie de'sa- cdi le cane entier de
"horizon phitosophique. - ae
Mais'ce n’est' pas senlement pat I’étendue: ae son entreptise que se
distingué le P. Gratry ;:c’est sartout par la langeur de 'sa méthode et
la: varidté-de 'ses-ressourees. Esprit’ géométrique, hardi; lamiaeux et
sebtit; coser mystique ét tendre, ardent et simple, it-ne sépare pas le
sentiment de la ponsée, Ja chaleur dela lwmiére, et, aspirant également
a la ¥érité Supréme et au'supréme amonr,; il marcke vers Dieu avec
toates les ferees de ‘l’anie umies ‘et tassembiées. Et dans le sein de
Dieu’, ‘que cherche-t-it, qu’aspire-tit-2'-contempier? Avant tout sans
doate Tharmonie de laraison et déld'révélation, ces dewx' manrfesta-
tons inégales da Verbe ‘divin, nrais aussi: Fharmonie'de towtes les
connaissances humaines, lI’harmonie-dw-monde ‘des esprits et du
monde des corps; ‘idées -et figures qui'se correspondent, miroiré et
vestipes de Phwvisible et universel soleil; I’harmomie de ia-scieace de
Diew et de'la science de l'homme; ‘de ‘la' science de l'homme -et de la
science de-ta natare, voila Vidéat que ‘poursuit te nouvel oratorien.
Persuadé qu'en philosophie: cdmme-partout it n'est: pas bon que
homme soit seul, isolé deses arcéttes et-de ses‘contemporaias, il se
péndtre'des enseignements de la Sagesse'anciehne en Inéme temps
que des découvertes de-la science moderne, il s'en nourrit, et, comme
une flamme vive et pure, i] transforme ¢n 8a propre substanee ees les
aliments .qu’il regoit du dehors’. :
Ouvrez sa Connaissance de Dieu, vous J entendrez jes: pores et i
maitres de la philosophie profane et sacrée dans un écho qui efface
lears neoea et compose de lears grandes role: ul: peligienx con-
’ r 4 jt
teurs du Seisponllace n’ont pas oubties won phus la défense de sa: aoa, qu’a
publiée le P. Gratry lui-méme.
* Le P. Gratry nous pardonnera de lui appliquer une comparaison tirée d‘un
livre qu’il recommande et qu'il aime : « Un esprit supérieur, dit Maine de Biran,
« un génie vif et animé, convertit en sa propre substance tout ce qu'il reqoit da
« dehors, ef plus il s'alimente ainsi, plus il est vif comme un feu allumé qu
« fransforme tout en lui. Au contraire, les esprits bas et communs sont trans-
« formés dans les choses, et la quantité d'impressions, d’idées regues, les absorbe,
« comme un petit feu est étouffé par une trop grande quantité de matiéres com-
« bustibles. » (Maine de Biran; sa vie et ses pensées, p. 318.)
92 LE P. GRATRY
cert. I! rallie toutes les puissances de la philosophie a la vérité chré-
tienne.
Dans sa Logique, il tire des profondeurs de la géométrie \’instru-
ment Je plus puissant et le plus merveilleyx du progrés des sciences ,
le calcul infinitésimal ; il le présente comme le type:et Vapplication
spéciale du procédé universel, mais trop méconna, par lequel l’esprit
humain supprime les limites terrestres, s'élaace et peut monter de
toutes parts du réel a Vidéal, du fini jusgu’a Vinfini. It rallie, les:‘ma-
thématiques & la philogophie chrétienne.
Mais c’est enfin dans sa Connaissance de I’ dme que le P. Gratry se
déploie tout enver; c'est la qu’éclate la hardiesse des rapprochements
les plus imprévus entre les études les plus diverses, et que se montre
sans voiles la physionomie originale du dernier venu parmi les grands
penseurs catholiques.
On I’a dit il y a longtemps: l'homme, en sadouble sabstance, est le
résumé du monde, le lien des choses visibles avec les choses invisi-
bles. La science de |"homme doit donc étre non pas le terme, mais le
point de rencontre de toutes Jes sciences. Kt en effet le P. Gratry con-
le corps, Pimage de l’Ame qui le pénatre et l’anime; il eherche « Vad-
mirable rejaillissement de .Pimage de Dieu, » non plus seulement sur
la face de l'homme, comme I’avait vu Bossuet ', midis a travers toute
la merveilleuse structure du corps humain. La physiologie et ses ob-
servations les plus nouvelles se trouvent rapprochées de la théologie et
de ses enseignements élernels.
Mais cette ame, triple et une, inspirée de Dieu, servie par des or-
ganes, n'est pas seule au monde. Comment communique-t-elle avec le
dehors? Comment se développe-t-elle au sein de l’humanité? Par la
parole. Le P. Gratry voit dans le langage tout & la fois l’instrament qui
forme el le signe qui exprime la pensée , Je moule et |’empreinte de
l’intelligence. Il cherehe donc dans la diversité des langues la trace
visible de la diversité des ames et il demande & une science née d’hier
la linguistique comparée, ses conclusions les plus générales.
Pourquoi cependant les 4mes, toutes semblables par nature, sont-
elles non-seulement diverses entre elles, mais inégales dans leurs dé-
veloppements, contraires dans leurs tendances? C’est que lame n'est
pas une création achevée et finie, c'est un germe indéfiniment gran-
dissant. L’Ame doit vivre de trois vies: la vie du corps, sa vie propre,
la vie de Dieu. Ici la voix du P. Gratry se méle et se confond un instant
avec une autre voix qui semble aujourd’hui méme sortir du tombeau
1 Elévations sur les mystéres, 10° Elévation.
ET L’AVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE. 95
pour rendre & la vérité le plus signifieatf et le plus inattendu des lé-
moignages.
Un hommegqu’on 2punommer le premiér métaphysicien de son temps
et méme le plus grand métaphysicien qui ait honoré la France depuis
Malebranehe', un homme qui, durant trente années, a regardé con-
stammest.au dedans de lui-méme, Maine de Biran, éloigné pourtant &
ses débuts de ja tradition chrétienne, plongé dans )’épaisse nuit du
dix-huitiéme siétle, a pu, d’efforts en efforts, de progrés en progrés,
reconnaitre enfin par sa propre expérience que la vie de Fame en Dieu
tombe sous |’observation intérieure aussi réellement que la vie de
lame dans.le corps, et, demeuré philosophe jusqu’a son dernier jour,
ila indiqué cette vie surnaturelle que les deux autres préparent comme
le terme: de ia. yraie science: ‘psychologique. Ce supréme testament
intellectuel d'un sincére et persévérant investigateur est demeuré long-
temps scellé, neais, puisqu’il s’ouvre enfin 4 Pheure méme ov parle le
P. Gratry; qui ne Verrait dans ce rapprochement comme une harmonie
providentielle*? En effet, ce que le philosophe pressent et désire, le
prétre le sait et le poses; ce que le philosophe souhaite, le prétre
Vaccomplit. -
Crest aa prétre gu’il appartient de montrer, par le témoignage du
sens intime et par le spectacle du monde, comment les Ames croissent
et s’élévent en se tournant vers leur auteur et leur modéle, et com-
ment elles se mutient et se dégradent, d’abord en s'isolant en elles-
mémes, puis en 8 abimant dans la chair.
Toutefois cette vie del’4me en Dieu, qui transforme {Ame et le corps
avec l’ame, se prépare, mais ne se eonsomme point ici-bas. Il faut dé-
méler & travers Ja vie présente les semences, tantdt étoufftes, tantét
fécondées,.de la viea vemr. Le P. Gratry, selon sa constante méthode,
cherche ces semences, non-seulement dans la substance spirituelle,
mais jusqu’a travers la matiére. Il va méme au dela de l'homme, il
contemple sa demeure ; il va plus bein que sa demeure passagére; '1l
considére les asires qui voguent 4 travers l’immensilé des cieux
comme les matériaux épars de la cité future promise aux eréatures
immortelles, et, pour en entrevoir de loin le plan mystérieux et ma-
gnifique, il dérobe & l’astronomie ses plus hardies conjectures.
La vie présente doit done aboutir'4 la vie éternelle. Mats de Pune &
l'autre quelle est Ja voie, quel est le passage? Cette voie, ce passage,
c’est le sacrifice, c'est la mort: le sacrifice qui détache 'dme de ses
* C’est le jugement de M. Cousin sur Maine de Biran.
* Maine de Biran, sa vie et ses pensées. Journal intime publié par M. Ernest
Naville. Voyez aussi les passages encore inédits, cités par le P. Gratry dans sa
préface de la Connaissance de V'Ame.
94 LE P. GRATRY
limites terrestres, la mort qu: l’emporte au dela de‘la terre-; le-sacri-
fice velontaire qui prépare la mort, la‘mort qui comsomme le sacrifice
en terminant Fépretve.: En face d’ane telle perspective, ‘Ja sorenre pa-
lit, mais la‘ foi se ranime, et le mélancolique sentiment'des jours qui
8 ‘enfuient, de l'dge qui décline, expire au sein du renoncemem tvan-
gélique;.a travers les piéux élane de l'esptrance céleste. :
Voila donc le dernier livre du P. Gratry, ou platét voil’d les grands
problémés que ce litre aborde; car’ ‘pouvons-nous prétendre ici, ‘par
une amalyse dérolorée, faire connaitre un tel oavrage, ouvrage longue-
mem médité, écrit d’inspiratiod et qui semble 'jatttit comme tout d'un
jet d'une ‘source abondante et profonde? Aussi ne saurait-on le hire
sans entrainement. -Fussiez-vous méme étranger.aux questions que
traite le P. Gratry; comprissiez-vous mal la langue qu'il parle, vous se-
rez ‘séduit eneore et comnie gagné par ae de $a. voix e le mOUe
vement de sa parole.
Sous sa plumé, la science perd ta ecideur et Vobseurité de ses 'for-
mules pour devenir le vétement transparent de la plas pure podsie ; les
analogiés tirées d'une étude approfondie de la nature prétent de nen-
ves et vives couleurs 4'la peinture la plus délicate des choses de Pame,
et cette harmonie de:tant de connaissances diverses que je philesophe
poursait 2 travers ses ingémieuses théories, ’éerivain la réalise avec
un- rare bonheur dans le. brillant tissu. de son style original. .Ii faut ap-
prendfe & son école comment ta langue scientifique peut enrichir, sans
la déformer, la langue de tous, je veux dire cette langue deés letttes-et
de |’éloquence que tous entendent, mais que si peu savent parler.
' La Cennaissance de l'dme sera donc lue; mais, hélas! sera-t-elle en-
tendue, et qui-pourra la juger ? Ce livre est & la fois savant et mystique;
or, aajourd’hui, les savants sont ratement mystiques, et les mystiques
ne sont pas toujours savants.
. Aa Fond, :d’ailleurs, ih faut l’avouer; de telles études sont destinées
4 étciter les esprits plutét encore qu’a Jes satisfaire, a faire penser plus
qa’a convamere. Et n’est-ce pas la le caractére des meilleurs travaux
de notre tenrps? Ii est des époques d’ordre et de calme, il en est d’au-
tres pleines d'inquiéiude et d’attente. Le siécle de Descartes * et de Bos-
suet 's’était dtablt dans la vémté, il savait se reposer dans la certitude
‘ Puisque le grand nom de Descartes revient ici, comme cela est inévitable
quand on parle de philosophie chrétienne, qu'il nous soit permis de signaler les
excellents articles publiés dans l’Ami de la Religion de ce mois sous le titre
"Descartes et Findex; par M. labbé Sissory. lls mériteraient d'ttre reproduits en
entier. Nous ne comprenone pas quel avantage trouvent certams catholiques a
bien établir que Descartas doit dre. effacé de la, généalogie des philosophes ehré-
tiens, et nous remercions M. l'ahbé Sisspp d'avoir si complétement revendiqué
et si parfaitement défendu ce grand esprit, 4 'exemple et a l'aide des travaux
de M. l'abbé Emery et du P. Rosaven. (Note de la Rédaction.)
ET L’AVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE. 95
et jouir de-la contemplation de I’guidenee. La :solidité.des. principes,
la male vigueur du raisonnement, Vautorité de.la doctrine, la mesure
et la précision du langage, faisaient alers.le prix.des ouvrages de:phi-
losophie. Notre géaésation, au. contraire, erre; & Iravers des harizons
mélés de jour et.:d’ombne,.et, quand: elle .ne.s endort. pas. dans Vindif-
férence, elle semble plus ardenta encone.2 chercher que. contente de
connaitre, plus avide.de nomveautés que de.croyance. -
Avec la fermeté -de.sa foi, Je P.. Gratty sattache & la vérité ; mais,
selon le godt de son temps ou le tour propre de son esprit, il envisage
la face voilée plutét.qua les.cétés clairs dela vérité, il la poursuit a travers
ses développementsindéfinis plus yolontiers qu’1l.nel’établit sur ses bases
immuables. De:la de nobles dlans, de. belles intuitions, des. coneep-
tions fécondeg ;.mais de 1k parfois-auwssi. des obsourités ou. des lacunes,
plus da lueurs que de clartés, .et, moins de.démonstrations, pias
peut-étre que de vastes conjectures.
D'aillears, il y-a towjours quelque danger .2 chercher ie Pampers
trop intimes entre des: vériés immuables,telles que: sont les.dogines
de la foi ou.les priacipes mémes de !a:raison, et les donudes toujours
incomplétes et: par: conséquent changeantes des seiences naturelles.
Souvent, plus de telles alliances sont intimes, plus elles: soat fragties,
et les théories philosophiques qui.s'y appuient sans réserve courent
risque de'perdre en solidité.ce qu’ elles gagnent en étendue. Sans doute
tout ne chanye pas dans I’étade de la: nature, sans doute il est d'tmpé-
_ Fissables découvertes, et il importe de rapprecher ces vériiés irnévo>
cablement acquises des vérités d'wn autre -ordre, ne fit-ce que pour
montrer l’unité dé l’esprit humain, I’harmonie de leeuvre divine. Mais
entre les résultats provisoires et les conquétes définitives de la science,
combien le disceraement est difficile} Le P. Gratry a-t-1l toujours eu le
faire? L’avenir surtout devra nous l’apprendre. Dés-d: présent, pou-
vons-nous regretter qu’ il ait affronté les périls que nous signalons? Non,
assurément ; car a celte hardiesse nous devons des pages admirables
qui ouvrent du moins a la science dé hautes et nouvelles perspectives.
Lui-méme, au reste, ne se flatte pas. d’avoir établi tout ce qu’ll
avance. Ila voulu parler, non avec la réserve et Yautorité d'un maitre
qui impose un enseignement A ses disciples, mais avec la liberté d'une
4me qui s’épanche loin des hommes et prés de Dieu. Dés lors il a tout
dit, ses pressentiments et ses certitades, ce qu il connait et ce qu'il
devine, ce qu'il saisit et ce qu’il attend, et, quand #1 nous livre avec
simplicité ses théories les plus. hardies, tout ce qu'il demande qu’on
lui accorde, c'est que, « un jour l'esprit humain, aidé de Dieu, cher-
« chera dans ce sens et trouvera.» Pieux et noble exemple de désin-
téressement de toute pensée propre et d’invincible confiance au pro-
grés de la vérité |
96 4. ALP. GRATRY ,
Ne jugeons donc pas ce livre comme une muyre purement abstraite
et didactique. Sachons le comprendre et le godter. Il est l’expression
réelle, il est lé feuit vivant de,toute une yie de priére et d’étude. Et ce
fruit est une semence, ou plutdét il contient une multitude de semences
qui se disperseront & travers les Ames pour mirir en silence, germe-
ront tét ou tard, et, développées et grandies, s’épanouiront un jour.
A nos yeux, le P. Gratry annonce de loin et prépare l'avenir.
Que des philosophes contestent quelques-unes de ses théories philoso-
phiques, nous n’entreprendrons pas ici cette critique rigoureuse et
détaillée que J'auteur appelle et sollicite lui-méme avec une cordiale et
touchante sincérité. Mais la tendance générale de ses travaux, la di-
rection de ses. recherches, !’étendue de ses espérances, voila ce qui
nous frappe, nous émeut et nous fait entrevoir comme une vie nou-
velle pour |’esprit humain, s’il se laisse pénétrer de toutes parts do
souffle de la foi.
_ Que peut aujourd’bui la religion pour sauver les intelligences? Quels
sont leurs périls et quelles sont leurs ressources? De quelles intirmités
ont-elles besoin d’étre guéries? A quelles grandeurs doivent-¢elles étre
élevées ? Essayons, & lasuite du P. Gratry, d’en indiquer quelquec = hh
Tl
Jamais le champ ouvert & l'esprit humain. ne fut plus vaste qu’en
nos jours; mais jamais non plus fut-il si divisé? .
Les uns se plongent dans la contemplation du monde physique mer-
veilleusement agrandie par leurs recherches, et ils ne pensent que
corps, selon l’énergique expression de Bossuet '.
D’autres tournent tous leurs regards vers les sociétés humaines et
leurs vicissitudes ; ils suivent le cours désormais mieux exploré des
ages, et, ne voulant rien voir au dela, ils s'imaginent que tout change
et passe avec les siécles. Ils enferment leur intelligence dans les
bornes du temps, comme les premiers dans les limites de ]’espace.
Beaucoup ne croient qu'aux phénoménes seasibles ; un petit nombre
s’en tient aux seules idéesde raison. Plus d’un chrétien méme, & son
tour, sil n’était retenu par Ja souveraine et pacificatrice autorité de
l'Eglise, plus d'un chrétien youdrait se murer dans sa foi et rejetterait
loin de lui toute lumiére humaine. Ainsi tous sont exclusifs; de toutes
parts nos connaissances s'étendent; mais elles s isolent, et demeurent
entre elles divisées et sans lien.
Nulle vérité commune a tous les esprits ; nulle doctrine générale et
dominante. Les hommes spéciaux ne pensent et ne croient qu’a leur
‘ Connaissance de Dict et de soi-méme, chap. v.
-
ET L’AVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE. 97
spéciafité, et ceux qui n'ont pas de spécialité le plus souvent ne pen-
sent et ne croient 4 rien. Et c’est pourquoi |’on a pu se plaindre parmi
sous de « l'indifférence en matiére raisonnable ‘. Voila notre situation
mtellectuefle ! |
‘Est-ce donc fa que devait aboutir ce vaste et rapide mouvement de
la raison moderne dont on aime encore aujourd’hui a faire remonter
la premiére impulsion jusqn’a Bacon et Descartes? Mais ces deux
grands hommes, qui embrassaient dans J'unité de leur génie toute la
variété des connaissances humaines, se sont accordés pour prescrire
de « ne point étudier les sciences 4 part et indépendamment les unes
« des autres » et « féviter entre elles toute solution de continuité*. »
Cependant, s’it fallait croire les optimistes, cette division des scien-
ces serait l’inévitable conséquence de leur développement, et, & sup-
poser que ce soit un mal, ce serait un mal nécessaire. Les sciences
en effet ne sont-elles pas les produits de la réflexion humaine? Et
qu’est-ce que la réflexion, sinon la-concentration de l’esprit tout entier
sur un point unique? La réflexion isole ce qu'elle approfondit , ‘elle
morcelle en méme temps qu'elle creuse. Tout savant, tout penseur, est
condamné d'avance 4 ne pas embrasser en ses investigations la totalité
des choses. I] est dans la nature de tout esprit borné de demeurer in-
complet, et, amesure que le cercledes connaissances humaines s'agran-
dit, les points de vue propres 4 chaque esprit doivent diverger davan-
tage. Si vaste que soit le coup d’ceil du génie, plus loin encore s'étend
Vhorizon de la vérité.
Cela est vrai; Dieu a voulu que le progrés méme des sciences nous
fit mieax sentir les limites toujours trop é(roites de notre esprit propre
et sa faiblesse quand il s'isole. Grande lecon que nous devions méditer
etcomprendre! Mais pourquoi les esprits s‘isolent-ils? Pourquoi se
renferment-ils en eux-mémes? Pourquoi ne se communiquent-ils pas
entre eux leurs lumiéres? La est le mal qu’il faut expliquer et, s’il se
peut, guérir. |
Et d'ailleurs, non-seulement les esprits appliqués 4 des objets divers
sisolent les uns des autres, mais mutuellement ils se repoussent. Au
nom de la matiére on nie |’esprit; au nom de l’expérience on nie la
raison ; au nom de la raison on nie la foi; au nom de tout ce qui passe
‘ Le P. Gratry, Connaissance de Dieu. Introduction.
2 Il faut éviter entre Jes sciences toute solution de continuité. (Bacon, par
M. de Rémusat, p. 211.) De ce texte de Bacon, M. de Rémusat rapproche avec
grande raison le texte suivant de Descartes : Distinguant les sciences entre elles
par les objets dont elles s’occupent, les hommes croient qu'il faut les étudier a
part, et indépendamment l'une de J'autre. Or cest la une grande erreur; toutes
ensemble ne sont rien autre chose que J'intelligence humaine qui reste une, et
toujours la méme, quelle que soit la variété des objets auxquels elle s‘applique.
(Régles pour la direction de Cesprit. Edit. Bouillet, t. XI, p. 20!.)
Jaxvien 1858. 7
98 me LE P. GRATAY © .”
on nie lout ce qui est immuable: Par lenrs affirmations les écoles dif-
ferent, par lears négations elles sé contredisent. Et c'est ict la grande
source ‘de l’erreur. En effet, -le vrai, c'est ce qui est ; le faux, ciest ce
qui n’est pas. Voir ce qui est, voila Ja science; ne pas voir:ce qui est,
voila ignorance; mais nler ce qui est et qu'on ne voil pas, voile J'er-
reur'. L’erreur me ¢ommence qu’avec la négation, esprit borné :ne
devient faux qu'en devenant exchasif.. 6-6-0 vs, a
«Qu’est-ce done qai porte. 2-l’exelusion , 4. la négation cat: esprit
borné? Saisirons-nous enfin la cause du mal dont nous sommes les
témoins et les vietimes ? L’ attribuerons-nous encere & la aature méme
de notre intelligence ? Que I'ignorance soit naturelle & une intelligence
finie, rien de plus concevable;; mais l’erreur! Dire qu'une datelligence
quelconque- est par sa nature méme condamnée fatalement 2 l’erreur,
c’est prononcer un non-sens-etun blasphéme. Il doit y.avoinun déré-
glement moral a |’ origine de tout égaremens intellectuel;. ef,.em-effet,
ne sembte-t-il pas que ignorance: ne dégénére en erreur que: quand
a Vignorance s’ajoute l’orgueil? N’est-ce pas ‘’orgueil quit veut avoir
teut vu, el qui, non content d’affirmer ce que réellement il a vu, nie
résoliment ee qu'il n’a point regardé? N’est-ce pas} orguell qui.s'ima-
gine que l’horizon finit ob expire son-regard? Alors entre.les hommes
de science la différence du pomt de vue se transforme en contradiction,
elle se traduit en dispute. L'idolatrie dn mot, de ce mot qui hait tout
ce qui n’est pas lui, qui tend & anéantir tout ce qui ne sort pas de lai,
qui aspire 4 se faire le centre et le sommet de toutes choses; voila
done, en définilive, vorki-la racine de toutes les dissensians hamaines.
Tel est le mal et tel est son principe. Quel en est Hantadote? Ah!
l'antidote de l'orguetl, c’est ’humilité; l'antidele de }’égoisme, o’est la
charité; I’humilité qui, selon la-définition de saint Thomas, conuient
et refréne jes élans désordonnés de !'dame aspirant 4 s’élever sans
mesure‘; la charité qui consisie-2 aimer les autres comme nons-méme
el par conséquent leurs pensées comme nos pensées, leurs découvertes
comme nos découvertes, et, par-dessus les autres et nous-méme,
Dieu, vérité absolue, totale, infinie.
Conclusion sans doute étonnante! Le cours sen} de nos déductions
philosophiques nous ameéne a invoquer |’humilité, la .charité comme
des vertus nécessaires 2 la science. Mais nous savons aussi, et l’expé-
rience des siécles n’apprend-elle pas a tous, que ce sont des vertus que:
‘ Sur ce point tous les vrais philosophes sont d’accord; et Bossuet a dit, avec
son autorité et sa clarté ordinaire : « Tout ce qu'on entend est vrai. Quand on se
trompe, c'est qu'on n’entend pas ; et le faux, qui nest rien en soi, n’est ni en-
tendu ni intelligible. Le vrai, c'est ce qui est. Le faux, c'est ce qui n’est pas. On
peut bien ne pas entendre ce qui est, mais jamais on ne peut entendre ce qui
n'est pas. » (Connatssance de Dieu et de soi-méme, chap. 1°.)
ET VAVENIR DE: LA‘ PRALOSOPINE CHRETIENNE. 99
la sciehce ne downe pas? .d quis les.demanderons-nous, sinoa b Jésus-
Christ. ot 2 sen Hetise? Pour que de tels fruits viennent & naitre en
waé4me, it faut que lattouchement divin ta féconde. Ow donc seter-
minerom les dissensions des: sages ?: Ou se dénowera Padultére al-
fiance que Vesprit de-l’homme a formée. entre la-lumidre. et les. ténd-
bres?'Le monde le cherehe etle demande; les chrétiens peuvent répons
dre: dans le sein de celui qui est. venu sur la terre apporter la paix
auz hommes de bonne volorté et-promettre la vision du vrai: sans
mesure et sant fin ‘4-4 pureté:de Vamour. : .
Il serait intéressant de comparer -2' ce point de. vue la science pros
fane et la‘science chrélienne, les sages et les saints. Sans doute |’éten-
dwe des conceptions dépend de |’étendue du génie. Mais les exclusions
systématiques, les négations égoistes, les erreurs enfin, doivent s'ef-
facer, & mesure que croit-dans |’ame l'amour désintéreseé de la vérité.
pour disparaitre complétement dans on monde meilleur, o& subsistera
eet unique amour. Le Sauveur est venu dans le monde, som: pour
briser et détruire, mais pour compléter et perfectionner toutes cheses ':
il ne voulail pas dleindre la méche encore fumente, mais au contraire
evranimer la flamme’. A son exemple, 1! faudrait montrer nos docteurs
et nos péres cprowant toutes les doctrines et retenant ce qui est bon dans
chacune poar exclure seulement Je mal et lerreur’. Quelque part
qu’uls rencontrent uo fragment, un germe de vérité, 11 faudrait Girevoir
avec quel respect ils le recueillent, avec quelle ardeur ils le vivifient.
Saint Awgostin s'est servi de Platon pour s’élever jusqu’a Jésus-
Christ. Quand il s'est livré sans réserve au maitre divin, méprisera-t-it
son maitre de la terre? Non; placé plus haut, il saura mieux le com-
prendre, et, tandis que, entre les mains de disciples dégénérés, la doc-
trine académique s’amoindrit, chaneelle et se réduita rien, ce sera lui,
le disciple de ' Evangile, qui la rétablira dans sa pleine grandeur. Il se
lappropriera en -l’éclairant d'une lumiére nouvelle, et, en face des
' écoles profanes qui doutent de la raison, qui désespérent de la vérilé,
il pourra. se-féliciter ¢’avoir surmonté ce désespoir et de pouvoir ca
coller ses lévres aux mamelles «le la philosophie’.
Plus tard ja tace du monde est bouleversée et la nuit semble un
instant descendre sur l’esprit humain. Mais, au temps ot les cathé-
drales sortent de terre, apercevez-vous, au fond d'un cloitre encore
paarre et nu, cet humble moine qui médite et qui prie? A force «le
_* «Linum fumigans non extinguet. » (Matth., xm, 20.)-
9 « Non veni solvere, sed adimplere. » (Matth., v, 17.)
~ * « Omniaautem probate: quod bonum est tenete. Ab omni specie mala abs—
tipete vos. (S. Paul, I ad Thess., v, 24, 22.)
* Voyez les Confessions, liv. vu, cap. 1x, et liv. VIII, cap. 1, les trois livres
contre les académiciens et la lettre I, 4 Hermogénien.
100 LE P. GRATRY
regarder d'un cet! profond son 4me limpide et pure, il y a vu vivantes
et lumineuses toutes les idées éternelles par ot Dieu se manifested
la raison. Tl asaisi la présence de I’Etre parfait au dedans de lui-ménie
par I'élan de son génie comme par l'attrait de son coeur. C'est encore
Platon que saint Anselme fait revivre, et sans Ie connaitre. Que dis-je?
il.va plus loin que Platon, il devance Descartes et Leihnitz ; its’éléveh
des hauteurs qui ne seront pas dépassées '. Et cependant il cherche
eneore. Devenu primat d’Angleterre, il pleure la liberté de ses spécu-
lations savantes non moins amérement que Ihumilité de son austére
retraite, et jusque sur son lit de mort, sur le point de voir la vérilé
face a face, il donne encore un regret 4 la derniére recherche méta-
ptysique gu’il laisse inachevée *. | oo
Autant saint Anselme est élevé, autant saint Thomas est éfendu.
armi les profanes, il a, lui, choisi pour maifre Aristote, ct len en-
ferme toute la substance dans la trame serrée de ses déductions. Mais,
gn méme temps, il s'inspire de saint Augustin, et par saint Augustin
il posséde Platon, Platou agrandi. Voila donc rapprochées ‘les dews
aes?
au moyen dge*, ra ine eae nae
Voila les saints, quand ily ant du génie, Voila les patrons qué PE -
glise donne 4 la philosophie. Oe ee ee) oa
Et, si nous allions plus loin, si nous parvenions jusqu'au dernier des
grands siécles religieux, quel magnifique accord, quel universel épa-
nouissement de l’esprit chrétien ‘ne contemplerions-nous pas encore?
Ce siécle, comme on!'a dit ici méme, « s’ouvre par des saints, 11 se
‘a ferme par ‘des-hormes de géale.:1a saumelé a envali jes baimeurs
‘ede la'société, etle se répand 2+’ entour| comee\'ambroisie de la poésie
‘-edntiqae Gul; retombont du. ciel.bur laterre, .p.faisail pattra une majs-
‘4! gon de fleurs. Li moisson de fleurs ,: aprés. saint Vineent ale Payl,
rae Monologum ; Profogium: go Re SAE on Sees) ie ana
‘ ‘SNous' ne pouvoris parler de sdint’ Anselme ‘sus noes souvenir dvec: quelle
dlogqaente et sym pathique. émotion M: te Montaleabert a: sagpnté, dang, se yecueil
jue, Ses Lyttas pour Ja liberté de l'Eglise. On sail que, depuis, M, de Ré1 ysat,
sans parlager la foi du saint, a rendu au caractére el au génie de hotline un
..; boliet -graodi hommege.Le,-P...Gratry nons.a donnée. portrait du religieux, phi-
lo-opha en quelques pages dq sa cinquiame ¢dition.de la Connajssance de Diew.
> «Summa theologica, ad gentes, etc. » ies
ET L’AVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE. 10!
« Je cagdinal de Bérulle, la mére Agnés, madame Accarie, M. Olier ,
« ce sont les hommes de génie. » Et, comme la religion est: déemeurdé
le fond de toutes les pensées, il régne entre ces grands esprits malgré
quelques dissonances facilement ramenées, il régne ‘une harmonie
souveraine; «.c’est un choeur de voix, » a pu dire avec vérité le
P. Gratry.
Que faut-i1 done pour que les csprits des hommes s'‘accordént en-
semble? Il faut qu’ils s’unissent & leur commun auteur?
N’en avons-nous pas sous les yeux un significatif et consolant
indice? A quoi tend en effet le P. Gratry? A la communication de
toutes les intelligences, au rapprochement de toutes les vérités, & l'u-
nanimite de toutes les certitudes. On peut douter qu’il ait toujours
atieint ce qu'il cherche, on peut contester quelques résultats de ses
efforts, mais on ne peut nier l'effort méme et la tendance. Eh bien,
c'eal cet effort méme et cette tendance, en face des divisions et des
contradictions de notre époque, qu’il nous importe de constater aul-
jourd’hui Oui, tandis que nos sciences sont « comme des régions di -
« verses séparées par de grandes distances et de grands obstacles entre
« lesquels l'homme communique 4 peine, » tandis que bientdt peut-
étre « J’unité intellectuelle de l’esprit parmi les hommes paraitra
« moindre que l’unité physique du globe; » un homme pourtant a
parlé de «la science comparée;» il a voulu la préparer, etc’estau fond
. d'uncloitre, au pied de J'autel, que cet homme s’est rencontré, et d’une
Ame chréuenne et sacerdotale seule a pu s’échapper cet admirable
voeu qui résume tous nos besoins: « Quand saura-t-on donc la puis-
a sance de la charité intellectuelle, de la communion des esprits'. »
Voila le fait, voila le symptéme que nous livrons en toute simplicité &
quiconque s’intéresse encore 4 l'avenir de la raison humaine.
Ill
Ainsi, la premiére infirmité de la science est une infirmité morale,
et le premier reméde que lui apporte le christianisme est un reméde
moral; il dilate les Ames en les échauffant par l'amour. Mais le chris-
tianisme éclaire en méme temps qu’il échauffe. Il supplée a linsuffi-
sance del’esprit, comme il guérit ’égoisme du coeur, et c’est par la
qu'il achéve d’accorder entre elles toutes les connaissances humaines.
Accueillez en effet toutes ces connaissances, n’en excluez aucune,
affirmez tout ce que la raison seule est capable d'affirmer ; vous aurez
‘ On nous pardonnera d’avoir reproduit cette ingénieuse et brillante image.
empruntée & M. H. Mercier de Lacombe. (Correspondant, 25 juin 1855.)
102 Ce Ep GRATRY TS
fait beaucoup sans doute, vous posséderer & edté tes anes ded autres
des vérités trés-diverses: mais vous n'auréz pas saisi le Hen qui les ras-
semble. Hi n’y aura plus hostilité, it n’y aura pas encore alliance. Par
cxemple, en pensant 4 Dieu, vous croirez invinciblement & son infine
bonté; puis, en regardant:le monde et Vous-méme, vous reconsaitres
elairement !’empire dumal ae sein de ’hamanité. Mais, entre ces déux
principes également incontestablés : la souveraine bonté de Diew, la
matice innde de l'homme, quel rapport établir? Vous le chercheres
tainement. Pour que la raison rencontre enfin |'harmonite des percep-
tions multiples qu’elle porté en son sein, il faut qu'elle sorte: ‘d’elle-
méme et s'élance jusqu’a Ja foi.
Tel est donc le double service que la religion rend & la alone ew
élargrssant les cceurs, élle abat les barriéres qui séparent‘les:systémes;
en élevant Ices esprits, elle forme le lien qai unit les vérités. "Me per-
mettra-t-on sur ce dernier point une coniparaicon qui-rendra mieux've
que } entrevois? :
‘Un voyageur visitait un joar les vastés ruinés: d'une église du moyen
age, et son ceil s’égarait 4 pourswivre 4 travers lescieux les arceaux’
mutilés sous lesquels tant de générations avaient abrité leurs priéres ;
sa pensée cherchait & reconstruire la noble basitiqne en sa vivante
unité. ‘Vain effort! La votte était brisée partont. Quelques ‘assises
éparses sur le sol marquaient seulement ta place qu’efte avait couverte.
Mais,’ éntre les débris indestractibles, des constructions modernes s‘é-.
taient élevées, éphéméres, et ne permettaient plus méme:d’embrasser:
d'ud regard I’étendde ‘de la nef antique. A travers ces obstacles, quand’
le voyageur eut' achevé cependant de Ja parcourir et-de lz meserer én-
fin‘tout entiére, il's’étomid : ces colonnes séparéds par des-tntervatles:
immenses, il se demianda, saisi d’effroi, quetle ogive assez aiidaciensd
avait pu les rapprocher et les rejomdre en son arc sublime. La légende
vint alors & son secours : A une hauteur inaccessible 4 l'homme, lui
fut-il dit, une mam cétleste avait posé la clef de la voute qui se perden
dans les cieus.
Eh bien, cette cathédrale me parait l'image fidéle de fa vérité dans
rhomme. Dans notre élat présent, les idées de Ja raison sont le fonde-
ment de I"édifice intelec(ucl ; les dogmes de 1a révélation, la clef de’
votte. Des assises indestructibles se dressent debout dans notre enten-
dement, isolées 4 travers de vastes espaces ; voila la vérité naturelle.
La vérité surnatdrelle vient alors, les surmonte et les couronne. Pro-—
portions merveilleuses et subtimes ! Le champ de Vintelligence est trop
étendu, trop vaste est'l’intervalle qui sépare les idées de raison, pour:
que Parc qui les unit puisse se former sans se pordre dans les ciear.
L égifiee commend sur 14 terre se*termine au sein-de Dieu. Enlaves
ceite vobte sacrét da mrystire : dics aystémes arbitraives s‘dléventenire
ET L’AVENIR DE LA. PHALOSOPHIE CHRETIENNE. 403
fe cbté droit eijle cdté ganche de la raison,,]) unité de l’entendement est
morcelée par ces constructions d’un jour et les. vérilés fondamentales,
colennes arrétées dans leur essor,, restent salitaires au milieu desruimes.
En d’autres termes, les diflicultés, ou, pour parler le langage de la
métaphysique contemporaine, Jes .antingmies philosqphigues se résol-
vepasians les dogmens révdlés, La -raisan du satiqnaliste est arrétée brus-
wiemeont par des. obstacles logiques qui la blessent et }’offensent; la
reson du-chrétien monte plus haut pour expirer seulement au sein
ies sayaléres divias qui la:surpessent, elle plonge et se perd en des
profondeurs infinies.
Qu’on parcoure successivement les grands problémes philosophi-
ques; a chacun deux on trouvera, nous je croyons, yne solution révé-
ge. Nous ne saurions entreprendre ici ce travail daus loule son éep-
due; indiquons seulement quelques exemples, cherchons quelques
jami¢res sur la nature de |’ homme et sursa desunée.
Nous l’avons déja demandé : Comment concilier la malice innée de
lhemme el sa misaxe: ici-bag avec Vindinie perfection de Dieu? Com-
meni expliquer la contradiction méme de notre propre nature: l’idée
du. bien qui Ja domiae, je peachant.au mal.qui l’entraine ?. Pour échap-
pena.celtecontradiclion, les uns ont divinisg l'homme et ses penchants,
ils ont dit :. Tout-ce gue l'homme, veut est bon; Jes aulres ont maudit
Dien, et nous avems enlendu celle. inerqyable pargle : Dien,, c'est le
mal! Aimsi.J’oma pié le mal, on a niéla-yen. Le bien et le mal sub-
setent eependantef se. disputent l'homme ef le mande. Qu’est-ce donc,
qu’esé-ce qui résoudra eette effrayanig. ésigme ?. Qu’est-ce. qui fera la
partdu bien ef la, parida mal, la pact de |'homme et la part Je Dieu ? Le
dogme innompréhensibla, mais aécessaire de fa chute originelle; la dé-
chéance librement.encourve par. notre premier pére et solidairement
Uensmise asa pestaridé. Neo avons-nous pag fail latriste expérience?
Tonte .docasine morale qui-a’admet pag-cefle déechéance. hérédutaira
énetveet corrompt les Amas..Toute dociring sociale qui n’gp fient pas
compte creuse un abime sous Jes pas des nations.
, Mais. notre nature déchue doit-elle se.relever? Et comment ? Inter-
rogez, en dehors.du christianisme les tgaditions unanimes des peuples :
ils-attendent une intervention personnelle et. visible de la Divinité; ils
aiment & se représenter |’étne qa’ils adorent sous une forme bamaine, |
sous des apparences'sensibles. On creuse Je passé, on va de'l’Europe &
l'Asze, de la Gréce & Inde: gest pour trouver plus profondément en-
ragince cele croyance universella a.la communication, el, si j’9se,.
ainsi parler, au mélange de Dieu avec homme. Et,.d/ autre pari, con-
sukteg la_-raiseniet la philosophie, ne vous représentent-elles pas Dien.
comme essentiellement invisible et infiniment distinct de l'homme?
Comment donc. ici concilier ensemble, les pressentiments de lhuma-
104 a + TA PL GRATBY: | Oe.
mité et les lumiéres de la raison, tes: \Embignages ‘de: I’histowe ‘et les
enseignements de la philosopkic ? Parte mystére de I’Inearnation qui
nous moutre pleinement réunies, sads dive:-ducunement confondtes,
les dex natures, divine et homaine: Un ‘Dieu igumobile et solitaire au
fond de son éternité, ow bien des divinités toutes téerresires; ot Phomme
se retrouve jusque dans ses vices ; vail la sagesse;:'voila tes religions
profanes. Mais eofin |'Homare-Dieu garait, vrai Dieu el vrai hoiime.
Toutes les duulaurs humaines, toutes les:perfections divines, éclatent
ensemble dans sa vie, et le monde racheté-reconnat sow tmodéle et
son Seigneur. Se a ee ee Big a _
_ En régénérant notre nature, |'Homme-Diea sous apprend 4 ‘la con-
naitre. On sait déja-quelles lumiéres nous donne sur notre Ame et méme
Sur aotre. corps le mystére de la. Triaité -divise qui-a'marqué'de son
empreinte notre étre tout entier. Mais que dire de l’union nvémé de
V’ame et du corps? Cette union est-elle essenticNe ou’ passagere? D'bne
part, le corps se dissout, l’Ame est istmortellé. Et eependant;' d’autre
part, ame humaine est:disposée powr animer un-corps, et lx personne
humaine est incomplete si les dewsx-substances-se'séparent : Voila deat
vérités :. dans Vimpeissanee. de tes accorder: ensemble, les systémes
les ont exclues tour a tour. Les uns; voyamt-tes opérations de l'ame
lides aux fonctiena de l'erganiame, ont- cdnfonde -l'esprit ‘avec fa ‘that
Uiére, el ils ont cra que:Vaemme toatientier périssait avec le corps:
Les.amires, séparant aieux les: deux substanees,! ont-eonsidéré la prét
sence de l’ame dans le corps commie uni chhtiment, teut au: nroins uh
accident transitoire, et ils ont cru que la vraie vie, la vie 2 venir de
homme devait étre toute spirituelle. Eh bien, des deux cétés on
mutile notre nature. Od la retroyverons-nous, ob nous apparaitra-
t-elle en son intégrité? Dans le dogrhe de la Résurrection. Oui, |’ame
est immortelle ; oui, l’4me humaine est destinée a un corps, et, si le
corps en est violemment séparé par la-mbrty test poarcla rejeindre
dans ’immoralité;.telle-est notre feat. Voila done la matiove'appélée
ay Nond thng' idl d's Sa Oe ca ie wlohe Mua Ai “i 94
| Nous partons ici d apres le Catéchisne du Concile de Trenie i, aprés avoir
expliqud Ie'dogme dé 1a Résurrertion, dt Pavdit confirme par la traduction, tant
de..VAdcion qua.du Nouveau Testament; i passe! aux’: notify ‘rationndls: de
Vadmettra, et Jesirésyume-ainsic ie) | endo shat etetd ial Po oka a
« Rationes preterea, que ab ecclesiasticis scriptoribus afferuntur, satis asliease
rem probandam accomodate videri possynt ;. +r. Ac primp, quidem, cam
anime inmmortales sint, et tanqnam pars hominis ad humana corpora, nature
Flopsnsionemn habeant, ens b éorporibiis Méjunctas perpetiid nhatiére, contra Ha
tram ienistimandum est.)s~.Quenidm: vero! quod-nbturedd veieetul He! ¥i6le2
tum est diuturnui esse non potest, consentaneug), dena }¥idkiur, jusicaln ; bowel
ribus jungantur :.ex. quo etjam sequitur Wt caRROKRP AesuATaRhiO GybTA shslAUO
quidem argumentandi genere Sa vator noster, us $ vid etur, mh adver 45 Hie
cis disputdns, ex animubtish imiidetalithté obinolinn fesiebelisne cotton i?
(trucéh. ud paydéhes,) plird Wp ar@iddepoitivae col) gullyib itl be ehh. CUD
ET L’AVENIR DE LA. PINLOSOPHIE CHRETIENNE. 105
a lsomeoatalité; le carps de: lthomute- participe & Vimmortaliié de
(Homme-Diew, i’'univers partieipe:a l'emmortalté de l'homme, et le sa-
vant qui.recheree. Jes. lois de-la nature, l'artiste qui en contemple fa
heauié, peuvent compler sur.le mondea venir, pour voir ordre par-
fait, régeer. sans. obstacles et sans:voiles, et tout idéal apparaitre réalisé.
Pept-€ire méme .la science.avec:ses spéeutations, Partavec sa poéstc,
n'onl-ils pas de mission plus hante iti-bas‘que de retléter de loin ct
doffrir & nos yeux savis comme une ombre inachevéedu radieux séjoite
dont le monde présent est..la:figure et téhauche. Mais il faut ici nous
laire et laisser au P. Gratry ses ingénieuses recherches sur le lieu de
Vimmortalild, recherches trep.détailiées sans doutc et trop hardies pour
o’élge pas conjeckurales;. mais.jamais ples sédusantes conjectures fu-
rent-ailes,. Fendnes:ep ua plas peas langage * 3 De telles ‘pages se lisent
et neg.se résument. pas.
. Barnans-nous ict a. celle siuabs. générale: ot certaine : la doctrine
chrétyenpe. camble les lacunes de. notre entendement, ou, comme |’a
dit en propres termes Maive.de Beran, la religion rdsout les problémes
gre la pinlosephie pose. Les mystéres révélés,.toin d'étre on amas
de lénébres, soat.au contraire on foyer. infini:de Jamiére, lumiére de
Digu méme que nos regards ébleuis ne-‘pewvent fixer face 4 face, mais
doyt les,rayons, répamdus de. sphére ea. sphérd, illumenent et’ vivitient
tomt.ce.quisis pdéuéirent. Offrir:successiverent 2 cette clarté célesté
loner les régiouside la pemsde, tele do dire \‘courre:de ceux qui post
sedeni 4, 1a fois le saienee : gina’ et . scene hunizine:
» 9 °
tp obpbe te fe dhe fe ts ;
kr A ee A Past) Doages i ae Be ge } |
ODER Steg oe tn te 4s an eto WW a Ns * .
MP bate deppe fda ee a ee ate ee
aa A te ed 8 be Gane ge Mes REP ea aes cages ; na ht des
“if QHSTROMS: Of sonaluons. - ‘a Pipa tngeh aig ee OMe ae POD
yiglkoor..anx Hosmsies qui peasent, si, renfevmés ‘et leur ' propre
sens, ils mutilent la vérité, s’ils la déchirent en laybeaux! Tous les
sytémes, sont erronés dés qu’ils deviennent exclusifs. Toutes les
selences sank jmpasfaites.. tant gu’elles .demeurent ‘divisées: it fant
tendre a | harmonie ee eer La est la vie, te est le progres, ia
ex Havenir.: -
Or cette nanieais iitellectuelle, c’est 2 la . foi chrétienne qu ‘il ap-
partient deta, réaliser, Elle la prépare par l'anion.des: ames; elle ta
CORSPMME par. unité. des: coe Les stiences humaines ont done
besem delafoschrétionne. . A a
“Mais, pour que la for vienne ad secouie, les ‘sciences, il est néces-
site’ que’ ‘és sciences acceptent.. son empire. Comment, |’ agcaplaroni,
elles? Dans la hiérarchie des sciences, remestsil .une-qui- puisse ¢t qui
106 LEP. GRATRY
doive:faire au nom de toutes cet:acte d’hommage 2 la vérité révélée?
Oui, sans doute. puisqu’il en ‘est une qui représente la raison, non
dans queiqu’une de ses applications secdndaires, mais dans ses prin-
cipes fendamemawx, a-savoir ja -philosophbie. Nos autres connaissances
peuvent rendre & la religion un témoignage ‘partiel et sduvent invo-
lontaire; a la philosophie apparttent ld démarehe décisive et supréme.
Les sciences physiques parlent' au nom de ja nature et peyvent,
comme elle, confesser Dien en quelque ‘sorte, ‘sans ‘en avoir eon-
science. La philosophie parle au-nom méme de l’esprit humain qui ne-
saurait youer & son auteur qu’une: fidélité formelle et libre. Hi fut
que l’esprit humain s’incline et plie devant l’esprit divin manifesté par
la révélation; voila le grand devoir de la: philosophie, voila Facte
capable de tout sauver, acte moral encore plus-qu’intellectuel et d’ ol
dépend néanmoins toute la destinée des intelligences.
Suivez en effet & ce point de vue, suivez a travers les siécles le
cours de l'esprit humain, et, pour BOIEEYOn: Vavenir,. consultez les
signes du ‘temps. :
‘Durant le moyen dge, la raison grandit 4 lombre de la foi, I'Eglise
fait l'éducation intellectuelle des. peuples modernes, la philosophie -
existe, mais Sonoune cae leon. Epoque de. sabordination
et de formation !
Au seiziéme siécle, la iki qui aspire a | indépendance, prétend
interpréter les dogmes proposés a&-Ja foi: Elle. ne nie pas-l’ordre sur-
naturel, mais elle veut ’envahir, et, ne discernant plus sés.vraies hi-
mites; elle méle et trouble tout. Epoque d’ambition et de confusion !
Au dix-septiéme siecle le chaos se débrouille. Toute la philosophie,
toute la théologie, reposent sur la: distinction de deux lumiéres natn-
relle et surnaturelle. La raison et:Ja foi se développent parallélemens,
sans se combattre et sans se confondre. Epoque d’ardre et de respect |.
Au dix-huitieme siécle, la séparation se change en ttastiité. La
raason.égarée el ‘corrompue -se- ening: eontre ta foi. Epoque e eee
tion etdedesiruction! =... ge GE ee
Le dix-neuvidme siécle a.déja lesuidis moutié daiwa course, et qui
peut dire encore od ‘il va? Mass, s'il est impossible de ‘pénétrer sen
aveair, peul-étre n’est-il pas difficile de déméler-sa vocation: ©. + °
Nos désastres mémes sufliraient a nous instruire. L’homme, en
effet, qui, dans les régions de la vérite, - ‘peut nearcher indéfiniment:‘de
peogrés en progrés, ne- semble -pas. pouvoir également s' ‘avancer sans
fin dans ’erreur. Au terme dela négation il y a te néant, au terme'de
Verreur l'absurde, o& Y esprit ne peut vivre..A-ce terme, dit-on, la phi+
losophie est arrivée de nos jours en Allemagne. Aprés avoir nié ta foi,
la Taisen-en éstvenue jusqu'h: se-nier elle-méme' et-conclure'sayam-
ment, méthediquement au-néant et ) Vabsurde.: Kt; comme eet anéan~
ET L7AVENIR DE LA RBILOSOPRIE CHRETIENNE 407
lissement explicite répogme 2 nos intelligences francaises, comme
dies n'ont: pas reea la force funeste-de se’ mouvoir et de respirer;
méme wn instant; dans le vide,:1! y a 2 leur usage: une autre sorte
d’anéantissement; ‘lanéantissement implicite que nous avons déja
nommé Vindifférehce en matiére raisonnable.:La philosophie: avait
prétenda 4 la souveraineté exclusive; ‘par un juste chdtiment elle-a
perda jusqu’a son autoritd légitime. Ga ‘donc -voit-on' maintenant un
maitre et des disciples; et combien compte-t-on d’espnits qui songrnt
ase donner une doctrine philosophique? ve
Aussi beaucoup de: gens sen vont-ils répétant :‘La philosophie est
morte, c'est bien fait, tant mieux. Ils ne voient donc pas que, quand’
la philosophie est morte, |’esprit humain est découronné? + a
Sachons mieux sentir nds maux et travaillons a ‘les.guérir..Non, la
philosophie n’est pas'morte et ne doit pas mozurir; elle sommeille,
elle-se ranimera. Le développement de l’errenr-appelle le développe-
ment: de ‘la vérité; c’est ta lo1-de ce combat immortel da bien et du
mal qui s’agrandil en se prolongeant et que rien ne peut terminer
sur'la terre. Si done fe pén! de-notre époque, c’est la ruine; non pas
de tel ou tel systéme, mais de ja raison méme tsolée et divisée, quelle
est sa vocation intellectuelle, sinon le libre retour vers.la for de ta
raison tout entiére, la protection de la raison par la foi et leur ae-
cord plus intime et plus vaste que jamais? La foi fut au moyen age le
point de départ et le berceau de la raison, elle en doit ue le bat et le
port a -notre époque.
Vienne done le moment ot Ja philosophie sirpseune: et surtout la
plitosophie francaise s’urientera vers ce but et vers ce part. Qu’elle
ne s‘arréte pas en route, qu'elle ne se conlente pas d’étre seulement
spwitualiste, quelle redevienne enfin plemement chrétienne. Alors
élevée, élargie, vivilide par le souffle religieux, elle reprendra sa
puissance. Elle ne deseendra plus au rang d’étude purement spéeiale,
elle ne sera plus relégaée parmi les branches mortes, ou tout av
moins superflues de Ja liltérature. Elle reparaitra ce qu'elle doit étre
le principe actif et vivant, le centre commun des mtelligences. Assez
et trop longtemps. la philosophie.a considéré homme comme s'il
était renfermé en lui-méme: et sans communication avec le dehors;
il faut enfin qu’elle.le-contemple en face de la nature, au sein de
lbamanité. Voila dans. quel sens eile peut aujourd hui se développer
et grandir. Synthase confuse de‘tontes les connaissances & leur portant
de'départ, elle-tendra & créer au terme leur synthése rationnelle,
ele: sera leur point de rencontre et lene frien, elle fondera 7 science
comparée. a
Alors se: formerait ‘entre tous: les ordres de la pensée celle har-
monie idéale, ce concert sublime, réve des beaux génies,'tendance
168 LE P. GRATRY ET L'AVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE.
spontancée des grands siécles, ambition supréme de l’esprit humain.
Alors Dieu apparaitrait plus visible dans la magnifique unité de son
ceuvre, on verrait toutes les routes du génie de l'homme monter jus-
qua son auteur, et la parole prophétique, prononcée au début de notre
age par yn intrépide chrétien, serait accomplie : Nous touchonss a la
plus gratide jles: sbchuce rdligieuseg! .
« Nous touchons & la plus grande des époques cei, écrivait
il y a quarante ans M. de Maistre, ou tout homme est tenu d’apporter,
s'il en a la force, une pierre & |!’ édifice auguste dont les plans sont visi-
blement arrétés. Comme au temps ot les populations tout entiéres,
ou les générations successives, travaillaient de concert 4 batir leurs
cathédrales, maintenant les petits et les grands, les forts et les faibles,
les vieux et les jeunes, sont appelés a devenir ensemble les ouvriers
du temple intellectuel. Chaque esprit, chaque science, doit aujourd’hui
la dime 4 la religion. La médiocrité des talents ne doit effrayer per-
sonne. L’indigent qui oe seme dans son étroit jardin que la menthe,
Caneth et le cumin‘, peut élever avec confiance la premiére tige vers
le ciel, sir d’étre agréé autant que l’homme opulent, qui, du milieu
de ses vastes campagnes, verse & flots dans les parvis du temple la
putasance du froment et le sang de la vigne*.
Vicomte pe Meacx.
{ Math., xxm, 23.
* Ps. civ, 16, Isaie, in, 4, Du Pape, préface.
ee ree i
t
LA LEGENDE-CELTIQUE . .
HERVE
a
.- ’ ; ie xeacwacd
aeathonprtmmntiell pret: , =
A LA MEMOIRE DE M. AUGUSTIN THIERKY
' 4
- Je me promenais un jour 4 la campagne, un livre fa main. C’était
dans un canton de ce pays of la Fontaine dit que le destin udresse
les gens quand il veut qu'on enrage. Le destin ne m’avait pourtant
point envoyé la pour me faire enrager : je trouvais au contraire dans
les sites charmants qui s’offraient de toutes parts & ma vue, et dans la
population originale qui m’entourait, mille raisons de ne. point parta-
ger le sentiment du morose coateur de-fables. Un paysan m’acrosta
de cette fagon 4 la fots familiére et respectueuse ordinaire 4 ceux du
pays, et, indiquant du doigt mon livre:
« Crest la Vie des Saints, me dit-il, que vous lisez 1a? »
Un peu surpris de l’apostrophe que ne motivait d’ailleurs nullement
ma lecture, je demeurai silencieux, réfléchissant & cette opinion des
paysans bretons selon lesquels la Vie des Saints est la lecture habi-
tuelle de quiconque sait lire; et, comme mon interlocuteur réitérait sa
demande:
« Mais oui, lui répondis-je pour entrer dans ses idées, il est quel-
quefois question des saints dans ce livre.
— Et quel est celui dont vous lisiez la vie? » continua-t-il obstiné-
ment.
Je lui citai au hasard le nom d’un saint quelconque, et je crus avoir
contenté sa curiosité, mais je n’avais pas satisfait sa foi.
« Eta quoi est-il bon? » me demanda-t-il.
Pour le coup, je restai court. Que répondre en eflet &4 un homme
qui jugeait les saints par leur utilité pratique?. Je pms un faux
fuyant : « Et votre patron lui-méme, repris-je, quelle maladie guérit-1l ?
4410 LA LEGENDE CELTIQUE.
—- Oh! un grand nowbre, me dit-4, et-aussi bien celle des hommes.
que celle des bétes. Quoiqu’'ll n’ait été durant sa vie qu'un pauvre
chanteur aveugie, Ha une belle place dans Je paradis, je vous ausute.
Le jour od i! entra au ciel, le ciel fut tout Wluming. »
- Etil se mit 4 me ebanter,-en Vaecom pagaant de commentaires, la
légende'du ‘patron ide sa paroisse. - ;
Je la connaissais déja par des documents lating et francais publiés;.
mais je fus bien aise de la recueillir retrempée a la source vive de fai
trailition populaire. C’est a l’aide de cette derniére source et de la tra-.
dition écrate que j'ai reconstitué le récit qu’on va lire. Il offre, si je ne
me trompe, ube page assez intéressaote de l'histoire de la civilisation
chrétienne en Armorique, au sixiénse siécle; ainsi l'avait jagé le grand:
historien, mon maitre et mon ami, a la mémoire duquel je le dédie.
La vérité morale y brille & travers la légende comme une lumiére 4.
travers un voile '.
C était l'usage des rois franks d'avoir 2 leur cour an grand nombre
de poétes et de musieiens; ils les faisaicnt souvent venir des pays
étrangers, el prenaient un plaisir mélé d’orgueil barbare a les enten-
dre chanter en Jeur honneur des vers qu'ils ne comprengient pas tou-
jours. On voyait autour d’eux des Itahiens, des Grecs méme, et jus-
qu’a des Bretuns qui, unissaot leurs voix discordaptes.4-celles des
chanteurs de race germamigue, flatiaient. & qui mieux mieux Jes
oreilles peu difficiles des princes mérovingiens., Agcueilli dans leur
palais, aprés avoir été chassé de son pays par les Lombards, J'italien
Fortunat nous a conservé le souvenir de ces. concerts étranges od, la
lyre & la main, il faisait sq partie tandis que « le Barbave; dit-il,-jouait
de la harpe, le- Gree de !’instrument d’Homére et le Breton.de la Tote
celtique. »
La rote avait le méme destin que la lyre; ele cherchait en Gaule.un
asile contre les envahisseurs de lite de Sire lagan. dont on pouvait dire
avec aulant de vérilé que le poéte italien des conquéramts de son
pays: qu’ils ne faisaient aucune différence entre le cri de Il’oie .et
-4 La rédaction la plus ancienne de cette légende, écrite six cents ans aprés la
mort de saint Hervé, qu’on place au 22 juin de l’anné 568, existe 4 la Biblio—
théeque impériale, dans le portefeuille des Blancs-Manteaux, n° 38, p. 851: les
deux plus modernes sont, l'une du P. Albert le Grand, qui a pris pour modéle
Jacques de Voragine; l'autre de Dom Lobineau qui est tombé dans l’excés con-
traire.
HERWE. - iit
le chant: Surergne: 128 rows. anengene iene se ‘Paquaient d' avoir plus
de godt. ..
Parmi les Bretons réfugiés prés d'eux; et qui contineaient a jouer
en Gaule a peu prés leméme rdle:que dans les demoures de leurs chefs
nationaux, i y: avait up jeune ‘homme qu'on appetlait Hyvarnion. Ce
nom, qui témoignait de la droiture de son jugement, lai avait été donad
dans son pays 4 l’oceasion que voici: Il était a l’école o& on-ne |'appe-
lait que le petit: savant, et il avait: pour maitre un des sages. de ta
nation bretonne, a la fois moine et barde, nommé Kadek, maintenant
connu en Armorique sous l'appellation de saint Cado, Ge successeur
des derniers rhéteurs latins d’Albion enseignait aux jeunes inselaires
de la fin du cinquiéme siécle la grammaire, la rhétorique, la philo-
sophie, ia poésie et la musique, mélant, 4 ce qu’il-parait, les méthodes
denseignement transmises par |’antiquité classique aux traditions
des anciens druides. Or le maitre disputait un jour a la maniére de’
ces derniers avec son petit écolier, et Je sujet de la dispute était
celui-ci: « Quelles sont les dix-huit plus belles vertus morales? »
Kadok en indiqua dix-huit, mais il omit a dessein les principales, vou-
lant laisser & son éléve le plaisir de les trouver lui-méme.
« Pour moi, dit I'écolier, je crois qu'il posséde Jes dix-huit vertus
par exee!lence,
« Celui gui est fort dans les tribulations et dans les épreuves ;
« Doux au milieu de la souffrance ;
« Energaque dans |’exécution ;
a Modeste dans la gloire et la prospérité ;
« Humble dans sa conduite;
« Persévérant dans ses bonnes résolutions ;
.« Opinidtre dans le travail et les difficultés ;
«A vide:de s‘instruire ;
« Généreux en paroles, en eflets, en pensdes ; ;
« Conciliateur dans les querelles ;
a Gracieax dans ses maniéres et affable dans sa maison ;
« En bonne intelligence avec ses voisins ;
« Chaste de corps comme d’esprit;
a Equitable ea paroles et en actions ;
« Régié dans ses moeurs ;
« Mais, par-dessus tout, charitable envers les pauvres et les affligés.
— A toi le prix! s’écria Kadok, tu as mieux parle que moi.
— Non pas, repartit le petit savant, non pas; j’at voulu l’emporter
sur toi, et toi, tu as ia preuve d humilité, tu es donc le plus sage, et
c'est 4 toi la palme'.
1 Myvyrian archatology of Wales, v. 11, p. 4.
442 LA LEGENDE CELTICUE.
Ce jugement dquitable porta bonheur au jeane écolier. Il lui valut le
beau-nom sous lequel on le désigna depuis, et sous lequel nous Je pré-
sentent les légendes armoricaines.
Une fois passé sur'te continent, Hyvarnion ne fat plas qu’un sow-
venir vague dans les souvenirs des insulaires. Ses compatriotes ne
surent plus grand'chose de son histoire; on pourrait méme croire
guils Vavaient oubliée si un poéte cambrién ne Tui avait consacré
trois vers rappelant les paroles memorables des grands hommes de sa
nation:
« As-to emtendu, dit-il, ce que chantait le petit savant assis & table
avec les bardes?
« L’homme au coeur pur a le front joyeux. »
La table dont il est ici question est celle du roi frank Childebert.
Hyvarnion sy assit pendant quatre années, probablement de l'an 513
i Van 547. Aa milieu des débauches et des scandales de cette cour
barbare, il parut calme et serein du conscience et de visage, et, comme
}’enfant. dans la fourndise, il chanta. Ses chants et ses vers le rendirent
agréable au roi, dit un hagiographe qui prétend charitablement que le
barde « mérila encore plus |’estime du roi par ses vertus que par ses
talents.» Quoi qu'il en soit de |’estime de l’assassin des fils de Clodo-
mir pour les vertus de son poéte de cour, Childebert se montra aussi
généreux envers |ui que l’étaient tes chefs insulaires envers leurs
bardes domestiques. Mais ni les étoffes précieuses, ni lor, ni la cer-
voise, ces trois dons les plus chers aux bardes, ne purent fixer & la
cour de Paris le jeune homme aux yeux duquel la pureté de l’esprit
et du corps, la régle des mceurs, la justice, étaient les plus belles
vertus.
Sous prétexte de retourner dans son pays, ou une victoire éclatante
et décisive d’Arthur sur les Saxons ramenait la sécurité, il demanda
au rot la permission de le quitter. I] partit comblé de présents, por-
leur méme, assure-t-on, d'une lettre pour le Kon-Mor ou grand chef qui
gouvernait l’Armorique au nom de Childebert, par laquelle le roi or-
donnait de mettre un navire au service du barde breton.
Hyvarnion était depuis trois jours a la cour de !’officier frank, et le
navire qui devait le reconduire dans |’ile de Bretagne s’apprétait a
mettre 4 la voile quand trois songes, suite d'une rencontre qu'il avait
faite probablement dés son arrivée en Armorique, l’empéchérent de
sembarquer. Une jeune fille du pays, aussi remarquable par sa beauté
que par son talent pour la poésie et la musique, se montra & lui pen-
dant son sommeil : assise au bord d’une fontaine, elle chantait d’une
voix si douce, que son cceur en fut pénétré. Un peu troublé a son
réveil, il chassa ce dangereux et trop charmant souvenir, mais la
nuit suivante la méme jeune fille, plus belle encore, si c’est possible,
\: 10: HERRE, ‘ 4113
et chantant encore mieux:que a .veille, Jui apparut une. seconde fois.
« Alors, ditun auteur, il craignit sérieusement qu’il o’y edt la-quelque
« astuce et malice de l’esprit de fornication, » et, la nuit venue, il pria
le Seigneur de le délivrer de ce songe si. ne venait pas de lui: ¢ SI au
contraire,c/est yous qui me l’envoyez, ditnil, faites-moi connatire clai-
rement ce que vous voulez que je fasse. »
. Et il se mit au lit. Maig voila qu’a peine endormi jl.eut un troj-
siéme songe. Il vit entrer dans ga chambre. un jeune homme environné
de lumiére qui lui parla ainsi: « Ne craignez pas de prendre pow
femme celle que vous.avez vue assise.qu bord de la fontaine, et que
vous y reverrez encore. Comme vous, elle est chaste et pare, e
Dieu bénira votre amour.», ....,.. ae .
_Liolfcjer frank, a qui, le -barde. raconta:son réye voulut sans déute
ttre.agréable.au recommendé du. roi, el se ebargea de réaliser la pyé-
diction, II proposa, dogc au jeune homme une partie de chasse ow il
devait, disait-il, lui faire. rencontrer certain liévre merveilleux appelé
le liéure d'argent, mais dans le deasein secret de lui ménager ane en-
-‘Arevue avec la jeune fille du songe. Son espoir ‘ne fut pas trompé.
Comme ils entraient dags Ja forét o& gitaitle prétendu lidvre d'argent,
ils entendirent ane voix qui chantait au loin. Le jeune homme tres-
saillit, et retint son cheval par la bride: « J’entends, dit-il, chanter Ja
VOIX que j entendis la nuit derniére. »
Sans lui répondre, l’officier royal.se dirigea vers le point de la forét
dou pariait la voix, et, suivant un sentier qui serpentait le long d'un
ruisseau, ils arrivérent @ une source prés de laquelle une jeune fille
s oceupait 8 cueillir des simples.
« La jeune fille était prés de la fontaine, dit un poéte; sa robe était
blanche et rose son visage.
« 8i blanche sa robe, si rose son visage, qu'elle semblait une fleur
d’églanine sortant de la neige.
« Etelle ne faisait que chanter: Quoiqae je ne sois, hélas! qu’une
pauvre itis du bord de l’eau, c’est moi qu'on nomme la Petite Reine.
« Le seigneur comte dit 4 la jeune fille en s’approchant: — Je te
salue, petite Reine de la Fontaine. Comme tu chantes gaiement et
comme tu es blanche!
« Comme tu es blanche et comme tu chantes gaiement! quelles
fleurs cueilles-tu donc lx? :
« — Je ne suis pas blanche, je ne chante pas gaiement, ce ne sont
pas dés fleurs que je cueille;
« Ce ne sont pas des fleurs que je cueille, mais dewx ou trois espéces
de plantes salutaires : | ?
« Lune est bonne pour les gens tristes; pour les aveugles l’autre
Jssvier 4853. 8
114, LA LEGENDE CELTIQUE.
est bonne; el, st if puis trouver la troisiéme, celle-la guérit de Fe,
mort.
xi — Patite , reine je ven supplie, danne- -moi Ja premiére de ces
plantes.
«— Sauf, voire grace, Seigneur, je ne la donnerai qu’ celui que
j’épouserai,
« — Tu l’as donnée! donne-la donc, s’écria I officier royal; ta.’ as
donnée & ce jeune homme qui est justement venu ici pour te de-
mander en’ mariage. »
Et la petite Reine de la Fontaine donna au barde, en gage de sa
foi, la plante qui produit la gaieté'.
‘Sil‘on en croit la légende, c est méme dans cetle bonne pensée que
Rivanone, comme elle !’appelle, serait allée 4 la fontaine, car elle avait
fait un réve, elle aussi, Ja nuit précédente, un réve tout semblable
4 celui du barde: elle l'avoua elle méme ; et, quand elle ne |'edt pas
avoué, on le devinerailt: « Ceux qui aiment n’ont-ils pas des songes? »
An, qui amant, ipsi sibi somnia fingunt? Voyant donc la une preuave
certaine de la volonté du ciel, le comte frank fit venir le frére de Ri-
vanone, chef armoricain dans le manoir duquel la jeune fille vivair
depuis la mort de son péreet de sa mére, et, aprés lui avoir raconté
ce qui s élail passé, it lui demanda sa sceur en mariage pour le fa-.
vori du roi.
Ainsi fut conelue ¢ette union si bien assortie, et les noces furent cé--
lébrées b la cour méme du comte frank.
La tradition les a décrites d’une maniére presque épique. Les petits
comme les grands, les pauvres aussi bien que les riches, fureat con-
viés 4 la féte; gens d’église et gens de guerre, gens de justice comme
gens de rien, y arrivérent de tous cétés. Ni le vin ni l’hydromel, versés
par tonneaux, ne manquérent aux convives. Deux cents porcs furent im-
molés et deux cents taureaux gras, deux cents génisses et cent che-
vreuils, deux cents buffles, cent noirs, cent blancs, et leurs peaux
partagées entre les invités. Cent robes de laines blanches furent dow-
nées aux prétres, cent colliers d'or aux guerriers vaillants, des man-
teaux bleus sans nombre aux dames. Les pauvres eurent aussi leur
part ; il y eut pour eux cent habits neufs ; on ne pouvait moins bien les.
traiter au mariage d’un poéte qui placait les devoirs envers eux a la
téte des plus belles vertus. Mais, afin de l’honorer dignement. lui-
méme, afin de féter comme il convenait |’union de la muse armori-
caine avec le génie des bardes insulaires, cent musiciens ne parurent
pas de trop, cent musiciens qui du haut de leurs siéges jouérent dans
‘ Le texte breton de la légende en vers de saint Hervé paraftra dans la cin
quitme édition du Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretague.
' HERVE. | 145
la cour da comte pendatit’ qainze jours’ Pour achever' cette description
par un trait destiné & mettre le comble & la gloire des deux époux, on’
assure'que fe réi’ ies’ bardes' «du sixiéme siecle, que le dernier des
druides, que le fameux Merzin enfin célébra le mariage. eae
Quoi qu'il en soit d‘an hotineur’ qu’ane autie traditiod populaire
parait revendiquer avec plus de raison pour les héros d'une autre
légende da méme siécte, la noce une fois finie, ta nouvelle‘ mariée,
accompagnée par une stite nombreuse, fut reconduite avec'son époux
au manoir de son frére; et, si les coutumes armoricaines de'nos jours
existaient déja 4 cette époque, les ménétriers de la noce firent entén-
dre sur son passage un air tendre et mélancolique,’ nommé lair du
soir de la féte, qui améne toujours des larmes ap bord de la paupiére
de la ‘nouvelle mariée: : : —
« Que Dieu console lé cceur inconsolé, le cceur de la jeune fille dans
cetle premiére nuit des noces! ‘» :
On rapporte que Rivanone répandit aussi quelques larmes 4 travers
sa joie. Ne disait-elle pas pour jamais adieu 4 ses douces et naives
crosances de jeune fille qui s’envolaient? a sa chére fontaine au bord
de laquelle les fées, ses compagnes, dansaient la nuit en robes blan-
ches, avec des fleurs dans les cheveux, en l’honneur de la nouvelle
lane ? 4 ces danses gracieuses qu’elle menait peut-étre elle-méme et 4
ses chansons dans les bois? & ses plantes salutaires moins brillantes,
mais plus utiles et plus durables que les flears? & !’herbe qui produit
onion des cceurs et donne la joie, quand, trempée dans l'eau des fon-
laines par une vierge, elle a été secoude sur le front de "homme qu’elle
veut prendre pour époux ? & Vherbe d'or qui répand la lumiére et qui,
en ouvrant les yenx du corps et de l’espril. ouvre V’intelligence aux
choses de l’avenir? enfin ne devait-elle pas renoncer 4 chercher la
plante appelée l’herbe de la mort, qu’on edt mieux nommeée Vherbe de
la vie, parce qu’on ne mourait pas quand une fois on I’avait trouvée?
Mais non! « Que Dien console le coeur inconsolé, le coeur de fa
jeune fille, la premiére nuit de ses noces! » La source de la fontaine
ne cessera pas de couler; les apparitions charmantes ne déserteront
pas ses bords; on y verra toujours la nuit glisser une ombre lumineuse
dont la lune ne sera plus qu’une imparfaite image. l’ombre de cette
vierge immaculée que les Druides semblent avoir prophétisée en Ini
élevant un autel sous le nom de la Vierye mére, et les blanches fées
d’Armorique, moins blanches et moins pures qu'elle, s’inclimant devant
lear patronne, chanteront : Ave, Maria!
Aucune plante aussi ne se flétrira, ni la verveine qui donne la joie;
car c'est du pied de la croix de Jésus-Christ qu'elle poussera désormais;
c'est a lui qu’clle devra sa vertu, et elle s’appellera Il’herbe dela croiz;
ni le sélage qui donne la lumiére, car c’est 2 !’auréole des saints qu'il
j
416 LA LEGENDE GELTIOUE.
empruntera ses rayons, et, pout le découvrir; il faudra étre un saint ;
ni surtout I'herbe de la vie, car il l'a découverte, il‘ l'a léguée-a ses
disciples, celui quia dit: « Je suis la vie. Quiconque- roll en moi ne
meurt pas. »
Et, pas plus que la source vive qui nourrit les fetes des prés ne
tarira l’inspiration qui entretient les produits de l’esprit : lesprit:- ne
sera point étouffé, il sera purifié ; et,un moment courbée sous les re-
grets, comme une rose sous la plaie, la muse druidique transformée
se relévera chrétienne.
Rivanone aussi se releva : « Dieu avait consolé le coeur inconsela-
ble, le coeur de la jeune fille, la premiére nuit dé ses noces. »
it
Dieu console a sa maniére : Il bénit de méme. Trois ans aprés leur
mariage, Rivanone et Hyvarnion bercaient un enfant qui pleuralt et
qu ils s’efforcaient d’endormir par leurs chansons. Or cet enfant était
aveugle; et, en mémoire de leur chagrin, ils l'avaient nommé Huervé,
ou Hervé, c’est-a-dire amer on amertume.
Mais, si sa mére n’essaya pas sur ses yeux la vertu mieux appréciée
de Vherbe qui devait guérir les aveugles, si elle demanda 4 sa foi de
chrétienne des remédes plus srs pour éclairer son fils, elle retrouva
du moins, au pied de la croix, I'herbe qui adoucit |’amertume, et sdn
mari lui-méme se rappela sans doute ce qu'il disait dans son enfance,
que V’une des plus belles vertus est la force dans les épreuves et tes
tribulations.
Deux ans aprés, cette force était encore plus nécessaire autour du
berceau de l’aveugle ; une senle main le bercait, une seule voix y chan-
lait : l'autre voix chantail dans le ciel. Le pére avait deja trouvé la vraie
plante qui donne la vie.
Avec la mort, la misére entra dans la maison du barde, misére d’au-
(ant plus cruelle, qu’on n’y avait jamais connu que la prospérité. C'est
toujours ainsi qu’elle entre chez ceux qui vivent de la poésie. Heureu-
sement la Providence est une voisine plus charitable que la fourmi de
la fable. Elle ne manqua pas 4 la veuve du barde ami‘des pauvres et
des affligés. Ce ne fut ni du palais du comte Frank, indifférent désor-
mais au malheur d’une famille que son maitre avait oubliée, ni du
manoir du frére de Rivanone, qu’elle ne charmait plus de ses chants,
que lui vint l’assistance. Elle tui vint de ce berceau mouillé de plears
ot dormait un panvre orphetin. C’est toujours d@’un berceau que Dieu
fait sortir le salut.
/HEBVE. 117
« Un jour l'orphelan disait a sa. mére malade, en Ja serrant dans ses
petits bras : « Ma chére petite mére, si vous m’aimez, vous me lais-
serez aller a Véglise;
« Car voila que j'ai sept ans accomplis, et a Véglise j je ne suis pas
eacore allé.
.« — Hélas! mon cher enfant, je ne puis vous ‘y conduire, quand je
suis sur mon lit malade; __ .
« Quand je suis malade d'une inaladie qui dure depuis si longtemps,
que je serai forcée d’aller demander |’aumdne. |
« — Demander |’auméne, ma mére, vous n’irez point; j’irai pour
vous, si vous le permettez.
« Jirai avec quelqu’'un qui me conduira, et en marchant je chan-
teral;
« Je chanterai vos beaux cantiques, et les coeurs seront attendris. »
« Et il partit afin de chercher 4 manger pour sa mére, qui ne pouvait
pas marcher.
« Or il edt été dur, le coeur qui n’edt point été ému sur le chemin
de l’Eglise, quel qu’il fat,
« En voyant le petit aveugle de sept ans sans autre guide que son
ehien blanc.
« En l’entendant chanter, grelottant, battu par le vent et par la pluie,
sans chaussures 4 ses petits pieds, et ses dents claquant par le froid.»
C’était la féte de tous les Saints, comme Je remarque la légende ; la
féte des Morts la suit, et se prolonge durant la seconde nuit de ce mois
que les Bretons ont nommeé le mois noir. Aprés avoir fété les Bienheu-
reux, chacun vient prier dans le cimetiére sur la tombe de ses parents,
remplir d’eau bénite le creux de leur pierre, ou, selon les localilés, y
faire des libations de lait. On dit que cette nuit les Ames du Purgatoire
‘volent dans l’air aussi pressées que les herbes dans la prairie, qu’elles
tourbillonnent avec les feuilles que le vent roule dans les campagnes,
et que leurs voix se.mélent aux soupirs de la nature en deuil. Or, vers
minuil, ces voix confuses deviennent de plus en plus distinctes, et, a
la porte de chaque chaumiére, on entend ce cantique lugubre :
« Au nom du Pére, du Fils et du Saint-Esprit, salut en vous, gens
de cette maison, nous venons vous demander des priéres.
« Bonnes gens, ne soyez pas surpris Si nous sommes venus 4 votre
porte ; c’est Jésus qui nous envoie pour vous éveiller si vous dormez.
« Sil est encore de la me dans le monde, au nom de Dieu, secou-
rez-nous.
a Fréres, ‘parents, amis, au nom de Dieu, écoutez-nous ; au nom de
Dieu, priez, priez; car les enfants ne prient pas. Ceux que nous avons
nourris nous ont depuis longtemps oubliés ; ceux que nous avons aimés
nous ont sans pitié délaissés. »
“448 LA LEGRYNE.CELTIQUE.
_ .Pawvrea Ames, en-peine, elles ausel, .errantes comme.ceHedes madrts,
ides.bandes.de chanteurs.mendianta,s en.vont par. ies bess et lea grees,
_ag son dés.glas fundbres, prétant ainsi Jours voix aux. cea de
Jautre monde...: eee eee ee ee ee Maybe 4 Fa
. L’orphelin avengle, qui du lit de sa mére soalade vanail a’ aller Ses:
nouiller. gur la couche de sen pere mori, commenca:dang leur compa-
-gnie son apprentissage.de- chanteur, ct.s'tl fallait croire, comme oa.le
prétend, que le Ghant das das, tal qu'il. nous: est patvenu, fal.compasé
‘par un pieus. chanieuy aveugia, sous Finspixation: de son ipére.:qu ‘il
anyait délived de pine eh a serail Hervé, et mapesont elias
nian. , i oe eee Oe ee af a Dog ae
_.L'jmaprassion, ae de saint,. enfant produiait aur les hommes de son
temps.a plus de.fondament; elle a laissé des traces dans |'inmaginason
populajre, qua l'aitraduite en pécata fawehents : bn teen
« Le soir des Morts, bien avant dans Ja nuit, penn revenait :Vers
‘saimere, apres 62 fquendes. 1 tv a igite argh
« Etil était bien fatigué,, st: faugué, qu it ne caareil tenir: ~ §@S
pieds, tamtila.rquig tail ghissanie sous a: pluie glacée; L
oy $i fatigué.qu’H temba sur la bouche, et sa:banche vomit da: sang,
a sang avec des dents brisées. » both owe
-Or.les dealg brisées del'yafant ne doneerent pas saissance 4. des
piviaes furieux, covame eelles-du dragan de la Ralile; elles se ohag-
erent en diamants qui. brillérent av lpin- dans-.la nuit.
Tel est le:langage.de la tadatiun; .pauvail-elle mieux peindae. des
“ghaets arrachés parja dowleur.au fils d’'Hyvarnion, ces chants dune
muse chrétieape qui éclairaiont des tduébres aon moles Spaeere que
celles de la nuit des Morts? HE ge A cate fy lea |
..Mais.ceg téndbres\ne' devaigns pas, se. diasiper.. instantanément; la
résistance opposée au christianisme par 1eq rostesidu paganiame arang—
FACAAW TN e8h, pas. moins nellement Andiqueée. dans: les: souvenirs kratli-
Aioanels que laction et llinduenoe du petit chanteunehrétien.: 1: -:
Comme. il pasaait par-le-carrafqur dan village dent les habitants ont
conservé jusqu’a ce jour l’injurieux sobriquet de.paganis, clest-ardire
paiens, il tomha au milieu d’une ronde de petits paysans, lesquels,
interrompant leur danse, se mirent & le poursuivre de huées et & lui
jeter de la boue en criant : « Oi tds-tu, aveugle, aveugle! ou vas-tu,
braillard d'aveugle ? »
11-1: JO, ¥als hore. de ce canon, puisguil-saifamt, répandit, Harvés mais
iMaudite,- sit Ja,, raga, dont vous; SOrHez..> Ey, ea, edfel les, pais m0-
gpeurs, frappes davatheme,.s¢, remirent a, danger, evgls, dansenmt,
Ait-om, jusqwa, la fin, dy, monda sang, saiseposer jampis.et.aane jameis
Brandy, iapennh nem blab Wes.aces.génien qaine quiadonsien ten Asmo-
ricains, et dont les paygans.brpians craignant, encore Ja pulssanne..
HBAVE, - 419
- ba-natare elleméme; cette grande divinité celtique, ‘se mit de parti
ae Génies contre Hervé. Tandis que:la more du-saint, an )envoyant
préeber | ‘Evangile, pouvait dire avee:l’Egtise: « Qu'ils sont beaux, les
pieds de celui qu’on voit venir du haut des montagnes; » la’ terre -de
-gramt ow il marehait, refasant de le porter, déchirait ses pieds Aus,
«et personne, ‘dit la complainte;. personne w’essuyart Je sang de sus
blessures, que son chien blanc avec sa langue; eelui-la aul lavait- les
‘pieds ‘du saint: et les réchauffait de ‘son haleine. » .
Or, camme 11 avait maudit les esprits mogueurs, le saint : maudit
aussi le-sol de. pierre qui voulait arré4er.sa marehe, et il-le- rendit plus
dur que le fer ; puis, sortant, selon sa promesse, d’ un canton dotit'fes
rochers étaient dels, assure la Iégende, que « fér ni a¢ier n'y a jarnais
pa mordre , » c'ést-a-dive dont les habitants étaient'des barbares ‘ob-
stinés et ancomng ve ib -revnet Lise a la sainte. qui r ovum ot Tha
-spirait.: ' outa:
« Ma mere, voila on ou Sut ans que je-eours. co pays, el jen's
tien pu gagner sur des eosurs durs et cruels. ‘
a Je voudrais étre:en.un hieu solitaire: ot: jé-n iealiale que
ehantor ; oi je n’entendrais, chaque jour, ma mere; ique les lodanges
de Dieu.
‘« — Mon fits, voas voulez.étre dlere pour prene pittte lhe’ tard.
Dieu soit loué ! It me sera doux de vous entendre dire ta‘tiesse.' :
«— Ce n’est pas, ina mére, pour tre prétre; Hélat de prétre est an
‘grand fardeau, et it effraye man faible esprit : outre ta charge-de mon
“Ame, j'werats celle des auttes ames; j'aime mieux yivre au fond des
bois toma ma vie ‘avec tes ‘moines, et ene inatrant ee eux 4 servr
et pour le faire servir. »
.Rivamone se rendit aa veeax de son’ Als: i baie qu’dlle lui abibiai
peur retraite -étail habité par un de'ses onoles.: Hervé .l’ala trouver,
dandis qu’ elle-méine allait demander asite & quelques: pieuses fies qui
vivaient en communaald dans.un autre endroit solitaire, ‘n’ayant de
rappert avéc le monde que par ‘les nate et les: jafirwses mie elles
-élaient la providence: : i. a a ie
.” TT an “tl. at : y 7 "at rou f t , f Toaws ’ ate a es
oe, ! ' ' . F ‘
ee oe fu. y ad t te t i t ' ‘ at the g
West eo + te ae = ine ape 09 he an ch > apes ts _
civt$Une’ aréianne ballade 'bretotine sepneachia's un shapteden pardorant
“Ses edinpagnes d’Armorique avant’ f'aube du jour, en: ‘compagitie’ d'un
driew udir.' Je ne:sais quelle voix chrétientie l'apustrophe: -& Ob aRéz-
gous, si-matin, dvet votre chiew Heir? 4 ‘Je viens: defaite és‘ ¥e-
“ehefches’ pour trouver: Veuf rouge, Vosuf rotige Lodged aah de mer,
au bord ditrivage; dung le‘erenx du rocher.»
429 LA LEGENDE CELTIQUE.
‘Recherches vaines! Cet ceuf, symbole sacré pour les anciens prétres
Gaulois et pour d’autres culles paiens, avait été -derasé avec le ser-
pent des Druides : Je jour allait paraitre et faire foir le magicien, les
téndbres et le chien noir. Quand Hervé, au contraire, guidé ‘par son
chien blanc, se mit en route pour Permitage de son oncle, les der-
ni¢res ombres de la nuit avaient disparu : c’était Paurore, et # devait
trouver & Vécole chrétienne de plus précieux talismans que Voeaf du
serpent druidique.
« Saint Hervé, allant & l’école, le soleil entowrait:son front d’un
cercle de lumiéres; des colombes chantaient sur sa route, et son chien
blane jappait de joie.
« Arrivé a la porte de Vermitage, le chien jappa de plus en’ plus
fort, si bien que l’ermite, l’entendant, sortit pour recevoir fe fils de‘ sa
niéce.
« — Que Dieu bénisse |’orphelin qui vient de bon coeur 2 mon école,
qui vient me trouver pour étre fait clerc; 6 ton earaat, que ta che-
velure soit bénie!! »
-Le grand oncle d’Hervé se nommait Gurfoed; comme tant daatres
solitaires, il élevait les enfants d’Armorique. Parmi les grammairiens
qu'il leur faisait apprendre par cosur, les écrivains eeclésiastiques
indiquent Martianus Capella, l’'auteur des Noces de Mercure et de la
Philologie, dont ils font un moine, et parmi les objets de l’ enseigne-
ment, ils indiquent tout spécialement la poéste et Je chant : la nvust-
que tenait une place assez grande dans les écoles et les gotits de cet
4ge pour qu'un synode, assemblé 4 Vannes au milieu du sixtéme sié-
_ Cle, crit devoir appeler sur ce point l'attention des évéques armori-
cains, et rédigeat un article sur la nécessitéjd’adopter, pour toute la
province, l’uniformité du chant. En !’introduisant dans les cérémo-
nies chrétiennes, et en lui donnant place dans Je cheeur méme: du
temple, VEghise avait montré d’ailleurs l’estime qu’elle avait: pour
cet art. Hervé s’y perfectionna de plus en plus; il y devint méme telle-
ment habile, observent les hagiographes; « qu'il emportait le prix sur
tous ses condisciples. »
Aprés sept ans d’étude, passés loin de sa mére, il voulut la revoir
et puiser dans ses conseils une, nouvelle force et de nouvelles lu-
miéres. Selon Jes uns, Gurfoed le conduisit prés d’elle; selon Ia
légende populaire, elle vint elle-méme trouver son saad
Et elle disait en approchant :
« Je vois:une procession de moines qui s’avanee, et fentends la
voix de mon fils; il y en aurait mille chantaet que je: distinguerars
celle d’Hervé; je vois mon fils habillé de gris avec une corde de ‘crin
pour ceinture : « Dieu-soit avec vous, mon fils,'le clere ! »
i '
1 Mme Mgende bretomno de saint Hervé.) - °C ie ARE Roe BEEN
HERVE! 12
« — Dieu soit aveu vous, ma mitre’ bien-aimée ! Diew est bon! la
mére est fidéle &-son fils. Venir de si loin pour me voir npene vous’ ne
pouvez plus matcher |
« — Puisque je suis venue pour vous voir, mon fils, que se de-
mandez-vous ?
«— Je ne vous pane rien, tra mére, que la permission de rester
ich, de rester ici: pour prier Dieu jour et ‘nuit, afin que nous nous
voyions dans le paradis.
« — Au paradis ow aux environs nous fous eer mon fils, avec
aide de Dieu. Quaad jy ‘monterai, vous serez prévenu; Yous enten-
drez chanter les anges. »
« En effet, edntinue la Kgende francaise, le soir ot elle décéda et
le lendémain, fat vue par tous les: voisins une belle’ échelfe brillante
au-dessus de son oratoire, laquelle touchait d’un bout au ciel et par
tcelle descendaient et montaient les anges, ‘chantant des motets et can-
tiques trés-mélodieux. »
La pieuse femme-poéte, qui avait donné & Péglise un saint tel
qw Hervé, méritait bien que les anges de Dieu chantassent pour lui
fare fétea son heure dernwre. :
Hervé, conduit par Garfoed, arriva assez & temps prés | da lit de ga
mére mourante, sinon pour la voir (il ne devait la voir qu’au ciel), du
moins pour recevoir sa bénédiction, et méler ses cantiques 4 ceux des
piewses compagnes de Rivanone, véritables chceurs angéliques.
IV
\
Aprés la-mert de sa mére, Hervé regagna l’ermitage de son oncle;
tiais Garfoed, voulant vivre d’ane vie encore plus retirée, lui abandonna
sa demetre et s'enfonga dans la forét. Aidé par quelques homines pieux
qui, pour prier et travailler sous‘sa direction, avaient bati leurs caba-
nes autour de la sienne, le saint continua de tenir I’école de son pré-
uécesseur. Cette école prospéra; et chaque soir on en voyait sortir une
foule d’enfants venus chaque matin de tous les manoirs comme de
toutes les cliauinitres dalentour, fodle aussi bruyante, ‘dit dn poéte,
qu'un essaim d’abeilles sortant du creux d’un cliéne. Le maftre, étant
aveugle, ne pouvait pas leur enseigner lears tetires; mais il lear ap-
prenait-des cantiques, des maximes‘en‘vers, des aphorismes religieux
et moraux, sans oublier ces préceptes de pure civilité si néeessatres 4
des étres prossters; et; en exercant leut mémoire, # formait leur intelli-
gence et leur cesur;-il polissait lewrs meeurs sauvages; #l':s’efforenit
enfin d’en faire des hommes en ceurbant leur. nature mobile sous le
490 LA LEGENDE CELTIQUE.
frein de la:discipline. Les legons de la sagesse ne revétent:pas Wau-
tre forme aux temps héroiques; ta poésie et la musique, insépargbles
‘alors::une de l’aatre, ont toujours été regardées parlesanciens comme
-névéssdires & caltiver,.non-seulement pour Vagrément qu elles: pre-
curent, mais poar l'atilité, . l’iastraction, la civilisation des :massds.
Hervé, en les prenant pour base de son enseignement; suivail, sans
&en: douter, les couseis d’Aristote. On dit. qu’ Orphée civilisait aingi
les peuples par ses chants. Ceux d’Hésiode nous sont parvenss,: el news
offreat de précieux exemples de cette podsie didactique, la prémiére
ehez tous les peuples. Mais, s'il nous reste quelques. poémes. de samt
Hervé, ils sont en bien petit nombre; la plupart ont été compesés plutéht
diaprés.son esprit et ses régles que par lui-méme. On tei fait honneur
deteois aphorismes auiquels on donne son nem; quit de mouis portent
bien l’empreinte de la poésie enseignante des moines : ils roulent
aur trois des vertus que ces religieux (achatent principalement @in-
eulyuer & leurs disciples ignorants, paresseux et mdépendants, comme
‘ous ies barbares, savoir : l'amhoar de |’instruction, l'amour du Aravad
et:'amour de la régte, éléments qai font la force des sociétds civilisées.
a Mieux vaat instruire le peu enfant que Jui-amasser des: Fi-
Ghesses.»: 2s = Et + 3
‘ Saint Cado, le: maitre: du pared d'Hervé, disait de: méme' en a’ attres
‘termes: : « Pas de richesse sans 1’études » et il ajoutait :.« Pas de force
‘sans la-seience, pas.de sagesse sans la seience, pas d'indépendance
isans‘la. science, pas de liberté, pas de beautdé, pas-de noblesse, pas
de victoire sans la science, pas d’homme sans la’ sciewcs; » et, don
‘nant a fa science son véritable fondement,, il termiait AifSi SOM asad
~quente énumeération : Me rho e
1 Pas de seletice sans Dieu. an rath
- be second axiome préé a saint Hervé est colui-ei:s r Lv eer
est | Dapesspine dans sa pe. amasse _ asst sur la téte de ‘sa
‘Meillesse.» ee |
Les mariniers: bretons ont retenu 7 eroisidme maxime dont saint
‘Hervé passe poer-Vauteur : « Les paroles d’Hervé:‘sont des: -pa-
‘Toles ‘sagés, disent- ils : Qui désobéit au gouvernail-ebéra a |:dewer:>
J'ai, aussi vu: lui attvibuer une chanson morale. Wés+répandue en ‘Bye-
tagne; oH y a: peal-dwe quetqucs couplets de i, thais €N: LOWS Cas
‘bien rajednies da langage etdestyla ti » boas
a Approchez; mes petits enfants, venez ieakieaea ehansen néu-
velle que j'ai composée exprés pour oe nee bios "votre dare
eda reteniremigrement. ° . :
« Quand vous vous éveillez dans stsa hai ares voireie coeur ‘ial
Bleu, faites le-sigho “de la broix, et dites avec foi, espérance etaméur,
Wika Dités -Mon Diea, ja: vows: doune “mon ckeur, MOD icotps et-nON
' HEQVE.. 1%
dime, faalesqne 7¢ Seis: ub. oe homme ou ae j@ Riwure avant:
|; Ce Cd Oe oe 2
..@ Quand -wous.'voyez voler un corbeau, pensez que le damon: est
aussi-nobr, qusai méchast; quand vous voyez une pelate colombe blan-
ebe, pensez que volre-ange est-aussidoux, aussi blanc.
« Pensez. qae Dieu -vous: regarde coamme le soleil du haut du ciel:;
pensez que Dieu Yous fait: deavir comme le soleil les roses penveee
des: montagnes: Rs. oa
-:e; sdir, avaal.de vous mettre au lit, récitez vos pribces: n'y
BERAQuez PRS, afin qu'un: ee blane vienne du er pose vous - garder
jusqu’a faqrore.: "
. @ Voila, chers ‘petiis, le vrai moyen de vivre en bors chrétiens,
metier, donc: mon: chee: ‘an pralaqee, et vous ménerer une sainte
WRUM retest y hi. tire
Be‘ Aelles Jecons,. ab. se. .trouvent efiectivement quelques-unes das
pratiques qui font ’' homme fort, c’est+a-tline le chrétien s et il y a:tant
de fraickeur.et:de grace;.ol le: soled-et les fleurs, les oiseaux et.tes
anges, toutes: les plus. riantds images, soné réuais a dessein, caps-
vaieat. et .charmaient.oes jeunes barbares. Je ne: m’étonne plus si la
légende nous assure qu’ Hervé apprivoisait les béles sauvages; st -elle
noes. aoonte. commebnt.uo jour :il forga un Jarron de renard .x lui
sapposter,.¢ sana lui.cauger.aucun: doramage, ».sa poule qu'il lui avait
enlevée, et.une autre fois:un, brigand de loup qui avait mangé son
ame, d-auitea disent; son .chieu, 41a servir et b le suivre comme:on
barbet.Ce barbe: de. nouvelle. espace. se voit dans une foule de bas-re-
liefs senu. en laisse parle saink, et, comme-ailleurs les méres mena-
cent leurs enfants du loup, les méres bretonnes font. peur 4 leurs
marmots du barbet d'Hervé. On représeniait ainsi Orphée survi -par
des tigres dompiés; et.un autre: barde, a demi pasen, que nous avons
wl préeédamhment.aceompagns..diun chien noir, se. peint -ui-médme
quelque part, courant les bois avec un loup qu’il appelle son cher
eemaradd, Ta, lupe, enre..comes. Les poétes des temps prinuiifs pas-
sajent pour. étre-entitinien. perpétuelle avec la nature, et pour avoir
reconquis: le. pouvoig, perdu depuis lai sortie de I'Eden, de.se faire
bdir pan tous, les -apimana. On Jugeait Hervé.dowd de la. méme puis-
ener, mais la,podsde-dt ke chant niétaieat que la ferme que le.chré-
tien donnait 4 ses charmes. Sa yraie. magie élaitila priére. Vaica celle
a chantais quand di était en butte:a.ka ruse.ou ala ee ani-
haus, 08 dea hommes. 0D ee Ce ne “phe a
« O Dieu ! daignez me préserver eembachess oppression; de. mal;
fu; nenard, dirlowp, dindémowme yi: oe cues pune be ud >
1 Patspiis que les hesames.et bes vee sanvages, 43 nature ne denait
iFésister 2yJe.forca: dessa: prides Traubké dans sa:detrae ef sestout
494 LA LEGENDE CELTIQUE.
dans son homilité par a vénératign un’ peu bruyante des chefs armo-
ricains qui lui amenaient leurs fils, i! s’enfonca dans la forét, comme
avait fait Gurfoed, cherchant V’ermitage et les conseils de son pre-
mier maitre; mais Pherbe et les fougéres avaient effacé le sentier qui
y conduisait, et toutes les recherches d’Hervé avaient été inutites,
quand il arriva dans une éclaircie de ja forét ot un rocher couvert
de mousse était posé sur quatre pierres : les runes d’une cabane
et d’un oratoire od des blaireaux avaient fait leurs terriers se voyaient
alentour; des ronces, des buissons de houx et d’épines encombraient
le terrain. Devant ces ruines, le saint, frappé d’un secret pressenti-
ment, se prosterna les bras en croix, et cria trois fois: « Au nom
de Dieu, rodher, fendez-vous; aa nom de Dieu, terre, ouvre-toi, si
vous me cachez ma lumiére! » Son oraison n’était pas termrnée, que
la terre trembla, les rochers se fendirent , et par cette fente sortit
une odeur suave qui fui révéla la sépulture de celui qu'il cherchait.
Tel est le récit populaire; mais, s'il veat montrer la puissance de
saint Hervé sur la nature, il montre encore plus son humilité. E¥fe
s'exhale de la légende comme s’exhalaient les parfums du tombeau de
celui qu'il cherchait comme sa lumiere. ;
Je me souviens d’une chanson ou une espéce de druidesse assure
qu'elle sait un chant qui fait de méme trembler la terre; aprés un ef-
froyable étalage de science magique, elle finit par dire qu'avec sa lu-
miére, c'est ainsi qu'elle appelle son maitre, elle est capable de faire
tourner le monde 4 rebours. Ici, c'est l’orgueil paien qui se vante ;
mais une voix du ciel se fait entendre : « Si ce monde est & vous,
autre appartient & Dieu! » Et la sorciére est terrassée. Hervé, au
contraire, qui est humble et qui prie, Hervé, qui ‘parle, non pas en
son nom, mais au nom de Dieu, est exaucé et exaltéd. C’est la mise
en action du mot de VEvangile : « Les petits seront élevés. »
En avancant en age, le saint continua de réaliser cette parole. Nous
l’avons vu jusqu’a ce moment aussi glorifié sous ses haillons de chan-
teur vagabond que sous sa pauvre robe d’instituteur des petits bar-
bares; nous allons le voir agriculteur, puis architecte, mais toujours
d’autant plus fort, qu’il voudra paraitre plus faible aux yeux des
hommes, toujours d’autant plus grand, qu'il voudra rester plus petit.
- Les'lumiéres qu’Hervé était allé demander & son ancien maitre, il
les recut de son évéque, homme saint et savant venu de Vile de Bre-
tagne au pays de Léon. L’évéque, le jugeant digne d’étre fait prétre.
voulut lui conférer le caractére ecclésiastique; mais l’ermite, qui, dés
sun enfance, s’estimait indigne de cette grande charge, persista dans
ses sentiments d’humilité, et il ne consentit qu’a étre promt aux der-
niers ordres, 4 ceux qu’on appelle les ordres mineurs. On peut croire
que son évéque l’engagea & fixer définitivement.sa demeure quelque
HERVE. ~ ’ 123
part avec ses disciples, et a donner aux Armoricaing,|’exemple de la
vie sédentaire, du travail manuel, de la culture des terresgit de la con:
struction, toutes choses qui sont les bases de toute société, et que les
barbares aiment peu; car il se mit aussilét a la recherche d’un lieu of
il pat établir une petite colonie.
V
A peu prés un demi-siécle auparavant, un autre barde, aveugle
aussi et les cheveux blanehis par l’age, allaiten Armorique de canton
ep canton, assis sur un petit cheval des montagnes qu’un enfant menait
par la bride. Il cherchait, comme. Hervé, un champ & cultiver et dans
lequel il pit batir. Sachant quelles herbes produit la bonne terre et
quelles herbes donne la mauvaise, il demandait de temps en temps
som guide :
— Vois-tu verdir le tréfle?
Et toujours l’enfant répondait :
— Je ne vois que la digitale fleurir.
Car, a cette époque, |’ Armorique était une contrée sauvage.
— Alors, alloos plus Join, reprenait le vieillard.
Et le petit cheval poursuivait sa route. Enfin l'enfant s’écria :
— Mon pére, je vois ftleurir le tréfle.
Et il s'arréta. Le vieillard descendit, et, s asseyant sur une pierre,
au soleil, i] se mit & chanter les travaux des champs et leur culture
pour les différentes saisons. Ce barde agriculteur était revéltu d’un ca-
raciére vénéré chez les anciens Bretons. On le regardait comme un pi-
lier de l’existence sociale; mais son coeur, ouvert au culte de la nature,
était fermé h l'amour de |’ humanité. Avec un de ses confréres, il ett dit
volontiers : « Je ne laboure pas la terre sans y verser du sang. » I] avait
soif du sang des prétres chrétiens et des moines, et il |’ett offert avec
joie en sacrifice a la terre. Aux plus sages lecons d’agriculture, il mé-
lait des prédictions féroces : « Les hommes du Christ seront traqués;
ils seront hués comme des bétes fauves; ils mourront tous par bandes
et par bataillons sur la montagne. La roue du moulin moudra menu :
le gang des moines servira d'eau. »
Or 2 peine soixante ans s‘étaient écoulés, et ces mémes moines,
que le barde maudissait comme usurpateurs de Ja harpe celtique et
comme ravisseurs des enfants des Bretons, s'avancaieal paisiblement
A travers les ruines d'une religion dont il fut le dernier ministre, préts
a verser aussi du sang, mais le leur; préts a opérer des prodiges, mais
@intelligence et d'amour. Leur chef n’était pas a cheval; il était d
4
498: | LA LEGENDE' CELTIQUE.
pied, et pieds nos (il alait toujours deschaiw, Wit sow bistorien), et,
aprés avoir longtemps marché, il parla ainsi ses disciples:' =| + «
— Sus, mes fréres, 71 m’ennuie d’étre toujours:courant et vagabon-
dant de la sorte; prions Diew qu’! nous veuille révéler en grels lieu:
nous pourrons nous habituer pour le servir tout te ‘reste.de' hos jours.’
lis se mirent tous en pricre, et voilh qu'une voix fat ouie disant :
« Va toujours droit vers }’Orient, et ot je te dirai par trors fois de te
reposer, Ja tu thabitueras. » Its commencérent done a cheminer droit:
vers l’Orient, et, quand ils furent biea loi, ayant trouvé un champ
remplide grands biés verts, tls s’assirent & l’ombre des blés. Or,
comme ils se reposaient ainsi, une vorx se fit entendre qui leur dit
trois fois: « Faites ict votre demeure. » Pleins de reconnaissance, ils
sagenouillérent pour remercier Dieu, et, étant altérds du chaud et:da
chemin, le saint, par ses priéres, leur obtint une fraiche fontaine.
Mais la concession du terrain n’était pas aussi facile & obtenir de
propriétaire avare, que le légendaire francais appelle charitablement
«un honnéte personnage. » Hervé ne lui en demandait cependant
qu'un petit coin pour y édifier un petit monastere.
— Quais! ouais! dit le maitre; mais mon bié est encore tout vert,
et, par ainsi, ce que vous en couperez & cette heure sera perdu.
— Non, non, dit saint Hervé, il n’en sera pas ainsi, car autant de
blé que je couperai maintenant, autant vous en rendrat-je de sec et
mir au temps de la moisson.
A cela il s‘accorda, et tous commencérent & arracher du bié, lequet
ils hérent par faisceaux et gerbes et les mirent & part; et Dieu les fa-
vorisa tellement, qu’au temps de la moisson, ces gerbes, qui avaient
é(é cueillies toutes vertes, non-seulement devinrent mares, mais s’en-
flérent et multipliérent tellement, que d'une on en fit deux. Ce que
voyant le maitre du champ, il remercia Dieu, qui lui avait envoyé ces
saints hommes, et donna toulle champ au saint’.
Ainsi l’intelligence et le travail des moines faisaient rendre a la terre
le double de ce qu’on y récoltait d’urdinaire, et, vaincus par de tels
miracles, les barbares, qui, d’ailleurs, n’y perdaient rien, donnaient
de grand cceur ce qu on Jeur demandait.
Le bon religieux & qui j'ai emprunté Ja traduction du récit qui pré-
céde assure méme que le propriétaire alla jusqu’a promettre a Hervé
de lui batir une belle église 4 ses frais et dépens. Ce nouveau miracle
n’eut cependant lieu qu’a demi, car nous voyons Hervé, ane fois le
terrain concédé, se mettre avec ses disciples en devoir de se procurer
le bois nécessaire a la construction de son église et de son couvent. [I
entreprit une quéte & cette fin, non-seulement dans le pays de Léon,
1 Albert le Grand.
HERVE. ‘ 497
mais jusque dans les montagnes d'Arez et en Cornouaille, visitant les:
manoirs des chefs et les plus riches monastéres.
Partout, dit-on, il fut bien regu, grace aux bienfaits qu'il ré-
pandait sur son passage. et tous les nobles auxquels il s’adreses
firent abattre pour lui, dans leurs foréts, autant de chénes qu’il en dé
sira. Il est cependant probable, malgré lassertion des légendaires,
qu’il en trouva plus d'un peu disposé & aider 4 la construction d@’une
église chrétienne, et que tous ceux qu'il visita ne se montrérent pas
urés-erm pressés & couper des arbres, encore si vénérés en Armorique
au siécle suivant, qu’un concile, tenu & Nantes vers l’an 658, atteste
qu'on n’osait en arracher ni une branche ni un rejeton. La légende
elle-méme laisse entrevoir quelles pierres d’achoppement le saint ar-
chitecte trouva dans son chemin; elles devaient déclirer ses pieds
presque aussi cruellement que celles dont nous I’avons vu punir la
dureté pendant sa vie de chanteur populaire. C’est d’abord un chef in-
civil qui passe prés de lui avec une grande suite d’hommes, de chiens
ei de chevaux, sans le saluer ni méme le regarder; puis c’est un autre
qui ne croit pas 2 ses miracles et le dit tout haut en plein souper de-
vant une grande compagnie et en face du saint. Au méme banquet,
landis qu’ Hervé chante sur la harpe, au commencement du repas, pour
bénir les mets, des adversaires d'une nouvelle espéce, des grenouilles,
se mettent.a chanter aussi, pour le narguer, & chanter leurs vépres,
comme s'exprime un poéte breton, et provoquent les rires des con-
vives. A un autre banquet, un échanson, qui est un démon déguisé, un
de ceux qui excitent aux crapules, aux gourmandises, a l’ivresse et aux
noises, aux discordes ct aux querelles, veut le faire tuer, lui ayant servi,
ainsi qu’aux autres convives, un breuvage par l’effet duquel ils de-
vaient tous s’entre-égorger.
L’esprit du mal suit le saint architecte jusqu’au milieu d’un monas-
lére dans l'intention de le tromper plus sdrement. Prenant la figure
d'un moine, i! lui fait des offres de service pour la construction de son
église.
— Quel est ton nom! lui demanda Hervé.
— Je suis maitre charpentier, seigneur.
— Ton nom? te dis-je, reprend le saint.
— Seigneur, je suis macon, serrurier, capable de tous les métiers.
— Ton nom? Pour la troisiéme fois, je t'adjure de dire ton nom, au
nom du Dieu vivant.
— Hu-Kan! Hu-Kan! Hu-Kan! s’éerie le démon.
Et il se précipite, la téte en avant, du haut d’un rocher dans la
mer.
Les superstilions druidiques s’évanouissaient ainsi devant Hervé,
aprés lui avoir résisté un moment et l’avoir voulu tromper sous diffé-
128 LA LEGENDE CELTIQUE.
rents déguisements. Cet Hu-Kan, c’est-a-dire Hu-le-Génie, n’est autre
que le dieu Hu-Kadarn des traditions cambriennes. Le démon qui
provoque aux débauches de la table et &]’ivresse est la divinité cel-
tique correspondante aux Liber ou Bacchus des Romains. Il n’est
pas jusqu’a ces grenouilles chantant leurs vépres qui ne soient un
souvenir du paganisme armoricain. « Le saint les fit taire aussi court
que si on leur edt coupé la gorge, » dit un hagiographe, ajoutant
a qu'il ne laissa la voix qu’a une seule, qui continua depuis toujours a
criailler. »
Or, par une espéce de prodige de la tradition, un chant populaire,
intitulé les Vépres des grenouilles, est venu jusqu’a nous, etil est l’ceuvre
des bardes paiens d’Armorique, représentés dans les récits populaires
sous la figure grotesque de ces bestioles coassantes; 1] offre un résumé
des doctrines druidiques du quatriéme siécle, et il a paru si nécessaire
de le détruire aux premiers missionnaires chrétiens, qu’ils en ont fait
une contre-partie latine et chrétienne, comme ils ont élevé des croix
en face des menhirs paiens. Un de ces missionnaires, saint Gildas,
opposait de méme & Ja musique paienne de son temps, qu'il quali-
fiait de coassement, la douce ef suave musique des enfants du
Christ; et son disciple, Taliésin, Je grand poéte baptisé du sixiéme
siécle, faisait taire, dans un banquet, comme le fait ici saint Hervé,
d’infimes descendants des prétres du dieu Bel qui avaient voulu le
narguer. |
La voix de la musique chréuienne allait se faire entendre sous les
voites de I’église pour la construction de laquelle Hervé avait entre-
pris tant de voyages. Douze colonnes de bois poli se dressérent pour
en soutenir la charpente basse et cintrée; trois larges pierres en for-
mérent |’autel; la source avec laquelle il désaltéra ses disciples devait
fournir l'eau nécessaire au sacrifice; les blés semés par eux, le pain 3
consacrer, et les vignes de quelque monastére plus riche et plus ex-
posé au soleil, le vin eucharistique; car c’était un ancien et touchant
usage que ceux qui avaient des vignobles donnassent du vin a ceux
qui n’en avaient pas, et qu’en échange les possesseurs d’abeilles four-
nissent de cire ceux qui en manquaient. Hervé, selon ses biographes,
surveillait lui-méme les ouvriers, ou plutét excitait les travailleurs par
ses paroles et les soutenait par ses chants. Comme cet autre poéte de
lantiquité, i] batit avec ses chansons, non une ville pour les hommes,
mais une maison pour Dieu.
VI
Les Péres d’un concile armoricain du cinquiéme siécle terminent
leurs canons par ces nobles paroles : « Que Dieu, mes fréres, vous con-
HERVE. 129
‘serve votre couronne. » Une derniére fleur semblait manquer a celle -
d'Hervé. Il allait ’'obtenir. Le pauvre minoré deschauz, le poéte des
misérables, le maitresd’école des petits enfants, l’agriculteur vagabond
et l’architecte mendiant, devait devenir l’égal, que dis-je? le correc-
teur des évéques et des rois.
En ce temps-la régnait en Bretagne un kon-mor, qui s’était rendu
abominable aux hommes du pays par sa tyrannie et ses cruautés. Ne
pouvant plus le supporter, ils allérent en grand nombre, de toutes
Jes parties de l’Armorique, auprés de leur évéque, le bienheureux
Samson; et, comme il les voyait debout 4 sa porte, la téte baissée et
en silence, il leur demanda :
— Qu’est-il donc arrivé dans le pays?
Alors le plus respectable d’entre eux :
— Les hommes de ce pays sont dans une grande désolation, Sei-
gneur.
— Et pourquoi donc? dit Samson.
— Nous avions un bien bon chef de notre race et né sur notre terre,
‘qui nous gouvernait par droit légitime, et voila qu’il est venu sur nous
ua kon-mor étranger, homme violent et ennemi de la justice, et il s'est
emparé da pouvoir; il nous tient courbés sous la plus odieuse oppres-
sion; il a tué notre chef national et a déshonoré la veuve, notre reine.
dl aurait tué leur fils, si le pauvre enfant n’edt pris la fuite et cherché
up refuge en France. |
L’évéque, ému de pitié sur Je sort de ce peuple, promit aux députés
de les secourir, et, tout en cherchant quel moyen il aurait de rétablir
leur chef légitime, il résolut de frapper d’abord J’usurpateur par l’arme
terrible de excommunication.
Ii envoya donc des lettres & chacun des évéques armoricains pour
jes engager 4 se réunir & lui, afin d’aviser ensemble au moyen d’ef-
frayer le tyran. Le lieu de réunion était une haute montagne vénérée _
par le peuple et les bardes, nommée le Run-bré, située au cceur
méme du pays gouverné par le kon-mor. Quoiqu’il n’edt da s’y
trouver que des prélats, Hervé y fut mandé, et méme la vénérable
-assemblée ne voulut pas entrer en délibération avant son arrivée,
malgré les réclamations d’un des membres de la réunion, moins
-humble et moins patient que Jes autres. Ce courtisan évéque, comme
l’appelle la légende, trouvant qu’Hervé se faisait bien attendre : « Faut-il
que des gens comme nous, s’écria-t-i], demeurent ici indéfiniment,
a cause d’un méchant moine aveugle? » En ce moment, le saint
arrivait. Ses pieds nus, sa misérable robe d’ermite faite de la peau
d'une chévre, au milieu des gens et des chevaux richement parés
du prélat de cour, amena peut-étre sur les lévres de plusieurs un
Sourire d'orgueilleux dédain. Entendant les paroles injurieuses dont
Janvier 1858, 9
20 LA LEGENDE CELTIQUE.
il était V’objet, le saint ne s’irrita nullement pour cela, mais dit
doucement 4 l’évéque: « Mon frére, pourquoi me reprochez-vous
ma cécité? Dieu ne peut-il pas vous rendre aveugle aussi bien que
moi? Ne savez-vous pas bien qu’il nous a faits comme il lui a plu,
et que nous le devons remercier de ce qu'il nous a donné l’étre tel
que nous l’avons? » Les autres évéques, continue la légende, tancérent
fort ce personnage, lequel ne tarda guére & sentir la pesante main de
Dieu, car incontinent il tomba 4 terre, le visage tout couvert de sang,
et perdit la vue; mais Je bon saint, voulant rendre au superbe mo-
queur le bien pour le mal, se mit 4 prier Dieu pour le malheureux,
puis, lui ayant frotté les yeux avec du sel et de l'eau, il lui rendit la
vue; il lui rendit aussi l’entendement, selon la remarque d'un autre
hagiographe, l’entendement, cette lumiére de son 4me, obscurcie par
l’orgueil, plus piécieuse encore et non moins difficile & recouvrer
que la lumiére corporelle. Ensuite on procéda aux cérémonies de ]’ex-
communication contre je grand chef des Armoricains.
Debout sur un rocher, au sommet de la montagne, un cierge allumé
a la main, et entouré des neuf évéques d’Armorique, chacun tenant
un cierge bénit, le saint prononca, au nom de tous, selon les
formules du temps, ces paroles terribles contre le tyran étranger :
« Nous, en vertu de l’autorité que nous tenons du Seigneur, au nom
de Dieu le Pére, de son Fils et du Saint-Esprit, déclarons le grand
chef des Armoricains excommunié, banni du seuil de la sainte Eglise
de Dieu, et séparé de la société des chrétiens; que, s'il ne vient au plus
vite résipiseence, nous |’accablons sous le poids d’une malédiction
éternelle, et nous le condamnons par un anathéme irrévocable. Qu’il
soit en butte & la colére du souverain juge, qu’il soit déchu de l'héri-
tage de Dieu et de ses élus, que dans ce monde il soit retranché de la
communion des chrétiens, et que dans l'autre il n’ait point de part
au royaume de Dieu et des saints; mais qu’uni au démon et & ses
suppéts, i] demeure voué aux flammes vengeresses et qu'il soit en
proie, dés ce monde, aux tortures de l’enfer. Maudit soit-11 dans sa
maison, maudit dans ses champs, maudit dans la nourriture de son
ventre... maudites soient toutes les choses qu’il posséde, depuis son
chien qui hurlera & son aspect, jusqu’a son coq, qui l’insultera par ses
chants. Qu’il partage le sort de Dathan et d’Abiron, que l’enfer en-
gloutit tout vivants; le sort d’Ananias et de Saphira, qui mentirent aux
Apétres du Seigneur et furent frappés d'une mort instantanée; le sort
de Pilate et de Judas, traitres 4 Dieu; qu'il n’ait d’autre sépulture
que celle des anes, et que ces cierges qui s’éteignent soient l'image
des ténébres auxquelles son 4me est condamnée. Amen’.
t Cette formulé d'excommunication du VI° siécle a été découverte et récemment
HERVE. 43%
Les évéques répétérent trois fois : Amen, et le président du synode,
ayant éteint sous son pied le flambeau qu’il tenait 4 la main, tous les
prélats en firent autant. Mais ce flambeau mourant, image de la lu-
miére éteinte du grand chef, ne se ralluma pas aussi facilement que
celle du prélat superbe. Une fois la téte du tyran sous le pied nu du
moine mendiant, la tyrannie était déshonorée et I"humanité vengée.
Hervé ne parait pas avoir survécu bien longtemps au grand acte
de justice nationale et religieuse o& on lui donne la plus grande part;
il en vit toutefois le résultat, et put saluer l’aurore d’un beau régne
qu’assura sans effusion de sang, disent les historiens, la mort de
'usurpateur.
Une autre aurore allait se lever pour le saint.
On raconte qu’étant enfermé dans I’église qu’il avait batie, jednant
et priant depuis trois jours, séparé de ses disciples et de ses écoliers,
le ciel s’ouvrit au-dessus de sa téte, et comme le ciel ses yeux s’ou-
vrirent pour contempler la cour céleste. Ravi en extase, il se mit &
chanter un cantique breton, qui aurait élé mis en écrit plus tard, et
aurait recu sa forme moderne du dernier apétre des Armoricains,
Michel Le Nobletz :
a Je vois le ciel ouvert, le ciel, ma palrie! je voudrais m’envoler
comme une petite colombe blanche!
« Les portes du Paradis sont ouvertes pour me recevoir; les saints
et les saintes s’avancent au-devant de mot.
« Je vois, en vérité, je vois Dieu le Pére et son Fils béni, et |’Es-
prit-Saint.
a Qu’elle est belle, la Vierge sainte, avec les douze étoiles qui for-
ment sa couronne !
« Je yois, chacun une harpe & la main, les anges et les archanges,
chantant les louanges de Dieu.
« Que de vierges de tout ge, que de saints de toute condition, que
de femmes, que de veuves couronnées par Dieu! :
« Je vois, rayonnant de gloire et de beauté, mon pére et ma mére,
je vois mes fréres, les hommes de mon pays.
« Des choeurs de petits anges portés sur leurs petites ailes, si gen-
tils et si roses, voltigent autour de leurs tétes, comme un essaim
d’abeilles harmonieuses et embaumeées dans un champ de fleurs.
« O bonheur sans pareil! plus je vous contemple et plus je vous
désire ! »
Le ciel ne se referma qu’une fois le cantique achevé, comme s’il
eit pris plaisir aux chants du fils prédestiné d’Hyvarnion et de Riva-
Done, qui |’écoutaient en souriant et |’appelaient & eux.
traduite par M. Alfred Ramé, dans un article des Mélanges d'histoire et d’archéo-
logie bretonnes, publication bien recommandable.
152 LA LEGENDE CELTIQUE. i
; VII
On conservait avant la Révolution, dans le trésor de la cathédrale
de Nantes, une chasse d'argent enrichie de pierreries, présent d’un
ancien chef breton. Dans les grandes causes judiciaires, elle était
portée processionnellement devant les juges pour recevoir les ser-
ments solennels que |’on prétait ailleurs sur le livre des Evangiles.
Un roi de France et un duc de Bretagne, aprés de longues guerres,
unirent sur cette chasse leurs mains réconciliées en se jurant de vivre
en paix.
A la méme époque se voyait, au fond de la basse Bretagne, dans la
sacristie d'une petite église de campagne, un berceau de chéne sans
rien de remarquable que sa vétusté. Les habitants de la paroisse le
vénéraient cependant 4 l’égal de la chasse d’argent, les chanteurs
Mendiants surtout avaient pour lui un culte particulier. Ils aimaient
4 y faire toucher leurs grossiers instruments de musique, leurs co-
quilles de pélerins, leur chapelet, leur baton de voyage, tout ce
qu’ils avaient de plus précieux. Agenouillés devant ce berceau, ils
le baisaient avec respect, et, arrivés tristes, ils repartaient joyeux.
Or la chasse d’argent contenait, enveloppées dans la pourpre et la
soie, les reliques de saint Hervé. Le berceau de chéne était celui-la
méme ow ]’endormirent de leurs chansons le barde et la femme poéte
que Dieu lui donna pour pére et pour mére.
Aujourd’hui le reliquaire ducal n’existe plus. Le métal trois fois
consacré par la sainteté, la justice et Ja royauté, a été volé et fondu
4 l’époque de triste mémoire ob ces trois choses, foulées au pied,
valurent moins qu’un morceau d'argent. Mais le berceau de bois de
humble patron des chanteurs de Bretagne, ce pauvre berceau ver-
moulu, si conforme & sa destinée sur la terre, existe toujours, et plus
d’un mendiant, apres y avoir collé respectueusement ses lévres, comme
autrefois, s’en va chantant d’une voix plus pure et d’un cceur consolé.
Hersart DE LA VILLEMARQUE.
LA FORET-NOIRE’
De plusieurs villages de la Forét-Noire , dont les géographes les
plus minutieux ne connaissent peut-étre pas méme les noms, il est
sorti des peintres, des sculpteurs, qui se sont fait par leurs ceuvres
une noble réputation. Dans un de ces villages, a Donaueschingen, ja}
trouvé un jeune homme vivant d’une vie modeste dans le silence de
son atelier et qui nous parlait avec une touchante expression de res-
pect de nos grands artistes, d’Ingres et de Scheffer, dont il avait été le
disciple. Dans un autre de ces villages, situé au pied de Feldberg, est
né Winterhalter.
Gaiement j'ai commencé cette excursion et gaiement je la continue
au sein d’une population qui dés le premier jour m’a intéressé, & tra-
vers des coteaux et des ravins qui a chaque instant m’offrent un
nouveau point de vuel; tantét on chemine au bord d'un ruisseau,
le long d’une prairie si fraiche et si verte, qu’on voudrait y rester; la,
les tilleuls séculaires répandent, en été, sur les pas du voyageur, les
parfums de leurs fleurs odoriférantes; 12, comme le vaste ombu de
la Plata, le chéne abrite, pendant les grandes chaleurs, le troupeau
assoupi sous ses Iégers rameaux. La, comme dans la vallée de Lods,
' s’élévent, sur plusieurs lignes paralléles, les plantations de cerisiers,
une des richesses de la Forét-Noire. La, sur la pente d'une colline, en
face d'un divin paysage, uo des heureux enfants du canton, enrichi
par son travail, par son négoce en différents pays, est venu construire
sa demeure et se réjouit de s’étre créé ce dernier gite sur le sol que
nulle contrée étrangére n’a pu Jui faire oublier. Puis voila que de cette
rante enceinte, qu'un classique ne manquerait pas de comparer 4 la
valiée de Tempé, on remonte sur un de ces plateaux ow il n’y a plus
ni bois ni trace de culture. Le paysage est triste comme un paysage
d'Islande; de quelque cété que |’on tourne ses regards, on ne voit
aucune habitation, et l'on se croirait dans un désert. Mais, 4 l'une des
extrémités de l’horizon, se dessine la pointe d’uae humble chapelle,
‘ Voir le Correspondant du 25 décembre 4857.
4134 LA FORET-NOIRE.
qui indique que prés de Ja, dans les replis du terrain, sont cachées,
comme des nids d’alouettes dans les sillons, les maisons d’une pa- °
roisse, et au bord du chemin s’éléve un autre signe de communanté
religieuse, une croix ou un oratoire. Ces ex-voto de quelque Ame pieuse,
ces rustiques monuments, sont une des prérogatives, un des bienfaits
du catholicisme, et je dirais méme un des ornements du paysage dans
les pays catholiques, si je ne craignais d’abaisser par une considéra-
tion profane une idée surhumaine. Ils décorent les flancs du roc aride,
ils animent la solitude silencieuse. Sur le sol étranger; ces croix sem-
blent tendre les bras & celui qui n’a sur ce sol ni parents ni amis. Ces
images de vierges réveillent un sentiment d’espoir dans le coeur de
celui qui souffre. Que de fois le voyageur fatigué s'est arrété sur les
marches d’un de ces oratoires, et ya pris, par l’eflicacité d’un pieux
recueillement, une nouvelle force! Que de fois une pauvre mére af-
fligée s'est agenouillée 1a et a prié, pleuré, et s’est relevée consulée!
« Il y a, dit un écrivam populaire de Ja Forét-Noire, ane puis-
sance profonde dans la manifestation du catholicisme. Partout ot tu
voyages, partout od tu t’arrétes, Jes temples sont ouverts a ta foi, a
tes espérances, 2 ton Dieu, partout la communauté s incline avec les
mémes signes de dévotion, contemple les mémes images, prononce
les mémes paroles, partout tu te trouves au milieu des fréres et des
fils du Saint-Pére invisible de Rome. »
(2 et la aussi, dans la Forét-Noire, & la pointe des montagnes, @ la
cime d'un roc escarpé, apparaissent des tours démantelées, des mu-
railles en ruines, derniers débris d’anciens chateaux qui jadis domi-
naient ce pays. Les ch4teaux sont renversés, les fiers seigneurs qui
asservissaient les villages 4 leur pouvoir et quelquefois les appauvris-
saient par leurs exactions ou les révoltaient par leurs cruautés, sont
morts. Il en est dont la race est complétement détruite. i en est d’au-
tres dont les descendants occupent un rang modeste dans l’armée
ou l’administration du duché de Bade, et n’aspirent qu’a obtenir, de
degré en degré, un légitime avancement par la régularité de leurs ser-
vices. Au pied de ces manoirs féodaux s’éléve 4 présent le chalet
solitaire du paysan, qui, pour utiliser dans toute son étendue le terrain
qu’il occupe, doit accomplir tour & tour une tache de laboureur, de
peintre et de bacheron. Ces chalets sont constraits d'une facon toute
primitive; la base en pierre, le reste en bois, un toit trés-allongé, sous
lequel s’étend une galerie comme dans les chalets suisses. La plus
grande partie du batiment est réservée aux bestiaux et aux approvi-
sionnements de bois et de fourrage. La famille réside dans une salle
oi s éléve un large poéle entouré de bancs, comme les isbas russes.
Le plafond de cette salle est noirci par la famée des torches de bois,
qui, dans Jes veillées d hiver, remplacent le bec de gaz et la lamp
n
LA FORET-NOIRE. 435
Carcel. Les fenétres, petites et basses, sont toujours constamment
-fermées. Un de leurs carreaux seulement s’en détache, glisse sur
une coulisse, s'ouvre comme un Was ist das. C'est par la que de
temps a autre l’air frais pénétre dans l’intérieur de cetle habitation.
C'est par la que, selon |’expression vulgaire, le pére de famille ou l'un
de ses enfants met la téte 4 la fenétre. Les habitants de ces maisons
isolées ont conservé plus fidélement que ceux des villages le costume,
Jes meeurs domestiques et les pratiques religieuses de |’ancien temps
Les femmes y tissent et y fagonnent, comme autrefois, les vélements
de la famille, et une cloche suspendue au-dessus de la porte linte
réguliérement l’angelus, appelle matin et soir la petite communauté d
la priére. On se tromperait, du reste, si l’on jugeait de la fortune de
ces gens de la Forét-Noire, par leur chéuf mobilier et leur salle en-
fumée. Il est tel paysan qui passe la toute sa vie sans s’accorder up
objet de luxe, sans se permetire une fantaisie, et qui posséde un do
maine considérable, dont il dispose d’une facon absolue, c’est-a-dire
qu’en vertu d'un usage qui a survécu au régime de la féodalité il peut
le donner 2 son fils ainé ou 4 son fils cadet, en accordant selon sou
bon vouloir une indemnité pécuniaire & ses autres enfants. Il est vrat
que le gouvernement du duché de Bade ne fail que tolérer cet usage.
et que, si les enfants demandent 4 la justice un partage plus équitable
de leur patrimoine, la loi Je leur accorde. Mais on dit que ces récla.
mations contre la décision paternelle ne portent point bonheur, et il
est rare que les tribunaux en alent une a juger.
Par lear construction rustique, par leur position au fond d'une
vallée ou au penchant d'une colline, quelques-uns de ces chalets ont
an aspect si pittoresque, qu’un paysagiste ne pourrait rien inventer de
mieux pour compléter un de ses tableaux.
Mais la supréme beauté naturelle de la contrée que je ne me lasse
point de parcourir, c’est cette étendue de foréls qui lui a donné son
‘nom et qui occupe plus de la moitié de sa surface, forét de chénes, de
hétres et surtout de sapins. Avec quel plaisir je les revois, ces sapins
élancés et superbes, comme ceux dontj’ai contemplé dés mon enfance
la sublime majesté! Dans le cours d’une existence un peu nomade,
partout oi j'ai retrouvé leur déme imposant, j'ai éprouvé la méme
motion. Au bord des fleuves du Nord, il m’a semblé qu’ils m/atten-
daient comme une image de la patrie lointaine. I] m’a semblé parfois
qu'il y avait entre eux et moi je ne sais quel lien mystérieux, quelle
aftinité indélinissable, peut-étre une dryade invisible, qui par un mes-
sage porté sur Jes ailes du vent, me recommandait a.ses sceurs de
Suéde, de Norvége, de Russie et du Canada. Mais, sans éprouver le
charme d'un de ces souvenirs de jeunesse, qui ne les admirerait, ces
beaux bois qui, par une des graces de la Providence, s'élévent si haat
456 LA FORET-NOIRE.
dans les plus apres régions et gardent leur verdure dans les plus froids
hivers? Par comparaison avec l'Amérique, tout est petit dans notre
vieille et orgueilleuse Europe, fleuves et montagnes, plaines et chutes.
d'eau. Qu’est-ce que notre chéuf Mont-Blanc comparé aux cimes des
Andes ? Qu’est-ce que le cours du Rhin ou du Danube comparé 4 celui
du Mississipi? Nos cascades les plus renommées n’apparaitraient que
comme de pauvres fables jets d’eau 4 cété des cataractes du Niagara;
le Rio de la Plata, !’Orénoque ou le Marahino absorberait dans son:
embouchure, sans qu’il y pardt, nos plus belles rividres. Le golfe du
Mexique, qui ne fait pas grand bruit dans le monde, a I'étendue d’une
mer, d’une mer presque aussi vaste que la Méditerranée, gui a va
s’accomplir les destinées des Phéniciens, des Juifs, des Grecs, des Car-
thaginois, des Romains, et dont histoire occupe toutes les écoles et
toutes les académies, depuis qu’il y a des écoles et des académies.
Mais, si l’on en excepte le Canada, on ne verra dans |’Amérique da
Nord et dans l’Amérique du Sud rien de pareil au sapin; le sycomore
n’est pas si grand, le palmier n’est pas si droit. Les foréts vierges, avee
leurs entrelacements de lianes et leurs plantes touffues, ne produisent
pas la méme impression que les foréts profondes de sapins. Sur leur
sol s’étend une mousse fraiche, molle, veloutée, ou de longues bandes-
d’une petite herbe verte a trois feuilles, qu’on appelle en Franche-
Comité le pain des oiseaux. De ce (apis plus net et plus brillant que
ceux qui parent les plus magnifiques salons, s’élévent, comme des pi-
fiers de marbres, comme des monolithes tels que Egypte n’en a ja-
mais faits, les tiges arrondies des sapins, avec leur écorce grise et
leurs neuds brisés, qui y font, de distance en distance, comme un
cercle de clous dor. A leurs cimes aériennes, les pointes lancéolées de
leurs rameaux forment un réseau dentelé, & travers lequel la lumiére
scintille comme une parure de diamant. La, quand tout se tait, on
éprouve au sein de ces bois une émotion pareille & celle qui saisit le
coeur dans |’enceinte d’un édifice religieux. Ces arbres ressemblent
aux colonnes effilées d'une cathédrale gothique; les rayons du soleil y
brillent comme & travers des vitrages de couleur, la résine y répand.
une odeur d’encens, et, lorsque le vent souffle dans ces profondenrs,
on croirait entendre le gémissement des grandes orgues.
Il y a dans la forét de Levier, entre Salins et Pontarlier, des sapins
de cent quarante pieds de hauteur, et de trois & quatre pieds de dia-
métre. Ceux de la Forét-Noire n’ont pas la méme grandeur, mais il en
est qui s’élévent jusqu’a cent vingt pieds.
Ces bois sont la principale richesse de cette province badoise, et
jadis les possesseurs inexpérimentés de cette fortune en ont usé comme:
des enfants prodigues. Les Hollandais, en habiles négociants, venaient
ici chercher des bois de construction, et les paysans, par l’appat des flo-
LA FORET-NOIRE. 137
rins, tanllaient & droite et & gauche étourdiment a travers la forét. Plus
tard, ona reconnau les funestes résultats de cette imprévoyance. Le prix
des bois s'est accru, et plus il s’accroit, plus on prend & t&che de les
ménager. Maintenant, par suite de ces sages réflexions, il ne se fait la.
que des coupes réguliéres, pour les besoins des habitants du pays et
pour les pays étrangers. Ce travail occupe au moins pendant plusieurs
mois de l'année une grande partie de la population de la Forét-Noire,
des bacherons et des charbonniers, des fabricants de résine et de po-
tasse, des menuisiers et des ébénistes, des ateliers de charpenterie, de
scierie, et des mariniers qui font flotter sur les riviéres les bois que
Yon exporte au loin et que l’on appelle encore, en mémoire de ceux
qui les premiers sont venus le chercher, le bois hollandais (Hollan-
disches Hols).
Aussi les gens de la Forét-Noire aiment ces bois, auxquels ils doi-
vent en grande partie le bien-étre matériel. Ils n’en font point l'objet
d’un culte mystérieux, comme les anciens druides; ils ne leur offrent
point de sacrifices, comme jadis les Slaves de la Poméramie; ils ne
les interrogent point, ainsi que les Grecs, comme des oracles; ils les
ailment comme on aime ce qui est beau, grand, utile, et, par une idée
touchante, ils y ensevelissent leurs morts. Prés de plusieurs villages,
sur la lisiére du bois, la communauté chrétienne établit son cimetiére;
. elle l’entoure d’un mur, elle y plante une croix, elle y creuse des tom-
bes. Le bicheron qui a passé sa vie dans les foréts se complait
peut-étre dans |’idée de reposer apres sa mort sous leurs verts ra-
meaux. Celui qui s’'y rend chaque jour avec sa hache et sa charrette
ne peut manquer, en passant, de songer & ceux qui dorment 18 prés
de lui, tandis qn’1l continue son labeur, et de s’agenouiller sur la fosse
de ceux qu'il aaimés. — _
Dans ces mémes foréts, on célébre aussi plus d’une féte joyeuse.
J’ai vu 12, par une belle matinée, défiler tout un cortége nuptial, et je
me suis fait raconter les préliminaires du mariage. Ils ressemblent &
ceux de la Bretagne. Voici, me disait un honnéte paysan quae j’inter-
rogeais, voici comment s’est décidé le mariage qui vous occupe. A
deux lieues d'ici, est un laboureur nommé Fahrmann, qui a un fils,
un fort et grand garcon appellé Clément. Aux fétes patronales et
aux jours de foire, Clément a vu Gretle, la fille d’un des bons proprié-
taires de notre village; il sait qu’elle est sage et laborieuse, et qu'elle
aura un jour up assez joli petit bien; il a résolu de l’épouser, et ses pa-
rents l’ont approuvé. Il s’agit alors d’obtenir l’assentiment du vieux
Thiel, le pére de Gretle. Chez vous, & ce que j’ai entendu dire, pareille
chose se traite directement et promptement. Mais ici nous employons,
depuis un temps immémorial, d'autres procédés. Clément contie ses
projets & deux hommes expérimentés, quise chargent de plaider sa
438 LA FORET-NOIRE.
cause. Ces deux plénipotentiaires se rendent & la demeure de Thiel,
frappent & la porte. Le vieillard, qui s'attend & cette visite, ouvre son
Was ist das et leur demande ce qu’ils veulent. Les messagers se gar-
dent bien de lui dire de prime abord le motif de leur démarche. lis
répondent qu’ils ont entendu parler d'un de ses chevaux, qui, a ce
gu’il parail, est superbe, et qu’en passant par hasard dans le village ils
s’étaient proposé de voir ce magnifique animal. Le vieillard descend,
les conduit dans son écurie; ils regardent attentivement le cheval, les
beeufs, les vaches, font un pompueux éloge de ce bétail, et, pour les
remercier de leur courtoisie, Thiel les invite & entrer dans sa maison
et a prendre un verre de kirsch. Gretle apporte du pain, des verres,
salue les étrangers sans la moindre apparence d’émotion, quoiqu "elle
sache bien aussi quelle est leur mission.
Les trois hommes s’asseyent & table, allument leur pipe et se mettent
a parler de toute espéce de choses, des nouvelles du canton, de la
gréle qui est tombée il y a quelques jours, de Ja foudre qui a éclaté sur
la cloche; pas le moindre mot qui se rapporte & une idée matrimoniale.
La conversation se prolonge ainsi tant qu’il reste une goutte de vin
ou de kirsch dans le flacon. Thiel attend que les messagers abordent
la grande question; et ceux-ci, jaloux de conserver la dignité de leurs
mandataires, ne veulent pas hasarder une proposition décisive sans
s’étre d’'abord & peu prds assurés qu’ils n’essuieront pas un refus.
Enfin, on en vient & parler du produit des bestiaux, du prix des bois,
de la valeur des récoltes. Alors Thiel dit tout ce qu’il a vendu au mar-
ché, et tout ce qui lui reste encore dans son étable et dans sa grange.
Ensuite, comme s'il se plaisait tout simplement & montrer a des
étrangers |’étendue de son domaine, il va chercher un rouleau de pa-
pier sur lequel sont enregistrés ses champs et ses paturages. C'est 1a,
enfin, le signe de bon vouloir désiré par les avocats de Clément. Le
plus 4gé des deux, aprés avoir contemplé et admiré la feuille du ca-
dastre que le vieillard vient de lui présenter, s’écrie : Ali! voila de
belles et bonnes terres, mais j’en connais d'autres prés d'ici qui ae
valent pas moins, ce sont eelles du pére de Clément. Qu’en dites-vous?
ajoute-t-il en frappant sur la table, comme s'il concevait une idée
subite, si ces terres étaient jointes les unes aux autres, cela ne ferait-il
pas un beau bien ?
— Eh! eh! reprend Thiel en souriant et en rallumant sa pipe, on
pourrait y songer.
Puis alors i] remarque que la bouteille est vide, appelle Gretle pour
qvelle en rapporte une autre.
Gretle revient, et le messager lui dit : J’ai oublié de vous saluer de
la part de Clément. C’est un brave garcon, Clément, voulez-vous boire
a sa santé avec moi?
LA FORET-NOIRE. 139
Si Ja jeune fille prend le verre qui lui est offert et le porte & ses ld-
vres, le mariage est résolu, et le dimanche suivant les deux fiancés
doivent diner ensembie.
Quelques jours avant la noce, un char attelé de quatre chevaux,
parés d’un harnais neuf, s’arréte a la porte de Thiel. C’est le char de
Clément qui vient chercher le trousseau de Gretle. Les domestiques de
la maison et les amis de Gretle y placent, en grande pompe, un large
lit surmonté d’un baldaquin, des coffres dont on a soin d’ouvrir les
eouvercles, pour faire voir aux curieux tout le linge qu’ ils renferment,
des ustensiles de ménage, une quenouille chargée de lin et ornée de
robans, et un balai de rameaux blancs, indice de la propreté qui doit
étre entretenue dans la maison.
Le jour de la consécration nuptiale, dés le matin, les amies de
Gretle se réunissent autour d’elle pour l’aider dans sa toilette. Elles
lui nattent les cheveux avec des tresses de coton rouge, elles lui en-
veloppent le col et la poitrine dans une gaze de soie, elles lui nouvent a
la ceinture un tablier en sole noire et un jupon qui tombe & larges
plis sur des souliers & hauts talons. Enfin, elles Jui mettent sur la téte
une couronne ornée de paillettes et de grains de verre de différentes
couleurs.
Puis, enfin, on se rend a l’église, et alors la fiancée, si heureuse
qu'elle soit, doit un peu pleurer, car on dit que le mariage qui n’a
point le premier jour cette consécration de larmes sera un malheureux
mariage. En Finlande, les jeunes fiancés doivent se soumettre au
méme usage; mais je n'ai point retrouvé ici ces élégies naives, ces
strophes touchantes, que l'on adresse en Finlande aux mariés. La
lointaine région du Nord est plus poétique que la Forét-Noire.
Aprés la cérémonie religieuse, Gretle est montée sur le char & qua-
tre ehevaux, conduit par un postillon et précédé d'un courrier. Der-
nére elle est un autre char ov s’assoit Clément, tenant 2 la main une
bourse rouge pleine de petites piéces de monnaies, qu'il distribue aux
passants. Au sop des coups de fusil, des violons et des clarinettes,
ce cortége se dirige vers la maison des jeunes époux. La est préparé
un grand banquet, auquel sont conviés tous Jes parents et les amis ;
1a, on danse jusqu’au milieu de la nuit. Puis, le lendemam, on va se
promener dans les bois.
C’est 2 cette promenade que j’assistais avec curiosité. Mais ici il
fant que je me décide & faire une triste, une pénible révélation, qui
m’a plus d’une fois préoccupé dés le commencement de mon excur-
sion, que je voudrais pouvoir supprimer de ce‘récit, et & laquelle
pourtant l'amour de la vérité, l'un des devoirs du voyageur, me con-
damne. Cette révélation, la voici : les femmes et les filles de la Forét-
Noire sont laides! Le grand mot est enfin laché. Elles sont laides,
440 LA FORET-NOIRE.
réellement laides. Hebel, l’aimable poéte, a chanté dans ses idylles,
Richter a dessiné, Auerbach a décrit les seules jolies figures qu’ils
aient connues ou révées dans ce pays; et celles-la, je n’ai pas eu le
bonheur de les rencontrer.-Je n’ai vu que de gros traits irréguliers,
bouffis, halés, sans expression. La Jaideur naturelle dont ces fem-
mes sont affligées s’aceroit encore par la fagon dont elles s’habillent :
des robes dont Ja taille Jeur monte jusqu’au milieu du dos, de telle
sorte qu’elle les fait toutes paraitre bossues, des mouchoirs épais qui
leur enveloppent le col jusqu’aux oreilles, et des coiffures ! Quelles
coiffures | Des chapeaux en paille de toute forme, mais tous également
disgracieux ; les uns blanchis & la chaux et surchargés de grosses
houppes noires en Jaine; d’autres, qui sont rounds comme des chapeaux
d’hommes, peints en jaune, roides et durs comme s’ils étaient forgés
avec des lames de téle, et bordés de deux ailes plissées sur les cétés,
comme pour faire des rigoles 4 la pluie. Non, jamais, en aucun pays,
je ne vis rien de si lourd, et, pour tout dire, de si hideux. L’artiste le
plus intrépide se déciderait avec peine & prendre ses crayons, pour
faire une exquisse de ces grotesques accoutrements, et je ne sache pas
, un poéte dont la pensée idéale ne s’affaisse en face de ces grossiéres
rusticités. Il faut croire que ces femmes, qui ont si peu le sentiment
des graces extérieures, onten revanche, par une compensation provi-
dentielle, les meilleures qualités de coeur, car elles sont estimées et
‘ aimées, et la chronique scandaleuse n’a que bien rarement quelques
lignes furtives a glaner dans la vie domestique des vertueux habitants
de la Forét-Noire.
Les hommes , avec leurs chapeaux a larges bords, leur longue
redingote qui leur tombe sur les talons, leur long gilet, orné d’une
double ligne de boutons de métal, et leurs culottes en peau, ne sont
guére plus agréables a voir. Mais quelles braves gens, intelligents, hos-
pitaliers, et d’une politesse parfaite envers I'étranger. Un grand nom-
bre d’entre eux, par les relations que leur erée leur industrie, par
leurs voyages en différentes contrées, ont acquis des connaissances
qu on est surpris de trouver parmi de simples paysans. Dans une au-
berge de village, j’ai trouvé cing journaux littéraires d’ Allemagne, et
un piano avec quelques-unes des meilleures partitions de Meyerbeer.
Dans une autre, une jolie bibliothéque, ou était la traduction des ceuvres
de Shakespeare par Schlegel; la Description de l'univers, de Mayer;
P Histoire des révolutions de ' Europe, par Koch, les derniers romans de
Gerstacker et de Hacklander. J’ai appris que cette collection apparte-
nait & une association de paysans qui, ici, comme en Norvége, se co-
tisent pour acheter des livres, se choisissent un bibliothécaire, et vont
tour a tour lui remettre fidélement les ouvrages qu'ils ont Jus et en
reprendre d'autres.
LA FORET-NOIRE. 441
Nl y a des écrivains qui s'amusent encore & composer de superbes
dissertations sur l’ignorance et la misére des populations catholiques.
Voila pourtant un pays 4 peu prés entiérement catholique, trés-instruit
et trés-prospére, qui s'est eréé de lui-méme plusieurs grandes indus-
tries, qui plaira & tous ceux qui Je visiteront, par ses vertus primitives
et son développement intellectuel. On y circule en pleine liberté,
avec la certitude d’y trouver partout des gens complaisants et sensibles.
On y fait des emplettes sans crainte d’étre dupé par un avide marchand,
et le long des routes on ne rencontre point de pauvres. Cependant la
mendicité n’est point interdite par une corporation de riches munici-
paux, que Je murmure d'une voix plaintive troublerait dans la jouis-
sance de leur fortune et |’on ne retranche point aux pauvres les
derniers biens que Dieu leur laisse : la jumiére du ciel et la hberté.
On ne les enferme point dans des workhouses, pour les chatier de
leur crime honteux, de leur crime de pauvreté.
La population de la Forét-Noire est-presque en entier disséminée
dans des villages, des hameaux et des maisons éparses. Son unique
cité un peu considérable est Fribourg. Aprés celte capitale, on ne
trouve plus que de loin en Jom quelques bourgades (Marktfleck) ou
quelques petites villes de 1,000 & 2,000 4mes, telles que Stiblingen
et Bonndorf, qui furent autrefois des chefs-heux de comtés, Neustadt
et Schoenwald, agrandies par leurs fabriques de chapeaux de paille et
Vhorlogerie.
Une de ces villes mérite une mention particuliére. C’est Donaues-
chingen. Elle est batie sur un terrain plat, & une hauteur de plus de
2,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. L’irrégularité de ses
constructions lui donne, au premier aspect, !’apparence d’un gros
bourg plutét que d’une ville. Mais il y a dans ses rues et ses mai-
sons une propreté et une élégance, qui bientét révélent son caractére
nobiliaire. En effet, ce n’est pas une .cilé marchande, une cité bour-
geoise, mais une cité aristocratique, la résidence du prince de Furs-
temberg, !’un des plus riches princes médiatisés. Le berceau de cette
famille est 4 quelques lieues de la, dans la petite ville de Furstemberg.
Aen juger par cette possession, sa fortune premiére devait étre fort
modeste; mais d'4ge en 4ge, par des alliances matrimoniales comme
VYarchiduché d’Autriche : Felix Austria! par des héritages, par divers
contrats, les Furstemberg en sont venus & acquérir la plupart des an-
ciennes seigneuries de la Forét-Noire, & étendre leurs domaines dans
toute cette province, depuis la vallée de la Kinzig, jusqu’au lac de
Constance. De plus, ils ont acquis de vastes terres en Bohéme. On
évalue les revenus de ces diverses propriétés 4 1,200,000 fr., ce qui
représente une des fortunes territoriales les plus notables de l'Europe.
Le prince actuel est un homme distingué, généreux, trés-respecté
442 LA FORET-NOIRE.
et trés-aimé de ceux qui, depuis I’acte de médiatisation, ne sont plus
que ses tenanciers, mais qu'il se plait ’ considérer encore comme ses
sujets. Ila, dans son ancienne capitale de Donaueschingen, un vaste
chateau qu'il occupe une partie de l'année, & la grande joie des ha-
bitants de la ville, et en face de ce chateau un parc des plus vastes,
des plus beaux, des mieux entretenus, ot tout le monde circule libre-
ment.
Mais ce qui me délerminait surtout & m’arréter 4 Donaueschingen,
ce n’était point le plaisir de parcourir ce parc aux frais ombrages, ni
celui de visiter la maison princiére avec ses galeries de tableaux, ses
serres et ses jardins. C’était, je le confesse, une petite curiosité parti-
culiére de voyageur, le désir de; voir la source du fleuve sur lequel je
m’embarquaisil y a quelques années, dont j’ai suivi le cours majestueux
depuis Linz jusqu’a la mer Noire.
Cette source est au pied du chateau, enfermée dans un bassin, en-
tourée d’une balustrade en fer, a hauteur d’appui. De ses fenétres, le
prince plonge ses regards sur cette eau limpide, qui de la va prendre
un si rapide et si large accroissement, qui va devenir, entre tous les
chemins qui marchent, comme dit Pascal, un des plus grands chemins
du monde, un chemin ouvert & tant de peuplades différentes, marqué
de tant de signes glorieux ou de tant de traits sanglants depuis les
Romuains et les Daces, jusqu’aux Turcs et aux valeureux soldats de
Sobieski.
Ii faut dire qu’a Donaueschingen se rejoignent deux riviéres, la
Brege qui descend des environs de Furtwangen, et la Brigach, qui
sort de la colline de Saint-Georges. Ces deux riviéres doivent étre con-
sidérées comme les éléments essentiels du Danube, ainsi que le con-
stale ce dicton populaire :
Brigach und Brege
Bringen die Donau zu weg!.
Mais, pour maintenir I’honneur de la source premiére, nous devons
dire qu’elle reste constamment ala méme hauteur, tandis que dans
les jours de chaleurs ses deux rustiques rivales baissent peu & peu,
et quelquefois se désséchent comme le Mancanarez, ou le torrent de
Cédron.
De Donaueschingen, une belle route conduit & !'ancienne cité de
Willingen, qui a successivement été soumise a la maison de Zaehrin-
gen, acelle de Furstemberg, au royaume de Wartemberg et qui depuis
4806 appartient au duché de Bade. Elle a eu une certaine réputation
de force belliqueuse, dont on ne se douterait gnére aujourd'hui en
‘ La Rrigach et la Brege mettentle Danube en marche.
LA PORET-NOIRE. 143
voyant ses fragiles remparts. Mais le fait est que, pendant la guerre de
lasuccession d’Espagne, elle fut assiégée par le maréchal de Tallard,
et se défendit si vaillamment, qu’elle l’obligea & se retirer. Le fait est
qu'elle conserve encore sur ses fortifications la statue colossale en
pierre d'un de ses anciens soldats, nommé Romeias, qui, comme un
autre Samson, enleva un jour la porte de la ville de Rothweil, avec
laquelle les gens de Willingen étaient en guerre. La ville catholique,
comme presque toutes les villes de la Forét-Noire, renfermait jadis,
dans son enceinte, six couvents et une commanderie de Malte .
De ces couvents, on a fait des écoles et des hépitaux. De ces an-
ciennes dotations, il en reste une que je ne puis omettre de signaler.
Elle est employée 4 donner chaque été une féte aux enfants. Je re-
grette de n’avoir pas vu cette féte traditionnelle, mais j’espére bien
qu'elle ne ressemble point a ces grotesques cérémonies que notre pre-
miére république organisait pour les enfants, pour ]’dge mar et la
vieillesse, dans le vertige de ses combinaisons, dans ses folles parodies
de l’antiquité.
A deux lieues de /& est une bourgade qui porte le nom catholique
de Saint-Georges, qui a été fondée par des prétres catholiques, qui, au
onziéme siécle, grandissait autour d'un noble cloitre de bénddictins et
qui est devenue protestante. Cette bourgade, qui apparlenait aux ducs
de Zaehring, tomba au pouvoir des princes de Wurtemberg, et a |’é-
poque de la réformatiou, comme les fermes bénédictins refusaient
d'accepter le dogme de Luther, le duc Ulrich les chassa du village
qu ils avaient illustré par leur savoir, éditié par leurs vertas, et fit
raser leur couvent.
Je dois dire que cette communauté protestante est trés-industrieuse.
Elle a des fabriques d'horlogerie qui répandent au loin des quantités
de pendules et de boftes & musique; mais elle reste isolée au milieu
dun centre de populations catholiques qui conservent fidélement les
coutumes religieuses de leurs aieux. Le jour ow j'ai passé Ja, le chemin
était rempli d’une foule de pélerins, hommes et femmes, qui se ren-
daient & la ee de Triberg, les femmes récitant & haute voix le
chapelet et les hommes murmurant avec elle la méme priére.
La chapelle de Tribeg est vénérée dans toute la Forét-Noire. Une
légende rapporte que des soldats autrichiens, qui, en 1692, campaient
prés de cette ville, entendirent résonner sor la lisiére d'une forét,
des vibrations mélodieuses , dont ils ne purent s’expliquer la cause,
car ils n’apercevaient pas le moindre musicien. Frappés de ce phéno-
méne, ils se mirent & chercher de cété et d’autre, et finirent par décou-
vrir, prés d’une petite source tombant des cavités d’un roe, une sta-
tuette en bois de Ja*Vierge, posée dans le creux d’un vieux sapin.
Ils la prirent avec respect, lui firent une chasse en plomb et lui érigé-
444 LA FORET-NOIRE.
rent un petit oratoire. Mais bientét la nouvelle de cette. découverte
attira une quantité de fidéles qui tous apportaient leurs offrandes,a’ la
Vierge des bois. Avec ces offrandes on batit une égtise gi: la sajnte
image fut placée en grande pompe au:haut d'un autel de marbre, La
des princes se sont fait un honneur de déposer le tribut de leur piéte ;
la, des miracles éclatants se sont, accomplis. Depuis prés de deux
siécles, aux fétes de la Vierge, de tous les cétés des légions de pélerins
viennent se prosterner la. Quelle foule j'ai vue au 8 septembre en ce
lieu yénéré : bourgeois et paysans, gens de toutes conditions et de
tout age, se pressant & la porte de I'église, s’agenouillant en masses
serrées dans la nef trop étroile, faisant leurs dévotions, puis, aprés
une premiére messe, attendant au dehors, sous les rameaux de sapins,
que la cloche leur annongat un autre office. En les voyant la, rangés
en silence, dans la satisfaction de leur foi, avec leur calme et pieuse
physionomie, je me rappelais ces mots du livre de I’ Internelle consola-
tion : « Bounes simples gens qui ne pensent & nul mal sont bien heu-
reux, car ils ont toujours paix du coeur. »
Si on ne fait poimt 4 Triberg un pélerinage religieux, on pourrait
bien, sans crainte de regretter le temps qu’on y emploiera, entre-
prendre du cété de ce méme Triberg un pélerinage poétique. Quelle
charmante petite ville! Et quel ravissant chemin que celui par lequel
on y arrive!
En quittant le village de Saint-Georges, on traverse d'abord un ter-
rain plat et aride, égayé seulement par les méandres de la Brigach.
Puis bientét on entre dans de hautes foréts de sapins, on descend par
une pente rapide dans la vallée de Nussbach, une vallée de plus de
deux lieues de longueur, étroite, profonde, tortneuse, serpentant
comme un ruban vert entre deux chaines de montagnes, qui de dis-
tance en distance, par un brusque contour, se resserrent dans ce frais
bassin, de telle sorte qu'on n’entrevoit plus devant soi aucune issue ;
puis s’entr’ouvrent et déroulent aux regards une autre enceinte gi-
gantesque, un autre amphithéatre de rocs, de bois, au milieu desquels
s’étendent de vertes clairiéres et des paturages couronnés par un
chalet rustique.
Dans le fond de la vallée, creusé comme un abime, voltige, bondit,
écume, le plus brillant, le plus léger, le plus alerte, le plus joyeux des
ruisseaux. Les montagnes de la Forét-Noire renferment tant de sources
d'eau, qu’elles les répandent de tous cétés. Prés du village de Blom-
berg est la ligne de séparation des flots, dont les uns vont au nord et
les autres & l’orient. Mais parfois, des flancs du méme roc, du méme
réservoir aquatique, jaillit un flot impétueux, qui se divise en deux ra-
meaux et s’en va par deux routes opposées, comme deux fréres qui au
sortir de la maison paternelle doivent avoir deux destinées différentes.
LA FORET-NOIRE. 145
Le Nussbach, qui se déroule comme un fil d’argent au pied de la route
oi nous cheminons avec tant de charme, est peut-étre le frére d’un
aventureux ruisseau qui vase jeter dans le Danube, visiter |’ Autriche,
la Hongrie, la Serbie et s’épancher dans la mer d’Orient. Plus modeste
ou plus attaché au sol allemand, le Nussbach a «d'autres idées de voyage.
Il se dirige vers le Rhin, et, a le voir sautiller de roc en roc, on dirait
qu'il est trés-pressé d’y arriver. Mais 1] n’atteindra pas sitét son but,
l’agile et scintillant Nussbach. D’abord, les sinuosités des montagnes
qat l’étreignent a droite et a gauche I’obligent & faire de longs dé-
tours; puis implacable industrie de l'homme I’attend & de certains
endroits et le condamne & tourner la roue d’une scierie ou d’un mou-
lin ; puts, enfin, il est évident que ce gentil Nussbach a I’humeur ca-
pricieuse, folaire et babillarde de la jeunesse. Car tantét je le vais
qui court comme un poulain effarouché, et tantét il s’arréte tout &
coup et se berce indolemment dans son lit, comme s’il ne songeait
qu’a se dorloter au soleil; puis, parfois, il me semble aussi qu’il s’a-
muse 4 causer avec les enfants de meunier gui viennent jouer sur ses
bords, avec la bergeronnette qui l’effleure de son aile. Ce qu'il leur dit,
je voudrais bien le savoir. Je pense qu'il leur raconte les plus jolis
épisodes de sun voyage. Je voudrais bien savoir aussi ce que dit la
bergeronnette. Que ne puis-je, comme Sigurd . hamecter mes lévres
du sang du dragon pour comprendre le langage des oiseaux!
Ce brillant ruisseau, cette vaste prairie qu'il sillonne, ces rocs sau-
vages qui le dominent, ces grandes foréts qui y répandent leur ombre
mystérieuse, forment l'un des tableaux les plus variés, les plus saisis-
sants qu’il soit possible d’imaginer. Si je n’ai pas, au gré des Fribour-
ceois, sulfisamment admiré le Heellenthal, en revanche, j'ai eu, plus
que je ne puis le dire, les yeux et la pensée ravis par la vallée de Nuss-
bach.
A travers les interstices de cette vallée, s'éléve Ja ville de Triber
(Dreiberg), dont le nom n’indique qu'un de ses trois atiributs. Trois
grandes routes s'y rejoignent, l’une qui va vers le Rhin, l'autre vers la
Suisse, la (roisiéme vers Furtwangen; trois rnisseanx sy réunissent en
un méme ruisseau qu'on appelle le Gutach; trois montagnes, arron-
dies comme un arc, |’embrassent dans Jeur vaste circonférence; du fond
de cette enceinte de montagnes, une cascade de six cents pieils de
hauteur y chante été et hiver son chant sauvage. A voir, aux pieds de
ces cimes merveilleuses, les maisons réguliéres de Triberg s‘ailon-
seant en deux lignes paralléles, on diratt qu’elles sont descendues des
carriéres de pierres voisines, aux sons d'une lyre magique, d’une Ivre
d’Amphyon, qui lene donnait leur forme symétrique. Le terrai: qui
environne cette ville n’est pas prepice aux travaux agricoles. Sur les
pentes de ces cé!eaux on ne voit que quelques faibles aces de cul-
Javvrrn 1838. _ 10
446 La: FORLI-NOIAD.
ture. et quelyucs gituragesy Eile wiexiste qee par son connnertée et
sow indamirid! Sor-seidéuble' angie dd misisens, of ne voll que des
enseigads d-hétels et 'd-aubergas, d'stelers: d hoviogenes et: te fatrt-
ques de chapeaux de pailles, des boutiques et des mugasifs:' G’eat un
bazar et um caravanedraibi dame de débett-dds told. C’ ene} etre ‘des ‘sta-
Gens. principales. de ju reate de. Khelil & Sebatforse, cf an enmtrepdt de
densécs. ouropéenness: De plasy elle a par-an ult foley atreqndites:- se
rendent.de: Leutes parts! marchands de cévdales; of; rharehdtis te bes
dian, fexitliersetpropriéipires; ety poab toged, éborp ar tent cé monde,
i} fasts bom monnbre:de: Wirthschaften et de benesories! Datie ta jours
née, ¢’est chose ‘ebrieute de-voir le.motivenieht eomittict'de cette
achive cité, les hotlegers aasis! prés d'une larpe fenéire | eetiet décou-
Pant ue ropage, down-la esclamt une caises'de pendaie ow émraitent
un cadran; les famestes'civds lant! de cblé at diaatre avee' levies tresses
ae peille & la main; tea chatseties. enontant ow descendent la grande
ue; ea paysans vec.lenss varidtés de costuntes.traditionnets, tirant
une vache: pas ile diosl-dn langant:aa gabop; sous: les feat dW’ ama-
teur, unde leurs, sobhetes: chetadx.dt bes: ntarchends! et lee miitrées
d’ hétels La¢s- ollaurdsi. ren | eee ee ee i
Mais le.soir, quand Iiheare de rapes est vehue, qiané Fatelier et fa
boutiqae sont feeds, quand:iieate: cette popubtion artisans, dé
‘spéculaleurs et de: mancuvres, est rentrér: dazis ‘nes defiérents gites,
quelle quidtude et: quelies doaces, wélancoliques prometiades, j'ai fai-
tes 2 celle haune Nochurne sus lapente des: montages } De fortes: parts.
Vombee noire des bois; au sein de celte ombre mystériease. quelques
fagades de la. vile, éclairées par un rayon de la lane, se dessinent dans
les ténébres comme des. démés.de marhre; de toates parts, un profoud
silence, et, dans cé silence. fa voix plaintive de la cascade pleurant
‘<lans la solitude comme une ame perdue, comme I’alma perdida, ce
poélique oweaw de l'Amérique da Sud, et le ruissedu d’une sdurce
voiside lombant en petites peries sonoses dius ww lit pierrcux, ét les
rameaux. d'arbres frissonnant au‘ souffle d'ane légére brise. Ob! lx
magie du soir et de la retvaitedans les grandes ceuvres de la création !
‘Oh! les moatagnes! les: chéres montagnes |!
My heart.isin: the: highlands.
En allant de Treberg. vers: Offerrboury,, om entre dans le Nederwas-
‘Serthal, une. vallée comme celle: di Nussbach, aussi profonde, aussi
étrolle, parsemée de laborieuses svieries et de rants clialets, bordée
«le chaque cété pandes masses de rochers piltoresques, ombragée. par
les arbres centenaipes, uu panorama d'une grace et d'une grandeur
nndescriptibles , un exchantement perpeluel. A Fextrémité de‘ cette
LA FORET-ROIRE. 447
vallée s’éléve une colline surmentée d’un vieux chateau d'un aspect
pittoresque comme ceux du Rhin. C'est le chateau de Hornberg, qui
jadis, avec toutes ses dépendances, surertennt au: riche noire de
Saint-Georges. moo Vee fttee foe ti |
Ici commence le Gutachthal. Las deps ichaines de: inplagnen qui
létreignent pen a peu s’écartent ude del’autre, s'abarssent graduel-
lement, seffacent & l’horizon et découveent.aux regards une valiée
chargée de fruiis.et de moissons,.gui-se rejomt & la vallée de la Kinzig,
plus belle encore et plus fconde.. Sur ua espace de quatre lieues, quel
contraste! Toutes les zones diverses de i végétation, Aays les phéno-
menes de plusiegrs latitudes lointaings. La-bas,,dernjdre poi, la na-
ture sombre et austere, les terraips.arjdes,qu. les maigres champs de
seigie d'une contrée septentripnale,, et ici les sillans fertiles, Jes arbres
et la température des régions .du-Sad. D’abord aux noirs sapins guc-
cédent les hétres et les chéges, puis: les, chataigniers el les péchers,,et
les grappes: des .vignes, et les tiges,de majs. Ciel clair, almosphére
pure, jardins tleuris. .Quel lélicienx pays! Je ‘Wo'arréle. .dans Ja Jolie
petite ville de Hausach , dans celle de.Haslach. de guis lenté de m’arré-
ter a chaque village, A chacupe, de ces ciantes, habitations qni,m/appa-
raissent comme de si dquces retraites auynilieu de leur vert.enclos.
Le chemin de fer d’ Offenbourg me semble.tsap pres.
Il faut pourtant que j’arrive qn. lerme de cet heyreux. voyage, et le
soir je rentrais.en France, et la premiére parole qui. frappe mon oreille
a mon retour dans ma chére patrie est celle d'up.gendarme qui me
Wemande mon passe-pert.
X. -Mansier.
are | e ghia { ic iq! thi re fie vd 1% Ty, othe. f. ’: ’
Tn ee ee TT OY QD setts ye Elbe Poteet gd et
} of fe osuaragy |b. oobiage opudebisfeoe tees vegtengee va
. - DUNIVERS HSE P bE bROVOCATEUE ot ‘it wi.
Jj t { I: ts: ryt 1") qerd, f H he ee a) rlege, etal te rt
ets ono cab gg foade ote a ge Paes ; cae eee ee - on
4
4 yee “fy! ‘ byt WV ? j ! eer - i qt t ge yes 4 a ried ‘
Pipe. og la Wea hh ae hy rd Pere Sere ae a shoe Pe lta: my,
- Torsque Vécote: de l' Univers '‘attaque les opinions qu'elle ‘re jainlegs
pas ow qi’ellé ne partuge plus; torsqu'dlle résiste ‘aux -vives' protesta-
tions qu’ellé: excile, elle exerce) avec' plds ob moins de.bonye foi. de
convenanee et de! suacds, un ‘droit 'que personne ne: lui conteste:!: -
' Mais,’ dans' les*numétes ‘des 19, 2T: et 23: décembre, le-rédactetr
en chet'.de ce journal; -attaquagt en'fhee M: de Montatembont, n’a pas
craint de prendre le'public 4 tétnoin'd'une mgratitude réveltante: ct
d’un scandate gratuit. Il ose mtarchander au plus célébre' et au plus
dévoné des catholiquesfrangais: uh reste-de patids an plus france: au
plus valetreux;' an' pins 'persdvérant des hommes, il offre des lecons
de sincérité, de courape et de: vonstance: « On Ka altaqué, ». dit-il.
«: pat des lettres: confidentielles. » Cing cents lettres écrites h eing
cents -athis hé justifient'pas et wégdlent pas quiize edlonnes d'thvec-
tives ‘lancées, devant: des ‘miiliers‘dé leeteurs, 4 1a sous ” ae
serviteur laique-de liliglise:’ ‘notre époque. » | 1
Au surplus, edtte-ex plosion :d'ingratitude-a .eu du moins un effet
salutaire ; elle:a'vdlu a'M, de‘ Montatembert les: (dmoignages les plus
divers ‘tt ‘es iplus chateureux-de reconnaissance-et de respect.
M. de Montalembert n’a pas. répondu a | Laévers Ori comprend qu'il
n’ail pas songé un seul instant a. destendre dansiure tell drénes; on
le’ lokera unadimenvent de avoir dédaigné..' :, a
'- Mais les eathOhques;} qu'il! a tant! gerbis, i trots tous quand on
Vattaque? PES “ee MG ae :
“Se tdiront-ils par une pour peas des représailles de [Univers ou
par un'scrupale politique? ' - ot |
‘Les divisions de ha politique ne dipensen pas: du devoir de rester
lidéle & {a reconnaissance et & l’amitid.
Pour moi, nallerhent mélé aux lattes qui ont fllusiré M. de Monta-
lembert, elranger aox actes do sa vie politique, je n'ai conserve d'un
pussé que je n’at'pas partageé: aucun. tile pour moi-méme, aucune ani-
mosilé envers autrul. Mais je n'ai pas perdu la mémoire. Si la génc-
ration 2 laqbelle j’appartiens a peu fait encore. du moins elle a beat-
coup recu. Fen appelle a tous teux de mes covtenorains qui profes:
. L'UNIVERS EST-IL, PROVOCATEUR OU PROVOQUE ? 149
sent de coeur la foi catholique, & ceux surtout qui, entrés comme moi
dans les fonctions publiques, servent lovalement le gouvernement,
et ont senti leur dévouement redoubler, au lendemain de I’attentat
exécrable auquel il yien art er, A |’Age ot Dieu daignait sea
ver 2 nbiild ‘aoe alabe | add i nals Jacihd. datons
eu l’immense bonheur d'etre entrainés vers le bien et le vrai par des
intelligences ardentes et génércuses; avec |’amour de la religion, nous
avons di l'amour de notre temps au P. Lacordaire, l'amour de la
science et du travail 4 Frédéric Ozanam, et & M. de Montalembert I’a-
mour de la liberté et de.Ja justice. ‘Quelles que goiegt nos,apipions
ou nds situations, n’oublions jamais.ces bienfgits, ef ces hianfaiteurs |,
Je comprends que .M: de Méntalembert ait des adversaires el que;
l'on discute:ses epintions:ou ses actes ; mais je-.njadahels pas, Si -ces,
adversaires sont cathohiqués, qu’fls puissdnt atlaquer sing. mesure‘sa
personne et son caractére'; J n’admeis pas que ce qu is arent & luv re-.
procher's'’éléve jamais:4 la hantenr de:cé qu’ils lui doivent. « ,
Avec quel mépris -ld général en chef de I'Univers, feremont carapé,
a la téte de ses quatre ou cing collaboraleurs, parle de ce sergent dun.
petit peloton de reléguds ! Sil veut citer tout -haut les noms, il ‘s'aper-
cevra que ce: peloton est exactement composé de: tous ceux, excepté
lui seul, qui étaient groupés, if y a quidze ans, autour de M. de Mon-
talembert pour défendre sur tous les terrains l'autorué et la liberté de
’Eglise. Il constatera, en méme témps, que ce peloton, dispersé par
les événements, s'est reformé on par ses fautes ou' par ses coups. Relé-
qués! dit-il. Qui a prononcé cet arrét de relégation? Lui-méme.
La Belyique, excellent recueil catholique, publiait dans une de ses
dernicres livraisons une lettre adressée, en 1850, & un professeur.
de l'Université de Louvain par Frédéric Ozanam, qui venait de dis-
puter & I’Univers la mémoire de Ballanche.
« I] m’était arrivé quelque part, écrit-il, de recommander la méthode
« des écrivains qui, avec Pascal, Chateaubriand et Ballanche, avaient
« voulu rendre le christianisme souverainement aimable avant de le
« démontrer souverainement vrai. Cette opinion et ces exemples ont
« irrité certaines gens, dont le systéme est au contraire de fouler aux
« pieds la raison humaine, de décourager les esprils en leur rendant Ja
« foi inabordable, en !a hérissant de théses paradoxales et contestées.
« Comme ils mettent leur zéle 4 resserrer toujours davantage le cercle
« de l'orthodoxie, 4 excommunicr tout ce qui n’est point de leur sen-
« liment,..... ils devaient naturellement se scandaliser du nom de
« Ballanche.
« C'est alors, monsieur, que vous étes arrivé & mon aide, et votre
« savapl travail est venu montrer qu’a Louvain, comme & Paris, tous
« les esprits ne sont pas résolus 4 se mettre sous la férule spirituelle
150 LUNIVERS Esti’ proVacATEUR OU Provooce 7
« dé cetis’ petite’écote ‘quit pkétend tégerter | Wi piaudre backline
« Déja elle a pris 2 partie abbé Maret, l'abbé facordaird, archevaqiie
¢ de' Paris pour peu qu’elle'continue'sey extctasions, ellé aura proavé
& son isoletient-et dessé dd Comprémettré PBglise qu’elfe prétand: te
a présentér dt qu’elie décdmstddre cau ept ve t ae ees
Bepais ves' paroles, ies exclusidns ont: contineé, et Ozanany mort
4 16'relégué aver M. Maret, avec M . Lacordaine. Relégué, M.- dé. Fale
loux | Refégué, M. Lenormant! Relégué, M. Foisset! Relégud, M. .Ni-
colas! Relégué, ‘M. de Broglie + Relégués, Mgt Dapanloup, M. de Melun,
le péve Gratry, le pére de Valroger, M. de Corceiles, M..de Champagny;
tous tes écrivainis da Correspondimt! Il ne manquait plus qnet exécu-
tion avec grand apparat de M. de Montalemibert. .. Vn
L’Univers a aussi des amis qui écrivent des lettres. Of if'y a dans
une-de:ces letires adresaéey par ua.des correspoadants, de I’ Univers
au Bien public de Gand une phrase qui résume la querelle d’une facan
yéritablement inatiendyg :. wy) i a at
1 & Il davenait urgent,.dit-cette, ledtre, d'entrer A fond dans la discys-
¢ sion,; M..de Montalembert a pravoqu¢ trop directement, ses, ancjeas
« amis restés fidéles aux principes qu'il défendit gitrefois.,.. »
Or, nous Je deynandons catégoriquement ;
4
A quel principe, défendy aytrefa}s en commun pour la cause catho-
lique, I Dnivers est-il resté lidéle ? A quel principe M. de Montalembert
a-(-il, renoneé? Avon Felise, toutes Jes publications mémorables dj
Comité pour lg libertéreligig¢hse | En est-il, une seule que, Univers ose-
rait encore publier, signer,. profeaser sans dares or? ae
En face de,ceg variatidhgpatentes, subies d’abord en silence, Ul s est
élevé.une pramiare protestation: M, de Morilalemhert, en 1852, a, pu-
blig les, Teds catholiques, Pyis, 3 la fin de 4 855, le Corresnondant
s'est reqonstilué pour couserver, yn org3ne a |’ancienne opinion des
catholiqnes, A peine, un pacifique, prospectus, on il p’était ni pommé
ni désigné,. availa. annongé ;ce dessejp, que. Univers faigait, feu gur
ce marceaw de, papier ef nous placait_¢n naisgant dans \opligation
é riposter. . 24... 1 |
n'a gu’pne fois par. mois la, parole... ...,,..
Quoi! vons désertez f. ah proleste, el vous vous écriez : On me pro-
Est-il permis dé changer & ce point la vérité des faits et le sens des
mots? Quia varié? c’est vous; qui a provoqué? c’est vous.
_ Mais I'Univers p’est pas embarrassé pour répondre. Voici comment
il s'y prend d’ordinaire :
LUNIVERS EST-IL PROVOCATEUR OU PRUVOQUE ? HY |
Bossuet parle quelque part, aprés saint Grégoire. de certaines gens
qui regsemblent a des hérigaons.. iy 1
_« Lorsque vous dtes.dlargné, dit-il, de cet animal, el a “iLne eraint
« pas. di Atre pris,.xous! voyez, $a. Aéte, ses, pieds eat, son. CORPS; quand
« vous approchez pour le prendre, yousiae:trouveziplus qh ume magse
« rande qui pique de.tous cétds, et celud que. vousidécouvejez de loin
«tgutientier, vous'fe pardez tquti/a coup aushitd que.vous.te,tenez
« ene vos thains..... Cat homme que vous oneyies sibien counainca,
« Gtamt dingy retednehé. et. bnveloppe: en lolméme,me woud présente
« plus: que des.piquants; 11 s"arms & son tour coatre vous, et vous ne
e powvez. plus-lq tougher sans ‘yoe volre maia \soit..ensanglantée, je
a veux dire sans Na yotne -honweur: spit ‘blessé par mille sanglanis
« reprochesi:. ie DE ale! Mee Laie. “Pak GE fs MERA Ge SR ed
Cette: cou vivelsoh convient bien la maniére de ¢aisonner -de
PUnwverp: | oe on ont 7 TO CY PY
On lui parle religion et il ere poitqné On lui répete i Vous
cotipromiettez la Vérité, §)'s’écrie* Je ne ‘suis pas’ partisan de'la ‘fusion.
ll imprime que ses ‘adversiires catholiques sont’ plas: ‘daligéteux gue
les gens « qui hurlent la’ Marseillaise, la pique &' ta matin et le bonnet
« phrygien sur la téte. » Il ajoute'que « nos fautées: sot ‘plas funestes
a yue les crimes des byivands. w “I déclare que « le libéralismei d'une
partie es eltholiues’ retarile seul én Europe le triom he det Eglise': »
On ‘autre’ jour, Tl alfirme ‘que nous ‘serons fiers des éloges des pro-
testants, — ou bien que nous desitons ponr la presse une each suu-
rage ®. Puis il s’indigne de la moindre allusion. ©"! ee
‘On notime son rédacteur, its écrie $ «Vous mé diftamée. »Onnele
nemme pas, ilse plamt: « Vius’ me dénoncez. » On qualifie la conduite
et la doctrine de toute l’écolé, itréplique +: « Osez imprimer ce que vous
penséz dé nos personnes. » On géinitde ce qu'il Mit détester I’Egtise. 11
sexclamé :'«’ Rién‘n’est plus ‘doux que d'étre ‘hai avec fa vérité. » Mais
vous braved [histoird et Id‘boti sens: « L’Eglise vit'de ces impraden-
ces!-» L’Egtisé, toujours I'Eglise' Comme ine devote qui appelle ses
contrariétés des insultes & Ja paroisse, I'Univers a sans cesse ala bou-
che cé hom saint’ et’ révéré, ‘et confond avec la causé de Dieu celle
de sa rédattion. ‘Puis il ajoute, en levant les’ mains au ciel : « Voyez
comme ces divisions réjouissent nos eAnemis! '» Ils se réjouiratent
hien davantage sl Vous parliez sans coutradicteut je langage impru-
dent et excessif qui peut le mieuk Seconder le progrés de pees) calom-
nies et accélér er le succés de leurs espérances. mere S32
yg
‘ yop! ' ,
‘ Univers du 6 mai et du 22 décembre .1 857.
* Univers du 7 et du 10 janvier 1858.
152 L'UNIVERS EST-Il., ae ae QU, BROVOQUE ?
a 33
Sortons de tons ces‘équivdquds :# »# +33
Non, non, il ne s'agit nt de vos personnes ni des notres ; il ne s’agit
ni de lorléanisme, ni du gouvernement parlementaire, 01 de la politi-
que, ni de la fusion. Ii s agit de savoir si vous défendez I'Eglise de ma-
niére a la faire hair ou aimer; si vous né¢ sortez pas, en altaquant
les vivants ou les madris, 1 toutes Ié8 borires iniposées a des chrétiens
par la charité et la justice? Enfin, il s'agit de savoir si, oyi, on, ngn,
vous les restds nulelos. comnie le Biew public ose le dire, aux, pyn-
CIPES QPE VOI'S REFENDIEZ AUTREFOIS, westadive a ces principes de liberté
religieuse, qui Sont, en Piémont,'en Belgique, en Suéde, en Angle-.
terre, eti Wollande, en Russie, en Amérique, la sauvegarde des, cay
tholiques, en’France, la foi de leur pays, en Espagne, en Italie, ev
Autriche, leur honneur, et en tous lieux fe seul mayen pour, ep
d’ohénit’ tout entitre la bienfaisanie Jiberté de I Eglise?. oe de anak
‘Si Vous'aviéz conservé ces doctrines, notre cayse sérail, comme
autréfois, la méme. Mais,’ si vous les avez. comme il est trop cerlau,.
quittées, moquées, désavoudes, ne parlez pas des changements d'au-
trai, ‘tichez de justitier les votres, et ne prétendez pas qu'on vous
provoque lorsqu’’ vos nouveaux symboles chacun des anciers (é-
fenseurs' de I'Eglise, pour dégager son honneur, répond & son tour,
avec whe vivacilé trop concevable, ces simples mots : « Je proteste
et je persiste. » |
Auecstin Cocutn. 24
MELA mpeesthonere pe
Pose ity | eaten! at Ub eliGatnd + oe cued ot pa fF
poste ter cobbeday cunt fe | troirramrrn ret u te bat tte Fogg
UE ane Ro eee ee ae 1 Pens ed if oot - sEole ter +t {
, ae
ae i! wv CENTAT I DU 44, JANVIBR
‘Tl abt pas ;ilans i mission i une “Reene th eliregistrer lé eine:
ments ‘qhotidiens; cépendanih des ‘coeurs “chrétiens ne peuvent laisse:
passet tin forfait aussi’ ‘dbominabfe que, Vattentat du. 44 janvier sans
expriinet Vhorreur qu'il Yeur | inspire et eur, reconnai agce envers
Dieu “quit ' ‘a empéché Paffréuy’: SUCCES, a un ‘crime, dont, NHeureusement
aucune nhaln friincaisé nest sduillée. 5
Daris"'la ‘lettre que, nous’ ‘adresse notre correspondant de Tariy
et qu'on lira plus'bas, on remarquera Je bruit qui avait couru d'ane
conspiration mazzihienne en Italie. Ce ‘bruit coincide avec les arres-
lations opérées eg Espagne, et, dit-on, en Russie, avec les. réunions,
démigogiqies de Londres .: enfin avéc lexécrable forfait gyi vient
dépouvanter ta'Francd:, Mois, si ‘Todieux complot quia éclaté a Parijs
a eu ‘des ramili¢ations partogt, “hafons-nons de. le’ constater, il a sou-
lev parfogt wine énergique" réprobation. Puisse Vanathéme général
dont ils sont l'objet décourager enfin Jes fanatiqaes ennemis le Por-
dre, en leur montrant leur isolement et I’inanité des projets guwils
fondent sur’ {’assassinat {
Le secrétaire de la rédaction: P. Dounsme.
LETTRE DE TURIN
On nous écrit de Turin:
Les affaires marchent ici avec une lenteur dont il nest pas aisé de deviner
nilesprit ni la fin. La vérification des pouvoirs, qui en Belgique n’avait
pris que deux séances, a déja absorbé 4 Turin presqu’un mois entier, sans
que l'on puisse encore déterminer le jour qui verra clore cette fastidieuse
upération. Néanmoins, au milieu de ce dédale de discussions, l'on peut entre-
voir lesprit qui anime la nouvelle majorité. Elle s'est prononcée dans deux
volations importantes dans les séances du 31 décembre et du 9 courant:
dans l'une et l'autre, c'est l'irritation contre le clergé qui a éclaté; on pou-
vait du reste s'y attendre d’aprés l'accueil que l'ancienne majorité et les
ultra-libéraux avaient fait aux conservateurs, élus en nombre beaucoup plus
considérable qu’on ne l’attendait. Les journaux de ce parti avaient fait un
grand tapage de ce qu'ils appelaient le résulltat des menées du clergé; ilx
voulaient une revanche, ils viennent de la prendre.
Dans Ja séance du 34 décembre, M. Cadorna propose et la chambre adopte
ADA . MELANGES.
un ordre du jour qui ordonne de procéder 3 une enqucte generale sur lx
conduite du clergé lors des dernidres électjons. Cet ordre d du jour portait
que l'emploi, par, "les prétres, deg moyens spiritugls sur la conscience des
électeurs constityait une pression mor ale, et que Cette pression rendail
nujles les ¢lections qui en auraient été le résultat. Ainsi, parce que (ce qui’
est fort contestable d ailleurs) dans eing ou six colléges des ecclésiastiques
auraient commis quelque imprudence, voila tout le corps du clergé déclaré:
solidaire du fait de quelques-uns de, ses membres; le voila mis au’ ban de
opinion publique, accuse, d’avoir corrompu, le systéma électoral, tandis
que. pew de temps auparavant gn l'avait aecusé d’ éyre hostile 4 ce méme sys~
téme." Mais ce.quil y a eu de remarquable, c'est que la majorite, qui se
montrait si chatouillepse i i lendroit des élections des conservateurs, dont un
grand nombre ont été soumises a Venqutte, a été Irés- coulantg dans cer-
taines élections des hammes de son parti, ou les menées de |’intrigue avaient
joué un role incontestable. Certes, on aurait pa, désirer plus de moderation
et plus d'impartia}ité soit dans ses votes, soit dans les diseussions qui fes ont
precedes.
. Mais, quand on considére cet ordre du jour. on est frappé de deux
choses : d'abord de Vimpossibilité de l'exécuter, ensuite de sa portée en
droit. En effet, comment s'y. prendra-j-on pour procéder une enquéte
qui doit e:nbrasser la presque totalile des colléges électoraux en terre ferme
et dans I'ile. de Sardaigne? Quelles bases adoptera-t;0n ? ‘quelles données ser-
viront de régle? Qui ne voit que les proportions colossales qu'une telle
mesure devra prendre la frapperont d’impossibilité; et alors cet ordre du
jour-Cadorna restera comme une lettre morte, comme une menace et comne
un témoignage d'injuste défianee contre le olergeé.
Mais. il y a plus: si 'om médite altentivyemens sur les deux parties de cet
ordre du jour, on lui trouve une porlée qui est restée inapercue: en effet, la
premiére partie, en qualifiant de pression morale Vemploi des moyens
propres au ministére ecclésiastique, a renchéri sur la fameuse Joi appelee
‘modification au Code pénal, par laquelle l'ancienne majorité, en 1854. 9
biillonné Ie clergé dans l’exercice du ministére pastoral, et frappé de
graves pénalités des imputations trés-élastiques dans la main de ses ennemis.
D'antre part, cet ordre du jour donne une plus large extension aux
causes de nullité sanctionnées par Ja Joidlectorale. Sous quelque aspect qu'on
Ir envisage, on l'apercoit gros de tracasseries de tout genre. Nous verrons si
sa Mise & exéeution justifiera ces tristes pressantiments.
Cette premiére votation en appelait une autre, comme son complément
naturel; il fallait prononcer sur la validité des électiqns de cing chanoines;
aprés une discussion théorique et pratique, mais toujours trés-vive, li
chambre a décidé, samedi dernier, que I'élection des chanomes’ titulaires
est radicalement frappée de nullité par la loi clectorale, pour ces trois
motifs : que les chapitres, des cathédrales ont charge d‘ame, qu’ils sont as-
treints 4 la loi canonique de la résidence, et qu’ils ont une juridjction, sur-
tout sede vacante. Telles sont les raisons sur lesquelles on s'est appuy«
pour prononcer la nullité; tous les efforts de la droite et du centre
droit ont échoué devant la force du nombre; la gauche a triompheé; elle a
MEL ANGRE’ 155
reussi “a amoindrii’ le groupe ‘des députis dbaselvateurs ‘de cing de ses
membres Iés plug distingués. Mais ee qu’ 'y & de frdppate dans te résultat
Je ce serutin, c'est qué la chambre s'est déjagéd ‘alle-méme, et qu'elle &
abdiqué ses antécédents. Les cing législatutes qué Se sont suteddé ‘depuis
la promulgation du ‘stafuto ont compté des chatioines dens ta chambre; cans
que jamais lon ait mis en’ doutp la validité de leur éléction; il" ' falta bn
venir 4 la sixiéme pour qu'un scrupule constitutionnel sbit very déséitter ‘les
yeux. Serait-ce parce que jusqu’ict ces députés charioities étaient de‘ la yxt-
che? If est de fait que MM. les chanoines Asproni, Turcott#, ¢tc:, ap-
parienant 4 ce odté de la chambre, ont topjotirs vo leur étection’validée sang
ombre de difficulté, bien que le premier edt meme 1a charge dé péniten-
cier, et que la nouvelle majorité sest effrayée de voir la droite renfotcée
de cing chanoines, tandis qu'elle perdait M. Aspromi resté sit fe' car-
reau dans la derniére Tutte électordte,’ et évihed; au troistérie ‘collége de
Gines, par le conservateut M.'Parodi. : ss io
Le résultat des premiers scratins a fortement préoccupé l'opinion pu-
blique, il a produit une serexcitgtion dans les esprits, qui ne manquera pas
de se signaler dans les élections partieuliéres qui atirdat Het incessanittent
pour remoplir les vides faits par les anndlations ét pat les options; et, comme
ces vides sont plas nombreux dans les tangs dés conservateurs, on peut xssti-
rer dés 4 présemt que la latte sera vive etchaude et qu'il est'dilfielle que ce
parti perde du tetrain. M. le corite de Revel, évineé au séptieme eollége de
Turin par M. Brofferio, est le candidat que les consérvateurs ‘préseatent at
collége de Fonan, par suite du décés de M. lematquis Massiming, frappé d’a-
poplexie dansl'intervalle de son éleetion a son admission dans la chambre; il
y a tout liew d'espérer que M. de Rével lenyportera; d’autant plas ‘que,
dit-on, M. dé Cavour a déclaré qu'il He s‘oppésait pas A cette-étection dé son
ancien adversaire sur le terrain des questions financiéres. St 6e bruit est
vrai, il fait honneur 4M. de Cayour, qui montrerait, en'ce cas, wutant de tact
que de générosiié politique. : : an
Bien que le ministére paraisse se renfermer dans une politique expeetante,
et qu'il réserve la manifestation de’ sa pensée intime pour fe moment ov la
chambre sera définitivement eonstitude, il re peut ermpécher de percer les
symptémes de tiraillement, de’ scission, qui l'agitent. C’est un fait désormais
que les ministres influents ont vessé d'etre d'actord Sur les questtons prineipa-
les de politique internationale, ils ont de'la peine a ‘te dissimhuter, Ainsi, der-
niérement, M. Ratazzi, répondant a des interpéllations de M. Brofferio, de la
gauche, qui lui offrait ses services et son appii a condition que fe ministére
matcherait résolment dans les’ voles du progres, ce ministre, qui était en ce
moment seal &la chambre, acceptases offrés en déclarantque te ptogramme mi-
pistériel, qui serait développé aprésla constitution dela chambre, serait tel ,qu’ ik
ne pourrait étre désavoué par la gauche. Etait-ce un engagement pour un
autre connubio avec la gauche pure, ou bien und simple défaite? Les journaux
ont interprété dans le premier sens. Ped dé jours aprés, M. de Cavour, &
son tour provoqué a s'expliquer, déclara foriellement qu’il n’entendait rien
changer a Ia politiqué suivie jusqu’a ce jour, et qu'il ne ferait pas un pas
dé plits eff avalit. Dé sdrtd qite, Yandis que M. Ratazzi promet d’avanerr,
126 MELANGES.
M. de Cavour declare qu’ll restéra_stationnaiye dans sa, politique, qu'il a
uppelde, dans le discdurs de la couronne, dy ndm de, trrémovihle. Depuis
lors, Yes btuits'de remaniement minist¢riel gnt, pris plus de cgnsistance; les
ambftions’ se mettent déjd en’ mouvement', ek 7
Le comité du contentieua diplomatique, dont je vous parlais dans ma der-
niére’ lettre, ’s‘occupe trés-activement des attributions qui |yi ont été don-
nées.’ La premiére affaire, passablement épineuse, sur laquelle il a été con-
sulté, cest'fa prise du Cagliari, déclaré par les tribunaux de Naples de
bonne” prise. Cet épisode du mouvement moezzipien du 29 juin dernier
pouvait amener de graves complications; mais, Je cabinet dq Londres. se re¢
tranchant dans une espéce de neutralité, nos ministres sont forcés de baisser
le diapason de \curs prétentions. Un des membres principaux du camit
s'est rendu derniérement 4 Génes pour puiser sur place les renseignements
propres 4 éclairer la décision du comité. Il parait que tout finira par un
memorandum, lequel aura le sort de tous les memorandum pass¢s, présents
et futurs. |
Malgré le bruit qui a circulé derniérement de la découverte d'une nouvelle
conspiration mazzinienne 4 Ascoli eta Ancone, la situation politique de I'Italie
centrale continue d‘étre aucalme. Le Saint-Pére a fait l’sccueil le plus distingué
4 Mer Sola, nouvel évéque de Nice; aprés sa consécration dans I'église des
Douze-Apétres, le Saint-Pére l'a mandé auprés de lui et luia fait cadeau d'un
magnifique Pontifical, richement relié et enrichi de pierres précieuses. Ce pré-
lat s’ctantrendua Rome sur l"appel spécial du Pape, on croit pouvoir augurer
que la prudence, la sagesse de ce nouvel évéque, aussi distingué par sa science
(jue par son dévouement au Saint-Siége et son attachement a son pays, au-
ront réussi & éloigner les obstacles qui jusqu’ici ont empéché la reprise des
négociations. Cet espoir se confirme par les témoignages d’estime et de bien-
veillance que le Pape lui a donnés. Quant 4 l’acceptation de la démission de
Mer Artico de son siége d'Asti, elle ne parait pas avoir eu lieu encore, a
cause de quelques incidents survenus; non pas qué la déniission ne soit
admise en principe, mais on voudrait y rattacher certaines conditions, qui
sont aujourd'hui l'objet de négociations dont le résultat ne saurait se faire
attendre, malgré les sourdes menées et les intrigues de certains faiseurs mal-
encontreux.
. Quelques journaux ont parlé d'une lettre autographe que le roi Victor-
Emmantel Il aurait écrite au Saint-Pére, pour se plaindre de linfluence
que quelques membres du clergé auraient exercée sur les derniéres élec-
lions; d'autres journaux ont démenti cette nouvelle. La lumiére se fera
bientét, et le résultat de l’enquéte générale ou des enquétes particuliéres
sur les cing ou six élections des députés de la droite rectifieront d’injustes
imputations que la mauvaise presse s'est plu 4 déverser sur le clergé tout
entier.
Les esprits sérieux 4 Turin sont préoccupés d'une polémique assez ar-
dente qui s'est élevée sur le terrain de la science, entre M. Mamiani, nommé
récemment professeur a la chaire de philosophie de Uhtstotre, et un des
* Cette lellre, comme on le voit, était écrite avant la retraite de M. Ratazzi qui est venue
en confirmer les prévisions, (Nole de la Rédaction.)
MELANGES. 437
jeunes membres de la faculté de théolo ie de l'université de Turin, tres-
distingué per ‘ses talents et par sa ‘Science. M. Mamiani, qui a jaué un si grand
role a Rome a'Tég oqne’ de Ta revolution ¢ et de la Tuite du u Saint-Pére 3 a Gaiite,
sest réfugié ‘depuis’ Tors dans ‘nos Etats. “Susi a présent il avait végu. assez
tranquille a Genes; depuis queltib temps il s’est jete. dans les agitations de
la vie potitiqué’ chez tous; ’ ayant obtenu | sa ‘naturafisation, ila étf élu der-
nidrement députe ét siége a gauche; bien plus, le ministre de I’ instruction
publique tui a donnd li''chaire, ‘récemment créée de philosophie de ene,
Or c’est cet enseignemént qui a donné origine a cette controverse. M. Ma-
miani, 'sortant des voles tracées pat | les grands maitres, saint Augustin, Saint
Thomas, saint' Anseline’ et Bossuet, exagérant hors dé mesure les forces
morales de I"homme, nie ha continuité de’ action de Ja Providence. Une
pareille thése, induie jusqu'ici parmi nous et contredite | par les. auteurs les
plus marquants miéme en Allemagne, devait soulever une vive opposition.
Le jeune doctéur'a relevd Id gant, et, dans'une scrie d'articles dans le
journal !’Armonia et dans d'autres Teuilles, il s'est montré 4 la hauteur
de la tache qu'il s'est donnée, et digne de lptter avec le philosophe. de
Pesaro. Cette‘ lecon devrait servir 4 cette classe d’émigrés qui se. posent
comme nos maitres.’ Comnie si Puniversité de Turin n’eit pas, atteint, un
haut degré de renommée avant que ces sept ou huit émigrés fussent ye-
Dus en occuper les chairés principales. Ricn ne, blesse davantage le patric-
tisme que loutrecuidance des elrangers. M. Mamiani est mis en demeure
de répondre aux erreurs doit il’ est accusé; nous attendons la réponse. ,
Pour extrait :
ae JP. Doruatne.
’
t
TES DEBRIS vE (HGLISE UNE EN POLOGNE
Nous recevons d'une personne caaiis respectable en position
d’étre parfaitement bien informée, et dont Vémotion s explique par
les souffrances mémes qu'elle retrace, «les. détails d¢éplarables sur une
des questions les mieux faites pour jougher. tous ceux qui s’intéressent
aux destinées de Ja religion et de ja, query dans I’Eugope orientale.
Plusieurs journaux allemands, belges et francais, ont appelé I’ attention, de
leurs lecteurs sur fes dangers qui menacent le dernier diocése grec-uni en
Pologne, le diocése de Chelm. Réellement, la position de cette partie du trou-
peau de Jésus-Christ est trés-malheureuse, etil est grand temps que le monde
catholique commence a s’y intéresser, au moins par ses priéres.
On se rappelle l'allocution du pape repos XVi, en date du 22 juillet
4842, sur les maux dont la religion catholique avait été affligée en Russie
sous ‘le régne de l'empereur Nicolas. En méme temps que cette allocu-
tion, furent publiés des documents de la plus hante importance comme
158 MELANGES.
piéces justificatives. ‘On se rappelle aussi ‘ie tableau navrant de ‘la _persécu-
tion qu’'a tracé le pare Theiner, dans un ‘livre allemand, traduit en fran-
gais sous le titre -: Vicissitudes de U Eglise catholique des deux rites en Po-
logne et on Russie, et publié en 1845, avec une préface de M. le comte de
Montalombert. A cette 6poque, -c ‘egt-d-dire dans ‘tes.années qui précéderent
immédiatement |’allocution, le gouvernement russe:était parvenu a gagner
de hautclergé de 'glise rathénienne dans les-provinces autrefois polonaises,
et avait contraint-trois: millions de-fidéles du rite-uni a embrasser le schisnye
ou plutét a plier sous la pression. Geux qui ne vquiurent pas céder, et en
premier lieu les-prétres, ‘furent oruetlement persécutés. On chassa ‘les moines
Basiliens de:leurs couvents, et, comme ces religieux montraient -une con-
stance inébranlable, ils furent déportés dans'!intérieur de Yempire, placés
dans les couvents schismatiques comme gens de service, et un peu plus tard
aléclarés, par le synode. schismatique de- Saint-Pétersbourg, déchus de la
prétrise et de tout privilége eeclésiastique. Depuis vingt ans ces véritables
confesseurs de la foi ont souffert avec un courage admirable; depuis vingt
ans ils n'ont ni offert ‘le saint sacrifice dela messe ni pu sapprocher de
Voucharistie. tl y adecela quinze mois, ona permis:a ceuxd’ entre cux qui
ont survécu de rentrer dans leurs provinces respectives, mais ‘ils n’ont.ni ta
faculté de- reprendre leur caractére saeyé ni'la permission d’aller rejoindre
-leurs-fréres du diocdése de Chelm. Pauvres-vieillards cassés par lage et la
souffrance, ils sont toujours dans une position exceptionnelle, et rien ne
vient adoucir l'amertume de leurs derniers jours.
De cette église unie, -jadis si florissante, alors qu’elle relevait de la Po-
logne (il y a de,eala un siécle, la hiérarchie ruthénienne-unie se composait
d’un meétropolitain, d’un archevéque et de sept évéques), il ne reste plus
aujourd'hui que deux diocéses, situés dans la Gallicie, maintenant province
autrichienne, et un seul diocése, celui de Chelm, faisant partie du reyaume
de Pologne actuel. Quant a ce dernier, s'il n’a pas partagé le sort des autres
diocéses ruings, par Je schisme-russe, :ilile,doit.a la pide gt ay.caractére éleveé
de son dernier évéque.:-Mgr Szumborski, mort en 1854, sut résister a toutes
les menaces comme a toutes les séductions.
Le diocése de Chelm s‘étend sur la lisiére de sla frontiére du royaume de
‘Pologne actuel et de la Russie, dans les anciens palatinats de Lublin, de
Podlachie . et d'Augustow (aujourd-hai gouvernement de Lublin et d'Au-
gustow); il compte environ deux. cent quatre-vingt mille fidéles. L'évaque et
le Ghapifre jrésidgnt.’ a Ghelm, a quinze lieues 4.peu prés.de .Lublin; égale-
ment a Chelm se trouve un séminaire diocésain. J.’ordre des Basiliens pos-
séde cing couvents dans toute I’étendue du diocése. Les prétres séculiers,
chanoines et eurés, se marient, mais l’évéque ne peut pas-étre un homme
marié, Aetue|lement et depuis: la-mort de’Mgr Szumborski, il n’y a pas a
Chelm d'évéque titulaire; il-n’y-a qu'un administrateur, et c'est Mgr Ferasz-
kiewiez, évéque in partibus.
Le sehisme, qui ne-reeule jamais etyui na actuellement qu'un but. im-
meédiat, la ruine- totale de !’Kglise unie, le schisme, disons-nous, représente
par le synode de Saint-Pétersbourg, a trameé cette ruine de longue main «t
voici comment :
MELANGES. (39
D‘abord oni ést parvent & feriner Ya maison des Basiliens a Rome, ensuite
ov leur a défendn de recevoir des novices dans léurs couvents‘de Pologne.
Vouds a une Idnte extinction, ils ne‘ comptent plus aujoorfhui qu'une
dizaine de prétres pour les ‘cing convents qui lear restent. Nous ajouterons
qu'ils n'ont plus de provincial, et que leur dernier provincial a 40 quitter
je pays (il sé trotive 4 Rome depitls plusieurs années).
Les affaifes ecclésiastiqaes des #¢tevs-utlis ge traitaient ‘autrefois au’ minis-
tére de l'ins{ruction publique ‘et des cultes (aujourd'hui directién de Iinté -
rieur et des cultes), conjdintement avde Tes affaires de Tfigiise latine. A
préseitt it va darts la direction de Tintdriear une section séparée pour fes
grecs-unis, et leurs affaires se traitent entiérément en dehors de toute in-
fluence catholique. (© 6 6 US el 7s
Lors de Ia conclusiun ‘da dertier céntordat avec Rome, fa Russie est par-
senve a faire mettre de cété la question'des Grecs-unis.
La nouvelle orgunisation des Ecoles primaires grecqués-uniés met ces tcoles
sous l’influence directe de l‘administration qui envoie aux instituteurs des
Ifwres russes schistnatiques comme livres de classe.
Ce sont la des faits de la plas haute gravité; mais ce n'est pias ‘tout en-
eore :
L'action do gouvernement se porte spécfalement aujourd hui sur fe clergé
sécalier. On cherche a gagner les wns, i intimider les autres, 4 mettre tout
le monde dans l’impossibilité de résister. L’évéque admimistrateur se défend
comme il peut. Eh bien. i] y aa ses cités'le chanoine Jean Pociej, homme
ambitieax, qui vourrait jouer ‘le réle de Siemanko, et qui pése sur le dio-
eése de tout le poids de ta favéur offictelle hautement proclamée. Ce cha-
noine Pociej est l'autear du fivre : Jésus-Christ Réedempteur et les chrétiens
primitifs, ainst que leurs eglises, publié en 1852, a Varsovie; livre qui vient
d'étre mis 4 Vindex par ddcret du 10 décembre 1857. Le livre en question,
réfuté avec ‘une grande autoritée par le pére Pierre Semenenko, dans la Kepue
de Posen (lrvraison du mois de décembre 1853), renferme des propositions
schismatiques. Le chanomne Pociej est marié, ce qui !empécherait de devenir
évéque ; quoi qu'il en soit, il a imaginé un plan hardi pour mettre l'éducation
Aes Grecs-unis, principalement le séiinaire diocésain, aux mains des schis-
matiques. Il s'y est pris de longue main. Ilya de cela cing ans, le gouver-
nement fit savoir a l’évéque admmistrateur que dorénavant ceux d entre les
séminaristes qui momtreraient plus d’aptitude pour les sciences seraient en-
voyés aux frais du Trésor public a l’Académie ecclésiastique (schismatique) de
Hoseon; et, tout d'abord, on fit partir pour Moscou fe fils du chanoine Po-
ciej et un certain Szeletmetko. En 1855, on désigna quatre autres jeunes
gens; Mais ceux-ci, voyant qu'il y allatt de leur foi, refusérent d'abord, et
puts se dérdbérent par la fuite sux conséquences de leur refus. Trois d’entre
eux se trouvent 4 ome. Pour ce qui est des deax premiers, ils sont retour-
nes 8 Chelm depuis plus d'un an, et ibs viennent, contre le gré de l’évéque,
qui n'a cédé quaprés une résistance prolongée, d'étre nommeés professeurs
du sémingire. D’un autre cité, au mois d’aodt dernier, l'évéque recut, de la
part de M. Machanow, directeur général de linterieur et des cultes, le plus
actif et le plus acharné d’entre les fonctionnaires russes de Pologne, le projet
460 MELANGES.
d'une nouvelle organisation du séminaire; organisation toute militaire, pour
ainsi dire, et qui mettrait cet établissement sous Ja dépendance exclusive du.
gouvernement. L’évéque, suuffrant alors, fut atterré, et i! manqua en mourir.
S'étant retabli, il a refusé sa signature, et il la refuse. Sil l’accordait, c’en se-
rait fait du diocése. Les choses étant en I'état ot elles sont, il ne reste au gou-
vernement d’autre parti que la violence, et nous ne croyons pas qu’on veuille
y recourir, surtout aujourd’bui. Un autre projet du chanvine Pociej a trait a
la fondation d'un pensionnat de jeunes personnes pour les fiiles des prétres
grecs-unis; de cette maniére on aurait aussi les femmes.
Nous avons présente les faits dans toute leur désolante simplicité. Le Janger
est pressant, le schisme avance. Chaque jour il gagne du terrain, et ses progrés,
calculés mathématiquement, démontrent un systéme inexorable. Quand un
jour seront publiés les détails des nouvelles persécutions et des nouveaux
empiétements, on verra que les documents actuels sont pour ainsi dire la
suite logique des documents publiés autrefois par ordre de Sa Sainteté le
pape Grégoire XVI.
On a beaucoup parlé autrefois de |l’ambition politique de la Russie, on
parle beaucoup actuellement des tendances progressistes et des idées pacifi-
ques du nouvel empereur; mais les questions religieuses, on les a toujours
laissées de cOté; on ne s'y intéresse pas. Quand un colporteur de Bibles est
mis en prison, quand on arréte dans quelque pays catholique la propag zande
protestante, Ics protestants ct les libéraux s’émeuvent, ils crient a l’intolé-
rance et a Ja persécution. Ici le monde voit la persécution veritable, lintolé-
rance la plus acharnée, et pas une voix libérale ne s‘éléve. Mais laissons 1 les
protestants, et voyons les catholiques. Ces derniers font-ils pour leurs fréres
perséculés tout ce qu'ils devraient faire? Cherchent-ils 4 adoucir, cherchent-
ils seulement 4 connaitre les maux dont souffrent ces derniers? Hélas! nous
sommes loin des temps of la persécution et le martyre paraissaient aux
hommes la chose le plus sublime, ot le récit des souffrances endurées pour
la foi se répandait comme un courant électrique d'un bout du monde catho-
lique 4 l’autre, of I’exemple donné servait 4 raviver la foi des masses. L’E-
glise veille, Rome dispute au schisme ce lambeau d'un corps autrefois
illustre. Quelques voix généreuses protestent au nom du catholicisme et de
la civilisation; cependant limmense majorité se détourne indifférente. St
encore on savait sympathiser avec les victimes de la persécution, leur mon-
trer cette eslime ct cette confianve qui soutiennent et cncouragent! Mais
non, il se trouve des voix pour crier : Tout est fini la; laissez s'effondrer
la maison lézardée, venez 4 nous; nous en batirons une nouvelle avec de
nouveaux materiaux et sur un plan meilleur !
Ict nous voulons parler de ceux qui, préoccupés uniquement de la conver-
sion de la Russie au catholicisme, ceuvre qui, & part quelques individualites
brillantes, n'est pas sérieusement commencce, ¢cartent l'attention do I'Kglise
polonaise. I] n'y a pas trés-longtemps de cela, nous avons trouvé dans le
Journal de Bruxelles une lettre dont |’auteur déclare que tout est fini pour
les Grees-unis. Il ajoute : « Que vos abonnés veuillent prier pour la Russie.
« St Punion n’entre point dans les desseins de la Providence, il faudra on
« miracle continuel de Dicu pour que ce qui reste de I’ Eglise latine en Russie
MELANGES. 164
«ne disparaisse pas comme I’Eglise ruthéne-unie. » Jusqu'ici il était d'usage
dans l’Eglise de prier pour ceux qui souffraient ou qui étaient en danger ; ici
cest tout le contraire, on voue lestement les victimes 4 leur malheureux
sort et on se tourne vers |’inconnu et le problématique.
Nous espérons que |’opinion catholique finira par s’émouvoir, et qu'elle
élavera la voix, d'un cété pour demander a la Russie si ce sont la les gages
de paix et d'amélioration qu'elle compte donner; de |’autre pour calmer les
impatients qui voudraient abandonner cette forteresse du catholicisme qui
s'appelle la Pologne pour courir 4 des conquétes dont la Providence jusqu’a
présent garde le secret.
Pour extrait, le secrétaire de la rédaction :
P. Dounaire.
Jaxvien 1858. 41
BIBLIOGRAPHIE
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE
ANGLETERRE.
Rome, its ruler and its institutions, by Joan-Fraxcis Macume, M. P. London. Longman, 4857.
Rome, son souverain ef ses institutions, par J.-F. Macomz, membre du Parlement.
Londres. Longman, 1857.
Un livre catholique, publié par un des premiers éditeurs protestants de
Londres, voila déja de quoi étonner un lecteur habitué aux préventions bri-
tanniques contre tout ce qui concerne le catholicisme; on est tenté d'abord
de se poser ces deux questions : Cet ouvrage est-il bien fidéle 4 la doctrine
religieuse qu'il semble représenter? ou bien cet écrit renferme-t-il tant de
meérites intrinséques, que I’éditeur anglais y ait vu l’objet d’une spéculation
lucrative? Bien entendu, la lecture du livre lui-méme peut seule fournir Ja
réponse a ces deux questions. .
Pour moi, la derniére hypothése était la seule admissible avant que
jJ'eusse ouvert la publication de M. Maguire. Je connaissais la position res-
pectée qu'il occupe au parlement comme l'un des membres les plus ho-
norables de la députation irlandaise; je savais le zéle éclairé qu’il avait dé-
ployé dans ses fonctions de maire de la ville de Cork; je n’ignorais pas enfin
que ses lettres de Rome au Cork examiner sur l'ensemble de |’administra-
tion papale avaient fait une grande sensation en Angleterre. Je ne pouvais
donc m’étonner ni de les voir reparaitre avec plus de développements dans
ce volume, ni de la bonne volonté du libraire Longman en faveur d'un
papiste.
Eh bien, je commence par déclarer que mon attente a été dépassée;
méme aprés le travail si intéressant de M. de Corcelles dans ce recueil, la
Rome de M. Maguire m‘a encore beaucoup appris sur cette administration
pontificale si calomniée, et que deux grandes puissances n’ont pas craint
d’exhorter 4 des réformes, tandis que la Grande-Bretagne surtout aurait
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 163
beaucoup 4 lui emprunter, comme nous [le verrons. Cependant lavantage
rée] de ce dernier pays, c'est que son immense publicité et ses habitudes de
libre discussion permettent toujours a la vérité de se faire jour a la longue.
On a beau entasser des sophismes, la presse quotidienne a beau flatter Jes
préventions nationales, 4 une heure donnée il se présente invariablement
quelque contradicteur obstiné qui, 4 force de recherches patientes ou de
faits péniblement amassés, finit par lemporter et par opposer une digue vic-
torieuse du torrent de opinion. Je tiens précisément M. Maguire pour un
de ces champions de la vérité quand méme, que ne font reculer ni les fou-
dres du Times, ni Jes sarcasmes intéressés de lord Palmerston, qui calomnie le
pape pour soutenir et étendre sa popularité. Fatigué d’entendre répéter tant
d’accusations mensongeres, le député irlandais se rendit 4 Rome pour exami-
ner, sur les lieux mémes, I’état des choses, sans parti pris d’avance, égale-
ment prét 4 louer ou 4 condamner, selon que l'occasion I'exigerait. C’est
donc une sorte d'enquéte parlementaire qu’il établit avec cette minutieuse
exactitude si commune dans les enquétes anglaises et ot Ja passion n’a
point de part. Il va sans dire toutefois que cette exactitude n’empéche
nullement l’auteur de louer hautement ce qui lui parait le mériter -
ici le ceur du catholique dévoué et l’intelligence éclairée de l’administra-
teur habile se trouvent d'accord; et, 4 notre sens, ils ont bien fait de mar-
cher ensemble vers le but qu'ils se proposaient: Ja connaissance de Ja
véniré. « Tout ce que j'ai voulu, dit M. Maguire dans sa préface, c'est
d’écarter de l’esprit de plus d'un lecteur honnéte et bien intentionné ce
voile épais que l'ignorance et les préjugés ont jeté sur cette vérité: tout ce
que j'ai voulu encore, c'est de mettre les hommes consciencieux 4 méme de
cowprendre Je caractére, d'apprécier les vertus du meilleur des hommes,
du plus bienfaisant des souverains, du plus illustre des papes. » Que ce but
ait été atteint, personne n’en doutera apres avoir parcouru ce livre, quia
déja eu les honneurs d'une traduction italienne, et qui, nous lespérons
bien, ne tardera pas 4 se répandre, par le méme moyen, en France, ov il
ferait non moins de bien qu’en Angleterre. Il importe aux catholiques de
pouvoir opposer aux adversaires découverts ou déguisés du Saint-Siége des
chiffres et des faits incontestables. Or 1] est difficile d’en rencontrer en plus
grand nombre et de les mieux constater que dans |’écrit dont nous allons
donner une analyse. C'est précisément pour cette raison que nous nous per-
mettrons d’adresser une seule observation 4 M. Maguire : Pourquoi, dans ses
piéces justificatives, n’a-t-il pas inséré l’original du rapport si remarquable
adressé par M. le comte de Rayneval au gouvernement francais sur |’admi-
nistration du pontife romain? Nous ne doutons pas que M. le ministre des
affaires étrangéres ne lui eft accordé de le reproduire. C’est du reste 4
Vexpression de ce regret que se borne notre critique.
L’ouvrage de M. Maguire se divise en deux parties bien distinctes : la bio-
graphie de Pie IX et l’examen des institutions romaines. La premiére étant
plus connue, nous n’en extrairons que des détails ignorés jusqu’ici ; quant
aux institutions, nous n’insisterons que sur un point, sur I’état de l’in-
struction primaire dans les Etats pontificaux. Ce sera pour nous une occa-
sion naturelle de les opposer 4 |'Angleterre sous ce point de vue important.
4164 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
Les progrés de l'industrie et les institutions charitables réclameraient égale-
ment notre attention; malheureusement l’espace dont nous disposons nous
défend d’aborder ce sujet.
« Les traits de Pie IX, dit M. Maguire dans son introduction, ont été si
souvent reproduits par la peinture et la sculpture, qu’ils sont familiers 4 la
plupart des personnes; ils se distinguent surtout par une rare expression de
douceur et de bienveillance. Je n'ai jamais rencontré une figure plus propre
a inspirer Ja confiance et |’affection. On dirait qu'un sourire de cette bouche
si tendre, qu'un seul rayon de ces yeux si doux et d’un bleu si profond,
suffiraient pour faire tomber a genoux des hommes faits absolument comme
de petits enfants. Cependant, bien qu'il soit tout l’opposé de ces austéres et
fiers pontifes, tels qu'une imagination protestante se représente les Hildebrand:
ou les Jules I, je ne puis me figurer non plus un maintien plus digne, plus
noble’que celui du Saint-Pére au moment ou, assis au milieu des cardi-
naux, il entonne les vépres d'une voix harmonieuse et sonore, ou se léve pour
donuer la bénédiction apostolique. J'ai vu ailleurs beaucoup de prétres
pieux dans l’exercice de leurs fonctions sacerdotales; nulle part je n’ai con-
templé une figure exprimant mieux une piété profonde, ou s illuminant a
un si haut degré de cet éclat céleste qui manifeste l’action de l’esprit inte-
rieur : on aurait dit qu'il tombait sur elle une lumiére d’en haut. Le coeur,
esprit, l'dme, semblent également absorbés, et ils le sont effectivement, par
les cérémonies auxquelles le pape assiste; on ne peut saisir une seconde de
distraction dans sa dévotion. Il communique avec son Dieu aussi librement,
au milieu de la foule et des milliers d'yeux fixés sur lui, que s'il était dans
le silence de son oratoire, pour demander la force nécessaire aux difficultés
de sa haute, mais périlleuse position. En écrivant ces lignes, je rends, non
le résultat d'une seule impression passagére, mais de mes observations sou-
vent répétées, qui toutes ont contribué 4 fortifier en moi ce sentiment. La
personne la plus prévenue serait forcée de reconnaitre dans le Saint-Pére
une piété sincére; mais l’étranger, accoutumé a regarder d'un air méfiant ce
qui touche au catholicisme, se console de cette admiration involontaire que
lui inspire le Pape, en lui attribuant un penchant #la bigoterie, comme
prétre, au despotisme comme souverain. Des catholiques méme, oubliant les
événements qui donnérent un si puissant intérét aux premiéres années de
ce pontificat, tombent parfois dans d’étranges erreurs concernant son carac-
tére et ses antécédents en tant que monarque temporel. L’étude de cette vie:
et deses événements devra donc nécessairement trouver une place dans un
écrit destiné 4 combattre des préventions injustes. »
M. Maguire suit lillustre pontife, depuis sa naissance en 1792, jusqu’au
moment de son élévation sur le siége de saint Pierre en 1846. Nous profite-
rons de ce rapide résumé pour relever une erreur qui s'est glissée dans la
plupart des publications écrites sur les premiéres années de Pie IX. Les
tristes événements de 1840, qui montrérent Napoléon I* sous un jour si dé-
favorable dans ses rapports avec le Pape, avaient forcé le jeune Mastai 4
quitter Rome. Deux ans plus tard, sa naissance distinguée le fit appeler
pour falre partie de la garde d'honneur réunie a Milan dans l'attente de
lempereur. Mais une maladie chronique, a laquelle le futur pontife étai
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 465
alors sujet, lui valut une exemption, qui s’accordait d'ailleurs avec ses
vooux secrets. Ii n’en a pas fallu davantage pour donner lieu au bruit si gé-
néralement répandu que le comte Mastai s’était présenté 4 Pie VII, dans
Yintention d’embrasser la vie militaire et d’entrer dans Jes gardes nobles.
En réalité, il n'y songea jamais, ses pensées se tournant déja vers |’état
ecclésiastique.
La maladie dont nous venons de parler semblait cependant un obstacle invin-
ciblea ses désirs, c’était I’épilepsie. Le jeune Mastai, poussé par une inspiration
secréte, persista néanmoins et obtint du Saint-Pére des dispenses spéciales.
lui en fallut de nouvelles et toutes particuliéres pour recevoir le sacerdoce;
on n’y mit qu'une condition, c’est qu'il serait aidé d'un autre ecclésiasti-
que chaque fois qu'il dirait la messe. Enhardi par tant de condescendance,
Te jeune lévite espéra méme étre affranchi de (cette précaution, parce que
les accés de sa maladie diminuaient d’intensité et de fréquence. Pie VII l’ac-
cueillit avec sa mansuétude habituelle, et, le prenant affectueusement par
Ja main : « Eh bien, soit, lui dit-il, nous vous accorderons jusqu’a cette
Javeur, dans Ja conviction que vous ne serez plus sujet 4 votre maladie. »
Et cette prévision du noble vieillard se réalisa; depuis la fin de 1848 jusqu’a
ve jour, Pie IX en a été complétement délivré.
On sait comment, quelques années plus tard, l'abbé Mastai dut accom-
pagner un légat apostolique au Chili, récemment affranchi de Ja domination
espagnole. Il cheminait nn jour sur la route de Santiago quand il s‘arréta
avec ses compagnons dans une misérable auberge, éloignée de toute autre
habitation. Dans ce réduit se trouvait un officter anglais, dévoré par la
fiévre, privé de secours et portant tristement ses regards vers la patrie ab-
sente. On fit connaitre sa situation aux ecclésiastiques italiens; l'un d’eux
convint de rester pour le soigner, et il accomplit ce pieux devoir avec la
tendresse d'une mére ou d'une sceur. A force de soins et de dévouement, il
eut le bonheur de voir I'étranger rendu a la vie. Est-il besoin d’ajou-
ter que ce prétre italien était Pie IX, le méme qui vient d’envoyer sa sous-
cription 4 la commission de secours pour Jes orphelins de !’Inde?
Le zéle que le cardinal Mastai déploya dans ses fonctions épiscopales, soit
a Spoleéte, soit a Imola, a été suffisamment mis en relief pour que je sois
dispensé de m’y arréter. Mais il n'est pas inutile de dire que ce zéle se
déploya avec une ardeur toute juvénile, ou mieux, tout évangélique, en
faveur de J’instructiun primaire : asiles, orphelinats, écoles industrielles,
écoles paroissiales, se multipliaient comme par enchautement sous sa main.
Dans l’intérét de ces chéres fondations, il n’épargnait ni ses efforts ni son
patrimoine. Tel nous trouvons Mastai A cette époque, tel aussi il va se pré-
senter a nous! quand il aura ceint la tiare et quand des outrages sanglants
auraient di, co semble, refroidir la chaleur de son dévouement a Ja cause
de l'éducation populaire.
Mais ce méme évéque si doux et si charitable savait également montrer,
au besoin, un indomptable courage. M. Maguire en rapporte un exemple
Trappant. « Un soir, au mois de février 1846, durant les fétes du carnaval,
le cardinal s’était rendu, suivant son habitude, a la cathédrale pour y
adorer le Saint-Sacrement. II s’était agenouillé depuis quelques instants,
466 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
quand soudain le sacristain se précipita vers lui ens'écriant : « Au nom du
ciel, hitez-vous de venir, car on commet un meurtre dans la sacristie! » Le
cardinal se léve sur-le-champ, accourt vers le lieu de Ja scéne et y trouve un
jeune homme étendu sur un hane, le flanc percé d’nn coup de baionnette.
Il avaitd peine eu le temps de chercher un asile dans l’édifice sacré. Le prélat
donnait ses soins au blessé lorsque les trois assassins reviennent pour ache—
ver leur wuvre de sang. Mastai, sans se laisser effrayer par la vue de leurs
armes ni par leurs regards farouches, marche droit a eux, leur présente sa.
croix pectorale, leur reproche hardiment leur crime et leur ordonne de se
retirer. Ses paroles énergiques, jointes a son air inspiré, les frappérent a
leur tour d’effroi; ils lui obéirent en silence et presque malgré eux-mémes.
M. de Corcelles s'est chargé de mettre en lumiére, avec l'autorité de son
nom et de sa haute position, les efforts éclairés de Pie 1X pour introduire
dans l’administration les réformes compatibles avec une sage liberté et le
gouvernement de l|’Eglise. Nous n’avons donc pas a revenir sur ce sujet avec
notre auteur. Mais il est bon du moins de constater que le temoignage de
M. Maguire vient confirmer et fortifier singuliérement les affirmations de
deux ambassadeurs francais, non moins que celles d'un écrivain distingué
de la Revue des Deux-Mondes. Voila donc quatre auteurs, partant d'un
point de vue fort différent, qui aboutissent néanmoins au méme résultat. On
avouera que cette unanimité a bien de quoi frapper un Jecteur impartial.
Comment se fait-il done que le pontife ait été la victime de tant de fausses
accusations et abreuvé de tant d’outrages? Le livre du député anglais ren-
ferme une piéce émanée du célébre Mazzini qui jettera quelque jour sur ce
fait. C’est une instruction adressée de Paris, en 1848, a ses amis d'Italie,
dans laquelle il érige en théorie scientifique l’art de préparer les révo-
lutions.
« Dans les grands pays, c'est par le peuple que nous devons marcher vers
la régénération; dans jes vétres c’est par les princes. Il faut absolument les
avoir de notre cété, et c'est chose facile. Le Pape adoptera les idées de ré-
forme par principe et par nécessité; le roi de Piémont par l’espoir d’obtenir
la couronne d'Italie; le grand duc de Toscane, a la fois par goftt et par sen-
timent d'irritation; le roi de Naples par force, et les petits princes auront a
penser 4 bien d'autres choses outre la réforme. Le peuple encore asservi ne
peut que chanter ses besoins. Profitez de la moindre concession pour as-
sembler les masses, ne fiit-ce que pour témoigner de la reconnaissance. Les
fétes, les chants, les assemblées et de nombreuses relations établies parmi
les gens de toutes les opinions, suffisent pour faire jaillir les idées, pour
donner au peuple le sentiment de sa force, pour le rendre exigeant. L'Italie
est encore ce qu’était la France avant la révolution; il Jui faut son Mirabeau,
son Lafayette et les autres. Il est possible qu'un grand seigneur soit arrété
par ses intéréts matériels, mais on peut le prendre par sa vanité. Laissez-lui
donc la premiére place tant qu’il marchera avec vous. Il y en a bien peu qui
voudront aller jusqu’au bout. L'essentiel, c'est que le but de la grande révo-
lution leur reste inconnu : ne leur laissons jamais connattre que le premier
pas vers elle. En Italie, le clergé est riche de l’argent et de la foi du peuple.
Hi faut le ménager dans ces deux intéréts, et autant que possible vous servir
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 167
de son influence. Si vous pouviez créer un Savonarole dans chaque capitale,
nous marcherions 4 pas de géants. Le clergé n’est nullement I’ennemi des
institutions libérales. Cherchez donc a le rallier 4 vous pour ce premier but,
qu’on doit considérer comme un vestibule indispensable au temple de |'é-
galité. Sans vestibule le temple reste fermé. N’attaquez pas le clergé ni
sous le rapport de la fortune ni sous celui de l'orthodoxie. Promettez-lui Ia
liberté, et vous le verrez marcher avec vous... En Italie, le peuple est encore
a créer; mais il est prét a déchirer |’enveloppe ou il est renfermé. Parlez
souvent, parlez beaucoup, parlez partout de sa misére et de ses besoins. Le
peuple ne comprend pas; mais la partie active de la société se laisse péné-
trer de sentiments de compassion pour le peuple et tét ou tard se met a
agir. Les discussions savantes ne sont ni nécessaires ni opportunes. Il y a
certains mots régénérateurs qui renferment tout et qu'il faut répéter sou-
vent au peuple. La liberté, les droits de Phomme, le progrés, voild ce que
celai-ci comprendra, surtout si on oppose ces mots 4 ceux de despotisme, de
priviléges, de tyrannie, de servitude, etc. Le difficile, c’est, non de com-
vaincre le peuple, mais de Je réunir. Le jour ov il s'assemblera sera le com-
mencement d'une ére nouvelle. Il y a deux mille ans un grand philosophe,
le Christ, précha la fraternité que le monde cherche encore. Acceptez donc
tous les appuis qui vous seront offerts. Quiconque fera un seul pas avec vous
doit vous appartenir jusqu'au moment ou il vous quittera. Un roi accorde-
t-il une loi libérale? Applaudissez-y et demandez celle qui en est la consé-
quence. Un ministre se montre-t-il favorable au progrés? Présentez-le comme
un modéle. Un seigneur boude-t-il ses priviléges ? Mettez-vous sous sa direc-
tion; s'il s’arréte en chemin, vous avez le temps de le laisser: il restera
isolé et sans force contre vous; car vous aurez mille moyens de dépopulari-
ser ceux qui seront hostiles 4 vos projets. Tout mécontentement personnel,
toute déception, toute ambition trompée, peuvent servir la cause du progrés,
si on leur donne une nouvelle direction... L’armée est le plus grand ennemi
du socialisme : il faut la paralyser en faisant |'éducation morale du peuple.
Quand une fois l’opinion publique se sera emparée de l’idée que |’armée,
créée pour défendre le pays, ne doit en aucun cas se méler de la politique
mtérieure, et doit constamment respecter le peuple, vous pourrez marcher
sans elle, ou méme contre elle, sans aucun danger... Le clergé ne posséde
que la moitié de la doctrine sociale; i] veut comme nous la fraternité, qu'il
appelle la charité. Mais sa hidrarchie et ses habitudes en font un instrument
du pouvoir, c’est--dire du despotisme, Prenons ce qu'il y a de bon et re-
tranchons le mauvais. Tachez de faire pénétrer |’égalité dans |’ Eglise, et tout
ira bien. Le pouvoir clérical est personnifié dans les jésuites : ce nom odieux
est déja une puissance pour tes socialistes; servez-vous-en... Associez-vous!
associez-vous! Tout est dans cette parole. Les sociétés secrétes donnent une
force irrésistible au parti qui peut s'appuyer sur elles. Ne craignez pas de les
voir se diviser, tant mieux. Chacune d’elles va au méme but par des chemins
divers. Le secret sera souvent violé, tant mieux encore : le secret est néoes-
saire pour donner de la sécurité aux membres, mais il faut aussi une cer-
taine transparence pour animer le zéle des retardataires. Quand un grand
nombre d’associés, recevant le mot d’ordre pour répandre une idée et en
168 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
saisir l’opinion publique, pourront concerter un mouvement, ils trouverout
le vieil édifice percé de part en part, et 11 tombera comme par miracle sous
je dernier souffle du progrés. Alors ils seront eux-mémes étonnés de voir
fuir devant la seule force de l'opinion rois, seigneurs, riches et prétres,
tous ceux enfin qui formaient la carcasse du vieil édifice social. Courage
donc et persévérance! »
Le lecteur avouera que ce passage porte avec lui son enseignement, surtout
lorsque la trangparence du voile dont parle Mazzini disparait compiétement
a l'aide des réglements arrétés par un autre chef socialiste, Cantalupo de
Naples et dont voici quelques articles : :
4. La société est formée dans le but, désormais indispensable, de détruire
tous les gouvernements de la presqu’'ile italique, et de constituer un Etat
unique sous la forme républicaine... 30. Les membres qui ne voudront pas
obéir aux ordres de la société secréte, et ceux qui dévoileront ses mystéres,
seront poignardés sans rémission. 34. Le tribunal secret prononcera la sen-
tence et désignera un ou deux membres pour |’exécuter sur-le-champ.
32. L’associé qui refuserait d’exécuter la sentence sera tenu pour parjure
et mis 4 mort immédiatement. 33. Si la victime réussit a s’échapper, elle
sera poursuivie incessamment de place en place; et le coupable sera frappé
par une main invisible, fit-il sur le sein de sa mére ou dans le tabernacle
du Christ... 54. Tout tribunal aura le pouvoir, non-seulement de juger des
adeptes criminels, mais de faire périr chaque personne qu’il dévouera 4 la
mort.
Quiconque voudra voir avec quelle fidélité les révolutionnaires italiens
suivirent ces instructions de leurs chefs n’aura qu’a lire dans l’ouvrage
de M. Maguire les récits des événements 4 Rome de 1847 a 1849. Ces am-
nistiés qui avaient juré devant Dieu et sur la téte de leurs enfants de ré-
pandre la derniére goutte de leur sang pour défendre le noble pontife
auquel ils devaient leur retour dans la patrie profitérent de la joie et des
fétes populaires pour rendre le peuple exigeant et le tourner contre leur
bienfaiteur. Triste exemple de l'ingratitude humaine qui se retrouve néan-
moins a chaque page de I’histoire des révolutions! Qui croirait cependant,
4 voir la haine de ces énerguménes contre Pie IX, que ses jours se passaient
4 sécher les larmes du pauvie, a recueillir les orphelins, 4 soigner de ses
propres mains les malades! On le voyait avec étonnement et bonheur par-
courir les rues de Rome a pied, simplement vétu, suivi a peine de quelques
serviteurs dévoués, voulant tout voir, tout surveiller par lui-méme. Le cha-
grin n’avait pas encore ridé ses traits ni éteint le doux éclat de son regard;
et, en traversant sa capitale, il voyait ses sujets se précipiter sur ses pas,
baiser les bords de sa robe, se prosterner avec une véritable ivresse
pour recevoir sa bénédiction. Que de fois sa pensée dut se porter alors
sur l’entrée triomphante du Maitre divin 4 Jérusalem et que suivirent de si
prés les angoisses du Calvaire! Les petits enfants couraient surtout avec em-
pressement au-devant du Saint-Pére pour lui faire connaitre leurs veeux
toujours exaucés. On raconte a ce sujet mille traits charmants, parmi les-
quels je n’en choisis qu'un ou deux. Le pape revenait un jour a pied du
couvent des Visitandines ot il avait dit la messe. En sortant de I'église, il
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 469
est abordé par un enfant qui lui dit: « Es-tu le pape? — Oui, mon petit
ami, répond le Saint-Pére; que me veux-tu? — Je n'ai pas de pére — Eh
bien, je ten servirai. » Et, en disant ces mots, il embrassa le bambino. Cette
promesse fut tenue fidélement; aprés s’étre assuré que l'enfant ne |’avait
point trompé, Pie IX le fit élever 4 ses frais dans un établissement sor. Une
autre fois, un enfant tout en larmes essaye de se frayer un chemin 4 tra-
vers la garde suisse, afin de présenter une pétition au pontife. Celui-ci, en-
tendant du bruit, en demande Ja cause et se fait remettre la supplique. Elle
était concue en ces termes: « Trés-Saint-Pére, ma mére est Agée et infirme;
je suis trop jeune pour soutenir son existence et la mienne; notre propriétaire,
qui est un méchant homme, nous chassera demain, si nous ne lui payons les
quatre scudis que nous lui devons. Daignez-nous les préter; je vous les rem-
bourserai quand je serai plus grand. »—« Comment t’appelles-tu et quel age
as-tu? demanda le pape. — Je m’appelle Paul ‘et j'ai dix ans.— Quel est le
métier de ton pére? — Voila dix ans qu'il nous attend au paradis. — Mais
ta mére alors, que fait-elle? — Elle brode et prie du matin au soir. » Pie IX,
aprés avoir pris l’adresse de }’enfant, Jui dit de revenir le Jendemain pour
chercher l’argent. Dans l‘intervalle, il fit prendre des informations qui se
trouvérent conformes aux dires du petit solliciteur. Celui-ci ne manqua pas,
on le pense bien, au rendez-vous et recut des mains du pontife dix scudis.
« Mais, s’écria Paul, je ne vous en ai pas demande dix; » et il voulut rendre
lexcédant. « Garde-les, mon cher enfant, reprit le Saint-Pére, et dis a ta
mére que désormais je veillerai sur elle. »
Deux traits d’un autre genre nous serviront de transition aux écoles pri-
maires, qui ont toujours occupé dans la vie de Pie IX une place importante,
sinon peut-étre la premiére. Un jour donc, au mois de mars 1847, on vit
s'arréter devant une école deux prétres arrivés la en voiture de louage. Ils
demandérent la permission de visiter l’établissement ; les maitres, un peu
mécontents d’étre dérangés dans leurs travaux, ne purent s empécher de dire:
« Certainement le Saint-Pére n‘aimerait pas 4 voir des étrangers pénétrer
dans I'école, sans en avoir !’autorisation. — Vous vous trompez, » re-
prit le pape en ouvrant son manteau; puis, tl visita minutieusement les
classes, s‘enquérant de tout, interrogeant les éléves et distribuant des ré-
com penses aux plus méritants. Une autre fois, Pie IX, voulant juger par lut-
méme des résultats des écoles d’aduites tenues le soir, se jette dans un
fiacre, en compagnie d'un seul chambellan, et surprend éléves et maitres,
par cette brusque visite, ou il recueillit des informations précieuses sur
Yorganisation de ces institutions utiles.
La question de l’instruction primaire est assurément une de celles qui doi-
vent occuper au plus haut degré l’attention de l'homme d’Etat. Aussi n’est-il
pas un seul Etat européen de premier ordre of elle nait donné lieu
4 des mesures et 4 des réformes radicales. L'Autriche y applique en ce mo-
ment tous ses soins; la Confédération germanique n’a pas cru devoir se
contenter de l'état de choses que Ini avait légué 1848; l’Angleterre travaille
depuis plus de dix ans sur ce terrain avec son énergie habituelle; enfin cha-
cun connait en France les résultats de la loi de 1850. Il n'est nullement
étonnant que M. Maguire ait cherché 4 s‘éclairer sur la condition des écoles
‘470 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
romaines, en y apportant une scrupuleuse exactitude. Il y était conduit
méme par le désir de les comparer avec ce qui se passe dans sa propre
patrie; voyons donc le résultat de cette comparaison. Ce sera remplir en
méme temps une lacune qui ne rentrait pas dans Je cadre que s’était imposé
M. de Corcelles. :
C'est une calomnie déja vieille contre I’ Eglise catholique, dit notre auteur,
qu’elle décourage l’instruction et cherche a retenir |’esprit humains dans les
ténébres. Dans les pays protestants surtout cette accusation est devenue pro-
verbiale. Or, s'il en est ainsi, les Etats de l’Egtise doivent étre le centre de ces
ténébres et n’avoir que des écoles trés-rares ou destinées seulement 4 former
des ecclésiastiques. En réalité, c'est le contraire qui est le vrai: quelle valeur
pouvons-nous dés lors attacher a cette accusation? Supposons que Londres,
Liverpool et Manchester soient remplies d’écoles de toute espéce, répondant
aux divers besoins de la population ; supposons encore que ces écoles soient
ouvertes gratuitement aux enfants des classes indigentes, qui ne pourraient
s'en prendre qu’a eux-mémes s'ils manquaient de l'instruction nécessaire :
que dirait-on alors? Ghacun s extasierait a l’envi sur Ja haute civilisation de
ces grands centres d’industrie, proclamant leurs droits 4 l’admiration et
au respect du monde entier. Pourquoi ne pas accorder le méme tribut de
reconnaissance a Rome, si Ja réalité y répond a ce portrait de fantaisie pour
les villes anglaises que nous venons de nommer? Voyons ce qu'il en est.
On peut établir comme point de départ que Ja gratuité est la base fonda-
mentale des écoles romaines, celles of l'on paye une rétribution scolaire
formant l'exception & la régle. Cet état de choses parait remonter 4 la fin du
seizidéme siécle pour la capitale du monde chrétien, bien que le principe de
instruction gratuite fit parfaitement connu et appliqué au moyen Age. En
1597, saint Joseph Calasanzio ouvrit 4 Rome la premiére école gratuite pour
les pauvres trastéverins. Jusque-la l’instruction primaire se trouvait entre
les mains des instituteurs régionnaires ou de district, payés en partie par
I'Etat, et en partie par une rétribution hebdomadaire des éléves. Ces institu-
teurs opposérent d’abord une vive résistance aux efforts charitables du saint:
aussi lui fallut-il une énergie et une sainteté peu communes pour vainere tes
obstacles qu’on multipliait sous ses pas. A ses yeux, l’ignorance était la
souree Ja plus féconde de la misére et du vice. Il s’imposa donc la tache de
tarir autant que possible cette source impure, et il y réussit en grande
partie. Sa mort n’interrompit point Je succés de ses travaux qui ont été con-—
tinués jusqu’a nos jours par d'autres bienfaiteurs de l’instruction primaire.
C'est grace a cet héritage de charité que la gratuité est devenue un trait sail-
lant de l’éducation populaire dans les Etats romains.
Léon XII placa les écoles élémentaires sous la juridiction et le contréle du
cardinal-vicaire , en méme temps que les écoles régionnaires ou privées fu-
rent soumises a un systéme d’inspection vigilante. Ces derniéres ne peuvent
recevoir plus de sotxante éléves; au dela de ce nombre, les maitres sont tenus
de se faire assister par un sous-maitre ; parce que, dit-on, un seul instituteur
ne peut diriger avec efficacité plus de soixante écoliers. C’est une régle pleine
de sagesse que plus d’un pays en Europe ferait bien, ce semble, d'adopter. Le
cours d'instruction n’est pas absolument uniforme dans les établissements
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 474
d'‘instruction ; mais on s'efforce de l'approprier a l’Age, a la condition et aux
futurs besoins des ¢léves. En général cependant il consiste dans |’étude de
la lecture, do l’écriture et du calcul, auxquels on joint l’italien, le francais,
la grammaire latine, la géographie, l'histoire sainte et quelques éléments
d'histoire profane. {1 va sans dire que, méme dans les écoles laiques, l'étude
de la religion occupe une place importante. Non-seulement les enfants sont
conduits tous les matins 4 la messe; mais certains moments de la journée
sont consacrés 4 des exercices pieux. Les punitions corporelles, d'un usage
si fréquent dans les écoles anglaises, sont a peu prés inusitées dans celles de
Rome. Les ipstituteurs sont soumis 4 un examen sévére pour l'obtention du
brevet. La commission d’examen exerce aussi un droit de surveillance sur
les écoles. En cas de maladie, l’instituteur en titre est remplacé par un sup-
pléant que paye I’Etat; celui-ci pourvoit encore chaque année a la distri-
bution des récompenses. Le systéme des écoles gratuites a naturellement con-
tribué a diminuer le nombre des établissements particuliers; cependant la
moyenne en est encore de cinquante écoles, dirigées par quatre-vingts maitres
pour une population juvénile de deux mille écoliers.
Calasanzio avait établi, pour perpétuer son couvre, une congrégation reli-
gieuse connue sous le nom de Fréres des écoles pies. Cet ordre a donné
naissance a la plupart des établissements d'instruction primaire qu'on ren-
contre 4 Rome, sans en excepter les écoles industrielles. Cependant, a cdté de
ces religieux dévoués a l'éducation du peuple, on rencontre encore les
fréres Scolopi, les Somaschi, les péres de la Doctrine cbrétienne et les fréres
Ignorantins, qui tous sont 4 la téte d'établissements florissants. M. Maguire
appelle ces derniers ¢ les Chevaliers de l’ordre intellectuel, » et proclame en
termes chaleureux leurs succés dans la capitale du monde chrétien. Le
bienheureux de la Salle y avait envoyé deux de ses disciples dés l'année
1702. Grace au patronage éclairé de Léon XII et de Pie IX, ils y ont grande-
ment étendu le cercle de leurs travaux; ils ont aujourd’hui & Rome cing
maisons, dont chacune renferme environ cinq cents éléves; auxquelles il
faut ajouter une école qu’ils ont récemment fondée pour les enfants des
soldats frangais. ,
Il serait facile de multiplier ces exemples et de montrer des écoles atta-
chées 4 un grand nombre de monastéres, sans compter celles que soutient
chaque église paroissiale sous la surveillance immédiate du curé. Mais il est
temps de passer 4 des établissements d'un autre genre, qui ont également
pour but |’éducation du peuple.
Les écoles du soir s’accroissent chaque jour. Elles ont 4 Rome un carac-
tére qui mérite la plus sérieuse attention de la part des hommes voués aux
intéréts de l’enseignement. La plupart d’entre elles doivent leur origine a la
charité privée et sont d'une utilité incontestable. Elles sont destinées exclu-
sivement aux artisans que les nécessités de la vie et du labeur incessant pri-
veraient d'instruction. C'est mame, assure-t-on, une condition sine qua nor
d’admission; ce qui a l’avantage de procurer une grande homogénéité dans
l'enseignement deces écoles. Elles sont au nombre de treize, sous la direction
de deux ordres différents. Chacune d'elles contient quatre classes, ot se dis-
tribuent environ cent vingt éléves, ce qui donne un total de seize cents per-
472 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
sonnes fréquentant ces établissements. Elles se soutiepnent par les souscrip-
tions volontaires, par les fonds qu’accorde la commission des secours, et
enfin par des revenus ecclésiastiqyes que le pape actuel Jeur a temporaire-
ment attribués. Celui-ci attache méme une si grande importance a ces insti-
tutions, qu'il a voulu en devenir le bienfaiteur spécial! Chaque année il leur
envoie cent vingt scudis pris sur sa cassette particuliére, exemple qui a été
suivi par beaucoup ‘de cardinaux et de nobles romains.
« L’enseignement donné dans ces écoles, dit notre auteur, comprend la
lecture, l’écriture et l'arithmétique: on y joint le dessin et la géométrie
pratique, dans leurs applications aux arts d’ornementation et a l'industrie.
Un enfant ne peut y étre admis avant |'age de huit ans; mais il lui est per-
mis d’y rester jusqu'au moment de son établissement. Quant aux résultats,
ces écoles rivalisent avec celles dont la France et la Belgique s’enorgueillis-
sent a juste titre; sous un rapport elles leur sont infiniment supérieures, je
veux dire pour I'instruction religieuse et morale. Dans les autres pays, on y
songe a peine : ici, au contraire, on la met au premier rang. Diverses asso-
ciations sen chargent et déploient dans cette tache un zéle admirable, non-
seulement afin d’instruire lécolier adulte dans sa religion, mais aussi pour
le porter a pratiquer ce qu'on lui apprend. »
La premiére de ces écoles si utiles fut fondée en 1849 par un pauvre ar-
tisan, nommeé Giacomo Casoglio, sculpteur sur bois. Il commenca par réunir
quelques jeunes vagabonds qu'il voyait jouer chaque jour sur les bords du
Tibre. De bonnes paroles et de petits présents faits 4 propos les portérent a
Je suivre chez lui. La, il leur apprit le peu qu’il savait lui-méme, en ayant
soin d’y ajouter des conseils religieux. Bientét de pieux ecclésiastiques se
joignirent a lui; ‘humble artisan trouva de nombreux imitateurs, qui le
surpassérent en instruction et en crédit, mais non en charité chrétienne.
Il ne suffit pas de dire que Pie IX prend un vif intérét 4 cette euvre si pré-
cieuse ; il en est plutét l’ame et la vie. [l s'informe sans cesse de leur accrois-
sement et de leur situation; fidéle 4 ses habitudes, il s’est rendu souvent a
l'improviste dans ces écoles, vers la tombée de la nuit, pour s’enquérir mi-
nutieusement de leur direction et de leurs résultats, pour en examiner les
éjéves, auxquels il ne manque jamais de laisser des marques de sa satis-
faction.
Pour achever de caractériser ces établissements, je dois dire que les mat-
tres ont grand soin de ne jamais laisser errer leurs éléves dans les rues de la
ville ausortir des classes. On les accompagne toujours jusque dans le voisi-
nage de leurs demeures. Il serait difficile, je crois, de pousser plus loin la
vigilance et la sollicitude. Les récompenses elles-mémes ont un caractére
d’utilité pratique pour les éléves : en un mot, on n’‘oublie rien pour les
former a une vie de religion, d'honneur et d’industrie.
I] m’est impossible de suivre M. Maguire dans toutes ses courses a travers
Rome, méme sur cet unique terrain de l’instruction primaire. Il y a la une
certaine institution industrielle de Tata Giovanni et un Conservatorio delle
Arti, qui fourniraient plus d'une page intéressante; mais je suis forcé
d’abréger. Que serait-ce si nous accompagnions l’auteur dans son examen des
institutions charitables? Présentons au moins ses conclusions en ce qui con-
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 413
cerne l'éducation du peuple : elles lui ont fourni un rapprochement que le
lecteur sera bien aise de connaitre.
« D'aprés Je cardinal Morichini, il y avait en 1844, 4 Rome, 27 institu-
tions et 387 écoles ou institutions pour les enfants, appartenant aux classes
inférieures. Sur ce nombre on en comptait 180 destinées 4 la premiére en-
fance; et, sur le chiffre restant, 94 étaient consacrées aux garcons, 113 aux
filles. Le nombre total des écoliers dans les établissements élémentaires
s‘élevait alors 4 14,157. Dans ce total figurent 3,790 enfants en bas Age;
5,544 garcons d'un age plus avancé et 4,823 filles. Les écoles gratuites
recevaient 7,579 éléves des deux sexes; les écoles payantes, 2,788: Parmt
les 387 écoles dont parle le prélat, 26 appartenaient 4 des ordres religieux
d’hommes, 23 4 des congrégations de femmes. Toutes.les autres étaient
dirigées par des laiques. Ajoutons encore que 2,213 enfants recevaient une
éducation élémentaire dans des établissements spéciaux et des hdépitaux.
« Les chiffres donnés ici excluent les éléves des universités et des colléges.
Si on les y comprenait cependant, on arriverait @ voir que, si l‘on compare &
la population totale de Rome celle qui a regu de | instruction, celle-ci était déje
en 4842 dans le rapport d’un @ hutt. Mais depuis lors, comme je |'ai prouvé,
les écoles se sont multipliées avec le nombre des écoliers. Par exemple,
pour parler seulement des écoles du soir et des fréres de Ja Doctrine chré-
‘ienne, l'accroissement en a été trés-grand depuis l'époque ou écrivait Mori-
chini. En outre le Pape lui-méme en a fondé un nombre considérable pour
les deux sexes; et il fait les plus grands efforts, soit par des dons en argent,
soit par d'autres encouragements, pour établir de nouvelles écoles dans Jes
Etats pontificaux. Il rappelle aussi sans cesse 4 son clergé un devoir que
celui-ci accomplit avec zéle, celui d’exhorter Jes parents 4 envoyer leurs
enfants a l’école, et de profiter ainsi du puissant instrument de civilisation
qu'on met 4 la portée des plus humbles, des plus indigents. On peut donc
affirmer, en toute équité, que, si un seul enfant romain grandit dans ligno-
rance et sams recevoir une saine éducation morale, la faute en est aux pa-
rents, non 4 Pie 1X-ni aux institutions qui font tant dhonneur a la ville
éternelle. En définitive, si au temps de Morichini Ja proportion était d’un
a huit, elle doit approcher aujourd’hui d'un a six; et je ne crois pas qu’sau-
cun Etat puisse espérer de dépasser cette limite. »
On peut maintenant se faire une idée des informations précieuses que
repferme le livre de M. Maguire, et pourquoi nous désirerions le voir entre
les mains de ceux qui s‘occupent sérieusement des affaires de Rome. Le sujet
que nous avons choisi pour le faire connaitre était une excellente pierre
de touche, précisément comme ayant donné lieu a une foule d’accusations
banales. On a vu avec quelle froide raison, quelle précision pratique il est
traité par l’auteur. Pour compléter autant que possible ces renseignements,
ila eu soin de mettre en regard de ce tableau celui que tracent les inspec-
teurs des écoles anglaises dans leurs rapports annuels. Certes, ce n'est pas
hous qui voudrions révoquer en doute les efforts louables qu’ont faits nos
voisins depuis dix ans pour mettre I’éducation populaire au niveau des be-
soins; mais il n’en est pas moins vrai cependant que les résultats moraux
et intellectuels sont loin de répondre 4 ce zéle ardent. Les instituteurs in-
474 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
struits ne manquent pas, les écoles bien aérées, bien chaudes, parfaitement
installées manquent encore moins : ce qui fait défaut, ce sont... les écoliers.
Partout la fabrique enléve les enfants 4 |’école; les parents sont ou indiffé-
rents ou hostiles 4 l’instruction primaire, et les protecteurs dévouds a cette
belle cause en sont venus & se demander s’ils ne proposeront point au parle-
ment une loi qui forcerait les parents, sous peine d'amende, 4 faire profiter
leurs familles des bienfaits qu'on leur offre si généreusement! En méme
temps, les juges les plus compétents regarderaient comme un idéa! auquel
ils désespérent d’arriver| la proportion d’un sur neuf entre la population
instruite et celle qui végéte dans Iignorance. En vérité, on est bien fondé a
taxer I’Eglise romaine de favoriser les ténébres de l’esprit humain et la su-
perstition |
Il y a dans le livre deM. Maguire ane partie que nous voudrions pouvoir
transcrire en entier : c’est le récit des améliorations industrielles et agricoles
réalisées par le souverain pontife; c'est encore ce rapport st satisfaisant, si
précis que M. le comte de Rayneval adressait de Rome, le 14 mai 1856, a
M. le ministre des affaires étrangéres sur l’ensemble de I'administration ponti-
ficale. Jamais peut-étre on n’a fait mieux ressortir les défauts du caractére ita-
lien, si dispusé 4 condamner dans ses gouvernants les résultats de sa propre
inertie et de son manque d initiative. En le lisant méme dans une traduc-
tion anglaise, ce rapport nous a souvent rappelé ces fameuses relastoni des
envoyés vénitiens, qui sont devenus pour la postérité une des sources his-
toriques les plus authentiques et les plus écoutées. Encore une fois, quel .
dommage que le gouvernement impérial n'ait pas cru devoir publier un
document si bien fait pour imposer silence aux détracteurs du Saint-Siége
et si digne d’un pouvoir qui s'est donné la belle mission de le défendre!
En résumé, M. Maguire a rendu un vrai service a la cause catholique en
publiant le résultat de ses recherches 4 Rome; et nous ne pouvons que ré-
péter, en terminant ce compte rendu incomplet, le veeu de voir paraitre
une traduction francaise d'un ouvrage od tout le monde trouverait tant de
renseignements impartiaux et véridiques. Du reste, il nous serait impossible
de mieux caractériser les mérites de cette publication qu’en citant le passage
suivant de la lettre qu’a adressée 4 l’auteur Mgr Mac-Hale, archevéque de
Tuam, si connu parses luttes avec le gouvernement anglais et par |'influence
prépondérante qu'il exerce sur une portion considérable du clergé et de la
population irlandaise. On se souvient sans doute de |’interrogatoire subi par
ce prélat devant une commission de la chambre des Communes, que nous
avons cité dans notre dernier volume, p. 544, et l'on verra avec quelle sa-
gesse ce prélat, journellement désigné comme ultramontain par toute la
presse anglaise, précise |l’attitude politique et religieuse qui convient aux
défenseurs laiques du Saint-Siége.
« Dans mon humble opinion, c’est surtout par l’appréciation et la descrip-
tion des institutions de Rome que votre Jivre mérite d’attirer l’attention
sérieuse de tout homme d’Etat chrétien. La Rome ancienne et la moderne,
la Rome fabuleuse et la Rome historique, ses obclisques, ses aqueducs,
ses ares de triomphe, ss temples et ses fontaines, ont été décrits, com-
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 4715
mentés, expliqués. Il y a méme eu, sur ces divers sujets, un tel flot de pu-
blications, que, comme pour les ceuvres de l’imagination, la moisson Jittéraire
d’une saison a été complétement recouverte par la suivante. Il vous a été ré-
servé, 4 vous, Monsieur, la tache plus importante et plus agréable 4 la fois
de faire connaitre 4 des lecteurs étrangers toutes ces institutions de bienfai-
sance dont Rome est dotée plus que tout autre pays du monde. Par la méme
vous montrez dans son veritable é¢lat les heureux fruits de la charité catho-
lique. Les habitants de Rome connaissent parfaitement ses écoles, ses collé-
ges, ses universités, ses asiles et ses hdpitaux; mais il n’en est pas de méme
de notre pays, qui se glorifie tellement de sa civilisation matérielle, qu'il
méprise la félicité supérieure des peuples chez lesquels il y a moins de luxe,
mais plus d’élévation morale. Cette partie de votre ouvrage me parait avoir
été traitée avec non moins d’habileté que d’équité. J’ai été surtout frappé du
tact parfait avec lequel un auteur nourri des maximes du gouvernement
constitutionnel a réussi néanmoins a saisir le génie d’une autre forme de
gouvernement, sans renoncer au sien; comment encore il a su montrer
avec une haute impartialité les avantages sociaux, moraux et intellectuels
que le peuple soumis a ce gouvernement étranger en recueille. N’est-ce
pas la, aprés tout, Ja meilleure preuve d'une bonne administration ? Il serait
assurément fort 4 désirer que nos touristes a grands sentiments, qui sont
poussés, chaque hiver, sous les cieux plus doux de I'Italie, y apportassent
un peu de cette austére justice dont vous avez donné |'exemple, quand ils es-
sayent de nous tracer une esquisse du gouvernement pontifical tel qu’il se pré-
sente dans la candition de ses sujets. I] ne serait pas moins désirable que les
admirateurs enthousiastes des gouvernements absolus s’abstinssent d’appliquer
Jeurs théories politiques 4 des pays soumis 4 des maximes, 4 des usages et
des traditions tout 4 fait autres. Exposé aux attaques de ces ultras de diffé-
rentes sortes et également extrémes dans leurs opinions, le gouvernement
romain a subi de graves attcintes; et il est difficile de dire s'il n’a pas autant
a se plaindre de ces fanatiques criant toujours le Saint-Siége! le Saint-
Siége! et s’efforgant d'introduire dans les pays étrangers ses maximes, ses
traditions municipales et jusqu’aux abus que le Pape s’efforcait de réformer,
qu’il n’a souffert de ces fanatiques du gouvernement constitutionnel qui ne
peuvent en tolérer aucun autre. Grace 4 Dieu cependant, les intéréts spiri-
tuels du Saint-Siége ne sont pas dirigés par des intéréts de parti; grace a
Dieu, ce siége est indestructible, et l'on peut répéter a satiétée ces cris sans
que la folie ou le fanatisme des uns et des autres en compromette ]'inébran-
lable solidité. Toutes les formes de gouvernement ont leurs avantages et leurs
inconvenients. Comme leurs principes fondamentaux sont différents, ]'in-
fluence de ces principes doit se faire sentir dans tous les détails; et il est
impossible de confondre ces détails sans renverser en méme temps les prin-
cipes sur lesquels ils reposent. I] faut nous défier également et des censeurs
aveugles et des partisans passionnés. La’maxime de saint Ambroise n'est pas
moins sage dans le domaine politique que dans celui de la religion : « A
Rome, faites comme a Rome. » Se conformer aux lois et aux institutions du
pays ow I’on vit est un devoir pour le chrétien : aussi les censeurs du gouver-
nement pontifical comme ceux du gouvernement constitution nel devraient se
@
476 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
rappeler qu’en cherchant 4 confondre les principes fondamentaux de l'un et
de l'autre, ils excitent, non au maintien, mais 4 la destruction de tous les
deux.
« Encore une fois, Monsieur, je vous remercie des renseignements que
vous m’avez fournis par votre excellent livre; puisse-t-il se répandre et
obtenir la popularité qu'il mérite! »
C. F. Aupiey.
BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE
DES VOIES DE RECOURS, par M. Faancors Lenonmanr. — Paris, chez Durand, rue des
Grés, 5. 1857.
M. Francois Lenormant vient de publier, sous la forme modeste d’une
thése de licence en droit, un excellent Traité sur les voies de recours au triple
point de vue philosopbique, historique et juridique.
C'est la vieille et c'est la bonne méthode de rechercher tout d’abord la
philosophie d'une institution, de rechercher la loi de la loi elle-méme. La
pratique sans la théorie tourne a Ja routine aveugle, et alors, comme le re-
marquait M. Royer-Collard avec une ironie un peu hautaine, on arrive a la
prétention superbe de n’étre pas obligé de savoir ce qu'on dit quand on parle,
et ce qu’on fait quand on agit. Etudier donc l’esprit de nos lois humaines,
méditer quelle raison cachée, quelle économie secréte, quelle émanation
lointaine de I'éternelle justice les soutient et les gouverne, les rapprocher
sans cesse de leur divin exemplaire tout en les accommodant toujours aux
besoins changeants des sociétés, c'est le devoir, c’est la dignité du juriscon-
sulte comme du législateur. La science du droit n’est vraiment féconde
qu’a ce prix ; témoins tous ce$ esprits dont elle a poussé l’essor dans tous les
mondes de la pensée, Domat comme Leibnitz, Montesquieu comme le comle
de Maistre, Portalis comme M. de Serres! Par intervalles on sent ces nobles
traditions baisser, et l'on craint de les voir disparaitre devant je ne sais
quelle sorte de philosophie qui enseigne a adorer toutes les formes d‘institu-
tions possibles comme elles sont, parce qu’elles sont, et tant qu’elles sont. Et
cependant de généreux démentis persistent contre ces abatements, et les
éléves de la faculté de Paris, des rangs desquels sort M. Francois Lenormant,
aiment a se rappeler l’enseignement si élevé et si grave de M. de Valroger
sur l'histoire du droit en France, et ces lecons ingénicuses ou M. Oudot, s'il
ne donne pas toujours la conviction, provoque toujours la réflexion.
Quelle est donc la philosophie de l’appel? C’est le proverbe vulgaire, que
deux témoignages valent mieux qu’un. La bonne femme macédonienne en
appelait de Philippe ivre & Philippe 4 jeun. Le plaideur évincé en appelle du
juge mal informé au juge mieux informé.
Ce n’est pas sans surprise que nous entendons quelques jurisconsultes se
prononcer contre lappel, sous le prétexte que la réformation des jugements
RIBLIOGRAPHIE FRANQGAISE. 177
rend sans consistance la vérité Iégale et diminue |’autorité du juge devant
le peuple. Croient-ils par hasard que le tribunal, devenant souverain dans
ses arréts, paraitra infaillibledu méme coup? Le magistrat le plus con-
vaincu ne répond pas Jui-méme de la justice de ses décisions, il ne répond
que de I’équité de sa conscience, et |'institution de l'appel se trouve étre
tout ensemble un grand aveu de |’infirmité des jugements de l'homme, et
un grand effort pour laisser le moins de chance possible a cette infirmité.
L'utilité d'un double degré de juridiction reconnue, pourquoi ne pas re-
venir devant le mémejuge?t Admirons encore la prévoyance du législateur : le
premier juge serait circonvenu par ses souvenirs, par ses préventions, par
son amour-propre peut-ttre, il rougirait de se dédire; mieux vaut un nou-
veau juge, qui, sans étre engagé, sera éclairé par les travaux de son de-
vancier. C’est une condition de bon ordre pour les sociétés, que les garanties
des citoyens ne dépendent pas de |‘humeur des hommes et soient toutes
dans des institutions.
C'est I’Eglise, comme Je prouve M. Francois Lenormant avec une éru-
dition choisie, c’est l’Eglise catholique qui a propagé et porté 4 sa perfection
la plus haute Vinstitution de l'appel. Les canons du premier concile de
Nicée, du concile d’Antioche, du concile de Chalcédoine, du second concile
de Carthage, contiennent les régles les plus précises 4 cet égard.
Chose singuliére! cette méme institution, ces deux recours Jaissés a
l'accusé que |’Eglise couvre de tant de sollicitude, nous les voyons contre-
dits, repoussés, supprimés par les théoriciens révolutionnaires. La minorité
violente de |’Assemblée constituante voulait tout réduire 4 un degré uni-
que de juridiction comme U}pien J’avait voulu sous les Césars; les membres
de la Convention, sefaisant juges dans le plus grand procés du monde aprés
- celui de I'Homme-Dieu, rendaient leur justice sans appel comme le cadi la
rend dans les pays musulmans : ici, comme sur tant d'autres points, la
démocratie extréme et le despotisme pur, Ja barbarie corrompue et la bar-
harie ignorante, aboutissent aux mémes conclusions.
Accord tout naturel pour quiconque a sondé un peu la psychologie de ces
politiques ! La souveraineté populaire et J’autocratie d'un seul ignorent éga-
lement l'homme; celle-ci voyant en lui une chose méprisable et vile, celle-1a
un étre infaillible; celle-ci Je ravalant sans mesure, celle-la |’exaltant sans
limites ; et, comme tout leur parait simple dans la nature humaine, il leur
faut dans la pratique des institutions simples qui se raménent en définitive
4 une tyrannie affreuse. L’Eglise catholique ne va pas a ces extrémitds;
qu’est-ce que l’homme devant elle? une créature qui n'est ni tout bien ni
tout mal, une créature partagée entre l’excellence de sa vocation et l’horreur
de sa déchéance, une créature mélangée, composée, tempéreée. Et voila pour-
quoi elle veut pour lui des institutions faites 4 son image, des institutions
qui, marquant leur part & ses miséres comme & ses grandeurs, le contien-
nent et le soutiennent tout ensemble!
Comme ec’est I’Eglise catholique quia mis |’appel dans les mours de la
société moderne, hatons-nous de dire que c'est la royauté qui l’a mis dans
les lois. Ici encore nous retrouvons M. Frangois Lenormant rendant le plus
bel hommage a ces rois de France que M. Mignet appelait naguéres avec tant
Jasvigrn 1858. 12
— ss =
178 BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE.
de vérité les organisateurs nationaux, les conquérants pacifiques de notre
patrie. Entre tous ces rois, deux surtout s'élévent, deux qui semblent les
grands justiciers de la monarchie trés-chrétienne, saint Louis et Louis XIV!
Saint Louis abolit sans retour le combat judiciaire dans les tribunaux du do-
maine royal, il l’abolit pour les cours des bsrons en cas de faux jugements,
cest-d-dire en cas de jugements qui, faussement ou méchamment rendus
par les barons, seront déférés au roi ou au suzerain; et sur les débris de
ces violences il fonde l’appel avec sa procédure réguliére. Louis XJ¥, dans
son adinirable ordonnance d’avril 4667, diminue les délais de l’appel. qui
- avaient été jusque-la de trente ans, les réduit a trois ans et six. mois dans
certains cas, et 4 dix ans dans d'autres, abroge les propositions d’erreur, et
détermine limitativement pour la premiére fois les ouvertures de requéte
civile. Machiavel, visitant la France longtemps aprés saint Louis et longtemps
avant Louis XIV, parlait ainsi de notre administration de la justice : « Les
« royaumes ont encore besoin de se renouveler et de ramener les lois a
« leurs principes. Et on peut voir quel excellent effet cela produit dans le
« royaume de France, qui est, de. tows: les empites; le micux erdonné et
« celui od empire des lois est le mieux établi. Ces jois, ce sont les parle-
«:Ments qui les maintiennent, et particuliérement celui de Paris. I] les re-
« nouvelle toutes les fois qu'il fait une exéeutien. contre un prince de
«ce royaume, ou que ses sentences:condamnent le roi dans sa propre
« cause. »
Le Consulat acheva de régler l’institution de l’appel, il la fit ce que nous
la voyons aujourd'hui; il appliqua toutes les réformes demandées dans ces
eahiers des bailliages ot notre vieille France pariait de ses besoins et de ses
droits avee une sagacité, une fierté, un sens politique qu'on chercherait vai-
nement aujourd hai dans notre pauvre pays exténué par tant de révolutions.
C’est ainsi ‘que les grands travaux de la royauté survivaient a sa chute;
toute cachée derriére un nuage, elle animait encore le réveil et présidait
aux reconstructions fécondes de la société nouvelle.
M. Francois Lenormant termine son intéressant travail par un veeu, il
demande que Ja juridictton administrative soit rendue indépendante comme
la juridiction civile, qu’elle soit confiée 4 une magistrature qui juge et qui
n’administre pas. Questions délicates que M. le duc de Broglie agitait, il y
a trente ans, avec une grande hauteur de vues, et qui ne sont pas résolues
encore ! Les adversaires du systéme actuel disent: « L’Ktat ne peut étre a Ja
« fois juge et partie. » Les partisans de ce systéme répondent. « Juger, c'est
« administrer; et soumettre les actes de l’administration au contréle d'un
« tribunal qui ne sera pas elle-méme, c’est placer le pouvoir exécutif sous
«la dépendance du pouvoir judiciaire, c’est arriver par un chemin dé-
« tourné 4 la confusion des pouvoirs. » Devant ces difficultés, devant cette
double nécessité de respecter les. droits des particuliers et de me pas affai-
blir l’action de I’Etat, ne serait-ce pas tout concilier que.de donner aux
conseils géndraux la nomination des membres des conseils de préfecture, et
que de rendre ainsi Ja justice administrative indépendante a sa source?
Ces quelques pages peuvent donner une idée de |'importance des matiéres
traitées dans l'ouvrage de M. Francois Lenormant. Ce qu’elles ne sauraient
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
dire, c'est le rare mélange de savoir et de talent, d’éidvation morale et d’élé-
gance littéraire qui s'y fait remarquer. On jouit de signaler les facultés pré-
cieuses du jeune auteur, on ed jouit pour tout ce qu’elles promettent et pour
tout ce qu’elles rappellent. Le service passionné de la vérité et de la science,
ce n’est pas seulement pour M. Francois Lenormant |'essor d'un riche et
généreux esprit, c’est encore une tradition d’honneur domestique et comme
une des formes de la piété filiale.
H. Mercier ve Lacomse.
LINDE ANGLAISE AVANT ET APRES L’'INSURRECTION DE 1857, par M. le comte de
Wanraen. Paris, LL. Hachette.
L'Inde anglaise avant et aprés l'insurrection de 1857, telle est la forme
nouvelle sous laquelle M. le comte de Warren publie en ce moment Ja troi-
siéme édition d'un ouvrage qui parut pour la premiére fois en 1844, sous le
titre de l' Inde anglatse.
Le long séjour de |’auteur au milieu du pays qu’il décrit, la situation qu'il
occupa dans les rangs de |’armée anglo-indienne, donnent 4 son jugement
calme et ferme 4 la fois une autorité qui ne saurait manquer d’appeler et de
fixer lI’ attention publique.
A son premier travail, remanié en vue de cette nouvelle édition, M. de
Warren a joint une troisiéme partie, spécialement consacrée a l'étude de |’in-
sufrection, considérée dans ses causes, ses développements, sa durée et ses
conséquences probables ; jes questions suivantes, posées par ]’auteur, indi-
quent la division de son iptéressant appendice :
4° Quelles sont les causes de l’insurrection actuelle? -Y a-t-il eu perversité
de Ja part des Indiens ou injustice et maladresse de la part du gouvernement
anglais? Est-ce la faute du gouvernement métropolitain ou de la Compagnie °
du gouverneur général ou des joneuounane subalternes? du systéme.entier
ou de certaines coteries ?
2° Quelle a été jusqu’a présent la nee de cette insurrection ? Quels ont
été ses progrés et ses défaites?
3° Quelles sont ses ressources comparées a celles de I’ Angleterre? Jusqu‘ou
s‘étendra-t-elle et combien peut-elle durer?
4° Et enfin comment finira-t-elle et quelles en seront les conséquences?
Voila des questions nettement posées et prises dans le vif du sujet : les ré-
ponses de M. de Warren ne sont ni moins nettes ni moins catégoriques:
elles n’ont rien de Ja banalité de ces amplifications faites de loin par des
gens qui écrivent pour ne pas se. taire et parlent de choses qu'ils igno-
rent ; elles échappent a la fausse sensibilité 4 laquelle il est si aisé de se
jaisser entrainer, et s'inspirent du viril bon sens dont Ja nation anglaise fait
180 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
preuve en sondant résoldGment ta plate au moment ou elle vient de recevoir
Ja blessure.
Le récit de M. de Warren porte l’empreinte du contact de |’auteur avec les
personnes qu il met en scéne, avec Jes événements qu'il raconte, avec les par-
tis qui se sont formés au milieu de la colonie anglaise des Indes, et qui se
reuvoient, avec plus ou moins de justive, la responsabilité des événements qui
ont déja fait couler tant de larmes et de sang.
Quand i] recherche les causes de l’insurrection actuelle, M. de Warren
n’hésite pas a déclarer que, dans cette catastrophe, tout le monde est coupa-
ble. Sans doute il a raison, les fautes qu'il reproche aux différents partis ne
le prouvent que trop; mais nous regrettons qu’il se soit arrété aux causes
immeédiates, au lieu de fouiller les profondeurs d'une situation pleine de pé-
rils et dans laquelle les nations chrétiennes, engagées dans la difficile en-
treprise de s'assimiler des peuples étrangers aux lumiéres et aux meeurs de
I'Evangile, auraient 4 puiser les enseignements les plus utiles.
L’annexion du royaume d’Aoude et les cartouches enduites de graisse de
boeuf, telles ont été, d’aprés M. de Warren, les causes déterminantes de la
prise d’'armes; la mesure du mécontentement était comble depuis longtemps,
la premiére cause venue devait la faire déborder.
Il faut lire dans «I'Inde anglaise » le récit des scénes qui éclatérent a Bar-
rackpour d’abord et plus tard a Mirat, quand le gouvernement voulut obliger
les cipayes a faire usage de ces trop fameuses cartouches, que les malheureux
idolatres ne croyaient pas pouvoir toucher sans souiller leur conscience.
La tentative ayant échoué 4 Barrackpour, on voulut la renouveler a Mirat,
ou se trouvait une division considérable de troupes européennes, sur laquelle
on comptait sans doute pour vaincre la résistance des ctpayes. Les sol-
dats du 5° régiment de cavalerie du Bengale, sur lesquels on tenta l’expé-
rience, refusérent d'obéir ; leur insubordination fut punie d'une condamna-
tion 4 dix années de travaux forcés, et, quand ces soldats, au numbre de 85,
parmi Jesquels plusieurs avaient été décorés pour leur bonne condutte, furent
ameneés sur le champ de maneeuvres, les fers aux pieds et aux mains, on les
entendit demander grace en protestant de Jeur innocence au nom de leur
religion, qui, disaient-ils, ne leur permettait pas de faire ce qu'on exigeait
d’eux.
Les prisonniers de Mirat défilérent donc enchainés devant leurs camarades,
sans que leur cri de grace eft été entendu, sans que J'intervention de plu-
sieurs officiers européens ait pu obtenir le moindre adoucissement en leur
faveur.
Le lendemain, les trois régiments indigénes cantonnés 4 Mirat sortirent
a la fois de leurs quartiers, et, se précipitant vers la prison, massacrérent
ls Européens assez malheureux pour se trouver sur leur chemin. En un
instant, les prisonniers furent délivrés, on brisa leurs fers, on Jes mit
cheval, et des milliers de voix leur criérent : « A Delhi, 4 Delhi! »
L’insurrection avait commence; elle allait s‘étendre et sc propager au
milieu de flots de sang, en fournissant a l’armée royale l'occasion de déployer
un courage, un héroisme, une persévérance que le‘monde admire depuis
huit mois et qui ne se sont jamais démentis un seul instant.
BIBLIOGRAPIHE FRANCAISE. 131
Dés les premiers jours de la lutte, la cause des Indiens fut souillée par
des crimes abominables. M. de Warren dit, a la décharge des cipayes, qu'on
me saurait leur attribuer les premiers massacres de femmes et denfants com-
mis 4 Mirat et 4 Delhi par des assassins échappés des prisons; il affirme qt
les soldats étaient, dans lorigine, complétement étrangers a ces horreurs ct
ne s'y livrérent que plus tard, exaspérés par des représailles injustes.
Sans doute, parmi les soldats indigénes, quelques-uns ont pu donner des
preuves de dévouement et de reconnaissance 4 des officiers anglais qui les
avaient traités avec douceur, ainsi que les témoignages rapportés par M. de
Warren en font foi; mais il n’en reste pas moins avéré que la rébellion des
cipayes a presque partout commencé par le lache assassinat des officiers qui
les commandaient. Que conclure de ce fait monstrueux en lui-méme? Faut-il,
applaudissant aux cris de vengeance poussés par une portion de la presse
anglaise, demander que les atrocités commises par les paiens de I'Inde soient
imitées ou dépassées par les chrétiens de l'Europe ; ou, faisant un retour sur
le passé, se detcander une bonne fois pour toutes dans quel but on a pris
possession des Indes, ce qu'on a fait des Indiens depuis que l'on régne sur
eux, et si l’on ne subit pas aujourd'hui les conséquences inévitables d'une
politique dont l'unique fin a été lexploitation de I'Inde par les mains indien-
bes, au profit de |’Angleterre?
L’héroisme de l'armée royale remettra sans doute l’Angleterre en posses-
sion des immenses contrées sur lesquelles elle a peu 4 peu étendu sa domi-
nation ; ct, 4 l'exception du royaume d‘Aoude, ov |’tnsurrection pourra se
prolonger un peu plus longtemps, les renforts partis de l'Angleterre ne tar-
deront sans doute pas 4 triompher des masses tenus en échec depuis six mois
per les quelques braves commandeés par |’intrépide Havelock, mort, selon les
bulletins officiels, d’épuisement, d’anxiété et de fatigues, plutét encore que
de ses nombreuses blessures.
« Dans le royaume d'Aoude, dit M. de Warren, ou tout homme est soldat,
ou tout habitant, depuis le noble jusqu’au plus pauvre paysan, tient a sa na-
tionalité et 4 son prince, 14 on luttera plus longtemps; mais ce nest pas
moins une lutte sans espoir. Les Anglais feront au besoin un désert de ce
pays; ce sera l’affaire de quelques mois, de deux campagnes tout au plus; et
puis le silence se fera dans I'Inde entiére. »
« Mais aprés® se demande M. de Warren; est-ce a dire que |'immense per-
turbation 4 laquelle nous venons d'assister ne laissera derriére elle aucune
eonséquence dans l'avenir? Nous sommes bien loin de le dire. Elle laissera
d’abord les ruines faites, moins par elle-méme que par la vengeance an-
glaise, et puis des haines impérissables qui seront le premier germe d'un
sentiment public, le premier ciment d'une nationalité commune; nationalité
qui n’existait point encore, mais qui commencera 4 se former du jour ou il
n'y aura plus dans |’Inde de nations Gistinctes, od toutes seront courbées sous
le méme joug impitoyable. Chaque Etat subsidiaire ou protégé qui disparai-
tra formera une pierre dans la construction du nouvel édifice; mais, avant
qu'il soit assez grand pour écraser les Anglais, il faudra des années, peut-
étre un siécle, peut-étre plus encore. — Et quelques concessions, un gou-
vernement plus humain et plas sage, un peu de justice et de loyauté, pour-
182 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
raient retarder indéfiniment la crise supréme et faire cesser dés aujourd’ hui
l’insurrection comme par enchantement. »
_M. de Warren ne partage nullement l’opinion de ceux qui croient a }a sup-
pression de la Compagnie. Elle ne sera pas tuée, dit-il, parce qu’elle n'a pas
de substance; elle restera ce qu'elle est, un mythe trop utile et trop com-
mode pour que le gouvernement anglais veuille ou puisse s’en passer. Et en
effet, depuis sa transformation en 1853, la Compagnie n'est pas autre chose
qu'un bureau colonial exécutant les ordres du ministére; on pourra donc
supprimer le nom; mais, pour fa chose, il est certain qu'elle est depuis long-
temps complétement fondue dans le gouvernement lui-méme.
M. de Warren n'attache donc qu'une trés-médiocre importance a la pro-
longation ou 4 la suppression de la trés-honorable Compagnie; mais ce qui
lui parait d’une plus grave importance, c'est la question de savoir s'il y aura
encore une armée de cipayes et comment elle sera composée. Si d’une part
les Anglais ne peuvent se ‘dispenser d’avoir aux Indes une armée indigéne,
de l'autre, il serait bien difficile qu'ils se fiassent désormais aux Hindous et
se reposassent sur leur fideélité et leur loyauté. Heureusement un nouvel élé-
ment vient d’entrer dans la composition de l'armée, ce sont les enfants issus
du mélange des conquérants avec les filles de Inde et qu’on nomme 4 cause
de cela Eurasiens (Europe-Asie). Deux bataillons, exclusivement composés de
ces mndtis, viennent d’étre levés au Bengale et on attend les meilleurs résul-
tats de cette expérience.
« Ce corps sera rapidement augmenteé, dit M. de Warren, et l'exemple du
Bengale ne tardera pas & étre suivi par les deux autres présidences. On aura
ainsi une troupe d‘élite d'une bravoure 4 toute épreuve, qui remplacera
avantageusement, sous le soleil de I'Inde, les troupes anglaises insuffisantes.
Car on ne peut plus aujourd'hui se faire aucune illusion : tout le monde
convient que le nombre des troupes européennes dans |'[nde a ‘besoin d’étre
considérablement augmenté, peut-étre méme au dela des ressources de |’An-
gleterre, si on s‘obstinait a ne vouloir que des Européens pur sang. »
Pour apprécier le mérite de cette combinaison nouvelle, nous manquons
absolument d’informations sur I‘élément qui doit en faire fa base. Les Eura-
siens sont braves, dit M. de Warren, et plus robustes que les Indiens pur sang;
mais seront-ils plus fidéles? Par quels liens sont-ils attachés a ’Angleterre ?
quelle est leur situation morale dans la colonie, comment sont-ils élevés,
quelle religion professent-ils?
M. de Chateaubriand disait, un jour, en parlant des orientaux, « qu'il ne
fallait armer que ceux que |’on avait baptisés; » cette maxime, bien digne de
fixer la plus sdrieuse attention des hommes d'Etat, parait les préoccuper
assez peu. Et cependant serait-il permis de demander par quel procédé ils
comptent arracher les peuples orientayx aux coutumes barbares dont les
excés épouvantent l’humanite, si ce n'est en les initiant aux vérites immor-
telles dont la connaissance a formé nos meurs et sert de base & uotre ordre
social? en admettant méme qu'il soit possible de faconner les Indiens a la
pratique des arts et de l'industrie, 4 quoi aboutirait ce progrés matériel, si
ce n'est a fournir pour J’attaque, 4 ces cruels adversaires, des forces égales
a celles qui servent encore a les contenir.
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 185
I! y a deux choses que !'on chercherait vainement d'une extrémité de la
terre a l'autre, deux choses qui: n'existent pas: c’est une société non chré-
tienne ov la civilisation soit en progrés, et une société chrétienne au sein
de laquelle Ja civilisation soit menacée par des chrétiens fidéles. Toutes les
déclamations humanitaires et soi-disant philosophiques n'y peuvent rien;
l'évidence est 14, elle parle plus haut que les systémes; Ja bonne foi com-
prend son langage et s'incline devant son irrésistible autorité. Que conclure
de cette lecon de l’expérience universelle, si ce n'est que le premier soin
d'un gouvernement chrétien, en établissant des rapports avec un peuple
étranger aux lumiéres de I’Evangile, doit étre de les lui enseigner, sous
peine d’avoir tét ou tard a soutenir contre ce peuple une guerre d’extermi-
nation.
La tache dtait plus ardue aux Indes que partout ailleurs, en raison des
castes qui séparent profondément les éléments de cette innombrable popu-
lation; mais, toutes formidables qu’elles fussent, ces difficultés étaient-elles
insurmontables? Les travaux de saint Frangois Xavier, de ses compagnons
et de ses successeurs, Jes succés qu'ils obtinrent 4 une époque ot I'Inde
n’était pas soumise, comme aujourd'hui, 4 la domination d’une puissance
chrétienne, offraient 4 M. de Warren une source d’étude qui aurait admira-
blement complété son beau travail. Espérons qu'une quatriéme édition lui
fournira prochainement l'occasion de combler cette lacune, et le public alors
nous saura gré de |'avoir signalé.
En somme, M. de Warren ne croit pas Ja situation des Anglais aux Indes
scrieusement compromise; il pense qu’avec un systéme de modération et de
justice bien compris, bien appliqué, tout pourrait étre facilement réparéd, et
il termine en engageant la presse britannique 4 faire tréve a ses fureurs ven-
geresses pour guider }’opinion du pays vers un but plus noble et plus utile
que le massacre et l’extermination des Indiens. ;
Le livre de M. de Warren n'est pas dé ceux dont une analyse rapide puisse
donner une suffisante idée; il est rempli de renseignements sur la géogra-
phie, la statistique, I’histoire, |’administration, l’armée, les mceurs, ren-
seignements qu'il faut étudier avec soin, et qui font de cet ouvrage un guide
indispensable entre les mains de quiconque veut suivre les péripéties émou-
vantes du grand drame indien.
Les opinions et les jugements de !’auteur pourront soulever des contro-
verses. Nous aurions bien pour notre compte quelques objections a Jui pré-
senter, quelques réserves a faire, soit sur le mérite exagéré de certains
personnages politiques de la Grande-Bretagne, soit sur la part trop restreinte
faite a l’influence musulmane dans la conflagration indienne; mais ce sont
la des critiques de détail qui ne sauraient disputer au livre de M. de Warren
la place importante qui lui appartient, au premier rang des publications
destinées 4 faire connaitre I'Inde, ses habitants et |’administration anglaise.
J. pe Berrov.
18% BIBLIOGRAPIIIE FRANCAISE.
DISCOURS PRONONCE A LA BENEDICTION DE L’EGLISE NOTRE-DAME DE GENEVE,
par M. l’abbé Measutop. — Paris, Gaume fréres et Douniol.
Oserai-je dire que la France connait mal Genéve? Rien de plus singulier,
rien de plus vrai. Comment connaitre une ville sans savoir ce qu'elle a ét6?
Tout le monde a vu Genéve; qui sest donné la peine d’étudier son histoire?
On sait en gros que Genéve a été catholique et qu’elle a cessé de I'étre au
temps de Calvin. Que sait-on de plus? Pas grand'chose.
Et pourtant, Ihistoire compte peu de révolutions plus curieuses que
celle-la.
Au quinziéme siécle, le Léman était un lac savoisien, le pays de Gex et le
pays de Vaud, comme le Chablais et le Genevois, obéissaient 4 Monsieur de Sa-
voie; 4 Genéve méme, la puissance du Duc-Vidame était grande. Faut-il s’en
étonner? Les populations des deux rives du lac n’étaient-elles pas un méme
peuple, ayant une méme origine gauloise et parlant la méme langue depuis
des siécles?
Les désastres qui emportérent Ja maison de Bourgogne eurent leur contre-
coup sur le Léman; Ja maison de Savoie expia, par la perte du pays de
Vaud, son alliance avec Charles le Téméraire. Mais ce fut la Réforme qui
acheva de rompre le lien qui unissait les populations riveraines. Berne, ac-
quise a la révolution religieuse, pesa de tout son poids sur Genéve ct l'en-
traina : grace a cet appui, le parti de Ja Commune se trouva plus fort que
celui du Prince-Evéque, et la révolution fut confirmée: ot trouver contre
un souverain ecelésiastique un meilleur drapeau que la Réforme?
Ce mouvement toutefois était moins religieux que politique. Il appartenait
a Calvin d’en changer profondément le caractére.
Batie dans une situation admirable, aux confins de deux grands pays,
Genéve arrétait naturellement dans ses murs les religionnaires fugitifs de
la France et de I'Italie. Conquise aux idées nouvelles par des prédicateurs
étrangers, elle fit une large part aux nouveaux-venus, qui bientét parlérent
en maitres. L’abolition de la messe avait fait émigrer un bon nombre d’ha-
bitants; des réfugiés avaient pris leur place. Calvin, l'un deux, se fit le
théologien, puis bientét le législateur et le censeur de Genéve. Les anciens
habitants résistérent : en s’émancipant de |’autorité épiscopale, ils n’avaient
pas entendu renoncer aux meeurs faciles de leur pays ni a Ja jovialité tra-
ditionnelle de la Savoie. Un instant méme ils furent les plus forts, et Calvin
fut banni. Mais le flot des réfugiés continuait de monter et de grossir; trois
ans aprés l’exil de leur chef, ils obtinrent son rappel, et les Libertins, a
leur tour, durent quitter la place.
C'est ainsi que Genéve renouvelée cessa d'étre savoisienne pour devenir
la ville de Calvin. Aprés I expulsion successive des catholiques et des Liber-
tins, les anciens habitants avaient comme disparu; les huit dixiémes de la
population se composaient de réfugiés. Esprit formaliste et absolu, Calvin
pétrit et moula pour ainsi dire 4 son effigie cette nationalité artificielle. Elle
data de lui, de Jui seul, et garda fidélement son empreinte. Ajoutons qu'elle
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE, 185
eut ses jours de prospeéritée et d’illustration. Elle eut son patriotisme, dont
le fond était l’aversion et l’exclusion de la messe.
L’homme s’agite, mais Dieu le méne. La Providence avait ses desseins.
Deux siécles et demi passérent ainsi. Tout 4 coup Gendve se donne a la
Révolution francaise, et, chose singuliére ! cette révolution faite homme dans
la personne de Napoléon rétablit Ja messe dans la Rome de Calvin.
Ce n’est pas tout. Napoléon tombé, Genéve devient un canton suisse; mais
Yacte du congrés de Vienne qui constitue le nouvel Etat lui impose Ja tolé-
rance du catholicisme. Trente ans s’écoulent; une revolution nouvelle donne
Genéve aux Radicaux, et les Radicaux font sauter les ouvrages élevés de main
d’homme qui en faisaient une ville forte, la citadelle du protestantisme,
une cité artificielle, exclusive et murée. Et tout aussitét la force des choses
reprend son cours; le bassin du Léman recoit ses affluents naturels, ses af-
fluents savoisiens et francais; Genéve redevient ce que Dieu |’avait faite.
Notre-Dame de Genéve répond précisément aux exigences morales de
cette situation si nouvelle. Certes, i) est légitime decraindre que le lien mo-
ral ne manque au faisceau, et qu'il n'y ait 1a qu'une juxtaposition confuse
d’éléments hétérogénes dans une ville cosmopolite. Tous les hommes de
bien, quelle que soit leur communion, doivent donc souhaiter que Ja Reli-
gion s’empare des nouveaux habitants pour faire germer dans leurs 4mes la
force morale déposée en eux dans leurs jeunes années et pour préparer a
Genéve des citoyens vraiment dignes d’un pays chrétien. Tous les hommes de
bien, quelle que soit leur communion, auront (j’en ai la confiance) accueilli
avec sympathie ces paroles, qui sont le texte du discours de M. Mermillod :
« Samuel entrait a Bethléem. Les vieillards de la ville Vinterrogeaient :
« Votre arrivée est-elle pacifique? » Et il répondit : « Elle est pacifique; je
« viens offrir un sacrifice au Seigneur; sanctifiez-vous, venez vous unir a
< Moi. > |
A un autre point de vue, 4 un point de vue plus général et nop moins
élevé, c’est un grand événement que l’inauguration de Notre-Dame de Ge-
néve. Comme |'a si bien dit M. Mermillod: « Il y a bien des siécles que
V'Eglise catholique se montre plus forte que le temps et supérieure aux reé-
volutions humaines. II y a bien des siécles qu'elle donne aux nations de ces
témoignages de vitalité et de durée; mais le moindre de tous ne sera pas
cette restauration de la vie catholique dans Genéve, restauration opérée par
la seule force du droit et de la liberté. » Beaucoup de catholiques oublient
trop la situation de leurs fréres dans les Etats protestants, en Angleterre,
en Ecosse, en Irlande, dans les Pays-Bas, en Prusse, en Suisse, aux Etats-
Unis. On oublie trop combien la liberté Jeur est précieuse, quoique trop
souvent incompléte ou méconnue. On triomphe des défaillances et des in-
justices des gouvernements dits parlementaires 4 Bruxelles et 4 Turin; com-
ment ne voit-on point ce que nos fréres de Belgique et de Piémont auraienta
perdre s’ilsavaient 4 subir le joug d’adversaires affranchis de tout contre-poids
et de tout contréle? « Oui, s’écrie M. l'abbé Mermillod, I'Eglise catholique,
pour vivre, pour se répandre, pour convaincre, pour conquerir les dmes, na
besoin que de la liberté; elle le prouve a Genéve, comme elle le prouve a
Londres, 4 Edimbourg, 4 New-York ct en Hollande. Mais il n’y a pas de lieu
186 RIBLIOGRAPHTIE FRANCAISE.
ou il nous plaise de le proclamer plus haut que dans cette ville o& l'on a si
souvent affirmé que les catholiques sont les enfants du despotisme, qu'ils
ne sauraient vivre sans l'appui d’un pouvoir humain, enfin qu'il n’y avait
qu’a faire luire le soleil de la liberté moderne pour les voir rentrer dans le
néant. »
Le discours de M. Mermillod se refuse 4 l'analyse, il faut le lire; tout y
est dlan, tout y est effusion. Remercions Dieu de ce qu’il a envoyé & la po-
pulation catholique de Genéve, naguére encore si dédatgnée de nos fréres
séparés, un homme qu'elle a porté dans son sein et qui est hien Je fruit de
ses entrailles, mais qu’envieraient 4 Genéve les cités les plus privilégiées.
Félicitons-les de posséder une parole si suave, un orateur d'une grace
d’imagination. toute savoisienne et toute charmante, un vrai fils.de saint
Frangois de Sales par lintelligence comme: par le copur.
Félicitons-les, mais surtout venons-leur en.aide. La France, qui a élevé
le sanctuaire de Ja Salette et celui du Sacré-Coeur de Moulins, est loim certes
d’ayoir fait ce qui est en elle pour Notre-Dame de Genéve. Cette église est
batie, et c’est la merveille de |’art chrétien au dix-neuviéme siécle; elle est
batie, mais elle n’est point entiérement payée. C'est bien le moins que la
France, quia regu de Genéve sainte Clotilde et qui, en retour, lui a envoyé
Calvin, aide nos frares de Genéve a s'acquitter envers Celle que tous les
stécles SPRENTORE bienheureuse.
Fursser.
CEUVRES DU R. P. LACORDAIRE. nouvelle édition. Poussielgue-Rusend, rue Saint-Sul-
pice, 23. Paris, 6 vol. ,
ay;
Les lecteurs du Correspondant apprendront avec intérét qu’une nouvelle
édition des wuvres du R. P. Lacordaire a paru vers le commencement
de ce mois; édition qui réunit pour la premiéte fois tout ce que I’éloquent
religieux a publié jusqu’a ce jour.
Nous nous sommes fait un honneur de leur apporter sans retard cette
heureuse nouvelle. Invités 4 leur présenter prochainement une étude plus
approfondie sur les caractéres apologétique et politiqde des écrits du P.
Lacordaire, nous voulons’ seulement aujourd’ hui Jeur faire connaitre dans
quelques détails ordre et la disposition des six volumes dout se compose la
nouvelle édition.
Le premier volume contient la Vie de ‘saint Dominique, précédé du Mé-
moire pour le rétablissement en France dé J’ordre des Fréres Précheurs. Cet
ouvrage introduisait naturellement tous les travaux de |’illustre dominicain.
Les second, troisiéme et quatriéme volumes renferment les conférences de
Notre-Dame, inaugurées en 1835, sous Ja présidence de Mgr de Quélen,
interrompues plutét que terminées a Paris en 1854, reprises et achevées 4
Toulouse en 1854.
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 487
Nous ne pouvons entreprendre de rien dire ici sur les conférences de
Notre-Dame, et nous ne cédons méme pas au témeéraire désir d’en faire
up éloge trop inutile.
Les conférences de Toulouse succédent aux conférences de Notre-Dame,
comme dans la religion chrétienne les vertus terminent les dogmes. Jusque-
la le R. P. Lacordaire n’avait considéré la perfection morale du christia-
nisme que d'une. maniére exclusivement dogmatique. II s’agissait toujours
de démoatrer la-divinité de la doctrine. A Toulouse, le point de.vue du pré-
dieateur a changé. Il ne regarde plus les vertus chrétiennes en tant qu’elles
convergent vers Diew leur principe, mais en tant qu’elles s’épanouissent en
l'homme lear théatre et leur sujet; il ne cherche plus 4 démontrer par.leur
bienfaisant éplat. la divinité de la religion chrétionne : cette :démonstration
est faite; il veut prouver qu'elles renferment seules fe Seoret du bonheur,
du véritable bonheur, de te-saliiteté sur la terre.
Le cinquiéme volume s’ouvre par les conférences de Toulouse, réunies
pour Ja premiére fois dans l'ensemble des couvres du R. P. Lacordaire. Il
contient en outre et dans l’ordre ot nous les nommons, les discours ou écrits
suivants: Le Discours pour Ja translation du chef de saint Thomas d’A-
quin; le Panégyrique du bienheureux Fourier; le Discours sur la loi de
Vhistofre, prononcé le 2 juillet 1854 ja l'académie de Ségislation de Tou-
louse; le ‘Discours prononeé a |’école de Sordze; une Etude sur I'église et
empire romain au quatriéme siécle, a occasion du remarquable ouvrage
de. M..le:prince de Broglie sur ce sujet; enfin la Vie de Frédéric Ozanam.
Tous ces écrits sont, comme les conférences de Toulouse, groupés pour la
premidre fuis dans ja nouvelle edition.
Op a réuni dans le sixiéme volume, sous le titre de Mélanges, les écrits
détachés que contenaient les éditions anciennes, auxquelles toutefois on a
joint nouvellement une notice funébre sur Marc-René, comte de Montalem-
bert, et le Discours prononcé devant la chambre des pairs, dans l’affaire de
Iéeole libre, le 19 septembre 1854. Avec ces deux écrits le sixiéme volume
renferme les Considérations sur le systéme philosophique de M. de la Mennais;
la Lettre sur le Saint-Siége; le Discours sur Ja vocation de la nation frangaise,
et les Eloges funébres de Mgr de Forbin-Janson, du général Drouot et
de Daniel O’Connell.
Nous tenons 4 ajouter que Ja nouvelle édition, dont nous faisons connaitre
les avantages, est double et permet de choisir entre deux formats, |’un grand
et beau, assez semblable a l’ancien format pour qu’il puisse servir 4 le com-
pléter, autre plus modeste, par cela méme d'un prix moins élevé, acces-
sible a Vétudiant, a I’artiste, nous voudrions pouvoir dire 4 l'ouvrier,
cet ouvrier intelligent qui lit et qui juge, a cet ouvrier que l'on a déshabitué
de Jésus-Christ, et qui s’étonnerait de sa fatale erreur s'il pouvait entendre
ce langage chrétien, si male et si libre : Noble et bien-aimé frére qui grandit
loin de nous, sans nous! Qui nous donnera de savoir écrire pour lui? Qui
nous donnera de l’atteindre et de parvenir 4 lui prouver que nous |’aimons’?
L’abbé Henn: Peareyve.
188 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
Les lecteurs du Correspondant nous sauront gré de leur annoncer un
nouvel ouvrage de M. le comte de Champagny. Cet ouvrage, qui forme le
complément naturel et nécessaire du beau livre des Césars, a pour titre :
Rome et la Judée au temps de la chute de Néron (4 vol. in-8° chez Lecoffre).
C’est l'histoire des derniers jours du peuple déicide et le tableau de sa dé-
composition morale, aprés celui de sa ruine politique. Les pages curieuses
que nous avons publides dans notre dernier numéro sous le titre : Situation
du peuple juif aprés la chute de Jérusalem, forment un des chapitres de cet
ouvrage et donnent une idée de l'intérét qu’il présente.
Depuis longtemps les Discours, les Mandements et les Instructions pastorales
de Mgr l’évéque de Poitiers étaient demandés de divers points de la France et de
}’étranger, sans qu’il ft possible de satisfaire 4 ces demandes réitérées. La plu-
part de ces publications pastorales, quoique tirées 4 un grand nombre d'exem-
plaires, s'étant écoulées au moment de leur apparition, il était devena impossible
de répondre aux désirs du public.
Deux volumes in-8°, formant ensemble 1250 pages sur papier glacé, contiennent
.non-seulement tous les écrits du prélat qui ont été imprimés, mais, en outre, ses
discours inédits. On les trouvea Paris, chez A. Bray, et 4 Poitiers, chez H.Oudin.
Prix, 12 fr.
Le Créateur et la Créature ou Merveilles de l'amour divin, dernier ouvrage
du R. P. Fapes, vient de paraftre a la librairie A. Bray. 2 vol. in-42, 5 fr., ouun
seul vol. in-{2, 3 fr. 50 c.
L'un des gérants : CHARLES DOUNIOL.
TE TI EE ET TE I REO IT IT TT ATES
PARIS. — INPRIMERIE SINON-RAGON ET COMP., RUE D'ERFOATH, 1.
LETTRES INEDITES
DE FREDERIC OZANAM’
En publiant huit volumes des ceuvres de Frédéric Ozanam, on avait
reservé ses lettres, qui n’étaient pas encore recueillies, décidé a ne
livrer & tous l’épanchement intime de son Ame que si l’oubli, la dure
et habituelle conséquence de la mort, semblait un jour menacer sa
mémoire bien-aimée.
Il n’est pas nécessaire de la faire revivre, l'amour est plus fort que
la gloire pour retenir les cceurs. Mais les vifs regrets des amis de
Frédéric Ozanam, les conseils, l'insistance méme de plusieurs, déci-
dent aujourd’hui la publication de quelques-unes de ces lettres.
On les donne & ses amis; habitués a ce doux commerce, ils retrou-
veront Jes accents de son ame, qui avait touché et soutenu la leur.
Ceux qui ne l’ont pas connu apprendront !’aimer, peut-étre méme
a partager des convictions qu'il honora et qu'il servit.
Mais, par-dessus toutes choses, que la foi qui remplit ces pages al-
fermisse ceux qui croient, qu’elle éclaire et attire ceux qui ne la pos-
sedent pas.
On n’a pas eu la pensée d’ajouter a la gloire littéraire de Frédéric
‘Frédéric Ozanam jouit d'un privilége rare et mérité. Sa mémoire est aimée
autant que l’était sa personne. Une tendresse intarissable et délicate, qui se trahit
au soin méme qu'elle prend a se cacher, des amitiés fidéles, veillent sur cette mé-
moire que sa gloire suffiraita garder, et, chaque jour plus inconsolables, elles
sont plus empressées d’arracher a l’oublice que la morta laissé subsister d'un
maftre si cher. Les (Euvres complétes ont manifesté l’écrivain, le savant, l’ora-
teur, le croyant; i] restaita pénétrer dans l’intimité de Phomme, en recevant la
confidence de ses lettres familiére:. Dans les moindres ébauches tracées par un
véritable artiste, dans les moindres actions d'un chrétien sincére, on sent le godt
habituel de la perfection. Artiste et chrétien, Ozanam a imprimé ce caractére au
plus simple billet sorti de sa plume. Les lettres que nous publions aujourd'hui,
et que le public nous remerciera d’avoir sollicitées avec instance, feront sou-
haiter de les connaftre toutes; peut-éirece voeu sera-t-il exauce.
. (Note de la Rédaction.)
x. sis. 7. wM, (XLM* DE LA COLLect.: 25 réivitin 1858. 2° iv. 45
490 LETTRES JNEDITES
Ozanam, mais de multiplier le bien qu’il a fait; demandant a Dieu de
rendre une mémoire si chére, bienfaisante et féconde, afin qu’a la
derniére heure, le maitre ayant assemblé ses serviteurs ‘et fait rendre
les comptes, celui- -ci puisse dire : « Seigneur, voila votre denier gui
en a produit dix autres. »
On laisse envoler ces pages avec l’indéfinissable et tendre regret
qui suit les choses intimes hors du foyer domestique, mais avec con-
fiance. Un soulfle divin saura porter ces grains de vérité dans quelque
terre lointaine et ignorée, ou ils germeront cachés sous la bénédiction
de Dieu.
ee nm a eee
I
Le chotx que !’on a fait est court : ce sont quatre lettres, quatre fleurs
cueillies aux divers iiges de sa vie.
La premiére a été écrite 417 ans: on y retrouve Jes vastes pensées d'un
grand ceeur, au milieu de la familiarité d’une causerie d’étudiant. Des deux
amis auxquels est adressé cet entretien, aucun n’a survécu, et, par une sin-
guliére destinée, l'un est mort ministre, l'autre 4 |"hépital.
AM. H. Fortoul, étudiant en droit, d Paris.
Lyon, 15 janvier 4851.
Mes bons amis,
Je dois 4 F... une lettre, 4 H... une réponse, et ce que je voulais
dire & l'un, j’avais besoin de le dire aussi 4]’autre.'D’ailleurs, vous étes
assez liés pour ne point avoir de secret entre vous. Vous ne recevrez
donc qu'une lettre, mais aussi vous la recevrez grande, ample, pleine
de paroles, sinon de pensées : vous aurez bonne mesure.
Or donc la lettre d'H... m’a appris que vous jouissiez tous deux
d'une fort bonne santé, je vous en félicite: l’4me est bien plus & son
aise quand le corps est dispos, et l’on étudie avec hien plus de facilité,
de persévérance et de fruit quand la douleur ne vous assiége pas
matin et soir de ses importunités.
Mais, si vos organes sont bien portants, si le cerveau est libre, 1
parail, d’aprés la lettre de l'ami H..., que c'est votre 4me qui souffre,
c’est votre pensée qui est malade, c’est votre coeur qui est terriblement
inquiet dans l’attente des choses qui vont arriver : suspendus entre un
passé qui s’écroule et un avenir qui n'est pas encore, vous vous tour-
nez tant6t vers l’un pour lui adresser un dernier adieu, tantét vers I’au-
tre pour lui demander : Qui es-tu? Et, comme il ne répond point, vous
vous efforcez de pénétrer ses mystéres; votre esprit s agite en mille
DE FREDERIC OZANAM. 191
sens, se ronge, se dévore, et de la résulte un malaise invincible, inex-
primable. Au milieu de ces travaux intellectuels, au milieu de cette
agitation profonde qu’éprouve comme vous toute la capitale, vous son-
gez 2 ce petit Ozanam, anciennement votre camarade de collége,
aujourd'hui pauvre clerc de la basoche, maigre disciple de la philoso-
phie, et vous voulez savoir ce qu’il pense, ce qu’on pense autour de
lui?
Ce qu’on pense autour de moi ? Je vous avoue que j'aurais bien dela
peine @ vous en rendre compte. Je crois cependant qu’ parler d’une
maniére philosophique en province on ne pense pas, ou du moins on
pense fort peu. On vit une vie industrielle, matérielle méme ; chacun
avise 4 sa commodité personnelle, 4 son bien-étre particulier ; et puis,
quand messire I'acmp est satisfait, quand Ie coffre-fort est plein, on fait
de la politique 4 \’entour des cheminées ou des tables de billard, on
parle beaucoup de liberté sans y rien comprendre, on vante la conduite
de la garde nationale et des écoles aux journées de décembre; mais on
ne se soucie gucre des protestations, proclamations de MM. del’Ecole de
droit ; on les blame fort de vouloir gouverner le gouvernement et d’es-
sayer d’implanter leur petite république au milieu de notre monarchie.
L’ordre matériel, une liberté modérée, du pain et de!’argent, voila tout
ce qu'on veut; on est fatigué des révolutions, c’est du repos qu’on
désire; en un mot, nos hommes de la province ne sont point des
bommes du passé ni des hommes de |’avenir, ce sont des hommes du
présent, les hommes de la bascule, comme dit la Gazette.
Tels sont mes entourages; et puis vous voulez que je vous dise ce
que je pense, moi, pauvre petit nain, qui ne vois les choses que de loin
et a travers les récits souvent trompeurs des journaux et les raisonne-
ments plus absurdes encore de nos politiques, comme a travers une
mauvaise lunette. Entouré que je suis de mille opinions directement
contradictoires qui assiégent sans cesse mes oreilles de leurs arguments
réciproques, j'ai déja bati vingt systemes dont aucun n’a pu subsister;
J'ai fait cent conjectures que Jes événements sont venus démentir, et
voila que, maintenant, las de politiquer, de deviner, je regarde jouer
la charade en action et j’attends qu'on dise tout haut le mot de l’énigme.
En attendant, prendre patience, lire les nouvelles simplement pour
savoir ce qu'on devient, me tenir autant que possiblerenfermé dans ma
sphére iodividuelle, me développer a \’écart, étudier beaucoup mainte-
nant en dehors de la société pour pouvoir y entrer ensuite d'une maziére
plus avantageuse pour elle et pour moi: voila le plan que j'ai eu besoin
de former, que M. Noirot m’a encouragé 4 exécuter, et que je vous
conseille d’adopter aussi, mes bons camarades; car, en conscience,
hous sommes encore trop verts, nous ne sommes point encore assez
nourris de la séve vivifiante de la science pour pouvoir offrir des fruits
192 LETTRES INEDITES
mirs a la société. Hatons-nous, et, pendant que la tempéte renversera
bien des sommités, grandissons dans l’ombre et le silence pour nous
trouver hommes faits, pleins de vigueur, quand les jours de transition
seront passés et qu’on aura besoin de nous.
Quant 4 moi, mon parti est pris, ma tache est tracée pour la vie; et,
en qualité d’ami, je dois vous en faire part.
Comme vous, je sens qne le passé tombe, que les bases du vieil édi-
fice sont ébranlées et qu’une secousse terrible a changé la face de Ja
terre. Mais que doit-il sortir de ces ruines? La société doit-elle rester
ensevelie sous les décombres des trénes renversés, ou bien doit-elle
reparaitre plus brillante, jeune et belle? Verrons-nous Calum novum
et novam terram? Voila la grande question. Moi qui crois 4 la Provi-
dence et qui ne désespére pas de mon pays comme Ch. Nodier, je
crois 4 une sorte de palingénésie. Mais quelle sera la forme, la loi de
la société nouvelle? Je n'entreprends pas de le décider.
Néanmoins ce que je crois pouvoir assurer, c est qu'il y a une Pro-
vidence et que cette Providence n’a pu abandonner pendant six mille
ans des créatures raisonnables, naturellement désireuses du vrai, du
bien et du beau, au mauvais génie du mal et de l'erreur; que, par
conséquent, toutes les créances du genre humain ne peuvent pas étre
des extravagances, et qu’il y a eu des vérités de par le monde. Ces
vérités, il s'agit de les retrouver, de les dégager de l’erreur qui les
enveloppe ; il faut chercher dans les ruines de |’ancien monde la
pierre angulaire sur laquelle on reconstruira le nouveau. Ce serait 4
peu prés comme ces colonnes qui, selon les historiens, furent élevées
avant le déluge pour transmettre le dépét des traditions 4 ceux qui
survivraient, comme l’arche qui surnageait & travers les eaux emportant
avec elle Jes péres du genre humain.
Mais cette pierre d’attente, cette colonne de traditions, cette barque
de salut, od la chercher? Parmi toutes les idées de l'antiquité, oi:
déterrer les seules vraies, les seules légitimes? Par of commencer,
par ou finir?
Ici je m’arréte et je réfléchis : le premier besoin de l'homme, le
premier besoin de la société, ce sont les idées religieuses : le coeur a
soif de \'infini. — D’ailleurs, s'il est un Dieu, s il est des hommes, il
faut entre eux des rapports, — donc une religion, — par conséquent
une révélalion primitive, — par conséquent encore, il est une religion
primitive antique d'origine, essentiellement divine, et par la méme
essentiellement vraie.
C’est cet héritage transmis d’en haut au premier homme et du pre-
mier homme & ses descendants que je suis pressé de rechercher. Je
m’en vais donc a travers les régions et Jes siécles, remuant la poussiére
de tous les tombeaux, fouillant les débris de tous les temples, exhu-
DE FBEDERIC OZANAM. 193
mant tous les mythes, depuis les sauvages de Cook jusqu’a I’Egypte de
Sésostris, depuis les Indiens de Wishnou jusqu’aux Scandinaves d'Odin.
SJ’examine les traditions de chaque peuple ; je m’en demande la raison,
l’origine, et, aidé des lumiéres de la géographie et de Vhistoire, je
reconnais dans toute religion deux éléments bien distincts: un élé-
ment variable, particulier, secondaire, qui a son origine dans les cir-
constances de temps et de lieu dans lesquelles chaque peuple s’est
trouvé, et un élément immuable, universel, primitif, inexplicable &
Vhistoire et a la géographie ; et, comme cet élément se retrouve dans
toutes les croyances religieuses et apparait d’autant plus entier, d’au-
taat plus pur, qu’on remonte & des temps plus antiques, j’en conclus
que c'est lui seul qui régna dans les premiers jours et qui constitue la
religion primitive. J’en conclus par conséquent que la vérité religieuse
est celle qui, répandue sur toute la terre, s'est retrouvée chez toutes
les nations, transmise par le premier homme & sa postérité, puis cor-
rompue, mélée 2 toutes les fables et a toutes les erreurs.
Voila le besoin que je sentais dans la société et dans moi ; j’en sen-
tais un tout & fail analogue ; il me fallait quelque chose de solide ot
m’atiacher et prendre racine pour résister au torrent du doute. Et
alors, 6 mes amis! mon 4me est remplie de joie et de consolation :
car voila que par les forces de sa raison elle a retrouvé précisément
ce catholicisme qui me fut jadis enseigné par la bouche d’une excel-
lente mére, qui fut si cher & mon enfance, et qui nourrit si souvent mon
esprit et mon coeur de ses beaux souvenirs et de ses espérances plus
belles encore | Le catholicisme avec toutes ses grandeurs, avec toutes
ses délices. Ebranlé quelque temps par le doute, je sentais un besoin
anvincible de m’attacher de toutes mes forces 4 la colonne du temple,
dat-elle m’écraser dans sa chute; et voila qu’aujourd’hui je la retrouve,
cette colonne appuyée sur la science lumineuse des rayous de la sagesse,
de la gloire et de la beauté ; je la retrouve, je l’embrasse avec eathou-
siasme, avec amour. Je demeurerai auprés d’elle, et de 1a j’élendrai
mon bras, je la montrerai comme uo phare de délivrance 4 ceux qui
flottent sur la mer de la vie. Heureux si quelques amis viennent se
grouper autour de moi! Alors nous joindrions nos efforts, nous crée-
rions ensemble, et d'autres se réuniraient a nous, et peut-étre la société
se rassemblerait-elle un jour tout entiére sous cette ombre protectrice;
le catholicisme plein de jeunesse et de force s’éléverait tout & coup sur
le monde et se mettrait & la téte du siécle renaissant pour le conduirea
ja civilisation, au bonheur! O mes amis! je me sens ému en vous
parlant, je suis tout plein de plaisir intellectuel : car l’ceuvre est magni-
fique et je suis jeune; j’ai beaucoup d’espoir, et je crois que le temps
viendra ow j'aurai nourri, fortifié ma pensée, oi je pourrai |’exprimer
dignement.
194 LETTRES INEDITES
Oui, les travaux préliminaires m’ont déja découvert la vaste per-
spective que je viens de vous découvrir et sur laquelle mon imagina-
tion plane avec transport. Mais c’est peu de contempler la carriére
que j'ai 4 parcourir: il faut se mettre en chemin, car l'heure est venue;
et, si je veux faire un livre 4 trente-cing ans, je dois commencer & dix-
huit les travaux préliminaires qui sont en grand nombre.
En effet, connaitre une douzaine de langues pour consulter les sour-
ces et les documents, savoir assez passablement la géologie et l’astro-
nomie pour pouvoir discuter les systémes chronologiques et cosmogo-
niques des peuples et des savants, étudier enfin l'histoire universelle
dans toute son étendue, et I’histoire des croyances religieuses dans
toute sa profondeur : voila ce que j'ai a faire pour parvenir a l’expres-
sion de mon idée.
Vous vous récriez sans doute, vous vous moquez de la témérité de
ce pauvre Ozanam, vous songez 4 la grenouille de la Fontaine et au
ridiculus mus d’'Horace. Comme vous voudrez! Moi aussi j'ai été étonné
dle ma hardiesse ; mais qu’y faire? Quand une idée s’est emparée de
vous depuis deux ans et surabonde dans l'intelligence , impatiente
quelle est de se répandre au dehors, est-on maitre de laretenir ? Quand
une Voix vous crie sans cesse: Fais ceci, je le veux! peut-on lui dire de
se taire? Une phrase insérée il y a quelque temps dans |’ Abeille m’a
toujours frappé :. Pauvres savants, si..... (vous feriez sur la mythologie
un owvrage gracieux comme Télémaque, profond comme I'Esprit des lois);
et voila en deux mots ce que j'ai l’ambition, l’ambition folle peut-étre,
de vouloir réaliser. Au reste, }’al communiqué ma pensée a M. Noirot,
qui m’a fort encouragé & accomplir ‘mon plan ; et, comme je lui témoi-
gnais que je craignais de trouver la charge trop lourde pour moi, il m’a
assuré que je trouverais bien des jeunes gens studieux préts 4 m’aider
de leurs conseils et de leurs travaux : alors j'ai pensé & vous, bons amis.
Je voudrais vous dire encore bien des choses ; mais le départ du
porteur de la lettre ne m’en laisse pas le témps. Une autre fvis, je vous
parlerai de ma maniére de penser sur le saint-simonisme ; il ne prend
point ici, et l'on n’en pense pas généralement d’une maniére favorable.
Veuille F..., me répondre bientét et me porter conseil.
Mon petit frére Charlot a écrit & H...; mais je n’ai pas le temps d’in-
sérer sa petite lettre, que je n’ai pas sur moi.
Adieu; bien des choses aux camarades de Paris. A vous l’amitié
sincére de votre compagnon de collége.
A. F. QOzanam.
Nous pensons bien souvent 4 vous: ne nous oubliez pas.
DE FREDERIC OZANAM. 493
Cette seconde lettre fut écrite par Ozanam prés de dix années plus tard ; il
venait de perdre sa mére. |
AM. R., au séminaire de Saint-Sulpice.
Lyon, le 10 novembre 1839.
Mon cher ami,
Votre lettre consolatrice est venue me visiter & la campagne, ou mes
fréres et moi nous nous étions retirés pendant quelques jours pour le
besoin de nos sautés et pour le repos de nos cceurs. Vos paroles sont
descendues dans ma solitude, comme la voix de l’Ange qu’entendit
Agar au désert : car il ya quelque chose d’angélique, c’est-a-dire de
fraternel et de supérieur tout a la fois dans l'accent d’un ami comme
vous. Aux épanchements d'une affection toute cordiale vous mélez
déja l'autorilé de votre ministére; vos avis ont cette force bienfaisante
qui contraint |’’me a s’ouvrir pour les recevoir, et 4 se laisser guérir.
Ma mére était bien mal la derniére fois que jeus le bonheur de vous
voir : néanmoins je ne m’altendais pas 4 une si prompte catastrophe.
Je pensais la conserver encore tout I’hiver, et je m’élais altaché avec
toute Vopiniatreté du désespoir a cette supréme illusion. C’est donc
avec une angoisse inexprimable que je l'ai vue m’échapper, lorsqu’ un
accés de fiévre, déterminé par la température orageuse des premiers
jours d’octobre, nous a signalé les approches de la fin. Et cependant
jes facultés intellectuelles et morales que la maladie avait d’abord
abatiues semblaient se relever : toutes les fois qu’on lui parlait de Dieu
et de ses enfants, elle répondait par quelques mots touchants; elle
comprenait toute la gravilé de sa position, et néanmoins elle était
calme, sereine, et durant le sommeil le sourire s’épanouissait sur ses
levres. Les secours de la religion et les consolations de la piété filiale
entouraient son lit; elle sen montrait heureuse. Et ainsi trois jours et
trois nuils se passérent. Et la troisiéme nuit je veillais auprés delle,
lorsque, trouvant sa respiration plus embarrassée, j’appelai mon frére
ainé qui dormait dans la chambre voisine. Mon petit frére et les do-
mestiques nous entendirent et se levérent aussi. Nous nous réunimes
tous au pied de sa couche, et la furent dites les derniéres priéres. Mon
paavre frére Alphonse donna en pleurant l’absolution avec les indul-
gences : tout étail consommé, nous |’espérons, non-seulement pour son
salut, mais encore pour expiation compléte de ses fautes. Il n’y eut
alors ni convulsion ni soupir; seulement son haleine, qui allait s’affai-
196 LETTRES INEDITES
blissant, ne se fit plus sentir. O mon ami ! nous nous relevames orphe-
lins. Quel moment que celui-la! quelles larmes, quels sanglots! Et
pourtant je ne sais aussi quelle sérénité intérieure, quel rayon de lu-
miére au milieu de notre deuil! Puis le jour qui suivit, et les autres
qui vinrent apres, ce fut encore de méme; et sa sceur et ses fils, et
tous ceux qui l’avaient aimée, se demandaient comment 1l se faisait
qu'ils la pleurassent avec tant de douceur et quelle invisible main ver-
sait tant de baume sur leur blessure!
Nous n'ignorons pas le danger de ces sortes de canonisations & huis
clos qui, en glorifiant trop tét les morts, les privent des priéres des
vivants. Néanmoins notre excellente mére était si pieuse et si chari-
table, si exempte méme des petites imperfections de son sexe, si
éprouvée par les chagrins et les souffrances de toute nature, si admi-
rable dans ses derniers moments, que nous ne pouvons nous empécher
d’avoir beaucoup d’espérance, et qu’a tous les saints sacrifices offerts
4 son intention nous avons fait attacher une intention subsidiaire pour
nos autres parents défunts. Sans doute elle repose dans le sein de
Celui qu’elle aima, et, lorsque du haut de ces splendeurs divines elle
nous voit agenouillés encore sous nos crépes funébres, et priant afin
de lui obtenir la délivrance dont elle jouit déja, sans doute elle nous
pardonne ce deuil et cette erreur, et elle fait retomber en rosée bien-
faisante sur des Ames non moins chéres, mais moins heureuses, des
priéres inutiles pour elle. — C’est dans cette pensée que je viens vous
demander de joindre vos veeux aux nétres : ils ne seront point perdus.
D’aillenrs, nous avons bien besoin de cette aumdne spirituelle, nous
qui restons. Notre age semblerait devoir nous rendre, mon frére ainé
et moi, plus fermes et plus courageux. Mais nous avons tant vécu de la
vie de famille, nous nous trouvions si bien sous les ailes de notre
mére, que jamais nous n’avions quitté sans esprit de retour le nid na-
tal. Quand il avait fallu nous éloigner, la privation nous faisait appré-
cier plus vivement ce qui nous manquait; et l'absence nous avait ap-
pris & aimer mieux encore. Les maladies et les infirmités, qui pouvaient
nous préparer 4 une séparation, n’ont fait que nous la rendre plus
cruelle. Les soins qu’elles exigeaient avaient fini par prendre dans nos
journées une place qui reste vide ou que rien ne remplit de méme. Que
mes soirées surtout sont sinistres et désolées, quand un ami n’en vient
pas distraire la tristesse! Mais surtout quelle perte pour les intéréts
religieux de mon 4me! douces exhortations, puissants exemples, fer-
veur qui réchauffait mon cceeur tidde, encouragements qui relevaient
mes forces. Et puis c’était elle dont les premiers enseignements m’a-
vaient donné la foi, elle qui élait pour moi comme une image vivante
de la sainte Eglise, notre mére aussi, elle qui semblait la plus parfaite
expression de la Providence. Aussi le crois me sentir & peu pres
DE FREDERIC OZANAN. 497
comme les disciples devaient étre aprés l’Ascension du Sauveur : je
suis comme si la Divinité s'était retirée d’auprés de moi. Il me semble
par moment, vous l’avouerai-je, que la foi m’échappe avec celle qui en
fut pour moi l’interpréte, et que je demeure seul dans mon néant. De-
puis une semaine je travaille beaucoup; mais le travail qui occupe
Yesprit ne peut rien pour lecceur. — Oh! demandez pour moi au Sei-
gneur qu’il m’envoie comme 2 ses disciples orphelins aussi ]'Esprit qui
console, le Paraclet! Je n’ai pas comme eux une mission extraordi-
naire a remplir : je ne désire pas les dons miraculeux qu'il leur pro-
digua. Je voudrais seulement obtenir la force nécessaire pour achever
mon pélerinage de quelques années, peut-étre de quelques jours, et
pour finir enfin comme a fini ma sainte mére.
Adieu, mon cher ami, je vous renouvelle avec mes vifs remerciments
pour vous la priére de me rappeler au souvenir de nos amis communs
du séminaire. Adieu! que votre mére vous soit conservée longtemps.
Adieu encore.
Votre frére dévoué en Notre-Seignenr,
A. F. Ozanan.
Il
Ces deux fragments furent écrits sur les cétes de Bretagne, dans un de ces
moments de calme et de repos que Dieu accorde comme une halte au milieu
de la vie.
A. M. Vabbé M...
Saint-Gildas de Rhuiz, 28 aofit 1850.
Monsieur et trés-cher ami,
... Je suis venu chercher Ja paix au bout du monde, sur une poinic
avancée dans la mer..., sur ce promontoire auquel saint Gildas a donné
son nom. C’est la que cet homme extraordinaire, fuyant devant l'inva-
sion anglo-saxonne, vint chercher un asile et écrivit son livre éloquent
de Excidio Britanniz. Plus tard Abélard y pleurait son exil, et accusait
la rigueur du ciel, |’Apreté de la terre, la barbarie des habitants, ]'in-
discipline des moines, moins prompts & chanter matines qu’a pour-
suivre le cerf et le sanglier dans la forét prochaine. Cependant quel
lieu plus beau, plus inspirateur pour un philosophe que ces écueils
éternellement battus des flots, ot l'on peut passer des journées en-
tiéres 4 contempler |’immensité des cieux et |’immensité de ‘Océan !
198 LETTRES INEDITES
Quelle voix plus éloquente que celle de ces grandes lames qui vien-
nent l’une aprés l'autre se briser sur la céte 4 grand bruit, comme pour
proclamer la toute-puissance de celui qui les arréte la! Souvent devant
ce spectacle nos controverses me semblent comme !’écume des vagues
que je vois jaillir jusqu’au-dessus des rochers; on dirait qu’elles vont
tout submerger; une heure aprés, la marée est descendue, le soleil a
séché la pierre humide, et il ne reste plus de trace de leur passage...
AM. C. H. 0.
Truscat, le 41 septembre 1850.
Mon cher frére,
Tes bons avis devraient bien me faire tomber la plume des mains,
et me tranquilliser parfaitement sur cette vie d’oisiveté que je méne
par la volonté de ma respectable famille. Cependant j’ai la conscience
si honnéte, que j'éprouve un serrement de cceur 4 me coucher avec la
pensée de n’avoir rien fait de tout Ie jour. Un bout de lettre me sem-
ble quelque chose, et me persuade que je sais encore aligner trois
mots 4 Ja suite l'un de l'autre. Ensuite je ne puis m’accoutumer & voir
un pays intéressant, des moeurs curieuses, sans communiquer mes
plaisirs aux gens que j'ai Ja faiblesse d’aimer. Enfin, cher frére, il faut
bien confesser que tu me manques, et qu en t’écrivant j je me prépare
Ja consolation de recevoir tes réponses. Voila bien trois motifs qui me
font enfreindre aujourd'hui les défenses de la médecine, dont je n'ai
garde de me moquer.
Je crains en effet d’avoir besoin d’elle plus longtemps que je ne
pensais. Le bien-étre de ces derniéres semaines m’avait fait croirc
trop té6t que je pourrais jeter les béquilles en l'air; je ne suis pas
guéri; mais, tout en reconnaissant que Dieu veut m’éprouver encore,
je dois vraiment le remercier de m‘avoir donné deux mois de repos.
A Saint-Gildas surtout j’ai eu des heures bien douces, sous ce beau
ciel, devant cette admirable mer, dans cette paix compléte des élé-
ments et de mon coeur, avec ma femme et mon enfant, que je voyais
en santé auprés de moi. Il y a dans la vie de ces moments de bonheur
(rés-courts et trés-vifs qui peuvent payer des années de souffrances.
J'espére que tu Jes connaitras bientét.
Nous avons aussi continué le cours de nos pélerinages. Avec toute
la bonne envie du monde, je ne puis, cher frére, te refaire une autre
Bretagne, la Bretagne de tes illusions, au lieu de celle que Dieu a
créée avec le concours des siécles. Quand on veut faire le tour du
monde, il ne faut pas commencer par I'Italie : le souvenir de son so-
leil fait palir tout ce qu'on voit ensuite. Cependant je compterai parmi
DE FREDERIC OZANAM. 199
mes plus aimables impressions de voyage notre visite 4 Gavrinnis et
+ Locmariaker, et notre navigation sur le Morbihan, qu’un beau ciel
inondait de lumiére; nos stations & ces pierres de soixante pieds de
long aulrefois debout, encore effrayantes, maintenant qu’elles sont
couchées et brisées en trois morceaux; entin notre descente, non point
aux enfers, mais dans des grottes druidiques oi nous avions sous les
yeux les premiers commencements de I'architecture, aprés en avoir
vu le chef-d’ceuvre et le dernier effort 4 la cathédrale de Reims.
Je veux répondre a ton aimable reproche de n’avoir pas su nous
trouver aux pardons, notamment & celui de Sainte-Anne d’Auray. Les
pardons ne sont pas de ces plaisirs faciles dont un Breton puisse régaler
ses hétes pour leur faire tuer le temps. Celui de la Sainte-Anne a lieu
le 28 juillet; du reste, en allant 4 Quimperlé, nous visiterons ce sanc-
tuaire national de la Bretagne. Mais, afinde nous dédommager, on nous
avait invité dimanche dernier & la féte patronale de Jile d’Arz. C’était
M. R...qui nous faisait les honneurs de son ile natale. Le matin donc a
neuf heures et par un temps superbe, nous partions de chez M. de F...
dont le parc descend jusqu’a la mer, et une forte chaloupe nous faisait
faire la traversée en trois quarts d’heure. Nous étions arrivés pour la
grande messe en musique, oi se pressait la population agenouillée
jusque sur la place. A l’issue, M. R... nous attendait dans la chaumiére
de sa mére, vieille et respectacle paysanne , que nous aimions & voir
avec ses simples habits et tout entourée de l’affection et des égards de
sa famille. La, nous avons célébré Ja solennité champétre par un dé-
jedner qui ne I’était pas trop : car les bons morceaux n’y manquaient
point, le champagne y coulait comme de source, et avec lui les joyeux
propos.
Enfin, aprés vépres, la procession, qui est le beau moment de Ia féte.
Figure-toi une plaine toute verte et descendant vers la mer, vers la
mer étincelante des derniers feux du jour. C’était Ja que se déroulait
le cortége, ouvert comme toujours par les petites filles vétues de blanc,
a la suite desquelles nos cing enfants formaient le plus joli groupe du
monde; puis les garcons, les femmes, les marins. précédés d’un grand
drapeau de la République, portant sur leurs épaules un petit vaissean
avec la Madone au gaillard d'arriére; enfin les prétres, la statue de la
sainte Vierge sur un brancard, le maire avec un nombreux groupe
d’hommes, et la foule tantét marchant 4 la suite, tantét se dispersant,
pour contempler les sinuosités de la procession dans cet admirable
paysage. Le plus touchant était un pauvre jeune homme de vingt-trois
ans destiné au sacerdoce, mais atteint d’une maladie dont il ne guerira
pas. On le voyait tout en noir, sur le seuil de sa porte, ot il s’était
traing, tout heureux de voir une derniére fois la procession de son
pays.
200 LETTRES INEDITES.
Les banniéres flottaient et faisaient l’orgueil des porteurs assez.
forts pour marcher contre le vent; le soleil couchant faisait resplendir
de loin Ja statue dorée de Notre-Dame et dessimait tous les agrés du
vaisseau votif. Par-dessus tout planaient le chant deslitanies, et la foi
d’une population qui ne connait pas le doute, et la priére du jeune
-sous-diacre qui faisait le sacrifice de sa vie. Comment Dieu ne serait-
il pas touché d‘un tel spectacle? et nous comment nous défendre d’en
étre émus? L’heure du retour est arrivée; de tous célés des barques se
détachaient pour emporter les bonnes gens venus 4 la féte des rivages
voisins. Nous avons fait comme eux, et je ne puis encore dire toute la
sérémité de ces premiers moments du soir, la beauté de cette nappe
d’eau bleue comme le lac de Genéve, les volées de goélands qui sem-
blaient s’échapper de la créte des vagues pour fuir devant nous ; cepen-
daut nous étions assis au pied de notre mat, abrités par notre voile
pittoresque, nos enfants dans nos jambes pour retenir la témérilé de
leurs jeux; et, tout en causant doucement nous arrivions & la plage du
chaiteau sans avoir été gagnés par le mal de mer ni par le premier
froid de Ja nuit. Ce jour a encore été un jour béni, sans mélange d’ac-
cident ni de tristesse : car la seule que nous aurions pu ressentir .
celle d’étre loin de vous, était bien tempérée par la consolation de nous
éire unis & vous le matin a la sainte table.
Adieu, cher frére, tout & toi,
A. F. Ozanam.
IV
Trés-dangereusement malade, avec une fiévre violente, Ozanam trouva dans
sa charité et son amour de la verité la force d’écrire cette éloquente exposi-
tion de la foi catholique pour arracher au doute un ami de jeunesse.
AM. Hl...
Paris, le 46 juin 1852.
Mon cher ami,
Pardonnez-moi d’abord de vous avoir laissé si longtemps sans
réponse. Votre amitié ne me trouvera que trop excusable. Quand vous
me vintes serrer la main, j’étais déja trés-soulfrant; mais je ne faisais
que commencer une grave maladie. Quinze jours aprés, et 4 la suite
d’une fiévre opiniatre, se déclara une pleurésie d'un caractére dange-
reux, qui pouvait me faire un mauvais parti, si ’habileté et la tendresse
DE FREDERIC OZANAM. 201
de mon frére, les soins de toute ma famille, les priéres de mes amis
et enfin la miséricorde de Dieu n’avaient arrété les progrés du mal et
sauvé ma poitrine d’une inflammation générale. A cette violente crise
a succédé une longue convalescence, et je suis encore si peu rétabli,
qu’on va me faire partir pour les eaux des Pyrénées ; ensuite je passerai
l‘automne au bord de la mer, puis peut-étre I'hiver dans le Midi. C’est
un grand malheur pour moi de voir ainsi tous mes travaux suspendus,
ma carriére interrompue, au moment ow j’avais 4 poursuivre une can-
didature académique ; mais 1] faut savoir faire ces sacrifices quand la
Providence les exige, et lui demander d’accomplir sa volonté comme
elle est accomplie au ciel, c’est-a-dire avec joie et avec amour.
Qu’est-ce en effet que mes chagrins en comparaison des afflictions
de notre malheureux L..., devenu aveugle quand il semblait le seul
soutien de sa vieille mére? Hélas! je n’ai pu revoir ce pauvre cama-
rade; mais depuis vous mon frére est allé a hospice Necker, i] a causé
avec la sceur Adélaide, et il a acquis la triste conviction qu'il fallait le
laisser entrer 4 l’hospice des Incurables , seul asile pour une situation
si désespérée. Vous avez été bien bon, cher ami, pour cet ancien con-
disciple, il en sera reconnaissant et il priera pour vous.
Et moi aussi, tout indigne que je suis, je prierai pour vous, puisque
vous le voulez! Ah! que vous me rappelez de touchants souvenirs !
Non, je n’ai pas oublié la douceur de cette nuit de Noél, non plus que
tant de bons entretiens avec vous et Lallier, lorsque, jeunes et amou-
reux de la vérité seule, nous conversions ensemble des choses éter-
nelles. Laissez-moi vous le dire, cher ami, dés lors nous apercevions
avec une certaine tristesse que le doute s'introduisait dans vos pen-
sées; mais nous vous savions le coeur si droit, le caractére si élevé, que
nous étions sirs de voir un jour ou l'autre |’épreuve se tourner 4 votre
bien, et votre 4me revenir a la tranquillité de la foi. Qui sait si le
moment n’est pas venu! Vous avez cherché, dans la sincérité de votre
coeur, a résoudre vos difficultés, et vous n’étes pas arrivé au but.Mais,
mon cher ami, les difficultés de Ja religion sont comme celles de la
science : il y en a toujours. C’est beaucoup d’en éclaircir quelques-
nes ; mais aucune vie ne suffiraita les épuiser. Pour résoudre toutes
les questions qui peuvent s’élever sur |’Ecriture sainte, i] faudrait
savoir a fond les langues orientales. Pour répondre & toutes les objec-
lions des protestants , il faudrait pouvoir étudier dans ses derniers
détails histoire de I’Eglise, ou plutét, I’histoire universelle des temps
modernes. Vous ne pourrez donc jamais, occupé comme vous |’étes,
répondre & tous les doutes que votre imagination active et ingénieuse
ne cessera de déterrer pour le tourment de votre coeur et de votre
esprit. Heureusement Dieu ne met pas la certitude & ce prix. Que faire
donc? Faire en matiére de religion ce qu'on fait en matiére de science;
202 LETTRES INEDITES
s'assurer d’un certain nombre de vérités prouvées, et ensuite aban-
donner les objections 4 |’étude des savants. Je crois fermement que la
terre tourne, je sais pourtant que cette doctrine a ses difficultés ; mais
les astronomes les expliquent, et, s’ils ne les expliquent pas toutes,
l'avenir fera le reste. Ainsi de la Bible ; elle est hérissée de questions
difficiles; mais les unes sont résolues depuis longtemps; d'autres.
jusqu’ici considérées comme insolubles, ont trouvé leur réponse de nos
jours ; il en reste beaucoup, mais Dieu les permet pour tenir l'esprit .
humain en haleine et pour exercer |’activité des siécles futurs.
Non, Dieu ne peut pas permettre que la vérité religieuse, c’est-a-
dire la nourriture nécessaire de toutes les ames, soit le fruit de longues
recherches, impossibles au grand nombre des ignorants, difticiles aux
savants. La vérité doit étre 4 la portée des petits, et la religion reposer
sur des preuves accessibles au dernier des hommes. Pour moi, aprés
bien des doutes, aprés avoir aussi mouillé bien des fois mon chevet de
larmes de désespoir, j'ai assis ma foi sur un raisonnement qui peut se
proposer au macon et au charbonnier. Je me dis que, tous les peuples
ayant une religion, bonne ou mauvaise, la religion est done un besoin
universel, -perpétuel, par conséquent légitime, de 'humanité. Dieu,
gui a donné ce besoin, s'est donc engagé a le salisfaire ; il ya donc une
religion véritable. Or, entre Jes religions qui partagent le monde, sans
qu'il faille mi longue étude mi discussion des faits, qui peut douter que
le christianisme soit souverainement préférable, et que seul il conduise
homme a sa destination morale? Mais dans le christianisme il y a
trois Eglises : la protestante, la grecque et I’ Eglise catholique, c est-a-
dire l’anarchie, le despotisme et ordre. Le choix n’est pas difficile,
et la vérité du catholicisme n’a pas besoin d’autre démonstration.
Voila, mon cher ami, le court raisonnement qui m'ouvre les portes
de la foi; mais, une fois entré, je suis tout éclairé d'une clarté nou-
veile, et bien plus profondément convaincu par les preuves intérieures
du christianisme. J’appelle ainsi cette expérience de chaque jour, qui
me fait trouver dans la fo1 de mon enfance toute la lumiére de mon
4ge mir, toute la sanctification de mes jotes domestiques, toute la
consolation de mes peines. Quand toute la terre aurait abjuré le Christ,
il y a, dans |’inexprimable douceur d’une communion et dans les
larmes qu'elle fait répandre, une puissance de conviction qui me ferait
encore embrasser la croix et défier l’incrédulité de toute la terre. Mais
je suis loin de cette épreuve, et, au contraire, combien cette foi du
Christ, qu’on représente comme éteinte, agit fortement dans |’huma-
nilé? Vous ne savez peut-étre pas assez, mon cher ami, combien le
Sauveur du monde est encore aimé, combien il suscite de vertus ct
de dévouements qui égalent les premiers ages de 'Eglise. Je ne cile
que les jeunes prétres que je vois parr du séminaire des Missions
DE FREDERIC OZANAM. 203
étrangéres pour aller mourir au Tonquin, comme mouraient saint
Cyprien et saint Irénée, et ces ecclésiastiques, anglicans convertis,
qui abandonoent des bénétfices de cent mille francs de rente, et qui
viennent & Paris donner des lJecons pour faire vivre leurs femmes
et leurs enfants. Non, le catholicisme n’est dénué ni d’héroisme dans
le temps de monseigneur Affre, ni d’éloquence dans le temps da
pére Lacordaire, ni de tous les genres de glioire et d’autorité dans le
siécle qui a vu mourir chrétiens Napoléon, Royer-Collard et Chateau-
briand.
Indépendamment de cette évidence intérieure, depuis dix ans j’étu-
die histoire du christianisme, et chaque pas que je fais dans cette
étude affermit mes convictions. Je lis les Péres, et je suis ravi des
beautés morales, des clartés philosophiques dont ils m’éblouissent.
Je m’enfonce dans les 4ges barbares, et j'y vois la sagesse de 1’ Eglise
et sa magnanimité. Je ne méconnais pas les désordres du moyen 4ge ;
mais je m’assure que la vérité catholique y lutta seule contre le mal,
et tira de ce chaos les prodiges de vertu et de génie que nous admi-
rons. Je suis passionné pour les conquétes légitimes de l’esprit mo-
derne ; j'aime la liberté et je l'ai servie; mais je crois que nous devons
a 'Evangile la liberté, l'égalité, la fraternité, et, sur ces différents
points, j'ai eu le loisir et les moyens d’étudier les difficultés, et elles
se sont éclaircies 4 mes yeux. Mais je n’en avais pas besoin, et si d’au-
tres devoirs m’avaient interdit ces études historiques oi j'ai trouvé
tant d’inlérét, j’aurais raisonné pour elles, comme je raisonne pour les
études exégétiques dont l’accés m’est fermé. Je crois a la vérité du
christianisme ; donc, s'il y a des objections, je crois qu’elles se résou-
dront tét ou tard, je crois méme que quelques-unes ne se résoudront
jamais, parce que le christianisme traite des rapports du fini avec
Vinfini, et que jamais nous ne comprendrons |’infini. Tout ce que ma
raison peut exiger, c’est que je ne la force pas de croire 4 |'absurde.
Or il ne peut pas y avoir d’absurdité philosophique dans une religion
qui a satisfait l’intelligence de Descartes et de Bossuet, ni d’absurdité
morale dans une croyance gui a sanctifié saint Vincent de Paul, ni
d'absurdité philologique dans une interprétation des Ecritures qui con-
tentait l’esprit rigoureux de Sylvestre de Sacy. Quelques modernes ne
peuvent supporter le dogme de |'éternité des peines, ils le trouvent
inhumain; mais peuvent-ils aimer plus |’humanité ou avoir une con-
science plus exacte du juste et de l’injuste que saint Augustin et saint
Thomas, saint Francois d’Assise et saint Francois de Sales ? Ce n’est
donc pas qu’ils aiment plus I’humanité, c’est qu’ils ont un sentiment
moins vif de l’horreur du péché et de la justice de Dieu.
Ah! mon ami, ne nous perdons point dans des discussions infinies.
Nous n’avons pas deux vies, l’une pour chercher la vérité, l'autre pour
204 LETTRES INEDITES DE FREDERIC OZANAM.
la pratiquer. C’est pourquoi le Christ ne se fait pas chercher; il se
montre tout vivant dans cette société chrétienne qui vous environne,
‘il est devant vous, il vous presse. Vous devez avoir bientét quarante
ans, il est temps de vous décider; rendez-vous 4 ce Sauveur qui vous
sollicite. Livrez-vous & la foi comme s’y sont livrés vos amis: vous y
trouverez la paix. Vos doutes se dissiperont comme se sont dissipés
les miens. Il vous manque si peu pour étre un excellent chrétien, 11
vous manque seulement un acte de volonté : croire, c’est vouloir.
Voulez un jour, voulez aux pieds du prétre, qui fera descendre la
sanction du ciel sur votre volonté chancelante. Ayez ce courage, cher
ami, et cette foi que vous admirez chez notre pauvre ami L....., qui
le console dans un si grand malheur, viendra ajouter sa douceur infi-
nie & votre prospérité. Soyez heureux et chrétien, c’est le voeu de
volre ami.
A. F. Ozanam.
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE
PAR ERNEST RENAN, DE L’INSTITUT °.
M. Renan est déja connu de nos jecteurs. Le Correspondant, si je
ne me trompe, a, dés le début de sa direction présente, signalé le pre-
ner I’hostilité de Vhistorien des langues sémitiques 4 l’endroit du
Christianisme, son hégélianisme mal déguisé, sa hardiesse d’aflirmation
et de négation, et méme ce qu'il laisse & désirer comme orientaliste*.
Depuis, M. Renan a réuni en un volume ses Etudes d'histoire reli-
gieuse, disséminées dans divers recueils périodiques, et, autant qu'il
était en lui, il en a fait un livre. C’est ce livre que je veux examiner.
Les prétentions ne manquent point & l’anteur. Partout il ne parle
qu'au nom de la Critique, au nom de la Science, au nom de la Raison.
Eo général, il n’affiche pas l’enthousiasme, et pourtant, d’autres J'ont
remarqué avant moi, il est un sujet qui l’améne promptement au
lyrisme, c’est la louange de la Critique. La Critique, aux yeux de
Renan, c’est le nec plus ultra de l’esprit humain.
Vraiment, cela n’est pas modeste. Car enfin, allons au fond: ici, Ja
Critique, c’est M. Renan; la Science, cest lui; Ja Raison, c’est
lui. Nous autres catholiques, ce n’est pas notre pensée propre que nous
défendons, ce sont des affirmations que nous n’avons point faites, elles
viennent de plus haut. Mais il n’en est pas ainsi des adversaires du
Christianisme : ce sont bien leurs propres pensées qu’ils défendent,
cest bien leur propre esprit qu ‘ils glorifient. On a reproché a
Louis XIV d’avoir dit : L’Etat, c’est moi. S’il edt dit: La vérité, c’est
moi, ett-il fait acte d’humilité ?
Ce n'est pas tout. M. Renan (c'est la sa grande prétention) se pose
comme parfaitement exempt de parti pris, dégagé de toute donnée
préeconcue, libre de toute préoccupation dogmatique. Il est la Science
indépendante, la Science désintéressée, la droite et loyale induction. Il
‘1 vol. in-8, 1857
* Articles du P. de Valroger, Corresp., t. I de la nouv. série, p. 619-638 et 752-
746. — Janvier et février 1856.
ou ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.
ne s'est proposé, du reste, qu'un but spéculatif, « de paisibles et irof-
fensives recherches, des recherches de pure érudition, sans aucune
application 4 l’ordre des faits contemporains. »
Qu’il nous soit permis de ne point le prendre au mot.
ll n’est pas difficile assurément de se draper dans son manteau de
philosophe, de répéter une milliéme fois ce lien commun que le dog-
matisme théologique doit nécessatrement arréter esprit humain dans
la voie des recherches, mais que la Critique est libre de tout parti
pris, de toute donnée préconcue; qu'elle seule est désintéressée, elle
seule impartiale, elle seule exempte de prosclytisme.
Essayons de vérilier.
Et d’abord, le dogmatisme théologique n’est point ’ennemi des
recherches, il est seulement l’ennemi du temps perdu. Il est vrai,
il n’assimile pas la religion 4 la toile de Pénélope. Quand I’ Eglise a
prononcé sur une question, le dogmatisme théologique Ja tient pour
résoluc; mais, sur ce point-la méme, tout prés de la question tranchée
par l'Eglise, le champ des recherches n’est point fermé. Lisez saint
Anselme, et vous verrez quelle carriére était laissée 4 la raison, en
plein moyen age, pour philosopher sur les dogmes les plus ardus
de la foi catholique. Et ce qui est vrai de la philosophie est vrai de I’é-
rudition : sur les points de chronologie les plus considérables, sur l’age
du monde, par exemple, I’Eglise ne s'est point prononcée entre le
texte hébreu et la version des Septante. Vous parlez de M. Guigniaat
et d’Eugéne Burnouf. I'Eglise les a-t-elle excommuniés? a-t-elle arrété
leurs libres recherches?
Nous l’avouons, toutefois, l’Eglise ne remet pas tous les jours en
question I’héritage de vérilé qui lui a été transmis. Est-ce un tort?
Quoi qu’il en soit, ce n’est point 4 M. Renan de crier au parti pris.
En effet, est-ce que la Critique, selon M. Renan, n’a pas, elle aussi.
ses données préconcues, elle « dont le premier principe est que !e
miracle n’a point de place dans le tissu des choses humaines, pas plus
que dans la série des faits de la nature‘? » Quoi donc! vous écrivez
ceci : L Essence de la Critique est la négation du surnaturel*. Démontrez-
vous cet aphorisme? Nullement. « La science indépendante, selon
vous, suppose la question antérieurement résolue*. » Et vous vous
dites exempt de tout parti pris, dégagé de toute donnée préconcue,
désintéressé de toute préoccupalion dogmatique! On croit réver.
Et que fait le penseur catholique, dites-le-moi, quand il prend pour
' Etudes, p. vit.
* Etudes, p. 157.
* tudes, p. x1.
ETUDES D'HISTOIRE RELICIEUSE. 207
point de départ une définition dogmatique posée par |’Eglise, que
fait-il, sinon de réputer la question antérieurerement résolue? Toute la
différence, c'est que, pour garant de la vérité de Ja solution, il a, non-
seulement la sagacité d’'uu savant, non-seulement des intelligences
supérieures comme un Athanase ou un Augustin, mais encore leurs
vertus;— et non-seulement les lumiéres dans la sainteté,— c’est-a-dire
la plus haute garantie humaine qui se puisse concevoir, —mais la parole
que Dieu a donnée 4 son Eglise, d’étre avec elle, quand elle enseigne,
jusqu’a la consommation des siécles. De que! cété est la foi raison-
nable? De quel cété la confiance aveugle?
Et maintenant, est-il au moins exact de dire que les travaux de
M. Renan soient a l’abri de toute suspicion de prosélytisme ; qu’il ne
fasse que de paisibles et inoffensives recherches, des recherches de
pure érudilion, sans auctine application directe a l’ordre des faits con-
temporains'?
Comment? Voici un livre dont le point de départ est la négation a
priori du surnaturel et la réduction de toute religion a )’état de simple
poésie *; voici un livre qui nie toute révélation, qui met de cété I’in-
Spiration surnatufelle de Ja Bible et la divinité du Christ; et vous
voulez nous persuader que ce livre n’aspire & étre lu de personne!
qu’il n’attente & la foi de personne! qu’il ne trouble la conscience de
personne! Vous voulez nous persuader que cette critique ne cherche
pas de prosélytes, qu’elle ne'songe point 3 altirer & elle, par exemple,
cette élite, heureusement nombreuse encore, de jeunes professeurs
ou de jeunes éléves de nos écoles publiques, qui sont restés fidéles
ala science et & la foi chrétienne! Vous voulez nous persuader que
’écho de vos négations ne saurait descendre & d'autres couches so-
ciales encore, et, 1a, porter atteinte aux croyances les plus nécessaires
et les plus saintes!
M. Caro vous I’a dit, quand vous jetez la religion aux paysans comme
on jette un morceau de pain & un pauvre, « de bonne foi, pouvez-
vous croire que ce genre de consolation soit bien efficace? Quot! vous
déclarez qu'il y a deux sources : l'une, la science et l'art, d’ou cou-
lent dans les intelligences supérieures les flots impides du plus pur
idéal; l'autre, la religion, qui ne verse que des flots troubles et mélan-
gés. Vous condamnez l’humanité spontanée 4 n’étancher jamais sa soit
de Vidéal qu’a cetle source inférieure et troublée. Et vous croyez
* Etudes, p. xx1.
2 La religion est la plus ha ute des manifestations de la nature humaine : exire
TOUS LES GENRES DE Pogsie, c'est celui qui atleint le mieux le but essentiel de l'art.
(Etudes, p. v1.)
208 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.
quelle subira votre sentence, qu'elle acceptera le partage et se con-
tentera de son lot! Il faut étre un pur spéculatif pour croire cela ou
pour lespérer. L’homme simple, comme vous le nommez, n’admettra
jamais qu’il ne soit pas appelé a la méme vie religieuse et morale que
vous-méme. I] abandonnera donc cette part mélangée de |idéal que vous
lui assignez avec une douce pitié; et, ne pouvant s élever aux pures
régions ol réside votre pensée dans sa gloire et dans sa_ pais, il re-
tombera lourdement & terre du haut de son effort impuissant. Le dé-
goiit de la vérité subalterne, le stérile désir de la vérité supérieure,
voila ce que vous aurez créé en lui. Et, si ses aspirations trompées
se tournent ailleurs, s’il va chercher dans les jouissances vulgaires la
triste consolation de son impuissance, plaignez-le, mais ne vous en
prenez qu’a vous et 4 ces hautaines doctrines qui blessent I"humanité
dans ce qu’elle a de plus intime et de plus cher, le droit commun &
la vérité religieuse, |’égalité de tous les hommes devant ce que vous
appelez l'idéal et ce que j’appelle d’un nom moins vague, Diet. »
Ah! vous ne vous étes proposé qu’un but spéculatif*, de paisibles et
inuffensives recherches! Et moi, je vous dis « qu’en extirpant les
croyances qu'on croit superflues, on risque d’alteindre jes organes
essentiels de la vie religieuse et de la moralité *. » Et moi, je vous dis
que « supprimer ov arFaisLm la Religion, ce grand et unique souvenir
de noblesse, c’est rabaisser la nature humaine, c’EsT LUI ENLEVER LE
SIGNE QUI LA DISTINGUE ESSENTIELLEMENT DE L ANIMAL *, »
Qui a dit cela?
Vous. Ez ore tuo te judico’.
Ainsi donc |’’impartialité de M. Renan, nous n’y croyons pas. I
a beau jouer l’indifférence et le dédain; au fond, il n’est pas si sdr de
sa victoire.
Ce temple l’importune.....
N’est-ce point, en effet, M. Renan qui écrivait naguére : « Les tem-
ples matériels du Jésus réel s’écrouleront, les tabernacles ov l'on croit
‘ Etudes, p. x1.
* Etudes, p. xiv.
3 Etudes, p. xvi.
‘A un autre point de vue, qui n’a point échappé a l'un des critiques de M. Re-
nan, l’aristocratie dédaigneuse qu'il réclame pour le savant n’est qu'un triste
aveu de stérilité et d'impuissance : car enfin le plus noble exercice de la pensée,
n'est-ce pas d'agir sur les étres intelligents? Une pensée de l’ordre moral qui ne
se résout point en acte, n'est-ce pas une pensée inféconde et incomplete? Autre-
ment, a quoi serviraient les savants? a rien, répond M. de Pressensé, si ce nes!
as amuser eux-mémes.
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 209
tenic sa chair etson sang seront brisés ; déja le toit est percé 4 jour,
etl eau du ciel vient mouiller la face du croyant agenouillé. »
Ces paroles nous inspirent un tout autre sentiment, certes, que la
colére; mais enfin elles ne sont pas précisément un témoignage de
sang-froid et d’impartialité. Aussi bien nous n’accepterions point pour
Jésus-Christ un respect qui s’élend & Jupiter et & Bouddha, et qui, s’il
n’était pas uneftactique de la haine, serait, a nos yeux, comme on |'a
dit. plas insultant que l'injure, puisque ce serait le dernier terme de
Vindifférence et du dédain.
Résumons-nous sur ce premier point. Nous pensons avoir suffisam-
ment établi que la Critique indépendante de M. Renan est au service
d'une école de philosophie (nous verrons tout & l'heure quelle philoso-
phie), comme nous sommes, nous, au service de la vérité catholique.
Ses protestations de n’étre qu’un pur spéculatif ne nous ont pas fait
prendre le change sur le caractére profondément agressif de ses Etudes
d histoire religieuse. ll lui a plu d’attaquer sans déclaration de guerre;
mais, aucun de nous ne sy est trompé, nous sommes en face d'un
adversaire et d’un adversaire de parti pris. Il est vrai qu’en méme
temps c'est un adversaire d’un ordre élevé.
Cela posé, quelle est la philosophie de M. Renan ?
Dussions-nous paraitre un de ces esprits préoccupés, une de ces per-
sonnes peu familiéres avec les choses intellectuelles, qui commettent
des contre-sens en lisant ce qu’elles ne comprennent pas, nous croyons
M. Renan panthéiste.
En effet, n’est-ce pas encore M. Renan qui a écrit ceci :
« Le mot Dieu étant en possession des respects de |’humanité, ce mor
ayant pour lui une longue prescription, et ayant été employé dans les
belles poésies, CE SERAIT RENVERSER TOUTES LES HABITUDES DU LANGAGE QUE
DE L ABANDONNER. — Dites aux simples de vivre d’aspirations a la vé-
rilé, a la beauté, a la bonté morale, ces mots n’auraient pour eux
aucun sens. Dites-leur d’aimer Dieu, de ne pas offenser Dieu, ils vous
comprendront a merveille. — Dieu, Providence, Immortalité, autant de
bons vieux mots (sic) UN PEU LoURDS PEUT-ETRE, que la philosophie inTER-
prErera dans des sens de plus en plus raffinés, mais qu'elle ne rem-
placera pas avec avantage. Sous une forme ou sous une autre, Dieu
sera toujours le résumé de nos besoins supra-sensibles, la catégorie de
Vidéal, c'EST-A-DIRE LA FORME SOUS LAQUELLE NOUS CONCEVONS L'IDEAL ,
comme l’espace et le temps sont les calégories des corps, c’est-a-dire
les formes sous lesquelles nous concevons Jes corps. — En d'autres
termes, I"hommé, placé devant les choses belles, bonnes ou vraies,
sort de lui-méme et, suspendu par un charme céleste, anéantit sa
24) ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.
chétive personnalité, s’exalte, s’absorbe. Qu’est-ce que cela, si ce n'est
adcrer*? »
Est-ce clair? Evidemment si Dieu n'est que la forme sous laquelle
nous concevons l'idéal, Dieu n'est qu'une conception de l'esprit de
l'homme, Dieu n’existe pas en dehors de l'homme : parlons franc,
vous niez Dieu. Car enfin i! ne faut pas jouer sur les mots : ou Dieu
est un étre personnel, ou Dieu nest pas.
Le Journal des Débats s'est donc un peu trop pressé de délivrer a
M. Renan un brevet de spiritualisme.
Un autre que moi |’a dit : |
« Au seindes majestueuses formules qui la cachent plutét qu'elle ne
lexpriment, la pensée de M. Renan peut paraitre hautement impartiale
et conciliante. Mais plus on presse dans le détail sa pensée sur Dieu,
plus on arrive & se convaincre qu’elle se résume en une sorte de
religion anthropologique : Vhomme fait Dieu, crée Dieu, en le pensant.
Dieu, c’est pour lui le type le plus élevé de la pensée, de la vie, de la
science, de l’art. C’est tout cela, mais ce n’est pas un Etre. C'est tout
cela, mais ce n’est pas une réalilé distincte de la réalité qui pense Dieu.
Dieu, c'est toujours l’espmt et le coeur de l'homme, c’est toujours
homme. »
Ajoutons que c’est l’homme s’adoraut lui-méme : Homo sibi Deus. -
Il suflit, le public jugera. C’est assez pour moi d’avoir ainsi montré
tout ce qu'il y a dillusion et de déception dans cet élan prétendu vers
Vidéal le plus creux qui fut jamais; d’avoir montré que le néant est der-
niére tout cela; d’avoir montré qu’aprés tout le livre de M. Renan ne con-
duit qu’’ la vision délirante de Jean-Paul Richter, oi la foule des ombres
se presse autour d'un autel dépouillé ; mais, dit le poéte, la place de
l'oeil était vide, et & la place du coeur, il n’y avait qu'une profonde
blessure. Et les ombres soulévent leurs mains et les joignent pour
prier, mais les bras se détachent des corps et les mains jointes tom-
bent & terre. Et les morts s’écrient : N’est-il donc point de Dieu? Et
une voix répond; «Il n’est point de Dieu, nous sommes tous orphelins;
moi et vous, nous n’avons point de pére! »
Désormais donc un point considérable nous est acquis : nous sa-
vons ce que veut M. Renan; nous savons ov il va. Nous savons ou
aboutissent en définitive toutes les habiletés, tous les prestiges, toute
la poésie, tout Je mirage de sa parole.
Nous n’éprouvons du reste aucun embarras & le reconnaitre, et nouns
n’en sommes point intimidé; oui, certes, le talent de notre adversaire
§ Etudes d'hist. religieuse, p. 448 et 419.
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 211
est grand; mais la cause qu’il a embrassée n’en est pas moins, heureu-
sement, des plus mauvaises. Or il ne S agit pas entre nous de savoir
si M. Renan est un écrivain habile (la question serait frivole), il s’agit
de savoir s'il a raison.
Et pour savoir s'il a raison, il n’est pas besoin, Dieu merci, d’avoir
fait comme lui le tour du monde; il n’est pas besoin d’avoir épuisé le
puits de l’exégése allemande (laquelle du reste ne nous est pas tout
a fait étrangére); il n’est pas besoin non plus d’avoir pali sur les Jan-
gues sémitiques. Non, il n'est pas besoin de tout cela; il suffit de
savoir raisonner juste.
Quand Je précurseur frangais de la Critique indépendante, Richard
Simon, jeta dans le monde savant les premiers doutes qui aient agité
les esprits sur l’entiére authenticité des textes bibliques, i! savait as-
surément plus d’hébreu que Bossuet; mais cela n'empécha pas Bossuct
de réfuter Simon par des arguments de bon sens, et ces arguments
de bon sens ont prévalu sur toute |’érudition et toute la subtilité du
critique. Ii n’y a plus de Bossuet; mais il y a encore des Richard Si-
mon, et la méthode de réfutation employee par Bossuet peut toujours
leur étre appliquée. Aussi bien il ne s agit pas ici de }’ Histoire des lan-
gues sémitiques, mais des Etudes d’histoire religieuse, et les Etudes
ne soni point une ceyvre d’érudition, mais bien une ceuvre de polé-
mique. Ce n’est donc point au savant que nous avons affaire, c’est au
polémiste, c’est au métaphysicien et au logicien. Or la logigue est le
patrimoime comman de |’humanité; comme polémiste et surtout comme
logicien, M. Renan est justiciable de tout le monde.
La métaphysique de M. Renan, nous!’avons vu, c’est le panthéisme.
Passons: pour les lecteurs du Correspondant, le panthéisme n’a pas
besoin de réfutation.
Reste la logique des Etudes d'histoire religieuse.
Ici la difficulté n’est pas précisément de réfuter M. Renan, mais bien
de la saisir corps a corps, tant il excelle 4 se dérober & toute étreinte.
Il abonde en demi-mots, en distinctions, en atténuations, en restric-
lions, en faux-fuyants de toutes sortes. On dirait du Protée dela Fable:
Atque ita vinclis
Excidet aut in aquas tenues dilapsus abibit.
Toutefois le livre de M. Renan pivote au fond sur un assez petit nom-
bre d’idées. Je me suis donc proposé de rechercher ces idées méres,
de n’en ometire, s'il se peut, aucune, de les réduire a leur plus simple
expression et d’en peser l'autorité logique.
Si je circonscris ainsi le débat, on verra bien, je l’espére, que ce
212 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.
n’est point par impuissance. On verra méme que I'érudition de
M. Renan ne le sert souvent pas mieux que sa raison. Mais enfin il
faut bien se borner; je fais un article et non pas un livre. Et, d’ailleurs,
Si je passe en revue toutes les idées méres de M. Renan, et si j’en
démontre I’inanité, qu’ai-je besoin d’en poursuivre en détail et d’en
réfuter toutes les applications ? Si ces idées méres sont fausses, n’est-
il pas évident que tout I’échafaudage du livre porte & faux, que toute
cette Critique est vaine, que toute I’érudition dont elle se targue est i
cété de la question, et par conséquent sans valear logique? et, s'il en
est ainsi, que veut-on de plus ?
Ce n’est pas que j ‘ignore le dédain de M. Renan pour la logique. La
logique, suivant lui, ne saisit pas les nuances, et c'est un axiome pour
lui que les'vérités de l’ordre moral résident tout Enti&RES dans la nuance.
Sa vérité , & lui, « ne se laisse pas regarder en face, mais elle se dé-
couvre partiellement, furtivement, tantét plus, tantét moins‘. » L’aveu
nous est précieux.
I! se peut que M. Renan ait ses raisons pour précher ce mépris de la
logique et cette théorie assez nouvelle de la vérité. Pour nous, esprits
étroits et sans finesse, nous continuerons de croire avec la conscience
du genre humain que l’ordre moral a ses vérités relatives, mais aussi
ses vérités absolues, ob la nuance n’est pas de mise, ot elle ne sau-
rait trouver de place. Nous continuerons de croire que la science
logique n’est que Je bon sens mis en action et que sa mission est pré-
cisément de discerner les vérités absolues des vérités relatives, et de
leur faire aux unes et aux autres leur part exacte. Nous continuerons
de croire que la vérité se laisse regarder en face et qu'elle n’a pas
besoin de ce manége de coquette que lui préte M. Renan.
Nous savons, comme !’a si bien remarqué le P.Gratry, que l’audace
de tout dire a fait naitre la patience de tout supporter. Nous savons
que le lecteur du dix-neuviéme siécle se laisse bercer aux images, aux
graces raffinées du style, 4 mille impressions diverses qu’il recoit
passivement comme un miroir; mais qu’agir par soi-méme sur ces
données, suivre les raisonnements, en verifier les bases, peser, juger,
discourir et conclure, c’est une peine que l'esprit ne prend plus guére;
que ces choses mémes semblent surannées , comme les mots qui les
pomment.
Mais nous n’acceptons pas cet état de démission intellectuelle. Nous
faisons appel & ce qui reste parmi nous d’esprits calmes et sains, fermes
et droits, qui sentent un sophisme comme on sent une fausse note en
musique ou un vers faux en poésie, et nous les constituons juges entre
* Revue des Deux Mondes, 15 aodt 1857, p. 789, article de M. Renan sur La-
mennais.
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 5
M. Renan et nous. Nous leur demandons seulement un peu d’attention,
car « nous ne savons pas l’art d’étre clair pour qui ne sait pas étre
attenuif. »
Comme polémiste, M. Renan a trois procédés : l'affirmation aphoris-
lique, I’hypothése, l’analogie. Affirmer sans prouver, donner une hypo-
thése pour un fait, justifier une premiére hypothése par une seconde,
échaffauder ainsi supposition sur supposition, puis en tirer des induc-
lions, des analogies, les glisser furtivement, insinuer plus que conclure,
voila le secret des Etudes d’ histoire religieuse.
Joignez-y la sérénité, l’impartialité, la clarté appanentes de la pensée,
la finesse et la variété des apercus, la délicatesse intimie des nuances,
un art de composition prestigieux, I élégance raffinée du style; joignez-y
le scepticisme pratique et la mollesse d’esprit, la passiveté peu glorieuse
oi: est tombée une assez grande portion du public, et vous compren-
drez le succés du livre.
Nous n’en contestons pas moins la légitimité de ce succés.
Un axiome de la logique d’autrefois, c’est qu’une assertion gratuite
n’a pas droit & une réfutation : quod gratis affirmatur, gratis negatur.
Aujourd’hui nous avons changé tout cela: on affirme résoliment ce
qui est en question ; on pose son aftirmation comme une vérité avérée,
au-dessus de toute controverse. Vous demandez des preuves? Fi done!
vous étes un esprit étroit, un pédant attardé, accroupi dans la scolas-
tique. L’affirmation une fois posée, on en tire des conséquences, et
c'est A vous, qui niez, de prouver le contraire.
Cela est commode et court. Est-ce concluant? Mettons de cété les
ailes pesantes du syllogisme*, interrogeons le bon sens : j'ai confiance
dans la réponse.
Veut-on des exemples?
Le premier aphorisme de M. Renan, c'est que « |’essence de la cri-
lique est la négation du surnaturel*. »
Le prouve-t-il ? Il n’a garde. II se contente d’aflirmer que cette thése
a élé prouvée surabondamment; il la pose axiomatiquement, a dit
M. de Pressensé, 4 la base de tous ses travaux. Quiconque ne partage
pas cette opinion n’est pas digne d’une réfutation : il habite un autre
monde, respire un autre air, il n’appartient pas 4 la méme catégorie
d’esprits ; il n’y a pas de rapprochement possible. « Toute contro-
verse entre les personnes gui croient au surnaturel et les personnes
qui n'y croient pas est frappée de stérilité*. »
‘ M. Renan a peu de godt pour le syllogisme.
* Etudes, p. 137.
* Biudes, p. 206,
214 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.
Ainsi, poursuit a bon droit M. de Pressensé, la Critique indépen-
dante débute par un acte de foi. Pour elle, il est pe rot que le surna-
turel n’existe pas. Plaidez le contraire, si cela vous amuse ; pour elle,
tout ce que vous direz ne la touchera point. Sa sentence est rédigée
d’avance : « il n’ya pas de surnaturel. »
N’est-ce point la le procédé d’aflirmation que j'impute 4M. Renan,
l‘affirmation hardie, résolue, mais sans preuves, l’affirmation de ce qui
est en question ? Est-ce légitime ?
M. Renan ajoute : « J’entends ici par surnaturel LE smracte, c’est-
a-dire un acte particulier de la Divinité, venant s'insérer dans la série
des événements du monde physique et psychologique, et dérangeant
le cours des faits en vue d'un gouvernement particulier de |’ huma-
nité *. »
Il faut s'entendre.
Si le panthéisme est le vrai, il va sans dire que rien n’'existe en
dehors (et par conséquent au-dessus) de la nature. Dans ce systéme,
le surnaturel n’est pas, le miracle ne saurait trouver place; le fata-
lisme est la loi commune du monde physique et psychologique. Mais
alors aussi le libre arbitre n'est qu’un mot, la morale n’est qu'un mot,
les lois pénales sont un non-sens.
Est-ce la ce que vous voulez ?
Mais, —s’il est un Dieu personnel, — vous en convenez, il faut dire
des miracles ce que Schleiermacher disait des anges : ON NE PEUT EX
PROUVER L IMPOSSIBILITE °.
« Mon cher Cébés, disait Socrate, y a-t-il une raison pour faire voir
que le fait ne pect élre ainsi? »
Et pourtant le miracle, selon vous, est antihistorique; partout ot 1
se montre, |’Histoire disparait.
« Comment? répondrai-je avec le P. Lacordaire. Nous, chrétiens,
apparemment nous sommes des hommes comme vous, des intelligences
comme vous. Eh bien, nous ne concevons pas l’idée de Dieu sans V’idée
(d'une souveraineté infiniment libre, qui puisse incessamment se ma-
nifester par Ja toute-puissance de son intervention, en sorte que, pour
nous, la négation de la possibilité du miracle est la négation méme de
Vidée de Dieu. Dieu, selon nous, est miraculeux dé sa nature. Que
sensuil-il? Il s’ensuit (jusqu’a démonstration contraire, et M. Renan
convient que cette démonstration ne peut étre faite) que la possibilité
du miracle est tout au moins une question. Par conséquent, décider de
la réalité de 'Histoire par la présence ou l’absence du miracle, c’est
‘ Etudes, p. 138.
* Etudes, p. 206.
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 215
décider une question par une autre question, procédé contraire aux
régies de la logique et du bon sens‘. » |
Certes, il est hardi, encore une fois, de trancher la question sans
raisonnement, comme le fait M. Renan, avec une entiere certitude (ce
sont ses termes), quand on a contre soi soixante siécles, et des hommes
comme saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, Bossuet, ou comme
Descartes, Newton, Leibniz.
Or il ne faut pas moins 4 M. Renan que cette entire cERTITUDE,
puisque la négation @ priori du miracle est le point de départ et la
pierre angulaire de toute sa Critique. Que sila certrrupe eNmire de |’im-
possibilité du miracle lui manque, — cela été, que lui reste-t-il? Rien.
Toute sa Critique reste en l’air et sans base aucune. Avais-je tort de
dire que, dans les Etudes d'histoire religieuse, ‘affirmation dispense
de preuves ? Aurions-nods tort aussi de croire que cette facon de pro-
céder est peu concluante?® ?
Le second aphorisme des Etudes est celui-ci :
« Les Religions ne sont que le produit de la spontanéité humaine.
Les Religions sont crétes par |'effort simultané de toutes les facultés
agissant ‘dans la plus parfaite harmonie?®. »
Voila l’affirmation. Od est la preuve? C’est donc une hypothése en-
core, et rien de plus. Lucréce écrivait :
Primus in orbe deos fecit timor.
Cette autre hypothése valait la vétre. Qu’est-ce que cet effort simul-
tané de toutes les facultés agissant dans la plus parfaite harmonie pour
créer une religion? Cela n’arrive pas & mon esprit comme une idée
nette. J’ai beau faire, je ne parviens pas & me représenter cette créa-
tion. Nous, qui croyons & un Dieu personnel, nous croyons qu’il a
créé I’-homme ; nous croyons 4 son amour pour l'homme; nous
‘ Confér., t. If, p. 622-623. On comprend que je n’entends pas épuiser ici la
thése des Miracles. Voir le P. Perrone, t. I, p. 47, sq, édit. Migne. a
* t Sinsiste sur l’autorité de Leibniz (j’en citerais un autre si je connaissais un
nom moins suspect d’idées précongues et de parti pris). Leibniz est mort en 1716,
dix ans apres Bayle, trente-neuf ans aprés Spinosa, avec qui il avait eu plusieurs
entretiens. Or la thése de l’absurdité métaphysique du miracle avait été pleinement
développée par le patriarche du panthéisme moderne. Cette these n'avait point
passé inapercque. Les organes du scepticisme en Hollande en étaient saisis. Leibniz
a pu, addenvisager la question sous toutes ses faces, comme il convenait a un
esprit aussi curieux, aussi aux aguets de toute idée nouvelle qu'il |'était, a un
esprit du reste aussi étendu, aussi impartial que le sien. Leibniz n’était point
pieux; il n’était dominé par aucune des habitudes du christianisme pratique. Son
> Eludes, p. 6. |
216 ETUDES D'HISTOINE RELIGIEUSE.
croyons qu'il s'est révélé & I’bomme; nous croyons que les religions
polythéistes ne sont que des altérations successives de cette révélation
primordiale, et nous en rapportons, & beaucoup d’égards, la preuve
irrécusable. En quoi votre thése est-elle aussi vraisemblable, aussi
logique ou méme aussi scientilique que la nétre?
Trotsi=ME APHORISME : « Il y a des races polythéistes, comme il y a
des races monothéistes, ef celle diversité tient & une diversité origi-
nelle dans la maniére d' envisayer la nature. Dans la conception arabe
ou sémilique, fa nature ne vit pas. Le désert est monothéiste. Voila
pourquoi l’Arabie a toujours été le boulevard du monothéisme*. »
Toujours? Il y a beaucoup & rabattre de cette affirmation : Hérodote,
Strabon , Joséphe, Clément d’Alexandrie, nomment les dieux des
Arabes et nous apprennent qu’ils sacrifiaiertt aux idoles*. Qu‘était
devenu le monothéisme arabe & la naissance de Mahomet ?
Mais il y a contre vous une autre objection : sile désert est mono-
théiste, comment donc, dans |’Antiquité, le désert, en Afrique, est-il
idolatre? Comment, en Asie, les Scythes, comment les Huns, comment
les Mongols du grand désert de Kobi ont-ils été polythéistes? Vous
voyez bien que LES FAITS soNT CONTRE vors et que votre explication
n’explique rien. .
Il resterait d’ailleurs & nous faire comprendre comment cette diver-
sité ORIGINELLE dans la maniére d’envisager la nature a pu, chez les
peuples européens, tous de ruce polythéiste, c'est vous qui le dites,
a pu, dis-je, étre si radicalement extirpée, que « le monothéisme est
devenu un élément EssenTieEL de notre constitution intellectuelle, et
que tous nos efforts pour comprendre le polythéisme de l’Antiquité
sont 4 peu prés inutiles*. » Certes, s’il y a un miracle dans I’Histoire,
c est celui-la. Vous auriez bien da l’expliquer.
Ainsi donc les faits vous manquent, je ne dis pas assez, les fails
vous démentent de partout : que devient votre hypothése de races
originellement, falalement monothéistes ou polythéistes ?
esprit, trés-ouvert a la vérité, ne la godtait malheureusement guére que par l'en-
tendement et non par le cour. C’était une intelligence pure. Je n’entends pas du
tout lui en faire un mérite; mais je note le fait parce que c'est pour cela méme
l’homme du monde dont l’autorité logique peut étre le moins récusée par les ad-
versaires sur la question du surnaturel.
Je sais bien que l’autorité du plus grand génie du monde n'est point une
preuve, ce n'est qu'une présomption. Mais, M. Renan, malgré sa certitude entiére,
confessant avec Schleiermacher que la preuve contraire lui manque, la présomp-—
tion ae nous lui opposons a bien sa valeur et sa portée.
* Etudes, p. 66 et 67.
* Hérodot., 1. 1] et HI. — Strab., 1. XVI, p. 510. — Clem. Alex., tn Seromat.,
p. 29. — Jos., Antig., x, 17, xx, 11.
3 Etudes, p. 66.
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 217
I! y a eu, en effet, un peuple qui a été le boulevard du monothéisme;
mais ce peuple, ce n’est pas le peuple arabe, c’est le peuple hébreu.
Et ce n’est pas ici une question de race. Ce n’est point parce qu’ils
sont Sémites que Jes Hébreux sont monothéistes. Qu’est-ce que les Sé-
mites? Ouvrons la Genése. « Les fils de Sem sont Elam, Assur, Arpha-
nad, Lud et Aram‘. » Elam, c’est la Perse; Assur, c’est Ninive; Aram,
e’est la Syrie. Est-ce que la Perse, est-ce que Ninive, est-ce que la
Syrie étaient monothéistes? Et n’équivoquons point : sur Sem et sa
race, vous n’avez, comme nous, d’aulre témoignage que la Genése, et
ce témoignage, la logique vous défend de le diviser; 11 faut le nier tout
entier, ou l’accepter tout entier. Eh bien, ce témoignage est contre
vous; La PLUPART des Sémites ont été polythéistes.
Il ne vous sert & rien de dire que votre classification est fondée sur
la linguistique, et que, pour vous, les Sémites sont les peuples qui par-
lent les idiomes 4 tort ou 4 droit nommés sémitiques, en sorte qu’a vos
yeux, l’identité de race dérive de lidentité des langues. Explication
vaine! En effet, les Phéniciens, dont la langue appartient au tronc sé-
mnitique, les Syriens, dont l’idiome a une consanguinité originelle avec
'hébreu, n’étaient-ils pas des peuples polythéistes ?
Encore une fois, ce n’est donc pas ici une question de race. Une
question de climat, de désert, pas davantage. Abraham, né en Chaldée,
adorait le Dieu unique dans la luxuriante vallée du Tigre et de I’Eu-
phrate. Au Désert, au contraire, Israél sacrifie au veau d’or. Suivez-le
dans la terre de Chanaan : le livre des Juges, les livres des Rois, les
pages brilantes des Prophétes surabondent des témoignages de ses
apostasies. Transportez-le 4 Babylone, il y demeure, au contraire, pur
de toute idoldtrie. Qu’est-ce 4 dire? C’est qu’Israél était le peuple de
Dieu : a Domino factum est istud. Voila le vrai : il n’y a d’autre expli-
cation que celle-la.
Je parlais d’affirmations sans preuves : que dire du monothéisme
des Sémites affirmé par M. Renan, non-seulement sans preuves, mais
en dépit de toutes les preuves, et non-sevlement affirmé, mais pro-
clamé, CONTRE L’EVIDENCE DES Faits, ]’une des lois de la philosopbie de
l’Histoire, l'une des deux bases fondamentales des Etudes d histoire
religieuse*? =
Oh! que voila bien les illusions du parti pris! On a horreur du sur-
naturel; on ne veut & aucun prix d'une révélation divine; néanmoins on
rencontre nn grand fait, le monothéisme hébreu, 1! faut Pexpliquer.
! Gendse, x, 22.
* L’unité de Ja race indo-européenne (qui est polythéiste), en son opposition
avec la race sémitique (la race monothéiste par excellence), unité reconnue dans
ics religions comme dans les langues, servira désormais de sase a l'histoire des
religions de l’Antiquité (Etudes, p. v).
218 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.
Eh bien, on l'explique : il faut que ce soit affaire de race, aflaire de
climat. Justement on se rappelle que le Koran aussi est monothéiste .
On omet alors le nom des Hébreux; ce nom est sous-entendu, comme
s'il ne désignait qu’un rameau_du tronc arabe : ce sont les Arabes donc
qui ont été le boulevard du monothéisme. Or, il y a en Arabie des dé-
serts. Tout est expliqué : c’est le désert qui a produit le monothéisme.
Ici, le procédé de M. Renan est pris sur le fait. Vous le voyez, ce
n'est la qu'une hypothése, et, & premiére vue, une hypothése assez
gratuite; mais on la pose comme un fait, et, avec ce don de préoc-
cupation qui caractérise l’esprit de systéme, on ferme les yeux sur des
myriades de faits qui rendent l’hypothése inadmissible.
A quoi sert donc I'érudition, si elle ne préserve pas d’illusions pa-
reilles ?
QuaTnitue apHonisMe. Aucune religion ne posséde la vérité absolue.
Toutes sont imparfaites et par conséquent trés-critiquables. En effet, ala
forme obiigée de route religion est le symbolisme. Que le symbole soit,
par sa nature, insuffisant et condamné & rester au-dessous de l’idée
qu'il représente, cela est trop clair pour qu’il y ait quelque mérite 4 le
dire’. »
Le symbolisme ! M. Renan se complait dans ces mots élastiques et
équivoques : il les prodigue avec une promiscuité on ne saurait moins
philosophique. Au fond, c’est toujours la méme confusion de mots et
d’idées, la méme assimilation , chére 4 M. Renan, mais tout 4 fait
contre nature, du Paganisme et du Christianisme. On veut nous enve-
lopper du linceul ot sont ensevelies les momies polythéistes.
Je nie la similitude.
Je nie que la forme obligée de toute religion soit le symbolisme.
Il ne faut pas d’équivoques. Le symbolisme dont parle M. Renan
est ce qui fait le sujet du grand ouvrage de Creuzer sur les religions
polythéistes de l’antiquité; c’est un esprit cénéraL d'images, de signes
sensibles, de personnifications poétiques appliqué aux idées religieu-
ses, appliqué avant tout a la pivmuiré. Le symbole, dans le sens paien,
c'est un voile. Rien n’est moins cbrétien assurément. Dans le Chris-
tianisme, en effet, le dogme n'est pas voilé, il est 4 nu. Il est plus
ou moins accessible & l’intelligence, mais il est le méme pour tous ;
PEglise n’a pas deux enseignements, l'un pour les initiés, l'autre
pour les profanes. Cela seul met un abime entre le sacerdoce paien et
le sacerdoce chrétien.
Mais, en méme temps, cela ruine l’argumentation de M. Renan sur
ce point. De tout ce qu’il y avait d’imparfait, de défectueux ou de pire
‘ Etudes, p. 70.
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 219
encore dans le symbolisme paien, il n’a rien absolument 4 conclure
contre nos dogmes. Est-ce que le Dieu des chrétiens est une divinité
. symbolique?
Encore une fois, n’équivoquons point : la question est la, et non ail-
leurs. Dans l’antiquité paienne, ce sont les divinités qui sont symboli-
ques. Mais, quand bien méme il en serait ainsi dans toutes les religions
paiennes, vraiment 11 ne sensuivrail pas du tout que le symholisme,
pris en ce sens, fit la forme opiicée de tovie religion; car, évidem-
ment, il faudrait toujours excepter les religions monothéistes. Celles-ci
peuvent bien avoir des rites symboliques, comme le baptéme chrétien;
mais ce n’est pas de rites, c'est de dogmes qu'il s’agit ici. Or, dans le
polythéisme, ce sont précisément les dogmes qui sont emmaillottés de
symboles. Vous voyez bien que votre assimilation ne porte pas. Les
imperfections et l’insuffisance du symbolisme paien ne seront jamais
opposables qu’au paganisme *.
Sans doute, l'infini est plein de mystéres; mais le symbolisme my-
thologique n’en est pas du tout la forme obligée. Nous avons, nous
autres chrétiens, les confessions de foi les plus nettes, les plus pré-
cises : qu’ont-elles de commun avec le symbolisme ténébreux de I'Inde
ou de \’Egypte? |
« Mais, objectez-vous, c'est la précision méme de vos confessions de
foi qui préte le flanc 4 la Critique. Cette précision implique une limite,
une exclusion, un défaut. Elle n’existe qua la condition d’étre trés-
arrétée, trés-claire, trés-finie, &t par conséquent trés-critiquable’*. La
tentative de définir l’infini et de le montrer aux yeux implique une
impossibilité *. »
Permettez, ne confondons pas; définir l’infini et prétendre le mon-
trer aux yeux sont deux choses tout 4 fait différentes. Jamais le Chris-
tianisme n’a songé & montrer aux yeux l'infini.
Ici, d’ailleurs, vous changez de terrain; vous laissez-la cette in-
firmité du symbolisme mythologique dont vous faisiez tout 4 I"heure
la forme obligée de toute religion, et maintenant vous récusez, 4
leur tour, les confessions de foi (qui sont tout le contraire du symbo-
lisme); vous les récusez comme étroites, insuffisantes, hors de propor-
tion avec leur objet. C’est un tout autre ordre d'idées; mais, la encore,
vous auriez pu étre mieux inspiré.
‘sLe pain eucharistique est un signe sensible, et il est en méme temps l’irré-
prochable embléeme de |’aliment divin qui est offert a l'dme dans l’eucharistie.
Mais est-ce que c'est un symbole dans le méme sens que Glaucus (Etudes, p. 21)
est la personnification des impressions des gens de mer en présence du spectacle
animé gu‘offre le rivage? Serait-il philosophique d'appliquer le méme mot a
deux ordres d’idées aussi dissemblables?
* Etudes, p, 1x.
* Eludes, p. 70.
220 . ETUDES D’HISTUIRE RELIGIEUSE.
Vous dites, en effet, qu’il faut renoncer & exprimer l’ineffable, que
« toute expression est une limite, et que le seul langage qui ne soit
pas indigne des choses divines, c’est le silence‘. »
Contre la philosophie séparée, qui prétend créer Dieu, suivant le mot
de Fichte, ou du moins qui prétend de son chef, ipsa per se, devimer
tor ce qu'il est, lV objection peut avoir de la force. Elle est nulle évi-
demment contre une religion révélée de Dieu, nulle contre nous qui
nous glorifions de n’aflirmer & J’endroit de Dieu que ce que Dieu nous
a dil lui-méme. Toute la question donc est de savoir si une révélation de
Dieu a l’homme est possible, si elle est probable, si elle est prouvée .
toutes choses dont l’aftirmative est démontrée en téte de toutes les théo-
logies chréliennes, et qui ont été crues par des hommes dont I’intelli-
gence n’était pas inférieure & celle de M. Renan, j’ai nommé tout i
l'heure Leibniz.
Ces hommes n’ont point pensé que toute formule religieuse dat étre
fausse par cela seul qu’elle ne pouvait étre adéquate & I’Etre infint.
Dieu est.
Dieu est un étre personnel.
Dieu est immatériel.
Dieu est infini.
Voila quatre propositions trés-précises, trés-arrétées, trés-claires.
Qu’y a-t-il dans ces quatre propositions qui préte le flane 4 la Cri-
tique?
- On le voit, le dernier aphorisme de M. Renan n’est pas plus sérieux
que les autres.
Assez sur ces prolégoménes. Nous croyons avoir passé loyalement
en revue, sans les dénaturer jamais, toutes les idées fondamentales
du livre de M. Renan, et pas une seule n’a pu se tepir debout devant
la logique ni devant les faits. Voyons maintenant le plan de ce livre ;
la est le plan de campagne de Ia nouvelle Critique.
Dans ses Etudes d’histoire religieuse, M. Renan n’a compris que
des travaux analogues par le but comme par le sujet, et pour leur
donner plus d’ensemble, il les a classés dans un ordre qui, 4 son
point de vue ‘du moins, embrasse les principales manifestations du
sentiment religieux sur la terre depuis l'antiquité jusqu’a nous.
Le Polythéisme, l’Ancien comme le Nouveau Testament, Mahomet,
Catholicisme du moyen Age étudié dans la Légende dorée et dans
Imitation de Jésus-Christ, le Protestantisme primordial représente
* Etudes, p. 70.
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 228
par Calvin, le Protestantisme unitaire de nos jours personnifié dans
Channing : tels sont les themes tour 4 tour abordés par l'auteur.
Le dessein qui a présidé a cet arrangement est manifeste. M. Renan
ne croit point, comme nous, a une révélation primitive. Suivant lui,
la Religion n’est qu’une aspiration purement naturelle vers l'idéal, un
fruit spontané de Ja pensée humaine, tranchons le mot, une poésie
d'on ordre supérieur, et rien de plus. Le genre humain, jusqu’ici, avait
pris au mot les formules religieuses. Oui, le genre humain tout entier
avait cru a des dogmes, il avait cru a la réalité du surnaturel; il ne
s‘élait pas douté que les traditions religieuses ne fussent que des créa-
tions plus ou moins heureuses de sa propre intelligence. Eh bien,
le genre humain tout entier s était trompé. Voyez plutét les religions
de V'antiquité paienne : peul-on mer qu’elles ne soient écloses, comme
le mythe de Glaucus, au souffle de l’ imagination des peuples? Et cela
posé, pourquoi deux poids et deux mesures? pourquoi altribuer 3
Ancien Testament une autre valeur qu’aux Védas, ou méme aux
poémes d’Hésiode et d’'Homére? pourquoi ne pas mettre dans la méme
balance le Koran et |’Evangile? |
On le voit, l'habileté ne manque point a cette transition. Certes, le
lecteur, quel qu’il soit, admet sans peine I’intervention de l'imagina-
tion populaire dans la lente construction de cette Babel du Polythéisme
a laquelle M. Renan n’a pas manqué de consacrer sa premiére
étude’.
Ainsi préparé par le spectacle des innombrables évolutions et cir-
convolutions du Polythéisme, enchanté de comprendre si bien le
développement du mythe de Glaucus, « ce petit chef-d'ceuvre » de
‘ Nous aurions bien ici pourtant quelques réserves 4 faire. Nous n‘admettons
point que les religions, pas méme le polythéisme, soient sorties de imagination
des peuples comme la Minerve de la Fable serSit sortie du cerveau de Jupiter. Les
mythologies ne sont pas seulement des impressions physiques traduites en méta-
phores populaires et prises plus (ard au sérieux par 'humanité décue. Elles ont
un fonds commun reconnaissable, qui témoigne d'une tradition commune anté-
rieurea elles toutes, car ce fonds commun ne peut s'expliquer par la psychologie
tunte seule, par les seuls procédés de l'esprit humain. M. Renan dit le contraire;
mais, selon son habitude constante, i) tranche la question par la question.
Une autre remarque de M. de Pressensé, cest qu'il y a dans les mythologies
autre chose encore qu'un jeu de |’imagination : il y a un instinct profond que la
forme supréme de la vie est la personnalilé, et que le monde divin doit étre le
monde de la vie personnelle, de la vie qui a conscience d'elle-méme et qui n'est
plas éparse, comme un fluide, dans l'univers. Le Polythéisme rend ainsi témoi-
gnage 4 la personnalité de Dieu contre le Panthéisme.
« M. Renan s’est fermé la voie de toute explication plausible de histoire des
mythologies, en faisant de celles-ci l'écho de la nature dans la conscience, au lieu
d'y voir l'Ecno pk LA CONSCIENCE DANS LA NaTURE, et d'y chercher le triomphe pro-
gressif de }a premiére sur la seconde. »
Févaren 1858. 14
222 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.
M. Renan, et par la méme tout disposé & ne voir désormais partout
que des croyances plus ou moins analogues & celle-la, que des
croyances plus ou moins suspectes de mythologie, —l’esprit parcourt
le cycle entier des Etudes d'histoire religieuse avec d’autant moins de
répulsion que |’auteur affecte plus de sympathie, sinon pour les reli-
gions, du moins pour le sentiment religieux (c’est, comme on I’a dit,
le miel mis aux bords du vase). Et voila comment le lecteur arrive,
sans qu'il en ait conscience, au nihilisme de la philosophie indienne.
C’est la, en effet, qu'aboutissent en détinilive les plus poétiques
paroles de M. Renan. Telle est, on |’a vu, la conclusion logique, et par
conséquent fatale, inévitable, de ses travaux.
J’avoue que cetle conclusion me sourit peu et que l’analogie invo-
quée par l’auteur des Etudes ne me persuade point.
Il n'est pas question de supprimer la Critique, ainsi que le donne
a entendre M. Renan‘. (Qui parle de supprimer la Critique?) mais il
s’agit de la remettre & sa place. La Critique est dans son droit quand
elle s’attaque & ce qui est faux ; elle n’y est plus quand elle ne s‘atta-
che qu’a obscurcir le vrai. Quel est le caractére de la Critique de
M. Renan? N’est-il qu’un assembleur de nuages? Voila le débat entre
lui et nous.
Or je maintiens qu’il n’est qu'un assembleur de nuages et que sa Cri-
tique du Judaisme et du Christianisme n'est pas du tout péremptoire
En effet, la comme toujours, M. Renan débute par une pétition de
principe ; la comme toujours, il commence par supposer résolue con-
tre nous la question qui nous divise. Son point de départ, c’est la
conviction préconcue, mais on ne saurait moins démontrée, qu’il n’y a
pas eu de révélation primordiale. Quelge pitié ne font pas a M. Renan
« ceux qui ne concoivent pas la fidre originalité des eréations sponta-
nées de la conscience! ». A ses yeux, il n’y a nul abime entre le fini et
l’infini. L’infini est une pure conception de l’esprit de l’homme et une
conception toute spontanée. La foi a la création, de méme. C’est affaire
d’intuition; rien n’est plus simple. M. Renan (cette observation n’est pas
de moi) ne nous dit point quelles lois psychologiques président & tous
ces miracles ; il nous les donne comme des mystéres 4 accepter.
Cela posé, puisqu’on trouve la mythologie en téte des traditions de
tous les peuples, pourquoi les Hébreux feraient-ils exception? Voila
sa thése.
— Pourquoi? Parce qu’il y aeu une révélation primordiale de Dieu &
l'homme et que les Hébreux seuls l’ont conservée. Telle est leur tradi-
lion, qui, en ce point, ne ressemble a aucune autre. Telle est, dis-je,
leur tradition, qui, d’ailleurs, seule entre toutes Jes traditions antiques,
1 Etudes, p. vin.
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 293
se recommande par des caractéres de vérité intrinseques, et avant
tout par une chronologie sérieuse remontant aux premiers jours du
monde. N’y eit-il la que le récit de l’ceuvre des six jours, si étonnam-
ment confirmé dans ses traits principaux par la science au XIX° siécle,
il faudrait bien reconnaitre que cette tradition a des caractéres 4 part,
des caraetéres tels que nulle autre tradition ne peut étre mise sur la
méme ligne. Ne convenez-vous pas vous-méme que l’expression de
mythes, qui, appliquée & I’Inde et & la Gréce primitive, a sa parfaite
exactitude, est incorrecte, si on l’applique aux anciennes traditions
des Hébreux'?
Avant lout, il vous faudrait done prouver que la Genése n’a sur les.
Védas aucune supériorilé intrinséque : car enfin si, en soi, abstraction
faite de toute croyance religieuse, la Genése est un livre exception-
nel, ne sera-t-il point permis de regarder et de traiter comme un
peuple exceptionnel le peuple auquel appartient ce livre?
Hi vous faudrait prouver aussi qu’une révélation primordiale, 4 ne la
considérer qu’a I'état de simple hypothése, n’est point psychologique-
ment plus vraisemblable que l’hypothése du monothéisme spontané.
Tant que vous n’aurez pas fait cette double preuve, nous aurons
d’assez bonnes raisons, ce semble, bien que le merveilleux ne soit pas
absent de la Genése, de ne point regarder ce livre si graye comme une
ceuvre d’imaginalion poétique ou comme une mythologie.
La Critique, dites-vous, a le droit de traiter Moise comme elle traite
Homére.
Entendons-nous.
Assurément il n’y a pas deu@logiques, et les critéres d’authenticité
sont les mémes pour Moise que pour Homére, Mais, si la balance de
la Critique est la méme pour tous les livres, tous les livres ne pésent
point d’un poids égal dans cette balance. Par exemple, au tribunal de
la raison, de la froide raison, il ya bien quelques différences entre la
condition extérieure de llliade et la condition extérieure du Penta-
teuque.
Quelle que fat Vauréole de I’Iliade aux yeux des Grecs, est-ce qu’elle
a jamais élé pour eux un livre sacré au méme titre et dans le méme
sens que le Pentateuque pour les Hébreux ? Est-ce que I’lliade faisait
le fond de la vie publique et de la vie privée des Hellénes, comme la
Thorah (la Loi) faisaitle fond de la vie publique et de la vie privée
d’israél?
Est-ce qu’il était aussi difficile d’interpoler, d'allérer le texte de
I'Hiade que celui de la Thorah? Est-ce que, par exemple, il y avait en
' Etudes, p. 164.
224 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.
Gréce une loi pour que le poéme d’Homére fat lu tout entier, tous les
sept ans, 2 la nation assemblée, comme le Deutéronome |’avait prescrit
aux Hébreux pour le livre de Moise‘ ?
Et, quand il s’agit d’authenticité, il y a bien quelques conséquences &
tirer, ce semble, de ces différences de conditions extérieures entre le
livre de Moise’ et celui d’Homére. A ce premier point de vue, ce n'est
donc pas la tradition seulement, c’est aussi la raison qui refuse de les
mettre sur la méme ligne.
Quoi done, en effet! Voila un livre réputé sacré, confié & toute
une tribu de prétres, commenté chaque semaine dans toutes les syna-
sogues ; un livre formant au sein de toutes les familles la base de I'tn-
struction de la jeunesse; un livre en quelque sorte idenlifié avec la
nation juive, tant il est profondément buriné dans toutes Jes institu-
tions, dans toutes les habitudes du peuple le plus tenace dans ses
moeurs qui fat jamais; et vous voulez quefce livre ait pa étre aussi aisé-
ment alléré qu'un poéme, une ceuvre toute littéraire, un produit de la
fantaisie ; aussi aisément altéré que des feuilles abandonnées aux vents
(ludibria ventis) , confiées qu’elles étaient a la mémoire de la nation la
plus mobile dont |’Histoire ait gardé le souvenir ! Oi est la similitude?
Croyez-moi, monsieur, Homére est un analogue mal choisi. Il est
vrai que les livres sacrés de la Perse et de I’Inde ne soutiendraient pas
mieux le paralilele.
Quel autre peuple, en effet, a pris pour assurer l'intégrité de ses livres
des précautions comparables a celles que nous rencontrons chez les
Hébreux ? Est-ce que le livre de Moise était exclusivement aux mains
des prétres ou des letirés? Bien loin qu’1l fat soustrait aux regards du
vulgaire comme les Védas, il était tellement public, et public de toute
antiquilé, que la découverte de l’imprimerie n’a pas rendu la Bible
plus populaire chez les protestants eux-mémes que ne |'était le Pen-
tateuque dans tout Israél.
Est-ce tout? Non, en vérilé. Il se trouve en outre que ce livre si public
a subi de bonne heure le contrdéle permanent d’une secte dissidente ,
t « Motse donc a écrit cette Loi (Thorah), et il l'a confiée aux prétres fils de
Lévi et a tous les anciens d'Israél, et il leur a fait un ordre, disant : « Apres
sept ans, — l'année de la rémission, — dans la solennité de la féte des Taber-
nacles, tout Israé] étant assemblé pour paraftre en la présence de Jéhovah votre
Dieu, vous lirez les paroles de cette Loi devant tout Israél..... afin que, I"écou-
tant, ils l'apprennent, et qu’ils gardent et accomplissent toutes les paroles de
cette Loi. » (Daurén., xxx1, 9-12.) — Voir aussi tout spécialement le Deutéro-
nome, vi, 6-9.
* Tout le monde est d’accord que la Thorah ne formait originairement qu'un
seul et méme livre, et que la division en cing livres est comparativement récente.
Jésus-Christ et les Apdtres ne citent cet ouvrage qu‘en disant Moise ou la Loi de
Motse.
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 225
‘d'une secte profondément ennemie, les Samaritains, gardiens obstinés
de l’ancien caractére hébraique et de l’ancien texte, .les Samaritains
auxquels nous devons de posséder le Pentateuque écrit de la méme
maniére qu'il |’était dés avant Homére, au temps de Salomon et de son
fils, mille ans avant Jésus-Christ. Joignez 4 cela une traduction offi-
cielle en grec, celle des Septante, tixant le sens dans lequel ce texte
était entendu par les Juifs sous les premiers successeurs d’ Alexandre,
et vous avez un livre tel que l'Antiquité certes n’en a pas connu un seul
qui fit dans des conditions égales d’authenticité.
Pourquoi la Critique impartiale ne tiendrait-elle aucun compte de
cette condition d’authenticité unique entre toutes ?
Cette considération toutefois a peu touché M. Renan. Sous prétexte
‘envisager le passé en dehors des conventions et des idées préconcues,
il prend hardiment le contre-pied de la tradition hébraique, et il écrit
carrément ceci.
« Une question prélimimaire domine tous les problémes relatifs au
peuple d’Israél : — comment furent rédigés les documents qui servent
de base 4 I’histoire des Hébreux, et surtout les cing parties les plus
anciennes de leurs annales, qu'on s’est habitué a réunir sous le nom
de Pentateuque ? Une hypothése présentée au siécle dernier comme un
paradoxe hardi, et d’aprés laquelle le Pentateuque se serait formé par
‘la réunion de fragments historiques de provenance diverse, est main-
tenant adoptée de tous les critiques éclairés en Allemagne. »
Voila bien toujours le procédé que nous ne cesserons de reprocher a
M. Renan : laffirmation sans preuve et l’hypothése posée comme un
fait. 7
Comment ? Tots les critiques éclairés de \’ Allemagne adhérent & votre
hypothése sur le Pentateuque! Ainsi Hengstenberg, Tholuck, Haver-
nick, Hoffmann, Ziegler, Kurtz, Déllinger, Reinke, Welter, Herd,
Hanneberg, qui n’ont point admis ce paradoze hardi, sont des hommes
qui ne comptent pas! Certes |’Allemagne savante, on I’a dit avant moi,
ne ralifiera pas la sentence du jeune Aristarque, et plusieurs de ces
noms, celui de Dollinger surtout, sont assez connus de ce cété-ci du
Rhin pour que la France elle-méme s’étonne de la légéreté de cette
assertion tranchante '.
! Nous saisissons cette occasion d’annoncer a nos lecteurs la traduction pro-
chaine de Heidenthum und Judenthum (Paganisme et Judaisme), par fe docteur
Dellinger (voir le Correspondant du 25 aoit 1857). D'autres ouvrages du méme
auteur et de Rittmeyer vont étre également trad uits. On ne saurait trop encou-
rager cette sorte de travaux. Les incroyants ne les liront pas; mais d'autres les
liront et il faudra bien que les incroyants finissent par en tenir compte.
226 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.
N'importe. « L’opinion qui attribue la rédaction du Pentateuque 4
Moise est en dehors de la Critique.»
En vérité? Osons faire observer pourtant que celte opinion date
d’assez loin; elle estinscrite en toute lettres dans le Pentateuque méme.
— Lisez plutét, « Jéhovah dit & Moise : Ecrivez ceci dans le Livre
afin que ce soit un monument ’..... Moise écrivit toutes les paroles de
Jéhovah?... Voici les demeures des enfants d'Israél, aprés qu’ils furent
sortis d’Egypte, lesquelles furent décrites par Moise selon les lieux de
leurs campements ’..... Moise a écrit cette Thorah; il la confia aux fils
de Lévj*, etc...... Aprés que Moise eut achevé d’écrire les paroles de
cette Thorah, il dit aux Lévites : Prenez ce livre et déposez-le dans
l'arche d’alliance de Jéhovah votre Dieu, afin qu’il y serve de témoi-
gnage contre toi, Israél*. »
Voila ce qu’on lit DANS LE TEXTE SAMARITAIN Comme dans le texte
hébreu. Et voici que Josué écrit & son tour: « Josué éleva un autel a
Jéhovah, au Dieu d'Israél, sur le mont Hébal, comme |’avait prescrit
Moise aux enfants d’Israél, ainsi qu’il est dit au Livre de la lot de
Moise®. » Et en effet nous trouvons au Deutéronome cette ordre donné
par Moise d’élever un autel sur le mont Hébal”. Et Josué poursuit :
« Josué grava sur la pierre le Deutéronome de la loi de Moise, que
celui-ci avait exposé devant les fils d’Israé]. Tout le peuple et les anciens
et les chefs et les juges étaient debout des deux edtés de l’arche d’al-
liance portée par les prétres... Puis Josué lut toutes les paroles de
bénédictions et de malédictions® et tout ce qui était écrit dans le livre
de la Thorah *. »
D’ailleurs les textes qu’on vient de voir sont-ils des textes isolés?
Est-ce que le livre des Juges, est-ce que David, est-ce que les Pro-
phétes ne surabondent par d’allusions au Pentateuque ? Et comment
établit-on l’authenticité d’un livre, sinon par de semblables témoi-
gnages des livres postérieurs ?
Les critiques |’ont senti, et ils ont nié l’authenticité des livres posté-
rieurs comme celle de Moise. Suivant eux, c’est au septiéme et
au huitiéme siécle avant Jésus-Christ qu’appartient la rédaction défi-
nitive du Pentateuque, de la plupart des livres historiques, d'un grand
nombre de Psaumes et de Ja plupart des Prophétes.
4 Exopne, xv, 14.
® Exopg, xxtv, 4.
3 Nomsrgs, xxi, 4, 2.
4 Dgorén., xxx1, 9 et suiv.
5 Dgvurer., xxx1, 24-26.
® Josué, vir, 50, 34.
7 Deurée., xxvii, 4 et suiv.
3 Devrer., xxvi1 et XXVIII,
9 Josut, vit, 52-35.
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 227
Admirez l'habileté de ce mot définitive, qui permet & la Critique de
récuser l'authenticité de tout verset qui la géne dans le Pentateuque.
Tout en s inclinant devant l’évidente antiquité des documents contenus
dans ce livre, tout en reconnaissant méme que nous possédons dans
l'Exode et dans les Nombres des renseignements tout & fait authen-
tiques et contemporains, la Critique n’en reste pas moins de la sorte la
maitresse absolue du crier 4 l’interpolation, dés qu’il lui plait.
Ainsi, par exemple, le nom de Moise en tant qu'auteur du Penta-
teuque, serait une interpolation.
Interpolation, c’est bientét dit. Ot sont vos preuves ? Car entin, en
bonne logique, celui qui ne croit pas 4 |’interpolation n’a rien a prou-
ver : comment prouver qu’un texte n’a pas été interpolé? C’est a celui
qui allégue de démontrer la vérité de son allégation. Et c’est ici que
surabondamment se dressent contre la vraisemblance des interpola-
tions alléguées par M. Renun, la conformité du texte samaritain et du
texte hébreuy la lecture solennelle du Pentateuque faite tous les sept
ans 2 la nation assembiée, et surtout l’extréme publicité, l’extréme
popularité de ce livre, tout 4 la fois national et sacré.
L’usage de deux mots pour désigner Dieu (Elohim et Jéhovah) suffit-
il pour démontrer le manque d’unité originel d’éléments qui se seraient
mélés et confondus plus tard dans le Pentateuque? Rien de moins
concluant, 4 mon sens; aulant vaudrait dire que ces deux noms l'Eter-
nel et le Trés-Haut impliquent des éléments de provenance diverse.
Examinons. J’ouvre la Genése et je lis : « Au commencement, Elohim
créa le ciel et la terre. » Vous triomphez: c’est, dites-vous, un rédac-
leur élohiste qui a la parole. Je poursuis ma lecture et je trouve ceci :
« Telle fut Vorigine du ciel et de la terre, lorsqu’ils furent eréés, au
temps ot Jéhovah-Elohim créa le ciel et la terre‘. » Je triomphe a
mon tour, car évidemment le rédacteur définitif, quel qu’il soit, ne
soupconnait pas la moindre opposition entre ces deux noms, puisqu’il
les applique simultanément 4 un seul étre et & un méme acte, 2 l’acte
de la création : autrement, il aurait toujours séparé les deux noms, il
ne les aurait employés qu’allernativement, ou bien, dans une vue de
syncrétisme , il les eit constamment réunis. Aimerez-vous mieux dire
que ce rédacteur n’a pas su ce qu'il faisait? Cette dualité d'appellation
autorisait-elle donc tout Je bruit qu’on en a fait?
Ici, que M. Renan me comprenne bien : je n’entends pas nier que
Moise eit sous les yeux des écrits plus anciens, comme le livre
des guerres de Jéhovah, cité dans les Nombres’; ce que je nie, c’est
* Gexise, u, 4. — Il ya cent autres exemples, entre autres, celui-ci: ¢ Il entra
dans l’arche un couple d’animaux de chaque espéce, selon qu'Elohim I’avait com-
mandé a Noé, et Jéhovah I’'y enferma par dehors. » (Genész, vit, 16.)
? Nommags, xxt, 44.
298 = ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.
I’hypothése de fragments élohistes et de fragments jéhovistes, ima-
ginée pour réduire le Pentateuque a je ne sais qu'elle juxtaposition:
impersonnelle, successive, fortuite, inintelligente, d’éléments contra-
dictoires, en sorte qu’il ne puisse étre |’ceuvre de Moise.
Et il ne serta rien d‘alléguer l’exemple des chroniqueurs musul-
mans, l’exemple de la chronique de Tabari, écrite au neuviéme siécle
de l’ére chrétienne, remaniée par Ibn-al-Athir, complétée et ar-
rangée par Ibn-Khaldoun. Comment comparer un livre de cet
ordre, un livre ordinaire, une ceuvre purement privée et dés-la su-
jetle & toutes les vicissitudes littéraires, & tous les remaniements,
4 toules les refontes, avec un livre sacré entre tous, saint entre
tous, avec un livre qui a constitué une nation, qui assigne les lifnites
de chaque tribu, qui est le titre de propriété de toutes, qui est & la
fois le catéchisme, le rituel et le code civil et criminel de tout un
peuple? Quoi! vous voulez qu’on ait pris envers ce livre fondamental,
envers ce livre incessamment présent a tous les esprits dans tout
Israél, envers ce livre préexistant a la nation hébraique et sans lequel
elle ne peut étre congue, les licences qu’Ibn-al-Athir a pu se permettre
envers Tabari! On ne vous croira pas.
Notez que, pour s’aviser de ce paradoze hardi, \’esprit humain a dé
attendre le dix-huitiéme siécle :
Dans ma téte, un beau jour, ce talent se trouva.
Et j’'avais six mille ans quand cela m/arriva.
M. Renan a raison de dire, & son point de vue, que nulle histoire n’z
tardé plus longtemps & étre comprise.
Et pourtant il l’avance, la Genése contient les archives du genre-
humain. « Aucun peuple ne peut se vanter de posséder des archives
aussi réguli¢rement tenues. Les premiéres pages mémes, consacrées
aux origines antédiluviennes, toutes mythologiques qu’elles paraissent,
sont certainement les documents qui nous font approcher le plus de
Vorigine du genre humain‘.» N’est-il pas étrange qu’il ait fallu at-
tendre M. Ewald pour avoir la clef d'un tel livre, depuis si longtemps
Vobjet d'une méditation assidue de la part des hommes qui ont fait le
plus d’honneur & I’humanité?
Mais qu’a-t-il vu, ce rare esprit, comme disait Bossuet, qu'a-t-1l vu
de plus que les autres? Hypothéses sur hypothéses, chiméres sur chi-
méres.
I] n’y a paseu de révélation de Dieu & l'homme. La race sémitique,
dont Israél est le rameau le plus élevé et le plus pur, concgoit sponta-
* Etudes, p. 84.
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 229
nément la notion de l’unité divine : premine ayeotnése. « Quand et
comment? Par une intuition primitive et dés ses premiers jours,
ayant détaché sa personnalité de l’univers, elle en conclut presque
4mmédiatement Dieu, créateur de ‘univers ‘. » Il est des choses plus
€videntes que celle-la ; mais passons.
Deux mille ans avant notre ére, une émigration de Sémites nomades
quitta les monts d'Arménie, foyer d'une aristocratie monothéiste :
seconde HYPotH#SE. Abraham conduit \’émigration en Palestine.
Sous I’impression d’une vive antipathie contre lidolatrie égyptienne,
une réaction monothéiste, qui parait avoir eu son foyer principal dans
da iribu de -Lévi, fut suivie d’une sorte d’hégire, ot Israel subit |’ac-
lion d’un organisateur religieux. Le nom de Jéhovah, le décalogue,
quelques aphorismes complémentaires, des rites simples, tels que
J'arche, le tabernacle, la p&que, telle fut la forme premiére du Ju-
Jaisme, qui depuis se compliqaa, en méme temps que le réle de son
fondateur alla grandissant : TROIsitME RYPOTHESE.
Lenom de Moise fut presque inconnu sous les Juges et durant les pre-
miers siécles des Rois*. L’opinion qui le fait auteur du Pentateuque
ne parait guére s’étre établie avant l’ére chrétienne : quataitME Hyro-
THESE.
La politique générale des Prophétes se présente a nous comme étroite
et opposée au progrés; les Rois représentent une pensée plus large, et
plusieurs de ceux qui nous sont peints comme des scélérats étaient
peut-étre des princes raisonnables, toldrants, partisans d’alliances né-
cessaires avec |’étranger, obéissants aux besoins de leur temps et & un
certain penchant pour le luxe et l'industrie : crnquitMe HYPOTHESE.
C’est a partir d’Ezéchias et de Josias, deux piétistes (sic), que le
culte se centralise-de plus en plus & Jérusalem, et que la priére com-
mence : SIXIEME HYPOTHESE. |
La foi au Messie, — vague, obscure, entremélée d’éclipses et d’ou-
blis, — repose dans les plus antiques assises d'Israél. Survient la capti-
vité de Babylone. Alors, de cet amas d'espérances trompées, de la lutte
Je la foi et de l’imagination contre la réalilé, naquit définitivement le
Messie : sepriitMe aypoTnise.
C’est & la Perse qu’il faut faire honneur de tant d’éléments nouveaux
que nous trouvons dans le Christianisme comparé au Mosaisme : une
théorie plus compliquée d’anges et de démons, un spiritualisme raf-
finé si on le compare a l'ancien réalisme hébreu, un goat pour le sym-
bole qui confine presque & la cabale et au gnosticisme, des idées sur
les manifestations terrestres de la divinilé tout & fail étrangéres aux
peuples sémitiques : HUITIEME HYPOTHESE.
' Etudes, p. 87.
> Etudes, p. 83 et 93. — Voyez, au contraire, Juces, m1, 4. — I Rots, xm, 6-8.
250 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.
Arrétons-nous. Aussi bien tout cela est de l'arbitraire pur. De toutes
ces hypothéses, M. Renan en démontre-t-il une seule? Non : il affirme
et il passe. Il est vrai que, pour la plupart, il les suppose établies par
des Allemands qu'il déclare irréfutables, ce qui rappelle un peu trop
peut-étre cet argument de gentilhomme : « Je vous donne ma parole
d’honneur que j'ai raison. »
Il y a bien 1& quelques pétitions de principe, des questions tran-
chées, comme toujours, par |’affirmation nue de ce qui est en ques-
tion: Ainsi en est-il de la conception spontanée du monothéisme par
les Sémites, du foyer d’aristocratie monothéiste dans les montagnes
d’Arménie, de l’ignorance ov l'on était presque du nom de Moise sous
les Juges et les Rois, du peu d’ancienneté de l’opinion qui le fait au-
teur du Pentateuque, de l’excessive simplicité attribuée par M. Renan
a la religion d’Israél aprés la sortie d’Egypte et jusqu’aux temps d’Ezé-
chias et de Josias, de |’élaboration définitive de la foi au Messie durant
la captivité de Babylone, et enfin de l’action des livres zends sur la
théologie des Hébreux.
Il y a contre tout cela des montagnes d’arguments’.
Il y a, de plus, des textes formels; nous en avons cité quelques-uns et
nous pourrions en indiquer d’autres; mais M. Renan ne manquerait pas
de les déclarer tous interpolés. J’'avoue pourtant que je ne vois pas du
tout ce qu’on peut opposer au témoignage des textes samaritains qu
reconnaissent dans Moise l’auteur du Pentateuque. M. Renan préten-
drait-il que ces textes ne sont pas antérieurs 4 l’ére chrétienne?
Mais qu’est-il besoin de réfuter en détail chaque supposition des
Etudes d'histoire religieuse? N'y a-t-il pas une question préjudicielle,
une question préalable, celle de savoir jusqu’a quel point il est raison-
nable de faire prévaloir la conjecture sur l'histoire ?
Le procédé de M. Renan, c’est l’hypothése. Quelle est la valeur lo-
gique de l’hypothése ?
Apparemment hypothése n’est pas synonyme de démonstration.
Cinquante hypothéses mises bout a bout n’équivalent évidemment pas
a un syllogisme catégorique. Comme disait cet Anglais & l'un des
‘ Qu’il nous soit permis de renvoyer le lecteur au livre récent de M. l'abbé
Meignan (les Prophélies messianiques), ouvrage d'un esprit distingué, et, ce qui
devient rare, d'un excellent logicien.
« tl semble, dit sur tout cela M. de Pressensé, que, les hypothéses de M. Renan
admises, — une fois le miracle et le surnaturel écartés, — nous allons nager en
pleine Jumiére et qu’aucun sacrifice ne sera demandé a notreraison. Pour justifier
la Critique, a demi du moins, il faudrait en effet qu'il en fat ainsi. Il n’en est
rien : les ombres du mystére s‘étendent aussi épaisses sur notre chemin; seule-
ment elles ne sont traversées par aucun rayon lumineux. »
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 231
juges de Lally, einquante lapins blancs ne feront jamais un lapin
noir.
C’est un axiome en logique : le jugement hypothétique n’a de va-
leur qu'autant que l’hypothése sur laquelle ils se fonde est démontrée
vraie. Jusque-la, hypothése et science sont deux termes qui s’ex-
cluent; et c’est pourquoi le prince des sciences, Newton, écrivait avec
une légitime fierté ces paroles que nous livrons 4 la méditation de
M. Renan : Hypotheses non Fico.
Je comprends toutefois l'invasion de la conjecture dans le domaine
de I’ Histoire quand les documents font défaut, quand Ja tradition est
oblitérée ou composée d' éléments contradictoires. Je comprends Creu-
zer Cherchant dans l’hypothése un fil conducteur 4 travers le labyrin-
the des mythologies de |’Antiquité. Je comprends Nieburh surexcité
par la découverte de Lydus, de Gaius et de la République de Cicéron,
s'appuyant sur ces documents nouveaux, empruntant des conjectures,
des analogies, des inductions, 4 une connaissance désormais plus exacte
dle ces lois qui occupaient une si grande place dans Ja vie du peuple
romain, et s'appliquant 4 refaire ainsi laborieusement, & force de divi-
nation, une partie de histoire romaine. Ce sont la des tentatives légi-
times, parce que, 1a, les monuments originaires et primitifs faisaient
défaut : Rome n’a pas eu d’bistoriens avant la seconde guerre punique,
et ses premiers chroniqueurs nous manquent; Tite-Live méme n’est
point parvenu tout entier jusqu’a nous. J’admire donc ces travaux, mais
certes jene leur attribue point l’autorité de Vhistoire proprement dite.
L’édifice de Creuzer a été comme ruiné par les ouvrages postérieurs de
Lobeck, d’Ottfried Muller et de quelques autres. Celui de Nieburh a
souffert également de rudes atteintes. Aussi les conceptions de ce genre,
quelque ingénieuses qu’elles puissent étre, n’ont-elles qu’une valeur
relative et insuflisante; elles ne sont pas la Science, elles ne sont pas
I'Histoire, elles sont la Conjecture, ct rien de plus.
Que sera-ce donc si l’on applique ce procédé en présence de monu-
ments d'une authenticité exceptionnelle comme le Pentateuque, au
mépris de toute la tradition d'un peuple dont les archives sont plus ré-
guliérement tenues, on l’avoue, que celles d’aucun autre? Substituer
rautorité de la conjecture individuelle, l’autorité d'une conception
toute moderne, au témoignage écrit de |’antiquité, au témoignage con-
sacré par le respect des siécles, est-ce vraiment de la Critique?
C’en est assez: dans les plus brillantes imaginations des Etudes d’ histoire
religteuse, je ne vois qu'un roman historique plus ou moins vraisem-
hlable, qui prouve beaucoup pour le talent du romancier, qui ne prouve
rien du tout pour la vérité des conclusions qu’il pense entirer. Vingt
autres romans, tout différents du sien, pourront, en effet, étre brodés
sur le méme canevas avec une vraisemblance a peu prés égale. Ainsi,
232 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.
par exemple, M. Saint-René Taillandier reprochait en dernier lieu 2
M. Renan d’avoir négligé, dans son travail sur les Historiens critiques
de Jésus, dix ou douze hypothéses plus récentes que celle de Strauss,
a savoir celles de MM. Baur, Zeller, Schwegler, Ritschl, Planck,
Schnitzer, Georgii, Koestlin, Volkmar, Heiligenfeld, Weisse, Dorner.
Dix ou douze autres hypothéses! chose toute simple d’ailleurs dans ur
pays oi le mérite des systémes n’est plus qu'une question de date,
et ot ces mots : neuere Philosophie, neueste Philosophie (Philosophie
plus nouvelle, Philosophie la plus nouvelle) sont incessamment arbo-
rés comme un drapeau de victoire‘.
En France, assurément, nous sommes un peu moins prompts a |’en-
thousiasme. Nouvelles ou non, les conceptions de M. Renan ne seront
point crues ainsi sur parole; et, pour notre part, nous n’acceptons pas.
plus ce qu'il pense de Jésus-Christ que ce qu'il pense de Moise.
Ce n’est pas qu’il ne pose assez bien la question. « L’Evangile a con-
verti le monde*. » L’Evangile a changé le monde. C’est la un fait ca-
pital; il faut absolament lexpliquer, M. Renan le voit & merveille.
C'est ce que n’a pas fait Strauss. Dans sa Vie de Jésus, le Chris-
tianisme est un effet sans cause. Comment les Apétres en sont-ils venus.
4 croire que Jésus fit le Messie? « Strauss ne l’a nullement expliqué.
Il semble, dans son livre, que la révolution qui porte le nom de Christ
se soit faite sans le Christ. Il est un fait pourtant qui n’a pu se produire:
sans l’action d'une puissante individualité : c'est apparition de la doc-
trine nouvelle, |’élan qu'elle imprima, |’esprit de sacrifice et le dévoue-
ment qu'elle sut inspirer®. »
Bien plus, M. Renan accorde, d'une part, que le mythe était impos-
sible en Judée & !’époque ot apparut Je Christianisme; de l'autre, que
te travail nécessaire a l'incubatiun et 4 la formation d’un mythe n’a pu
trouver place entre la mort de Jésus et l’époque ot fut rédigée son.
histoire‘. « Produits purs du Christianisme palestinien, exempts de
toute influence hellénique, les quatre évangiles canoniques sont, en
effet, dans l’opinion de M. Renan, un écho vraiment immédiat de la
rreminE génération chrétienne *. »_
Bien plus encore : l’auteur des Etudes convient qu'il n'est pas pos-
sible de réduire absolument les orthodoxes au silence, & |’impuissance
logique, a J’impossibilité métaphysique de résoudre les difficultés
relevées par la Critique dans les textes évangéliques °.
* Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1857.
* Etudes, p. 168, 465, 469.
3 Etudes, p. 171.
4 Kiudes, p. 172.
5 Etudes, p. 189. : .
* Etudes, p. 204 et 205.—Je dois dire a ce propos que M. Renan outre a desseit
EIUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 955
Mais les chrétiens ne doivent pas trop se réjouir de ces aveux. A
Vexpression de mythes, en ce moment quelque peu décriée, M. Renan
s'empresse de substituer celle de légendes, qui, faisant, dit-il, une
large part au travail de l’opinion, laisse subsister action et le réle
personnel de Jésus’.
« La légende, au reste, est née d'elle-méme et sans préméditation
mensongére : aussitét née, aussilét acceptée, elle est allée grossissant
comme la boule de neige; nulle critique n’était 1a pour la contrdler®. »
Il y a done (c’est du moins l’hypothése de M. Renan) un Jésus his-
torique et un Jésus légendaire. L’imagination des chrétiens n’a pas
créé le personnage du Christ, elle l'a seulement transfiguré : elle ena
fait l'idéal le plus sublime, la plus haute manrfestation dn divin dans
homme, et cet idéal mérite qu’on |’adore en tant qu’idéal, bien qu’il
he soit pas conforme a la réalité.
« Dans le Christ évangélique, s’écrie M. Renan, une partie mourra:
c'est la forme locale et nationale, c’est le Juif, c’est le Galiléen. Mais
une part restera : c'est le grand maitre de la morale, c’est le juste per-
sécuté. Le thaumaturge et le prophéte mourront; l'homme et le sage
resteront. Ou plutét I’éternelle beauté vivra 4 jamais dans ce nom su-
blime, comme dans tous ceux que I'humanité a choisis pour se rappe-
ler ce QUELLE EST ef s'enivrer de sa propre image. Voila le Dieu vivant,
voila celui qu’il faut adorer*. »
Nous connaissions ce lien commun; il ne nous impose pas. M. Re-
nap en fait l’aveu, séparer le Christ historique du Christ évangélique,
Cest chose impossible *.
Sans doute la Critique séduira toujours nombre d’intelligences en
leur disant : Vous serez comme des dieux (depuis la premiére tenta-
lion, homme, en ce point, n’a pas changé). « Dépouiller l’individa
pour enrichir l’espéce, diminuer I’homme pour accroitre I’humanité,
voila la pente. On met sur le comple de tous ce qu’on n’oserait dire
de soi. L’amour-propre est en méme temps abattu et déilié. Cette
idée a une certaine grandeur titanique qui nous enchante tous: de
notre foi a l’inspiration des livres saints. Nous ne les croyons point écrits mot
a mot sous ja dictée du Saint-Esprit; nous croyons seulement a une assistance
divine toute spéciale, qui n'a point permis aux écrivains inspirés de se tromper
sur Ja doctrine et sur les faits importants. — Voir Bergier, au mot Inspiration.
‘ Etudes, p. 164.
2 Eiudes, p. 204.
Il y a bien pourtant une petite difficulté. Si la légende, au berceau du Chris-
tianisme, était sans contrdle, comment les évangiles apocryphes (ces récits légen-
daires par excellence) ne sont-ils pas devenus canoniques? Le fait est la : M. Renan
ne devait-il pas l’expliquer?
> Etudes, p. 245.
: Etudes, p. 210.
234 ETUDES D’HISTOIRE RELIGIEUSE.
la cette apothéose du genre humain 4 laquelle nous avons tous plus
‘ Du moins concouru depuis quelques aunées. Est-elle vraie? voila la
question. » Ce n’est pas moi qui la pose, c'est M. Quinet; et il ré-
pond : Non; et il le prouve.
Evidemment, d'ailleurs, la raison se refuse au triage arbitraire que
vous révez; le thaumaturge et le juste, le prophéte et le sage, sont ic!
tout & fait indivisibles. Celui qui a fait le sermon sur la montagne est
bien le méme, en effet, que celui qui disait au démon: « Sors de
cet homme. » Celui qui a dit aux hommes : « Vous étes fils d’un
méme pére céleste, » est aussi celui qui a dit : « Mon Pére et moi ne
sommes qu’un. » Ce n’est pas dans le sens panthéiste que Jésus a en-
seigné qu’il était Dieu; et les Juifs nes’y trompaient point quand ils
lui disaient : « Nous te lapidons parce que, n’étant qu’un homme, tu
te fais Dieu‘. » Si donc Jésus n’est pas Dieu, au lieu d'un juste,
nous avons un fourbe, point de milieu.
La meilleure réfutation de tous ces sophismes sera donc toujours
la simple lecture de l’Evangile; car tout ce récit est si un, el en méme
temps si nu, si ingénu, si exempt d’enthousiasme, et pourtant le sur-
naturel, observe M. de Pressensé, y est tellement uni et tellement
identique aux faits les moins suspects de légende, qu’on ne peut l’en-
lever seul. Le miraculeux (qu’on nous pardonne cette comparaison)
tient & l'histoire évangélique plus encore que la tunique de Nessus
ne tenait aux membres d'Hercule; vous n’arracherez de |’Evangile le
miracle qu’en détruisant l'histoire elle-méme toul entiére. Ainsi donc
toute cette hypothése d’un Christ historique distinct du Christ évan-
gélique sen va en fumée. On I’a dit & bon droit, toute cette science
n’est que ruines. « Et ils s’écrient, les insensés: Le Juif, le Galiléen
mourra! Déja le Galiléen a fait leur cercueil *. »
Qui ne voit, d’ailleurs, qu’ici la légende est aussi impossible que la
mythe? Lorsque |’idéal qu'elle refléte est un (et l’on ne peut nier I'unité
de l’idéal évangélique), la légende ne peut éclore que dans un milieu
homogéne; car, si le sol ow elle prend racine était hétérogéne, il ensor-
tirait un idéal hybride et contradictoire. Accepterons-nous donc, pour
tout expliquer, la tradition populaire, c’est-a-dire ici, dit encore
M. Quinet, le mélange le plus confus que l’Histoire ait jamais laissé
paraitre, un chaos d Hébreux, de Grecs, de Syriens, d’Egyptiens, de
Romains, de grammairiens d’Alexandrie, de scribes de Jérusalem ? En
effet, dés le temps de Néron, les chrétiens étaient tout -cela: saint
Paul ne parle-t-il pas des chrétiens de la maison de César*? Dirons-
‘ Evangile de saint Jean, x, 33.
* Ami de la religion, dernier des quatre articles si remarquables de M. l’abbé
Lagrange.
3 Philipp., 1v, 22.
ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 235-
nous que cette vague multitude, oubliant les différences d'origine,
de croyances, d’institutions, s’est soudainement réunie en un méme
esprit pour inventer le méme idéal, pour créer le caractére le plus
un, le plus neuf, et qui tranche le mieux avec tout le passé? « On
avouera qae voila le plus étonnant miracle dont jamais on ait entendu
parler, et que l'eau changée en vin n'est rien auprés de celui-la! »
J’ai fini.
Je ne me suis pas laissé imposer par les précautions oratoires de
M. Renan, par son semblant d’impartialité, par la fausse modération
de son langage. J'ai mis & nu le fond de sa pensée : l’horreur du
surnaturel. Horreur gratuite, puis qu'il se confesse impuissant 4 démon-
trer I’ impossibilité métaphysique du miracle. Horreur funeste, puisque.,
rencontrant dans le monde un fait immense, un fait qui domine tous
les autres — la Religion — et ne voulant & aucun prix lui reconnai-
tre une cause surnaturelle, M. Renan n’a trouvé d’issue que dans le
panthéisme, qui est la forme la plus adoucie, mais entin qui est l'une
des formes de l'athéisme.
Je crois avoir ainsi atteint, dans leur principe méme, les Etudes
d'histoire religieuse de M. Renan.
Je crois avoir montré clairement qu'un grand préjugé, ’horreur du
surnaturel, domine et aveugle toute cette Critique, qui se laisse aller
passivement, dit-elle, ot les faits la trainent, qui se dit loyale, indé-
pendante et sans parti pris. Je crois avoir établi que ce préjugé trouble
au dernier point la clairvoyance naturelle de M. Renan et sophistique
toute sa science; qu’au surplus son livre est absolument sans valeur
logique, l’auteur se bornant presque partout & substituer la conjecture
4 l'histoire ou & poser en axiome ce qui est en question, et cela sans
preuve aucune, souvent méme contre |'évidence des fails.
Oserai-je le dire ? M. Renan s'est grisé trop jeune d'un vin du Rhio
difficile & boire. ll a puisé & cette source périlleuse beaucoup d’idées.
demeurées nouvelles de ce cété-ci du fleuve, et certes il les traduit en
francais avec plus d’agrément que personne. Il excelle méme & at-
ténuer ce qu’elles ont d’excessif, et, en ce point encore, il fait preuve
d'une habileté d’exposition consommée. Mais il s’en faut bien qu’il do-
mine tous ses emprunts et qu'il soit vraiment le maitre de son sujet.
Evidemment il ne se rend pas un compte bien rigoureux de ces termes
de symboles, de mythes, de légendes, de spontanéité, d'intuition, qui
sont le fond de son vocabulaire. Je ne serais pas surpris qu'il se pré-
servat de la précision logique du langage avec autant d’application que
des esprits étroits, comme nous, mettent de scrupule & ne pas s’en
écarter. Les Hégéliens lui reprochent de n‘avoir point pénétré & fond
236 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.
dans la doctrine de leur maitre. Mais M. Renan n’en a pas moins
subi le contre-coup de cette doctrine. Je soupgonne méme qu'il a
voulu corriger par ce qu’il a pu apprendre des sciences de Ia vie I'es-
prit trés-logique, mais assez peu scientifique de Hégel : il l’a voulu,
mais il n'est point parvenu 4 maitriser, & coordonner les éléments
qu'il avait sous la main ; faate d'un génie spéculatif suffisant, il n’a pu
enfanter une philosophie sérieuse, et il luia fallu s’en tenira Ja Critique,
avec une synthése plus ou moins avortée, pleine de confasion et de
lacunes. |
En résumé, on n’a pas plus de finesse d'esprit ni plus d’aplomb que
M. Renan ; mais il manque de force.
Est-ce & dire pour cela que son livre soit sans danger? au contraire.
La force n'est pascertes ce qui altire le plus les intelligences énervées du
temps oi nous vivons. M. Renan est un artiste d’une grande hahileté.
La flamme lui fait un peu défaut, mais la couleur abonde sous son
pinceau, couleur coquette, chatoyante, discréte, distribuée de maniére
4 dissimuler mieux que je puis le dire le manque de précision du
dessin. Puis nous avons un si grand faible pour l’esprit, et M. Renan
est si ingénieux ! Son érudition est de si bon goat! Il est siloin de la
sécheresse de Bayle et de la pédantesque roideur de Strauss! I! abuse
assurément de la nuance; mais il y a tant de finesse dans ses aper-
cus! tant de dextérité dans son langage! Il a la main si légére, la
touche si déliée! Le lecteur se sait & lui-méme si bon gré de dé-
méler tout cela, de sentir tout cela! M. Renan Matte ainsi & la fois les
deux faiblesses dominantes du temps présent ; ’orgueil et la mollesse
des intelligences. Plus la lecture de son livre est fatigante pour qui
aime & conclure, plus elle est séduisante pour qui aime & douter. Et
pour les intelligences détrempées c’est un si doux oreiller que le
doute |
D’ailleurs, M. Renan n'est point un penseur spéculatif et solitaire,
c'est le champion d’une école. Et ce n'est pas un champion isolé; n’a-
t-il pas des fréres d'armes partout: dans les grands journaux, dans
les revues, dans les académies, dans les chaires publiques ? Est-ce qu’il
ne tend pas la main & I’école matérialiste de M. Comte en la per-
sonne de M. Littré'? Serait-ce, de notre part, une hypothése trop
hasardée, aprés celles que nons avons reprochées a M. Renan, de
supposer qu'on se fait d’une école & l'autre Ja courte échelle pour
escalader l'Institut et le Collége de France ?
Nous nous estimerions heureux si nous avions appelé de ce cété
l'altention sérieuse, la vigilance prévoyante de beaucoup de catholiques,
1 Etudes d’hist. relig., p. 201.
‘ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 237
plus préoccupés qu'il n’en est besoin de nos anciennes luttes et des
altaques qui ont précédé celle-ci.
Nous avons eu en face de nous, il y a trente ans, une école d’un spi-
ritualisme sincére, mais qui, dans son retour & la vérité, s’était arrétée
4 la moitié du chemin, en affichant des prétentions peu modestes et
bien insuffisamment justifiées. Cette école a fait son temps. Sans doute
il lui reste des représentants qui ne sont pas méprisables et qui ont été
combattus, dans ce recueil méme, avec vigueur et loyauté. Mais ce sont
des demeurants d’un autre age et le flot des générations nouvelles ne
va point & eux, nous le croyons.
ll en est autrement de I’école encore moins franche et surtout moins
libérale dont M. Renan porte le drapeau. Il est jeune et il plait aux
jeunes : dans les plis de son manteau de critique, i! porte les menaces
de Pavenir. Tout ce poison d’ailleurs est si subtil et s’aspire si vite !
Pour ma part donc, j'adhére a la généreuse protestalion de M. Caro,
et je dis aprés lui :
« Nous étonnerons beaucoup de gens en déclarant que l’idée de
Dieu est en péril dans les 4mes. On n’a jamais prodigué autant qu’au-
jourd’hui ce grand nom dans la déclamation quotidienne des journaux,
des drames et des romans; mais on répéte le mot sans comprendre
Vidée, et, nous Je disons avec une conviction attristée, la foi en Dieu
s ébranle. Elle s’ébranle sous les coups habilement calcul és, piscnETEMENT
frappés, dune jeune école encore un peu confuse, un peu mélée, mais
trés-vivante, TnEs-active, trés-exercée dans la haute critique et dans la
spéculation; cequi n'exclut nile sens pratique, nila stratégie savante,
nil’art de se concilier les alliances les plus inattendues. Nous assis-
fons &@ une renaissance du dix-huitiéme siécle, Mais D'UN DIX-HUITIEME
SIECLE PLUS DANGEREUX QUE L AUTRE ET PLUS DIFFICILE A COMBATTRE, PARCE
QU'IL TIENT EN RESERVE SON DERNIER MOT, ET QU IL FAUT PRESQUE LE LUI AR-
RACHER POUR LE SAVOIR. »
Redisons-le en finissant, le péril est 1a.
FoissET.
7
ETUDES ITALIENNES
LITALIE DEPUIS CENT ANS
Storia di cento ani (1750-1850), narrata da Cesane Cantu. Terza edizione.
Firenze, Felice le Monnier.
I
Il nous a paru curieux et non peut-étre sans intérét pour nos ques-
tions actuelles de rechercher, & propos d'un livre tracé dans le cadre
trop large de I’histoire universelle depuis un siécle, quelles ont été
pendant ce temps les conditions politiques des divers Etats de la
P éninsule italique. Pour cette excursion de l'autre cété des Alpes,
co mme pour celles-qui se font chaque été dans les Alpes mémes, le plus
sir & notre avis est de prendre ses guides dans le pays. Nous avons donc
suivi le plus souvent les auteurs italiens. Sans doute |’amour-propre
national, respectable surtout chez un peuple humilié, les aveugle en
plus d’une rencontre; mais, outre que nous n’avons pas les mémes
raisons de n’y pas voir clair, il faut reconnaitre qu’eux seuls possédent
et peuvent nous donner cet accent, ce relief, cette physionomie, cette
raison des choses 4 la fois intime et pittoresque, qui ajoute 4 la res-
semblance historique ce que Ja couleur ajoute au dessin. Est-on
bien sir d’ailleurs que la qualité d’étranger soit un brevet d’impar-
tialité? Les éerivains d’outre-Rhin, par exemple, sont-ils tout 4 fait
exempts de germanisme quand ils parlent de I’Italie, et n’y voient-
ils pas trop volontiers une annexe traditionnelle et comme une co-
lonie en terre ferme de l’Allemagne? Ne pourrait-on nous repro-
cher & nous-mémes d’avoir gardé de nos nombreuses et toujours
funestes expéditions de Naples et de Lombardie, une défiance popu-
laire et comme une mésestime du caractére de nos voisins d'outre-
monts? Laissons-donc aux Italiens I’histoire de I’Italie, en attendant
qu’on puisse leur rendre |’Italie elle-méme.
ETUDES ITALIENNES. — VITALIE DEPUIS CENT ANS. 239
J
C'est immédiatement aprés le second traité d’Aix-la-Chapelle (1748)
yue s‘ouvre la période centenaire racontée par Canti. La France y
fait une entrée digne d’elle. « Mon maitre, avait dit son plénipoten-
« laire aux représentants de Ja Hollande et de l’Angleterre, entend
« faire la paix, non en marchand, mais en roi! » Et en effet, bien que
maitresse d'une partie des Flandres, et sur le point de voir tomber
Maéstricht, la grande nation sembla ne penser qu’a ses alliés. Un
Bourbon d’Espagne élait reconnu & Naples et en Sicile; un autre obte-
nait Parme et Guastalla; Modéne était restitué & son souverain, ami de
notre maison royale, et les Génois qui venaient d’expulser héroique-
ment les Autrichiens, se voyaient reconnus libres et rétablis dans leurs
anciens droits. Quant a ja France, elle gardait pour elle l’immortel re-
nom des victoires du maréchal de Saxe, et ce beau mot de Louis XV
montrant le champ de bataille de Fontenoy au général anglais fait
prisonnier : « Ne vaudrait-il pas mieux songer sérieusement & la paix
a que de faire périr tant de braves gens? »
Nous aurions su gré 4 M. Canti d’avoir rappelé lui-méme ces sou-
venirs dont nous savons encore étre fiers. Deux historiens, ses com-
patriotes, n’avaient pas craint de lui en donner l’exemple. Buononni
dit, avec une concision toute latine, que I’héritier de Louis XIV pré-
léra Europe tranquille ‘que sienne (piu quieta che sua), et Botta s'é-
crie : « Louanges 4 la France qui dans un zéle généreux protégea les
« faibles et ne mit rien de cété pour elle! »
Toutes les puissances ne se piquaient pas d’un tel désintéresse-
ment. La Prusse entre autres, trop jeune pour renoncer a grandir,
avait doublé som territoire par ses conquétes, et le duc de Savoie, ce
prisonnier des Alpes qui n’a de jour que sur I'Italie, profitait de la
permission de Marie-Thérése pour s’échapper jusqu’a Novare. Mais
ce faut encore |’italienne Elisabeth Farnése qui sut s’assurer la plus
large part. Non contente de la couronne d’ Espagne et des Indes pour
son fils ainé, la femme de Philippe V avait bouleversé Europe pour
trouver un tréne & son second fils; c'est elle qui l'avait mandé a Flo-
rence, bientét veuve de ses Médicis, mais ot Don Carlos, quoique
arrivé avant l’ouverture de la succession, s'était vu devancé par I’ac-
cord secret des grandes puissances 4 donner la Toscane aux princes
Lorrains. C’est elle qui l’avait poussé de la sur le royaume de Naples
enlevé en une campagne aux Allemands. C’était son troisiéme fils,
don Philippe qui s’installait & Parme; et l’on assure, que ne sachant
240 ETUDES ITALIENNES
ou placer le sneha frére de ces trois souverains, cette mére in-
satiable avait entouré de tant d’itrigues, d’ obsessions et de menaces
le vieux Clément XII, qu'elle en avait obtenu, sous toules réserves
canoniques, la pourpre et la mitre pour un enfant de sept ans!
Naples n’eut d‘ailleurs pas & se plaindre de cette aventure familiére
a son histoire et qui semblait réunir sur un prince & la fois espagnol
et francais les droits des deux familles qui avaient régné sur elle. On
sentit bien vite Ja différence d’un roi & un vice-roi. Le petit-fils de
Louis XIV s'établit dans les Etats du Phare, comme un souverain qui
compte y rester et le transmettre 4 ses enfants. Tout était 4 créer ou
a réparer. Une armée nationale nombreuse et valant mieux que sa ré-
putation; une flotte, sentinelle respectée des cétes contre les débar-
quements des barbaresques; de bonnes finances et tout un nouveau
systéme d’administration organisé, les lois codiliées, d’immenses
terrains de pacage livrés 4 l'agriculture; la Sicile rendue a elle-méme
el pourtant rattachée, comme elle doit l’étre, au continent; |’ Albergo
dé poveri, fondation digne des premiers siécles chrétiens, particuliére
4 Naples et 4 Palerme; Caserte effagant Versuilles; l'Europe des beaux-
arts el des belles-lettres, émue et reconnaissante devant les villes du
Vésuve retrouvées dans leurs cendres : tels furent Jes plus beaux résul-
tats d’un régne de vingt-cing ans. Ce régne prit fin du vivant méme
du prince, mais non pour cause de révolution. Son frére ainé, Ferdi-
nand VI d’Espagne, étant mort sans postérité, Charles de Naples,
redevenu don Carlos, dut aller 4 Madrid ceindre la couronne de Phi-
lippe II. C’était plus sans doute qu’Elisabeth n’avait osé réver.
Ces petits trénes d'Italie semblaient & cette époque servir de snar-
chepied vers des trénes plus élevés. Pendant que Charles de Bourbon
achevait & Naples son stage de roi, Léopold de Lorraine allait com-
mencer a Florence son stage d’empereur. La destinée parait s étre ré-
pétée pour ces deux princes, étrangers l'un et l'autre au pays qu’ils
tentérent de régénérer. Si le second a été plus vanté, c’est que les
maitres de l'opinion d’alors surent le pousser @ une guerre ouverte
contre I’Eglise, et que d’ailleurs la Toscane est un terrain moins ré-
fractatre que Naples aux innovations et aux réformes. Les meilleures
portérent sur le Code pénal, d’ou disparurent 4 la fois la torture, les
procédures secrétes (processi di camera), la confiscation et la peine de
mort. A de solides qualités d’administrateur, 4 la ferme volonté de
faire le bien de ses sujets, méme malgré eux, Léopold joignait mal-
heureusement un godt honteux pour la police, vice secret, dit-on, des
princes absolus. Sa manie élait de tout voir et de tout entendre, depuis
les correspondances privées jusqu'aux plus intimes conversations de
famille. Une meute de limiers se répandait dés le matin par la ville,
s'attachant aux pas des citoyens désignés 4 la surveillance, pénétrant
L'ITALIE DEPUIS CENT ANS. 26t
chez eux, achetant les gens de service, soulevant le coin des lourdes
bussole (tentures), qui sont les seules clétures intérieures des grandes
hahitations de Florence, et rapportent chaque soir au palais Pitti la
chronique scandaleuse de }a journée. Depuis l’espionnage dévot des
Piagnoni de Savonarole, la ville des Médicis n’avait rien vu de pa-
reil. La répugnance populaire contre les Lorrains, déja trés-vive, en
fat surexcitée; mais tout s’évapora en intrigues et en chansons, der-
niére décadence pour les héritiers du Dante! Italia, s'écriait Alfiém
dans un sonnet resté historique :
Italia! a quai ti mene infami strette
ll non esser dai Goti appien disgombra!
« Italie, 4 quelles infames extrémités es-tu réduite pour n’avoir pas
« été purgée a fond des Goths! »
Cetie situation, adoucie déja dans les derniéres années du régne de
Léopold, fut entigrement réformée par Ferdinand Ill, son successeur.
Ce souverain faible, il est vrai, mais traité avec trop de dédain par
des historiens prodigues de flatteries envers celui dont il consolida
Poceuvre en |’épurant, fut le premier qui se piqua de séparer les inté-
réts toscans de ceux de l’Autriche. Est-ce pour ce fait qu’il mérita les
éloges d’un homme qui se connaissait d'instinct en gouvernement.
« J'ai vu les Etats de V. A. R., lui écrivait, le 20 thermidor an V, le
« général Bonaparte, et je me suis dit qu'il faudrait que les princes de
« I’Europe apprissent en Toscane a conserver leur tréne, en les fon-
« dant sur la modération et la félicité des peuples. » Ajoutons que
le vainqueur qui parlait ainsi avait en poche, aux termes des instruc-
tions du Directoire, le passe-port de ce prince inoffensif.
La Lombardie longtemps disputée entre la France, !’Espagne, |’ Au-
triche et le Piémont, et devenue province allemande depuis la paix
d’Aix-la-Chapelle, vivait heureuse et prospére sous le sceptre de
Marie-Thérése. Sa prospérité était visible: en vingt années de calme
et d’abondance, la population s était élevée de neuf cents & onze cent
mille dimes. Il n’y a qu’a laisser faire la nature dans cette terre de la
vraie richesse. Quant 4 son bonheur, c’était un peu, il faut Je dire,
celui du chien dela fable, gras, luisant, paisible, rebondi, mais dont le
cou laissait voir cerlaines traces suspectes. Jamais d’ailleurs collier ne
fat porté avec plus d’aisance et ne fil moins sentir ses pointes; jamais
société ne sut se passer & ce point d’idéal et de liberté. Le Pinguis
tyrrenus de Virgile, esclave souriant qui jouait de la fldte dans les
festins, était retrouvé. Milan était devenu une oasis de sensualisme,
oi: la vie se couronnait de roses sans épines, oli toute vigueur s étei-
gnait dans la recherche du bien-tre, o& tout devoir s’éludait en
AY
“GS
240 ETUDES ITALILNNES h
jouissances. La religion vue seulement dans ses cérémonies enivrantes
de parfums, de voix, d'instruments, de lumiéres; le mariage esquivé
par le sigisbéisme '; |’éducation sans virilité; plus de service militaire,
mais des bravi 4 la solde des grands, police de mélodrame contre la-
quelle eut tant 4 lutter saint Charles Borromée; une littérature effémi-
née, une épidémie de musique langoureuse, des théatres ou l'on ap-
prenail & rire aux dépens du caractére national, et pour toute sérieuse
entreprise de l'art ou du patriotisme, l'indifférence la plus complete,
le dédain le plus outrageant; que] tableau et qui ne voudrait le croire
exagéré! Mais Canti cite exemple a peine croyable d'une histoire
de Milan, publiée par le comte Verri et consultée encore aujourd’hui,
dont il ne put étre vendu qu'un seul exemplaire dans cette capitale.
Le marquis Beccaria n’obtint d’étre lu, ou tout au moins distingué par
ses compatrioles, qu’aprés le succés européen de son Traité des délits
et des peines. Aussi ne craignit-il pas den reporter ’honneur & |’Au-
triche et non 4 sa patrie : « Si je me suis livré 4 la recherche ingénue
de la vérité, dit-il dans sa préface, si je n’ai pas craint de m’élever
au-dessus des opinions recues, je dois cette heureuse hardiesse au gou-
vernement doux et éclairé « sous lequel je vis*. »
On ne croirait pas en effet, aujourd'hui, que de |’ Autriche seule ve-
naient alors les encouragements et les récompenses pour tous ceux
qui honoraient encore le nom italien. Comme Catherine de Russie,
comme Frédéric de Prusse et tous les souverains de ce temps, Marie-
Thérése et, aprés elle, Joseph et Léopold, visaient au ttre de protec-
teurs des arts et des philosophes. Ils fondaient donc et dotaient des
académies dans leurs possessions d'’outre-monts, créaient de nouvelles
chaires de haut enseignement, pensionnaient les savants et les choi-
sissalent méme pour faire partie des juntes de finance et d’adminis-
tration. De cette sorte et grace a l'inépuisable fécondité du génie ita-
lien, cette époque qui produisit, outre une foule d'économistes, des
physiciens comme Volta, des professeurs de médecine comme Bor-
sierl, des astronomes comme Oriani, n’est pas restée sans éclat pour
la Péninsule et sans profit pour la science’.
* « D’'allora s’introdusse il vezzo de’ cicisbei, ultima depravazione, come quella
« che persequitava l’uomo nell’ intimo della casa, e dava alle mogli un altro
« confidente che il padre de suoi figliuoli, riconosciuto publicamente e talora
« fino stipulato ne contratti di nozze. » (Cant, vol. I, p. 446.
* Des délits et des peines. Traduction frangaise, a Paris, l’an [Il de la république
une et individuelle.
> Ce noble souci de l’Autriche pour Ja gloire intellectuelle des pays qu'elle
dominait est encore attesté par la réponse trop peu connue d’Oriani a la lettre
partout citée que lui adressa le général Bonaparte lors de sa premiére campagne
d'Italie. Avant de lui déclarer « que le peuple francais faisait plus de cas de
« Tacquisition d’an mathématicien, d’un peintre, d'un savant, que de la plus
LITALIE DEPUIS CENT ANS. 245
Voisine de la Lombardie, Venise s’en allait comme elle dans une
honteuse décadence de mceurs et de puissance. Les temps étaient loin
ot le doge chaussait Je brodequin rouge des Empereurs et s intitulait
avec l’orgueil naif et toujours un peu arithmétique des peuples mar-
chands, Seigneur du quart et demi de l’empire romain. Loin d’ opposer
aux infidéles la barriére mobile de ses flottes, la sérénissime répu-
blique payait tribut au bey de Tunis pour la sireté de ses navires. Le
commerce maritime, entrainé par de nouveaux courants, désappre-
nait de jour en jour le chemin des lagunes. I.’antique gouvernement
des oligarques sombrait peu & peu, comme toute institution qui a
Juste la force de vivre mais non celle de se réformer. A défaut de la
gloire comme au temps de la ligue de Cambray, l’espionnage, fa li-
cence et le jeu lui servaient d’instruments de régne. Un proverbe de
’époque nous a conservé le triste programme de la journée d’un
noble vénitien : Alla matina una messeta, alla post meridiana una
bassetia’, alla sera una donnetta! Cependant le sentiment de la na-
tionalité résistait & cette corruption officielle, comme il résiste encore
a l’occupation étrangére ! Ce n’est pas peu de chose pour un pays que
d’avoir compté pendant des siécles parmi les grandes puissances. Le
« riche cité, » le jeune vainqueur républicain avait cru devoir s'apitoyer sur le
sort des savants de Milan, « retirés dans leurs cabinets et dans leurs laboratoi-
res, heureux, disait-i], quand les rois et les prétres ne les tracassent pas. » Oriani
répondit : « Les lettrés de Milan n'ont été ni négligés ni méprisés par le gou-
« vernement; ils jouissaient d’une honnéte pension et d'une estime proportion-
« née a leurs mérites. Ces pensions ont méme été ponctuellement payées malgré
« les dépenses de la guerre actuelle, et n’ont cessé que depuis peu de semaines.»
Quelque temps aprés, et comme la constitution directoriale exigeait de tous les
employés le serment de haine ala royauté, le célébre astronome écrivait, avec Ja
finesse et l'indépendance d’un grand esprit : « B. Oriani estime et respecte tous
« les gouvernements bien ordonnés. Il ne sait pas comprendre comment, pour
« observer les astres et les plandtes, i] soit nécessaire de jurer haine éternelle 4
« telle ou telle forme de gouvernement. Ayant été pendant vingt-trois ans em-
« ployé a l’observatoire de Bréra par un gouvernement monarchique dont les
« bienfaits lui ont permis d'acquérir quelque renom, il se considérerait comme
« le plus ingrat des hommes s'il jurait aujourd'hui de halr ceux qui ne lui ont
« fait que du bien. » (Cantu, val. Il, p. 7). La-dessus le noble érudit offrait sa
démission, qui fut acceptée par le directoire cisalpin. Mais Bonaparte se hata de
réintégrer Oriani a Bréra en disant : « Les sciences ne sont d’aucun parti. A
quelque parti qu'ils appartiennent, les grands hommes doivent étre honorés! »
Ne croirait-on pas lire une anecdote de notre histoire contemporaine, lorsque aprés
le coup d'état da 2 décembre 1851 le serment politique, supprimé par la Répu-
blique, fut remis en honneur, méme pour les astronomes? Nous ne sayons nous
expliquer pourquoi M. Amédée Renée n'a pas cru devoir traduire un mot de
cette curieuse page de Cantu.
* La bassetta est a peu prés, nous a-t-on dit, le jbu de cartes connu en France
sous le nom de pharaon, leque! nous fut apporté d'Italie par Ja famille du car-
dinal Mazarin.
244 ETUDES ITALIENNES.
temps crée la vraie légitimité des peuples comme des dynasties.
L’Espagne moderne, qui sait jusqu’od !’on peut aller en fait de déca-
dence, a montré aussi comment on se reléve par le noble souvenir
des aieux ect la persévérante ardeur du patriotisme. Ventse, grande ré-
publique depuis mille ans, Venise, ayant du moins un peuple et des
traditions nationales, se fit, croyons-nous, mieux prétée que la Lom-
bardie & nos expériences démocratiques de 1796. N’est-ce pas dans
les derniéres années de son existence qu'on avait vu surgir des flots
cette colossale digue de marbre (murrazzi), dont la fiére inscription,
Ausu romano, zre veneto, va porter si loin 4!’ Adriatique le défide sa
vieille souveraine ?
Quant au Saint-Siége, si nous ne l’avons pas cité en premicére ligne,
c’est qu’en vérité il semblait ne plus temir aucune place dans le sys-
téme polilique de l'Europe. Les traités jadis conclus en son nom fai-
saienl 4 peine mention de lui, ou méme, comme & Utrecht, disposaient
de ses fiefs sans prendre son avis. En vain s’efforcait-il de maintenir
sur les princes de la Péninsule sa prépondérance partout ailleurs
effacée. Ceux-ci, d’autant plus ardents & la révolte qu’ils étaient plus
suspects de subordination, allaient jusqu’a disputer au pape ses droits
les plus évidents de pontife et de souverain. Pas un Etat qui ne tint 2
honneur de rompre publiquement avec Rome et de faire sonner haut
son indépendance; pas un qui n’ciit question ouverte avec la chancel-
lerie apostolique. L’affaire des jésuites venait de prouver, du reste,
qu'on ne devait pas se décourager pour un premier refus. Le roi de
Piémont, a peine accepté comme italien, prenait possession de Ja Sar-
daigne en détachant violemment le clergé de l’obéissance romaine,
et déportait trois mille prétres pour cause de fidélité. Parme punissait
comme crime d’Etat tout recours & Rome en un litigé quelconque,
toute libéralité envers l'Eglise, et déclarait déchue de ses droits civils
toute personne qui s’engagerait dans les voeux monastiques. Génes,
jusque-la fidéle, menacait la cour pontificale qui, cédant aux instances
de Paoli, venait d’envoyer 4 la Corse un visiteur apostolique. La Lom-
bardie, comme toutes les possessions autrichiennes, marchait droit
au schisme sur les pas de Joseph Il. En Toscane, Léopold compro-
mettait ses réformes par sa manie de pénétrer jusqu’aux consciences
et convoquait un concile janséniste a Pistoie. Venise, émancipée de
la tiare depuis Paolo Sarpi, tenait son clergé dans cette honteuse dé-
pendance civile que le général Bonaparte caractérisait en deux mots :
Les prétres dans l'état de Venise ne préchent jamais que ce que veut
Ye gouvernement. A Naples enfin, le ministre Tannucci, devangant son
époque, définissait le mariage un contrat civil, attribuait aa roi la
nomination aux cent évéchés de Sicile, confisquait le revenu des sié-
L'ITALIE DEPUIS CENT ANS. 245-
ges vacants et refusait au Pape inoffensif tribut de la haquenée'.
C’était 1& I'Italie des princes aprés I’Italie des papes. Jaloux 2 l’excés
de leur autorité nouvelle et ne pouvant régner qu’a la condition de se
créer un royaume, c’est-d-dire une nationalité et des institutions rele-
vant da tréne, chacun d’eux faisait la guerre aux traditions et visait
mettre I’Etat, non pas seulement hors |’Eglise, mais au-dessus delle.
L’Eglise, c’était en effet tout le passé de I'Italie et Je lien vivant de son
unité. Les républiques du moyen age, s'inspirant des croyances natio-
nales et d’un sentiment plus large des destinées italiennes, avaient
da se montrer moins ombrageuses. Mais entre le Pape et les princes
issus des traités, ce fut dés le premier jour une lutte de couronne 2
couronne. Le peuple, rentré dans le néant depuis Ja chute de la liberté,
n’était compté pour rien dans ces querelles dont sa foi et ses plus
chéres coutumes payaient l’enjeu. Les nouveaux souverains, étrangers
a la Péninsule, n’y apportaient d’autre idéal de gouvernement que la
royauté absolue de Louis XIV. Leurs ministres, souvent plus maitres
qu’eux, ne voulaient connaitre d’autre stimulant que l'opinion, non
du pays qu’ils administraient, mais de la France, d’ot leur venaient
les applaudissements et les conseils. Sans doute, et c’est une justice
que nous avons 4 ceur de leur rendre, ces princes prirent au sérieux
leur métier de roi, et dans l’indépendance de leur couronne cherché-
rent surtout le bonheur de leurs sujets. Mais, si chacun d’eux sut s 0c-
cuper utilement de son petit peuple, aucun ne pensa ni ne pouvait
penser 2 l’Italie. Privée désormais de direction morale, elle vit |'é-
tranger, bien que maitre seulement de la Lombardie, dominer réelle-
ment partout, et l’influence de |’Autriche remplacer définitivement
Vinfluence de Rome.
Ainsi, aprés tant de siécles de grandeur et de lutte, la terre du
‘On sait que ce tribut consistait en une somme d'argent portée au Vatican
sur une mule blanche richement caparacgonnée. On a fait grand bruit au siécle
dernier de cette exigence de la papauté, prétexte annuel de conflit entre Rome
et la cour de Naples. Ce n’était cependant qu’une redevance féodale consentie
en 1267 par Charles d’Anjou, Jorsqu’il regut de Clément IV linvestiture des
royaumes de Naples et de Sicile. Mais ce qu’on ne sait pas assez, c'est que, sous
cet usage de pure forme, se cachait, comme dans la plupart des actes politiques
du Saint-Siége, une pensée de prévoyance et de garantie pour |l’indépendance
italienne. Le méme traité de 1267 (Artaud, Histotre d'Italie, p. 91) déclarait en
effet la couronne de Naples incompatible avec l'empire et méme !a possession de
la Lombardie. Aussi voyons-nous, cing siécles plus tard, le pape Clément XI re-
fuser adroitement le tribut que voulaient lui offrir a la fois les ambassadeurs
d’Autriche et d’Espagne, dont les souverains avaient d’égales prétentions sur ]'an-
tique conquéte de Charles d’Anjou. A l’Autriche il disait : Vous étes l'Empire et
vous lle pouvez régner a Naples! — A I'Espagne : Vous tenez Milan, et la bulle
d'investiture ne me permet pas de vous reconnattre a Naples! » Atnsi se prépa-
rait le retour du vieux royaume guelfea une royaulé purement italienne.
246 ETUDES ITALIENNES.
Dante en revenait 4 la période gibeline. Seulement, les Guelfes étant
morts du méme coup qui avait abaissé la papauté, la cause de l’indé-
pendance allait se confondre désormais avec la cause de la révolution.
Belle partie gagnée pour les souverains! A la fin du dernier siécle,
Vitalie n’était plus italienne ni papale, elle était politiqnement alle-
mande et moralement francaise.
IV]
Tel était l'état des choses et des esprits dans la Péninsule, lorsque,
aprés quarante-huit aonées de paix, la plus longue que Dieu lui edt
accordée depuis douze siécles, l’armée francaise reparut sur les Alpes.
Les anciens du pays ne durent pas la reconnaitre. Ce n’étaient plus
les mémes hommes, la méme tactique, le méme drapeau. A leur
téle marchait un jeune capilaine, italien de race, de nom, de figure
et de génie. En quelques jours de marches & pas de géant et de
victoires & coups de foudre, Ja terre de Théodoric et de Charlema-
gne, d’'Othon et de Charles VIII avait un conquérant de plus. Chose
plus rare! tout lui annongait un libérateur plutét qu’un maitre; c'est
le nom que Bonaparte donnait lui-méme 4 ses soldats. « Peuple d’Ita-
« lie, s’écriait-il & peine arrivé sur le Tésin, l’armée francaise vient
« briser vos chaines! Le peuple francais est l’ami de tous les peu-
« ples; venez avec confiance au-devant de nous; vos propriétés, votre
« religion, vos usages, seront respectés. Nous faisons la guerre en
« ennemis généreux, et nous n’en voulons qu’aux tyrans qui vous as-
« servissent! » Et quelques jours plus tard, ayant déja triompheé a
Milan, au milieu des cris de Vive la République! haine aux tyrans! le
héros de Montenotte et de Lodi disait encore & ses compagnons
d’armes: « Que les peuples soient sans inguiétude; nous sommes
« amis de tous les peuples, et plus particuligrement des descendants
« des Brutus, des Scipion et des grands hommes que nous avons
« pris pour modéle. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les
« statues des héros qui le rendirent célébre, réveiller le peuple ro-
« main, engourdi par plusieurs siécles d'esclavage, tel est le fruit de
« nos victoires!... Vous aurez la gloire immortelle de changer la face
« de la plus belle partie de l'Europe. »
C’était la politique du Chant du Départ paraphrasée en chant de
victoire. L’Italie prit feu; elle s’était reconnue 4 ces coups du sort, &
cette mise en scéne, & ce grand style, & cet enthousiasme de son
passé qui ne lui permit jamais, hélas! ni de borner sagement ses espé-
rances, ni de se résigner 4 les réaliser une a une. Mais le Directoire
LIITALIE DEPUIS CENT ANS. 247
était loin de l’effervescence républicaine du jeune général qu'il s‘ef-
forcait de calmer. Jamais sa pensée ne s’était arrétée sur I'Italie,
dans je but de la délivrer de |’étranger et de la rendre & elle-méme.
Ce qu'il cherchait de l'autre cété des Alpes, c’était une conquéte a res-
tituer & |’Autriche en échange de la frontiére du Rhin qui devait nous
rester. La correspondance officielle ne laisse aucun doute & ce sujet.
A Bonaparte, qui lui peignait en traits de feu |’élan des esprits vers
la liberté, et qui lui demandait de prendre solennellement sous sa
protection les peuples de Lombardie, Modéne, Reggio, Bologne et
Ferrare ‘, le Directoire répondait : « Qu’il pouvait bien ne pas étre
désavantageux de laisser les peuples du Milanais et des autres Etats
de I’Italie se prononcer jusqu’A un certain point en faveur de la
liberté et d’un régime républicain, mais qu il fallait bien se garder
de les y exciter, de protéger ouvertement leurs entreprises et d’en-
gager en rien la garantie de la France; quil convenait, au contraire,
de mettre des bornes & cet enthousiasme, et de se préoceuper uniquement
de la paix prochaine dont la reddition de l' Italie un moment conquise
serait une des conditions probables*. » Pendant ce temps, Bonaparte
rompait l’armistice de Modéne, décrétait la déchéance du duc, convo-
quait de bruyantes assemblées de patriotes, créait la république cis-
padane avec Reggio et Modéne pris 4 la régence, avec Bologne et
Ferrare soulevés contre le Pape, et laissait le congrés de Milan se
réunir au congrés de Modéne. « Je suis faché, écrivait-il aux direc-
« teurs, que votre lettre du 20 vendémiaire me soit arrivée trop tard *. »
Puis il s’excusait en allégant la mauvaise foi des petits régentaux de
Modéne, le fanatisme de Rome et les armements de Naples. Mais le
Directoire marqua son mécontentement et renouvela ses instructions
si peu écoutées °*.
Ce fat donc bien le général Bonaparte et non le Directoire, comme
ont soutenu de maladroits apologistes, qui sonna le premier en Italie
le tocsin de la république. La question d’obéissance une fois mise de
cété, — et personne ne sen soucia jamais moins que Bonaparte tant
qu’il ne s’agit pas de ses propres ordres, — on comprend de suite
Lettre du général Bonaparte, du 11 vendémiaire an V (3 octobre 1796). Nous
prenons les textes officiels dans Histoire de la campagne d'Italie sous le régne
de Napoléon le Grand, par C, A. Thibaudeau, livre mal concu et mal écrit, mais
fait tout entier sur les documents originaux. L’auteur, tour a tour convention-
nel et régicide, député au consei] des Cinq-cents et fructidorisé par le Directoire,
puis préfet des Bouches-duRhéne et membre du conseil d'Etat sous le premier
empire, est mort sénateur sous l’empire actuel.
* Lettre du Directoire, du 20 vendémiaire (11 octobre).
+ Lettre du général Bonaparte, du 3 brumaire (23 novembre).
4 Lettre du Directoire, du 7 brumaire (27 novembre).
248 ETUDES ITALIENNES. |
qu’autre devait étre la politique ) distance d'un gouvernement de bour-
geois, autre celle d’un jeune victorieux parlant au milieu du feu des
passions et des batailles. Quel que soit le facheux renom du pouvoir
de ce temps-la, il faut reconnaitre qu’en préférant & des conquétes ou
4 de précaires affranchissements de peuples en Italie, la frontiére na-
turelle du Rhin, il faisait preuve de discernement, et qu’en refusant de
promettre l'indépendance a des pays qu’on devait rendre & leurs au-
ciens maitres, il faisait, peut-élre sans s’en douter, preuve de loyauté.
Toujours est-il que de ces tiraillements naquit pour l'Italie une situa-
tion ambigué, qui n’était nila liberté ni la servitude, mais qui prenait
de l'une tous ses excés et gardait de l'autre toutes ses menaces. A
Génes, & Turin, 2 Livourne, a Bergame, & Venise, partout la Révolu-
tion agissait, comme de nos jours, d’aprés un méme programme con-
venu d’avance. Un parti de mécontents se formait, s'intiulait le parti
francais, se recommandait (rés-ouvertement de la protection de nos
baionnettes et demandait, sans plus de fagon, la subversion de |’Etat.
C’était le premier acte. Naturellement, le pouvoir atlaqué se mettait
en défense, avait facilement raison d'une poignée d’exallés, puis en-
treprenait une de ces campagnes de réaction ou les Italiens ont de tout
temps excellé. En ce moment intervenait ostensiblement notre chargé
d’affaires, ‘réclamant au nom de |’humanité, exigeant |’élargissement
de quelques Francais compromis dans la bagarre, et des réparations
pour ceux qui auraient péri. L’action trainait quelques jours dans les
hésitations, les pourparlers et les intrigues. Mais tout & coup éclatait
en foudroyantes apostrophes la colére du général en chef, et l’agent
francais recevail l’ordre de quitter la ville. Alors le parti vainqueur se
prenail 4 trembler, livrait ses hommes les plus dévoués, désarmait ses
défenseurs et finissait par disparaitre devant un gouvernement pro-
visoire purement révolutionnaire : c'était le dénodment. Nous ferons
graces de tout détail sur le triomphe de ces multitudes nées pour le
tumulte bien plutét que pour la liberté. Aucun des crimes commis
alors ne put d’ailleurs rejaillir jusqu’a notre drapeau. C'est ainsi
que le maitre futur del'Europe, qui se servait de l’anarchie tout en
lexécrant, semoncail les Génois qui avaient brisé la statue d’André.
Doria‘, rappelait aux Bolonais que « la Révolution n'est pas la liberté
d’assassiner, » et disait aux patriotes de Milan: « N'accoutumes pas
un petit nombre de personnes a s'intiluler le peuple et & commettre
* « Que tous ceux, s'écrie l’Arioste, qui de libre veulent rendre leur patrie es-
clave soient couverts de honte: qu’ils n’osent lever les yeux sur un visage
homme lorsqu’ils entendent le nom d’André Doria! » (Rollando furioso, ch. xv).
Cet illustre amiral, qui ne servit que trop les projets de Charles-Quint sur I'lta-
lie, demanda pour toute récompense, non le trone, mais la liberté de Génes, sa
patrie.
LITALIE DEPUIS CENT ANS. 949
des crimes en son nom‘.» Simple trait de bon sens qui sillonne de
lumiére toute l’histoire de notre Révolution |!
N’espérant plus étre obdi, le Directoire laissait faire. Si la tactique
de son général lui semblait créer de nouveaux obstacles 4 Ja conclu-
sion d'une paix nécessaire, en revanche elle servait merveilleusement
le progres de nos armes dans la Péninsule. Au bout de peu de mois,
tous les princes avaient subi notre alliance ou, comme le pape et le
duc de Parme, désarmé notre hostilité par de lourds tributs. Les po-
pulations se laissaient aller aux plus folles espérances et saluatent le
triomphateur républicain du titre de nouveau Théodoric. J.e succés
était donc dans la voie ow il était entré seul avec tant d’audace. Seule-
ment, pour que I‘honneur y fat aussi, il devenait nécessaire d’y mar-
cher jusqu’au bout et de faire de la liberté de toute I'Ttalie la condition
sine qua non de la paix avec |'Empire. Comment aurait-on pu conserver
quelques doutes sur cette heureuse issue de notre expédition depuis
que le Directoire, reconforté par la rapiditité de nos triomphes et
la réussite du 418 fructidor, avait adopté une politique résolament Ré-
volutionnaire? Mais, contre |’attente de tous, ce fut au tour de Bona-
parte a parler de modération. Si le général avait eu besoin de la ré-
volation, le diplomate sentait le besoin de donner des gages et de faire
des concessions. Déja, en effet, le jeune vainqueur de |’ Autriche avait
appris 4 ne servir que sa fortune; et les Italiens, désabusés 4 Campo-
Formio, lui reprochaient dés lors de Jes avoir {vec la méme indifférence
délivrés pour les besoins de la guerre et remis sous le joug pour les
besoins de la paix. On ne peut que regretter, en effet, qu'une campagne,
commencée pour « délivrer la plus belle contrée del Europe du joug de
fer de l'orqueilleuse maison d’ Autriche*, se soit terminée par un traité
qui ne privait l’Autnche de Milan que pour Jui donner Venise, et ba-
tissait une république de carton peint avec les débris d’une république
de onze siécles. » « On aura peut-étre, écrivait Talleyrand avec moins
de cynisme encore que de légéreté, quelques criailleries d'Italiens ;
mais c’est égal*! »
Ces criailleries ont fait écho dans l’histoire. Les écrivains de la Pé-
ninsule se montrent sévéres envers le négociateur de Léoben et de
Campo-Formio, qu'ils accusent, sans plus de fagon, d’avoir égorgé la
république de Venise avec préméditation et guet-apens. Il y a deux
époques, mais non pas ,d’aprés eux, deux pensées dans la conduite
‘ Lettre du 20 frimaire (10 décembre).
* Proclamation du 10 prairial (29 mai) en entrant sur le territoire de Venise.
* Lettre 4 Bonaparte du 5 brumaire an V. « Adieu, général pacificateur, ajou-
« tait le ministre de la République, sous lequel se pressentait le courtisan, adieu;
« amitié, admiration, respect, reconnaissance. On ne sait ot sarréter dans cette
« énumération. » M. de Talleyrand ne s’arréta que dix-sept ans plus tard.
250 ETUDES ITALIENNES.
du général en chef de }’armée d’Italie vis-a-vis de la ville des doges : la
premiere qui va de l’invasion de son territoire jusqu’a l’abdication
forcée de l’ancien gouvernement, c’est-’-dire du 40 prairial an V (29
mai 1796) au 23 floréal an VI (12 mai 1797); la seconde qui va de
l’établissement d’une municipalité révolutionnaire 4 l’arrivée des Au-
trichiens, c’est-h-dire de cette derniére date a six mois plus loin.
A peine entré avec des paroles amies sur ce territoire dont les Au-
trichiens en déroute avaient les premiers violé Ja neutralité, le vain-
queur de Beaulieu s'emparait de Vérone et de Porto-Legnago, reprenait
Peschiera sur \’ennemi et se retranchait fortement sur |’ Adige. Une
fois-lz, et comme le Sénat le poursuivait de plaintes et de réclama-
tions, il offrit de restituer les places occupées, 4 condition que Venise
s’allierait & lui et porterait de suite 50,000 hommes sur trois points
du pays qu'il indiquerait. « D’ailleurs, ajoutait-il, vous devez nous voir
« ici avec plaisir. Ce que la France m’envoie faire dans vos contrées
« est tout dans l’intérét de Venise. Je viens chasser les Autrichiens
« au dela des Alpes, peut-étre constituer la Lombardie en Etat indépen-
« dant; — Peut-on rien faire de plus avantagenx & votre répu-
« blique*? »
Mais il n'était pas besoin du génie de Bonaparte pour deviner que la
vieille oligarchie vénitienne voyait avec plus de défiance que de _plai-
sir les soldats de la Révolution sur ses terres. Aussi écrivait-il au Di-
recloire * : « Je suis maitre de toutes les places de la république sur
« l’Adige. Peut-étre jugerez-vous & propos de commencer dés & présent
a une petite querelle au ministre de Venise & Paris, pour que, lorsque
« j'aurai chassé les Autrichiens de la Brenta, je puisse trouver plus de
« facilité pour la demande que vous avez !'intention que je lui fasse de
« quelques millions. » Le Directoire n’eut pas 4 se mettre en frais de
machiavélisme : les conflits naissaient en foule de la situation méme.
D’abord, nous étions chez les Vénitiens tout & fait malgré eux, ce qui
constituait déja un état bien voisin de la guerre ; puis, de ce contact
forcé entre la plus ancienne aristocratie del’ Europe etl’armée qui signait
de si foudroyantes adresses avant et aprés le 18 fructidor*, que pou-
vait-il sortir, si ce n’est la ruine totale d’un gouvernement faible et
perfide qui ne savait étre ni franchement ami ni franchement ennem}?
Le Sénat, en effet, n’osant pas se jeter résoliment dans l'alliance de
l’ Angleterre et de |’Autriche, laissait faire ou méme excitait contre nous
cetle ignoble guerre au couteau qu'un publiciste démocrate conseillait
naguére aux Romains de Mazzini contre nos soldats. Le sang francais
1 Thiers, Hist. de la Révolution, t. VIII, p. 293.
* Lettre du 24 messidor (41 juillet).
3 V. Thibaudeau, t. III, ch. xxim et xxv.
LIITALIE DEPUIS CENT ANS. 251
avait coulé & Brescia, 4 Bergame, & Vérone surtout, oi |’assassinat prit
un moment le caractére de nouvelles Vépres siciliennes. Le courroux
de Bonaparte ne connut plus de bornes : « Je serai, s écria-t-il, un
nouvel Attila pour Venise! » Et il exigea le désarmement des paysans de
terre ferme, le chatiment des principaux coupables, le licenciement
des forces militaires, six millions de contributions, moitié en argent,
moitié en munitions navales, et, par-dessus tout, |’établissement d’un
gouvernement démocratique. Ce gouvernement naissait donc, comme
ceux de Milan, de Modéne et, plus tard, celui de Génes, de la volonté
méme du vainqueur, et devait vivre sous sa protection. Ennemi natu-
rel de l’oligarchie qu’il détrénait, il avait pour mission de réparer le
passé, non d’en répondre. Pendant que, sous l’impulsion des agents
francais, il s'imstallait révolutionnairercent au palais des doges, un
traité se signait 4 Milan entre Bonaparte et les délégués du grand-
conseil, qui venait abdiquer entre ses mains. Ce trailé, conclu le 27
floréal an VI (16 mai 1797), affectait un grand respect pour l'indépen-
dance de la république régénérée. Il y était dit que les troupes fran-
gaises n’occupaient Venise et les villes de terre ferme que pour étre
agréables aux habitants, et qu’elles se retireraient aussitét que le nou-
veau pouvoir en ferait la demande. Et cependant les préliminaires en-
core secrets, convenus 4 Léoben juste un mois avant (17 avril), dispo-
saient par avance, en faveur de |’Autriche et de la France, de presque
tout l’Etat vénitien, moins Venise méme!
Que le général républicain ait cru devoir traiter en ennemi le gou-
vernement des oligarques, nous ]'admettons sans peine; mais, une fois
cet ennemi renversé, une fois la république patricienne remplacée par
la républiqnue démocratique, il semblerait qu'une politique toute con-
traire dat prévaloir. Or, non-seulement il n’en fut rien, mais les histo-
riens de la Péninsule n’ont pas de peine & démontrer qu’on s’allran-
chit dés lors de tout ménagement vis-a-vis de Venise, probablement
parce qu'elle avait cessé d’étre une puissance. Cette ville merveilleuse
fut dévalisée comme un palais dont l’émeute, un moment mailresse,
voudrait emporter jusqu’aux quatre murs. « Aprés s’étre emparé du ma-
lériel de l’arsenal sous le prétexte des trois millions stipulés au traité
de Milan, dit M. Thiers, Bonaparte s’empara des vaisseaux sous prétexte
d’aller occuper les iles pour le compte de Venise démocratique ‘.» Cette
expédition réussit en effet, et l’archipel Ionien devint le lot éphémére
de la France dans le partage de cette Pologne maritime.
Cependant les patriotes de Venise avaient pris au sérieux leur affran-
chissement provoqué par les agents de la République et garanti par
l’acte de Milan. Leur ministre ne venait-il pas d’ailleurs d’étre reconnu
1 Hist. dela Révolution, t. 1X, p. 356.
252 ETUDES ITALIENNES.
et accepté 2 Paris? « Dans toutes circonstances, » leur écrivait de son
cété le vrai maitre de la situation, en leur demandant de constituer un
comité de salut public pour ratitier son traité du 27 floréal, « je ferar
a tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous donner des preuves du
« désir que j'ai de voir se consolider votre liberté, la misérable Italie
« se placer enfin avec gloire, libre et indépendante des étrangers, sur
« la scene du monde et reprenidre parmi les grandes nations le rang
« auquel Vappellent la nature, sa position et le destin’. v
La confiance était donc générale a Venise, od notre chargé d'affaires
Villetard, patriote sincére et courageux, se portait fort pour la répu-
blique francaise. De grandes solennités furent décrétées, pompeuses
comme toutes les fétes italiennes, odieuses comme toutes les fétes de la
Révolution. Le lion de Saint-Marc, jeté bas de sa colonne, fut remplacé
par le bonnet phrygien ; le livre d’or, les insignes des doges et tous les
trophées de la vieille Venise furent bralés. Bonaparte, invité avec beau-
coup d’instances, se garda bien de paraitre; mais il envoya Joséphine,
4 qui le gouvernement provisoire fil par avance une réception d’impé-
ratrice. Ce qui génait en ce moment Je négociateur de Léoben, ce n’‘é-
taient point, on le devine, de telles manifestations, faites au contraire
pour justitier toutes ses rigueurs; c’était l’opposition formelle du Di-
rectoire a toute pensée de livrer Venise 4 |’ Autriche. En vain mandait-
il a Paris message sur message; en vain mettait-il a rabaisser les peu-
ples de la Péninsule autant de fougueuse éloquence qu'il en avait mis
naguére a les représenter comme dignes de la liberté : rien n’y faisait?.
‘ Lettre du général Bonaparte 4 la municipalité de Venise, du 7 prairial (26
_Inai). Comment ne pas regretter de trouver sous Ja date du méme jour cette au-
tre lettre écrite au Directoire : « Venise va en décadence depuis la découverte du
« cap de Bonne-Espérance et la naissance de Trieste et d'Ancdne. Elle peut diffi-
« cilement survivre aux coups que nous venons de lui porter; population inepte,
¢ l&che et nullement faite pour la liberté. Sans terre, sans eaux, il paraft natu-
« rel qu'elle soit laissée 4 ceux & qui nous laissons le continent. Nous prendrons
« les vaisseaux, nous dépouillerons l’arsenal, nous enléverons tous les canons,
« nous détruirons la banque et nous garderons Corfou et Ancdne. »
* « En lisant, dit César Cantu avec l'amertume du patriotisme offensé, la cor-
respondance de Bonaparte et du Directoire, tout honnéte homme frémit de vorr
cette préméditation d'iniquité qu’excuserait 4 peine la fureur de la guerre, et
les Italiens toujours vilipendés comme la pire canaille. Voici ce qu'il répendait
a Talleyrand, qui lui avait conseillé de recruter des soldats en Italie, comme cela
se fit avec tant de succes sous I'Empire : « Vous connaissez peu ces peuples; ils
ne méritent pas que l'on fasse tuer pour eux 40,000 Francais. Je vois par vos
« lettres que vous partez toujours d'une fausse hypothése : vous vous imaginez
« que la liberté fait faire de grandes choses 4 un peuple mou, superstitieux,
« pantalon et lache. Celles que vous désireriez que je fisse sont des miracles; je
« nen puis pas faire. Je n'ai pas 4 mon armée un seul Italien, excepté 1,500 po-
« lissons ramassés dans les rues des différentes villes d'Italic, qui pillent et ne
‘a sont bonsa rien. » (Du 16 vendémiaire.)
L'ITALIE DEPUIS CENT ANS. 233
Le Directoire, converti de force depuis un an 2 la cause italienne,
nentendait plus sen détacher. L’abandon de Venise lui semblait une
honte aux yeux des gouvernementls, un crime aux yeux des peuples.
Tout au plus consentait-il & Jaisser 4 l'Empereur l’Istrie, Trieste et la
Dalmatie. « Ne’ pas céder Venise, écrivait Bonaparte, c'est la guerre
« 4 recommencer de suite, et contre un ennemi formidablement pré-
« paré. » —« La guerre, soit! répondait-on de Paris; mais jamais Ve-
« nise & |’Empereur! Que deviendrait la république cisalpine cernée
« presque de tous cétés par un pareil voisin? I] vaudrait mieux cent
a fois lui rendre la Lombardie que de la payer & ce prix... Toute la
a question se réduit, d’ailleurs, & savoir si le gouvernement francais,
«retrempé dans le baptéme révolutionnaire du 48 fructidor, veut et
« doit livrer I'Italie & P'Autriche : or il ‘ne le doit ni ne le veut ! » (Let-
tre du Directoire 4 Bonaparte du 8 vendémiaire.)
Devant une volonté aussi nettement formulée, tout autre que Bona-
parte aurait fait 2 son devoir le sacrifice de son ambition. II lui con-
vint mieux de tenir pour non avenu un ultimatum deux fois signifié.
Quelques historiens, préoccupés du souvenir des républiques classi-
ques, ont bien voulu s’étonner d’une si rare témérité, non-seulement
impunie, mais glorifiée. C'est ne connaitre ni l'homme ni ]’époque. Per-
sonne ne laissa moins de chances au hasard que l’habile signataire
du traité de Campo-Formio. Ses audaces venaient en aide a ses
caiculs, el, comme il le reconnait en cent endroits de ses Mémoires,
ses emportements eux-mémes étaient rarement exempts d’arriére-
pensée. Tant qu'il eut des supérieurs, son grand art fut de mesurer
exaclement jusqu’ou il pourrait aller avec eux, ou plutét contre eux. Jeu
dangereux 4 continuerquand iln’eut plus au-dessus de lui que la fortune,
car, perdant Ja téte et voulant la violenter au lieu de la suivre, il mé-
rilad’en étre abandonné. Dans cette question de la paix, le négocia-
teur infidéle savait bien qu'il avait pour lui le sentiment du pays et sa
propre renommée; deux puissances contre lesquelles le faible Direc-
toire n’oserait entrer en lutte! La paix fut donc conclue malgré le gou-
vernement, et Venise vendue a |’Autriche. C’était sans doute se donner
un tort grave devant l’histoire, mais c’était pour le moment remporter
une premiére victoire d’opinion publique sur un pouvoir que |’on de-
vait mener du 18 fructidor au 18 brumaire.
II fallut cependant faire connaitre aux Vénitiens le fatal traité qui les
livrait sans défense 4 leurs voisins d’Allemagne. Un agent leur fut en-
voyé avec deux missions : la premiére de ne rien laisser a Venise qui
pit étre utilisé parses nouveaux maitres ; Ja seconde doffrir aux mem-
bres du gouvernement révolutionnaire, aux patriotes les plus compro-
mis, asile et droits de citoyens dans la Cisalpine, avec un dédommage-
ment pécuniaire prélevésurla vente des approvisionnements de guerre, .
Févaien 1858, 15
254 ETUDES ITALIENNES.
de marine, de commerce, appartenant 2 I’Etat Vénitien. L’agent ne
recut que cette noble réponse : « Non, nous ne voulons pas qu’on dise
« de nous qu’ayant exercé pendant quelques jours la souveraineté de
« notrenation nous ayons contribué & sa ruine et que nous ayons fini
« en nous partageant ses dépouilles! .... Nous irons chercher ailleurs
« un sol libre, car nous préférons l’indigence 4 |’infamie'! » La lecon
était dure, la réponse de Bonaparte fut celle d’un maitre & qui l'on a
fait sentir l'humiliation de sa faute. Nous nous plaisons 4 la supprimer
comme offensante pour le nom dont elle est signée. Dire aux malheu-
reux Vénitiens que la République francaise ne donnait point leur ter-
riloire, mais qu'elle se contenterait de |’¢vacuer, laissant lé gouverne-
ment libre de prendre tel parti qu'il jugerait convenable, ce n’étail pas
sérieux. Ajouter: Si les Vénitiens ne sont pas des laches, s ils sont dignes
de la liberté, l occasion est venue de le prouver, qu'ils se défendent ! »
ce n’était ni sérieux ni digne d’un grand coeur *. A ce moment, assure
Cantii, une voix indignée s’écria : « Traitres, rendez-nous les armes
que vous nous avez ravies! »
Une derniére manifestation eut lieu: le peuple assemblé dans ses
égiises fut appelé & déclarer une fois encore sa volonté souveraine. Sur
vingt-trois mille votants, dix mille opinérent de plier sous les événe-
ments, treize mille prirent parti pour Ja constitution démocratique. On
se donna la triste satisfaction d’envoyer au Directoire et au général ce
plébiscite qui les mettait en contradiction, l'un avec ses principes,
l’autre avec ses promesses. Vengeance supréme d'un peuple qui ne sut
que bien mourir! Puis, pendant que les Francais s’en allaient emportant
les lions de l’arsenal, les quatre chevaux et les dix portes de bronze de
Saint-Marc et toutes sortes d’objets d'art et de guerre, les Vénitiens
virent arriver les colonnes autrichiennes. Ceux-la du moins, dit Cantu,
n’avaient pas parlé des droits du peuple et promis la liberté |
Telle est dans sa réalité officielle cette page diversement appréciée,
éu notre histoire se méle douloureusement & I’histoire de la Péninsule.
Nous y avons insisté, parce qu’on ne peut nier son influence décisive
en 48415 sur le sort diplomatique de la haute Italie. A qui désormais
laisser la Vénétie, et comment les puissances allies se seraient-elles
montrées moins libérales envers|’Autriche que la Révolution®? Bien
qu'annexée au royaume lombard par la paix de Presbourg, elle n’en
avait pas moins cessé d’exister comme Etat indépendant. La version
italienne est sévére pour le héros de l'incomparable campagne de 1796:
‘ Lettre de Villetard 4 Bonaparte, du 3 brumaire.
* Lettre de Bonaparte, du 5 brumaire, ala municipalité de Venise.
> Balbo dit en propres termes, dans son remarquable Sommario della. storia
. d'Italia: « Bonaparte fut la le véritable auteur des arrangements diplomati-
(ues de 1814 et 1815 » (p. 448).
L'ITALIE DEPUIS CENT ANS. 935
sauf les inévitables exagérations du ressentiment national, elle est
la vraie, comme le prouvent les piéces offieielles citées plus haut. La
chute de Venise et son abandon & |’Autriche furent I'ceuvre personnelle
et préméditée du général Bonaparte. Ou trouver le mobile d’une déter-
mination si peu conforme aux proclamations et aux espérances des
premiers jours? M. Thiers, que }’on a accusé d’idolatrie envers celui
gui revit si merveilleusement dans son livre, n’hésite pas 4 le chercher
dans les calculs d'un égoisme déja césarien. Dés les préliminaires de
Lévben, le vainqueur du Tyrol, engagé seul au coeur de |’ Autriche,
forcé de rétrograder, trompé d’ailleurs par la correspondance ofli-
cielle qui remettait &4 un mois toute possibilité de concours de la
part des armées du Rhin, signait de sa propre autorité et sans attendre
Clarke, l’envoyé du Directoire, tout & la fois une suspension d'armes
et l’engagement d’indemniser |’Empereur en Italie de ce qu'il devait
nous céder en Belgique. Or le courrier, porteur de cette convention,
trouva Hoche en pleine Allemagne, ayant déja entamé |’armée de Kray
et sapprétant & la détruire. Desaix, lieutenant de Moreau, avait passé
le Rhin et donnait la chasse & |’ennemi. Tout fut arrété : il fallut poser
les armes et renoncer a une victoire commencée. Dure et louable
résolution pour des généraux qui se considéraient comme les égaux,
peut-étre méme comme les rivaux de Bonaparte !
On peut dire que cette situation n’était pas notablement changée,
lorsque la paix vint donner une sanction définitive 4 des préliminaires
que Talleyrand, malgré son désir de plaire, avait trouvés précipi-
tamment conclus '. L’armée d'Italie avait bien devant elle l’archiduc
Charles et les meilleures troupes de |’Empire; mais |’Allemagne
dégarnie laissait un libre champ & Ja marche victorieuse des armées
da Rhin et de Sambre-et-Meuse. « Il est vrai, dit formellement
M. Thiers, qu’en faisant une nouvelle campagne, on était assuré de
détruire la monarchie autrichienne, ou de Vobliger du moins & re-
noncer 4 V’Italie. Mais Bonaparte avait plus d'une raison personnelle
d’éviler une nouvelle campagne. On était en octobre, et il était tard
pour percer en Autriche. L’armée d’Allemagne, commandée aujour-
@hui par Augereau, devait avoir tout l'avantage, car elle n’avait per-
sonne devant elle. L’armée d'Italie avait sur les bras toutes les forces
autrichiennes! Elle ne pouvait pas avoir le réle brillant, étant réduite
ala défensive. Elle ne pouvuit pas étre la premiére & Vienne*. » Disons
‘ Lettre de Talleyrand 4 Bonaparte, du 30 fructidor.
2 (Hist. de la Révolution, v. 1X, p. 563.) Le méme historien, examinant les di-
verses clauses du traité de Campo-Formio, ajoute quelques pages plus loin : « On
pouvait regretter que les Autrichiens ne fussent pas rejetés au dela de I'Isonzo,
que toute la haute Italie et la ville de Venise elle-méme ne fussent pas réunies a
la Cisalpine: avec une campagne de plus, ce résultat eit été obtenu. Des considéra-
256 ETUDES ITALIENNES.
aussi que Bonaparte invoqua, pour justifier son audace, des raisons plus
dignes 4 la fois d’un grand homme de guerre et d'un grand homme
d’Etat : « La guerre, écrivait-il aprés avoir signé le traité, qui avait été
nationale et populaire lorsque l'ennemi était sur la frontiére de France,
semblait aujourd'hui étrangére au peuple et n’était devenue qu'une
guerre de gouvernement. Dans l ordre naturel des choses, la France
aurait fini par y succomber'. »
En attendant, apres avoir organisé Ja république cisalpine réunie 2
la cispadane, et donné une constitution a l’Etat de Génes devenu la ré-
publique ligurienne, I"heureux vainqueur partait pour la France en
. passant par Rastadt od devait se traiter la paix de l’empire. Lui parti,
l'Italie reste comme une salle de théatre ot le spectacle continuerait
aprés le lustre éteint et le public évacué. Ce fut le tour des Etats méri-
dionaux d’étre conquis ou plutét révolutionnés. Berthier monta au Ca-
pitole, évoquant au chant de la Marseillaise les grandes ombres de
Rome patricienne : Championnet marcha sur Naples et proclama par
ordre la république des Scipions dans Ia terre classique du Pulcinella.
Dés l'entrée de nos soldats en Italie, le Directoire, qui fixail depuis
longtemps un regard de haine sur le Vatican, l’avait désigné du
doigt & Bonaparte. Celui-ci, n’ayant pas de temps a perdre de ce cété
et voulant d’ailleurs garder d’honorables ménagements envers le chef
de la chrétienté, ne s’avanca que jusqu’é Tolentino * ot le délégué
du Saint-Pére dut subir de dures conditions. Naturellement, l’hostilité
de la cour pontificale n’en fut pas désarmée ni la haine du Directoire
satisfaite. Il parait que La Réveillére surtout, fondateur, comme on sait,
d’une religion, ne pouvait se faire 4 |’idée que le pape edt encore quel-
que influence sur les esprits. Une sédition populaire ot périt misérable-
ment le brave Duphot, fournitle prétexte de l’expédition désirée. Mais
la mine était préparée depuis longtemps; car, avant de quitter I'Italie,
le général Bonaparte, sans doute pour obéir aux pressantes injonctions
tions personnelles avaient empéché le jeune vainqueur de faire cette campagne.
Lintérét personnel commencait a altérer les calculs du grand homme, et a im-
primer une tache sur le premier et peut-étre le plus bel acte de sa vie. »
‘ Lettre au Directoire, du 27 vendémiaire.
2 Nous avons visité 4 Tolentino le palais Cestio of Bonaparte fut recu, et la
paix signée en quatre jours. Au-dessus dela porte d’entrée, on lit cette inscrip-
tion commémorative : Quod bonum, faustum, salutareque sit. A. D. Xl. K.
Mart. 1797. — Napoleo Bonapartus victor cum exercitu Gallorum Tolentinum in-
gressus. et quatriduum hisce in xdibus moratus, legatos Pontificis cujus legatio-
ms Card. Matheus princeps fuit, cum pace dimisit. — Dominicus Parisanus xdium
dominus ut memoriam tante rei prorogaret, posuit. La rue a pris le nom de Via
della pace. Rien de tout cela n’a été changé lors de la restauration du pape, et
czpendant le souvenir de Tolentino est un des plus cuisants qui se puissent rap-
peler aux Romains et a la cour de Rome.
L'ITALIE DEPUIS CENT ANS. 257
ale son gouvernement, écrivait 4 Joseph, ambassadeur & Rome : Si le
pape vient dmourir, faites votre possible pour qu’on n’en nomme pas un
-utre, et pour quily ait une révolution'.
Pie VI céda done la place & la république, et se retira, sans étre in-
-quiété, 4 Florence. Malgré son grand age et ses infirmités, il n’était
pas destiné 4 y mourir. Le grand duc, coupable de |’avoir bien accueilli
et d’avoir laissé débarquer les Napolitains & Livourne, dut quitter ses
Etats envahis et retourner 2 Vienne. Le .vieux pontife fut entrainé a
Parme et de la 4 Valence ot 3! mourut prisonnier de Ja France, Rome
‘ne devait plus revoir que ses restes rapportés dans les caveaux de
Saint-Pierre et sa noble image agenouillée par Canova sur la tombe des
saints Apdires. Pendant ce temps, l’incendie.républicain gagnait jus-
qu’aux pieds des Alpes. Le roi du Piémont, forcé d’abdiquer, s’était
réfugié en Sardaigne, comme le roi de Naples en Sicile. La politique du
Directoire, que Bonaparte ne contrecarrait plus, triomphait partout
méme & Lucques. Sa propre constitution, imposée sans amendement
ni miséricorde, régnait 4 Milan comme & Naples, & Génes comme
‘a Rome. Tout ce qu’elle offrait de remarquable, c’est que, s’intitulan
populaire, elje ne disait mot de la seule chose populaire de ce cété des
Alpes : la religion.
L’Italie n’était done pas plus maitresse d’elle-méme qu’avant notre
invasion. Le joug de la révolution, exécrable surtout parce qu’il fait
‘Arouver légers tous les autres, avait remplacé le joug de l’Autriche et
-des princes. Les riches seuls d'ailleurs, ‘les marchands et les beaux-
esprits, déja gagnés aux idées francaises, avaient applaudi a nos
entreprises. Mais les masses, craignant tout d'une nation gouvernée
-par des athées et des régicides, restaient en dehors, sombres et dé-
Mantes. Puis cette liberté, payée & beaux millions comptant’, ce pil-
dage des églises, ce dépouillement des musées que ne nous a pas en-
‘ore pardonné ce peuple ami des arts, les rapines, les exactions
‘et les désordres des employés de tous rangs auxquels la sévérité
* Lettre de Bonaparte 4 Joseph, du 8 vendémiaire. La vraie politique de l’épo-
‘que se trahit aussi dans cette autre lettre que Bonaparte écrivait de Paris (le
41 janvier 1798) a son lieutenant Berthier : « Quand vous ne serez plus qu’'a
« deux journées de Rome, déclarez avec menaces au pape et a tous les membres
« du gouvernement qu’ils se sont rendus coupables du criminel attentat afin de
« les effrayer et de les déterminer a fuir; et, si comme I’espére le Directoire,
« vous parvenez a Rome, usex de toute votre influence pour fonder la république
« romaine, vous gardanit toutefois de tout ce qui pourrait donner clairement é
-« connattre que c'est la un projet formé par notre gouvernement. »
2 Vingt-cing millions de contributions de la Lombardie, dix millions de Modéne,
vingt millions de Parme et Plaisance, trente millions du pape, trois millions
‘sept cent mille francs de Bologne et Ferrare, six millions de Venise, huit cent
aille francs de Mantoue, six cent mille de Marra-Carrare. — « J’ai envoyé en
958 ETUDES ITALIENNES.
de Bonaparte ne put couper court et qui se déchainérent aprés son
départ, les séditions militaires de Rome et de Mantoue qui en furent
Ja suite, et, par-dessus tout, la ridicule impuissance de ces gouver-
nements hybrides qui n’étaient pas italiens et se défendaient d’étre
francais, tout cela contribua rapidement 4 dénigrer notre influence et
jusqu’au prestige de nos armes.
Aussi, dés que Souwaroff parut, toute I'Italic de 1796 se releva
comme par enchantement, au galop de son cheval. Un cri de délivrance
répondit aux hourras des Cosaques. En quelques jours, ces républiques
sans républicains s’‘étaient évanouies comme des ombres, et nous ne
gardions plus dans la Péninsule que le port d’Ancéne, bientét repris
par terre et par mer, et Génes ou Ihéroique Masséna allait enfermer la
fortune de Ja France.
Les réactions furent extrémes, 4 Naples surtout, of le double gou-
vernement du roi Ferdinand et de lamiral Nelson était tombé en que-
nouille. Mais les armées de |’Europe passaient et repassaient dans la
Péninsule, tour & tour victorieuses ou poursuivies, comme dans un
champ de cirque. Quelques mois aprés, les Russes étaient rentrés dans
leurs steppes, les Autrichiens battus n’avaient de refuge que Mantoue,
et le premier consul faisait chanter on Te Deum au Duomo de Milan
pour célébrer la victoire de Marengo et la nouvelle délivrance de
Vitalie.
A dater de Ia paix de Lunéville (9 février 1801), qui ne fit que con-
firmer pour la Péninsule celle de Campo-Formio, une ére nouvelle de
réparation, sinon de repos, s’ouvrit pour elle comme pour la France,
el, de ce jour jusqu’’ ceux de nos désastres, son histoire officielle se
confond avec la nétre. Aussi n’est-ce pas celle-l& que nous avons cher-
chée et que nous aurions désiré trouver dans les écrivains italiens.
Tous, et le patriotique auteur de la Storia di cento anni plus qu’au-
cun autre, affectent sans cesse de distinguer \'Italie de ses domina-
teurs, el laissent croire que, sous la diversité des formes tour 2 tour
imposées, vit et proteste la pensée nationale, toujours persistante
quoique toujours trompée. Noble fiction, mais fiction aprés tout. Ou
était la pensée italienne dans l’Italie de Marie-Thérése? Ou était-elle
méme sous le régime francais? Dire qu’a travers les railleries de
Botta, les dénigrements de Colleta, les admirations de Pechio et les
critiques de Coracini, l'histoire intime, l'histoire vraiment italienne
de cette époque est difficile & débrouiller, cela doit étre vrai, mais
c'est la ne rien dire. Cette histoire, ce n'est pas & nous a |’écrire,
ou plutét pour nous elle est écrite. Nous ne pouvons nous en rapporter
qu’aux faits. Or les faits nous montrent les peuples de la Péninsule
France, dit Napoléon dans ses Mémoires, au moins cinquante millions pour le
service de I’Etat.»
L'ITALIE DEPUIS CENT ANS. - 259
acceptant sans réclamer nos constitutions, nos codes, nos armées, nos
princes, nos usages et presque notre langue. Une seule loi trouva jus-
qu’au bout de nombreux réfractaires, et nous voudrions croire que ce fut
uniquement par esprit de patriotisme. C'est ainsi qu'on vit, en janvier
1802, quatre cent cinquante députés cisalpins se rendre a Lyon pour
délibérer sur les destinées nouvelles de leur patrie, et s’en revenir sans
avoir fait autre chose que recevoir une charte, ol, comme dans celle
qui nous régissait alors, Sieyés avait mis sa pensée et Napoléon sa
personne. Tout y était si merveilleusement adapté & la République,
qu'il n’y eut pas un article & supprimer lorsque, deux ans plus tard,
la Cisalpine devint le royaume d’Jtalie! Eugéne, nous dit-on, ne fut
que soumis et médiocre, et n’eut pas l'art de se faire aimer. Nous
n ‘accepler lons ce jJugement, nouveau pour nous, gue s'il ressor-
tait du récit méme des actes privés et de administration du jeune
vice-roi. Or on ne nous parle que de ses batailles et de ses rapports
avec la France. Murat, moins soumis, mais vraiment médiocre, |arrive
a Naples aprés Joseph. On sait que ce dernier, nouveau don Carlos,
venait d’étre appelé & régner sur un peuple qui devait montrer aux
Itatiens comment on défend son indépendance. Quelle résistance trou-
vérent Joseph et Murat? Une guerre de bandits dans les Calabres. —
Encore n’en voulons-nous pas trop médire, parce qu'elle fut réprimée
par des moyens qui font horreur, et que ce fut pendant cette période
la seule manifestation armée de la nationalité italienne. Lucques vendit
en un jour sa république et sa liberté, vieilles de plus de six siécles.
Son plat de lentilles fut !’exemption de tout service militaire. La Toscane
passa avec une égale indifférence des princes lorrains aux infants d’Es-
pagne, et de ceux-ci a la grande-duchesse Elisa. Le Piémont et Parme
avaient perdu jusqu’a leur nom, et n étaient plus que des départements
francais. Rome elle-méme, au lieu d'un César ou d’un Pape, n‘eut plus
qu'un préfet envoyé de Paris. — Or nous demandons ce que faisait
en ces occurrences le grand parti national italien dont on nous parle
tant et qu'on nous montre si peu. Od étaient les Guelfes, lorsque,
deux fois en moins de dix ans, le successeur d’Alexandre III fut
trainé par les gendarmes 4 travers I'Italie, sans qu’un seul bras se
levat pour sa défense? Ou étaient les patriotes, tandis que d'un bout
a l’autre de la Péninsule le despotisme de I’étranger sévissait sans
obstacles ?
Ii faut donc se résigner a le reconnaitre, la terre de Dante semblait
alors étre devenue francaise. Le fameux regno d'Italia, qui réalisait le
monstrueux phénoméne d'une Italie sans Rome et sans Florence, c’est-
a-dire sans téte et sans coeur, n’était, 4 tout prendre, qu'une division
militaire plus grande que les autres. Hatons-nous de proclamer qu’en
fait d'étrangers ou de barbares, comme disait Jules I, les Italiens
260 ETUDES ITALIENNES.
avaient supporté pis que nous. Des ports agrandis, des arsenaux créés
ou projetés, des fortifications partout, les canaux de Bologne et de Pa-
vie, de larges routes joignant la France par-dessus les Alpes ; d’autres,.
mieux vues des gens du pays, aplanissant les Apennins, ces Alpes
intérieures; des monuments antiques restaurés ou retrouvés, des
finances honnétes, une police moins tracassiére que protectrice, une
administration expéditive et réguliére, tels furent les bienfaits de notre
domination. Ajoutons quen ouvrant ses rangs aux recrues de la Pénin-
sule l’'armée francaise leur ouvrait Ja véritable voie vers la régénéra-
tion de leur patrie. Si la vie des camps a ses dangers pour les démo-
craties, elle est une école de liberté pour Jes peuplesassujettis. Jamais
une nation réputée impropre aux armes a-t-elle su s’affranchir ow
méme rester indépendante? Ces milliers d’Italiens qui se transformaient
en intrépides sabreurs derriére Murat, en solides manceuvriers derriére
Eugéne, ne nous semblent pas, aprés tout, des. fils trop dégénérés de
cette vieille terre appelée par son poéte virdm alma parens, la terre
des hommes. Sans doute ils versaient leur sang pour la folle ambition
d’un conquérant ; mais pour }’Italie non plus que pour I'Europe, entre
le servir et le combattre, il n’y avait alors pas de milieu. Mieux vau-.
drait pour la nationalité italienne qu’elle eit pu résister comme sa
sceur latine de l’autre Péninsule; mais, une fois soumise, i! n’est pas
indifférent & son avenir qu'elle se soit ainsi retrempée dans la gloire et
dans le feu.
Le régime napoléonien, il est vrai, se souciait moins de faire des ci-
toyens que des soldats. Ce n’était plus assez pour la France de 1843,
qui n’avait plus d’ailleurs de conscrits 4 lui fournir, mais c’était beau--
coup pour la faible et renaissante Italie. Une Italie l’arme au bras se-
fat fait peut-étre respecter en 1844. Soulevée contre son gouvernement
et tiraillée entre des intrigues extrémes, elle fut et devait étre remise
aux mains du plus fort. Qui sait ce que n’aurait pu, en un pareil mo-
ment, la résistance de toute une nation ne demandant qu’’ vivre de sa
propre vie, 4 ne pas subir la loi del'étranger? Supposez qu’aprés étre
resté honorablement fidéle & Napoléon qui venait d’abdiquer le vice-
roi edt songé 4 rester fidéle & son peuple ; supposez-le faisant plus de
fond sur la bravoure et l’affection de ses sujets que sur la bienveillance
de ’empereur Alexandre qu’il viot implorer & Paris; supposez que
l’armée italienne, hier victorieuse 2 Caldiero', maitresse encore de
Mantoue et de la ligne du Mincio, edt refusé son licenciement et levé
résoliment le drapeau de la nationalité, qui peut dire que cette cause:
‘ Caldiero est justement célébre dans les fastes modernes de I'Italie : Masséna,,.
avec une armée composée en partie d'Italiens, y avait battu les Autrichiens Ie-
50 octobre 1809, et une derniére fois le 15 mars 1815.
LITALIE DEPUIS CENT ANS. 264
a‘eit pas obtenu justice? Qui peut nier, en tout cas, l’immense et
durable effet d’une telle manifestation?
L'occasion semblait d’autant mieux choisie, que )’ennemi lui-méme
nes avancait dans la Péninsule qu’au cri d’indépendance et de liberté.
C’élaient notre campagne et nos proclamations de 1796 retourndes
contre nous. Dés 1809 |’archidue Jean, qui venait de soulever le Tyrol,
s'adressait ainsi 4 nos sujets d’outre-monts : « Italiens! vous étes es-
« claves de la France, vous prodiguez pour elle votre or et votre sang.
« Le royaume d'Italie n’est qu’une chimére ; la réalité, c'est la conscrip-
-« tion, les charges, les oppressions de tout genre, la nullité de votre
« existence. Si Dieu seconde l’empereur Francois, I’Italie redeviendra
« heureuse et respectée en Europe. Une constitution, fondée sur la na-
« ture et sur la vraie politique, rendra la terre d’Italie fortunée et inac-
« cessible & quelque force étrangére que ce soit. L’Europe sait que
« laparole de Frangois est sacrée, immyable et pure. Réveillez- vous,
« Italiens! rappelez-vous vos anciens jours! Veuillez-le seulement, et
« vous serez glorieux a |’égal de vos ancétres ! » Cing ans plus tard, en
dévrier 1814, le comte de Nugent, qui commandait les forces austro-bri-
fanniques, disait au peuple des légations : « Vous avez assez gémi sous
« le joug de fer de l'oppression. Nos armées sont venues pour vous en
« délivrer. Uue nouvelle ére s’ouvre pour vous..... En attendant que
« toutes nos forces libératrices solent arrivées, il est de votre intérét,
« braves et courageux Italiens, de tracer par les armes la voie de votre
« affranchissement et de votre bonheur. Vous avEZ TOUS A DEVENIR UNE
« NATION INDEPENDANTE... Avant peu votre sort sera envié et votre situa-
« tion admirée.» Suivait un décret abolissant l’odieuse conscription et
me foule de droits fiscaux presque aussi antipathiques aux habitudes
‘du pays. Au méme moment, le général autrichien Bellegarde lancait ce
manifeste en Lombardie : « Italiens! de toutes les nations que l’am-
« bition de Napoléon a courbées sous le joug, vous étes la derniére pour
« laquelle a sonné |’heure de la délivrance... Nous avons passé |’ Adige,
« nous sommes entrés dans le cceur de votre pays. Ne voyez en nous
« que des libérateurs qui n’exigeront de vous que ce qui serait indis-
‘« pensable a Jeur marche et 4 leur subsistance. Nous venons pour pro-
« téger vos droils légitimes et rétablir ce que la force et l’orgueil ont
« abattu. Nous vous appelons & la défense commune! Le moment est
« renu ott I'Italie, comme les autres nations, doit faire preuve de force
a et de courage. Ji est temps que les Alpes s'enorgueillisent de nouveau
« de leurs cimes inaccessibles et forment une barriére insurmontable!
« ll est temps que les chemins ouverts pour introduire dans votre
« pays la servitude soient détruils'.» Un mois plus tard, lord William
“(0n aurait peut-dtre embarrassé l’éloquent général en lui demandant s'il en-
262 ETUDES ILALIENNES.
Bentinck, débarqué avec quinze mille hommes 4 Livourne, marchait
sur Génes avec ces mots sur son drapeay : Liberté, indépendance ita-
lienne !
Nous le demandons aux Italiens qui se targuent aujourd hui de tant
de promesses si peu tenues, n’étail-ce pas le cas de prendre au mot
ces libérateurs qui avaient besoin d’eux, et de leur répondre tout d’une
voix : « Oui, nous voulons étre libres, oul, nous voulons étre indépen-
dants. Plus de Francais, plus d’Allemands; I’Italie aux Italiens! Le
grand empire est tombé, nous n’avons plus d’autre intérét que de lui
survivre, et de devoirs qu’envers la patrie. Merci de votre appuil! Il
nous serait précieux si nous avions des ennemis; mais ob pourraient-
ils étre quand l’Europe en armes nous appelle elle-méme a l'indépen-
dance? Vous faites, dites-vous, la guerre des nations? la nation ita-
henne demande moins & étre protégée qu’a étre respectée. Confiante
dans la loyauté de vos engagements, elle a confiance aussi dans son
héroique armée, ses arsenaux, ses trésors, ses places fortes, et, au
besoin, dans le patriotisme de tous ses enfants *. »
Ce qu’Eugéne n’eat pas méme osé réver, Murat osa le tenter*, mais il
le tenta par Ja trahison, le pire des moyens au point de vue de l’honneur
et du succés! Puis le nouveau roi de Naples, on ne pouvait l’oublier,
tenait en Italie la place d’un souverain légitime; il venait de se jeter
sur les Etats romains encore veufs de leur pasteur, et de triompher
ridiculement au Capitole. Il avait méme essayé, au bruit des derniéres
tendait parler de ces routes du Tyrol par ot: les Allemands ont de tont temps des-
cendu en Italie.
‘ L’idée de constituer définitivement I'Italie n’était pas nouvelle pour les puis-
sances. En 1805, lors de Ja troisiéme coalition, parmi les combinaisons proposées
par la Russie en cas de victoire, figurait un royaume subalpin composé du Pié-
montsans la Savoie, mais avec Génes, la Lombardie et I'Etat vénitien. Ce royaume
edt été confié a la maison de Savoie comme le noyau d'une Italie indépendante.
Un lien fédéral left rattaché au royaume des Deux-Siciles, au royaume d’Etrurie,
aux petits Etats de Lucques, Raguse, Malte, les tles Ioniennes, au pape surtout,
grand chancelier de la Confédération. Le chef en edt été tour a tour le roi de
Piémont et le roi de Naples. La Savoie avec la Valteline et les Grisons formaient
un nouveau canton suisse. Déja, le 25 octobre 1804, des conventions ayant pour
objet l'indépendance de I'ftalie, avaient été passées entre la Russie et lAutriche.
2 Dans une proclamation datée de Bologne, Murat annongait en ces termes sa
défection : « Tant que j'ai cru que Napoléon combattait pour Ja paix et le bon-
heur de la France, j'ai fait de ma volonté la sienne. Le voyant en guerre perpé-
tuelle, je me sépare de lui par amour de mes Etats. Deux banniéres sont dé-
ployées en Europe; sur l'une est écrite : religion, morale, justice, miodération,
paix, félicité; sur l'autre: persécution, artifices, violences, tyrannie, larmes,
consternation de toutes les familles. Choisissez! » Pour avoir le droit de parler
ainsi, il ne fallait pas avoir trempé dans l’exécution du duc d’Enghien, le guet-
apens d’Espagne, et l’enlevement du saint-pére.
L'ITALIE DEPUIS CENT ANS, 265
victoires de la campagne de France, de se rapprocher secrétement
d’Eugéne, qui dénouca avec mépris aux Autrichiens cette nouvelle per-
fidie. L’Europe ne pouvait donc prendre au sérieux cette Majesté de
parade qui se couronnait déja roi d’Italie. Il en était tout autrement
du vice-roi de Milan, estimé des souverains alliés parmi lesquels, comme
Napoléon, il comptait le pére de sa femme, et dont le tréne n’avait été
pris & personne. — Mais Eugéne ne savait s inspirer que de |’Empe-
reur, et les Italiens, passant, comme toujours, de |’extréme détiance
contre les uns 4 l’extréme crédulité envers les autres, montrérent plus
de foi dans |’étranger que dans eux-mémes.
Ainsi |’ Autriche avait reconquis sur nous la Péninsule comme nous
l'avions conquise sur elle, par les promesses autant que par les armes.
En moins de vingt ans, c'est nous qui étions les oppresseurs! Mais les
nouveaux arrivés ne devaient pas jouir longtemps de leur titre de libé-
rateurs, et les illusions des patriotes ne furent pas de longue durée. Si
l’on avait fait contre Napoléon la guerre des nations, on fit 2 Vienne la
paix des dynasties. Les trailés de cette époque peuvent étre cités comme
le chef-d'ceuvre de cette politique du hasard et de Ja force, qui n’a
d'autre souci que la sécurité de I’heure qui passe et les convenances
des souverains. L'Italie sortait de la révolution moins libre et moins
italienne que jamais. Elle y perdait trois républiques, dont deux de pre-
miére classe, comme Venise et Génes, sans parler des iles de |’ Adria-
lique et de l'archipel Ionien. C’est l’Autriche, toujours vaincue, mais
toujours sur pied, qui recueillait les plus belles épaves. Ne possédant
que le Milanais en 1796, elle allait y ajouter Venise, la Dalmatie et les
Etats de terre ferme. Elle avait les lignes de l’Adige et du Mincio, fron-
tiére ouverte par le Tesin sur le Piémont et sur la Suisse, et dominait
lecours du Pé par ses garnisons de Ferrare et de Comachio.
Les choses reprirent donc dans la Péninsule leur cours d’autrefois.
Seulement, l’ancien régime une! fois réinstallé, l’esprit d’ opposition
revint avec ardeur aux promesses de la révolution, sans se rappeler
quelles n’avaient pas été mieux tenues. Les souvenirs de l'adminis-
tration francaise, naguére si détestée, furent invoqués contre les pro-
cédés infiniment plus sommaires de l'occupation allemande, etle réve
de l’ indépendance italienne, qui n’availagité jusque-la que les coeurs et
les esprits d'élite, descendit dans les masses. Par Ja maladroite obsti-
nation de quelques souverains, une scission se fit entre eux et leurs
peuples. C’était le moment d’agir, on préféra réagir. Les vingt années
gue I'Italie venait de vivre céte & céte avec la France ne furent comp-
iées pour rien, ou plutét on ne daigna s’en occuper que pour détruire
et persécuter ce qu’elles avaient laissé la-bas de nos institutions et
de notre esprit. On se garda bien, par exemple, de relever les libertés
municipales détruites par le régime francais; en revanche, c’était
264 ETUDES ITALIENNES.
un point d’honneur parmi les courtisans de ne jamais passer par les.
rues que nous avions ouvertes. Les gouvernements retombérent dans
leur sommeil interrompu par la Révolution, & l'exception toutefois.
de la cour romaine, 4 qui la loterie d’4mes tirée & Vienne laissait le-
grave souci de négocier des concordats avec les nombreux souve-
rains protestants ou schismatiques qui venaient de recevoir en par-.
tage des sujets catholiques.
A proprement parler, de cette époque 41848, Vhistoire de I Italie:
nest que celle des sociétés secrétes, des ventes de carbonari surtout,
dont elle avait été couverte par laderniére armée du roi Murat. Le vent.
soufflait aux constitutions. Celle donnée aux Espagnols en 1812 sous la
dictée de l’Angleterre servit de poit de comparaison et fut récla-.
mée de toutes parts. On sait les agitalions de 1821, 4 Naples et dans le
Piémont, comprimées bientét par Intervention autrichienne, et cruel-
lement vengées sur leurs principaux auteurs. A notre avis, tout ce.
mouvement aurait da aboutir ailleurs qu’au Spitzberg et & des pro-
Scriptions nouvelles. Faire des réformes est déja un grand art; mais.
Jes faire au moment voulu, c’est |’art supréme. Les gouvernements.
d’alors n’avaient pas seulement cette force de fait et d’organisation
qu'on appelle le Pouvoir, ils avaient ce prestige du temps et du droit
qu'on appellel’Autorité. Quel plus noble usage en pouvaient-ils essayer-
que de la limiter de leur plein gré et par elle-méme? Quelle plus po-
pulaire contradiction du régime excessif et tout personnel auquel on
venait d’échapper ? En 1815, les peuples comme les princes n’avaient--
ils pas demandé et obtenu, — du moins en promesse, — leur restau-
ration ? La France venait d’avoir la sienne, large, compléte, généreuse,
acclamée, et qui aurait da servir de modéle 4 toutes les autres. A leur
honneur éternel et & notre grand profit, les Bourbons avaient compris.
qu’a la révolution qui venait de donner pour dernier mot de sa politi-
que un pouvoir sans frein et la guerre sans terme il fallait opposer ur
gouvernement fondé sur la paix et les garanties constitutionnelles. Ce:
n'est pas ici le lieu de rechercher comment on laissa l’opposition s en-.
fermer dans la charte comme dans une place de sdreté, et tirer de la
sur le tréne. Toujours est-il que les doctrines autrichiennes prévalurent
en Europe par la diplomatie, comme en Italie par les baionnettes, et
qu’on laissa passer l’occasion unique, suivant nous, de fonder une
grande restauration européenne sur ’union de !l’autorité nécessaire avec
la liberté légitime.
Dans Ja Péninsule, le vieux cri Fuori barbari! devint le cri de ral-
liement du parti national. On se souvient de cette échauffourée de la
Romagne oi le nom desNapoléon se méla une fois encore aux illusions
des Italiens. Mais le sort des armes ne devait pas teur étre plus favora-
_ ble aprés 1830 qu’avant Déja de sontemps, Dante, rappelant que Fio-
LIITALIE DEPUIS CENT ANS. 265
rence avail déserté l’antique patronage de Mars pour adopter un nou-
veau protecteur, menacait sa patrie de-la colére de Dieu :
Sempre con Varte sua la fard trista'!
Cela est vrai de toute I'Italie.Tant qu'elle aurapour voisin et sur son
propre sol un peuple intéressé autant qu’habitué 4 l’assujettir, son in-
dépendance, un moment conquise, durera tout juste le temps qu'il
faudra aux renforts allemands pour descendre du Tyrol en Lombardie.
Comme |'empire ottoman vis-a-vis de la Russie, I'Italie n’est pour
l'Autriche gu’une proie dans la serre de l’aigle. La vraie question ita-
lienne sera toujours d’affaiblir l’Autriche, comme la vraie question d’0-
rient ett été de faire reculer la Russie. Resterait plus tard la grave
difficulté, ici, d’organiser un peuple dont les éléments furent toujours
en désaccord, la-bas, de relever un empire qui se disloque et d’empé-
cher le mahometisme de mourir.
Verrons-nous se résoudre au moins la premiére de ces questions?
Nous osons & peine lecroire. La cause de |’indépendance italienne est
une cause juste; elle serait une cause gagnée si elle n’était fatalement
engagée dans le complot de la révolution universelle. C'est elle quia
remis sous le joug I'ltalie un moment libre en 1848. C’est elle qui,
sous nos yeux encore, au lieu de rallier les vaincus vers le seul but de
l'indépendance, les divise et les égare dans le vain réve de T'unité.
C'est elle qui, loin d’entourer les princes, au fond plus jaloux que per-
sonne de la libération du sol italien, ne sait que les exaspérer par ses
tentatives réitérées de révolte et d’assassinat. Quand il aurait fallu se
battre, elle discutait ; quand il faudrait se réunir et s’entendre pour ré-
parer le passé, elle crie : Vive la République ! trouvant sans doute que
l’Autriche toute seule ne suflit pas & son bouillant courage, et qu'il im-
porte de liguer toute |’Europe contre la malheureuse Italie. Son chef
parle de Dieu comme un inspiré et de poignard comme un assassin.
Des claires et fortes notions de patrie, d honneur, de dévouement, il a
forgé je ne sais quel mystique et sanguinaire galimathias d’ot pourrait
bien sortir quelque jour un Vieux de la montagne et des séides, mais
jamais une armée et un grand homme. Une armée et un grand homme,
n’est-ce pas ce qui manque depuis trop longtemps 4 ce peuple divisé
contre lui-méme?
Uu jour, — et puisse-t-il étre prochain! — )"Europe pacifiée voudra
mettre fin & ce long et douloureux probléme de I'Italie, et reviendra
‘ Inf., cant. XIII. Le patron chrétien de Florence est saint Jean-Baptiste. La sta-
tue du dieu Mars, qui se voyait encore au quatorzié me siécle sur le Ponte-Vecchio,
fut emportée dans un débordement de !'Arno.
266 ETUDES ITALIENNES. — L’ITALIE DEPUIS CENT ANS.
4 l'idée d’une confédération des divers Etats qui la composent. Ce jour-
la, elle relévera avec respect, comme les assises premiéres de cette
réédification, les ceuvres des philosophes, des poétes, des historiens,
qui auront rendu & ce beau pays, avec |’exemple du travail et la noble
passion des idées, sa propre estime et |'estime de I’étranger; qui lui
auront appris que la hiberté n’est pas la vengeance, et le progrés la
guerre contre I'Eglise ; qui lui auront rappelé que toute grandeur et
toute unité sont pour lui dans le catholicisme, et que, le Vatican, son
second Capitole, une fois renversé, rien ne le préserverait plus d’une
invasion derniére et d’un partage définitif.
« Nous sommes de ceux, dit Canti en finissant, qui croient & quel-
que chose de supérieur aux éphéméres combinaisons de la politique,
aux variations des partis, aux hallucinations des passions. Nous tenons
quune nation pour obtenir la liberté dott d'abord la mériter. Une fois
qu’elle en est digne, rien nen peut retarder pour elle la jouissance.
D’ici je vois le lieu ot Mattéo Visconti, exilé, interrogé par Guido
Torrino qui lui demandait ironiquement quand il croyait pouvoir re-
tourner dans ses domaines, répondit : Quand tes fautes auront sur-
passé les miennes. »
LEorotD DE GAILLARD.
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS
DEUSIEME ARTICLE ‘.
Dans un premier article, je me suis occupé des textes religieux
que l’antique Egypte nous a Iégués; j’ai analysé le grand Rituel
Funéraire qu’on déposait dans les tombeaux auprés de chaque momie,
et cette analyse m‘a conduit & exposer les idées des Egyptiens sur le
sort de l’Ame dans l'autre vie; j'ai fait voir ensuite comment ce peuple,
comme toutes les autres nations paiennes, employait pour enseigner
ses dogmes religieux la voie du conte et de l’apologue. J’arrive au-
jourd’hui aux livres historiques.
La collection en est assez nombreuse, et nous avons un grand avan-
tage pour l'étude de ces textes; ils ont presque tous été publiés. Ils
sont donc accessibles & tout le monde. Chacun peut les avoir dans sa
bibliotheque et controler par soi-méme les notices et les traductions
qui en ont été publiées. En outre, les textes historiques ont toujours
préférablement & tous les autres appelé l’attention des savants. L’im-
portance des résultats qu’on en tire et la facilité relativement plus
grande d’explication qu’offre la nature positive des faits et des idées
qu’ils relatent, ont porlé sur ce genre de textes les études de la plu-
part des égyptologues, et déji plusieurs essais de traductions de pa-
pyrus relatifs 4 l'histoire ont été donnés au public. Mais, d’un autre
cété, si ces livres historiques sont d’une nature plus claire que les
livres religieux, ils présentent 4 la lecture un autre genre de diffi-
cultés. Tous les textes historiques égyptiens sont concus en écriture
hiératique, c’est-a-dire dans une écriture cursive, une tachygraphie
des hiéroglyphes; & la difficulté de comprendre le texte ils ajoutent
la difticulté de la lecture matérielle; ils ne demandent pas seulement
ube étude de langue, ils réclament une étude de paléographie.
Ces papyrus sont presque tous de la méme époque, et méme le plus
grand nombre semble provenir tout au plus d’une ou deux décou-
vertes. Un seul appartient aux époques primitives de la monarchie
‘ Voir le Correspondant du 25 février 1857.
968 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
égyptienne. C’est un papyrus d'une date fort ancienne, donné par
M. Prisse au cabinet des médailles de la Bibliothéque impéniale, et
publié par lui en fac-simile. M. de Rougé a reconnu dans ce papyrus
les noms de plusieurs rois de la cinquiéme dynastie de Manéthon;
mais la difliculté matérielle de la lecture et de l'identification des ca-
ractéres dans une écriture cursive d’une forme trés-ancienne, dont
nous ne connaissons pas d’autres monuments, semble avoir dé-
tourné tout le monde de l'étude de ce texte. Sauf les quelques
phrases déchiffrées par M. de Rougé, je ne sache personne qui se soit
occupé du papyrus Prisse, et l’objet du texte qu’il contient est encore
douteux; on n’est méme pas assuré que, a part la conclusion des der-
niéres pages, ce texte doive étre classé parmi ceux qui se rapportent &
l'histoire.
Sauf ce papyrus, tous les autres livres historiques égyptiens, par-
venus jusqu’a nous, datent de la belle époque de l'art et de la littéra-
ture égyptienne sous la dix-huitiéme et Ja dix-neuviéme dynastie, du
temps des régnes éclatants des Séthos et des Rhamsés. Ce sont des
textes contemporains du Pentateuque; ils appartiennent & la grande
école des scribes ot Moise fut élevé « dans la sagesse des Egyptiens. »
Sous ce rapport ils présentent un extréme intérét, nous y voyons clai-
rement ce que le législateur des Hébreux avait emprunté 4.l’Egypte
dans la forme littéraire, dans la nature des expressions et des méta-
phores, tandis qu’il rompait violemment avec les idées de ses anciens
précepteurs, et proclamait Je culte du vrai Dieu en opposition avec les
erreurs du polythéisme.
Au premier rang, parmi les livres historiques de |’antique Egypte,
nous devons placer le fameux Canon des dynasties royales, dout les
fragments constituent la plus précieuse richesse du musée de Turin.
C’était un livre semblable que les prétres de Memphis avaient montré
a Hérodote; c’était dans des canons de la méme nature que Manéthon
avait puisé, et c’était de Ja qu'il avait tiré les matériaux de son livre
qui, dans |’état de mutilation od il nous est parvenu, reste toujours la
base la plus solide que nous possédions pour l'histoire et la chrono-
logie égyptienne. Le canon de Turin‘ formait, dans son état primitif,
une liste des rois d'Egypte 4 partir des dynasties fabuleuses des dieux,
des manes et des héros, comprenant les temps historiques jusqu’’
la dix-huitiéme dynastie, donnant les noms de tous les souverains
qui avaient régné sur la vallée du Nil avec la durée de leur pouvoir,
énoncée par années, par mois et méme par jours, le tout accompagné
\
* Publié d'abord par M. Lepsius, Auswahl der Urkunden des Agyptischen Al-
terthums, pl. II-VI; et depuis par Sir Gardner Wilkinson, Hieratic papyrus of
kings at Turin. Lond, 1851.
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 969
de récapitulations et de totaux & Ja fin de chaque dynastie, servant
de contréle aux chiffres partiels de chaque régne. On juge du prix
inestimable qu’aurait un pareil livre s'il était complet; les nom-
breuses diflicultés qu’offrent encore les annales égyptiennes seraient
aplanies; nous posscderions dans son enchainement continu la plus
ancienne chronologie du monde, et cela par les sources originales,
sans étre obligés de recourir 4 des traductions grecques, tronquées
et mutilées par l'Africain et par Eusebe. Malheureusement, le canon
de Tarin n’a pas répondu aux espérances qu'on avait congues 4 |’é-
poque od Champollion avait annoncé son existence. Négligé d’abord
el traité sans soin, 1! est dans un état de mutilation déplorable; ce ne
sont plus que des lambeaux détachés de papyrus, contenant chacun
tout au plus trois ou quatre noms de rois et dont l’ordre est & jamais
perdu.
De ces lambeaux confondus, on a déja tiré quelques confirmations
remarquables du livre de Manéthon qui donnent une nouvelle auto-
nté & ce texte si précieux malgré sa corruption. Ainsi Champollion a
déchiffré sur un fragment du papyrus de Turin les noms des deux
premiers rois des dynasties historiques, Ménés et Athothis; M. Lesueur
a, dans un autre fragment, trouvé la mention du régne prodigieuse-
ment long de Phiops ou Apappus, roi de la quatriéme,dynastie, mort 2
cent ans, aprés avoir occupé le tréne pendant quatre-vingt-dix-neuf
ans, selon le canon de Turin et le texte de Manéthon, rapporté par
Eusébe. ou quatre-vingt-quatorze ans selon la version de /’Africain.
M. Mariette a, sur un troisiéme débris du méme papyrus, reconnu ja
fin de la cinquiéme dynastie, identique a celle que nous fournissait
la liste grecque du prétre de Sebennytus. Ce sont la déja des résul-
tats précieux, mais ils portent sur une époque pour laquelle le texte
de Manéthon est mieux conservé que pour aucune autre, et dont les
monuments se retrouvent en grand nombre dans la nécropole de
Memphis. Pour la période la plus obscure de Vhistoire égyptienne,
celle qui s’étend de la huitiéme & Ja dix-septi¢me dynastie, Je temps
de la fondation de Thébes, |’époque de Sésostris et des premiers grands
conquérants, les dynasties des Osortasen et des Sévékotph, enfin, la
chute momentanée de la puissance égyptienne, l’invasion de la vallée
da Nil par les tribus scythiques et sémitiques, la domination des Pas-
teurs; pour toutes ces époques oti le texte de Manéthon, tel qu’il
nous a été conservé, ne donne, a quelques exceptions prés, aucun
nom de roi, mais seulement des totaux de dynasties presque tou-
jours en désaccord dans les différentes versions, oi: nous n’avons
plus aucune donnée pour le classement des monuments qui sont par-
venus jusqu’a nous, le canon de Turin ne jette malheureusement
aucune lumiére. La plupart des noms qu’il renferme, doivent certai-
270 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
nement se répartir dans cet espace d’au moins neuf siécles; on en re-
connait quelques-uns qui figurent sur les parois de la chambre des
ancétres de Thouthmés II} & Karnak, ou sur des monuments con-
Servés dans les musées, mais voila tout. Dans l’état de mutilation
ou ils sont réduits, les lambeaux détachés du Canon des rois sont
comme un jeu de cartes que chacun arrange & sa guise, sans régie,
sans que rien justifie ces tentlatives hasardées. Depuis l’époque ot
Champollion a découvert ce papyrus, i! n’y a pas eu un systéme d’his-
toire ou de chronologie égyptienne, bon on mauvais, raisonnable ou
quelquefois méme insensé, qui n’ait prétendu s’appuyer sur Je Canon
de Turin, disposé selon le caprice de l’auteur, et toujours invoqué.
en faveur des idées souvent les plus contradictoires.
La plus précieuse réunion de papyrus historiques est celle que pos-
séde le musée Britannique. Ils proviennent de deux collections particu-
liéres, celle d’un amateur francais, M. Sallier d’ Aix et celle de M. d’Anas-
tasi, consul général de Suéde d Alexandrie. Le musée Britannique en a
fait en 1844 |’objet d'une de ces belles et luxueuses publications dont
l’Angleterre nous a déji plusieurs fois donné |’exemple, trop peu
suivi dans notre pays. C’est la une des sources les plus précieuses
pour I’étude de la littérature égyptienne et pour la connaissance de
histoire de cette contrée; celle peut-étre qui fournit les résultats
les plus curieux et les plus inattendus. Les papyrus du musée Britan-
nique proviennent des bibliothéques de plusieurs Scribes royaux atta-
chés & la cour des rois de la dix-huitiéme dynastie; ils portent les
noms des écrivains qui les possédaient et qui les ont transcrits.
L’un s’appelait Pinebpoi, un autre Haidjomoutf, et le troisitme Pen-
téhor’.
L'importance de l’un des papyrus Sallier (celui qui porte le n° 3)
a déja été reconnue depuis longtemps. Champollion, 2 son retour
d’Egvpte, passant par Aix, visita la collection de M. Sallier. Il recon-
nut dans un de ses manuscrils les fragments d'un poéme sur les cam-
pagnes de Rhamsés II, et annonca cette découverte 4 l'Europe sa-
vante. Le propriétaire du papyrus lui ayant refusé l’autorisation d’en
prendre une copie, Champollion vint pendant plusieurs jours de suite
le lire et P’étudier. Puis, chaque jour, en rentrant & son auberge, par
un tour de force de mémoire, unique, je crois, dans son genre, il tran-
scrivait de souvenir une partie du manuscrit. En peu de jours Cham-
pollion eut terminé ce prodigieux travail; il partit d’Aix, emportant
une copie des principaux passages du papyrus Sallier, copie conservée
4 Qu Pen-ta-our, comme écrit M. de Rougé. La différence entre ces deux tran-
scriptions ne repose que dans la maniére de rendre les voyelles, qui sont vagues
dans l’égyptien comme dans les langues sémitiques; elle ne porte pas sur le sens
du nom propre, qui reste le méme dans lun et dans !"autre cas.
LES LIVRES CHEZ LES EGYTIENS. 971
aujourd hui avec ses autres papiers 4 Ja bibliothéque Impériale, et dont
chacun peut constater !’exactitude en la comparant au fac-simile pu-
blié par l’administration du musée Britannique. D'aprés cette copie
’immertel fondateur de l’archéologie égyptienne avait entrepris un
travail que sa mort prématurée vint interrompre, et dont les frag-
ments dérobés par son éléve infidele, Salvolini, ont été publiés par lui
comme son ceuvre propre’.
M. de Rougé a rappelé J’attention des savants sur le papyrus Sal-
lier, par la lecture, faite & la séance générale des cing académies
de I'Insttut en 1856, d’un travail sur ce manuscrit, dont il don-
nait la traduction compléte. Dans la version de M. de Rougé, il y a
certainement 4 reprendre plus d'un point de détail, et tous les égyp-
tologues ne seront peut-étre pas toujours entiérement d’accord avec
lui sur ses lectures. Mais ces divergences partielles sont inévitables
dans I'état actuel des études hiéroglyphiques. Combien de passages
des auteurs grecs ou latins sont encore aujourd’hui l'objet de discus-
sions entre les philologues; & plus forte raison, en doit-il étre de méme
dans une littérature dont I’étude date desi peu de temps, et ott tant
de progrés restent encore 4 faire. Les erreurs sont inévitables dans
un premier travail, et ceux qui abordent un texte encore vierge doi-
vent s'attendre 4 se tromper plus d’une fois. Mais, malgré ces défauts,
inhérents a la nature méme du sujet et 2 sa nouveauté, nous devons
rendre pleine justice au travail de M. de Rougé. Grace & lui, dés-
ormais, si tous les détails ne sont pas encore d'une égale certitude,
et M. de Rougé lui-méme est loin de prétendre 4 avoir atteint du pre-
mier coup ce dernier résultat; grace a lui, le sujet du poéme, dont
les fragments nous ont été conservés dans le manuscrit Sallier, ne
présente plus de doute. Nous possédons d’une maniére sire l’ensem-
ble du récit, son allure générale et sén enchainement. Ceux qui vien-
dront aprés lui trouveront encore plus d’une observation & glaner,
plus d’une phrase & corriger, plus d’une lacune & remplir; mais néan-
moins la traduction de M. de Rougé restera dans son ensemble un tra-
vail fort remarquable, qui fait honneur 4 l’érudition frangaise. C’est
d'aprés ce travail que nous essayerons de donner 3 nos lecteurs une
idée de l’épopée historique chez les Egyptiens, en analysant le poéme
copié par le scribe Pentéhor.
Ce morceau est relatif 4 un épisode des guerres de Rhamsés HI,
contre Jes envahisseurs scythiques qui occupaient alors toute |’Asie
oceidentale, la plaie de Schéto, comme les appelaient toujours les
Egyptiens, et, comme il semble qu’ils se désignaient eux-mémes, de la
‘ Campagne de Rhamsés le Grand contre les Schétas et leurs alliés, Ms. hiéra-
tique égyptien appartenant a M. Sallier. Paris, 1855, in-8°.
272 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
méme facon que, bien des siécles aprés, Attila se donna le titre de
fléau de Dieu.
Fils d’un conquérant, de Séthos I** qui avait soumis la Mésopo-
tamie, atteinte déja, mais temporairement, dans les campagnes de
ses prédécesseurs les Thouthmés et les Aménophis, et qui avait élevé
au plus haut degré de gloire les armes égyptiennes , Rhamsés étendit
encore les conquétes de son pére. Ses éternels ennemis furent les
Schétos, vaincus déja plus d’une fois sous le régne précédent; les
premiéres années de Rhamsés se passérent & défendre la Mésopota-
mie contre leurs invasions; poursuivant ensuite sa marche victorieuse,
il Jes attaqua dans. les places fortes dont ils s‘étaient emparés et qui
étaient devenues leur point d’appui dans les montagnes au nord de
ce pays. 1a plus considérable de ces places nous est représentée dans
les bas-reliefs du palais de Karnak et des temples souterrains de Beit-
Oualli et d’Ibsamboul, comme située sur une hauteur baignée au
pied par un fleuve. Cette ville, qui, sous les régnes de Séthos I™ et
de Rhamsés Il, soutint plusieurs siéges, et vit plusieurs batailles san-
glantes livrées sous ses murs. est appelée Alesch ou Etesch, nom qui
rappelle immédiatement celui d’Edesse. Je sais bien qu'une opinion,
assez généralement répandue, tendrait & considérer le nom d’Edesse
comme donné par les Macédoniens & la ville de Callirhoé aprés la
conquéte d’Alexandre, en souvenir d’Edesse, !’antique capitale de la
Macédoine. Mais le grand géographe Karl Ritter a prouvé, d'une ma-
niére certaine, que, sile nom d’Edesse avait été appliqué par les Macé-
doniens 4 cette ville, c’est qu'elle portait auparavant un nom emprunté
aux langues orientales, et qui sonnait de méme 3 leur oreille. Les
Grecs, dans cette circonstance, agirent d'une maniére qui leur était fa-
miliére. Ils assimilérent un nom étranger ) un nom de leur langue,
dont le son présentait de l’analogie avec ce nom étranger, afin de
lui donner une physionomie et un sens dans leur propre langage.
Les principales campagnes de Rhamsés contre les Schétos eurent
lieu l’an V, I'an VII et l’'an XI de son régne. Les inscriptions et les
textes qui les rappellent nous font toujours voir le roi vainqueur de
ses ennemis; il est vrai que les lions ne savaient pas peindre, et que
les monuments et les bulletins officiels ne parlaient guére des échecs
qu’avaient pu éprouver les armes égyptiennes. Malgré ces trois cam-
pagnes, ou les principales forces de l'empire semblent avoir été enga-
gées,. les redoutables Schétos n’étaient pas soumis, et, toujours en
armes, menacaient les possessions des Pharaons dans la Mésopotamie.
Ce n’est que l’an XXI du régne de Rhamsés que des ambassadeurs
vinrent & Thébes, de la part du prince des Schétos, et conclurent
avec le roi un traité de paix. Les Schétos se soumirent & un tribut, et
Rhamsés prit au nombre de ses épouses une des filles de leur chef.
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 273
La paix fat religieasement gardée de part et d’autre jusqu’a la fin du
régne du conquérant égyptien. Rhamsés resta encore quarante-neuf
ans sur le tréne, occupant Jes innombrables légions de captifs que
lui avaient procurées ses -campagnes & couvrir le sol de I’Egypte
d'immenses monuments qui célébraient les exploits éclatants des pre-
miéres années de son regne; et, a dater de ce traité avec les Schétos,
Ja paix, dont il faisait jouir tout son empire, ne fut interrompue que
de temps a autres par quelques razzias sur les tribus negres, au sud
de |'Ethiopie, qui fournissaient Egypte d’esclaves, et maintenaient
{'apport régulier des tributs en or, en dents d’éléphants et en plumes
d’autruche venant de l’intérieur de )’Afrique. Mais, aprés la mort de
Rhamsés, les Schétos, qui s’étaient tenus immobiles 2 la fin de son
régne, profitant de la faiblesse de ses successeurs et des désordres de
l'Egypte, prirent de nouveau les armes, descendirent de leurs monta-
gnes, eb occupérent pour la seconde fois une grande partie des pos-
sessions des Pharaons en Asie. II fallut pour Jes expulser qu’un nou-
veau conquérant, fondateur d’une nouvelle dynastie, Rhamsés III, fat
monté sur le tréne; ce prince rejeta encore une fois les Schétos dans
leurs montagnes, remit sous sa puissance tous les pays gu’avaient pos-
sédés Séthos et Rhamsés II, et porta méme les armes Cgyptiennes
dans des pays ou elles n’avaient pas encore paru.
Le poéme dont le papyrus Sallier nous a conservé les débris est
destiné & célébrer les victoires de Rhamsés dans la campagne dle
l’'an V de son régne. Ce moreeau semble avoir joui d’une grande cé-
lébrité comme ceuvre littéraire, car il fut choisi pour étre gravé sur les
murailles du palais de Karnak, dont il couvrait entiérement une des
parois. Champollion avait déja reconnu lidentité de l’inscription de
Karnak et du papyrus Sallier, et d’aprés ses lettres, il semble avoir
concu |’espérance qu’avec la comparaison des deux versions on pour-
rait recoustituer un texte complet, l’inscription servant & remplir les
lacunes du papyrus, et le papyrus celles de J’inscription. Malheureuse-
ment les faits n’ont pas répondu a cette attente. L’inscription du
palais de Karnak est trop mutilée pour pouvoir étre d’un grand se-
cours, et, dans Je manuscrit Sallier, tout le commencement du poéme
est perdu; d’aprés le nombre des colonnes de l'inscription, on peut
juger que c'est un bon tiers de la totalité qui n’est pas parvenu jusqu’a
nous.
Le papyrus, dans son état actuel, nous lance done in medias res,
comme dit Horace, sans aucune préparation. Nous nous trouvons au
milieu des combats, au plus fort d’une lutte acharnée, dans laquelle
ie roi, de sa personne, court les plus grands dangers, sans que nous
sachions quel a été le début de la campagne et comment la bataille
s’était engagée.
275 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
Mais celle campagne de J’an V avait été marquée par un trait écla-
tant de la valeur personnelle du roi Rhamsés. Il s’était trouvé seul,
abandonné de ses soldats, au milieu des chars de guerre de |’ennemi, et
avait réussi a se dégager avant qu’on accourit a son secours. Un pa-
reil exploit avait été célébré partout, et les artistes égyptiens s'étaient
empressés de retracer sur les murailles des temples et des palais un
acte aussi glorieux pour la bravoure du souverain. A Karnak, & Louqsor,
4 Beit-Oualli et a Ibsamboul en Nubie, on voit Je char du roi entouré
par les ennemis et le prince, dont la taille est grandie bien au dela
des proportions de la nature, percant de ses flaches ceux qui s oppo-
sent 4 son passage. A Karnak et 4 Ibsamboul, ces grandes scénes de
bataille ‘sont accompagnées d’un long récit, moins poétique et moins
exagéré que celui du papyrus Sallier et de l’inscription tracée & Karnak
sur une muraille différente de celle qui porte les tableaux historiques, |
mais rempli encore de véritables beautés, espéce de bulletin officiel
de la campagne, fixé sur Ja pierre d’une maniére qu’on voulait rendre
impérissable.
Je ne sache personne qui se soit occupé spécialement de |'inscrip-
tion qui accompagne les tableaux du Rhamesseum de Karnak; mais celle
du Spéos d’Ibsamboul, presque identiquement semblable, a servi de
texte 4 mon pére dans son cours de l’année 1855; il en a donné alors
une traduction et un long commentaire. L’inscription d'Ibsamboul
est loin d’étre complete, les trente et une premiéres colonnes d’hiéro-
glyphes sont seules parvenues intactes jusqu’a nous, et toute la fin est
entiérement perdue ‘. Par un heureux hasard, cette inscription com-
prend le récit des faits qui manquent dans le papyrus Sallier, et la
partie intacte s’arréte au point o& commence ce que le poéme nous
a conservé. Elle nous servira donc 4 compléter l’enchainement de la
guerre, et nous commencerons par rapporter les points principaux de
linscription comme introduction, avant d’aborder l’analyse du ma-
nuserit.
Le récit commence au début de la campagne. Le roi d’Egypte,
a la nouvelle de l’invasion des Schétos, s’est mis en marche 4 la téte
de son armée; il est parti de la ville de Schebtoun au sud* ; trompé
par de faux avis, il est venu établir son camp & Paamauro*, un peo
a Vouest d’Etesch, tout auprés de la grande armée des Schétos qu'il
* Cette inscription est publiée dans l’ouvrage de Champollion, Monuments de
CEgypte et de la Nubie, pl. xxvir-xx1x.
* Ville dont l'identification est encore douteuse. Est-ce Ecbatane en Médie ou
Sabbatha en Arabie? L'une et l'autre de ces villes sont dans deux directions
différentes, au sud par rapport a Edesse. Dans le premier cas ce serait le Tigre,
dans le second !’Euphrate que Rhamsés aurait traversé pour atteindre I’ennemi.,
> Probablement 4 Bemmari, localité mentionnée dans [‘itinéraire d’Antonin,
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 975
croit encore éloignée et qui est établie & peu de distance de la, au
sud de la ville, « & deux journées de Libou', au sud de Tounar®*. »
Deux espions de l’ennemi ont été arrétés dans le camp égyptien, et
on les améne devant le roi pour étre interrogés. Ici nous traduisons
linscription dans laquelle toute cette scéne est retracée de la ma-
niére la plus remarquable. A la grandeur et & la sauvage fierté des
réponses que les captifs Scythes adressent au Pharaon, on croirait
entendre des prisonniers Germains dans un récit de Tacitc. Ces ré-
ponses présentent en outre un grand intérét par Ja maniére dont
elles distinguent entre les dispositions guerriéres des envabisseurs
scythiques préts & engager la lutte avec les forces égyptiennes, et les
inclinations pacifiques de la population des villes, probablement d’ori-
gine sémitique, tremblant devant la puissance des fils de Mitsraim
et préte & se soumeltre, mais opprimée par les redoutables étrangers
qui occupent son territoire.
« Voici la parole des deux pasteurs, la parole qu’ils disent & Sa
« Majesté : « En multitude est le Schéto, il se hate pour s’opposer au
« commandement de Sa Majesté; car il n’a pas peur de ses soldats.
« Voici que la plaie de Schéto vient avec tous les chefs de tous pays,
« les fantassins, les cavaliers qu’ils ont amenés pour livrer la bataille.
« Cependant l’immobilité suffoquante de la crainte est dans l'intérieur
« d’Etesch, cette misérable ville; ils invoquent Sa Majesté, dont ils con-
« naissent la sévérité, afin de pouvoir lui dérober leurs trésers. Un des
« deux serviteurs de Sa Majesté, qui avaient amené les espions de la
« plaie de Schéto, tremblant en sa présence, leur dit de la part de Sa
« Majesté : O vous, répondez. Que disent les rebelles de la plaie de
« Schéto? Dites-nous-le vite, par l’ordre de Sa Majesté! Et ils ré-
« pondent au roi : Elle s‘est levée, la plaie de Schéto, 6 roi, modéra-
« teur de l’Egypte, pour une parole orgueilleuse prononcée par vous
a aux Babai*. Elle vient, la plaie de Schéto, persistant avec les nations
« nombreuses qu’elle a amenées pour en venir aux mains, de toutes
« les contrées qui sont du cété de la terre de Schéto, du pays de Naha-
« rain * et de celui de Ta-ta ‘, puissante par I’étendue de ses fantassins
« et de sa cavalerie & cause de leur impétuosité, exaltée par les [mul-
* Probablement Liba.
* Probablement Thanara. Sur une carte de la Mésopotamie antique, il est fa-
cile de se faire une idée de Ja position respective des deux armées.
> Probablement les Abii, « les plus justes des hommes, » dit Homére (Iliad.
N., v. 6).
4 La Mésopotamie. Ce nom est le méme qu’emploie la Bible pour désigner cette
contrée.
* L‘identification de ce pays avec un nom de la géographie postérieure est en-
core a faire.
276 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
a tiludes?] nombreuses qui s étendent comme le sable, qui se répan-
« dent avec la rapidité de la fléche. Cependant l’immobilité de la crainte
« du combat est sur Etesch, la ville mauvaise; Jes habitants attendent
« le bon plaisir de Sa Majesté, interpellant en face les chefs pour qu’ils
« fassent leur paix. »
La hardiesse d’un pareil langage surprend et indigne les Egyptiens.
« La parole qui nous était adressée, le défi des maudits, des vaincus
a aux chefs qui étaient autour du roi, les fits écrier : « Périsse le pays
« de Schéto! Et pour le défi des Babai, que leur terre disparaisse de
« devant Sa Majesté, forte par son activité, & cause de la plainte qu’'ils
« Ont osé faire contre le roi. » Rhamsés lui-méme, du haut de son
tréne, joint sa voix au concert des imprécations de ses officiers, il
ordonne de mettre & mort les deux espions, et, dans l’exaltation de
son orgueil blessé, il appelle comme Rodrigue ses ennemis au com-
bat. « Parle maintenant, terre de Schéto, viens avec toutes les con-
« trées qui te sont soumises, tes multitudes d’hommes et de femmes,
« tes chevaux nombreux comme les grains de sable. La crainte qui
« presse Etesch, cette cité maudite, terrassera aussi les princes des
« nations et tous les chefs qui s’agitent dans le camp pour nous com-
« battre. »
L’armée se met en marche pour atteindre les Schétos et chatier leur
insolence; elle rencontre, embusquées 4 quelque distance de son cam-
pement, les forces ennemies, et la lutte s’engage avec violence. C'est
ici que s'arréte la partie conservée d’lbsamboul. C’est a ce méme mo-
ment que commence ce qui reste du papyrus, traduit par M. de Rougé.
« Les fantassins et les cavalters de Sa Majesté faiblirent devant l’en-
« nemi, gui élait maitre d'Etesch, sur la rive gauche de ]’Anrata.....
« Alors Sa Majesté, 4 la vie saine et forte, se levant comme te Dieu
« Month, prit la parure des combats; couvert de ses armes, il était
« semblable 4 Baal dans l’heure de sa puissance...... Le roi, lancant
« son char, entra dans l’armée de la plaie de Schéto; 11 était seul, au-
« cun autre avec lui... Il se trouva environné par deux mille ciny cents
« chars, et sur son passage, se précipitérent les guerriers les plus ra-
« pides de la plaie de Schéto et des peuples nombreux qui |‘accompa-
« gnaient... Chacun de leurs chars portait trois hommes, et le roi
« n’avail avec lui, ni princes, ni généraux, ni ses capitaines des ar-
« chers ou des chars. »
Devant un pareil danger, Je roi est un instant troublé. I! invoque
le grand dieu de Thébes, Ammon, et lui demande de le secourir, en
Jui rappelant I’éclat dont i] a environné son culte, et les temples ma-
gnifiques qu’il lui a élevés, comme les héros d’Homére rappellent a
Jupiter toutes les hécatombes qu’ils ont immolées en son honneur.
« Mes archers et mes cavaliers m’ont abandonné! Pas un d’entre eux
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. . 277
« n’est Ja pour combattre avec moi. Quel est donc le dessein. de mon
« pere Ammon?... N’ai-je pas marché sur ta parole? Ta bouche n’a-
« t-elle pas guidé mes expéditions, et tes conseils ne m’ont-ils pas di-
« rigé?... N’ai-je pas célébré en ton honneur des fétes éclatantes et
« nombreuses, et n’ai-je pas rempli ta maison de mon butin? On te
« construit une demeure pour des myriades d’années... Je t’ai im-
a molé trente mille boeufs... Je t'ai construit des temples avec des
« blocs de pierre, et j'ai dressé pour toi des arbres éternels. J’ai
« amené des obélisques d'Eléphantine, et c’est moi qui ai fait ap-
« porter des pierres éternelles. Je t’invoque, 6 mon pére! Je suis au
« milieu d’une foule de peuples inconnus, et personne n’est avec moi.
« Mes archers et mes cavaliers m’ont abandonné quand je criais vers
« eux; aucun d’eux ne m’a écoulé quand je les appelais 4 mon se-
« cours. Mais je préfére Ammon 4 des milliards d’archers, 4 des mil-
« lions de cavaliers, & des myriades de jeunes héros, fussent-ils
_« tous réunis ensemble. Les desseins des hommes ne sont rien, Am-
« mon l’emportera sur eux. »
Ici la divinité intervient au milieu de la lutte comme dans les com-
bats d’Homére. Ammon a entendu la priére de Rhamsés; il reléve son
courage abattu, i! lui rend des forces et l’excite par ses paroles: « Je
« suis prés de toi, je suis ton pére, le soleil; ma main est avec toi, et
« je vanx mieux pour toi que des millions d’hommes réunis ensemble.
« C’est moi qui suis le seigneur des forces, aimant le courage; j’ai
a trouvé ton coeur ferme, et mon cceur s'est réjoui. Ma volonté s’ac-
« complira... Je serai sur eux, comme Baal dans sa fureur. Les deux
« mille cing cents chars, quand je serai au milieu d’eux, seront brisés
« devant tes chevaux... Leurs coeurs faibliront dans leurs flancs, et tous
« leurs membres s’amolliront. Ils ne sauront plus lancer les fléches, et
« ne trouveront plus de coeur pour tenir la lance. Je vais les faire sauter
« dans les eaux, comme s’y jette le crocodile : ils seront précipilés les
« uns sur les autres et se tueront entre eux. »
Raffermi et encouragé par ce secours divin, le roi s’élance sur les
Schétos qui s'arrétent stupéfaits de sa témérité. I fait mordre la pous-
siére aux plus vaillants de leurs guerriers, et s’ouvre un passage san-
glant sur leurs cadavres. Mais |'ennemi un instant effrayé reprend
courage, voyant que l’armée égyptienne n’accourt pas aux cris de son
roi. Rhamsés est de nouveau enveloppé par les chars de guerre des
plus braves chefs de l’armée des Scythes. « Lorsque mon écuyer' vit
« que je restais entouré par des chars si nombreux, il faiblit, et le
‘ Le scribe égyptien, par une forme d’emphase poétique assez commune dans
les textes de cette langue, a changé la personne du discours et met le récit dans
ja bouche du roi lui-méme.
278 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
« coeur lui manqua; une grande terreur pénétra dans tous ses mem-
« bres. Ti dit & Sa Majesté : Mon bon maitre, roi généreux, seul pro-
« tecteur de I’Egypte au jour du combat, nous restons seuls au milieu
« des ennemis; arréte-toi, et sauvons le soufile de nos vies. »
Mais le roi n’écoute pas ces conseils de Ja crainte. La grandeur du
danger exalte son courage; confiant dans la protection d’'Ammon, il
se précipile au plus fort des ennemis et traverse leurs rangs, abattant
quiconque s oppose & son passage. Il rejoint alors son armée, et avec
des paroles sévéres il reproche & ses généraux et & ses soldats de
l’avoir abandonné. II leur rappelle tous les bienfaits et les faveurs dont
il les a comblés, tout le bien qu’il répand chaque jour sur l'Egypte du
haut de son tréne : « A toute plainte qui s’adresse & moi, dit-il, je tais
« justice tous les jours. » S’adressant en particulier aux officiers char-
gés de gouverner les provinces envahies et de veiller & la garde des
frontiéres, il leur reproche vivement la négligence qu’ils ont mise a
s informer des mouvements de l’ennemi. Enfin, il les réprimande tous
de leur lacheté & laquelle il oppose le courage dont il a fait preuve.
« J’ai montré ma valeur, et ni les fantassins ni les cavaliers ne sont ve-
« nus avec moi. Le monde entier a donné passage aux efforts de mon
« bras, et j’étais seul, aucun autre avec moi, ni les princes, ni les gé-
« néraux, niles chefs des archers ou de Ja cavalerie... Les guerrters...
« se sont arrétés; ils se sont retournés en arriére, en voyant mes
« exploits; leurs myriades ont pris la fuite, et leurs pieds ne pouvaient
« plus s’arréter dans leur course. Les traits lancés par mes mains dis-
« persaient leurs guerriers aussitét qu’ils arrivaient vers moi. »
L’armée égyptienne célébre alors par ses acclamalions unanimes
Ja valeur du roi et contemple avec étonnement les cadavres que sa
main a renversés. Mais Rhamsés ne répond que par des reproches aux
éloges de ses généraux, et, opposant 4 leur conduite pusillanime la
constance des deux fidéles animaux qui \’ont arraché au danger, il
ordonne de les combler de soins et d’honneurs, comme Alexandre qui,
aprés la défaite de Porus, fonda une ville & laquelle il donna le nom
de Bucéphalia, en l’honneur de son cheval qui l’avait porté dans toute
la bataille et l’avait plusieurs fois tiré du plus grave péril. « C'est eux
« (mes chevaux) qu’a trouvés ma main quand j’étais seul au milieu
« des ennemis... Je veux qu'on leur serve des grains devant le dieu
« Phré, chaque jour, lorsque je serai dans mon palais, parce qu’ils
« se sont trouvés au milieu de l’armée ennemie... lorsque le roi,
« dans sa vaillance, a frappé ses légions. »
Le lendemain, dés que le jour apparait, le roi fait recommencer la
bataille. Elle s’engage avec fureur, car d'un cété les Schétos veulent
venger la mort de leurs plus braves officiers, et de autre les Egyp-
tiens ont 4 se laver du reproche de lacheté que leur a adressé leur
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 979
souverain; ls brdlent d’effacer leur honte de la veille. Bientét l’armée
des Scythes est enfoncée, l’élite de leurs soldats tombent sous les coups
des enfants du Soleil. Rhamsés renouvelle encore une fois les prodiges
de sa valeur. « Le grand lion qui marchait auprés de ses chevaux
« combattait avec lui : la fureur enflammait tous ses membres, et
« quiconque s’approchait tombait renversé. Le roi s’emparait d’eux et
« les tuait sans qu’aucun pit échapper. Taillés en piéces devant ses
« coursiers, leurs cadavres étendus ne formaient qu’un seul monceau
« de débris sanglants. »
Le chef des Schétos, voyant la fleur de son armée détruite et le reste
fuyant de tous cétés, se résigne 4 se soumettre au roi d’igypte, et
4 Jui demander |’aman, pour nous servic de l'expression moderne des
Arabes. II envoie un ambassadeur qui s adresse au Pharaon: « Fils du
« Soleil, puisque Ammon... t’a fait sortir de sa race‘ et t’a donné tous
« les pays réunis ensemble, que l|’Egypte et Je peuple de Schéto soient
« esclaves sous tes pieds: Phré t’a accordé leur domination... Tu peux
« massacrer tes esclaves, ils sont en ton pouvoir; aucun d’eux ne ré-
« sistera. Tu es arrivé d‘hier, et tu en as tué un nombre infini; tu viens
« aujourd’hui, ne continue pas le massacre... Nous sommes couchés
«a terre, préts 4 exécuter tes ordres; 6 roi vaillant! l’honneur des
« guerriers; accorde-nous les souffles de la vie. »
Le roi consulte ses principaux ofticiers sur le message du chef des
Schétos et sur la réponse 4 y faire. D’aprés leur avis unanime, satisfait
de I’éclat donné & ses armes par la double victoire qu’il a remportée,
et ne voulant pas pousser & bout ses belliqueux adversaires, Rhamsés
fait la paix, et, reprenant la route du Midi, se dirige vers I'Egypte avec
ses compagnons de gloire. Il entre en triomphe dans sa capitale, et le
dien Ammon I’accueille dans son sanctuaire, en lui disant: « Salut 4
a toi, notre fils chéri, Rhamsés. Nous t’accordons des périodes d’an-
« nées ionombrables. Reste & jamais sur le tréne de ton pére Ammon,
« et que les barbares soient écrasés sous tes sandales. »
Bien des choses nous échappent encore dans ce poéme, et la fin
présente de déplorables lacunes. Mais ce qui en reste suffit pour
faire juger convenablement du grand caractére de la poésie épique
égyptienne. C'est la de la belle épopée, grande par sa simplicité méme,
a la facon de la Bible. Le lecteur a dd étre frappé dans Jes fragments
que nous avons cités du rapport que présente cette poésie avec celle
des livres saints. C’est la méme maniére de dire, la méme forme de
pen:ées; la ressemblance des expressions est frappante entre le texte
égyptien et l’ceuvre de Moise, les métaphores sont les mémes. On voit
‘M. de Rougé traduit de son flanc. Ce n'est pas ici Je lieu de discuter sur la
traduction du groupe égyptien , qui ne change pas le sens général de la phrase.
280 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
clairement, dans les grandes compositions historiques de I’Egypte, ce
que le législateur d'Israél avait regu de ses maitres, les scribes de la
cour de Pharaon, en quoi i! était resté leur éléve. L’empreinte de 1’é-
ducation égyptienne demeure ineffacable dans la forme littéraire des
livres de Moise; mais quelle différence dans l’objet de la podsie! Les
Egyptiens épuisent les hyperboles de la servilité envers un homme :
Moise consacre son langage a la gluire de Dieu et & la délivrance de
son peuple. L’inspiration divine lui permet d’élever ce langage gran-
diose et rempli de splendides images & une hauteur dont les plus
habiles scribes de I’Egypte n’avaient méme pas concu I'idée, et qu’une
plume humaine n’a jamais égalée.
Connaissons-nous l’auleur du poéme que nous a conservé le papyrus
Sallier? M. de Rougé croit pouvoir |'affirmer, et il attribue ce chef
d’ceuvre de l’épopée égyptienne au scribe Pentéhor. En effet, aprés la
date : «Cecia été écrit ]’an VII, le 2 du mois de payni, sous le régne du
« Soleil directeur de justice, fils du Soleil. Rhamsés, aimé d’Ammon,
« Vivant & toujours comme son pére le Soleil, » et aprés une lacune
de deux lignes que nous sommes hors d'état de suppléer, on lit & la
fin du papyrus: « fait par le scribe Pentéhor. » Mais cette phrase doit
s’entendre, croyons-nous, de |’écrivain, auteur de Ja copie, et non pas
du poéte auteur de l’ouvrage. Le musée Britannique posséde en effet
un autre papyrus, provenant également de la collection Sallier (il y porte
le n° 4), et écrit aussi de la main de Pentéhor. Ce manuscrit, sur le-
quel nous reviendrons assez longuement tout & l'heure, est un recueil
de piéces diverses et de compositions littéraires. Parmi les piéces qu'il
contient, i] en est, comme nous le verrons a la fin de cet article, qui
ne peuvent se rapporter qu’a des événements du régne de Séthos II,
et peut-étre méme de Rhamsées III. Or, entre l’an VII de Rhamsés I],
date ot a été composé le poéme sur la campagne contre les Schétos,
et la premiére année de Séthos II, 1! y a soixante-dix-neuf ans d’inter-
valle, cinquante-neuf pour la fia du régne de Rhamsés, et vingt pour
celui de Ménephtah son fils. I! est donc impossible, 4 moins d’une de
ces exceptions de longévité extraordinaire, dont on trouve bien peu
d’exemples, qu’un scribe, qui écrivait encore sous Séthos II, ait pu
déja composer un poéme célébre, soixante-dix-neuf ans plus t6t, au
commencement du régne de Rhamsés II. Il faudrait admettre pour
cela une prolongation d’activité intellectuelle plus prodigieuse encore
que celle de Sophocle ou de Pindare'.
‘ Je ne veux cependant pas négliger deux faits qu'on pourrait m’opposer avee
un certain degré de vraisemblance : 1° En téte du recueil de pieces que contient
le papyrus Sallier n° 1, on lit ce titre (Selects papyri, pl. II) : « Commencement
« des écrits faits par le scribe Pentéhor, l’an 10 au mois de Choiak, étant dans
. «la demeure de Rhamsés Méiamoun (Rhameés J]) pour faire les grandes offrandes
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 981
C'est dans cette catégorie des poémes historiques que la distinc-
tion est la plus difficile 4 établir en Egypte entre Je domaine de la lit-
térature proprement dite et celui de l’épigraphie. Nous venons de voir
le poéme sur la campagne de l'an V de Rhamsés et la bataille d’Etesch,
4 la fois écrit sur un rouleau de papyrus et gravé sur une des murailles
du palais de Karnak. I est impossible, si !’on classe dans l'épigraphie
toutes les grandes stéles et les autres inscriptions de tout genre qui
ont été composées dans un but exclusivement monumental, comme
on le voit aux longs protocoles et aux formules qu’elles renferment,
de ne pas ranger dans la littérature proprement dite les poémes ana-
logues celui du manuserit Sallier, qui célébrent les exploits des sou-
verains, quoiqu ils figurent gravés sur les parois des monuments. Le
plus considérable de ces poémes est celui qui occupe une des mu
railles du palais de Médinet-Habou, et raconte la guerre de Rhamsés II]
contre les Parasto et les Fekkaro, deux peuples dont l’identification
n’a pas été proposée jusqu’ici d’une maniére satisfaisante, et qui pa-
raissent correspondre aux Perses et aux Bactriens. Le principal évé-
nement de cette guerre fut une bataille navale, livrée probablement
sur le lac de Van, sorte de mer intérieure située dans !'Arménie; cette
hataille ot les Egyptiens détruisirent la flotille de l’ennemi, est re-
tracée dans de grands bas-reliefs du méme palais. C’était du reste un
genre d’exploit assez rare dans les campagnes des Pharaons, car Jes
monuments de l'Egypte ne nous ont conservé la représentation d’au-
cun autre événement de la méme nature.
Le texte trés-développé qui s’y rapporte avait été apercu par Cham-
pollion; mais il était enfoui presque en totalité sous le sable, et l’il-
lustre voyageur n’avait pu en copier qu'une trés-petite partie. Il ya
trois ans, un jeune homme plein de mérite et de zéle, enlevé depuis 4
la science par une mort prématurée, M. Greene, a fait déblayer jus-
qu’aa pied ja muraille qui portait le poéme, et en a rapporté en
France une copie complete qu’il a publiée & son retour’. On n’a pas
¢ au dieu Soleil, Horus des deux mondes. » Mais il ne ressort pas de cette phrase
que le livre ait été écrit en l’an X de Rhamsés II; le nom de demeure de ce
souverain est resté sous tous les régnes postérieurs au palais de Karnak , qu’il
avait bati et ow il faisait sa résidence. L’an X, sans désigner le roi, comme il
arrive souvent dans les papyrus égyptiens, doit ici, d’aprés les piéces contenues
dans le recueil, piéces dont une partie est postérieure 4 la mort de Ménephthah,
appartenir au régne de Rhamsés III, ni Séthos II, ni son successeur le Thouoris
de Manéthon, n’ayant régné que dix ans. 2° Le dernier morceau du recueil est une
lettre du chef des gardiens des livres de la chambre blanche du palais, Amenemani,
adresaée 4 Pentéhor. Cette lettre parle du roi Rhamsés II; mais elle n’a pas de
date et peut étre parfaitement des derniéres années du régne. Or un homme qui
écrivait I'an X de Rhamses III pouvait fort bien avoir été agé d’environ vingt
ans quarante années plus tdt dans les derniers temps du régne de Rhamses Il.
* Fouilles exécutées & Thébes en 1855, in-f.
282 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
encore donné de traduction de l'inscription de Médinet-Habou, mais
M. de Rougé a consacré & la publication de M. Greene plusieurs ar-
ticles insérés dans |’ Athenzum francais, et réunis depuis en brochure,
dans lesquels i] en analyse les parties les plus importantes.
Il est impossible aussi de séparer du domaine de la littérature ces
poémes, espéces de myriologues funébres, qui sont souvent tracés sur
les parois des catacombes égyptiennes, et dans lesquels le mort, s’a-
dressant 4 ceux gui viendront aprés lui, raconte toutes les actions ho-
norables de sa vie. Ges poémes ont quelquefois un développement
considérable. Tel est celui qui décore un tombeau d’Ilithyia dans la
haute Egypte, dont les premiéres lignes, analysées par M. de Rougé,
ont donné a ce savant matiére a un livre considérable*, et qui a été
expliquée dans sa tolalité dans les legons de mon pére au collége de
France. Un officier de fortune, parvenu A de hautes fonctions mili-.
taires dans les premiéres années de la dix-huitiéme dynastie, le chef
des marins, Ahmés, fils d’Aouaoua, y raconte toute son histoire, sa
jeunesse, ses premiers exploits dans les derniéres luttes de l’expulsion
des pasteurs sous Raskenn, dernier roi de la dix-septitme dynastie et
sous Amosis, la part qu’il prit aux premiéres expéditions hors de
l’Egypte sous les Aménophis et les premiers Thouthmosis, enfin,
les bonneurs et les décorations dont il avait été comblé par les
divers souverains et les vastes dotations en terres et en esclaves
qui avaient été Ja récompense de ses services. Le principal tombeau
de Beni-Hassan-El-Quadim dans )’Egypte moyenne nous offre un autre
exemple trés-remarquable du méme genre de textes. Dans ce tom-
beau, décoré avec un luxe extraordinaire et dont les peintures sont
peut-étre le plus beau spécimen de l'art égyptien avant la dix-huitiéme
dynastie, tout autour de la salle principale régne un soubassement
chargé d’une longue inscription “hiéroglyphique, copiée d’abord par
le major Burton, et depuis par M. Lepsius. Mon pére a fait, de l’in-
scription de Beni-Hassan, le sujet de son cours pendant tout un se-
mestre, et M. Brugsch en a, dans un ouvrage tout récent, publié un
essal de traduction. Un personnage du temps des Amenemhé et des
Osortasen, d'une haute naissance, gouverneur d'une partie de I'E-
gypte moyenne, nommé Névotph, y est censé raconter sa vie. Il parle
d’abord de son pére et de sa mére, de leur noblesse, des charges
qu’ils ont remplies & la cour et des gouvernements de son pére; il ra-
conte ensuite comment il fut présenté au roi, la faveur dont 11 jouit
auprés du souverain, les fonctions politiques qui lui furent confiées,
enfin, comment il recut la survivance du gouvernement de son pére.
« Apres cela, dit-il, je préférai le repos & tout le reste. » Il rapporte
{ Mémoire sur Uinscriplion du tombeau d’ Ahmés. Paris, 1851.
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 285
alors la maniére dont il passa la fin de sa vie, gouvernant sa province
et admioistrant les grandes propriétés de ses péres; le soin et I'éclat
qu'il apporta dans l’accomplissement des cérémonies religieuses, le
luxe dont il s ‘entoura, les artistes de tout genre qu'il entretint dans
sa maison, musiciens « supérieurs, dil-il, 4 ceux du roi, » peintres et
sculpteurs dont il vante le talent et qui décorérent Si magnitfiquement
son tombeau. Cette inscription est trés-curieuse a rapprocher de celle du
tombeau d’Ahmés, et leur comparaison est une des choses qui fait
le mieux connaitre la constitution de la société égyptienne, puisque
nous y trouvons la vie de deux hommes dans deux conditions entiére-
ment opposées, la vie de l’officier de fortune, Gils d'un patron de bar-
que, parvenant par son seul mérile et par son courage aux plus hauts
grades militaires, et celle du grand seigneur introduit & la cour par sa
naissance méme, et recevant les charges politiques comme un héri-
tage de son pére.
I] faudrait méme, pour donner une idée complete du style histori-
que égyptien, tenir compte des grandes stéles que nous rangeons dans
le domaine de |’épigraphie proprement dite. En effet, dés qu’on sort
des formules et des protocoles monumentaux, et qu'on entre dans le
récit méme des événements dont ces stéles sont destinées A éterniser
le souvenir, le style devient poétique, rappelle celui des grandes com-
positions historiques, et on reconnait que les uns et les autres de ces
textes ont eu les mémes auteurs. Parmi les plus remarquables de ces
stéles, celles qui ont la plus grande importance au point de vue lit-
téraire comme a celui de \histoire, nous en citerons surtout deux
qui ont été objet d'intéressants travaux. L’une est une stéle décou-
verte a Kouban dans la Nubie, et conservée aujourd’hui au chateau
d'Uriage en Dauphiné, monument dont M. Birch a le premier publié la
traduction, sur lequel mon pére est revenu dans un mémoire lu a
Académie des inscriptions pour en mieux fixer l'intention, et qui
célébre l’exécution d'un puits artésien sous Rhamsés II, dans le désert
entre I’Egypte et Ethiopie, sur la route conduisant aux;mines d'or.
L’autre a été aussi expliquée d'abord par M. Birch, puis a été l'objet
des études de mon pére dans son cours au collége de France, et de
M.de Rougé dans un mémoire actuellement en cours de publication;
c'est une stéle rapportée de Thébes par M. Prisse, et déposée par lui a
la Bibliothéque Impériale. Elle est datée du régne d’un des derniers
rois fainéants de la vingtiéme dynastie, Rhamsés XV, el raconte com-
ment, le roi ayant épousé la fille du prince de Bachten (le Bogistanus
des auteurs grecs, le Behistoun moderne), en Médie, 1a sceur de cette
princesse, appelée Band-daroudj, fut possédée d’un esprit malin; com-
ment, sur la foi d’un oracle, le chef de Bachten fit demander au roi
WVEgypte de lui envoyer la bari sacrée du dieu Chons qui guérit sa
284 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
fille; comment enfin, 2 la suite de ce prodige, le prince de Bachten
voulut garder cette barque divine dans son royaume, mais, le dieu
ayant manifesté sa volonté d’une maniére terrible, il fut obligé de
renvoyer en Egypte la bari avec de riches présents. La date de ce
dernier monument lui donne un intérét tout particulier; il est seu-
lement postérieur d’une vingtaine d’années 4 |’époque ov I’arche,
prise par les Philistins, fut rendue par eux aux Israélites avec de ma-
gnifiques offrandes, Dieu ayant fait éclater sa puissance sur eux, en
les chatiant pour avoir voulu la conserver dans le temple de Dagon.
Il semble que les Egyptiens, pour maintenir le crédit de leurs divi-
nilés et leur autorité sur les populations de la Palestine qui reconnais-
saient encore & celte époque la suzeraineté des Pharaons, aient cher-
ché & combattre l’influence que devait avoir un pareil événement et la
renommée qui sen répandait, en attribuant 4 leurs dieux un fait sem-
blable qui en aurait été la contre-partie, et dont le récit dans la stéle
a lair d’étre calqué sur celui du livre des Juges.
Mais nous voici un peu loin des papyrus historiques. Je pourrais
prolonger encore plus longuement cette digression; je ne veux pas
étendre outre mesure les limites de cet article; je reviens & mon
sujet, aux livres proprement dits. Outre le poeme sur la guerre des
Schétos, la collection du musée Britannique renferme un grand nom-
bre de textes historiques. Les uns se rapportent aux dix-huitiéme et
dix-neuviéme dynasties; tels sont, par exemple, le papyrus n° 1 parmi
ceux qui proviennent de M. d’Anastasi, lequel contient la copie des
papiers d'un commandant militaire du temps de Rhamsés II; le n° 2
de la méme série qui renferme un second poéme sur les victoires du
méme roi; le n° 6, rapport rédigé sous le régne de Séthos II sur des
peuples de la Palestine, tributaires des Egyptiens. D'autres, en plus
petit nombre, sont antérieurs a cette époque. C’est d’abord un poéme
contenant Jes louanges d’Amenemhé I", un de ces rois dont la place
est encore indécise, que Champollion classait 4 la quinziéme dynastie,
et que la plupart des égyptologues aujourd’hui, & tort selon nous, veu-
lent placer dans la douziéme, suivant une opinion proposée d’abord par
M. Bunsen; ce texte jouissait d’une certaine célébrité, car le musée
Britannique en posséde deux copies, de deux mains différentes, pro-
venant, l’une de la collection Sallier (n° 2), l'autre de la collection
Anastasi (n° 7). Un autre papyrus (Sallier n° 1) nous a conservé les
restes d'un écrit relatif & la période de la lutte de l’indépendance na-
lionale contre les pasteurs. Ce fragment relate les travaux exécutés
par les ordres du roi Apophis de la dysastie des pasteurs et les guerres
de ce prince contre Raskenn, dernier roi de la dix-septiéme dynastie
égyptienne, celui qui reprit Avaris sur les étrangers et acheva pres-
que entiérement leur expulsion de la vallée du Nil.
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 985,
Tous ces papyrus mérileraient une étude approfondie, et fourni-
raient par leur explication et leur analyse des lumiéres précieuses sur
cette histoire reculée de !’ Egypte. Mais j je ne veux pas m’appesantir
trop longtemps sur ces textes; j'ai hate d’arriver & ceux des manus-
crits égypliens de la collection du musée Britannique qui ont fourni
aux savants les résultats Jes plus importants et les plus inattendus. A
cété de l’intérét qui s’atlache aux faits rapportés dans ces manuscrits,
tout le reste paraitrait bien pale.
Les manuscrits dont je veux parler sont ceux qui ont fait l'objet du
livre du révérend Heath, livre dont j'ai déja dit quelques mots dans mon
premier article's Ils portent les n* 4 parmi ceux qui proviennent de la
collection Sallier, 3, 4 et 5 parmi ceux de M. d’Anastasi. La nature en
est trés-particuliére. Ce sont des recueils de modéles de style rassem-
biés par des scribes et destinés 4 leur servir de formulaire; ils renfer-
ment en méme temps des exercices sur un sujet donné; et les piéces
historiques relatives 4 divers événements. C'est ainsi qu’encore aujaur-
d’hui les recueils de modéles épistolaires mettent & cété d’une lettre de
madame de Sévigné ou de quelque autre personnage célébre une lettre
composée par l'auteur méme du recueil comme type de ce qu’on doit
écrire dans telle ou telle situation donnée. Les exercices de rhétorique
de nds papyrus sont toujours sous la ferme d'une lettre adressée au
scribe auteur de la copie par un scribe d’un ordre supérieur plus sa-
vant et probablement son précepteur. Souvent nous trouvons répétée
dans plusieurs manuscrits 4 la fois une piéce probablement célébre
ou une composition sur un sujet favori; dans ce dernier cas on remar
que des variantes dues au scribe qui l’envoyait.
Le lecteur jugera, du reste, du caractére de déclamation d’une partie
des morceaux contenus dans les papyrus expliqués par M. Heath, par
cet éloge de l’éloquence que j’extrais du papyrus Anastasi n° 3.
« Le scribe Amenemoph au scribe Pinebpoi. Lorsque ta recevras
« cet écrit dans sa totalité, tu seras dans le loisir de la féte de la Con-
« version du soleil (féte du solstice, soit d’été, soit d’biver), tu seras
« allégre et ton coeur sera réjoui. A ce morceau fais une grande atten-
« tion, tenant I’écrit dans ta main, et Je récitant verset par verset pour
« glorifier ton maitre, prononcant ce texte avec intelligence pour mul-
« tiplier la renommée de ton maitre, procurant ainsi & l'écrivain
« lextension de sa gloire; car ilest maitre dans l’art de la parole,
«et il est habile pour faire ’ Month-Ra* un tribut de louange des-
« ting ala bouche des hommes. Pour ce morceau ton admiration est
« grande, car ila la force d’un géant qui vient dans son exaltation pour
* The Exodus papyri. Lond., 1855.
* Le dieu de ]'éloquence.
Févetwn 1858, 16
286 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
« frapper ses adversaires. Puisses-tu parvenir & bien réciter ces dis-
« cours et a les comprendre clairement dans ton intelligence. Car la
« parole produit dans l‘immobilité les mouvements les plus violents;
« elle met le frein aux chevaux les plus impétueux; elle donne la force
« de l’oiseau au petit qui se traine encore dans le nid; ellea le vol
« puissant de l’épervier des deux zones du monde. Combien cette
« éloquence est difficile 4 atteindre! Tu en es encore Join; ce n’est pas
« a toi de reprendre de pareils écrils, puisque tu ne peux pas les sur-
« passer. »
On le voit, le précepteur égyptien n’est pas modeste. S’il vante par
des métaphores aussi hardies et aussi poétiques la puissance de la pa-
role, c’est sa propre éloquence qu’1l exalte auprés de son éléve.
. Les recueils de modéles littéraires dont nous parlons en ce moment
sont ceux ott M. Heath, le premier, a reconnu des morceaux relatifs &
l’Exode, et qui apportenta la véracité et 4 l’authenticité des livres saints
la plus éclatante et la plus irréfragable confirmation. Lorsque le livre
deM. Heath parvint 4 Paris, la premiére impression, & la vue du titre
de cet ouvrage, fut celle de l’inerédulité. On crut d’abord avoir a faire
4 une des réveries dont le biblisme anglais n'est pas avare, et on pensa
que ce livre ne présentait aucun caractére scientifique. Mais ensuite,
lorsqu’on se mit & lire avec attention le travail de M. Heath, 2 com-
parer ses traductions avec le texte méme publié aux frais de l’admi-
nistration du musée Britannique, l’impression changea. Le livre qui
venait de paraitre, au milieu de grandes bizarreries, présentait un
véritable mérite scientifique; c’était un travail sérieux qui dénotait
dans son auteur une perspicacité et un don de pénétration tout a fait
rares. Il y avait beaucoup a reprendre dans les traductions de M. Heath,
mais il avait bien compris |’intention et le sens général des piéces qu’ il
expliquait. Le doute n’était plus permis, pour quiconque voulait exa-
miner les faits de bonne foi, sur les papyrus de l Exode, comme les ap-
pelait le savant anglais. Cependant, comme des résultats de cette im-
portance demandent a étre établis dune maniére absolument inébran-
lable, mon pérea consacré enti¢rement son cours de l’année derniére A
l'étude des papyrus expliqués par M. Heath; ila soumis les traductions
du savant ministre de l’ile de Wight & une critique sévére, les a cor-
rigées sur beaucoup de points pour arriver 4 un résultat qui pat défier
les attaques des adversaires les plus décidés. Aujourd’hui nous pou-
vons le dire hautement, Ja traduction de ces piéces présente toutes les
garanties de certitude auxquelles on peut atteindre actuellement dans la
traduction d'un texte égyptien. Nous nous proposons de faire bientét
une publication spéciale de l’analyse raisonnée, philologique et gram-
maticale, des morceaux traduits par M. Heath et par mon pére, d’a-
prés les legons du Collége de France. Ici, dans le Correspondant, nous
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 287
ne pouvons pas donner nos preuves; nous nous bornerons donc 2 la
traduction méme des piéces égyptiennes, priant le lecteur exigeant
et sceptique d attendre la démonstration qui ne tardera pas beaucoup 3
paraitre. On jugera, d/aprés cet essai de traduction, si nous nous
sommes mépris sur |’importance des récits, leur rapport avec ceux de
I’Exode et les preuves que les papyrus égyptiens nous fournissent de
la véracité des livres de Moise.
Nous possédons deux copies du premier morceau : ]’une dans le
manuscrit Sallier n° 1, l'autre dans le manuscrit Anastasi n° 5. « Au
« recu de cet écrit, léve-toi, mets-toi & l’ouvrage, prends sur toi le
« -ministére des champs. Viens, mets ta téte en travail 4 la nouvelle
a du désastre des paysans aussi terrible qu’une inondation, nuisant
« par la destruction d’une quantité énorme de grains. Le hofmou les
« détruit en les mangeant et les dévorant; les greniers sont percés, les
« rats sont en masse dans les champs; les puces sont en tourbillons;
« les scorpions dévorent; les blessures des moucherons innombrables
« font du mal au peuple, ils couvrent les Anes qui servent au com-
« merce sur cette terre misérable. Les ouvriers des ateliers de con-
« struction des barques volent leurs surveillants. Le cheval meurt a
« la charrue. — Le scribe est parvenu & son but de détruire une masse
« énorme de grains. Les gardiens des portes brisent les serrures. Les
a maudits sont livrés aux visions; les enchantements sont pour eux
« comme leur pain; il n’y a pas d’avilissement comme le leur. (Leur
« chef) les enchaine & sa suite et les entraine vers sa loi impure, en les
« courbant sous le joug de l’erreur. Sa femme tremble devant son
« autorité, ses enfants sont dans la condiiion la plus vile; mais ses
« compagnons sont pour lui le premier peuple du monde. Le scribe
« est le premier des hommes dans l'art d’exalter les femmes; dans
« art d’écrire il n’a pas d'égal. » |
Ce récit de fléaux terrtbles, tombant 4 la fois sur l’'Egypte et |’acca-
blant, rappelle tout d’abord 4 J’espritla maniére dont le livre de l’Exode
raconte les plaies envoyées par Dieu & la priére de Moise pour chatier
l’orgueil et la mauvaise foi de Pharaon. |
« Le Seigneur dit encore 4 Moise : Allez trouver Pharaon, et dites-
« lui: Voici ce que dit le Seigneur: Laissez aller mon peuple afin
« qu'il me sacrifie. Si vous ne voulez pas le laisser aller, je frapperai
« toutes vos terres de grenouilles. Le fleuve en produira une iofinité
« qui entreront dans votre maison, qui monteront dans la chambre ott
« vous couchez, et sur votre lit; dans les maisons de vos serviteurs
« et dans celles de tout votre peuple; dans vos fours et jusque sur les
« restes de vos viandes.... Aaron étendit sa main sur les eaux de
a I'Egypte, et les grenouilles en sortirent et couvrirent la terre
« d’Egypte. Les magiciens firent aussi la méme chose par leurs en-
288 LES LIVRES CHEZ LES EGLPTIENS.
« chantements, et ils firent venir des grenouilles sur la terre d' Egypte.
« Pharaon appela Moise et Aaron, et leur dit : Priez le Seigneur afin
« qu'il me délivre, moi et mon peuple, de ces grenouilles; et je lats-
« seraialler votre peuple pour qu’il sacrifie au Seigneur... Mais Pha-
« raon, voyant qu’il avait un peu de relache, appesantit son coeur, et
« il n’écoula point Moise et Aaron... Alors le Seigneur dit a Moise :
« Etendez votre verge, et frappez la poussiére de la terre, et que toute
« Ja terre d’Egypte soit remplie de moucherons. Ils firent ce que Dieu
« leur avait dit; et Aaron, tenant sa verge, étendit la main, et frappa
« la poussiére de la terre; et les bommes et les bétes furent tout cou-
« verts de moucherons, et toute la poussiére de la terre fut changée
« en moucherons dans toute I’Egypte. Les magiciens voulurent faire
« laméme chose par leurs enchantements et produire de ces mou-
« cherons; mais ils ne le purent; et les hommes et les bétes en étaient
« couverts. Alors les magiciens dirent 4 Pharaon: Le doigt de Dieu
« est ici. Mais le coeur de Pharaon s’endurcit... Le Seigneur dit encore
« 4 Moise :... Présentez-vous & Pharaon... et dites-lui: Voici ce que
« dit le Seigneur : Laissez aller, mon peuple, afin qu’il me sacrifie. Si
« vous ne le laissez point aller, Je vais envoyer contre vous, contre
« vos servileurs, contre votre peuple et dans vos maisons, des mouches
« de toutes sortes; et les maisons des Egyptiens et tous les lieux ot
« ils se trouveront seront remplis de toutes sortes de mouches. Et
« je rendrai ce jour-la la terre de Gessen of est mon peuple une terre
« miraculeuse ob ne se trouvera aucune de ces mouches... Le Seigneur
a fitce qu’il avait dit. Une trés-grande multitude de mouches vint
« dans les majsons de Pharaon, de ses serviteurs et par toute Egypte,
« et la terre fut corrompue par cette sorte de mouches. Mais le coeur
« de Pharaon s‘endurcit, en sorte qu'il ne voulut point permettre en-
« core cette fois que le peuple s’en allat. Le Seigneur dit & Moise :
a Allez trouver Pharaon, et dites-lui :... Si vous retenez encore le
« peuple, je vais étendre ma main sur vos champs, et les chevaux, les
« anes, les chameaux et les brebis seront frappés d'une peste trés-
« dangereuse... Le Seigneur fit donc Je lendemain ce qu’il avait dit:
« toutes les bétes des Egyptiens moururent, et nulle de toutes celles
« des enfants d'Israél ne périt... Mais le coeur de Pharaon s’endurcit...
« Alors le Seigneur dit & Moise et & Aaron : Prenez plein vos mains
« dela cendre qui est dans la cheminée, et que Moise la jette en lair
« devant Pharaon, et que cette poussiére se répande sur toute |’Egypte;
« il s’en formera des ulcéres et des tumeurs dans les hommes et dans
a les animaux par toute l'Egypte. Ayant donc pris de la cendre dans
« la cheminée, ils se présentérent devant Pharaon et Moise, la jeta en
« Vair, en méme temps il se forma des ulcéres et des tumeurs dans
« les hommes et les animaux !... Mais le Seigneur endurcit le cceur de
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 289
« Pharaon... Le Seigneur dit encore 4 Moise : Levez-vous... et dites a
« Pharaon : Voici ce que dit le Seigneur :... Demain & cette méme
« heure, je ferai pleuvoir une horrible gréle, et telle qu’on n’en a point
a vue de semblable dans l’Egypte... Le coeur de Pharaon et celui de
« ses servileurs s'endurcirent de plus en plus et il ne Jaissa point aller
« les enfants d'Israél... Moise et Aaron vinrent donc trouver Pharaon,
« et lai dirent : Voici ce que dit le Seigneur... Si vous résistez encore,
« etsi vous ne voulez pas le laisser aller, je feral venir demain des
« sauterelles dans votre pays, qui couvriront la surface de la terre, en
«sorte qu'elle ne paraitra plus, et qui mangeront tout ce que la
« gréle n’aura pas gaté; car elles rongeronl tous les arbres qui pous-
« sent dans les champs. Elles rempliront vos maisons, les maisons de
« vos servileurs et de tous les Egyptiens; en sorte que, ni vos péres
« Ni vos aieux n’en ont jamais vu une si grande quantité... Moise
« étendit donc sa verge sur la terre d'Egypte, et le Seigneur fit souftler
« up vent brdlant tout le jour et toute la nuit. Le matin ce vent bri-
« Jant fit élever les sauterelles, qui vinrent fondre sur toute |’Egypte,
« et sarrétérent dans toutes les terres des Egyptiens en une quantité
« si effroyable, que ni devant ni aprés on o’en vit et on n’en verra ja-
« mais un si grand nombre. Elles couvrirent toute la surface de la terre
« et gatérent tout. Elles mangérent toute I'herbe et tout ce qui se
« trouva de fruit sur les arbres qui était échappé a la gréle; et 11 ne
a resta absolument rien de vert ni sur les arbres ni sur les herbes de
« la terre dans toute l'Egypte. »
Le tableau de la désolation du pays offre le plus étroit rapport dans
le papyrus égyptien ou dans le texte sacré. La lettre que nous ont con-
servée les manuscrits Sallier et Anastasi doit étre antérieure aux deux
derniéres plaies que la Bible ajoute aprés celles-ci, les ténébres et la
mort de tous les premiers-nés. Elle ne parle pas non plus des eaux
changées en sang et de l’invasion des grenouilles; mais on voit par
le langage de |’Exode que ces deux prodiges, que les magiciens de
Egypte étaient parvenus & imiter, n’avaient pas di produire encore
une trés-grande impression sur les esprits. Dans Jes plaies suivantes,
celle des moucherons couvrant les hommes et les bétes et celle de l’épi-
zootie, sont également rapportées par Moise et par le scribe égyptien.
It en est de méme, croyons-nous, de celle des sauterelles. En effet, le
papyrus parle d'un animal qui dévorait les grains jusque dans les gre-
Niers; cette indication ne peut se rapporter qu’a des sauterelles ou 2
des charancgons. Le mot du texte égyptien, pour désigner cette espéce
d’animaux, mot qu'on n’a jusqu’ici rencontré nulle part ailleurs, hof-
mou, signifie proprement serpent mortel ou destructeur. Je ne vois pas
quel rapport on peut trouver entre le charancon et Je serpent; le rap-
port entre le serpent et la sauterelle ne me frappe pas non plus beau-
290 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
coup; cependant je dois faire remarquer que les Grecs, eux aussi, dé-
signaient ce dernier animal par le méme mot que le serpent, é9:z, et,
pour en citer un exemple relatif & I’'Egypte, il est probable que les fa-
meuses troupes de serpents ailés que dévoraient les ibis dans le désert
entre I'Egypte et la Syric, et dont on trouve la mention dans un pas-
sage d'Hérodote, n’ étaient autres que des nuées de sauterelles.
Le texte égyptien ajoute beaucoup d'autres fléaux & ceux dont parle
la Bible; nous n’avons vu tout & l’heure, dans Iextrait que nons en
avons donné, figurer ni les puces, niles rats, ni les scorpions. Mais nous
avons Suivi dans notre traduction le texte de la; Vulgate, et, si )’on re-
monte au texte hébreu, on rencontre plusieurs expressions doulteuses
sur l’explication desquellés les commentateurs ont beaucoup varié; les
traditions conservées parmi les Juifs en dehors des livres de Moise,
rapportés par les rabbins 4 l'occasion de ces passages difficiles, offrent
des points de rapprochement trés-remarquables avec le récit de notre
lettre égyptienne. Ainsi le mot que saint Jéréme et les Septante ont
traduit par les moucherons a été entendu comme désignant la ver-
mine dans les Antiquités judaiques de Joséphe et dans le Thargum
d’Onkélos, traduction chaldaique des livres saints, écrite du temps des
premiers apotres du Christianisme par un Juif disciple de Gamaliel. Au
lieu des mouches des Septante et de la Vulgate, Joséphe et l’auteur du
Thar rgum , suivis en cela par tous les rabbins, parlent d’une multitude
d’animaux nuisibles de tout genre, et le mot du texte hébraique se
préte beaucoup mieux 4 cette traduction; une tradition rapportée par
le rabbin Salomon, fait figurer parmi ces animaux les serpents et les
scorpions dont parle notre papyrus hiératique. Salomon de Lunel, autre-
ment appelé rabbinJarchi, y ajoute aussi Jes chacals et les panthéres;
nous serions donc en droit de ranger encore dans la troisiéme plaie les
rats qui pullulaient dans les champs d’aprés le scribe égyptien.
Quant aux voleurs qui forcent les portes des maisons ou dérobent
dans les ateliers ot ils travaillent, une circonstance analogue n’est pas
difficile & retrouver dans le récit de l’Exode. « Le Seigneur dit
« Moise :... Vous direz & tout le peuple que chaque homme demande
« 4 son ami et chaque femme a sa voisine leurs ustensiles d'argent et
« dor... Les enfants d'Israél firent ce que Moise leur avait ordonné;
« et ils demandérent aux Egyptiens des ustensiles d’argent et d'or, et
« beaucoup d’habits; et le Seigneur rendit favorables & son peuple les
« Egyptiens, afin qu’ils leur prétassent ce qu’ils demandaient; ainsi ils
« dépouillérent les Egyptiens. » Ceux-ci, qui ne connaissaient pas les
desseins de la Providence et au préjudice de qui se faisait tous ces
détournements, devaient considérer les Israélites comme des voleurs.
En outre de tous ces rapprochements avec le texte de |’écrivain
sacré, reste la mention si remarquable de cet homme qui triomphe
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. OH
au milieu du désastre universel. Quel personnage, si ce n’est Moise,
pourrait étre désigné par l’auteur égyptien sous les traits de ce scribe
si puissant sur les imaginations du peuple, habile dans l’art d’écrire
qui seul est dans la joie au milieu des malheurs qui frappent l’Egypte,
malheurs qu’il a amenés par la puissance de ses sortiléges; de ce
scribe qui veut arracher une race maudite au culte des dieux de
Egypte et lui faire adopter une loi religieuse impure aux yeux des
fils de Mitsraim ?
On trouverait déja dans ce morceau assez de quoi satisfaire un lec-
leur impartial. Mais la pidce n’est pas isolée. Si des doutes peuvent
encore rester dans des esprits plus difficiles sur le rapport des cir-
constances racontées dans |’Exode et dans la lettre que nous avons
traduite, il ne peut pas y avoir d’hésitation quant au morceau suivant
que nous extrayons du papyrus Sallier n° 1.
« Le chef des gardiens des livres de la chambre blanche du palais,
« Amenemani, au scribe Pentéhor. Quand cet écrit te sera parvenu (et
« que tu auras lu) de point en point, livre ton coeur 4 l’agitation la
« plus vive, semblable & Ja femile devant l’ouragan, en apprenant le
a désastre accompli, déplorable et fait pour toucher ton cceur, par les
« calamilés de la submersion dans )’abime. — Malheureuse fut la
« pensée du souverain, et fatale pour lui, de prendre les esclaves en
« commisération, au jour du fléau! L’esclave, le serviteur, est devenu
« le chef d’un peuple qu'il tent en sa puissance. L’obstacle 4 sa rébel-
« lion est détruit par derriére, de méme qu’en avant l’obstacle a ses
« déportements. — C'est & peine si l'on travaille & porter de }’eau ou
« & moudre pour faire le pain. Ses gardes (du roi) sont comme mu-
« tilés dans leur coeur : leur voix est sans force. — Le puissant triom-
« phait dans son coeur en voyant sarréter l’esclave. Son ceil les tou-
« chait, sun visage était sur leur visage; sa tierté était au comble.
« Tout a coup le malheur, la dure nécessité, s’emparent de lui. —
« Oh! répéte l'assoupissement dans les eaux qui fait des glorieux un
« objet de pitié; dépeins la jeunesse moissonnée dans sa fleur, la
« mort des chefs, la destruction du maitre des peuples, du roi de
« l’orfeot et du couchant. — Quelle nouvelle peut-on comparer a
« celle que je Uenvoie? »
Il n’est pas ici besoin d'un long commentaire; le fait de la destruc-
tion dans les eaux de la mer du roi d’Egypte et de I'élite de son armée
au moment oi, dans leur poursuite ils allaient atteindre les Hébreux
fagitifs, est raconté assez clairement dans la lettre d’Amenemani, pour
qu’on ne puisse élever aucun doute & ce sujet. Le lecteur n’a qu’a
reprendre les chapitres XIV et XV de I'Exode et & les relire & cété du
texte égyptien pour voir comment I’écrivain sacré et le scribe de
Thébes ont raconté le méme fait identiquement et avec les mémes
299 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
circonstances. Ici encore l’auteur égyptien parle de cet homme qui
agissait si profondément sur l’imagination de ses compatriotes, de
cet homme qui arrachait le peuple esclave 4 leur domination, et dont
tous les désastres qui accablaient PEgypte assuraient le triomphe. La
déclamation suivante, qui est reproduite : a la fois dans les manuscrits
Sallier n° 4 et Anastasi n°5, montre & quel degré cect homme préoc-
cupait les esprits des Egyptiens et renferme les allusions les plus pré-
civuses et les plus certaines aux circonstances de la vie de Moise. Cette
composition porte dans le papyrus Anastasi un titre écrit au-dessus
de la page en grands caractéres : Ambition, magie, puissance.
« Par la lumiére de la face d’Horus! cet homme est un magicien',
« car toutes ses volontés sont irrésistibles. Qu’il est habile 4 enchainer
« le misérable peuple de Sem! Qu’il est habile 4 lui tracer sa loi! Il
« met le puissant parmi les répudiés, l’opprimé parmi les puissants.
« C’est l'enfant qui n’a da son existence qu’a ceux qui l’ont sauvé dés
« le sein de sa mére. Il s’élance pourtant pour faire des hommes ses
« instruments. — Tu les frappes comme des 4nes; tu en fais tes vic-
« times. Jl n’y a pas de coeur dans ta race pour t’avoir fait la gloire
« d’un maitre (alias d’un grand scribe) dans le séjour de toute la mul-
« titude. C’est que la palette et ton calame versent les effluves de ton
« coeur qui inondent les hommes avec la puissance de Month-Ra. »
C’est toujours, dans ce morceau comme dans les autres, la méme
admiration involontaire pour un homme détesté. Ce sont les mémes
éloges de son éloquence, et 4 cété de cela les mémes reproches, la
méme haine pour individu, la méme comparaison entre l’abjection
de sa naissance et le pouvoir auquel il s‘est élevé. Mais le scribe,
auteur de cette déclamation, ajoute un détail caractéristique quand
il appelle cet homme « l'enfant qui n’a di son existence qu’d ceux
« qui l’ont sauvé dés le sein de sa mére; » Jallusion & I’histoire de
l'enfance de Moise, ala maniére dont il fut sanvé des eaux et élevé
4 la cour du roi d’Egypte, est claire et frappante. La mention du peu-
ple de Sem n’est pas moins importante pour fixer avec certitude le
personnage 4 qui tous ces morceaux se rapportent, et la légitimité de
leur rapprochement avec les livres de Moise.
Les allusions directes et incontestables, non plus 4 l'ensemble, mais
a des faits spéciaux de la vie de Moise, sont encore plus multipliées dans
une autre déclamation, dont nous possédons deux variantes, |’une dans
le papyrus Sallier n° 4, l'autre dans Je papyrus Anastasi n° 5. Les deux
scribes, auleurs de ces deux versions rédigées sur le méme sujet, n’é-
taient pas sous le coup de la méme impression; leurs avis n’étaient pas
semblables sur Ihomme dont ils parlaient; aussi les deux rédactions
Ces deux premiéres phrases manquent dans le papyrus Anastasi.
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 293
différent-elles d'une maniére fort notable, ct sont-elles concues dans
un sens opposé, quoique toutes les circonstances caractéristiques
soient répétées de méme dans !’une et dans l’autre. Nous donnerons
successivement ces deux versions en conservant ,la coupe des versets
qui sont indiqués sur le manuscril; coupe qui rappelle la forme des
versets de la Bible. Je commence par le texte du papyrus Sallier n° 4.
4. Quand tu auras pris connaissance de cet écrit de point en point, (
2. Peins le scribe sauveur d'un peuple tombé en esclavage
3. Et faisant les transports pour toute espéce de constructions.
4. Représente-le avec l’énergie de la constance dans le maniement du
goavernail ;
5. N'attirant pas la haine sur lui;
6. Ne faisant pas dégénérer |'action de son autorité en oppression ;
7. Agissant sur les masses.
8. Lorsqu’il se montre au peuple de la race de sa mére,
9. Il se met en opposition avec son supérieur.
10. C'est l'enfant qui enléve le joug de la réprobation,
i{. L’opprimé qui arrive 4 la puissance.
12. Il est le maitre dans l’art de séduire la foule.
13. L’enfant grandit en ambition;
14. Déja le chef de I’Oasis est réduit en esclavage,
15. Tandis que son gendre s’en va dans Ja campagne.
46. Le pain lui arrive par sa femme;
17. Ses fils sont soumis 4 la circoncision.
18. L'ainé lui sert de béte de somme pour franchir |’espace ;
19. I! lui est bon pour le surcroit des fardeaux.
20. Cependant, pareil au chasseur qui s’est mis 4 part des autres hommes,
il marche 4 Ja demeure du lion;
21. Ses chaussures et ses sandales sont usées et en désordre,
22. Dans son ardeur a frapper sa proie.
23. Au pouvoir du lion est la cavale.
24. Voici le gardien de la loi qui fait la purification avec I'hysope ;
25. La colonne de fumée demeure au-dessus du camp.
26. Le prophéte prononce la priére qu'il a ordonnée.
27 Que ne puis-je, moi aussi, arriver au commandement !
28. Le prétre reste enveloppé dans ses voiles;
29. Le pontife ordonne I'expiation,
350. Afin d’accomplir le mystére de l’ane‘a la troisiéme heure ;
341. De l’ane qui s‘est plongé dans la source pure,
32. Empéchant la révolte par l’apparition réjouissante des eaux de la
source,
.. ‘Hl est évident que l’auteur ne parle pas ici de l'impression produite sur les
Egyptiens; les versets suivants montrent clairement qu'il est ici question de
impression produite par cet homme sur les populations soumises a son auto-
rita. ;
294 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
35. Lorsque le ciel refusait l'eau.
54. L’odorat est captivé par les parfums
39. Qui s’élévent de la flamme.
36. Sa face (du prophéte) resplendit hors du sanctuaire comme la criniére
du lion du désert.
37. Sa marche a été pleine d’artifice,
58. Tandis que le boeuf est encore dans la main de son fils.
Bo. Il a navigué entre les deux hommes avec une grande constance de
direction.
40. Qui pourrais-tu lui comparer ?
L’auteur de cette version est entiérement subjugué par |'admiration:
cerlaines choses |’étonnent dans la conduite de l'homme dont i! parle,
mais cet étonnement n’altére pas |’impression profonde qui est pro-
duite sur lui et & laquelle il ne cherche pas a se soustraire. ll va méme
plus loin, puisqu’il souhaite de pouvoir un jour parvenir 4 un sem-
blahle pouvoir. C’est le type des Egyptiens qui se laissaient aller au
sentiment d’admiration involontaire que leur inspiraient la personne
et les actes de Moise. L’auteur de la seconde version, au contraire,
est beaucoup moins sous Je charme; il admire le génie du législateur
des Hébreux, mais il le déteste et le charge d’imprécations. Du reste
il est moins exact, il suit moins réguliégrement que le premier V’ordre
des événements de la vie de Moise, il intervertit les faits et confond
les diverses époques.
1. Peins le scribe sauvant de l’esclavage
2. Celui qui faisait les transports pour toute espéce de constructions.
3. Montre-le transformant l’action de son autorité en un amour de nour-
rice,
4. N’attirant pas la haine sur lui.
5. Représente-le avec l’énergie de la constance dans la direction du gou-
vernail,
6. Réussissant a fasciner ;
7. Ne faisant pas dégénérer l’action de son autorité en oppression ;
8. Agissant sur les masses.
9. Il se manifeste au peuple de la race de sa mére,
40. Et se sépare de son supérieur.
44. C’est l'enfant qui enléve le joug de Ja réprobation,
12. L'opprimé qui devient puissant,
43. Le maitre dans l'art de séduire.
44. Son fils est comme un Ane pour faire le transport de toute espéce de
fardeaux.
45. Cependant le gardien de la Joi fait la purification avec ’hysope.
16. Le prophéte sans pudeur marche a la priére qu'il a ordonneée.
47. Vienne la grandeur de la haine contre celui qui hait la soi pure !
18. Le prétre reste enveloppé dans ses voiles ;
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 295
19. Le pontife ordonne la purification
20. Afin de célébrer les mystéres de line! A Ja troisiéme heure,
21. Parce que J'ane s'est plongé dans la fontaine pure,
22. Empéchant ainsi Ja révolte par l’apparition réjouissante des sources,
23. Lorsque le ciel, en refusant |'eau, excitait la soif.
24. Cependant le chef de I’Oasis reste dans la servitude,
25. Tandis que son gendre court les campagnes.
26. Le pain vient par sa femme
27. Et ses fils sont soumis a la circoncision.
98. Sa servante est dans le transport de l’adoration,
29. Son serviteur dans !’excés de la joie.
30. L’odorat est captivé par des parfums,
o4. Par l’odeur de l'encens sur la flamme.
52. L’éclat de sa face hors du sanctuaire est celui de la criniére du lion
du désert.
35. Sa marche a été pleine de ruse.
34. Combien de dexteérité brille dans sa conduite!
55. Puisse la puissance de la flamme dévorer ce scribe !
36. Qu’a son crime réponde le chatiment,
37. Enlevant la colére de chacun contre |’enfant rebelle !.
Il n’y a pour ainsi dire pas un mot dans !’une ou |’autre de ces ver-
sions qui ne soit caractéristique. C’est un tableau court, mais saisissant,
de la vie de Moise dont les principaux événements sont relatés.
Les autres morceaux parlaient seulement d'un peuple tiré de l’escla-
vage, celui-ci est bien plus explicite : il raconte, comme la Bible, que
ce peuple était surtout employé aux travaux les plus pénibles de la
construction des monuments. Ce n‘est pas, du reste, la seule confir-
mation de cette partie du récit de ]'Exode qui soit fournie par les mo-
numents et les textes de l’antique Egypte. Il y a déja plus. de vingt
ans que Rosellini, éléve et compagnon de Champollion, dans son
voyage sur les bords du Nil, a signalé dans un des tombeaux de
Thébes une peinture représentant des hommes au teint plus clair que
celui des Egyptiens, au type Juif caractérisé avec cette exactitude et
cette perfection & laquelle les artistes de |’époque pharaonique savaient
si bien atteindre, occupés a la fabrication et au transport des briques.
La découverte de Rosellini eut un grand retentissement; c’était, avec
la mention du royaume de Juda, reconnue par Champollion dans la
liste des conquétes de Sésonchis & Karnak, les deux premiéres grandes
confirmations que l’Egypte fournissait a la vérité des livres saints. Le
texte de nos deux papyrus vient maintenant joindre son témoignage
* C’est la méme expression que nous retrouvons dans Claudien :
Abstulit hunc tandem Rufini pena tumultum.
296 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
4 celui de la peinture du tombeau de Thébes, peinture qui pourrait
y servir comme d’illustration.
Les deux auteurs de nos compositions parlent ensuite de l’influenee
et de l’autorité que le scribe révolté avait acquises sur sescompagnons,
de son action puissante sur leurs esprits, de son habileté 4 séduire Ja
foule. Ici, méme dans la seconde version, éclate un sentiment d’ad-
miration involontaire pour les qualités surnaturelles de Moise; |’im-
pression de cette admiration est différente de celle qu’exprimait
Vauteur de la déclamation précédente. Dans cette piéce, le scribe
égyptien est surtout frappé de la dureté avec laquelle Moise traitait
le peuple soumisa ses ordres : « Tu les frappes comme des Anes », dit-it
en s'adressant 4 lui; et la sévérité des chatiments intligés dans cer-
taines circonstances pour les transgressions du peuple d’Israél par
Moise motive suffisamment un pareil langage dans la bouche d’ur
étranger. Ici, au contraire, nous ne trouvons que |’impression de I’au-
torité morale du législateur des Hébreux, de sa justice et de sa bonté
habituelles, de sa tendresse pour Israél et de l'amour qu’il inspirait
au peuple; « il ne fait pas dégénérer |’action de son autorité en op-
« pression, il change |’action de son autorité en un amour de nour-
« rice.» Pour qui relit avec attention les livres saints, ces deux impres-
sions, en apparence contradictoires, s’expliquent facilement, et elles
- dépeignent les deux cétés du caractére de Moise et les deux faces de
sévérité redoutable et de tendresse divine qui sunt empreintes dans
la Lot ancienne.
Ce qui étonne le plus Jes auteurs de |’une et de !’autre version, c’est
la conduite de Moise & |’égard de sa famille. On sait que dans le Pen-
tateuque il n’est que deux fois question des fils de Moise. La premiére
fois, lors de son retour en Egypte en quittant son beau-pére Jéthro :
le livre de I’Exode nous raconte que le législateur des Iébreux reve-
ait accompagné de ses fils et de sa femme Séphora. Une nuit, au
campement, « le Seigneur voulut tuer Moise; » alors Séphora, qui
jusque-la n’avait pas consenti & laisser circoncire son fils, parce qu’elle
attendait probablement pour cette opération qu'il edt alteint sa trei-
ziéme année, selon |’usage arabe, voyant dans ce péril de son époux
un avertissement du ciel, se hata de pratiquer elle-méme la circonci-
sion en disant & Moise : « Vous m’étes un époux de sang; » et aus-
sitét le danger cessa. Les versets 17 de la premiére et 27 de la seconde
version de notre texte égyplien rappellent cette circonstance comme
un reproche. La seconde mention que nous rencontrons des fils de
Moise se trouve au chapitre XVIII de I’Exode, lorsque Jéthro améne &
son gendre sa femme et ses enfants qu'il avait probablement renvoyes
dans le pays de Madian avant d’entrer en Egypte, afin de pouvoir se li-
vrer tout entier a l’accomplissement de sa mission divine et pour ne
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIEAS. 297
pas les exposer & tomber dans la condition d’esclavage ou se trou-
vaient tous les Israélites dans le royaume de Pharaon', Plus tard ils ne
sont plus nommés; leur réle fut absolument nul, ils ne paraissent pas
avoir profité de la puissance de leur pére et ils semblent étre restés
perdus dans la foule des lévites. Les deux auteurs égyptiens ne
peuvent retenir leur étonnement ; ils ne comprennent point com-
ment cet homme si puissant n’a pas fait partager sa prospérité et sa
grandeur a ses fils; comment, lorsqu’il est parvenu au faite, lorsqu’ll
est le chef unique et tout-puissant de son peuple, il tient ses fils en
dehors de toute charge, sans leur donner aucune part dans son auto-
rité, et les laisse de simples pasteurs comme le reste de la nation. Cet
étonnement est partagé par le scribe auteur de notre premiere piéce sur
les plaies de I’Egypte, lequel remarque aussi « qu’il laisse ses fils dans
« l'abjection, tandis que ses compagnons sont pour lui le premier
« peaple du monde. » Les auteurs des deux versions du morceau dont
nous nous occupons en ce moment semblent aussi s’étonner des rap-
ports de Moise avec son beau-pére. L’Exode nous le montre pourtant,
écoutant avec déférence les conseils que Jéthro lui donne pour le gou-
vernement du peuple de Dieu, et mnstituant les juges d’aprés ses avis.
Mais, dans le méme passage, on voit le prétre de Madian reconnaitre
le caractére surnaturel de la mission de son gendre et se subordonner
a son autorité. Cette conduite, de la part d’un chef puissant et consi-
dérable, au milieu de la résistance que les Hébreux trouvaient de tous
cotés dans lee diverses tribus situées entre |’Egypte et la Syrie, avail
di produire une vive impression; et dans les rapports, souvent inexacts
et toujours malveillants, qui parvenaient en Egypte sur les enfants
d'Israél, on devait traiter d’esclavage et d’abaissement la maniére dont
Jéthro reconnaissait la puissance et la supériorité de Moise.
Quoi qu’il en soit, le principal sujet des deux déclamations que nous
avons sous les yeux est une description des cérémonies religieuses
du camp des Israélites. Des détails principaux et caractéristiques de
ces cérémonies, au moins de ce qui se passait en public, aucun ne
manque & la description. La purification avec l’hysope, telle quelle
est prescrite au chapitre XIX du livre des Nombres, les parfums bri-
lés matin et soir sur l’autel devant le tabernacle y sont rappelés; nous
y trouvons aussi la mention de I’éclat surnaturel dont brillait la figure
de Moise, et du voile qu'il était obligé de porter sur son visage pour
dérober cet éclat aux regards du peuple; enfin, les scribes égyptiens
décrivent jusqu’d Ja colonne de fumée, ce signe manifeste et éclatant
de la protection de Dieu sur Israél.
‘C'est ce que rapporte une tradition juive qui nous a été conservée dans le
Nechilia, commentaire sur 'Exode et d'autres parties du Pentateuque, qui re-
monte au second siécle de notre ére.
29 8 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
Mais, dans cette description, le détail le plus extraordinaire et le plus
Inattendu est l’indication de ce mystére de ['dne que nous trouvons
aux versets 30-33 de la premiére et 20-23 de la seconde version. Un
passage de Tacite‘ rapporte en ces termes une légende qui courait
parmi les nations paiennes sur le compte des Juifs: « Rien dans le
a désert ne faisait plus souffrir les Juifs que le manque d'eau. Déja
« tout le camp était abattu et prés de la mort lorsquun troupeau
« d’4nes sauvages vint paitre auprés d’un rocher entouré d'arbres.
« Moise les suivit, et, & l’inspection du sol couvert de verdure, y re-
« connut des sources d’une eau abondante. Ils consacrérent dans le
« plus profond du sanctuaire la tigure de l'animal qui leur avait mon-
« tré les moyens de soulager leur soif dévorante, immolant un bélier
« comme pour répudier le culte de l'Egypte et insulter a Ammon. »
Dans cette fable absurde il est facile de reconnaitre un souvenir cor-
rompu de l'histoire du frappement du rocher. Plutarque* et Suidas *
racontent aussi que, lors de la prise de Jérusalem par Pompée, on
trouva dans le Saint des saints une téte d’dne qui était l'objet de
l'adoration des Hébreux. Plus tard, dans les premiers temps du Chris-
tianisme, le reproche d’adorer un Ane ou une téte d’ane fut trans-
porté des juifs aux chrétiens; les premiers apologistes combaltent
vivement cette accusation, que les paiens mettaient toujours en
avant. Le R. P. Garrucci a publié l'année derniére dans la Civilta
cattolica un graffito ou inscription a la pointe, extrémement curieux
pour Ihistoire du Christianisme primitif, et relatif & cette calomnie
des ennemis de la foi nouvelle; il représente un crucifié a téte d’ane
devant Jequel est un homme dans I’attitude de l’adoration, le tout ac-
compagné de l’inscription AAEZAMENOC CEBETE @EON, c’est-3-dire
‘AdeEdueves céBerat Ocdv, voild le dieu qu’adore Alexaméne. Ce graflito,
découvert 4 Rome sur le mont Palatin, dans les piéces du palais des
empereurs consacrées aux esclaves, doit étre attribué au commence-
ment du troisiéme siécle, 4 la derniére époque od on trouve dans
les écrivains chrétiens des réponses & une pareille imputation. L’il-
lustre Bochart avait déja cru pouvoir assigner au récit fabuleux da
culte de l’ane une origine égyptienne, et avait émis l’opinion qu'il
provenait de la ressemblance du nom de l’ane en égyptien, io ou eto,
avec celui de Jéhovah. Cette ressemblance est surtout frappante si l'on
Se souvient que Jéhovah n’est pas la véritable forme du nom de Dieu
chez les Ilébreux. Les grammairiens massorets nous apprennent que,
nulle bouche humaine ne devant prononcer le nom ineffable de Dieu,
1 Hist., V, 4.
* Sgmpos, I, 4.
SV, keudas.
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 299
on n’en écrit pas la prononciation, mais qu’on doune a ce nom les points
vuyelles du mot Adonai, le Seigneur, qu’on prononce & sa place, abso-
lument comme si en latin on écrivait le mot deus en lui donnant les
voyelles de dominus, doius. Mais, heureusement pour nous, ce nom
n’était pas particulier & la langue des Hébreux, il leur était commun
avec (autres peuples, comme les Phéniciens qui parlaient presque
identiquement la méme langue et qui appliquaient ce nom & Jeur
religion. Les Phéniciens n’avaient pas Ja méme raison que les Hé-
breux de taire la prononciation véritable de ce nom, et les trans-
criptions des auteurs grecs et latins, parlant de la mythologie phé-
nicienne, nous apprennent que sa forme était Ihaoh. Entre Ihaoh et
cio ou io le rapport des sons est étroit, et une confusion a pu faci-
lement s’établir; les Egyptiens, habitués au culte des animaux, enten-
dant dire aux Hébreux que Dieu (Ihaoh) avait fait jaillir une source qui
les avait sauvés du tourment de Ja soif, ont pu comprendre que tes
enfants d’Israél adoraient un 4ne (io) & qui ils altribuaient ce miracle.
Les papyrus hiératiques du musée Britannique, en mentionnant cette
fable de Jane, donnent pleine force, sur ce point, & la conjecture de
auteur de l’Hidrozoicon.
Aprés les détails si précis et si nombreux que conlient dans ses
deux versions la déclamation dont nous avons donné la traduction,
le doute me semble difficile. On ne peut se refuser & reconnai-
ire que c'est de Moise qu’il est question, que c’est & son histoire
et 4 celle de I'Exode que se rapportent les diverses piéces qui ont
élé l'objet des études de M. Heath et de mon pére. Cependant, si
quelques esprits voulaient encore se refuser & |’évidence, il leur sera
bien difficile de récuser le témoignage du dernier morceau. C’est un
rapport fait par un fonctionnaire d’un ordre élevé, sur une mission
diplomatique remplie par un deses subordonnés; nous n’en possédons
qu une copie dans le papyrus Anastasi n° 5.
« Lorsque j’envoyai le capitaine des archers, Janni, capitaine des
« archers, le capitaime des archers prit la parole, et le chef nous ré-
« pondit : Qu’il soit permis & chacun de ceux qui appartiennent & tout
« le peuple qui est avec nous de prononcer notre priére avec les dif-
a férences dictées par l’autorité qui lui plait. Qu’il nous soit permis
« de déclarer mauvaise la priére que nous répudions; qu'elle soit ré-
« servée pour ceux qui sont avec le scribe Maié dans le pays de
« Dagon ‘; imposez-leur les prescriptions tirées des livres que nous
« considérons comme impies; mais donnez des ordres pour que nous
« ne soyons pas forcés d’abandonner les écrits de vérité en conformité
« & ce qui existe. L’envoyé répliqua : Oh! rejetez nos priéres & votre
‘ Le pays des Philistins, ainsi que Ia trés-bien reconnu M. Heath.
300 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
« volonté. Vous étes les maitres de rejeter ce que vous voulez. Re-
« poussez ce que votre oppresseur vous dit de repousser. Le précepte
« qu'il lui plait de vous prescrire dans sa loi, vous le répéterez. —
« Rejette, c’est moi qui te le dis, les mariages avec les Madianites,
« ainsi que leurs inslituteurs, puisque tu les chasses maintenant. C’est
«4 toi de leur donner la loi de vérité. N'es-tu pas Mosou, c’est-a-
« dire celui qui a entrainé ces maudits enfants de Sem? N’es-tu pas le
« maitre? Tu as su atteindre un asile ot tu peux librement repousser
« la loi. Il t'appartient de proclamer Jeurs institutions de priéres avec
« les changements qui te conviennent. Oh! je vous permets de rejeter
« ce que yous voulez. Certes... (ici le papyrus offre une lacune d’au-
« tant plus regrettable, que rien ne nous indique désormais Ja cause
« du brusque changement opéré dans le ton du négociateur égyp-
« tien)... leur langue au lieu de la langue de I'Egypte. N’es-tu pas de
« la race maudite des Madiamites pour répudier notre langage? Je re-
« jette donc vos propositions avec tout le reste. Tu peux faire ce qui
« nous est contraire. Mais malheur & ceux qui déclarent supportable
« et bon ton pouvoir! »
La date positive de cette piéce et sa place dans ka durée du séjour
des Hébreux dans le désert est fixée par la phrase ou i] est question
de la défense des unions avec les Madianites. Il y a la une allusion évi-
dente aux faits rapportés dans le chapitre XXV du livre des Nombres,
4 la corruption d’une partie du peuple israélite par les filles de Moab
et de Madian qu’ils avaient épousées, au zéle de Phinée, fils d'Eléazar,
pour la répression de ce scandale et au chatiment terrible des coupa-
bles. On peut par la fixer la mission d’Janni & une époque déja assez
avancée aprés la sortie d’Egypte. Moise n’a pas parlé de ses rapports
avec les Egyptiens apres rExode, et des négociations par lesquelles il
aurail obtenu, ainsi que nous l’apprend notre piéce égyptienne, de
n’étre pas inquiété dans le libre exercice du culte qu’il avait enseigné
a son peuple. Mais les livres saints ne disent non plus rien de con-
traire, et il semble que Moise ait systématiquement passé sous silence
(ous ses rapports avec les Egyptiens aprés la destruction de l'armée
de Pharaon dans la mer Rouge. Ainsi iJ n’a pas dit un seul mot
de la colonie égyptienne dont les monuments nous ont révélé |!’ exis-
tence auprés des mines de cuivre du mont Sinai; et cependant les dé-
couvertes des explorateurs modernes ne permettent plus de douter au-
jourd’hui que les artistes établis dans ces lieux n’aient été employés
par les Israélites, et que les exploitations et les ateliers, existants au-
paravant dans le Sinai, n’aient puissamment servi pour l’exécution du
tabernacle et de tous les autres objets du culte faits sous la direction
de Moise.
Les lecteurs nous pardonneront si nous entrons, avant de terminer
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 30!
cet article, dans des détails qui leur paraitront bien arides; mais,
devant des textes d'une importance aussi capitale, il n'est permis de
Jaisser sans solution aucun point qui pat donner lieu au moindre
doute dans l’esprit du lecteur. Je crois done une explication néces-
saire & l'occasion du nom de Moise. Ce nom est écrit dans le papyrus
Mosov par un S, tandis que la Bible lui donne toujours la forme
Moscué par un schin. Mais cette différence de transcription ne doit
pas empécher de reconnaitre le méme nom dans l'un et dans l’autre
cas. L’Exode' nous apprend que le nom de Moscné venait du mot
hébreu mascnan eztrahere, « elle le nomma Moscué, car je l’at tiré de
« l’eau; » or la langue égyptienne posséde une racine tout & fait con-
génére 4 wascnan, et dans laquelle Je schin est remplacé par un s,
c’estle mot mes qui a le méme sens. Mosou est donc la forme égyp-
tienne gui correspond exactement 4 Moscué, et dans l'une et I’autre
langue le nom propre désigne l’enranr sacvé, la mention expresse des
eaux qu’on a cherché dans ce nom propre n’y existe ni sous la forme
sémitigue ni sous la forme égyptienne. Aussi l’envoyé de Pharaon
joue-t-il sur le nom « Mosov, c’est-d-dire celui quia fait sortir, qui
a tiré d'esclavage le peuple de Sem. » La langue égyptienne, du reste,
quoigue ayant le son sch parmi ses articulations, posséde un grand
nombre de racines collatérales 4 celle des langues sémitiques, ot le
schin est remplacé par un s, preuve de l’identité primitive et fonda-
mentale des deux lettres. Nous pourrions en citer un grand nombre,
mais ce n’est pas ici le lieu de développer une question philologique;
nous la reprendrons avec détail dans le travail que nous avons promis
plus haut; ici nous nous bornerons & un seul exemple, qui est relatif
également 4 un mot plusieurs fois répété dans les pices égyptiennes
relatives 4 Moise. Le nom de Sem, qui en hébreu s’écrit par un schin,
est transcrit avec un s dans les papyrus Sallier et Anastasi; mais
Scnem vient de la racine scnEemov, nom, gloire, et nous trouvons dans
la langue égyptienne la racine congénére smovu quia le sens verbal de
glorifier.
Quelques mots maintenant sur le personnage envoyé par le roi
d’Egypte vers Moise. Son nom, que nous retrouvons dans d'autres
piéces des recueils épistolaires du musée Britannique, est toujours
écrit Anni et Ianni. La mention et la lecture de ce nom n’est pas une
des moins précieuses conquétes qu’ait produites te déchiffrement des
papyrus hiératiques de Londres; nous trouvons Ja un renseignement
des plus importants et une précieuse confirmation pour une tradition
juive, conservée dans le Nouveau-Testament et dont nous devons
{explication aux écrivains chrétiens des premiers siécles. Saint Paul,
«iy, 10.
302 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
dans sa deuxiéme épitre & Timothée, parlant des adversaires de la vé-
rité, rappelle « comment [annés et Jambrés ont résisté a Moise. » Il
est impossible de ne pas rapprocher I’Jannés de |’Apétre de |'Ianni de
nos papyrus, et de ne pas étre frappé de la coincidence de ces deux
témoignages si différents d’époque, de pays et d’esprit. Numénius,
philosophe pythagoricien, cité par Eusébe dans sa Préparation évungé-
lique ‘, parlait aussi d’Jannés et d'lambrés dans son livre sur les Juifs;
mais il en faisait deux hiérogrammates, chargés par Pharaon d‘op-
poser les prodiges de leur magie aux miracles de Moise. La piéce
égyptienne dont nous nous occupons, donnant 4 Janni un titre mili-
taire, semble contredire sous ce rapport le récit de Numénius. Je sais
bien qu’un méme personnage pouvail réunir 4 la fois les qualités de
scribe et de guerrier; que, par exemple, dans |’histoire de Joséphe, ces
deux caractéres sont attribués 4 Moise a I’époque ov il figurait 41a cour
du roid’ Egypte; mais c’est la un cas fort rare, et nous pouvons rester
d'accord avec saint Paul, en considérant Jannés ou Janni comme ayant
élé simplement un chef militaire égyptien qui s’était trouvé en rapport
et en antagonisme avec Moise. Notre papyrus nous le montre déja
finissant par injurier le prophéte d’Israél et par repousser ses propo-
sitions de paix et d’accommodement. II faudrait méme aller plus loin,
si l’on voulait admettre Videntification, qui me parait assez probable,
entre ce personnage et le Bar-Hanés, mentionné dans les fragments
des papyrus araméens de M. le duc de Blacas*. En effet, nous y
voyons ce Bar-Hanés présenté comme |’instigateur des Cananéens
dans leur lutte avec les Israélites, lorsque ceux-ci, combattant contre
lavis de Moise, furent défaits et mis en fuile, et comme rapportant
au rot d' Egypte la nouvelle de cette victoire.
Nous venons de dire qu’lanni était nommé dans d'autres piéces des
papyrus Sallier et Anastasi; plusieurs de ces piéces étant datées, elles
peuvent servir 4 fixer d’une maniére certaine I’ époque de I'Exode. La
premiére (pap. Anastasi 5, pl. 417) appartient au régne de Rhamsés Hl;
Janni devait étre fort jeune & cette époque et ne portait encore que le
titre de commandant. La seconde est placée dans le méme papyrus im-
médiatementavant celle oiil est question de Moise; elle doit étre dela
‘1X, 8.
* Ces papyrus, fragments d'un récit de l'Exode écrit vers l’époque des Ptolé-
mées parfdes Juifs d'Egypte, ont été expliqués avec une habileté et une pénétra-
tion Lrés-remarquables par un jeune savant allemand enlevé depuis a la science,
E. F. Beer, dans une publication spéciale intitulée Inscriptiones et Papyri veteres
Semitict quotquot in Agyplo reperti sunt, Leipsig, 1833, in-4°. Le volame de Beer
étant aujourd’hui presque introuvable et manquant a la Bibliotheque impériale,
nous renverrons les lecteurs qui voudraient de plus amples renseignements sur
les papyrus Blacas aux Monumenta pheenicia de Gesenius, od est reproduite la
traduction de l’orientaliste de Leipsig.
LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 306
méme époque; il y est fait mention de plusieurs officiers envoyés aux
carriéresd’Eléphantine pour en ramener deux obélisques, et, parmi eux,
d'lanni, capitaine des archers. Enfin, ja troisiéme piéce contient un
ordre donné au méme personnage, qualifié de capitaine des archers de
Bokenphthah, de faire faire les préparatifs nécessaires au passage d'une
armée égyptienne dans la Palestine. Ce dernier morceau est daté du
régne de Séthos II. Janni portant le méme titre de capitaine des ar-
chers lorsqu’il est envoyé auprés de Moise, sa mission doit dater
aussi du régne de Séthos Il ou de celui de Rhamsés II qui lui succéde
immédiatement.
Nous sommes amenés par la 4 placer 'Exode, comme I’avait déja
fat M. de Rougé, amené au méme résultat par d'autres arguments,
a la fin du régne de Ménephthah, tils de Rhamsés II, régne sans gloire,
et qui semble interrompu brusquement par une calastrophe comme
celle dont la Bible et nos papyrus ont conservé le souvenir. Si l'on
adopte le chiffre de 480 ans, indiqués par le Livre des Rois entre
la sortie d’Egypte et la construction du temple par Salomon (4,011 ans
av. J.-C), on arrive 4 l’an 1491 pour la date du premier de ces évé-
nements. Or, en remontant les annales égypliennes, 4 partir de la
date fixe fournie par la prise de Jérasalem par Sésonchis I en 980 avant
Jésus-Christ, et en comptant, d’aprés le livre de Manéthon 130 ans
pour la XXI° dynastie, 172 pour la XX° et 194 pour la XIX’, plus
12 ans pour les régnes de Thouoris et de Séthos II, nous trouvons la
date de 1488 pour la mort de Ménephtah. La différence des deux
chiffres n’est donc que de 3 ans, c’est-a-dire imperceptible pour un
calcul aussi long, et cette coincidence a droit de nous frapper.
Mais ici nous nous trouvonsen présence d'une grave difficullé chro-
nologique. M. de Rougé et M. Biot, d’aprés des tables de levers d’étoiles
découvertes dans les tombeaux des rois de Thébes, et d’apreés un ca-
lendrier religieux gravé sur les murailles du palais de Médinet-Abou,
monuments dont nous parlerons dans notre dernier article, ont cru
pouvoir fixer le renouvellement d'une période sothiaque l’an 4 de
Rhamsés III, ce qui donnerait pour la premiére année de ce roi, début
de la XIX° dynastie, la date fixe, calculée astronomiquement, de 1525,
aa lieu de 1476 qui résulte des chiffres de Manéthon; ceux-ci auraient
donc été allérés 4 dessein et allongés de 151 ans pourarriver & fournir
aux Grecs le rapprochement de Thouoris avec le roi qui, d apres
Homére, recut Ménélas en Egypte au retour de Troie. Il ne peut y
avoir que deux solutions de cette difficulté: ou l’on doit attacher |’im-
portance principale aux observations astronomiques, et il faut admettre
que la méme altération a été introduite dans la chronologie biblique
et dans celle de Egypte, ou il faut admettre une erreur dans les ob-
servations égyptiennes. Nous sommes plutét portés & embrasser cette
bf
304 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS.
derniére opinion, car il nous semblerait bien extraordinaire que la
méme altération edt été introduite dans les dates de l'histoire de
deux peuples différents, 4 plusieurs siécles de distance, sans que ces
deux peuples eussent eu la méme raison pour allonger ainsi leur his-
toire; au contraire, M. Biot lui-méme reconnait que !’observation du
lever héliaque de Sirius est soumise & des conditions atmosphériques
qui peuvent donner lieu & des erreurs d’ou résulteraient facilement
des variations trés-considérables dans le calcul des périodes astrono-
miques égyptiennes. La défiance du savant astronome pour |’ exactitude
du calcul des périodes |sothiaques dans les temps pharaoniques est
arrivée & un tel point, qu'il va aujourd’hui jusqu’’ révoquer en doute
l'existence de ces périodes antérieurement mentionnées par Censori-
nus, qui eut lieu sous le régne d' Antonin le Pieux’.
Ces détails de chronologie terminent ce que nous avions & dire
des papyrus historiques. Dans un dernier article, nous nous occu-
perons encore de quelques documents qu'on ne peut pas ranger
parmi les compositions historiques et qui cependant ont trait & l’his-
toire, comme les caricatures, et nous examinerons ce qui est par-
venu jusqu’a nous des livres scienufiques des anciens Egyptiens.
Francois LENORMANT,
* V. le Journal des Savants de 1857.
LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME’
CEuvres complétes du R. P. H. de Lacordaire, 6 vol. in-8° et 6 vol. gr. in-18, —
Paris, M™° V° Poussielgue-Rusand.
Il y aura toujours parmi nous des amis de la parole libre. Nous
ne la trahirons jamais ni sans regrets ni sans retour. Chrétiens, ne
dussions-nous lire que |’office de chaque dimanche dans nos églises, c’en
serait assez pour nous rappeler que la parole libre fut l’arme de nos
premieres victoires, la seule & laquelle Jésus-Christ ait promis la con-
quéte du monde; Francais, nous sommes de cette race que le vieux
Caton dépeignait en deux mots : la parole et la guerre; rem militarem
et argute loqui'.
Je voudrais dire plus; il me semble que ces deux traits s'unissent
dans notre prédilection. Car nous aimons une éloquence qui combat,
et il nous faut, si je l’ose dire, des guerres éloquentes. Ne nous parlez
pas de ces guerres de marchands oi les profits sont certains, si la gloire
est médiocre : le peuple ici ne se passionne et ne donne volontiers son
sang que pour les épopées ; il veut des combats qui parlent : les croi-
sades, l’expédition d’Egypte, la Russie avec ses chances terribles :
peut-étre Moscou, peut-étre aussi Sébastopol.
Je retranve ce gout male et belliqueux dans |’éloquence francaise,
méme celle de la chaire. Nous aimons que J’orateur sacré paraisse
comme en un combat et porte la parole comme un glaive, glaive
d'amour qui ne frappe jamais que pour guérir. Voila pourquoi le grand
Bossuet est resté parmi nous le type de I’éloquence chrétienne: ce
bnilant génie combat toujours. L’erreur, l’indifférence , 1a mollesse
des grands, les scandales du monde, les scandales méines du roi, -
autant d’ennemis qu’il aborde dans la chaire avec une ardeur & la fois
* Nos lecteurs apprendront avec bonheur que le R. P. Lacordaire a bien voulu
confier au Correspondant le soin de publier une série de Lettres d un jeune
homme sur la vie chrétienne. Aprés avoir traité du Dogme dans ses Conférences de
Paris, et dela Morale générale dans celles de Toulouse, Villustre Dominicain en-
Visagera, dans cette ceuvre nouvelle, toute la partie pratique du christianisme. [1
aura ainsi achevé un ensemble complet de théologie apologétique, dogmatique et
morale. La premitre Lettre a un jeune homme parattra dans le Corrcspondant du
25 mars prochain. (Note de la rédaction).
¢ M. Cato, Instit. grammat.
306 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME.
contenue et impétueuse. Ses coups sont assurés ; mais la main qui les
porte est une main d’évéque, et dans une éloquence si vigoureuse rien
ne blesse jamais la douceur de I’Evangile.
Dieu nous avait réservé l’honneur d’assister ayx victoires d’une de
ces éloquentes paroles qui combattent sans cesser d’aimer et se font
des amis de ceux qu’elles ont vaincus. Pendant plus de vingt ans cette
parole a retenti parmi nous ; et, si les jours présents nous ont apporté
son silence avec d'autres tristesses, ils n’ont fait que rendre nos sou-
venirs plus chers et plus précieux.
A ces souvenirs pleins de regrets une consolation vient d’étre offerte.
On a réuni dans une édition nouvelle tout ce que le révérend pére
Lacordaire a dit ou écrit parmi nous pour I’édification de ce siécle et
la gloire de Dieu. Plusieurs que cette nouvelle réjouissait ont pensé
qu'un signe de fidéle admiration, d'impérissable reconnaissance envers
!’orateur de Notre-Dame, trouverait dans la réimpression de ses ceuvres
une véritable opportunité; nous avons entrepris de les satisfaire. Mais,
parce qu'un bel édifice trouve sa meilleure gloire & se montrer, nous
avons cru ne pouvoir mieux répondre aux désirs de nos lecteurs qu’en
Jetant avec eux un coup d'ceil respectueux et filial sur l'ceuvre entiére
accomplie par l’illustre religieux.
- Nous convions nos amis, surtout ceux-la qui, comme nous, vinrent
s'asseoir presque enfants au pied de la chaire de Notre-Dame et gran-
dirent 4 son ombre, nous les convions & cette intime féte des souve-
nirs. Dispersés par cette force du temps qui est un des maitres de la
vie humaine, ils accepteront de revenir une fois en esprit sous
ces votiles sacrées ot l’on était fier d’étre chrétien, ot la plus belle
cause qui puisse étre plaidée sur la terre trouvait pour la défendre la
voix la plus forte et la plus libre que notre age ait entendue. Peut-étre
aussi ces nobles échos les consoleront-ils d'un temps ott la passion du
silence a gagné la plupart des ames, et qui se montre plus jaloux de ne
rien entendre qu’on ne I’était naguére de tout dire. C’est donc & ce
petit nombre demeuré fidéle, et qui n’a pas rejeté de son cceur le
respect de la parole, c’est 4 lui que nous adressons ces pages : puis-
sent-elles lui apporter 4 la fois un souvenir et une espérance !
Le glaive de la parole libre ne brilla jamais d'un plus pur éclat qu’aux
mains de l’apologie chrétienne. II ne soutint jamais plus rude combat,
il ne remporta jamais plus douce et plus noble victoire ; disons aussi
qu'il ne demanda jamais 4 la main qui le porte plus de science et de
justesse. L’apologiste en effet ne veut pas parler 4 tous les temps ; 11 ne
s'adresse pas 4 tous les hommes. Sa mission n’est pas d’élever un
monument oli rien ne paraisse qui ne soit élernel : l'apologiste entre
au contraire dans Je temps; il aborde les hommes de son siécle, il
parle & ceux-ci, et non point & d’autres, il est l'un d’eux. Chargé de
LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 307
rendre intelligible au temps la langue de |’éternité, plus il connaitra
les hommes de ses jours, plus il saura deviner leurs besoins, plaindre
et respecter leurs douleurs, partager leurs aspirations, parler leur
langage; plus faciles aussi seront ses conquétes, plus assurée sa vic-
toire. Cependant qu’il ne l’oublie pas : la doctrine dont il est le prédi-
cateur est une doctrine éternelle et qui en elle-méme ne saurait
admettre de changement. II n’y a pas deux facons de eroire a Ja divinité
de Jésus-Christ, bien qu’il y ait plusieurs maniéres de la défendre, et,
si les moyens de la persuasion sont différents, au fond la chose est la
méme et nese peut jamais contredire. Qu’il soit donc l'homme de
son pays, |’homme de son temps; qu’il soit Grec 4 Athénes, Frangais
en France, Anglais en Angleterre ; qu’il soit philosophe avec les philo-
sophes comme saint Justin et Clément d’Alexandrie, avocat en
pays juridique comme Tertullien, linguisteet exégdte comme Origéne ;
qu'il soit au dix-septi¢me siécle logicien et orateur avec Bossuet,
mystique et réformateur avec Fénelon ; qu’il se fasse naturaliste et
géologue pour précher ]’Evangile aux contemporains de Cuvier : tout
lui appartient, tout est,de son domaine, et la foi trouvera sa gloire
dans une diversité si féconde : circumdatu varietate; mais que tant
de liberté ne |’égare pas, et que, sans l'abdiquer ni la trahir, il ne s’en
serve que pour établir plus sirement |’inviolable unité de la doctrine.
De 1a deux parts dans !’apologie: la part de |’étermité, qui est la foi
catholique toujours semblable & elle-méme, toujours immuable si l’on
veut entendre par ce mot qu’elle ne saurait ni changer ni se contredire,
et la part du temps, variable selon les ages, le génie des nations, les
besoins des siécles, variable aussi selon le coeur de celui qui la porte, et
libéralement abandonnée par |’ église a ses inspirations. Dans la premiére
l'apologiste trouve les grandes vérités qui font la base de la doctrine et
doivent étre préchées partout, toujours, par tous, quod semper, quod
ubique, quod ab omnibus; dans la seconde, il rencontre toutes les
questions du temps, les problémes sociaux, les ardeurs politiques, la
paix et la guerre, la servitude et la liberté, tout ce grand monde que
Diew a livré a la discussion des hommes: Mundum tradidit disputatio-
nis eorum'. Dispute solennelle, souvent triste, A laquelle toutefois
‘nul n’a le droit d’assister en indifférent, mais ou, le triomphe de la
justice dépendant un peu de chacun, chacun doit sa part de veilles, de
sang ou de vertus !
Telles sont les deux régions dont le domaine appartient 4 |’apolo-
giste ; mais, si nous avons pu les distinguer aussi neltement pour
déterminer leurs limites, i] s’en faut qu’elles soient ainsi séparées dans
la réalité des choses. Leur vraie force au contraire n’est que dans leur
* Eccles, m1, 44. .
308 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME.
alliance. Vingt fois tour 4 tour, dans la méme heare, homme du temps
et homme de |’éternmité, l’apologiste enveloppe la vérité immuable de
ce manteau d'un jour qui la rend plus accessible aux hommes; tout
a Vheure il cherchait et discutait comme un fils du siécle, mais voici
que tout 4 coup il décide et commande comme un fils de Dieu : « pa-
role singuliére, moitié religieuse et moitié philosophique, qui affirme
et qui débat, et qui semble se joucr sur les confins du ciel ct de la
terre’. »
Résolu de donner 2 I'Eglise de France, aprés la captivité religieuse
du dix-huitiéme siécle, la grace d’une éclatante apologie, Dieu n’avait
pas livré au hasard le choix de son serviteur. I! V’avait pris 4 cette
noble province de Bourgogne, guerriére et fougueuse, et qui jadis avait
porté si loin la vaillance du sang de ses ducs; il l’avait pris a cette
villede Dijon qui donna le jour a saint Bernard et 4 Bossuet. Je retrouve
donc ici ces traditions éloquentes et belliqueuses qui communiquent 4 la
parole francaise une vigueur singuliére : je reconnais encore le Fran-
cais du vieux Caton: Rem militarem et argute loqui. Cette parole si
libre et si bien armée, longtemps abandonnée aux combats du monde
et comme imprégnée de son siécle, Dieu se plait maintenant a la
dompter et 4 tempérer ses ardeurs par la douceur de l’Evangile. Ce
n'est pas assez qu'elle sorte d'une bouche consacrée’ Jésus-Christ par
le sacerdoce : un frein plus fort lui sera donné pour la défendre contre
l'enivrement de sa propre puissance. Ce sera la vie religieuse avec ses
grands voeux de pauvrelé, de chasteté, d’obéissance. Cette éloquence
st libre apparaitra sous le froc d’un moine ; cet homme si vraiment fils
ile son temps et de sa patrie, qui en porte en tout lui-méme les traits
et la ressemblance, le voila du méme coup l'homme du treiziéme
siécle ! Dieu qui connait les ressorts des Ames sait tout faire arriver &
ses desseins. Une nature si riche et si dirigée, une vigueur si puissante
et si conduite, donneront au prédicateur de Notre-Dame la rare alliance
d’une ardeur intrépide avec une grande modération. De Ja cette sagesse
de vues qui le gardera des écueils et qui lui permettra de satisfaire
souvent la raison ombrageuse du siécle sans affaiblir jamais la vérité
de l’Evangile; dela ce bel assemblage de force et de douceur qui éclate
dans des livres of sont traitées les plus brilantes questions sans qu’uné
seule 4me puisse étre blessée par leur lecture; de 14 ces hardiesses
portées sur l'abime par I'aile d'un ange; et, pour cn venir aux der-
niers détails, de la ce prodige d’entrainement et de possession de sot,
d’enthousiasme et de calme; de Ja ces « élans contenus, » ressorts
intimes de I’éloquence, qui étonneront et tiendront suspendues d’im-
menses assemblées.
1 OEnvres du R. P. Lacordaire.-Préface aux Conferences. .
LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 009
Il peut venir maintenant, il est prét: Dieu I’a fait selon ses desseins;
il est tel que sa mission l’exige : |’éloquent religieux saura étre anti-
que comme I’Eglise et jeune comme nous. Successeur de ceux « qui
administrérent la parole dés le commencement, » successeur des
péres et des docteurs, fils et frére du grand Thomas d’Aquin, il nous
transmettra la somme de la foi depuis ses harmonies les plus éloignées
et les plus extérieures jusqu’a ses plus intimes et ses plus mysté-
rieuses. Mais l’éternelle inflexibilité de la doctrine ne lui cachera pas
nos blessures et le besoin qu'il y a de les toucher avec amour. II nous
cherchera donc et nous abordera par le cété le plus accessible de nos
dimes; 11 sera si vraiment homme avec nous, que nous voudrons étre
chrétiens et enfants de Dieu avec lui. C'est la que sera son vrai
triomphe ; c'est dans V’intelligence profonde de ces deux devoirs de
l’apologie chrétienne ; et cette intelligence sera si précise, si heureuse,
gue, ni dans l’une ni dans ]’autre des deux régions ow elle s’exerce, ni
dans la région de l’immuable foi, ni dans Ja région des opinions du
siecle, elle ne trabira jamais la mission de Dieu ni les droits de la
justice.
Recueillons maintenant les effets de celte préparation deux fois
admirable ; et, précisant nos souvenirs, suivons le grand et cher pré-
dicateur dans l’une et l'autre de ces régions oi tant de fois sa parole
nous entraina.
I
On a dit que |’éloquence du pére Lacordaire semblait faire tort &
sa théologie. De bons esprits se sont laissé surprendre par cette
parole libre, hardie, spirituelle, quelquefois amie des hasards; et ils ont
méconnu la suite rigoureuse de la doctrine. Tant de nouveauté dans
exposition, tant de brillant dans la défense, tant de surprises dans
laction oratoire, les ont comme éblouis;ils se sont dit: C’est un ora-
teur. Ce jugement, injuste parce qu'il est incomplet, devait étre
redressé par la lecture des Conférences; mais les Conférénces ne
sont pas une lecture, elles sont encore, elles sont toujours un
discours. L'observation que nous nous croyons le droit d’énoncer
ici deviendrait peut-étre une critique sous d’autres plumes : sous
la nétre, qu'elle soit & peine un regret. ll est certain que trop de
richesse et trop d’éclat dans cette éloquence imprimée n’ont pas peu
contribué & maintenir quelque mésintelligence entre les Conférences
de Notre-Dame et certains directeurs de séminaire. Il est bien entendu
que les Conférences ont tort, et qu’un trailé de théologie pourrait étre
moins vif. Mais voyez combien de choses se fait pardonner un bon livre !
310 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME.
Non-seulement la plus scrupuleuse orthodoxie n’a rien reproché 4 cette
grande exposition de la doctrine catholique, mais elle lui a méme par-
donné ses défauts, et nous avons entendu souvent de longues citations
des conférences dans la bouche de nos savants et vénérés professeurs.
Quand on ouvre pour la premiére fois les Conférences de Notre-Dame,
ce qui doit frapper d’abord, c'est le plan que s’est tracé l’apologiste.
Pour en comprendre I'économie nouvelle, il importe d’avoir présent &
l’esprit ce que nous venons de dire sur les deux éléments, les deux
parts de l’apologie : la part de I’éternité, qui est l’essentiel de la doc-
trine et ne change jamais; et la part du temps, qui au contraire change
toujours et exige de l’orateur chrétien une extréme flexibilité dans
l’exposition et la défense de la foi.
Or non-seulement 4 !’égard de la doctrine, mais méme & l'égard de
l’exposition et dela défense, le R. P. Lacordaire rencontrait des tra-
ditions établies, respectées, qu'il ne pouvait abandonner sans de solides
raisons. Ces traditions conseillent & l’apologiste chrétien de ne point
conduire la raison incrédule sur le terrain des vérités révélées avant
de lui avoir fortement démontré d’abord l’existence d’un ordre surna-
turel. Elles indiquent donc comme nécessaire & une exposition rigou-
reuse de la doctrine !’établissement préalable de certaines vérités fon-
damentales, trés-exactement nommées préambules de la foi, aprés
l’acceptation desquelles, mais alors seulement, l’apologiste peut passer
outre et aborder directement la révélation. Encore une fois ces tradi-
tions sont respectées. Les théologies s’ouvrent trés-logiquement par le
traité de la vraie religion, quiest l’ensemble des vérités préliminaires;
et, bien que nous n’osions avancer une opinion en matiére si grave, il
nous semble que la conception d'un plan différent, si heureuse et si
opportune que les circonstances |’aient rendue, n‘a pas fait que l’an-
cienne coutume ne demeurat comme la plus logique, Ja plus métho-
dique, et la plus généralement satisfaisante pour les esprits'.
A quels signes le R. P. Lacordaire put-il donc reconnaitre qu'il y
aurait avantage 4 contrarier de si sages traditions, et 4 commencer
‘ Le P. Lacordaire pardonnera d’autant plus volontiers ce sentiment, qu'il le
partage, et qu'il a formellement exprimé son attachement a la forme tradition-
nelle de la polémique dans la lettre a M. Aug. Nicolas, publiée en téte des Etudes
philosophiques sur le christianisme. J’ai remarqué dans cette lettre les passages
suivants : « J’admire d’abord avec quel scrupule vous avez respecté la forme
« donnée depuis deux siécles 4 notre polémique contre l'incrédulité. » — « Jus-
« qu'ici je vous ai loué de l’obéissance filiale avec laquelle vous avez accepté la
« tradition dela polémique chrétienne contre l’incrédulité... » — « J'ai été sur-
« pris que, dans votre premiére partie, vous ayez traité de l’Ame avant de trai-
« ter de Dieu. Ce n’est point Ja l’ordre traditionnel... Ne laissons pas prévaloir
« Vidéologie contre l’ontologie, Yesprit d'invention contre Uesprit de tradi-
« tion.»
)
LE P. LACQRDAIRE A NOTRE-DAME. 614
sans préambules |’exposition de la foi par |'étude de I’Eglise et de la
société catholiques? Ces signes étaient précisément dans les instincts
du dix-neuviéme siécle et dans les plus intimes dispositions des esprits.
Cesiécle, renouvelé par la plusprofonde des révolutions, exclusivement
attaché & reconstruire ses institutions et ses Jois sur de nouvelles
assises , préoccupé de relever le pouvoir sans abaisser la liberté,
préoccupé surtout d’immenses problémes économiques, arrété dans
son élan vers un état social meilleur, plus libéral, moins inégal, par
conséquent plus chrétien, par des obstacles d’une complication et d’une
profondeur inattendues, un tel siécle étail mal préparé aux discussions
abstraites et aux circuits de la métaphysique. II fallait le saisir au coeur
méme de ses pensées, de ses eombinaisons, de ses luttes de chaque
jour. Pour obtenirde lui un quart d’heure d’atlention, il fallait lui dire:
Lechristianisme aussi est une société : l’Eglise catholique aussi s’occupe
du bonheur, de la dignité, de la liberté des hommes ; le Christ aussi
est législateur ; l’Evangile aussi est une charte et une constitution. Le
P. Lacordaire était trop intelligent de son siécle, il avait trop vécu de
sa vie et souffert de ses douleurs, pour ne pas le comprendre; il com-
bina, dans une méditation puissapte et juste, une alliance nouvelle de
Véternelle doctrine avec le génie des temps, et commenca son apologie
comme ¢’ordinaire on la pourrait terminer.
Si nouvelle que fit cette méthode, elle n’était pourtant point sans
précédents, et saint Augustin, dés le cinquiéme siécle, en avait légitimé
le principe.« Les premiers disciples ont vu Jésus-Christ, dit ce grand
« docteur, et ce quils ont vu les a déterminés & croire ce qu’ils ne
« voyaient pas encore. Ils ont vu la téte, et ils ont cru au corps, c’est-
« a-dire 4 |’Eglise universelle qui devait se former dans l'avenir. Nous,
« nous voyons le corps et nous croyons dda téte. La vue de Jésus-Christ
« ressuscilé les soutenait et les faisait croire a I’Kglise : que latvue de
« TEglise nous soutienne et nous fasse croire 4 Jésus-Christ'. » Jésus-
Christ démontre Dieu par la divinité de son ceuvre terrestre, voila bien
le plan de la nouvelle apologie; mais ce plan, personne encore ne l’avait
réalisé dans un grand ouvrage , dans un enseignement de plusieurs
années ; personne surtout ne |l’avait soutenu par des preuves assez
particuliérement opportunes, assez frappantes pour l'heure présente.
‘ Toto terrarum orbe Ecclesia diffusa est; omnes gentes habent Ecclesiam.
Nemo vos fallat ; ipsa est-vera, ipsa est catholica. Christum non vidimus, hance
videmus, de illo credamus. Apostoli e contra illum videbant, de ista credebant.
Unam rem illi videbant, aliam credebant; et nos e contra unam rem videmus,
aliam credamus. Videbant illi Christum, credebant Ecclesiam quam non vide-
bant; videmus et nos Ecclesiam, credamus in Christum quem non videmus, et
tenentes quod videmus, perveniemus ad eum.quem nondum videmus. (Avc.,
serm. 1x, in dieb. Pasch.)
312 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME.
Le choix d'un plan n’était pas la seule difficulté que rencontrat
Ja nouvelle apologie. A peine livrée aux souffles de ses inspirations,
elle apercevait des écueils que la difficulté des temps rendait pour
elle trés-redoutables. Dans Ja longue et incessante controverse qui a
pour objet les rapports de la foi et de la raison, deux extrémités con-
traires ont séduit beaucoup d’esprits parmi nous : une extrémité de
confiance dans les forces de la raison humaine, et une extrémité de
défiance pour ces mémes forces; extrémités ennemies auxquelles le
langage théologique a donné les noms de rationalisme et de traditio-
nalisme. Or quel danger n’y avait-il pas d’incliner 4 l'un ou & l'autre
de ces exces, pour cette parole libre, hardie, sans cesse lancée par
improvisation au milieu de ces difficiles problémes? Cette parole voulatt
avant tout ramener A la foi la raison incrédule; et, pouratteindre un but
tant désiré, la premiére condition était certainement de faire tomber ses
préjugés, de détruire ses répugnances. Quelle tentation pour |’apologiste
d’exagérer alors les droits de laraison, et, pour!’attirer plus facilement,
de tomber 4 son égard dans d’involontaires et trop faibles complai-
sances? Mais, si par une grande attention sur soi-méme, par un grand
effort de résistance & ce dangereux attrait, l’apologiste parvenait 4 le
vaincre , quel entrainement alors vers l’extrémité contraire ! quelle
difficulté & ne pas chercher appui contre sa propre faiblesse dans
l'excés qui semblait le plus shrement en défendre? Les opinions extré-
mes séduisent toujours par l'apparence d'une grande netteté. Elles ont
pour complices la paresse de notre esprit qui se fached’avoir & ménager
l'accord de plusieurs vérités différentes, et la faiblesse de notre volonté
qui trouve plus d’aise dans le despotisme d’une opinion absolue qu’aux
libres et délicats démélés de la justice. Le Pére Lacordaire ne céda
point aces laches tentations mtellectuelles. Il respecta la raison. Il ne
céda rien des droits de la foi. Il ne craignit point d’étre au sein d’un
monde rationaliste l’-homme du surnaturel; mais en méme temps 1
n’affligea ni ne révolla la raison par ces insultes que des écrivains pas-
sionnés croient devoir lui adresser au nom de l’orthodoxie.
Tant de mesure plaisait aux bons esprits, mais ne laissait pas ail-
leurs de rencontrer des blames. Certains inerédules, cherchant a parer
le coup qui ébranlait leurs doutes, disaient en parlant des Conférences :
« C'est un systéme, c'est un essai de conciliation entre la foi et la
« philosophie, ce n’est pas la vraie doctrine de I'Eglise catholique,
« car la doctrine de I’Eglise, nous le savons fort bien, est toujours
« contraire 4 la raison; » et ces blames trop intéressés trouvaient des
échos auprés de quelques catholiques habitués 4 la routine d'une cer-
laine prédication au dela de laquelle tout était nouveauté, danger,
scandale. Il ne faut point s’étonner de cette double attaque venue
d’extrémités si opposées. On sait comment fut accueillie au dix-sep-
LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 313
time siécle I’immortelle Exposition de la fot par Bossuet. Les protes-
tants disaient : « Monsieur de Meaux est vraiment bien bon de refaire
« ladoctrine de Rome & notre usage, et, si la foi catholique était ce
« ga'il dit, il n’y aurait point de difficultés. Mais nous savons fort bien
«qa'il n’en est rien; » et les écrits du temps nous montrent que,
parmi les orthodoxes, certains esprits chagrins murmuraient et trou-
vaient aussi la foi de Bossuet trop raisonnable. Propre et glorieux ca-
ractére de la vérité d’étre contredite par les deux pdles extrémes de
Verreur !
Le P. Lacordaire ne s’inquiéta point de ces reproches contradic-
toires; il y vit la contre-épreuve de son bon droit et suivit sans crainte
le sillon que la saine théologie tracait devant lui. C’était suivre en
méme temps la sire lumiére de la charité. Dieu, qui avait ouvert sa
bouche et mis sa gloire sur ses lévres, avait conduit au pied de sa
chaire le plus singulier et le plus étonnant auditoire. Que de préjugés,
que d’incertitudes, que de répugnances, que de doutes, que de désirs,
que de repentirs, se pressaient chaque dimanche dans cette enceinte
de Notre-Dame! Que d’émotions pour le cceur d’un prétre! et dans
ce coeur quel amour pour tant d’4mes a sauver! Comment, a cété de
cet amour, je ne sais quelle dureté orgueilleuse aurait-elle trouvé
place? Comment ce pére, envoyé a tant d’enfants perdus, se serait-il
armé de |’épée? Comment aurait-il porté & toutes ces douleurs du doute
et de l’inquiétude le défi du spadassin? Comment aurait-il blessé
toutes ces Ames venues & lui, sincéres et confiantes, par une hauteur
pharisaique ? Ah! que les pharisiens s’enflent de leur justice et traitent
durement les Ames, je le comprends : ils ne portent pas le coeur de
Jésus-Christ |
Le P. Lacordaire rencontrait d’autres difficultés, et celles-ci non
moins grandes, dans Jes opinions qui partageaient les esprits sur la
puissance et les droits du Saint-Siége. Encore ici la faiblesse pouvait
tenter, car beaucoup d’hommes, méme catholiques de ce temps,
avaient conservé 4 l’égard de Rome les habitudes d’une extréme dé-
fiance. Il était donc trés-peu conforme aux régles de la politique hu-
maine d’aborder de front cette opinion puissante, et de lui opposer la
doctrine du plus tendre et du plus filial amour. Cependant, si j’ouvre
le premier volume des Conférences, je vois que le quatriéme discours a
pour titre: De l’Etablissement sur la terre du chef de Eglise; c’est-a-dire
que le P. Lacordaire ne voulut point parler plus de trois fois 4 ce dif-
ficile audiloire sans lui redire les origines, les malheurs, les gloires,
les droits divins de la Papauté; sans plaider devant lui la cause de ce
roseau immortel que les orages de la terre peuvent courber, mais
qui laisse passer les orages et se redresse toujours plus affermi vers
le ciel. Je reconnais-la ce fils courageux et dévoué de !’Eglise romaine
of4 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME.
qui, en 1853 et en 1834, au milieu des angoisses et des ébranlements
que l’on sait, écrivil d’une main que Dieu récompensera les Considéra-
tions sur le systeme de M. de Lamennais, et la Lettre sur le Saint-
Siége.
Combien de fois avons-nous entendu notre cher prédicateur nous
montrer dans l’attachement le plus inébranlable & la papauté la meil-
leure garantie de la liberté de I’ Eglise dans les diverses nations! Com-
bien de fois a-t-il opposé devant nous le tableau de I’ Eglise romaine ot
tout se conduit par les régles de cette autorité douce qui commande
!’obéissance sans humilier, 4 la dure et honteuse servilité des églises sé-
parées, par exemple, de cette malheureuse église russe qui pleure main-
tenant dans un avilissement sans bornes le réve d'une sacrilége indé-
pendance! Combien constamment nous a-t-il appris 4 entourer le
Saint-Siége, 4 aimer ses droits jusqu’a la jalousie, 4 craindre pour ses
droits sacrés la main des rois, & craindre par eux l’ intervention du glaive
terrestre dont l’histoire nous redit partout les trop cruelles trahisons, &
aimer Rome, non de cet amour de servileurs qui flatte dans le péril et
croit sauver parce qu'il cache les écueils, mais de cet amour de fils qui
aime noblement, qui aime jusqu’a la vérité, qui, sir de soi-méme et
prét & tous les sacrifices, se laisse volontiers vaincre en paroles par les
flatteurs, et garde confiant aux pieds de son pére la sainte liberté des
enfants de Dieu!
C’est un tel amour que nous avons appris : Dien veuille le garder et
Paffermir dans nos cceurs |
Cet amour, noble et pieux que l’illustre voix nous inspirait pour le
Saint- Siége, elle nous l’inspira surtout pour celui dont le pasteur vi-
sible n'est que le représentant sur la terre. Une parole si libre et si
militante, qui se joue des obstacles et les cherche, qui discute les plus
hardis problémes et semble demander le combat, une telle parole sera
forte peut-étre, elle séduaira par sa male beauté, celle aura raison de la
raison incrédule » qu'elle forcera de s’avouer vaincue : je le crois sans
peine; mais aura-t-elle l’accent de la piété? Saura-t-elle faire jaillir des
yeux cette larme qui efface quarante années d’égarements, et du cceur
ce serment d’amour qui décide d’une vie dés son matin et la consacre
4 Dieu pour toujours?
Jen appelle & mes fréres, & ceux qui ont entendu surtout les
conférences sur Jésus-Christ; ’ ceux qui étaient la quand I'éloquent
religieux prononcait ces paroles que je n’ai point relues et que je
ne transcris point sans une profonde émotion: « Seigneur Jésus,
« depuis dix ans que je parle de votre Eglise 4 cet auditoire, c’est, au
« fond, toujours de vous que j'ai parlé; mais, enfin, aujourd’hui plus
« directement j’arrive 4 vous-méme, 2 cette divine figure qui est cha-
« que jour l’objet de ma contemplation, a vos pieds sacrés que jai
LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 315
« baisés tant de fois, a vos mains aimables qui m’ont si souvent béni,
« a votre chef couronné de gloire et d’épines, & cette vie dont j’ai
« respiré le parfum dés ma naissance, que mon adolescence a mécon-
a Due, que ma jeunesse a reconquise, que mon 4ge mir adore et an-
« nonce 4 toute créature : 6 Pére! 6 maitre! 6 ami! 6 Jésus! secon-
« dez-moi plus que jamais, puisqu’éltant plus proche de vous il con-
« vient qu'on s’en apercoive, el que je lire de ma bouche des paroles
« qui se sentent de cet admirable voisinage'‘! » J’en appelle & ceux
qui, aprés tant de preuves apportées par l’orateur a la divinité de
Jésus-Christ, lui entendirent donner cette derniére et triomphante
preuve de l’amour, que je laisse encore sa chére voix nous redire ;
Yorateur vient d’établir que l‘homme est rarement aimé pendant sa
vie, et que jamais l’amour ne lui survit longtemps pour immorta-
liser sa tombe; il se reprend: « Je me trompe, messieurs, il y a
« un homme dont l’amour garde la tombe; il ya un homme dont le
« sépuicre n’est pas seulement glorieux, comme l’a dit un prophéte,
«mais dont le sépulcre est aimé. Il ya un homme dont la cendre,
«aprés dix-huit siécles, n’est pas refroidie; qui chaque jour renait
«dans la pensée d’une multitude innombrable d'hommes; qui est
« visité dans son berceau par les bergers, et par les rois lui apportant
«i !’envi et Yor et l’encens et la myrre. Il y a un homme dont une
« portion considérable de I’humanité reprend les pas sans se lasser
a jamais, et qui, tout disparu qu'il est, se voit suivi par cette foule
« dans tous les lieux de son antique pélerinage, sur les genoux de sa
«mére, au bord des lacs, au haut des montagnes, dans les sentiers
« des vallées, sous l’ombre des oliviers, dans le secret des déserts. Il
«y aun homme mortet enseveli, dont on épie le sommeil et le réveil,
a dont chaque mot qu’ila dit vibre encore et produit plus que |’amour,
« produit des vertus fructifiant dans l'amour. I! ya un homme attaché
« depuis des siécles 4 un gibet, et cet homme, des millions d’adorateurs
« le détachent chaque jour de ce tréne de‘son supplice, se mettent &
« genoux devant lui, se prosternent au plus has qu’ils peuvent sans en
« rougir, et la, par terre, lui baisent avec une indicible ardeur les pieds
« sapgiants. Il y a un homme flagellé, tué, crucifié, qu’une inénarrable
« passion ressuscile de la mort et de l’infamie pour le placer dans la
« gloire d’un amour qui ne défaille jamais, qui trouve en lui la paix,
« ’honneur, la joie et jusqu’a l’extase. Il y a un homme poursuivi dans
« son supplice et sa tombe par une inextinguible haine, et qui, deman-
« dant des apdtres et des martyrs & toute une postérilé qui se léve,
« trouve des apétres et des martyrs au sein de toutes les générations.
¢llya un homme, enfin, et le seul, qui a fondé son amour sar la
‘ 37° conférence (De la Vie intime de Jésus-Christ).
v16 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME.
« terre, et cet homme, c’est vous, 6 Jésus! vous qui avez bien voulu
« me haptiser, me oindre, me sacrer dans votre amour, et dont le nom
« seul, en ce moment, ouvre mes entrailles, et en arrache cet accent
« qui me trouble moi-méme et que je ne me connaissais pas‘! » Je ne
puis plus citer. De telles flammes sont partout dans les conférences de
Notre-Dame, et mes souvenirs ne me trompent point quand j’affirme
que ces flammes passaient de ses lévres dans nos cceurs. Dieu le savait;
il était l’invisible roi de ces grandes assemblées; lui seul les dirigeait
d’en haut. Quel plus puissant, quel plus sir piége d’amour que ces
stations du caréme préchées par le P. Lacordaire, et que terminail,
vers la semaine sainte, la suave et austére mélodie d’une voix sancti-
fiée? Dieu alors nous tendait vraiment ses deux bras! Aussi quels
retours de quelles 4mes! Quelles larmes sous quels cheveux blancs!
Quelles résolutions dans combien de jeunes cceurs! Quelles victoi-
res connues de Dieu seul! O Jésus-Christ, 6 maitre adoré, quelles
que soient les obscurités de l'avenir, nous vous bénirons toujours
d’avoir par de si grands spectacles affermi et réjoui notre jeunesse!
Le P. Lacordaire a donc regu de Dieu la premiére grace des apolo-
gistes : il a été fidéle dans la dispensation de la parole; il a parlé
comme le Maitre, comme les saints, comme |'Eglise : ila été l'homme
de l’éternité.
J’ajoute quil a été homme du temps.
II
Quand le P. Lacordaire monta pour la premiére fois dans la chaire
de Notre-Dame, trente-cing années seulement nous s¢paraient da dix-
huitiéme siécle. Jamais peut-étre, depuis le commencement du chris-
tianisme, divorce aussi cruel n’avait éclaté entre Dieu et les hommes,
entre Je temps et l'éternité; jamais lillégitimité d'un tel divorce n’a-
vait été prouvée & toute la terre par plus de malheurs, plus de sang et
plus de regrets. Quoique Ja main du Dieu qui « a fail guérissables les
nations de la terre » ait déja touché la blessure que ces malheureux
jours firent 4 notre France, il s’en faut cependant que cette blessure
soit encore fermée. C’est donc un devoir pour nous, catholiques, d’en
connaitre parfaitement les causes, en méme temps que sans celte con-
naissance }’on ne saurait comprendre ce que le P. Lacordaire fut ap-
pelé & faire parmi nous.
Il arriva done qu’aux temps dont je parle la société moderne,
* 39 conférence (De [Etablissement du régne de Jésus-Christ).
LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 317
échappée aux ruines sanglantes de 1793, encore portée par le géné-
reux élan de 1789, avait construit tout I’édifice de ses espérances 2 la
lumiére de trois rayons qu’elle avait recus de ses péres : le rayon de
l'égalité civile, le rayon de la liberté religieuse et le rayon de Ja liberté
politique. Ces trois rayons avaient guidé la main de ses législateurs,
illuminé l’éloquence de ses orateurs et de ses poétes, enflammé le
génie de ses artistes, gagné partout J'opinion. Ils éclairaient alors tout
ce qu'il y avait de jeune en France. Mais, par un malentendu digne de
larmes, ces rayons purs dans leur origine chrétienne, et apportés par
'Evangile méme 2 la terre qui, jusque-la, ne les avait presque jamais
connus, ces purs et saints rayons avaient été odieusement souillés,
pervertis, détournés de leur source et de leur but par la plus formi-
dable conjuration que Ja terre ait jamais vue se former contre Dieu.
Un siécle tout entier avait été prété.au maitre du mal pour éprouver
la foi du vieux monde chrétien, et il n’y a plaies, ruines et désastres
dont le nouveau Job n’eit été couvert dans l’dme et dans le corps. Le .
mot d'ordre était : la liberté religieuse, l’égalité civile, la liberté poli-
lique contre le christianisme; et sur-le-champ une foule d’esprits émi-
nents, hardis, populaires, s’élaient mis & |’ceuvre avec un tel ensemble,
une telle discipline, une telle prévoyance, un si prodigieux accord, que
ce sera |’élernel honneur de |’Eglise de France qu'elle ait pu survivre
a de tels coups. Tout pensait, tout parlait, tout prouvait la méme
chose. Pas un discours politique, pas une dissertation de philosophie,
pas une lecon de géologie ou d’anatomie, pas une proposition mathé-
matique, pas un signe dalgébre, qui ne fit mis en rang de bataille
contre le Christ; pas un livre, pas une page, pas une ligne, ott ]’on ne
prouvat que, sans l’extinction de J’Eglise, c’en était fait des espérances
de la liberté. Tel est I’héritage que notre siécle avait recu du siécle de
Encyclopédie. Seulement Dieu, « qui laisse 'homme dans la main
de son conseil, » mais ne cesse pas de I’éclairer par de salutaires
lecons, Dieu avait permis que de cruels revers vinssent éclairer la
France, et, comme il arrive souvent, la ramener a lui par les larmes.
Ces trois grands principes que nous avons tout & l'heure nommeés,
déracinés de I'Evangile et forcés d’apostasier leur baptéme, avaient
enfanté parmi nous les plus bizarres et les plus douloureuses erreurs.
La liberté politique, & peine livrée au souffle du temps, s’était brisée
aux deux écueils de l’anarchie révolutionnaire et du despotisme; la
liberté religieuse était devenue l’athéisme, ou tout au plus I'indiffé-
rence en matiére de religion ; I’égalité civile enfantait chaque matin
une nouvelle utopie, et ’école saint-simonienne venait de donner au
monde le triste spectacle d'une idée divine tombée dans le plus misé-
rable des ridicules.
Meurtrie, mais instruite par ces infortunes, la raison francaise s’é-
Févasern 1858. 47
a18 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME.
tait enfin mise en défiance contre les blasphémes du dix-huiliéme
siécle. Le clergé, détaché de J’alliance du pouvoir par la Révolution
de 1830, gardait ce poste modeste, mais sar, de l’indépendance, ou
la crainte des révolutions ne trouble pas les saints travaux de /’apos-
tolat, parce qu’on est sans reproche, par conséquent sans peur.
Edifiée par un si noble spectacle, |’opinion se divisait, et l’une de ses
meilleures parts s'était déja rapprochée de |'Eglise. De grands esprits
ne craignaient plus de la défendre hautement, protégés tous et domi-
nés par le grand nom de M. de Chateaubriand, qui, de jour en jour, en
s’approchant de |’étermité, découvrait mieux le génie social du chris-
tianisme. C’était done le fort du combat, mais avec des chances de
victoire; c’était Pheure des grandes incertitudes et des grandes hési-
tations pour l’incrédulité, « I’heure de croire & tout ou a rien, » quand
le P. Lacordaire parut 4 Notre-Dame, et y prononga la premiére des
conférence$.
On pouvait hésiter sur le choix des moyens, mais l'ceuvre & accom-
plir n’était pas douteuse. Il n'y avait rien & faire, ou il fatlait entre-
prendre de réconcilier la société moderne avec |’Evangile, en lui mon-
trant que les principes fondamentaux de sa nouvelle existence, loin
de rencontrer dans le christianisme un implacable adversaire, ne s €-
taient développés dans le monde qu’a la lumiére des idées chrétiennes.
It fallait lui dire que la liberté politique, si elle n’était ni la licence
révolutionnaire ni le préte-nom de |’anarchie, pouvait éire chére a
l’Eglise catholique, et désormais |’une de ses garanties terrestres les
plus assurées. Ii fallait lui montrer dans rEvangile la source de tout
progres social, de tout acheminement légitime 4’ une moins grande
inégalité entre les hommes, le livre par excellence des petits et des
pauvres, sans lequel toule réformation sociale ne serait jamais qu un
réve plus ou moins taché de sang. II fallait Jui dire enfin que l’intolé-
rance civile, celle qui consiste & substituer les viulences du glaive ou
de l’autorité terrestre 4 |’apostolat de la parole, et & convertir le sabre
a la main, loin d’étre, comme on l'affirmait depuis soixante ans, un
article de la foi catholique, n’était qu’une épouvantable doctrine, con-
damnée par les saints et odieuse a |’Eglise.
Ii fallait lui dire ces choses, les lui dire avec une conviction sin-
cére comme Il’honneur, les lui dire avec une modeération et une
pradence d’autant plus grande, que toutes les passions veillaient en
armes autour de ces grandes idées, prétes 4 tout confondre et 2 tout
compromettre.
On a dit de Manin, le noble et infortuné soldat de la liberté véni- .
lienne, qu'il fut durant toute sa carriére un défenseur passionné de
principes modérés. Ce grand éloge, le plus pur peut-étre qui puisse
récompenser lhonnéte homme venu en des jours mauvais, je le
LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 319
réclame sans crainte pour le P. Lacordaire. Lui aussi eut cette gloire
de mettre au service de principes modérés toute l’ardeur dont s’en-
flamment seules d'ordinaire les opinions extrémes; lui aussi eut le
bonheur de rester fidéle aux idées libres et généreuses, de ne les
point exagérer, comme quelques-uns, durant leur triomphe, de ne les
point trahir comme presque tous aprés leurs revers; lui aussi, enfin,
il ent affaire & la calomnie : c’est le sort de la justice dans les temps
de grandes violences. I! fut dénoncé par les uns comme un révolution-
mire, dénoncé par les autres comme un apostat de la liberté. C'est
pourquoi je crois servir la justice et, écrire pour l'édification de plu-
sieurs, en retracant les grandes lignes d'un enseignement gue I’inin-
telligence et la mauvaise foi parvinrent trop souvent a défigurer.
Le P. Lacordaire entreprit donc de réconcilier avec |'Eglise Jes
principes de la societé moderne sur la liberté. A cet égard il eut le
bonheur d’agir autant que de parler, et de donner 4 I'alliance des
idées catholiques et libérales l’autorité d’un grand exemple. On se
rappelle l’affaire de l’Ecole libre, et ce premier combat public dans
lequel s‘illustra de si bonne heure la gloire, jeune alors, du comte’
de Montalembert. La hiberté que l’on réclamait était la liberté d’en-
seignement. C’était une cause importante par elle-méme, et dont le
triomphe honorera !’histoire de nos jours, bien qu'il se soit montré,
comme il arrive souvent, ingrat envers ses origines. Mais, si grand que
fat le débat en lui-méme, 1! n’y avait rien qui dit davantage frapper
attention que l’attitude nouvelle prise devant la nation par le catho-
licisme. Il entrait dans la premiére assemblée de France couvert du
manteau de la liberté; il parlait au nom des droits nouveaux, il tenait
4 la main la Charte de 1830, il invoquait les promesses d’une révolu-
tion. C’était un spectacle facheux pour tant de publicistes qui, chaque
matin, réjouissaient le coeur de la bourgeoisie voltairienne, en Jui dé-
noncant les tendances antilibérales des catholiques. Le vieux malen-
tendu allait donc s évanouir? Quel dommage! quel danger!
Le second acte public du P. Lacordaire fut encore accompli au nom
et sous la garde de la liberté. ll s’agissait de rétablir en France l’ordre
des fréres précheurs. Une foule d’hommes croyaient 4 l’extinction
radicale des ordres religieux et se flattaient de l’espérance que jamais
un moine ne « sortirait plus de dessous terre. » Bonnes gens qui
connaissaient peu la nature humaine, et qu’étonna le célébre mot d’a-
lors si spirituel et si profond : « Les chénes et les moines sont éter-
nels‘! » Mais ce qu’il y avait d’incroyablement nouveau, c’est que les
moines demandaient 4 reparailre au nom des libertés modernes. Le
Mémoire sur le rétablissement en france de lordre des Fréres pré-
‘ Mémoire pour le rétablissement de l’ordre des freres précheurs.
520 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME.
cheurs n’avait pas d'autre argument fondamental, et son premier
chapitre se terminait en saluant par de brdlantes paroles l'alliance de
la religion et de la liberté.
C’est encore au nom de la liberté que le P. Lacordaire amena le froc
de Saint-Dominique dans la chaire de Notre-Dame. Elle seule le cou-
vrait de son égide, et je ne calomnierai personne en avancant gue les
hommes aux mains desquels étaient alors les destinées de Ja France,
s’ils ne provoquaient pas Ja ruine d'une entreprise si hardie, n’eussent
rien fait du moins pour la protéger. La liberté seule la garda : l’orateur
le savait; aussi les premiéres paroles du Discours sur la vocation de la
nation francaise furent-elles un salut de paix et de reconnaissance a
la patrie et a la liberté.
Enfin, quand la révolution de 1848 venait & peime d'étonner le
monde par la soudaineté de ses coups, c’est au nom de la liberté que
le prédicateuar de Notre-Dame garda le poste du combat devenu celui
de l’honneur ; c’est la liberté frémissante et en armes qui, au lende-
main de ses victoires, acclama dans Notre-Dame la parole de Dieu;
c’est la liberté qui le tira du cloitre, qui l’obligea de paraitre au moins
pour quelques jours dans |’Assemblée constituante, et d’y faire enten-
dre une voix qu’elle avait tant de fois protégée.
Toute la vie publique du P. Lacordaire, depuis le proces de |’ Ecole
libre jusqu’a la derniére révolution, avait donc été le vivant exemple
de ce rapprochement tant appelé, tant invoqué, entre les saines idées
libérales et l’Eglise catholique. Ses doctrines ne furent que le com-
plément d’un si grand exemple; et, parce que ce ne serait ni le temps
ni le lieu d’évoquer des idées gui ne sont point de ces jours, je me
bornerai 4 rappeler la derniére des Conférences de Toulouse, quia pour
litre : De linfluence de lavie surnaturelle sur la vie privée et la vie pu-
blique. Elle s‘ouvre par cette grande peinture, digne des maitres :
« Dans la vie privée l'homme est en face de lui-méme; dans la vie
« publique il est en face d'un peuple. La ce sont ses devoirs et ses
« droits personnels, son perfectionnement et sa félicité propres, qui
« commandent sa sollicitude; ici ce sont les devoirs et les droits, le
« perfectionnement et la félicité d’un peuple qui préoccupent ga pell-
« sée. Et comme évidemment un peuple est plus qu'un homme, évi-
« demment aussi la vie publique est supérieure 4 la vie privée. La vie
« privée, toute seule, touche & Pégoisme ; ses vertus mémes, si elles
«ne prennent leur vol dans une région plus vaste, se corrompent
« aisément sous l’empire d'une étroite fascination. En voulez-vous la
« preuve? ouvrez l'histoire. Elle ne nous montre jusqu’ici que deus
« sortes de peuples : les uns faconnés a la vie publique; les autres
« frustrés de toute part 4 la direction de leurs affaires, et tenus en tu-
« telle sous un maitre qui ne leur accorde que de vivre sans se plain-
LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DANE. 55 |
~ dre & labri des lois qu'il leur fait. Or voici pour ces peuples-la les
« conséquences de leur condamnation a la vie privée:
« Toute activité publique leur étant impossible, il ne leur reste
‘« comme moyen d’élévation que la richesse, et pour occupation sé-
« Frieuse que de Vacquérir. L’esprit de lucre s'empare des cceurs. La
patrie, qui est le lieu des grandes choses, se change en une place de
« commerce. Elle a des facteurs pour citoyens, des comptoirs pour
« tribune, et la Banque ou la Bourse pour Capitole. Les générations y
-« dédaignent les lettres, parce qu’elles ne conduisent pas a la for-
« tune; el, sila nature, toujours {éconde malgré les hommes, y produit
« encore de vif esprits, on les vot, déserteurs de leurs dons et réné-
-« gats du génie, transformer leur muse en courtisane et trahir, par
« soifde lor, la pudeur et la vérité. Les poétes aspirent 4 la digmité
« d’hommes de finances, et le bruit de la gloire leur parait un songe
_« devant le bruit de |’éeu. Toute charge se mesure & son traitement,
« tout honneur 4 son profit. Les plas grands noms, s'il y a de grands
« poms dans une telle société, apparaissent derriére des ceuvres d’in-
-a dustrie; et ces ceuvres, utiles a la troisiéme ou quatriéme place,
« prennent avec ingénuité le premier rang, gton ne leur conteste
a pas. Ceux-la méme qui administrent les intéréts généraux ne dédai-
« gnent pas de s’enrichir comme de simples partieatiers. Nul ne sait
-« étre pauvre, pas méme les riches. Le luxe croft avec la cupidité, et
«ce débordement des godts partage le peuple en deux fractions qui
« n’ont plus rien de commun : ceux qui jouissent de tout, et ceux
@ qui ne jouissent de rien. Au lieu que dans les pays de vie publique,
« i’honneur de prendre part aux affaires excite une généreuse ambi-
« tion, et place au sommet de fa cité un glorieux contre-poids des
« basses tendances de la nature humaine ; ici, chez les peuples de vie
-« privée, rien n’arréte le cours du sang et de l'abjection. La cupidité
« commence, le luxe suit, la corruption des meeurs achéve.
L’alternative posée , laquelle de ces deux vies le christianisme
développera-t-il dans les nations? La vie privée ou fa vie publi-
-que? Ja vie égoiste ou la vie généreuse ? Que dit l'histoire? Quelle
marche a suivie l'Occident chrétien , a partir du Bas-Empire jus-
-qu’au seiziéme siecle? Qui a protégé l’enfance des temps barbares?
Qui a béni la formation des monarchies chrétiennes , tempérées
par le concours de ces assemblées nationales ow les évéques
paraissaient a la droite des barons ? L’Evangile n’était-il pas toujours
"ta élevant le petit, encourageant le faible, tendant toujours 4 trans-
former l'esclave en serf, le serf en ouvrier, l’ouvrier en bourgeois ;
‘préparant ainsi l’affranchissement des communes, préparant plus que
cela, et soutenant l’humanité dans cette marche périlleuse, mais irré-
sistible de la liberté? Tl est vrai qu’avec le seiziéme et le dix-sepliéme
322 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME.
siécles de si belles traditions furent brisées par la monarche absolue
qui entreprit de sélever seule sur les ruines de la noblesse et des
libertés nationales. Mais alors que fit la nation francaise, cette nation
élevée par l'Eglise? Incapable de supporter longtemps le régime du
despotisme, elle se leva et redemanda fiérement son ancien droit public
chrétien, celui qu’elle avait appris de ses évéques dans son enfance.
Par malheur, |’entrainement révolutionnaire |’égara. Dans son amour
pour l'avenir elle condamna et rejeta tout le passé, elle rejeta sa foi,
elle rejeta I'Eglise, et cette fatale erreur est encore aujourd hai la
source de nos douloureuses agitations. « Le christianisme ayant été
« repoussé par une révolution mal conduite, ce mouvement si juste
« dans ses causes n’a pu s asseoir aprés plus de soixante ans d’efforts,
« attestant ainsi par ses chutes qu’il avait trop présumé de lui, et que
« les peuples chrétiens, quoi qu’ils veuillent tenter, ne l’accompliront
a jamais sans le secours de la foi qui les a faits ce qu’ils sont '. » Ce-
- pendant les nations sont libres comme les personnes, et, sous la main
de Dieu, maitresses de leurs destinées. Rien n'est donc encore irrévo-
cablement perdu, parce que peut revivre Vantique alliance de l'Eglise
avec les libertés nationales ; et le jour qui ressuscitera cette alliance
sera seul le jour du salut.
Tel est, dans un imparfait résumé, ce beau discours ot de grands
regrets sont tempérés par de grandes espérances, et qui laisse |’ esprit,
sinon sans inquiétudes, du moins sans découragement. Je ne veux
point chercher ailleurs la doctrine politique du R. P. Lacordaire.
Dans tout ce qu'elle a de capital, elle est ici. Les discussions sur Jes
formes du gouvernement, sans étre piel inte & la politique chré-
tienne, la touchent certainement moins que les principes fondamen-
taux du droit public, et c’est surtout sur ce terrain qu'il fallait, qu'il
faut encore réconcilier l’Eglise avec le siécle. Le P. Lacordaire n’‘a pas
eessé, par sa cunduite et par sa parole, de travailler & cette récon-
ciliation : c'est une grace et un honneur.
Je le suivrai plus rapidement dans les efforts qu'il a faits pour ré-
concilier I’Eglise et le siécle sur le terrain de la liberté de conscience
et sur celui de l'égalité civile ou du progrés social.
Il n’y a préjugeés et calomnies que le dix-huitiéme siécle n’ait ré-
pandus contre la doctrine cathohque au sujet de la liberté de con-
science. D’une part on a rejeté sur elle l’odieux de tout le sang qui coula
depuis dix-huit siécles pour des causes de religion, et d’autre part on a
déclaré que la liberté de conscience n’était pas une simple liberté
extérieure ou civile, mais un affranchissement intérieur, |’affranchis-
sement philosophique, le dégagement d’une Ame qui laisse les vieilles
! Conférences de Toulouse, 6° conf.
@
LE P. LACORDAMIRE A NOTRE-DAME. 523
formes, en un mot l’indifférence en religion. A ces deux erreurs, pro-
fondément enracinées parmi nous, le P. Lacordaire ne cessa d’opposer
d’une part les traditions de la douceur évangélique, de |’autre !’inflexi-
bilité de ja foi; au reproche d'intolérance, la doctrine de Ja tolé-
rance civile; au systeme de |’indifférence en religion, !a doctrine de
lunité religieuse. I] aborde nettement fa question : « Il est certain,
« dit-il, que I'Eglise, en tant qu’Eglise, ne posséde pas le droit di
« glaive matériel, qu'elle est fondée sur la persuasion , que la foi ne
« doit pas étre arrachée par la violence’. » Mais, s’ilavance cette doc-
trine qui est celle des plus grands saints et des plus grands génies
catholiques, il venge I'histoire de l’Eglise en prouvant que Jes temps
ladominérent plus d’une fois et lui imposcrent des conditions dont elle
ne porte pas laresponsabilité*. Nansle Discours sur la loi de histoire,
il oppose 4 la doctrine protestante ou rationaliste sur la liberté reli-
gieuse, c’est-a-dire a la négation de l’autorité et de l’unité catholiques,
les priocipes nouveaux universellement acceptés au dix -neuvieme
siecle sur la liberté de conscience; « principes qui ne touchent en
a rien au dogme, a la morale, au culte, 4 l’autorité de I’Eglise, et qui
« n’ont pas enlevé un pouce de terre 4 la juridiction du pontife ro-
« main *.» ll en appelle de la révocation de PEdit de Nantes, qu’il
condamne avec l’indignation du monde entier, & des temps ov la foi
catholique trouvera des serviteurs plus dignes de son esprit. Ces temps
commencent déja : « La tolérance qui rejette le glaive, sans désarmer
«la foi, s’introduit au fond des cceurs. On se lasse de s’exterminer
a de part et d’autre sans profit pour Dieu ni pour les hommes, et le
a jour arrive ou le genre humain recueilli, la main sur ses blessures et
« l’esprit levé vers son Pére, n’attend plus que de la charité le triom-
a phe de la vérité’. »
Mais surtout entendons l’avertissement que nous donne cette voix
chére et respectée. Elle venait de redire les victoires d’O’Connell, et
nous révélait les nobles moyens par lesquels ce fils de l’Eglise avait
tant obtenu pour I’émancipation des catholiques ; elle poursuit : « A la
« persévérance dans la réclamation du droit, O'Connell ajoutait une
« condition qui lui parut toujours d'une souveraine importance, c’é-
« tail d’en étre un irréprochable organe ; et, & expliquer cette maxime
« par sa conduite, on voit d’abord qu'il entendait que tout serviteur
« de la liberté la voulat également et efficacement pour tous, non pas
« seulement pour son parti, mais pour le parti adverse; non pas seu-
‘ 7° conférence (De la Puissance coércitive de U Eglise).
* Voir Hist. de saint Dominique, ch. v1 et suiv.
> Voy. Discours sur la loi de (Histoire, -p. 29%.
*Ibid., p. 308.
324 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME.
« lement pour sa religion, mais pour toutes'; non pas seulement pour-
« son pays, mais pour le monde entier. L’'humanité est une, et ses-
« droits sont les mémes partoul, encore que leur exercice différe selon
« I’état des mceurs et des esprits. Quiconque excepte un seul homme
« dans la réclamation du droit, quiconque consent a la servitude d’un
« seul homme, blanc ou noir, ne fit-ce méme que par un cheveu de sa.
a téte injustement lié, celui-la n’est pas un homme sincére et ne mé-
« rite pas de combattre pour la cause sacrée du genre humain. La
« conscience publique repoussera toujours l'homme qui demande une
« hberté excessive ou méme insouciante du droit d’autrui; car fa li-
« berté excessive n'est plus qu'un privilége, et la liberté insouciante
a des autres n'est plus qu'une trahison. » — « Oui, catholiques, en-
« tendez-le bien, si vous voulez la liberté pour vous, il vous faut la
« vouloir pour tous les hommes et sous tous les cieux. Si vous ne la
« demandez que pour vous, on ne vous Il’accordera jamais; donnez-la
« ot vous étes les maitres, afin qu’on vous la donne ot vous étes es-
« claves *.» Grandes paroles , auxquelles nous ne saurions rien ajouter,
si ce n’est une priéreau Dieu qui tient les rénes des esprits, et qui seul
peut les ramener, quand il lui plait, des voies de l’inconséquence et du
déshonneur !
Je termine cette étude en rappelant ce que le R. P. Lacordaire
a fait pour réconcilier le siécle avec |'Eglise sur le terrain du progrés
social. Le caractére de notre siécle n'est évidemment pas le goat des.
abstractions. Ce siécle est trés-peu porté aux disputes métaphysiques.
En revanche, et c’est sa gloire, il s’est, plus qu’aucun autre temps,
préoccupé des grands problémes sociaux, du progrés de tous dans la
lumiére, dans la vie, dans l'aisance honnéte ; du paupérisme et de ses
causes, des moyens de régiler plus justement les rapports du faible
avec le fort, du pauvre avec le riche, de celui qui travaille avec celui
qui commande et qui paye. Ces nobles et grandes préoccupations, si
elles ont donné naissance 4 de folles utopies, ont multiplié d’autre:
part les forces de l’intelligence et de la charité chrétiennes. Il ne faut
pas voir exclusivement les excés de l’école socigliste et ces réves
fantastiques éclos, parm quelques grandes vues, dans |’imagination de
Saint-Simon et de Fourier. Tout notre siécle n’est pas la. Il est aussi
dans mille institutions admirables, nées du méme souffle, mais dirigées
oar le bon sens chrétien ; il est dans tout un monde d’espérances, de
désirs, d’attentes, monde immense dont tous les grands cceurs de ce
‘ Kst-il besoin de rappeler que par cette phrase : La liberté pour toutes les reli-
gions, le P. Lacordaire entend seulement: « le respect de tous les cultes qui ne
« sont pas immoraux, » comme il s’en explique lui-méme plusieurs fois. Voy.
le Discours sur la lot de U'Hist., p. 291.
2 Oraison funébre d'0’ Connell.
LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 3525
siecle sont citoyens; il est aussi et surtout dans la préoccupation
particuliére oi vivent les Ames de ces grandes questions et de ces gé-
néreuses recherches. Ici encore la parole du P. Lacordaire devait donc
éviter deux écueils : il fallait craindre de flatter les utopies; il fallait
-craindre, si je l’ose dire, encore plus de décourager les généreux
élans. Surtout il fallait respecter, en les combattant, des erreurs nées
cette fois d’ambitions généreuses et souvent méme de saintes aspi-
ralions.
Cette voie droite et sire, le P. Lacordaire l’a conslamment gardée.
Qu'on relise les conférences de l'année 1845 réunies sous ce titre :
Des effets de la doctrine catholique sur la société, et spécialement celles
qui traitent du droit, de Ja propriété, de |’autorité, de la famille, de
l'association ; partout on trouvera également défendues les saines tra-
ditions du droit social et les légitimes espérances du progrés. La Con-
férence qui défend le droit de propriété réfute plus particuli¢rement la
principale erreur de certaines écoles socialistes et démontre que |’or-
ganisation d'nn Etat dans lequel la répartition des biens selon les ca-
pacités succéderait au droit de propriété serait le théatre de la plus
affreuse et de Ja plus intolérable des tyrannies. Mais, tout en combat-
tant de tels dangers, qui sont vraiment ceux de nos jours, |’orateur se
garde de la violence et de l'injure envers des illusions souvent sceurs
de la miséricorde. J’aime alors ses calmes et sages paroles : « Je com-
« baltraices objections, messieurs, sans manquer d’égards pour ceux
« qui sen préoccupent; car, au milieu des maux qui sont le résultat de
« la diminution de la vérité et de Ja charilé sur la terre, il est naturel
« de rencontrer des hommes assez dévoués pour en souffrir, assez ingé-
« nieux pour en chercher le reméde, mais trop peu éclairés pour ne pas
« § égarer dans les combinaisons de leur esprit. D’autres, qui n’ont pas
« davantage la vérilé, s'inquiétent moins du sort de leurs semblables,
« et passent avec indifférence & cété des grandes questions : je préfere
-« les premiers, et je combats leurs erreurs, en y respectant, toutes les
« fois qu’il est possible, les illusions du dévouement'. »
Le P. Lacordaire ne se borne pas 4 réfuter les fausses doctrines so-
ciales ; ilen suit, il en découvre la racine dans le coeur humain : « C’est
« gue, la propriété étant le souverain bien de ceux qui n’ont pas en-
« tendu cette parole : Bienheureux les pauvres, il s’ensuit que les
« révolutions antichrétiennes doivent (ét ou tard se résoudre en un
« bouleversement de la propriété*. » A un: mal si menagant, quel sera
le reméde? Celui qui releva l’ancien monde de ses effroyables ruines,
celui qui guérit les plates des esclaves et vint allamer sur la terre les
‘33° conférence. (De l'influencede la société catholique sur le droit de propriété.)
* Préface aux Considérations sur le systéme philosophique de M. de Lamennais.
52%6 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME.
flammes d'un inextinguible amour : Jésus-Christ, Jésus-Christ seul!
C’est en vain que la philanthropie sincére prétend se passer de Dieu.
Plus elle descendra profondément dans l'abime des miséres humaines,
plus elle sentira nécessaire, contre le froid des ténébres et du déses-
poir, le secours du Roi éternel des pauvres. Dans |’impuissance ov elle
se verra de soulager efficacement les angoisses de l'homme et de cal-
mer son ceeur, sa générosité méme et son dévouement Jui seront un
supplice. Alors elle reviendra sur ses pas et ne voudra plus retourner
au combat de la charité contre la misére sans apporter aux 4mes le
nom de Jésus-Christ, ce sacrement de |’éternelle consolation !
Quant aux rois paiens de Ja fortune, quant a ceux qui dévorent la
terre comme un festin et qui, ne comprenant plus rien & Jésus-Christ,
n’en ont vaguement retenu qu’une parvie qu’ils retournent, défigu-
rent, et s’en vont ensuite répéter stupidement par le monde: « flv
« aura toujours des pauvres! » quant 4 ces hommes qui passent leur
vie 4 décourager le monde d’un avenir meilleur, qui, par le scandale
d’une prospérité impie, ont séduit l’esprit du pauvre et lui ont jeté
dans le coeur la passion de la jouissance, puisque enfin jouir, c'est le
bonheur! quant & ceux-la, ils ignorent la profondeur des abimes que
leur propre fortune creuse sous leurs pas. Quand |’abime s’ouvrira, tls
s'étonneront de l’immensité de leurs maux. Des ténébres sanglantes
auront obscurci l’éclat du festin, et, dans l’ivresse d'une orgie & peinc
interrompue, ils demanderont ce qui trouble Balthazar. Mais une voix
claire comme la justice de Dieu leur dira : « Jésus-Christ avait fondé la
« propriété du pauvre, sa dignité et sa béatitude; vous avez altéré
« toutes les trois. Vous avez diminué la propriété du pauvre par lac-
« croissement de la propriété incrédule plus ou moins retournée a
‘« l’égoisme paien , vous avez dimiaué la dignité du pauvre en attaquant
« Jésus-Christ qui en est la source ; vous avez diminué la béatitude du
« pauvre en lui persuadant que la richesse est tout, et que la félicité,
« fille de la Bourse, est cotée et parafée au grand livre de la dette pu-
« blique : vous en recueillez les fruits’. »
Puissent du moins ces jours, si la colére de Dieu en laissait grandir
la menacante aurore, puissent ces jours n’étre pas cette fois une inu-
tile lecon, et, contre l’indifférence coupable des hommes d'argent,
contre les réves impuissants de la pure philanthropie, donner naissance
parmi nous & une nouvelle science sociale, 2 une nouvelle économie
politique, dont le premier maitre sera Jésus-Christ, et qui n’aura pas
rejeté follement les inspirations de I’Evangile.
Telles sont les doctrines que le R. P. Lacordaire a laissées dans nos
coeurs; tels sont les efforts qu'il n'a cessé de faire pour ramener la
1 o° conférence.
LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. a.)
lumiére chrétienne dans les idées, dans les recherches, dans les inspi-
rations de l’esprit moderne, pour réconcilier le siécle avec l'Eglise et
le sauver des tempétes en le recueillant dans cette nef immortelle.
Apologiste d’une doctrine tmmuable, il a su la faire aimer d’une géné-
ration pleine d’inquiétudes, d’agitations, d’attentes sans fin; il a
élevé devant nous le monument de la patx 4 venir : ce sont les élo-
quents ouvrages dont la diffusion une fois de plus renouvelée a été
occasion de cet écrit. Le cher et illustre maitre nous parle encore
dans ses livres. Il y continue le grand effort gu’tl a recu de Dieu ta
mission d’accomplir : il y est toujours cette voix 4 laquelle répondent
deux voix : une voix du temps et une voix de I'Eternilé. Si les échos
de Notre-Dame n’apportent plus ses accents & nos oreilles ravies, les
échos de Soréze nous rediront souvent encore qu'il pense a nous, qu'il
combat avec nous, qu'il travaille pour nous. Il sentira que les déclins
qu'il nous a tant de: fois prédits, malgré lui, respectent son front, et
qa'il nous doit, aprés les bralants éclats de 1’été, les trésors plus di-
vins d'un fécond automne. Et, si l"heure venait de la fatigue aprés tant
de travaux, j’ose croire que nous le soutiendrions longtemps encore
par la jeune ardeur de notre admiration et de notre amour. Permet-
trait-il alors & des voix dont il sait |a respectueuse et filiale liberté de
lui crier hardiment courage? — Oui, courage! cher et vénéré Pére,
courage! car longtemps encore nous aurons besoin de vous !
Pour nous, qui fimes les auditeurs de la parole, auditores verbi,
ressemblerons-nous a cet homme de néant dont parle l’Apétre, qui,
un instant, « a considéré dans le miroir le visage de sa naissance, et
« sen vas oublier lui-méme, » fasciné par la niaiserie des distractions
habituelles? Consideravit se, et abiit, et statim oblitus est‘... Ou bien,
frappés par le glaivedela parole jusqu’au ceur, deviendrons-nous de vé-
rtables ouvriers de progrés et de justice, selon l'appel du texte saint: -
Estote autem factores verbi et non auditores tantum*. Si forte que soit
la voix qui s‘efforce de conjurer de menacauts malheurs, pour une
telle ceuvre est-ce assez d'une voix? Et, si grand que soit le coeur
quia voulu réconcilier le siécleavec \’Eglise, pour un si grand ouvrage
est-ce assez d’un coeur? Combien sommes-nous de jeunes hommes
décidés & continuer, codite que codte, une si sainte entreprise ?
Je parle & mes jeunes fréres, & ceux que j'ai vus et aimés, il ya dix
ans, au pied de la chaire de Notre-Dame. Nous étions unis alors,
nous nous connaissions. On savail ot se retrouver. On vivait de géné-
reuses espérances, de courageuses résolutions. Pourquoi |’inévitable
dispersion du temps et de la vie glacerait-elle en nous ces saintes
' Epitre de S. Jucques, ch.1.
* Epitre de S. Jacques, ch. 1.
328 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME.
{lammes? Partout l’ceuvre est encore possible, partout elle est sacrée-
entreprise avec un cceur sincére, vraiment filial pour Dieu, vraiment
fraternel pour les hommes, partout elle sera bénie.
L’avenir est menacant, je le sais. Il faut grand coeur pour marcher
droit quand la lumiére tremble : je le sais encore et je le sens. Mais.
d’abord pour nous, chrétiens, il est une lumiére qui ne vacille ni ne-
s'éteint jamais : la sainte lumiére de la foi et de la piété. Tirons de Ia.
notre courage, et retrouvons aux pieds de Dieu le secret d'un durable
enthousiasme. Laissons dire les apdétres du découragement. ll y a des
gens par le monde qui décourageraient, s'ils le pouvaient, jusqu’aux.
vertus du ciel. Espérons et travaillons. Devenons forts contre les ob-
stacles du dehors, forts aussi contre nous-mémes et contre |’entraine-
ment de nos ardeurs. Qu’on puisse dire de nous : Ils défendent avec
passion de sages doctrines. Travaillons 4 I'union, & la paix, & l’extinc--
tion des vieux préjugés, des vieux malentendus. Quand ces odieux.
fantémes s’évanouiront-ils pour laisser 2 découvert le visage de la
sainte Eglise ? Ceux qui a cette heure méme lui préparent un nouveau
calvaire ne |’ont jamais approchée, ne !’ont jamais connue! Ne com--
prenez-vous pas que tout est la? « Ils ne savent ce qu’ils font! »
Recueillons entin les enseignements du passé. Surtout croyons 4 la
parole. Spectateurs de ses plus purs et de ses plus éclatants triomphes.
ne soyons point ingrats envers elle. Demeurons les amis dévoués, les.
amis obstinés de la parole libre! Voyez & nos portes les ennemis de
l’Eglise outrager et violenter effrontément la liberté de la parole. C’est
donc qu’ils la craignent? c’est donc qu’elle nous servirait? Plus ils la
veulent mensongére et avilie , plus nous la devons vouloir sincére, sa-
chant qu’elle seule-a le secret des cceurs, qu'elle seule dispose des.
dimes, et que remettre le sort de la vérité en des mains de fer, ce n'est.
que manque de foi et illusion d’ame lache.
Aujourd’hui, plus que jamais, n’attendons rien que de la pure prédi-.
cation de l’Evangile, et gravons dans nos cceurs ces paroles qui ont
comme |’accent d’une prophétie : « Les révolutions modernes, étant
« doctrinales, ne finiront pas, comme celles de l’antiquité, par an.
« homme ou un accident, elles ne finiront que par une doctrine’. »
L’abbé Henar Penuryve.
‘ Conférences de Notre-Dame, 60° conférence.
LE FILS NATUREL
CONEDIE PAR M. ALEXANDRE DUMAS FILS.
Ceci n'est point un bulletin de théatre : nous n’en faisons pas, et,
Si nous en faisions un, de quoi le remplirions-nous? Devons-nous ap-
prendre 4 nos lecteurs qu’on donne au Paluis-Royal une piéce grave-
leuse du nom de Marcassin, ou que les Variétés produisent tous les soirs
une prétendue Revue, sous le titre de Ohé! les Petits Agneaux, énig-
matique pour plus de trente millions de Francais ? Mais nous aimons a
tater le pouls 4 la société moderne, et, comme symptéme, il n'y a rien
de tel que les succés du théatre. M. Scribe, dans son discours de ré-
ception 4 l'Académie francaise, soutenait qu’a défaut des documents
et des récils on retrouverait l'histoire d'une nation dans la suite de ses
comédies. J’estime lourde la tache du bénédictin qui pourrait étre
chargé, dans mille ans, de reconstituer l'histoire de notre pays & )’aide
du répertoire de la Comédie francaise, dans le cas! oi il aurait seul
échappé au naufrage des bibliothéques; mais, & part tout paradoxe de
circonstance, il est vrai de dire que le théatre refléte trés-fidélement
les meeurs et les préjugés d’une époque, surtout lorsque, comme
chez nous, il existe une fiévre de spectacle et une facilité de pro-
duction en ce genre, proportionnée au gout de la nation.
C’est a ce point de vae qu'il est bon de parler dans une Revue comme
la nétre de M. Alexandre Dumas fils, et de son nouveau drame, le
Fils naturel.
Nous sommes témoins d’une étrange contradiction. Autrefois la
question de la Comédie et des coméuiens était un sujet de ma-
laise moral au sein de la société francaise. Le théatre, objet d'une
proscription religieuse sans restriction, s’élevait acété de l'église et
bravait ses censures. Ce que l’on appelait les honnétes gens, c est-a-dire
les sages selon le monde, sortaient d'un sermon de Bossuet od l'ana-
théme était tombé sur la comédie, pour aller entendre les vers de
Racine déclamés par la Champmesté. On avait sur cette question deux
morales et pour ainsi dire deux existences. Aujourd hui l'histoire de
linterdiclion du thédtre en France est mieux connue, et les directions
330 LE FILS NATUREL.
auxquelles les chrétiens obéissent sont plus sires d’elles-mémes. On
apprend, dans la belle Vie de M. Ohher, par M. l’abbéFaillon, comment
les curés de Paris s’avisérent un jour de rechercher dans la collection
des conciles la sentence d'un synode particulier, appliquée a des dés-
ordres du paganisme, pour en faire une régle générale, et, la Théo-
logie morale de Villustre cardinal Gousset 4 la main, on sait en quoi
consiste l’opinion saine, modérée et pratique de lEglise universelle
sur les spectacles. Par ce moyen, Jes gens du monde n’hésitent plus
sur le réglement de leur conduite, et les personnes que des circon-
stances, souvent bien indépendantes de leur volonté, ont lancées dans
la profession (héatrale, se voient ouvertes les ressources et les con-
solations de la vie chrétienne.
En méme temps, les hommes de théatre aspirent plus que jamais 4 re-
jeter loin d’eux la réprobation quia jusqu’ici pesé sur leur état. Ce ne
sont plus des comédiens, ce sont des artistes. La constitution primitive
‘de l’Institatleur avaitréservé une section dans la classe des beaux-arts :
ils trouvent injuste qu’on leur ait retiré cet honneur qui les faisait
asseoir & cété des maitres de la littérature et de la science. Ils récla-
ment, avec l’admiration pour leur talent, la considération pour leurs
personnes. Pourquoi ne compteraient-ils pas, comme les autres, au
nombre des péres de famille respectables, des méres exemplaires et
méme des citoyens utiles? Je connais un homme excellent qui, par
philanthropie et par amour de l'art, s’est fait l’apétre de la réhabili-
tation des comédiens.
Dans des circonstances aussi favorables, ot |l’Eglise se montre indul-
‘gente et la société impartiale, il semble que les comédiens devraient
veiller les premiers sur ce qu’ils jouent, et, en repoussant les occasions
de scanidale, aider & I’établissement de la considération qu’ils récla-
ment. Des comédiens honnétes ne devraient vouloir qu'un théatre
épuré, et pourtant jamais il n’a alteint parmi nous 4 un tel degré de
dévergondage. On ne demanderait pas mieux que d’effacer la ligne de
démarcation qui séparait autrefois les comédiens des autres hommes,
et c'est le thédtre lui-méme qui se replonge volontairement dans
Pignominie.
Je m’explique : Moliére suffit pour établir les torts de l’ancien théa-
tre. Toute la délicatesse du siécle de Louis XIV n’a pu parvenir & dis-
tinguer la bouffonnerie des gravelures. La lecture du vieux répertoire
est plus qu’inquiétante et la représentation en est souvent odieuse. Un
se plait méme A croire aujourd'hui que des libertés qui faisaient rire
nos péres seraient insupportables 4 la chasteté de nos oreilles, et je
ne nie pas qu’a la fin du siécle dernier, & ’époque méme des saturnales
philosophiques, le théatre accepté par Jes honnétes gens, le théatre
d'Andrieux et de Colin d’Harleville, par exemple, ne s’acheminat vers
LE FILS NATUREL. 531
un résultat aussi satisfaisant ; mais nous en avons bien rappelé. En fait
de mots, j’en ai entenda comme je plus impudent farceur de la foire
Saint-Germain n’en aurait pas risqué, et en fait d’action et de scénes,
en fait de personnages surtout, le théatre s’avilit chaque jour da-
vanlage.
Je ne me fais pas l'apologiste de la morale propre 4 notre ancienne
comédie. Pour ne parler que des chefs-d’wuvre, le Tartufe et l’Avare
me choquent également; au fond c’est un triste moyen de se di-
vertir. Mais, au moins si Je théatre d’autrefois a peint d’une maniére
quelquefois sinistre le désordre et la corruption des classes hon-
nétes, il n’a pas été chercher ses modéles jusque dans la fange sociale,
ila écarté le spectacle des fautes qui sont des crimes aux yeux de la
religion. Jamais l’adultére o’y est avoué'; jamais la prostitution ne se
montre au grand jour. La baronne de Turcaret, le personnage le plus
risqué du vieux répertoire, peut fort bien s’étre moquée jusqu’au
bout de son ridicule adorateur, et avoir accepté ses dons sans les
avoir payés du prix de son honneur. A cété du monde ou les scan-
dales de l’adultére servent de théme habituel & la médisance, Céli-
méne, le type le plus franc de la beauté sans coeur et sans principes,
est pourtant une femme libre de tous liens et & laquelle un galant
homme peut offrir sa main sans compromettre sa considérajion. De ce
coup d’ceil rétrospectif, j'excepte, comme on peut bien le penser, le
Mariage de Figaro, cette piece célébre n’étant que la prophétie du
théatre actuel et l’anticipation de son infamie.
Et encore il reste, sous un seul rapport, au Mariage de Figaro Jui-
méme, un certain degré d’innocence, en comparaison de ce qu’on ose
montrer aujourd'hui. Les sens*y triomphent, le mariage y est honni,
la batardise glorifiée : tout craque, dans la pensée de|'écrivain comme,
autour de lu), dans |’édifice social; mais l’intérét n’y est pas encore
divinisé : on n’a pas encore inventé la morale de l’argent. Si Chérubin
s’occupe trop de sa marraine, il pense aussi 4 la gloire, et l'esprit
peut encore se reposer sur quelque chose de noble et de pur. Mais
combien Beaumarchais n’est-il pas aujourd’hui dépassé! Ce dernier
progrés, M. Alexandre Dumas fils !'a incontestablement accompl!. Les
auteurs qui font des piéces comme le Fils naturel ressemblent aux
Harpies : ils souillent tout ce qu’ils touchent.
Pour arriver & ce point, il a fallu bien des complicités : laissons ce
qui revient aux gouvernements, aux administrations dans la respon-
sabilité du mal; ne parlons pas méme des auteurs dramatiques, affa-
‘fl faut mettre a part Amphytrion, piece mythologique empruntée a Plaute.
Le choix de ce sujet par Molitre est un chapitre important de l'histoire de la
royauté au dix-septiéme siecle.
302 LE FILS NATUREL.
més de succés a tout prix. Contentons-nous de citer & la barre de
notre jugement les deux principaux ordres de coupables, les acteurs
et les spectateurs. Je dis, pour les acteurs, qu'il est insensé de leur
part d’avoir accepté pour eux-mémes une souillure inconnue aux
anciennes planches; je leur dis qu’il est absurde d'aspirer a l’es-
time publique et de forcer de malheureuses femmes , leurs cama-
rades et souvent les compagnes Iégitimes de leur existence, 4 porter
sur le théatre les livrées de l’adultére et de la prostituuon. C’est bien
assez pour une pauvre jeune créature de vaincre les scrupules de la
modestie et les répugnances de Ja pudeur jusqu’a s’offrir, avec le fard
en partie pour vétement, aux regards d'une foule irrespectueuse : au
moins, dans l’ancien répertoire n’avait-elle 4 représenter qu'une jeune
file pure, une femme classée; il n’y a pas jusqu’a la servante qu elle
jouait qui n’eut le droit de lever la téte : aujourd'hui on |’oblige a tra-
verser la scéne, avec la marque du vice imprimée sur le front, soit
qu’elle sorte du crime, soit qu'elle y retourne. Je le répéte, cet abais-
sement solidaire des comédiens offre un contraste insensé avec leurs
prétentions actuelles.
Les spectateurs ne sont pas moins coupables : ce serait 4 eux a
faire justice de l’insulle qu'on leur inflige en leur présentant des ta-
bleaux éhontés. Dans le siécle dernier, quand la corruption eut atteint
le coeur de Ja société, et que, pour satisfaire l'imagination blasée d’un
prince du sang, Collé risqua le premier Ja comédie de I'adultére, les
femmes du monde, entrainées par le torrent, qui voulaient s amuser
au spectacle de la Vérité dans le vin, se rendaient dans une salle se-
créte, et du fond de leurs loges prétaient I'ceil et l’oreille a la comédie,
avec un masque sur le visage. Aujourd'hui c’est A découvert que des
meéres de famille vont dans de grandes loges assister au triomphe de
la prostituée, et laissent tomber les larmes que lui arracheat les der-
piers hoquets de Marguerite Gautier (\'héroine de la Dame aux camel-
lias), sur des toilettes scrupuleusement imitées des femmes entre-
tenues. Auprés d’elles l’honnéte homme vient satisfaire sa curiosité;
il éprouve un insatiable désir de voir cette piéce dont on parle tant, et
il ne s'apercoit pas que par.sa présence, qui grossit la foule, il justilic
le succés d'une spéculation immorale. On raconte qu’a | époque du
Directoire, ot la pudeur du huis clos était inconnue aux débats de la
justice criminelle, M. Bellart, ayant & plaider dans une affaire de
mceurs, s’adressant tout 4 coup aux dames, dont la curiosité avait
rempli l'auditoire : « J’adjure, dit-il, toute femme qui a conservé un
« sentiment de pudeur de quitter 4 V’instant cette salle. » Et aussitét
les indiscrétes spectatrices se levérent et s'enfuirent. Que je voudrais
qu’au jour d’exposition de quelque Marco et de quelque Diane de
Lys, \a figure et la voix d’un Bellart se manifestassent tout & coup
LE FILS NATUREL. 3ed
dans un théatre ruisselant de parure et garni d’honnétes femmes dé-
guisées en filles publiques! Il ferait beau voir l’effet dela pierre jetée
dans |'étang.
On me dira qu'il n’y a, dans la derniére piéce de M. Alexandre
Dumas fils, ni Marco ni Marguerite Gautier, et que nos considérations
morales ne sont pas de saison. Mais ce jeune écrivain a cela de trés-
remarquable, qu’il a entrepr is la -réhabilitation des trois ignominies
domimantes, la prostitution, l’adultére et l'argent. Les cing piéces de
son théatre, la Dame aux camellias, Diane de Lys, \e Demi-Monde, \a
Question d'argent et le Fils naturel ne laissent rien en dehors de la
nouvelle morale, et la derniere de ces comédies me semble la clef de
voite de I’édifice. Aprés l'avoir lue, je n' imagine plus ce qu'il aurait
a produire encore sans tomber dans les redites. Ce dernier ouvrage,
s'il n’est ni le plus intéressant ni le plus amusant de ceux qu’ila
composés, est certainement le plus profond. Il en apprend plus que
tout le reste sur l’entreprise de l’auteur.
N’oublions pas que nous vivons dans le siécle des Mormons. Apres
dix-huit cents ans de société chrétienne, & cété du cadavre pourri de
lislamisme, on a pu voir des étres immondes s’autoriser de lambeaux
de I'Ecriture sainte pour refaire, au mépris de la science, une fausse
Révélation et précher ouvertement la polygamie. Les solitudes de
l'Amérique se sont ouvertes aux adeptes de la nouvelle religion;
peu sen est fallu que Union n‘inscrivit au oombre de ses
étoiles celle qui brille d’un éclat sinistre sur I'Utah, centre de Ja mise
eh pratique sur une grande échelle des réves impurs de Jean de
Munster. Et qui gait si nous ne verrons pas dans un prochain délai
s'accomplir, 2 la face du monde purifié par le sang de Jésus-Christ,
cet immense scandale? Aux premiéres lueurs de la société euro-
péenne, dans les foréts de Ja Thessalie, les Lapithes défendaient
contre les Centaures les saintes lois du mariage; dans le dix-neuviéme
sitele, il a fallu une raison politique, et non religieuse ou morale,
pour que le gouvernement fédéral se décidat 4 attaquer la nouvelle
Babylone, ow des prédications infames ont attiré toutes les dupes
qu'elles avaient pompées dans la société européenne. La campagne a
mal commencé, Jes Mormons sont pleins de confiance ; s1 la victoire
leur échappe, ils ont la ressource de traiter avec le gouvernement qui
hésite & les détruire, et ils pourront abriter longtemps encore, derriére
les déserts, leur lubrique organisation. Voila ob en est le progrés de
la civilisation et des Jumiéres.
On n’aurait jamais cru que des conles grossiers comme ceux qui
servent de base 4 |'évangile des Mormons fussent capables d’agir sur
des hommes élevés dans le véritable Evangile et environnés de toutes
les ressources de l’instruction ; mais le biblisme sans frein est une
304 LE FILS NATUREL.
telle cause de confusion, qu'il n’a pas été impossible 3 une secte aussi
monstrueuse que celle des Mormons de se glisser au sein de la Babel
protestante et d’y séduire une foule de misérables. Cheznous, au con-
traire, la régle est encore assez sire et Je catholicisme assez fort
pour (léjouer de pareilles tentatives. Aussi le Mormonisme n’a-t-il pu
aborder directement la société francaise. Mais la concupiscence, comme
disent les théologiens, qui est le premier et le dernier mot de toutes
ces transformations, n'est jamais & bout de ressources: elle a des
moyens d’attaque contre toutes les positions. Sous ce point de vue, je
considére M. Alexandre Dumas fils comme un trés-habile propagateur
du Mormonisme. II ne heurte de front aucun des principes; il emploie
des détours et des tempéraments trés-remarquables. Sous prétexte
de distraction et de divertissement, et sans autre ambition apparente
que de faire des comédies appropriées & Ja peinture de la société
actnelle, il prend sourdement & partie toul ce qui reste, au fond des
cceurs atteints de corruption, de préjugés fondés sur Ja morale chré-
tienne, et, par cette iniliation aux mystéres de Bélial, il déblaye le ter-
rain: de maniére qu’apres avoir fait disparailre jusqu’aux ruines de
I'édifice qui portail inscrit sur son frontispice les trois mots : Dieu,
honneur et patrie, on en éléve un autre avec cette inscription : Prosti-
tution, adultére et argent. Aux moyens prés,c’est du Mormonisme pur.
Sila société des Mormons se perpétue, 11 n’y aura bientét plus, sur
les bords du lac Salé, quand les premiers émigrants seront morts, que
des enfants naturels. Le gynécée n’y étant qu'un lieu de prostitution,
l’adultére est la loi de la Société; la maternité distincte s’efface, les
lecons du foyer domestique passent 4 |’état de chimére, et la batardise,
devenue leseul moyen de reproduction, est le signe distinctif de I’hu-
manité: on arrive ainsi & un résultat plus fort et plus complet que
lislamisme. Quant a nous, il nous reste encore des préjugés féroces et
qui s’opposent au progrés. Nous sommes esclaves de la monogamie,
et nous honorons la pudeur ; 4 cété de cela, le désintéressement nous
séduit, au moins chez les autres, et nous nous faisons un type
suranné d’un homme complet, fondant sa considéralion sur une pro-
bité scrupuleuse, et faisant servir la vertu de sa femme & protéger la
pudeur de ses filles.
Maisce brave homme que nous révons encore est déja bien déborde.
Premiérement, en quoi le monde actuel ressemble-t-il au type idéal que
nous voudrions continuer a prendre pour modéle? L'acheminement vers
la révolution qui doit faire triompher la doctrines des Mormons, c’est
d’établir une réalité qui ne laisse place & aucune des vieilles chiméres.
Sans doute, il y a encore plus de dix Justes dans Israel, puisque le feu
du ciel ne tombe pas sur nous, et je suis méme de l’avis d’un illustre
homme d’Etat qui répéte souvent qu’’ la méme heure il s’accomplit
LE IILS NATUREL. 335
dans le monde plus de bonnes actions que n’en imagine l’optimisme le
plus indulgent. Mais, dans une société bien régiée, les bonnes actions
ne doivent pas toutes rester secrétes, et les bons exemples ont besoin
d’un certain degré de publicité. Pour cela, il faut que la société vrai-
ment honnéte ne soit point dissoute; elle doit conserver une préémi-
nence, dans la lutte ouverte du bien contre le mal. Mais comment ne
succomberait-elle pas, quand toutes les institutions qui |’ont soutenue
sont détruites ? |
Un dernier appui |’étayait encore : on avait ’honneur du drapeau,
Vhonneur du barreau et dela magistrature, on avait presque l’honneur
de la pauvreté. C’est qu’on n’avait pas encore imaginé l’honneur qui
aujourd'hui prime tout, l’honneur de la richesse. Je ne m’étonne plus
que cette invention merveilleuse se soit d’abord annoncée comme une
religion nouvelle : il n’en fallait pas davantage pour transformer le
monde. Avec elle, le désintéressement n’est qu’une erreur, une faute,
presque un crime : l'homme, courbé sur la recherche du lucre et
acharné au bénéfice 2 tout prix, devient le seul qui obéisse 4 Ja des-
lination de notre espéce, et qui serve utilement la cause ce I'humanité.
La société n’est plus qu’un de ces banes de polypes qui s’élévent peu
a peu du fond des mers du Sud et y interceptent progressivement la
navigation. Un continent se forme des débris d'animaux qui ne font
que produire et consommer.
Dans la doctrine extérieure, cela s'appelle honorer le travail; dans
le sanctuaire, le mot de l’énigme, c’est |l’acquisition 2 tout prix des
moyens de jouissance. Lisez les économistes, ces troupes légéres du
corps d’'armée saint-simonien: vous y voyez cheminer céte A céte le
capital et le travail; mais, 2 mesure que le nuage se dissipe, on n’a-
percoit plus que le capital qui jouit, et le travail son esclave. Vz vic-
fis! Les maladroits ont tort, les heureux seuls meéritent la couronne ;
il suffit seulement de se modérer dans les délices du triomphe : car
«aprés tout, » me disait un grand homme, homme d'un rare esprit.
au milieu des mélancolies de la digestion : « Aprés tout, nous n’avons
qu'un estomac! »
Cependant tout ne se fait pas a la fois, tout ne s’efface pas en un
jour. Midas a beau changer en or tout ce qu'il touche; peut-étre ne
parviendra-t-il jamais & supprimer les sentiments dont s’embarrasse
encore la société tout en se perfectionnant : on n’abolira pas la passion
exclusive de l’amour, le dévouement du sentiment maternel. Aussi les
sages de la nouvelle école font-ils la part de ces excentricités génantes:
lg admettent l’utilité des tempéraments; ils ne désespérent pas de
reodre enfin possible et universelle cette modération d’Epicare qui n’a
élé jusqu’ici que la satié(é des imaginations blasées. Méme chez les
Mormons, on limite le nombre des femmes. C’est pour ne l’avoir pas fait
306 LE FILS NATUREL.
que Jean de Munster avait échoué ; mais MM. Scribe et Meyerbeer
ont bien vengé : allez entendre le Prophéte.
Car nous avons aussi le grand opéra, le théatre sérieux, organisé au
profit des doctrines de l'avenir. ll serait méme bon de faire commen-
cer les études par ces grandes impressions. Quoi de plus profitable,
par exemple, que la Bénédiction des poignards dans les Huguenots, des
mémes auteurs? On dit d’abord que c’est de la trés-belle musique, et rien
n'est plus innocent que I'émotion musicale! Quand le jeune homme a
été bien préparé par des livres moins crus que celui dont M. Albert de
Broglie présentait derniérement |’éloquente réfutation, quand la jeune
personne a appris l’histoire -de France dans les livres de M. Lamé-
Fleury (de quoi s’avise donc !’inquisition romaine de mettre & l’index
un si précieux instituteur?) on va écouter en sireté de conscience
la Bénédiction des poignards, et Von en revient bien convainca au
fond de l’4me, d'abord que, la veille de la Saint-Barthélemy 1572, tous
les moines de Paris se réunirent pour bénir les poignard des assas-
sips, et ensuite qu’ils accomplirent cette belle cérémonie en vertu de
leur institution, parce que notre religion nous enseigne, a nous autres
catholiques, & verser en trahison le sang de nos adversaires. On excite
ainsi les bons sentiments contre la seule cause capable de les soutenir
et de les diriger.
Mais tout cela n’intéresse que le dehors, et jen’en parle que comme
d’une préparation ulile : allons au fond des choses, et sur la route,
j’en suis bien faché, nous allons rencontrer encore l’auteur des pa-
roles du Prophéte et des Huguenots. Nous sommes convainen que
M. Scribe a écrit sans mauvaise intention ces deux ouvrages; il cher-
chait }’effet dramatique et il l’'a rencontré. Les opinions n’y sont
qu’un accessoire et elles trouvent leur excuse dans |’éducation philo-
sophique de l’auteur. Quand il s’agit, au contraire, du petit théatre
de M. Scribe, de celui qui trés-légitimement a répandu sa renommée
dans le monde eytier, je considére sa responsabilité morale comme
beaucoup plus grave, et pourtant je suis prét 2 déclarer qu’en com-
paraison de M. Alexandre Dumas fils M. Scribe est, non-seulement up
poéte idéal, mais encore un moraliste admirable. En prenant son
temps pour modéle, peut-étre n’a-t-il cru que ramener la comédie & la
peinture du vrai. On était las du triomphe éternel de la petite fille
qui, en suivant les inspirations de son cceur, en sait plus long, en fait
de bonheur intime, que ses graves et judicieux parents. C’est ainsi
que, sous le nom de Mariage de raison, M. Scribe a justitié le mariage
d’intérét. Le monde de la Bourse d’alors, qui n’était qu'une créche en
comparaison de la virilité actuelle, battit des mains avec enthousiasme,
et depuis lors on a vu, par un progrés incontestable de la raison, des
filles sages et bien élevées désespérer un amour pur (mais sans che-
LE FILS NATUREL. 337
vaux), et préférer la recherche d’un malotru, parce qu'il ‘avait des
chevaux.
Vingt ans se sont écoulds, etle siécle a marché. Paris n'est plus le
méme; un luxe efiréné sen est emparé sous toutes les formes. Un
cosmopolitisme équivoque a balayé les débris de l’ancienne société; les
vienx habitants, chassés de loyer en loyer, quittent la place : quelle
influence veut-on qu‘ils conservent lorsqu'on les voit apparaitre de
loin en loin, donnant six semaines au séjour qui employait la moitié
ile l'année, condensant en quelques soirées ou |’on s élouffe les rap-
ports multipliés d'autrefois, remplacant les amis par les connais-
sances, sans lien, sans suite, saus aucune des babitudes qui rendent
possible une domination intellectuelle? Mais qu’importe 4 la cité
bruyante et incessamment renouvelée ? Le marché des juuissances 8’y
étale sans mesure et sans pudeur. Les enrichis du jour poussent les
rainés de la veille; il n'y a pas plus de durée pour les existences opu-
lentes que pour Jes appartements des hétels garnis. II faut des spec-
tacles & cette cohue de gens de toute sorte et de toute origine, bour-
siers et Russes, courtisanes et princesses, qui ménent la vie 4 grandes
guides. M. Alexandre Dumas fils est l’auteur en crédit auprés de ce
monde bruyant et taré; il le sert selon ses goats.
Je ne lui fais pas un reproche d’avoir choisi le Fils naturel pour su-
jet de sa nouvelle piéce ; de ces situations pénibles ot I’homme porte
la peine de fautes qui lui sont étrangéres, un auteur bien imspiré
pourrait tirer plus d'un drame plein d'intérét. La donnée méme que
M. Dumas a choisie, considérée & distance, a quelque chose de frap-
pant et gui préte a l’émotion. Une jenne fille séduite s’est vue aban-
donnée par le pére de son fils : ce pére a rejeté sa victime pour con-
tracter up mariage avantageux. La mére, tout entiére aux devoirs que
sa faute lui imposait, s'est dévouée 4 l'éducation de son fils; elle en a
fait un homme distingué, et c’est quand ce paria s’est fait une place
honorable dans le monde par son travail et ses talents, que son pére.
malheureux dans une union de pure convenance, aspire & reprendre
vn titre dont son ambition peut tirer un large profit. Mais le j jeune
homme, en voyant succéder un accueil empressé au dédain et a l’a-
bandon qui ont pesé sur ses premiers années, repousse une adoption
intéressée qui ne peut rendre I'honneur & sa mére, el qui n’apporte
dans son propre coeur aucun soulagement & des blessures immeéritées.
J'ai bien quelques doutes sur la moralité absolue de cette donnée,
quand je la considére au point de vue du pardon chrétien; mais il ap-
partient a l’auteur dramatique de me fa faire accepter, en justifiant
par son habileté la fierté de la mére et du fils. C’est seulement par la
noblesse des sentiments qu’un drame fondé sur cette donnée hau-
taine devrait se soutenir au (héatre.
338 LE FILS NATUREL.
M. Dumas fils ne |’a point entendu de Ja méme facon, et peut-étre
c'est pour avoir voulu faire une comédie au lieu d’un drame. Mais une
comédie sur un pareil sujet, il y a de quoi glacer le coeur. Rassurons-
nous : la comédie n'est que l’accessoire dans la piéce de M. Dumas,
ct le drame y domine.
L’auteur aura peut-étre sauvé les difficultés de son sujet par la
grace du style etles séductions de la poésie? Mais la piéce est en prose,
et quelle prose! ce n'est certes pas celle de |’'Avare ou da Bourgeois
yentilhomme; ce n’est pas méme celle de M. Scribe. On en a produit
ailleurs quelques échantillons : en voici un, 4 peine croyable, si on ne
le trouvait imprimé. Un confident de la mére abandonnée, son ancien
camarade d’enfance, lui raconte les difficultés au milieu desquelles il a
complété ses études 4 Paris et préparé sa carriére :
« Moi, je faisais mon droit a Paris, avec soixante-quinze francs par
« mois pour tout potage, tirant le diable par la queue, ne mangeant
« pas tous les jours, mais croyant & l’avenir, ce pAtissier fantastique
« qui vous fait sauter par-dessus le présent, en vous montrant les ga-
« lettes qui vous cassent les dents quand on les mange. »
C’est textuel; et ne croyez pas que M. Dumas fils écrive ainsi par
impuissance, c’est par systéme. I! a la prétention d'étre vrai, ou, comme
on dit dans le jargon d’aujourd’hui, d’étre réel. Le monde pour le-
quel ij travaille, parlant & peu prés aussi mal qu'il agit, s offenserait
d’un langage trop soigné : il aime 4 se mirer dans son auteur, et c'est
la, pour le fond comme pour la forme, le secret des succés de
M. Dumas. ;
A des gens compromis, il ne faut montrer que des gens compromis
comme eux : de | l’atteinte volontairement portée a tous les caractéres
du drame. Depuis le premier jusqu’au dernier, c’est de la porcelaine
de rebut ot chaque piéce a sa tare. Enumérons jes personnages, et
nous admirerons l'habileté de M. Dumas fils.
Comme de raison, le pére est abominable: pas une fibre ne remue
dans ce gastéropode ; il est aussi bas et aussi plat dans le prologue,
quand il abandonne sa maitresse et son fils, que quand, vingt ans apres,
il courtise ce fils devenu un personnage influent. Ce pére selon la
matiére n’a ni cceur ni esprit; mais c’est & peine si l’auteur Jui préte
un ridicule: il est riche, il a bien mené la vie, il n’a besoin de per-
sonne. On voit qu’aux yeux du monde il posséde toute la considéra-
tion, ou plutét (pour nous servir de l’expression anglaise, appropriée a
notre décadence morale) toute la respectabilité qu'un homme pent dési-
rer. (est 1a un grand point; il ne faut inquiéter personne, les gens
qui ont argent moins que les autres. M. Dumas s’assure ainsi le saf-
frage des stalles et du fond des loges.
Ce digne capitaliste a pour mére une marquise, mais une marquise
LE FILS NATUREL. 359
de raccroe. Elle était noble, elle a épousé un entrepreneur; et, ce mari
mort en la laissant riche, elle a repris le nom et le titre de sa propre
famille. Cela se dit dans les moments od l'on se fache, et quand (pour
employer une expression illustre) on lave son linge sale en famille. Mais
ce qui se dit dans le particulier et par colére ne transpire pas au dehors.
La fausse marquise marche de pair avec les ttrés de bon aloi; son
impudente usurpation ne lui cause aucun désagrément extérieur. C’est
bien entendu, pour une salle ou, suivant les us et coutumes de la
société moderne, sur les gens qui se pavanent au premier rang, il
ne s’en trouve pas un sur cing qui porte son vrai nom. Du reste, comme
la marquise est la seule qui prétende défendre les lois de la famille, il
va sans dire qu’elle accumule tous les ridicules sur sa personne et
qu’elle a droit & tous les mépris.
Cette fausse marquise a pour frére un vrai marquis, pair de France
(la scéne se passe sous le dernier régne), le raisonneur en titre dans
la piéce. 1] tient le langage de la morale, il est sans préjugés ; 11 se pas-
sionne 4 la premiére vue pour son petit-neveu le batard: c'est le sage
par excellence. Et veut-on avoir une idée de sa sagesse? « Comment,
« Jui dit son neveu, vous allez me faire de la morale aprés la vie que
« VOUS avez eue? » — Le marquis: « Moi, mon cher, je n’al pas & me
« reprocher d’avoir jamais compromis une femme ou déshonoré une
« fille. Je n'ai heureusement rencontré que des personnes qui avaient
a pris leurs précautions avant de me connaitre. Je n’ai eu que des
« amours de table d’héte. J’ai mangé du plat que me passait mon voisin
« de droite, je l’ai passé & mon voisin de gauche, et je suis parti. »—
Il faut demander pardon aux lecteurs du Correspondant; mais, 81 je ne
citais pas, qui pourrait croire & une pareille morale ? Suivant ses prin-
cipes, le commencement de la sagesse, ce n’est point la crainte de
Dieu, c'est la débauche.
Le pére sans entrailles a été puni dans son intérieur légitime : sa
femme |’a trompé, et elle ne disconvient pas que sa faute prolongée
l'a jetée dans quelques inquiétudes. Mais il faut y mettre fin, et, comme
cest une personne sensée, elle régle ses comptes avec son ancien
complice en lui renvoyant ses lettres et en lui redemandant son portrait.
Je ne parle pas ici de I’étrange intermédiaire qu’elle choisit, de but en
blanc, chargeant un jeune homme qu’elle a rencontré sur la grande
route et auquel elle destine aussitét sa niéce, de son message et ce sa
réclamation : cecin’est qu’absurde, et dans son systéme M. Dumas fils
aurait bien fait de l’éviter. Mais ce qu'il y a de caractéristique, c'est la
tranquillité avec laquelle cette femme porte le souvenir de sa fante :
Mal passé n'est qu'un songe. Rendue raisonnable par lage, elle a
étendu elle-méme I’ éponge sur la trace de ses passions ; et qui des fem-
mes qui ont vécu comme elle oserait lui jeter la premiére pierre? Dans
340 LE FILS NATUREL.
le monde ow le désordre s’oublie sans étre pardonné, l’auteur a su se
préparer d’avance bien des suffrages seerets.
Cette ex-coupable a une niéce orpheline qui représente dans la piéce
i’amour pur et méme |'amour désintéressé ; mais, autrefois, on aurait
caché cette passion sous le voile de la modestie. Quelle puérilité !
I’énergie féminine de notre temps a changé tout cela. Hermine (nom
bien choisi! c’est le symbole de la chasteté : Potits mori quam faedari),
Hermine n’a la permission d’aimer sans calcul et sans prévoyance qu’a
la condition de faire une profession effrontée de son amour, de rompre
en visiére a sa famille, de railler son aieule avec mépris, et, voyant
sa préférence contramée, de faire retraite en bon ordre par les som-
mations respectueuses. Agir ainsi, ce n‘est pas donner 4 son futur mari
beaucoup de gages de soumission et de prudence ; ce serait un miracle
que la durée d'une affection si vite et si imprudemment concue: mais
il faut bien passer a la jeunesse un peu d’imprévoyance et de folie.
Hermine, aux prises avec les réalités de la vie, pourra bien tacher sa
blanche enveloppe, et son mari, destiné a devenir un homme @’Etat,
ne sera peut-étre pas faché des faiblesses de sa femme. M. Dumas pré-
voit tout, et il rassure les consciences prétes a s‘alarmer d'une vertu
impossible.
J'ai déja dit que le fils naturel, sans étre irréprochable, aurait pu
offrir un caractére intéressant et dramatique. Mais, pour repousser la
tendresse tardive et intéressée de son pére, il aurait eu besoin de
trouver dans sa mére un dévouement fondé sur |’expiation de sa faute.
Au nom des souffrances courageuses de sa mere, il edt rejeté les
avances de son pere sans choquer le spectateur. M. Dumas s‘est ar-
rangé pour que Ja mére abandonnée edt envers son fils des torts réels
et profonds, outre le malheur de sa naissance. Elle I'a élevé sous un
faux nom, & l'aide de ressources dont lorigine est suspecte; et,
quand la vérité se découvre aux yeux de son fils en présence de son
pére pour lequel il n’éprouve qu'une freide répugnance, tl va presque
jusqu’h maudire sa mére; il le ferait sans |'apparition d’un étranger,
qui, en le traitant de misérable, comme il le mérite, le fait rentrer
dans le decorum. Aprés cela, qu'il ait sauvé Ja France 4 Nézib, que le
ministre l’ait pris pour secrétaire intime, et qu'il ait & la boutonniére
un ruban bariolé de plusieurs ordres, c’est toujours au fond un homme
sans racine,ennemi naturel dela société dans laquelle il se fait une place.
S’il cessait un moment del’exploiter a son profit, il se vengerait sur elle.
Le réle de la mére est le chef-d’ceuvre de I’auteur et sa combinaison
la plus hardie. Dans sa pensée secréte, l'histoire représentée de cette
femme n’est pas son histoire vraie ; il a donné la réalité de la scéne a
ane apologie comme en ont toujours & leurdisposition les femmes équi-
voques qui font l'ornement du demi monde.
LE FILS NATUREL. 34!
Entrenous, voici ce qui est arrivé. Une jeune ouvriére s’était laissé
séduire en tendant ses filets pour un riche mariage. Les mailles du ré-
seau se sont rompues; mais du spectacle des soins donnés a l'enfant qui
lui est resté elle a su se faire un appui pour conquérir un protecteur.
Le pére de son fils lui offrait une somme insuffisante pour |’élever : elle
a mieux aimé une succession opulente, achetée Dieu sait & quel prix;
et, quand elle aurait pu sanctifier I’éducation de son fils par sa propre
misére, elle a sagement préféré I’élever en gentilhomme & l'aide d’une
fortune dont elle lui a laissé ignorer l’origine. 1) est vrai qu’au jour
des explications le mépris de son fils retombe sur sa téte ; mais,
comme elle garde une aisance respectable, elle sait bien que les soins
ne lui manqueront pas. Si elle avait embrassé un dévouement roma-
nesque, ne s’exposerait-elle pas 4 ce que son fils, parvenu & se faire
une grande position, dédaignat la pauvreté de sa mére? Laissons Ja les
illusions et parlons vrai : L’argent, quoique mal acquis, |’a sauvée de la
géne pendant |’éducation de son fils; il la sauvera de son abandon,
bien mieux que le spectacle embarrassant d’une expiation indigente.
M. Dumas fils a deviné plus d'un calcul de ce genre dans les heu-
reuses pécheresses qui accourent pour |’applaudir, et il leur a réservé
l'agréable spectacle d'une réalité scénique donnée 4 leurs mensonges.
Qu: douterait désormais de ce qu’elles disent pour expliquer leur
vie, quand on aura vu une vertu incontestable accablée sous de si
graves apparences, et méme, aprés les explications les plus convain-
cantes, continuant 4 en trainer les lambeaux? Cette impossibilité
d'arriver & ane justification compléte est le salut commun de toutes
les femmes compromises. M. Dumas s’est ménagé des protectrices in-
urépides dans toutes celles qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé.
A-t-il été assez heureux pour faire jaillir la comédie de cette dégra-
dation universelle? A vrai dire, 11 n’aurait pas excité le rire, gage cer-
tain de la vraie comédie, sans le personnage d’un notaire, ami et pro-
tecteur de la mére abandonnée, et le seul honnéte bomme de la piéce.
Mais veut-on savoir pourquoi cet excellent notaire se fond avec le
reste des personnages, et n’offre pas, au sein de cette corruption babi-
lement combinée, un contraste discordant? C’est que sa sagesse ne
séléve pas 4 un pied au-dessus de terre, que ses calculs n’ont jamais
dépassé les limites de la matitre, et qu’il aurait suffi d'une faible
santé dans la femme, qu’il avait choisie saine et robuste en apparence,
pour dérouter tous ses plans de modération dans le bonheur. M. Du-
mas fils nous trompe volontairement en nous donnant un joueur
heurenx pour un sage. ll sait que les salles de spectacle ne se rem-
plissent guére que de gens qui se portent bien, qui ne sont pas sous le
poids de l’inquiétude ou des regrets, et il les flatte par l’espérance
d'un bonheur constant, fondé sur un calcul raisonnable. Corrupteur
342 LE FILS NATUREL.
subtil d’une société déja corrompue, ce n’est pas la le moins dange-
reux de ses sophismes.
Maintenant le succés du Fils naturel est-il légitime et sincere? En
sommes-nous arrivés 4 ce point de dégradation, qu’une piéce assez
bien combinée, mais sans style et sans intérét, et comptant & peine
quelques mots heureux au milieu d'un dialogue sec et d’ennuyeuses
lirades, réussisse a captiver la foule par Je seul attrait de l'excuse des
vices qui dévorent notre société? Sur ce point de fait, il n’est guére
facile‘de savoir 2 quoi s’en tenir. Parmi les auteurs dramatiques de
notre temps, M. Alexandre Dumas fils est le premier des hommes
d’affaires ; 11 spécule admirablement pour son compte, et l’on ne spé-
cule pas sur son nom avec moins de succés. Le jour de la premiére
représentation, on lui a fait un public indulgent de toute la bohéme
contemporaine : il a été proclamé, non le plus digne, le plus admi-
rable, mais le plus fort des hommes de sa profession. I] y avait dans
l’effet produit 4 l’origine assez de vrai pour autoriser la réclame, et Ia
réclame a fait le reste. Le Paris permanent n’est que pour peu
de chose dans les foules qui se renouvellent & la porte des théatres
bien achalandés ; les chemins de fer versent el raménent chaque
jour des troupeaux de spectateurs hébétés qui se succédent avec ane
docilité moutonniére. Il suffit de cette aMuence, qui ne se fonde sur
aucune opinion saine et indépendante, pour écarter le Parisien cu-
rieux quand il veut se rendre compte du mérite de la piéce. En voyant
lencombrement du bureau de location, il se résigne 4 atlendre
quinze jours une stalle qu’on lui accordera comme par faveur. Pendant
ce temps, la piéce va comme elle peut. Un jour le public a l'air de se
mourir d’ennui ; le lendemain, il se fache et il siffle. Mais ce sont
des accidents dont l’impression se propage difficilement au dehors, 3
cause du renouvellement presque infini des spectateurs. La Question
@argent ne valait pas le Fils naturel, eton ena tiré cent représentations
fructueuses : le Fils naturel ira au double. Il est vrai que dans un an
on n’y pensera pas plus qu’aux vieux mélodrames du boulevard ; mais,
en attendant, on aura habitué les honnétes gens qui ne réfléchissent
guére 4 supporter un plus grand faix de turpitudes. La morale publi-
que aura subi une nouvelle atteinte, et le théatre aura préché la cor-
ruption avec plus d’audace que jamais.
L&on AnBAUD.
MELANGES
CHRISTOPHE COLOMB '
LETTRE DE S. E. LE CARDINAL-ARCHEVEQUE DE BORDEAUX.
Depuis la découverte du nouveau monde, Ia vie de I"homme 4 qui nous le
devons n‘avait encore été racontée que par des protestants. Jamais un écrivain
catholique n’avait essayéd'écrire son histoire jusqu ici mal éclaircie. Robertson,
Campe, Washington-Irving, Humboldt, les seuls qui aient traité spéciale-
ment des voyages de Colomb, sont protestants. Etrangers a sa foi religieuse,
ils ont méconnu son caractére, sa mission apostolique, le secret de sa force
et de sa grandeur. Ils nous l’ont dépeint tel qu’'ils le comprenaient, et non
pas tel qa’i! fut. Si bien qu’a la confusion produite, dés le seiziéme siécle,
par l’ingratitude de Ja cour d’Espagne qui laissa mourir dans une indigente
obscurité I"homme qui lui avait donné l’Amérique et ne daigna pas méme
conserver les documents précieux sortis de sa plume, se sont ajoutées succes-
sivement avec les années les erreurs provenant de l’insouciance ou de la pré-
vention.
D'aprés ces biographes, Colomb était simplement un homme doué de
sagacité, d’observation et portant en lui cette énergie de résolution qu’inspire
loute conviction profonde. A cété de ces qualités, il eut des faiblesses de
ceur, des petitesses d’esprit, des rudesses de procédés qu’enlaidissaient encore
des instincts violents et cupides. On lui reproche tour a tour I'avarice,
lhypocrisie, l’ambition, la cruauté. En outre, ses connaissances mathémati-
ques, dit-on, étaient plus que médiocres. Ainsi, de peur de le peindre en
héros, les biographes protestants l'avaient travesti en homme vulgaire.
M. Roselly de Lorgues est le premier qui a tracé l’histoire compléte de la
vie et des voyages de Christophe Colomb, non point en suivant les errements
des écrivains antérieurs, mais en la composant a l'aide des documents origi-
haux, des piéces officielles, des actes authentiques qui existent dans les archives
d’Espagne et d’Italie. De cette histoire il résulte que Christophe Colomb, mem-
bre du tiers ordre de Saint-Francois, vécut plutét en religieux qu’en séculier;
qu'il n’eut d’autre appui ence monde que le clergé; que I’Eglise l’encou-
ragea seule, alors que dans les académies et les cours les savants et Jes mi-
histres tournaient en dérision son projet; qu’enfin la découverte de nouvelles
lerres, au lieu d’étre Je but principal de ses efforts, n’était dans son esprit
' Histotre de Christophe Colomb, par M. Rosruiy ve Loncvzs. 2 vol. in-8, chez Didier,
éditeur.
SA4 MELA NSES.
qu’un moyen d’acquérir assez de richesses pour délivrer enfin les lieux
saints et en accroitre le patrimoine de Saint-Pierre.
Graces aux patientes recherches de M. de Lorgues, on pourra jager désor-
mais Colomb d’aprés ses actes, ses écrits, sa correspondance. Cet étranger
‘arrivé en Espagne sur sa foi dans la Providence, et, aprés huit ans de sollici-
tations infructueuses, devenu le méme jour vice-roi, grand amiral et gou-
verneur général des Indes, apparait avec les traits originaux de son génie. Il
se trouve qu'il a fait dans Ja science, par | intuition, autant de découvertes
que dans les espaces de l'inconnu terrestre devenu sa conquéte; qu'il a pres-
senti ou indiqué sept grandes lois de ce globe, et que, dans cet ordre de
choses, i] a devancé tous les progrés postérieurs de l"esprit humain. Et cepen-
dant il n’était point compté parmi les savants. Mais, si son génie surpassait
sa science, sa piété surpassait son génie. .
Cette biographie abonde en faits curieux et providentiels, en événements
dramatiques mélés de hauts enseignements.
Le succés en a été prompt et attesté par plusieurs traductions. A Milan deja
deux éditions italiennes sont dues aux soins du comte Tullio Dandolo.
A Madrid, une double édition in-8 et in-12 parait par livraisons, sous la
direction de don Marianno Cuderias.
Une nouvelle distinction vient d’étre accordéeace travail; S. E. le cardinal
Donnet, archevéque de Bordeaux, vient d’adressera M. Roselly de Lorgues une
lettre substantielle, qui forme en résumé un véritable compte rendu de son
livre. Cette critique littéraire paraitra doublement précieuse; car, depuis le
plan del’ouvrage, les points de vue généraux, les apréciations d’ensemble, jus-
qu’aux négligences de style et de correction typographique, tout y est relevé
avec bienveillance et sincérité.
Nous nous empressons de reproduire la plus grande partie de cette lettre.
MonsIEuR ,
Je suis en retard avec vous; mais vous comprendrez sans peine que le
temps de lire ce qui n’entre pas dans le cercle de mes occupations journs-
liéres m’est trop souvent refusé.
Un attrait bien vif me portait vers vous et vers l’ouvrage intéressant, 4 tant
de titres, dont vous avez bien voulu m’envoyer un exemplaire. Apres l'avoir
lu intégralement, pendant le cours de mes derniéres visites pastorales, je vals
vous dire en tout abandon l’impression qu'il m’a faite.
L’auteur de Christophe Colomb est un croyant ferme, sincére, enthousiaste
parfois, je ne puis que l’en bénir; sa religion et sa science sont empreintes
dans chacune de ses pages. En écrivant votre livre, vous vous étes propose,
avant tout, de venger une mémoire chére a I’Eglise, mais flétrie par l'envie
et par l'impiété. Votre livre devient dés-lors une bonne ouvre; vous trou-
verez votre premiére récompense dans l'estime de vos lecteurs et dans les
félicitations du saint-pére et de tous les prélats qui vous ont encourage ¢
soutenu de leurs sympathies.
Vous avez étudié votre sujet avec une sorte de culte. Colomb est pour vous
MELANGES. 345.
plus qu'un héros, plus qu'un génie presque inspiré, plus que le plus baut
personnage du quinziéme siécle, plus qu'un ami intime, plus qu'un pére
adoré ; c'est a vos yeux un étre surnaturel, la perfection idéale, un astre, un
Saixt jusqu’ici méconnu, et dont vous demandez, preuves en main, la ca-
nonisation.
Je signale tout d’abord cette tendance un peu trop enthousiaste, parce
qu'elle forme Je caractére dominant de louvrage, et suggérera, peut-étre in-
volontairement, 4 quelques lecteurs, une certaine défiance, qui pourrait
s'accroitre par les efforts que vous faites pour la prévenir ou la dissiper. Per-
sonne ne vous refusera les qualités qui font Ihistorien : patience héroique
dans les recherches, appréciation équitable des piéces et monuments relatifs
au sujet, et par-dessus tout amour du bien. Un meérite de notre époque est
étude sérieuse qu'elle fait du passé. La Révolution francaise nous en avait
séparés par des ruines ; tout ce qui était grand parmi les nations avait disparu
sous les efforts d'une raison orgueilleuse et dépravée; mais voici que nous
explorons de nouveau les champs de J'histoire, et que nous demandons a la
tradition notre route vers l’avenir; nous étudions les événements et leurs
causes, les doctrines et leurs résultats; et, si nous sommes encore errants,
nous avons, dans notre persévérance et notre bonne foi, une certitude de vie
et de salut. Vous fournissez une preuve de ce que j'avance, et je vous dé-
cerne de grand ceur la glorieuse épithéte de vin sonus, applicable, ce me
semble, 4 l'historien aussi bien qu’a l’orateur; mais, en atrivant au complé-
ment nécessaire, PERITUS DIGENDI, VOUS permettrez 4 mon estime et 4 mon af-
fection, non pas quelques réserves, mais quelques observations. La perfection
n’est qu’au ciel; ne soyons plus étonnés qu'il se glisse quelques taches dans
les plus belles couvres nées dans cette valiée de miséres.
Vous inaugurez votre premier volume par une introduction de soixante
pages consacrées a justifier la légitimité de la naissance de Colomb, la pureté
de ses meeurs et ses droits a l'admiration du genre humain. J’avais pensé
d’abord que ces longs détails avaient pour but de dégager votre marche, et
d’épargner au lecteur les ennuis des digressions et des dissertations scientifi-
ques. Mais, craignant de n’avoir jamais assez fait pour votre héros, vous re-
prenez a chaque instant les mémes théses, en Jes appuyant de nouvelles cita-
tions. Vous avez commencé et fini par une apologie. Vous réfutez toujours
et me racontez pas assez; cette forme apologétique, trop mélée a des récits
d’une nature si intéressante, distrait et méme fatigue le lecteur. A quot bon
tant justifier un personnage dont le génie, les services et les malheurs sont »
appréciés aujourd hui comme ils méritent de l’dtre? Pourquoi tant s'inquiéter
des attaques de quelques écrivains qui ne rencontrent plus d’écho dans le
monde catholique? C'est donner trop d’importance 4 des ennemis peu dan-
gereux et faire croire 4 des fautes possibles, par un excés de zéle 4 les mon-
trer imaginaires : certaines apologies trouvent plus de force dans l'exposition
que dans la discussion des faits.
On pourrait encore vous reprocher quelques longueurs et quelques répé-—
titions d’idées et de phrases. A force d’étre exact et de tenir 4 étre complet,
On croirait vous voir professant dans une chaire, platét qu'une plume a la
main dans le silence d'un cabinet; vous avez lair de trop vous défier de |’in-
346 MELANGES.
telligence du lecteur; vous ne lui faites grace d’aucun détail, d’aucune no-
menclature de mots techniques; vous décrivez les moindres événements at-
mosphériques, et, au milieu de ces trop numbreux détails, vous vous donnez
comme un modeéle de laconisme (t. II, p. 171). Un peu plus loin (t. II, p. 179),
une pipe de cassonnade vous captive; on voit venir : le Contemplateur du
Verbe, la soif de lor, Uhomme de la Providence, expressions trop répétées
dans le méme chapitre, quelquefois dans la méme page. Votre ouvrage ga-
gnerait 4 tre réduit. L’histoire d'Isabelle y occupe un trop long espace; des
détails inutiles ou indifférents pourraient étre retranchés.
* Vous ne m’en voudrez pas de vous reprocher quelques néologismes , quel-
ques mots encore peu admis dans le langage. Exemples : tome I, Etroittesse,
p. 6 de la préface (ce mot, cependant, commence 4 gagner du terrain). —
Amplitude, p. 5; Aperceptions, difficultueux (fréquemment). — Festevie,
confusionné (plusieurs fois). — Ce piétre Conte, p. 408. — Bonne augure,
p- 424 (il faudrait le masculin). — Chien mordant les fuyards par derrieére,
p. 471. — Pluies vespérales, p. 480. — Un Cacique vénérable en démt de sa
nudité, p. 480. — Enveloppé dans la superbe de son taciturne orgueil.p. 359.
Tome Il : Lancinantes ardeurs de la goutte, p. 23. — Constitution géodé-
sique du globe, p. 25. — Beda au lieu de Beéde, p. 27, 32. — Hidalgos frin-
gants et bravaches, p. 55. — Ajustés en lazarilles (ce terme est-il francais?)
Iniquitée renversunte, p. 103. — Andrés Martin p. 117 (un prénom espagnol
a cété d’un nom a terminaison francaise!). — Grand porte-croix de I Eglise,
p. 418. — Jamais Vamiral n'envoyait au diable ni matelot, etc., p. 200. —
Troquer des miroirs d'or contre des babioles d' Europe, p. 234. — Ferdtnand
ne laissait rien tomber par terre, p. 564.
Ces exemples suffisent pour donner une idée des négligences que vous vous
permettez de temps en temps; cela est d’autant plus facheux, que votre style
s’éléve admirablement toutes les fois que vous Je voulez, et que vous avez des
pages d’une grande richesse. On pourrait bien encore signaler 4 votre atlen-
tion les pages 485 et 486 du second volume, ot les prodiges du On sont sl
fort tournés en ridicule. Gc St, i A ee ee eS
Coe ee ee ee ee ew ee histori,
a dit un contemporain, doit étre peintre avant tout. » Vous |’étes dans l'ac-
ception du mot; aussi quel sujet plus intéressant que le vétre? Quoi de plus
poétique et de plus émouvant que ces longues et patientes pérégrinations de
Colomb dans les royaumes catholiques, sa constance et sa douceur, malgreé
les rebuts des souverains 4 qui il offre un monde nouveau ? Quelle conviction ‘
quelle sublime confiance dans ses propres calculs! Seul, étranger, saDs 4p
pui, sans fortune, méconnu, méprisé par ses concitoyens, que d'affronts il
eut a supporter ! Il obtient enfin ce qu’il demande : le voila lancé sur la ER
TENEBREUSE, sous !a conduite de la Providence; que de dangers du cété de
l'Océan et de l’équipage découragé! Les Indes sont enfin découvertes, et avec
elles un ciel nouveau, des peuples qu’il faut gagner a Jésus-Christ, des mines
d'or qui fourniront les moyens de racheter le tombeau du Sauveur !
Colomb revient en Castille avec les produits jusqu'alors inconnus de |’Ame-
rique. Que d’ovations! quel triomphe! Il repart, il fait jusqu’a quatre voys-
ges dans le nouveau monde; il est calomnié, menacé, chargé de fers. Is2-
MELANGES. 347
belle, sa protectrice, meurt ; Ferdinand ’abandonne et le laisse mourir dans
la pauvreté. La dépouille mortelle de Colomb semble destinée aux mémes mé-
comptes que sa personne. Colomb ne fut pas compris par son siécle, qui a si
injustement donné al’Amérique le nom d'un Florentin. Il était réservé a la
postérité de lui rendre ses droits 4 l'admiration du genre humain ! Monsieur,
vous y aurez contribué plus que tout autre par votre beau livre : vous avez
mstruit la cause en juge éclairé et courageux, et vous avez amené la plus
admirable réhabilitation. I! n'y a plus rien a dire aprés vous. Vous avez
excité notre indignation contre les persécuteurs, et fait pleurer sur la vic-
time.
Les quatre voyages de votre héros, ot le merveilleux abonde si fort, rap-
pellent quelques-unes des belles pages de |’Odysée. — Je partage la peine
que le silence des journaux bien pensants vous a causée. Une seconde ddition
triomphera de cette Conspiration du silence, comme vous |’appelez.
En tragant ces lignes, monsieur, j'ai cru rester dans les limites du vrai;
votre sagesee appréciera. On m'assure que la BratiocRaPHie caTHOLIQUE, recueil
généralement estimé, a fait, par la plume de M. Georges Gandy, un juste
éloge de votre livre. Je suis heureux que sa maniére de voir soit conforme a
la mienne.
Agréez, monsieur, |’assurance de mes sentiments les plus distingués.
+ Fenpinann Donner,
Cardinal, arches éque de Pardeaur.
On nous écrit de Berlin :
Les fétes qui ont accueilli l’entrée du jeune couple royal a Berlin sont
terminées, et notre capitale a repris sa physionomie accoutumée. Bien qu'il
soit difficile, en pareille circonstance, de distinguer les manifestations offi-
cielles commandées par les convenances de ce qui est l‘expression des senti-
ments les plus intimes, je crois pouvoir dire que ces derniers sentiments se
sont fait jour avec plus d’évidence qu’a lordinaire. La bonne grace, les qua-
lités Gminentes, par-dessus tout la pureté des mceurs du jeune prince, lui
ont concilié toutes les sympathies; mais il ne faut pas méconnaitre |'impor-
tance politique qui s’attachait en outre 4 cet événement. Le protestantisme
espére puiser une nouvelle force dans Valliance de l’Angleterre : ses jour-
naux n'ont pas craint d’exprimer cette espérance en de tels termes, qu'ils sem-
blent avoir oublié qu'il existe en Prusse six millions de catholiques égaux en
droits aux protestants. Un sentiment plus général, car tl est partagé par la
population catholique, c'est l’espérance de voir s’acclimater de plus en plus
en Prusse, sous l’influence de la nouvelle alliance, les libres institutions de
Angleterre, et ce principe du self-government qui domine dans ce pays. Le
parti de la Gazette dela Croix, qui jusqu’ici n’avait poursuivi d’autre but
que la création de la centralisation et l’organisation de la police, parait lui-
méme s’associer A ce sentiment, et se prépare visiblement 4 devenir un im-
portant parti d’opposition.
En dehors des préoccupations du moment, il faut mentionner une brochure
publiée au commencement de |’année sous ce titre : Quid jactamus nos?
348 MELANGES.
et dont on a beaucoup parlé. Quoiqu’elle soit anonyme, on a su prompte-
ment qu'elle était I'ceuvre d’un certain docteur Frantz, auteur d'un livre sur
la Physiologie de l’ Etat. L’auteur, s'appuyant sur des considérations qui rem-
plissent les journaux, conseille au gouvernement prussien, en premiére
ligne ]’alliance de |’Angleterre, en seconde ligne celle de l’Autriche. II pense
que, tandis que Ja France est tenue en échec par |’Angleterre, et l’Autriche
par la Russie, il appartient 4 la Prusse de tenir la balance entre les puissances
européennes, et autres naivetés de ce genre qu'il serait inutile de mention-
ner si la presse allemande n’avait, d'une commune voix, donné une impor-
tance considérable a la brochure du docteur Frantz, et ne J‘avait attribuée a
l'inspiration du premier ministre, M. de Manteuffel.
L’ensemble de la situation a un caractére provisoire. Quoiqu'on espére de
plus en plus voir le roi reprendre la direction des affaires, cependant on
craint de tous les cétés d’étre obligé de prendre l’initiative de mesures desti-
nées 4 fixer le pouvoir. Sans doute, en présence du malheur qui frappe un
prince si noble et si éminent, il convient de prendre tous les ménagements
conciliables avec |’intérét public. Mais la politique d'un certain parti favorise
peut-étre les idées de temporisation. Le caractére et les antécédents du prince
de Prusse Je font incliner vers le parti libéral. C’en est assez pour que la
droite cherche par tous les moyens a maintenir le statu quo. Le 23 avril.
le pouvoir confié au prince prend fin, et il est probable que les chambres se
réuniront aussitét et termineront par quelque acte important cette session,
qui est la derniére de leur législature. D’aprés l'article 56 de Ja constitution,
il en est de « l’empéchement permanent » qui frappe le roi comme du css
de minorité : le gouvernement passe aux mains du plus proche agnat aprés
que la nécessité en a été reconnue et déclarée par les chambres.
La Prusse se trouve en ce moment dans une crise décisive. Un coup d'eil
jeté sur les dix derniéres années de la vie constitutionnelle de ce pays n’est
pas de nature 4 décourager les amis de la justice et de la liberté. Malgré la
persévéerance avec laquelle la réaction a exploité la crainte inspirée par les
excés de la liberté, les garanties essentielles de cette liberté sont encore de-
bout, et la seule question est de savoir comment le peuple, aux élections
prochaines, comprendra ses devoirs et ses droits. Ces élections seront déci-
sives pour l'avenir de la Prusse et pour les libertés de l’Allemagne tout entiére.
Le plus grand danger réside dans l’indifférence des masses, indifférence éga-
lement favorisée par les ayitateurs d'en haut et par ces agitateurs d’en bas qui
redoutent le combat parce qu’ils n’ont pas foi dans la vérité, et qui, comme
des joueurs témeéraires, voudraient jouer tout leur jeu sur une seule carte.
Les six derniéres années ont été bonnes pour le catholicisme en Allemagne.
Ses défenseurs ont placé sa cause sous la protection des institutions libres, e!
il a repris ainsi une indépendance a laquelle la bureaucratie n’opposait pss
moins de résistance qu’aux progrés de Ja révolution elle-méme. Le libérs-
lisme allemand semble, d’ailleurs, depuis les dix derniéres années, suivre
une politique plus sage. Tandis qu’avant 1848 i! applaudissait aveuglément a
toutes les mesures dirigées contre la liberté de I'Eglise, aujourd’hui nous le
voyons, dans la chambre des députés de Berlin, se rapprocher de cette frac-
tion catholique qu’il a si longtemps combattue. On commence a reconnaitre,
MELANGES. 340
d'un commun accord, que Ja liberté religieuse et la liberté politique se prétent
un mutuel appui, et que la véritable émancipation des peuples n’‘a pas d’en-
nemi plus redoutable que cette démocratie hostile a |’Eglise, dont on peut
dire avec un poéte anglais :
Plumes himself in freedom’s pride,
Tyraut stern to all beside.
Pour extrait, P. Dovnaire.
LITTERATURE DRAMATIQUE
La Jeunesse, comédie par M. Exue Avesen !.
Lorsque les applaudissements du public ont, 4 plusieurs reprises, con-
sacré le succés d'une comédie, on conteste a la critique le droit de juger
'euvre nouvelle, et si, indépendante et fiére, elle porte ses appréciations
sans s'inquiéter des clameurs de la foule, on I’accuse d'injustice. En pareil
cas, elle n’a qu'une chose 4 faire, c’est d'accomplir jusqu’au bout la tache
qu'elle s’est imposée. —
La comédie de M. Emile Augier a été trés-favorablement accueillie. Son
succés ne saurait étre mis en doute, et cependant nous n’approuvons pas
entiérement sa morale qui ne nous semble ni assez ferme ni assez haute, et
dont le bon effet est complétement détruit par une conclusion brusque et
mal amenée. Qu’on en juge par l’analyse que nous allons essayer d’en
donner.
Philippe Huguet de Champsableux, —un noble du lendemain, — a vingt-.
huit ans et peu de fortune. Depuis trois années, il exerce la profession d’a-
vocat. Mais, jusqu’a ce jour, ila vainement attendu une bonne cause qui pit
le mettre en lumiére, ui donner un nom et lui assurer un avenir. Les clients
sadressent 4 ceux de ses confréres dont la réputation est assise et dont une
longue carriére a consolidé l’expérience et le jugement. Philippe alors s’in-
surge et déclame contre la société qu'il maudit. Dans des paroles dignes d’un
fou, il répand l'indignation qu’il ressent contre elle.
Sa jeunesse lui pése; car c’est elle, dit-il, qui est un obstacle a sa réussite.
Il se vieillit lesprit. Mais, en dépit de ses efforts, son coeur est resté jeunc
et son cosur lui parle souvent d'une jeune fille, sa cousine, recueillie dans Ja
Maison par madame Huguet de Champsableux. Cyprienne a grandi sous le
méme toit que Philippe et partage l'affection sans bornes que le jeune homme
lui a vouée. Timide et discréte, cette affection n’ose avouer qu'elle est de
amour. De son cété, Philippe qui n’aurait qu’é tendre Ja main pour pos-
séder une épouse charmante, une petite aisance suffisante aux premiers be-
soins, et, en un mot, le bonheur, Philippe, influencé par les conseils de sa
£ Paris, chez Miche! Lévy. .
Févanan 185€. 48
350 MELANGES.
mére, dont le caractére nous a paru aussi impossible qu’odieux, fait taire son
ceeur pour écouter ia raison. La raison lui dit qu'une jeune fille pauvre
comme Cyprienne sera l'écueil contre leque! viendra échouer son avenir et
qu'il vaut mieux attendre pour I’épouser que sa fortune soit assurée. Mais
ici se présente une autre difficulté. Cette fortune que Philippe désire avec
tant d'ardeur, aprés laquelle il court depuis trois ans, ne saurait lui ar-
river qu’avec une riche union. Cette union lui est proposée. Il aime assez
Cyprienne pour refuser l'offre qui lui est faite. Peut-étre c’est 4 ce moment
qu'il va demandcr Ja main de sa cousine, lorsque sa mére, dans une narra-
tion froide ct plus brutale que la réalité, lui démontre, par son exemple a
elle, combien un mariage fait sous de tels auspices serait mortel au bonheur
qu’elle désire pour lui. Philippe fait lachement taire son cceur.
Il semble que de ce qui précéde M. Emile Augier aurait pu tirer une mo-
rale scrieuse et forte, qu'il edt été exemplaire de montrer Philippe pani de
son indécision, de ses doutes, de son ambition, de ses blasphémes, par Ia
perte de celle qu'il aimait. Eh bien, point!
Aprés avoir pendant trois actes combattu son amour, aprés avoir au qua-
triéme acte renoncé a Cyprienne, Philippe, décidé & l’oublier, change sou-
dain de résolution au cinquiéme. En venant a la campagne chercher sa mére
pour lui présenter I’héritiére opulente qu'il a choisie pour épouse, il ren-
contre sa cousine. Cing minutes suffisent pour lui montrer tout ce qu'il allait
perdre d’amour et de dévouement. Il lui offre sa main et son nom qu'elle
accepte d’assez bonne grace.
Dés lors, et avec une telle conclusion, ot est la morale de la comédie? Que
signifie cette histoire d'amoureux qui chantent leur amour dans un style
tout idyllique? En un mot, qu’a voulu prouver M. Emile Augier? Que I's-
mour valait mieux que la richesse! c’est la un théme rebattu qui ne justifie
pas méme le titre de sa comédie. Que la jeunesse était un obstacle a l'avenir
de homme qui a le bonheur de la posséder! Ce serait alors un blasphéme
et aussi un contre-sens, car une jeunesse de vingt-huit ans n’est pas de celles
qui peuvent fermer |’entrée d'une carriére.
Il y a dans la piéce de M. Emile Augier trois types principaux : Philippe
de Champsableux, sa mére et Hubert, son beau-frére. L’inexpérience, la froide
raison et la noblesse du ceeur.
On a vu l'invraisemblance du caractére de Philippe. Nous ne (er pas
que la jeunesse soit si inquiéte et méme si peu résolue dans ses ambitions et
dans ses désirs. Philippe, dans Ja position ot il se trouve, n’est pas si mal-
heureux qu'il le croit. Lorsqu’il vient d’avouer l'amour qu'il ressent pour sa
cousine a sa scour Mathilde, cette derniére lui dit :
— Eh bien, parle aujourd‘hui; mariez-vous demain.
— Y penses-tu, ma seur?
— Pourquoi pas?
— Et du pain?
— Vous auriez 4 vous deux cing mille francs de rente.
— Juste de quoi loger au fond d’une soupente |
A parler franchement, ceci est de l'exagération. Cinq mille francs de
rente! Eh! mon [ieu! c’est un quatriéme étage, une bonne, et la campagne
MELANGES. 304
le dimanche. A sa seur, qui lui fait observer que l'amour est un palais, Phi-
lippe répond :
Palais vite écroulé
Quand le besoin s’y trouve avec nous installé.
Soit : mais avec ses revenus, avec son travail, Philippe pourrait suffire aux
besoins de son ménage, et désirer davantage, c’est de l’ambition... bli-
mable.
Le réle de madame Huguet, la mére de Philippe, est odieux, nous l’avons
déja dit. Il est & |’amour maternel ce qu’est celui du pére Goriot a l'amour
paternel. Madame Huguet veut pour son fils le bonheur a tout prix, et, pour
le lui donner, il n’est pas de bassesse qu'elle ne soit préte a faire. Elle s’hu-
milie jusqu’a recevoir chez elle l'une de ces femmes que |’on ne nomme pas,
parce que cette femme est devenue |’épouse d'un homme qui peut étre utile
4 Philippe.
Lorsque ce dernier persiste, malgré les partis avantageux qui lui sont of-
ferts, 4 vouloir épouser sa cousine, madame Huguet, pour le détourner de ce
projet, lui trace un tableau désolant de son existence a elle, existence com-
mencée dans des conditions identiques a celles ou se trouvent Philippe et Cy-
prienne : « Les débuts de notre mariage furent heureux, dit-elle.: Nous étions
presque pauvres ; cependant, nous avions six mille cing cents francs de rente
(un revenu passable, on le voit). Cela nous suffit jusqu’au moment ow je de-
vins mére: »
La maternité vint bientét.... Que te dirai-je?
Les riches ont vraiment un noble privilége
Que leur doit envier tout étre intelligent
Et qui donne raison 4 l’orgueil de l'argent :
Par exemple une mére est chez eux une femme
Dont la maternité ne fait qu’étendre |’ame ;
Elle ne lui prend rien de son premicr bonheur,
Et le double, au contraire, en lui doublant le coeur.
C’est qu'elle a le loisir d’étre encore une épouse;
Elle reste charmante et de plaire jalouse ;
L’oflice maternel qu'elle s'est réservé,
y 2 C’vst de gater l’enfant.... Par d'autres mains lavé,
Chez nous, elle en devient esclave : elle abandonne °
Les soins de son esprit et ceux de sa personne;
La grace disparatt delle et de sa maison,
Et l'amour suit la grace, et |’amour a raison.
PAILIPPE
Eb quoi? mon pére alors t’aurait-il moins aimée?
MADAME HUGUET
Non, le mot n'est pas juste... il ma plus estimée.
Comprends-tu la nuance?
Ces phrases sont tristes dans la bouche d’une mére ; la grace disparaitre
de la femme, parce que la mére soigne son enfant! Ou M. Augier a-t-il vu
cela? Nous en savons, nous, qui, riches, aimées, mais toujours gracieuses et
jalouses de plaire, n’en remplissent pas moins tout entier |’office maternel.
L’accomplissement de ce grand devoir ne fait que doubler le prestige de leur
beauté et l’affection qu’elles inspirent 4 leur époux.
358 ' MELANGES.
Quant a Hubert, le bourgeois campagnard, c’est toujours le moraliste que
M. Ponsard a placé sous deux figures différentes dans la Bourse et dans
l'Honneur et C' Argent. Il a souvent de nobles paroles sur les lévres, et ce
qu'il dit est juste et vrai, sauf peut-ctre une tirade politique que nous n’a-
vons pas a apprécier ici.
Nous pourrions reprocher 4 M. Augier quelques archaismes d'un goit
équivoque, des hardiesses de formes et de fonds, et méme des incorrections
de style tout a fait inadmissibles. Mais nous aimons mieux terminer par un
éloge franc et sans détour.
Sa comédie est semée de traits heureux et de mots spirituels ; les vers sont
fermes, énergiques, faciles ; témoin les suivants :
PHILIPPE
C’est la société qui nous force d’étre hommes
A vingt-cing ans, Tant pis pour elle, nous le sommes.
HUBERT
Non, vous ne l’étes pas, sois-en bien convaincu :
Vous étes des vieillards qui n’avez pas vécu.
Votre perversité n'est pas l’expérience,
Tas de gamins grimpés sur l’arbre de science,
Maraudeurs maladroits, qui franchissez les murs
Et dérobez les fruits véreux pour les fruits mars |
Vous comprendrez trop tard, imprudents que vous étes,
Que le meilleur calcul est encore d’étre honnétes !
Je pourrais t’en citer de ces jeunes roués
Que la nature avait prodiguement doués,
Mais qui, pour arriver plus tét a la fortune,
Ont pris 4 travers champs par une nuit sans lune,
Et, premiers arrivés dans le temple promis,
Sont trop croltés pour étre aux premiers rangs admis.
Considérée dans ses généralités, la Jeunesse plait, amuse et laisse la satis-
faction d’entendre une belle et bonne poésie. C'est un pas de plus dans la
maniére dont Gabrielle a marqué le début.
Doué d’un veritable talent et d'un certain fonds de jugement, M. Emile
Augier a débuté, a vingt ans, avec éclat. Depuis, sa réputation s'est assise.
La palme académique est venue couronner sa jeune renommeée. Le voici, a
rage ot le plus grand nombre en est encore a jeter des jalons sur la
route, parvenu a une position qui lui impose des devoirs plus sérieux. Nous
aimons 4 croire qu'il les a compris. Ce que nous n’osions lui demander hier,
nous pouvons le réclamer aujourd hui; ce que nous n’eussions pas exigé de
l‘auteur dramatique, nous l'exigerons de l'académicien. M. Emile Augier,
en devenant membre de la docte assemblée, a perdu les droits qu’il pouvait
avoir 4 l'indulgence de la critique ; car une telle position oblige aussi bieo
que la noblesse. Ce que |’on pardonne au simple soldat n’est pas excusable
chez le capitaine.
[.. Ernest Dauber.
BIBLIOGRAPHIE
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE
LES REVUES ANGLAISES ET AMERICAINES DU PREMIER TRIMESTRE DE 4858, —
The Edinburgh Review. — The Quarterly Review. — The Westminster Review. — The
Brownson’s Quarterly Review (January 1858).
Le docteur Milman, doyen de Saint-Paul de Londres, a publié, il y a quel-
ques années, une Histoire de la Chrétienté latine, renfermant celle des Papes
jusqu’a Nicolas V*. En étudiant cet important travail, la Revue d’Edim-
bourg le recommande chaleureusement & l’attention de ses lecteurs, et, gui-
dée par !’écrivain anglican, porte elle-méme sur l'histoire de !’Eglise un ju-
gement mélé d'erreurs, mais empreint d'une raison élevée et d'un vif désir
d'impartialité. A ses yeux, Je principal mérite du docteur Milman, c’est d'a-
voir restitué a l’Eglise, dans l"histoire du moyen age, sa grande place, trop
longtemps méconnue, et d’avoir éclairé d'une lumiére éclatante sa mission
civilisatrice, rompant ainsi avec les traditions de Gibbon et de Hallam. Il
vient, aprés eux, compléter leur ceuvre, et, pour lu premiére fois, un écri-
vain anglais protestant restaure dans sa vrate position, comme le centre
vital de la société, de la civilisation, de V’histoire et de l'art au moyen age,
cet élément du pouvoir ecclésiastique, objet de dédain et de haine pour Gib-
bon, et d'indifférence relative pour Hallam *. Comparant d’aprés l’historien .
l’Orient et l’Occident, la Revue d’Edimbourg montre d'un cété la discipline
et la liberté de 'Eglise énervées 4 Constantinople par la tutelle onéreuse et
intéressée de l'Empereur; de l’autre, le Pape, gouvernant les rois eux-mémes
et répandant jusqu’aux plus lointaines extrémités du monde ses intrépides
missionnaires *. Aussi, tandis que l’Orient s'agite en de vaines controverses
ou languit dans une contemplation impuissante, dans l’Occident affranchi
quelle vie! quelle puissance! quel éclat! L’idée de la sainteté la plus haute
s'est emparée des Ames. Le monde entier semble se précipiter dans Jes rangs
de l’ordre monastique et marcher avec lui sous Uétendard de la perfection *;
1 History of Latin Christianity, including that of the Popes, to the Pontificate of Nicolas V,
by Henri Hars Milman, D. D. dean of S, Paul, 6 vols. London : 1854-55.
2 Edinburgh Review, p. 55°
> Pp. 56.
# Pp. ii.
354 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
mais les devoirs de la vie ne sont pas désertés. Les plus austéres macérations
n’arrétent pas la science et l'éloquence du Bénédictin, Uéloquence passion-
née et la science consommée du Dominicain et du Franciscain'! Cette per-
fection idéale et surnaturelle qui parle si bien dans l’Imitation de Jésus-
Christ* ne brille pas moins dans U'ineffable paix et pureté des attitudes
béatifiées qué s’échappent de la main de Fra Angelico®.
La grande figure de saint Grégoire VII occupe une large place dans le ta-
bleau tracé parla Revue d’Edimbourg. Déja lillustre historien de la civilisation
européenne avait rétabli dans son vrai jour la lutte persévérante soutenue par
la papauté contre fe mariage des prétres, et dit comment sa prévoyante
sévérité sut empécher le clergé de devenir une caste oppressive. Le docteur
Milman et la Revue d’Edimbourg confirment ce jugement équitable *, et ré-
pétent que le noble but poursuiyi par saint Grégoire VII fut de ne pas per-
mettre que l'hérédité sacerdotale pit introduire jusque dans Je sanctuaire
Vhérédité féodale. Mais, en rappelant la mémorable rencontre du Pape vic-
torieux et de l’Empereur soumis dans les murs de Canossa, nous regrettons
que la Revue d’'Edimbourg ait accusé le Pontife d’une fierté inexorable °.
Aprés les scandales publics et répétés donnés au monde par son puissant ad-
versaire, il avait le droit d’exiger une réparation éclatante et publique. Le
solennel et formidable appareil de l’expiation imposée ne dépassa pas le droit
commun de la discipline, et, dans ce spectacle qui étonne nos imaginations,
nous devrions saluer le triomphe de I’esprit sur la matiére, de la liberté sur
la force. Les revers qui atteignirent les derniers jours d’Hildebrand et les
tristesses de sa mort paraissent 4 la Revue d’Edimbourg la rigoureuse expia-
tion d'un implacable orgueil, et elle va jusqu'a préter 4 une Ame indomp-
table de suprémes et mystérieuses défaillances. Une telle supposition s'ac-
corde mal, on en conviendra, avec Ja résignation magnanime et la tristesse
sereine empreintes dans les derniers mots du glorieux vaincu : J’at chért la
justice, et je meurs en exil, Il savait bien que le succés des saints ne se me-
sure pas 4 la récompense ici-bas. Certain de laisser au ciel des mes sauvées
et 4 l’Eglise de grands exemples, il acceptait, comme une épreuve derniere,
le renversement de ses desseins, et, de |’exil de la terre, il aspirait a la patrie
de la justice éternelle.
La Revue d’Edimbourg termine par un paralléle singulier entre la chre-
tienté latine, qu'elle admire dans le passé, et la chrétienté teutonique,
destinée, si nous devons !’en croire, 4 succéder a la premiére et & lui sur-
vivre. G’est au nom de Ja liberté de conscience que parlent ainsi le docteur
Milman et son interpréte. La liberté de conscience nous parait peu intéressée
dans le débat. Le docteur Milman n’ignore pas que la persécution sest
exercée autant et plus au nom de I"hérésie victorieuse qu’au nom de T’ortho-
doxie attaquée. Il ne s’agit pas de savoir si la liberté de conscience est invic-
luble et sacrée, mais quel usage J’homme en doit faire; s'il doit, avec Luther.
69. Edinburgh Review. — Milman’s History, vol. {11, p. 468.
71.
74.
74.
a @®@ « ©)
Pp.
Pp.
P. 73.
P:
P.
BIBLIOGRAPHIE’ ETRANGERE: 355
renier le pére commun des fidéles, ou s'il doit, avec les saints personnages,
si pieusement ecélébrés par la Revue d'Edimbourg , saint Bernard, saint
Thomas d’Aquin, Gerson, s'iocliner sous l’autorité de celui que, par un aveu
significatif, la méme revue n’a pas craint d'appeler le vicatre du prince
des apotres'. :
C'est encore l'histoire de I'Eglise que nous retrouvons dans un article sur
Bossuet, 4 l’oecasion des mémoires de l’abbé Le Dieu. L’écrivain anglais
sattache moins 4 |’examen de cette publication qu’a l'étude générale de
Bossuet. Il ne résiste pas 4 la tentation d'un paralléle avec Fénelon et trace
des deux figures deux portraits qui peut-étre eussent été ressemblants si le
peintre n'avait trop cherché les contrastes. Il n’est pas exact de dire, sans
explication ni tempérament, que Fénelon préche la doctrine de Tamour, et
Bossuet la doctrine de la fot*. Nul n’ignore les excés de Fénelon sur Je pur
amour; mais, quand méme ses lettres sur l’autorité de I'Eglise, ses ouvrages,
ses discours, ne témoigneraient pas 4 chaque page de la fermeté de sa foi,
l'humble résignation avec laquelle il accepta et lut 4 son peuple la condam-
nation de son erreur serait plus que suffisante pour démontrer la pleine
soumission de son coeur aussi bien que de son intelligence aux régles souve-
raines de la foi. La Revue d’ Edimbourg cite et admire l'‘obéissance deFénélon:
mais peut-étre n'y voit-elle qu'une respectueuse condescendance. Fénelon
alla plus loin et soumit sans réserve Je fond de sa conscience. Quant 4 Bos-
suet, nul mieux que lui n’insista sur Ja vanité d’une foi sans ame. Nul ne
sécria d'une voix plus pénétrante : Malheur a la connaissance stértle qui ne
s¢ lourne pas en amour! La majesté lumineuse de sa parole, !’autorité de son
langage, la précision souveraine de sa doctrine, seraient peu, devant Dieu et
devant l’Eglige, si l’auteur des Elévations et des Méditations sur I Evangilc
avait prouvé, dans ses pieux épanchements, qu'il avait un ceur aussi grand
que son génie. La Revue d'Edimbourg ne se méprend pas moins sur les doc
trines politiques de Bossuet en prétendant qua Uexemple de M. de Maistre
etde M. Carlyle il adore tout pouvoir établi, et ne voit aucune justice dans
les causes vaincues*. Ni M. de Maistre ni Bossuet ne méritent cette accusation.
\M. de Maistre, serviteur, a Saint-Pétersbourg, d'un roi exilé, restait fidéle,
sion peutle dire, aux rois détrénés de Ja France, et, sans étre né leur sujet,
refusait de se Jaisser éblouir par la fortune de Napoléon. Bossuet, debout
yrés du tréne incontesté de Louis XIV, tendait la main aux défenseurs du
irone brisé de Jacques II. Si, comme la France tout entiére au dix-septiéme
siécle, il poussa [amour de Ja monarchie jusqu’a |'indifférence pour les ga-
ranties politiques, sachons du moins ne jamais confondre le culte national
dune monarchie séculaire avec la servile adoration du fait accompli.
Mais, quelle que soit l’admiration de |‘écrivain protestant pour le génie de
Bossuet, il est trop évident qu’il le juge 4 travers le double voile d’erreurs re-
ligieyses et de préjugés nationaux. Tout en blimant dans Jurieu Uabsence
de gout et Taspérité du langage et en donnant |’avantage 4 Bossuet au
point de vue littéraire, il accorde a son adversaire protestant le trés contes-
* Laltier vicaire du Prince des apdtres. The haughty vicar of the Prince of the apostles.
? |, 296.
> P2435,
356 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
table honneur d'avoir miné les fondements du magnifique édifice élevé par
lécrivain catholique. Ecoutons-le résumer la polémique de Jurieu : « Ju-
rieu, dit-il, nie que la variation soit le signe de l'absence de vérité, et,
a l'encontre du droit divin des rois, il fait retentir comme un présage me-
nacant, les mots de souveraineté du peuple. » Telle est la réponse de la Ke-
vue d' Edimbourg 4 \ Histoire des variations. Un éminent écrivain, dans une
revue célébre, a proposé d'écrire 8 son tour I’Histoire des variations de
P Eglise catholique, promettant de la composer notamment des luttes de I'es-
prit catholique contre lesprit janséniste *. La Revue d'Edimbourg n'aura
nul besoin de recourir & cette ingénieuse idée, puisque argument de Bos-
suet l’embarrasse et !’arréte si peu. ll est d'ailleurs nécessaire de rap-
peler ce qu’était pour Jurieu cette souveraineté du peuple que répu-
diait Bossuet. En présence d'un docteur dont le libéralisme appelait le
peuple la seule autorité qui n'ait pas besoin davotr raison pour valider
ses actes, Bossuet se trouvait conduit a transformer une libre question de
politique en question de morale religieuse, et répondait noblement que Diez
lui-méme a besoin d'avoir raison pour valider ses actes. Quant aux doctrines
purement politiques de Bossuet, la Revue d’Edimbourg ne saurait prétendre
que J'Eglise en ait jamais commande la croyance, et ceux qui ont lu dans le
beau livre de Balmés l’exposition des systémes politiques enseignés au moyen
age par les docteurs catholiques, savent avec quelle liberté ces fermes génies
agitérent les plus redoutables questions sociales et cherchérent a concilier les
droits de la nation avec ceux de l’autorité. Le caractére méme de Bossuet
n'échappe pas aux critiques de la Revue d’ Edimbourg. S'‘emparant d'un mot
douteux de madame de Maintenon, qui J’aurait appelé la dupe de la cour, elle
le transforme en prélat courtisan. La Revue anglaise ignore peut-étre que
_ cette accusation est renouvelée de M. de Cormenin. Quoi qu'il en soit, quelle
preuve nous donne-t-elle? Une seule, qu’en vérité nous ne saurions ad-
mettre. Un jour Bossuet, descendant de la chaire apostolique d'une commu-
nauté de religieuses, jette un dernier regard sur les grilles que vient de
frapper sa voix, et, s'adressant aux seurs qui le reconduisent : Priez, mes
sceeurs, leur dit-il, priez pour que je n'aie pas tant de complaisance pour le
monde. S’emparant de ce naif et touchant aveu d’une grande ame, sévére
pour elle-méme, la Revue d’Edimbourg en a conclu que l'évéque de Meaux
possédait une large dose de l'esprit de cour. l\ est dans Ja langue anglaise un
mot d’un fréquent usage : c’est l’accusation de soi-méme, ‘self-accusation.
Mais il ne faut pas croire sur parole ces généreuses dénonciations, et, pour
adresser 4 Bossuet un reproche aussi grave, nous attendrons de meilleures
preuves. Du moins, hatons-nous d'apprendre 4 la France que J’Angleterre
voit, sans nulle jalousie, briller dans notre histoire la gloire de Bossuet. Il y
a plus : la Revue d’ Edinbourg croit avoir une raison de feéliciter ses conct-
toyens® de ne pas le compter parmi leurs grands hommes. Elle estime que
sa pompeuse éloquence ne pouvait retentir que sous les votites d'un de ces
palais ott. se concentre la vie nationale. Pour nous, en poussant si loin Ia
{ v., dans la Revue des Deux-Mondes, \os articles de M. Charles de Rémusat sur le Tra-
ditionalisme.
3 P. yay
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 357
haine de la-centralisation, nous craindrions de faire involontairement son
éloge. Ce n'est pas 4 elle que nous devons Bossuet : il s'est créé lui-méme,
en province, dans la retraite, dans l’activité de sa laborieuse jeunesse, dans la
solitude de ses nuits illuminées par le génie. La cour et la capitale furent son
thédtre, et non pas son école. La Revue d' Edimbourg lui oppose Milton : sans
rien dérober a la gloire du poéte anglais, on peut estimer que les ceuvres
de Bossuet tiennent de plus prés encore 4 I'immortelle vérité et sont
autre chose que les monuments orgueilleux de la cour et dela croyance qu il
a décorées.
Nous signalions, il y a trois mois, les jugements des revues anglaises sur
les événements dont les Indes sont le thédtre. Aujourd’hui nous rencontrons
deux nouveaux articles sur le méme sujet dans la Revue d'Edimbourg et la
Quarterly. A son tour, la Westminster review rompt le silence qu'elle avait
gardé jusqu’a ce jour. Noussommes frappés de la confiance dans l'avenir que
témoignent les titres choisis par les trois écrivains. L'un d’eux intitule son
article : Perspectives de U'empire indien, l'autre : Notre empire indien, le troi-
siéme enfin : l’ Angleterre dans les Indes. Si l'on en croyait certains prophétes
pourqui le pessimisme al’ égard de nos voisinssemble devenirun optimisme peu
charitable, la domination lointaine de l'Angleterre serait destinée 4 périr sans
retour, aprés d’inutiles prodiges de résistance vaincue d'avance et d héroisme
désespéré. Les revues anglaises n’examinent méme pas ces découragements
suspects. La Revue d'Edimbourg rappelle les hautaines inscriptions gravées
dans les salles de marbre des palais orientaux, comme le symbole de cette
compagnie souveraine qui s'élanca sur les trénes de U Est. Mais un plus noble et
plus généreux sentiment, dit-elle, nous force & croire que la glorieuse desti-
née del’ Angleterre est de gouverner, de civiliser, d'élever, de perfectionner
les innombrables tribus et races humaines que la Providence a placées sous
notre sceptre‘. L'Angleterre n‘avait trop longtemps accordé aux destinées des
Indes qu'une attention insuffisante. Les récentes catastrophes tireront les An-
glais de leur ignorance 4 cet égard, comme déja elles les ont tirées de leur
indifférence, et leur donneront une plus claire connaissance de leurs devoirs
et de leurs dangers*. Dés longtemps des voix imposantes avaient dénoncé le
peril d'une extension perpétuelle et illimitée de la conquéte. Le 30 septem-
bre 1765, le véritable fondateur de la domination anglaise, lord Clive, expri-
mait a la cour des direeteurs lintention résolue de ne pas étendre l’assistance,
la conquéte et les possessions de sa patrie au dela du Bengale, de Bahar et
d’Orissa. Aller plus loin lui paraissait la plus extravagante et la plus absurde
ambition. Fidéle 4 ces maximes, il restaurait le royaume d’Oude aprés I’avoir
conquis. Un demi-siécle aprés, le duc de Wellington, avec celte connatssance
intuitive des affaires des Indes que lui reconnaissait lord Ellenborough*, s’ef-
fraye de voir les ressources de l'Angleterre décroitre 4 mesure que saccroit
son territoire. Plus récemment encore, sir Henri Russell et lord Metcalfe ont
donné de semblables avertissements, cruellement confirmés par la révolte
militaire du Bengale. L’incévitable insuccés de la révolte, la fermeté et la di-
“Uw a»
To
Gt to 80
508 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
gnité inébranlables avec lesquelles'tout Anglais a maintenu sa position dans
les Indes en présence de dangers incalculables ; la prompte arrivée d'une ar-
mée européenne, telle que les Indes nen virent jamais, tout, jusqu'aux chdti-
ments etaux calamités, aura pour effet, selon la Revue d’ Edimbourg, de rele-
ver plutdt que d'abaisser le prestige de la puissance anglaise, ébraniée par de
rudes et passagéres atteintes‘. Mais, le calme rétabli, il faudra remédier aux
maux permanents tant de fois signalés.
La Revue d’Edimbourg examine successivement la plupart des questions
qui touchent a l'avenir des Indes : répartition et collection de l"impét, ré-
forme de |’ armée, autorité de la Compagnie, contréle parlementaire. Elle ne
doute pas qu’un enthousiasme universel n’ait accueilli dans les Indes l'éta-
blissement de l’autorité de la reine, et qu’entourant dés longtemps la royauté
d'une vénération particuliére les Indiens ne professent plus de respect pour
le sceptre et la couronne de Victoria que pour la souveraineté d’une compa-
gnie de marchands qu'ils regardatent comme ayant affermé lvs revenus du
pays *. Mais faut-il détruire la Compagnie, énerver son pouvoir, ou le sov-
mettre 4 un contréle incessant et minutieux? Ici se présentent plusieurs ob-
jections. Le temps n'est plus ott la Compagnie avait 4 défendre un monopole
commercial et un intérét distinct de UV intérét des Indes et de U Angleterre*.
Elle n’a d’autre propriété qu'une part fixe dans les revenus indiens et des
propriétés fonciéres dans les Indes. Son pouvoir, ou, pour mieux dire, son
patronage, a subi des réductions considérables par la mise au concours des
emplois civils. Méme avec ce libéral systéme, il serait difficile de remplacer
Ja Cour des directeurs et de trouver, en nombre suffisant, des hommes d'ex-
perience préts & consacrer leur temps et leurs talents au gouvernement d'un
empire pour si peu de profit et d'agrandtssement personnel. D'ailleurs, en
agitant aux bords de la Tamise Jes destinées d'un empire asiatique, la Cham-
bre des communes s'engagerait inévitablement en d’éternelles alternatives de
passion et d'indifférence. En parlant ainsi, la Revue d’ Edimbourg ne mécon-
nait pas lautorité du parlement, tribunal qui doit reviser U'administration
de la Compagnie et corriger ses fautes : elle se borne a signaler le peril d'une
intervention indiscréte et immodérée qui paralyserait ce qu il faut absolu-
ment maintenir : le gouvernement de U Inde dans U Inde méme : (the qovern-
ment of India in India ttsef*).
Nous n’éprouverions nu} plaisir a suivre la iiaviity Review a travers les
reproches rétrospectifs qu ‘elle adresse au gouverneur actuel des Indes, lord
Canning®, si ces reproches, tempérés d’ailleurspar des éloges mérités au ferme
courage de cet homme d’Etat, ne renfermaient des opinions remarquables et
de salutaires enseignements. La Quarterly accuse lord Canning de sétr:
aliéné, avant l’insurrection, les habitants de Calcutta par application pers
vérante de cette théorie, que tout Européen qui n'appartient pas au service
civil ne vaut pas mieux qu'un natif. Ainsi s’était formée une sorte de caste
‘Pp. 5.
2 Page 48.
> Page 49.
* Page 49.
* Quarterly Review, p. 270.
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 359.
de salariés, un corps de fonctionnaires non moins exclusif que celui des
Brahmes, et dont la toute-puissance ombrageuse rappelait ces jours néfastes
oli l’Acte noir mettait a la merci de l'administration la liberté des colons an-
glais ‘. Au lieu d’'augmenter le nombre des fonctionnaires, c’est ]'indépen-
dance de la propriété locale qu’il faut fortifier. Par 1a, on fera beaucoup dans
le présent et surtout dans l’avenir, pour l’amélioration et l’élévation progres-
sive de Ja race conquise. Et ainsi pourra se préparer cette réconciliation su-
préme de deux races fondues en une seule, que |’écrivain anglais entrevoit,
pour l’empire anglo-indien, dans les perspectives de l'avenir, comme il aime
4 la saluer pour l’Angleterre elle-méme dans les perspectives du passé *.
La Revue de Westminster se plaint avec non moins de vivacité de l’excessif
pouvoir de |’administration dans les Indes. S’il fallait l’en croire, la bureau-
cratie continentale s’y verrait dépassée. Quant 4 la Compagnie des Indes, la
Revue de Westminster en demande la suppression absolue, se fondant sur
abolition successive de ses priviléges, surtout depuis l’acte de 4833, et invo-
quant ainsi la raison méme que la Revue d' Edimbourg invoquait en faveur de
opinion contraire. Mais nulle contestation ne saurait atteindre d’excellentes
réflexions sur le devoir de l'Angleterre aprés la répression de la révolte, sur
les avantages de la colonisation européenne, sur la nécessité de concilier Ja
liberté dans le gouvernement des Indes avec le contréle de l’autorité cen-
trale, ou, comme le dit la Revue de Westminster avec une ingénieuse raison,
la libre action é Calcutta avec la libre opinion & Londres *. .
Signalons enfin un remarquable paragraphe, réponse éloquente 4 ceux
qui trouvent dans |’insurrection un caractére national. La Revue de West-
minster rappelle que la plus grande partie de la population ne s'est pas méme
émue de la révolte, que, dans les grandes villes, les mosquées et les pagodes
retentissaient de priéres pour le succés des armes anglaises, et qu'en des
villes qui ne renfermaient pas un seul officier européen survivant des illu-
minations spontanées saluérent la prise de Delhi. Ces faits ne convaincront
pas les adversaires passionnés de |’Angleterre; ils continueront, mais qu'im-
porte! 4 maudire son exécrable tyraunie, a s'emparer de quelques faits de
violence dénoncés par cette méme publicité qu’ils ne maudissent pas moins,
et a pratiquer, comme le dit spirituellement la Revue de Westminster, « la
plus facile de toutes les vertus, la confession des péchés d’autrui. »
Nous trouvons dans le dernier numéro de la Revue de M. Brownson,
qui, pour le dire en passant, se maintient toujours 4 la méme hauteur, ct
finit par fixer l’attention de ses adversaires *, un article d'un trés-vif intérét
que nous voudrions pouvoir traduire 4 nos lecteurs en entier, et que nous
voulons du moins leur indiquer. C'est le récit des conversations tenues a
New-York dans un club d‘honnétes gens, composé de cing personnes et prée-
sidé par un Jésuite. Un Frangais, un Allemand, un Irlandais et un Ameéri-
cain échangent leurs idées sur la politique générale, dirigés par le Pére John,
1 La Revue contemporaine, dans son numéro du 15 février dernier, a omis de signaler
celle phase des libertés anglaises dans les Indes.
* Quatcrly, page 271.
> Westminster Review, p. 277.
* Voir la Revue contemporaine du 1°" janvier.
360° BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
qui professe des opinions trés-libérales et ne partage nullement, répéte-t-it
plusieurs fois, les doctrines de l’Univers. Citoyens de l’Amérique, les mem-
bres du club parlent de tout, méme des gouvernements du continent, avec
une liberté que ne pourraient imiter sans péril de simples Européens, pré-
munis d’office contre les séductions et les périls d'une liberté illimitée. Nous
Mentionnerons, du moins, le trait principal du caractére du Pére John. It
s’est prononcé énergiquement, en 1848, contre les révolutionnaires, et au-
jourd hui chacun |’entend défendre la cause libérale et dénoncer les dangers
de l’absolutisme. L’un des interlocuteurs s’étonne de cette apparente-con-
tradiction; le Pére John répond, avec beaucoup de sens, qu'il faut toujours
se préoccuper du danger le plus voisin et le plus prochain. A la fois conser-
vateur et libéral, il développe sa double thése en des termes qui s élévent
parfois jusqu’a l’éloquence. Mais, encore un coup, nous n’essayerons pas de
traduire ces généreux accents, et nous nous bornerons 4 les recommander
a ceux de nos lecteurs qui ont le bonheur de savoir l'anglais.
Georces SEIGNEUR.
ENEAS SILVIO DE’ PICCOLOMINI UND SEIN ZEITALTER (Enéas Piccolomini et son épo-
que), par M. Voicr. Berlin, t. 1, 4857. — Paris, Klincksieck, rue de Lille, 44.
L'engouement pour le moyen age qui régnait naguére est prés de ces-
ser; on peut méme prévoir qu'il reviendra bientét de mode de décrier
cette époque, qui, malgré toutes les taches qui en ternissent l’éclat, a été
grande et belle. La voir tomber en décadence est un spectacle qui, outre le
charme particulier qu’il doit avoir pour les esprits délicats, épris de la poésie
des ruines, est plein d'intérét pour ceux qui aiment a débrouiller les fils en-
chevétrés des événements d’une ére de transition. Mais, tandis que la Re-
naissance a été de nos jours étudiée presque a la loupe, l'histoire du quin-
ziéme siécle, derniére période de déclin du moyen ge, est encore loin d’étre
connue dans ses détails. Tout travail, qui, comme celui de M. Voigt, fils de
lhistorien de Grégoire VII, la fait mieux comprendre, mérite donc d’attirer
Vattention.
La vie d’Endas Silvius, qui aprés dtre monté sur le tréne de Saint-Pierre
porta le nom de Pie II, avait déja été écrite, entre autres, par le P. Verdiére
dans une thése de doctorat trés-remarquable. Mais M. Voigt, ayant découvert
prés de deux cents lettres inédites de ce pape‘, s‘est trouvé 4 méme. détre
plus complet que ses devanciers. A la biographie d'Enéas, qu'il poursuit
jusqu’en 1449, il a joint Vexposé des luttes suscitées dans la chretienté
par le concile de Bale. Cette partie de son livre devra étre soumise a une re-
vision, quand aura paru la chronique de ce concile écrite par Jean de Ségo-
vie. Cette derniére chronique sera bientét publige par les soins de l’Acadé-
‘ Quarante-six des plus importantes ont été publiges dans le tome XVI de l’Archiv fir
Kunde cestreichisoher Geechichts-Quellen. M. Voigt est aussi parvenu a rectifier les dates et
es adresses d’un grand nombre des lettres déja connues.
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 364
mie de Vienne, dans la précieuse collection des Monumenta Concilii Busileen-
sis, dont le premier volume, contenant entre autres la chronique de Jean de
Raguse, a été imprimé il y a quelques mois. Il est néanmoins a prévoir que
cette révision ne touchera qu’a des faits secondaires et qu'elle n’infirmera
pas les idées neuves émises par M. Voigt sur le concile de Bale, et présentées
par lui d'une maniére attachante. Une courte analyse de l’ouvrage va mettre
le lecteur 4 méme de juger si nous nous trompons sur l'importance et sur
exactitude des recherches de M. Voigt.
Enéas Silvius Piccolomini était d'une famille siennoise de la plus ancienne
noblesse, mais tombée peu a peu dans un état de pauvreté voisin de la misére.
Au lieu de s’appliquer, comme le désiraient ses parents, 4 l'étude de Ja juris-
pradence, il employe les années de sa jeunesse a se familiariser avec les au-
teurs de |"antiquité qu'il copiait lui-méme, n’ayant pas les moyens de se les
procurer autrement. Son engouement pour ces écrivains était excessif. Ainsi,
lorsqu’il fut plus tard nommé a la cure du village d’Aspach, il annonca
a ses paroissiens, simples paysans, qu’ils devaient s’estimer heureux d’avoir
pour pasteur un homme qui avait lu Sénéque et Ovide, Epicure et Lactance,
et qui avait autant médité sur Juvénal que sur les épitres de saint Pierre.
Devenu, en 1431, secrétaire du cardinal Capranica, il se trouva tout & coup
transporté au milieu du concile de Bale, prés duquel son patron allait porter
des réclamations contre Eugene IV.
Ce pape nous est dépeint par M. Voigt comme un homme pieux, menant
la vie la plus austére, mais d'un caractére tantét irrésolu, tantét opiniatre,
qui lui donnait peu d’habileté dans ‘le maniement des affaires politiques, et
lui fit commettre plusieurs maladresses. Par exemple, le concile 4 peine
réuni, Eugéne voulait déja le proroger sans motifs plausibles. La résistance
energique des souverains et de son propre légat, Césarini, lui fit, il est vrai,
abandonner ce projet; mais il n’en avait pas moins blessé la susceptibilité du
concile, déja mal disposé en sa faveur.
En effet, Ja majorité était imbue de la doctrine toute nouvelle de la su-
prématie du concile général, doctrine dont M. Voigt retrouve les premiéres
traces dans les écrits d'un sorbonniste d'origine germanique, nommé Henri
de Langenstein, qui vivait au milieu du quatorziéme siécle. Les principes
enseignés par ce docteur, développés ensuite par de puissants dialecticiens,
tels que Gerson et d’Ailly, furent habilement exploités par la coalition des
evéques, des théologiens et des moines, qui, dans de différentes intentions,
reunissaient leurs efforts, vers cette époque, pour affaiblir le pouvoir de Ja
papauté Les évéques visaient a se rendre indépendants du contréle de Rome,
les uns pour dépenser a leur guise les revenus de leurs diocéses, les autres
par des motifs d’ambition tout aussi dangereux pour l'intérét général. Les
docteurs scolastiques, entichés de leurs connaissances, mais presque tous
trés-pauvres, tenaient a faire passer entre leurs mains les riches prébendes,
quils voyaient prodiguées aux créatures, souvent ignorantes, de la cour pa-
pale. Les moines, enfin, peu lettrés, mais pleins de zéle pour la sévérité
des meeurs, étaient scandalisés des désordres trop fréquents dans cette
cour et voulaient les faire cesser. Une ligue fut donc conclue contre la pa-
pauté, et un combat & outrance s’engagea. La bonne foi n'y figura pas plus
362 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
que d’ordinaire; des pamphlets injurieux, remplis d’exagérations, furent
lancés des deux cétés. Parmi ces sortes d’écrits M. Voigt range avec raison
le fameux ouvrage de Nicolas de Clémengis, de Ruina Ecclesiz, que nous
nous sommes habitués en France 4 consulter comme un document histo-
rique. Ce n'est pourtant que le libelle d'un rhéteur, qui, préoccupé avant
tout de l’effet de sa phrase, sen va répétant, dans un style boursouflé,
les vrais et les faux griefs de son parti, sans préciser de faits, sans indi-
quer de reméde.
Si, au concile de Constance, les cupidités et les rancunes personnelles
s’étaicnt tues devant l’intérét de tous, 4 Bale il n’en fut pas de méme. Ce
n’étaient plus les théologiens qui dominaient, comme dix-sept ans aupara-
vant, c'étaient les canonistes, les légistes, gens qui, mal inspirés, font pis
que tous les autres. Cette affluence de jurisconsultes n'étonnera plus quand
on saura que, pour avoir voix au concile, il n’était plus de rigueur d'exercer
une fonction ecclésiastique. Une commission de douze membres, renouve-
lée tous les trois mois par la majorité du moment, avait a statuer souverai-
nement sur la question de savoir qui serait admis ou non. De simples moines,
des laiques comme Enéas, entrérent én foule dans la cathédrale de Bale et
y votérent contrairement a toutes les régles de l’ancienne discipline. L’arbi-
traire et le désordre étaient inévitables avec un pareil systéme. Quand les en-
nemis du pape voulaient emporter la victoire de haute lutte, ils amenaient
avec eux leurs domestiques, les chargeant de faire du vacarme avec les banes
pour étouffer Ja voix de leurs adversaires ou méme de tomber sur ces der-
niers a coups de poing. Ce qui est encore plus révoltant, c’est de voir le
concile se prétendre jusqu’a la fin le vrai représentant de la chrétienté, cela
avec autant de droit qu’en avait le Parlement croupion de se déclarer lor-
gane de |’Angleterre. Lors de la suspension du pape, il ne se trouvait a Bale
que seize évéques : six aragonais, neuf savoyards et un francais; et, lors de
la nomination de l’antipape, il n’y en avait plus que onze. Si encore !es
péres du concile avaient songé 4 se donner un semblant de légitimite en
s‘occupant des intéréts de I’Eglise! Mais non! Ils ont bien constamment a la
bouche des plaintes sur le relachement des meeurs; mais ils ne prirent ja-
mais la moindre mesure pour y remédier. Bien loin de 1a, beaucoup
d‘entre eux menaient une vie de luxe et de scandale, au moment méme ou
ils venaient de voter des mesures qui dtaient au pape tout moyen de sub-
sistance.
Il y avait pourtant parmi eux un certain nombre d’hommes honorables,
dont plusieurs possédaient de grandes connaissances, tels que Tudeschi,
Jean de Ségovie, Pontano, et autres. Mais il est 4 noter que ce n’était plus,
comme 4 Constance, la science théologique ou le raisonnement philosophique
qui gouvernait les esprits. Les docteurs ne faisaient plus que l’office d’éclai-
reurs, lancés en avant pour commencer le combat. Ils pronongaient a leur
aise leurs discours interminables, qui duraient trois et jusqu’a huit jours.
Mais les chefs, auxquels obéissait la masse, n'’usaient ni de citations ni de
syllogismes, ils s’adressaient aux passions. A leur téte était un homme de
feu ‘et d’action, Louis Allemand, cardinal d’Arles, le seul qui méritat d'étre
comparé au légat Césarini. De tous les membres du concile ce dernier avait
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE 360
le caractére le plus noble. Charitable, de mceurs exemplaires, docte, plein
de dignité dans le maintien et en méme temps affable et bienveillant, il
inspirait le respect par sa grandeur d’dme et son zéle infatigable pour éta-
blir la concorde. | :
Au milieu de ccs hommes éminents, le jeune Enéas fut bien loin d’avoir
Yinfluence qu’il a cru pouvoir s’attribuer. Recherché pour ses maniéres
avenantes et sa belle humeur, il savait charmer Jes péres du concile par
I’élégance et la pureté de diction de ses discours; mais il était loin d’en-
trainer les résolutions. En revanche, il était l'ame d'un petit cénacle de
jeunes humanistes spirituels, mais un peu dissipés. Son genre d’esprit se re~
trouve tout entier dans ses Commentaires sur le concile de Bale. L’exposi-
tion en est brillante, Ja peinture des caractéres est vive, animée, parsemée
d'observations fines; mais cet écrit n'a ni la véracité ni l'impartialité qu'on
exige d'un ouvrage d'histoire. ;
Lors de la scission compléte entre Eugéne et le concile, Enéas se rallia a
ce dernier, entrainé bien moins par la fougue d'une conviction sincére que
par le désir d'étre plus vite promu a quelque grande dignité. Ses espérances
ne furent pas décues; aprés avoir obtenu un emploi supérieur dans la chan-
cellerie du concile, il fit partie de plusieurs commissions importantes, et
fut ensuite gratifié de l’office de prieur 4 Saint-Laurent de Milan, malgré la
volonté déclarde du chapitre de cette église. Le concile, qui venait de res-
tituer solennellement aux chapitres tous leurs droits d’élection, ne tint
aucun compte de ses propres décisions et empécha par des vociférations
ceux qui voulaient protester contre la nomination illégale d’Enéas de se
faire entendre. En 1439, lorsque Enéas obtint un autre bénéfice, la méme
chose se reproduisit encore.
Bientdt aprés il devint secrétaire du vieux duc de Savoie, que Je concile
venait de nommer 4 la papauté, non, comme on I’a souvent prétendu, a la
suite de manoeuvres de corruption, mais poussé par la force des circon-
stances qui ne permettaient pas d‘autre choix.
Félix V, dont les mceurs ont été trés-décriées, sans que rien vienne
autoriser les accusations de libertinage portées contre lui, fut reconnu par
les principales universités; mais, parmi les souverains, il n’eut pour Jui que
quelques princes de l’empire ‘. D'irritantes discussions d’argent s’engagérent
hientét entre lui et le concile, lequel y perdit le reste de dignité qu'il avait
conservé jusque alors. Enéas, voyant son emploi auprés de la petite cour
déchirée et indigente de Lausanne diminuer d’importance tous les jours,
tourna alors ses regards vers l’empereur, qui s’était joint 4 la majeure partie
de! empire pour rester dans la neutralité. Cette position prise par l’Allemagne
prouve une fois de plus que ce pays ne sut presque jamais jouer, dans les
grands événements qui passionnent les autres peuples, qu’un rdle mesquin
dicté par des petits calculs d’intéréts souvent sordides. La neutralité, en effet,
Permettait aux princes et aux prélats de distribuer ou d’accaparer, sans con-
iréle aucun, les bénéfices et les prébendes, et ils ne se firent pas faute de
profiter de cet état de choses.
* BM. Voigt ne parait pas avoir consulté l’important recueil des lettres de Félix V, qui se
trouve en manuscrit aux archives de Ia ville de Genéve.
364 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
L’empereur Frédéric IV, dont l'histoire a été écrite derniérement par
M. Chmel, d’une maniére si supérieure, avait beaucoup de vertus privées;
mais i] était moins propre que tout autre a diriger l'empire dans les circon-
stances du moment; son caractére apathique ne lui permettait de montrer
quelque énergie que lorsqu’il s’agissait d’amasser de l'or ou des joyaux.
Eugéne envoya auprés de lui Juan de Carvajal, dont les qualités et les ta-
lents éminents ont été mis en lumiére pour la premiére fois par M. Voigt.
Tout en sachant résister aux papes, quand sa conscience lui en faisait un
devoir, Carvajal était pour eux un serviteur entiérement dévoué et d'un
désintéressement absolu; aprés avoir été chargé vingt-deux fois des négo-
ciations les plus difficiles, dont i] mena la plupart 4 bonne fin, il resta sans
fortune. Sa modestie exemplaire lui concilia l’admiration de ses contempo-
rains, dont il se distinguait de tout point et méme par son style qui,
exempt de tout faux brillant et de toute imitation des anciens, se fait remar-
quer par la concision et la clarté. |
Pressé de se déclarer, Frédéric préféra s'en référer aux diétes, ot dés-
lors tout se passait en pourparlers et écrivailleries qui n’aboutissaient &
aucun résultat. A celle de 1442, on vit arriver Enéas qui y accompagnait
les envoyés de Félix. Il se fit bien venir de I’évéque de Chiemsée et fut pré-
senté ensuite 4 l’empereur, des mains duquel il recut la couronne de pote.
C’était la premiére fois que cette distinction était accordée en Allemagne.
Enéas fut peu de temps aprés attaché 4 la chancellerie impériale. Il eut
d’abord 4 supporter les avanies que lui suscitaient ses collégues allemands;
mais il les supplanta bientét dans la faveur du chancelier Schlick, diplo-
mate consommé, qui dirigeait a Ja cour de Frédéric le parti des gens de
cabinet qui désiraient voir l'empereur prendre godt aux affaires générales
de I'Europe, et ne plus s’occuper exclusivement de ses états héréditaires.
L’égoiste et avide chancelier, ayant choisi Enéas pour son confident, fit
agir 4 Rome pour obtenir la nomination de son frére 4 l'évéché de Frei-
singen. Cela lui fut accordé, et il se déclara publiquement en faveur d’Eu-
gene. Enéas ne fut pas encore aussi explicite. Dans quelques-unes de ses
lettres datées de cette époque, il fait des voeux pour le triomphe d’Eugéne;
dans celles adressées & Carvajal il s‘exprime comme un partisan sincére de
la neutralité, parce que le Iégat, homme intégre et droit, préférait le lan-
gage franc d’un adversaire aux tergiversations d'un ami tidde. Enfin, il se
plaint auprés de la cour de Félix de ce que son attachement A la cause du
concile n’était pas récompensé par quelque bon bénéfice. Ces contradic-
tions s’expliquent par la phrase suivante de sa correspondance avec Schlick:
« Soyons hypocrites, dit-il, puisque tout le monde I’est, et tirons parti des
hommes tels qu’ils sont.» Elles prouvent qu’en cessant de défendre le
concile Enéas ne fit pas violence 4 des convictions qu'il n’avait pas. Ayant
pris une premiére route dans le seul but de sortir de sa position inférieure,
il choisit ensuite l’opposée, parce qu'elle lui sembla convenir alors mieux 4
ses projets.
En 1445, il fut envoyé 4 Rome par Frédéric pour y négocier avec Eugene.
Celui-ci, ayant fait la paix avec le duc de Milan et le roi d’Aragon, etait
maintenant reconnu par les deux tiers de la chrétienté; Félix, qui n’avalt
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 565
pour lui que ses propres Etats et quelques princes d’Allemagne, était con-
stamment en guerre avec le coucile pour de misérables querelles d'argent.
Le moment de se décider parut opportun 4 Enéas; il se fit absoudre de l'ex-
communication, aprés quoi il fut nommeé secrétaire du pape. Il était donc,
en méme temps, secrétaire d’Eugéne, secrétaire de Frédéric, chef des neu-
tres, et, en outre, secr étaire de Félix, n'ayant pas encore pu se défaire de
l’office qu'il occupait auprés de |'antipape.
Frédéric aussi résolut de se prononcer, et vendit son adhésion 4 Eugéne
pour 221,000 ducats. La honte de ce marché retombe tout entiére sur lui;
quant au pape, il était de son devoir d'amener a tout prix la fin de |’anar-
chie introduite, par la neutralité, dans I’Eglise de l'empire, ou, en l'absence
de toute autorité, les fonctions ecclésiastiques étaient distribuées par la fraude
et la violence.
Mais, dans l’intervalle, Jean de Sirck, l’astucieux archevéque de Tréves,
était parvenu a indisposer les électeurs contre Eugéne et a leur faire exiger
de celui-ci qu'il sanctionnat, avant d’étre reconnu par eux, les principales
décisiops du concile. Eugéne, qui dans son premier mouvement toujours
véhément, avait déposé |’archevéque de Tréves et celui de Cologne, se laissa
fiéchir par Enéas a faire quelques concessions. Les électeurs, réunis, en 1446,
a la diéte de Francfort, les trouvérent insuffisantes et se disposaient a se
déclarer en faveur du concile. Mais en ce moment I'électeur de Mayence,
sur l’avis de ses conseillers, gagnés par un cadeau de 2,000 florins, se déta-
cha de lunion des électeurs et entraina avec lui celui de Brandebourg. La
majorité de Ja diéte vota un projet de traité de médiation aver. Eugéne;
les points en furent rédigés par Enéas. Le schisme touchait asa fin. Alle-
mand, |’infatigable, l'indomptable, pleura; le concile était dans la déso-
lation.
Que ce changement de |’archevéque de Mayence ait contribué, dans une
certaine mesure, 4 ce résultat, qui voudrait le nier? Mais il est impossible
d'admettre, avec M. Voigt, quo le sort dela chrétienté fut décidé par les 2,000
florins distribués aux conseillers de l'archevéque. Méme si les électeurs s'é-
taient ralliés au concile, celui-ci, déconsidéré comme il I’était depuis long-
temps, aurait encore végété tout au plus pendant quelques années. Les Es-
pagnols l’avaient abandonné; I'Italie entiére tenait pour Eugéne, aussi bien
que l"empereur. La France, qui jusqu’ici avait toujours refusé de prendre
parti pour Félix, parce qu’elle avait obtenu par la Pragmatique Sanction
tous les fruits qu'elle avait entendu retirer du concile, encourageait, il est
vrai, les électeurs 4 se déclarer pour I’antipape, mais uniquement dans le
but de semer la zizanie dans |’empire. Dans la position désespérée ov se
tronvait Félix, l'appui des électeurs n’aurait donc fait que retarder sa chute
de quelque temps, d’autant plus qu'il n’est pas probable qu'ils eussent en-
trainé l’empire a les seconder dans leurs projets.
Les termes de l'accord proposé par la didte furent, aprés quelques modi-
fications, acceptés par Eugéne, qui recut sur son lit de mort l’obédience des
envoyés d’Allemagne. Parentucelli qui lui succéda sous le nom de Nico-
las ¥, avait connu Enéas dans la maison du cardinal Albergati, chez lequel
ils s'étaient trouvés tous deux dans les premiéres années du concile, et le
366 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
nomma a l’évéché de Trieste. Enéas, qui venait d’entrer dans les ordres
quelques mois auparavant, resta chargé de diriger la diplomatie ecclésias-
tique de la cour impériale. Cette derniére ayant conclu avec le pape le
concordat de Vienne, le concile perdit toute espérance et fit sa soumission.
Excepté Allemand et Jean de Ségovie, les péres montrérent dans leurs
revers autant de platitude qu’ils avaient montré d'arrogance dans leurs suc-
cés. Félix tendit gracieusement la main pour recevoir les dignités et les con-
cessions pécuniaires que Nicolas lui accorda.
Des causes restées obscures amenérent la disgrace de Schlick. Enéas
sut se maintenir dans la faveur de |‘empereur; mais, désireux de repos aprés
une vie si agitée, il se retira dans son évéché.
C’est ici que M. Voigt termine son premier volume. Tout en signalant
sans ménagement les nombreuses taches qui se remarquent dans le commen-
cement de Ja carriére d’Enéas, l’historien protestant nous semble n‘en étre
pas moins resté généralement impartial. Espérons qu'il saura, dans la suite
de son ouvrage, mettre en lumiére et faire valoir les qualités dignes de tout
éloge qu'Enéas déploya plus tard.
Un dernier mot, pour ne rien omettre de l’appréciation que fait M. Voigt
du caractére montré par Enéas dans Ja premiére partie de sa vie. De
méme que, tout en changeant de parti selon ses intéréts, il garda cependant
un certain décorum, dont se souciaient peu Ja plupart des humanistes qui
louaient leur plume au plus offrant; de méme il fit preuve, dans ses meceurs,
de plus de réserve que n’en exigeait la corruption de I’époque. Ses contempo-
rains, ceux mémes qui lui étaient le plus hostiles, ne Jui ont jamais reproché
les écarts dont il se rendit coupable avant son entrée dans les ordres.Ce qui,
en lui, était déréglé, c'était imagination. Le roman plus que léger qu’il écri-
vit, n’étant pas encore sous-diacre, ne peut pas servir de mesure pour juger
sa conduite.
Ernest Gnécomne.
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE
TRADUCTION DES CEUVRES COMPLETES DE LUCIEN, par M. Evcine Tatsor, professeur
au collége Louis-le-Grand. Paris, Hachette, 1857, 2 vol. in-12,
Nous devrions savoir un gré infini aux savants qui veulent bien accepter
le réle ingrat de traducteur. Se faire l’interpréte d’un grand écrivain, c'est
effacer souvent un talent personnel derriére une gloire étrangére; c'est .ex-
poser a des difficultés immenses lorsque l’on veut imprimer a son style le
caractére original du texte, en tachant néanmoins de lui donner une éle-
gance particuliére; c’est entreprendre une ceuvre fatigante, dans laquelle
l’esprit, ne se reposant pas par ses propres créations, doit demeurer étroite-
ment lié et constamment tendu; c’est, en un mot, se donner beaucoup de
peine pour recueillir peu de gloire. Et cependant c’est rendre un grand
service & ceux qui ne pourraient apprécier dans le texte original les beautes
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 367
d'un auteur étranger; c'est établir entre nos esprits et l’esprit des grands
hommes que nous ne pourrions comprendre une voie de communication
facile, agréable, et dans laquelle nous ne craignons pas de nous égarer; c’est
fonder dans le monde des intelligences cette république universelle que
Von a révée et que l’on révera peut-dtre encore dans le monde politique.
Louanges done aux traducteurs! louanges en particulier 4 M. Talbot, qui
vient de remplir sa tache avec toute la science, l’esprit et le godt désirables.
Et pourtant cette tache était plus particuliérement délicate, puisqu'il s‘a-
gissait de traduire Lucien, qui fut avant tout un homme d’esprit. Les ceuvres
spirituelles sont bien plus difficiles 4 transporter dans une langue étrangére
que les ceuvres du génie. L’éloquence et la poésie sont de tous les temps et
de tous les pays; Bossuet aurait pu parler le langage de saint Augustin; et
les ceuvres de ]’évéque d’Hippone, traduites par |’évaque de Meaux, n‘auraient
rien perdu de leur grandeur et de leur sublime poésie. L’esprit, au contraire,
nait de la société dont ilest la parure : il ne peut vivre que de I’air natal ; il
meurt quand on le transporte sous d'autres climats. L’éloquence et la poésie
sont immortelles : esprit est sujet 4 la métempsycose ; il périt, pour ressus-
citer sans doute; mais, en ressuscitant, il se transforme. M. Talbot a eu ce rare
bonheur de conserver en partie 'esprit de Lucien : le texte frangais n’a pas
assurément la finesse, la grace et le mordant du texte grec; mais il ressem-
ble 4 ces beaux fruits que l’on parvient 4 grand’ peine a conserver jusqu’a la
finde l'hiver; ils perdent leur fraicheur et leur parfum, leur couleur et leur
suc, mais cependant ils se survivent 4 eux-mémes.
Lucien n’était pas seulement un homme d’esprit; c’était aussi un homme
de bien, profondément affligé des ridicules dont il se moquait et des vices
dont il s’indignait. Né en Syrie sous le régne d’Hadrien, en 137 ou en 140
aprés N. S., il eut constamment sous les yeux le triste spectacle de fa déca-
dence romaine, dont le cours, arrété par la sagesse des Antonins, devait bien-
tot rompre ce fragile obstacle et reprendre sa violence destructive.
Lucien, Grec de naissance et de cur, subissait le joug de la société ro-
maine ; il pleurait l’indépendance de son pays, dont Rome avait battu les
armées, conquis les provinces, mais dont elle n’avait pas dompteé l’esprit.
Pour un Grec, le Romain était un maitre, un maitre barbare, qu’il flattait sans
doute et dont il partageait les vices, mais qu’il méprisait en secret. Il avait con-
science de sa superiorité morale, et semblait deviner qu'avant que les bar-
bares eussent détruit l'empire Constantinople aurait subjugué Rome, et la
société grecque remplacé la société romaine. Toutefois, malgré ces senti-
ments, Lucien laissait paraitre parfois une pitié secréte pour ce peuple jadis
si grand et si noble, aujourd’hui tombé dans une telle abjection !
Quelle triste peinture il étale en effet, et comme on sent que les larmes
sont prés du sourire. De tout ce que Rome honorait autrefois, de ses croyan-
ces et de ses traditions, il ne reste qu'un vain souvenir. On dirait une grande
dame ruinée, déshonorée, flétrie, cherchant dans |’ivresse l’oubli de ses souf-
frances, et trainant dans tous les ruisseauxla pourpre de son manteau. Cette
courtisane échevelée du beau tableau de M. Couture, portant un toast 4 la
statue de Brutus, c’est bien la Rome impériale, ne se souvenant de ses gloires
que pour les insulter!
508 BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE.
Elle ne croit plus 4 rien; elle n’aime et ne respecte plus rien; l’athéisme
a dans son cceur tué la poésie et la foi. — Malheur au peuple qui reste sans
croyance! sa religion ¢tait pour lui la source ot i] retrempait ses forces, ot
il puisait l’enthousiasme et l'ardeur et l’espérance; le besoin de croire, c'était
le besoin de s’élever; mais, quand il a repoussé le surnaturel, il s'est abaissé
vers la terre en attendant qu’il s'y couche.— L’erreur méme vant donc mieux
que l’athéisme. La mythologie paienne avait eu d’ailleurs sa grandeur et
ses beautés, si bien comprises par ce pauvre poéte, mort depuis de longues
années, et dont il y a quelques mois nous suivions au cimetiére la dé-
pouille mortelle :
Regrettez-vous le temps ov le ciel sur la terre
Marchait et respirailt dans un peuple de dieux ?
Od Vénus-Astarté, fille de )’onde amére,
Secouait, vierge encor, les larmes de sa mére,
Et fécondait le monde en tordant ses cheveux?
Regrettez-vous le temps ot les Nymphes lascives
Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux ;
Et, d'un éclat de rire, agacaient sar les rives
Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ?
Od les sources tremblaient des baisers de Narcisse °
Od, du Nord au Midi, sur la création
Hercule promenait !’éternelle justice
Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion ?
Od les Sylvains moqueurs, dans |’écorce des chénes,
Avec les rameaux verts se balangaient au vent,
Et sifflaient dans l’écho Ja chanson du passant?
Od tout était divin, jusqu’aux douleurs humaines ;
Ou le monde adorait ce qu’il tue aujourd’hui ;
Od quatre mille Dieux n’avaient pas un athée,
Ou tout était heureux, excepté Prométhée,
Frére ainé de Satan, qui tomba comme lui ‘?
Autrefois les mythes qui placaient les héros au niveau des dieux, et pour
ainsi dire faisaient descendre le ciel sur la terre, mettaient 4 toute heure les
hommes en présence de la Divinité, détachaient leurs cceurs des calculs sor-
dides et donnaient a leurs ceuvres une féconde et puissante inspiration. Mais,
au temps de Lucien, ces mythes n'appartenaient méme plus a la poésie, ils n’¢-
taient que la légende du vice, pature grossiére d’esprits dégénérés et licencieux,
ridicule entassement de superstitions honteuses! La religion insultait a la
croyance d'une divinité créatrice, et ne servait qu’é étouffer dans l’ame des
peuples l’esprit religieux; les fates n’étaient que le prétexte d'infames orgies,
les sacrifices qu’un trafic scandaleux dont les prétres s enrichissaient. « Tant
«de superstition accréditée dans l’esprit du vulgaire, disait tristement
« Lucien, a moins besoin, selon moi, d'un censeur que d'un Démocrite et
« d’un Heraclite : l'un pour rire de Ja folie des hommes, l'autre pour pleurer
« sur leur ignorance?. »
Lorsque la raison humaine vient éclairer Ja foi, elle est pour elle une puls-
sante auxiliaire; lorsque Ja foi s’accorde avec la raison, elle lui donne upe
* Alfced de Musset. Poésies ncuvelles.—Rolia.
* Traité sur les sacrifices (15).
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 361)
vigueur invincible. Mais, lors, au contraire, que Ja raison et la foi sont op-
posées J'une 4 J'autre, si la foi succombe, la raison, livrée & ses propres
forces, ne peut survivre & sa victoire. La religion paienne, attaquée par Ja
philosophie, s‘était écroulée sous ses coups; mais, 4 son tour, la philoso-
phie, affaiblie par son succés, était bientdt elle-méme tombée d'épuisement,
objet de mépris et de risée pour les hommes. Du temps de Lucien les philo-
sophes étaient aussi ridicules que les prétres. « Il existe, »dit-il, dans un pas-
sage de son Icaroménippe, que M. Talbot cite dans son ingénieuse introduc-
tion : « il existe une espéce d’hommes qui, depuis quelque temps, monte a
«la surface de la société, engeance paresseuse, querelleuse, vaniteuse, iras-
«cible, gourmande, extravagante, enflée d’orgueil, gonflée d’insolence, et.
« pour parler avec Homére:
ia tes De la terre inutile fardeau.
« Ces hommes se sont formés en différents groupes, ont inventé je ne sais
« combien de labyrinthes de paroles, et s’appellent stoiciens, académiciens,
« épicuriens, péripatéticiens et autres dénominations encore plus ridicules.
« Alors, se drapant dans le manteau respectable de Ja vertu, le sourcil relevé
«la barbe longue, ils s'en vont, déguisant l’infamie de leurs mceurs sous
« un extérieur composé, semblables a ces comparses de tragédie, dont le
« masque et la robe dorée, une fois enlevés, laissent 4 nu un étre misérable,
« un avorton chétif qu’on loue sept drachmes pour la représentation. Ce-
« pendant, tels quils sont, ils méprisent tous les hommes, débitent mille
« sornettes sur Jes dieux, s’entourent de jeunes gens faciles 4 duper, décla-
« ment, d'un ton tragique, des lieux communs sur la vertu, et enseignent
« l'art des raisonnements sans issue. En présence de leurs disciples, ils élé-
« vent jusqu’aux cieux la tempérance et le courage, ravalent la richesse et
« le plaisir; mais, dés qu’ils sont seuls et livrés 4 eux-mémes, qui pourrait
« dire leur gourmandise, leur lubricité, leur avidité 4 lécher Ja crasse des
« oboles? Ce qu’i!l y a de plus révoltant, c’est que, ne contribuant en rien
« au bien public ou particulier, inutiles et superflus,
« Nuls au milieu des camps et nuls dans les conse ils,
« ils osent malgré cela blamer la conduite des autres, entament je ne sais
« quels discours amers, ne songent qu’d rédiger des insolences, censurent et
« invectivent contre tout ce qui est autour d’eux. Chez eux la parole est ac-
« cordée au plus braillard, au plus impudent, au plus éhonté dans ses ou-
« trages. » Tels étaient les hommes qui vendaient alors Ia sagesse et se
louaient aux grands comme les danseurs, les médecins ou les cuisiniers ! Tou-
tefois , n’oublions pas, pour I'honneur du genre humain, qu’a cété de ces
Jongleurs il se trouvait encore des hommes intelligents et vertueux qui
semblaient pressentir un avenir inconnu et préparer les voies du Christia-
nisme en réformant les lois et en s’efforgant de corriger les moeurs; avec Tra-
jan, avec Antonin, avec Marc-Aureéle, ils formaient cette grande école des ju-
risconsultes stoiciens qui débarrassa la législation romaine des traditions
étroites de l’ancien droit pour en faire la raison écrite et le plus beau mo-
370 BIBLIOGRAPHIE FRANQGAISE.
nument de la science humaine. Mais ces grands esprits, protégés par les An-
tonins, n’étaient pas compris par la société romaine que leur sagesse impor-
tunait et qui restait sourde 4 leurs enseignements. Ils ne travaillaient que
pour l’avenir; sans influence sur leurs contemporains, ils ne pouvaient les
relever de leur chute, les guérir de leurs vices. Lucien, d'ailleurs, vivant
au fond de |’Asie Mineure ou en Egypte, les connaissait mal et ne pouvait
leur rendre justice. II ne voyait autour de lui que des hommes semblables 4
ceux qu’il a dépeints; il connaissait Jeur crédit sur l’esprit public, et il les
trouvait faits exprés pour étre les instituteurs d’une société abatardie; i en
était arrivé, en haine des philosophes, 4 mépriser la philosophie, & douter
de la raison humaine, a rayer de ses annales les plus illustres et les plus
glorieuses pages. Il ne faisait méme pas grace a Socrate: « Ce n’était, di-
« sait-il, qu’un sophiste; il ne méprisait pas réellement la mort; seulement,
« lorsqu’il vit qu’elle était inévitable, il se donna des airs courageux afin de
« Ne pas paraitre subir malgré lui le sort qu'il ne pouvait empécher, et de
« se faire admirer des spectateurs. En général, j’en pourrais dire autant de
« tous les gens de cette espéce : tant qu’ils ne sont qu’a l’entrée des enfers,
« on les voit résolus, décidés; 4 peine entrés, l’expérience est faite*. » Crest
un triste symptéme, lorsque "homme se prend 4 mépriser la véritabe
gloire : incapable de la comprendre, il est incapable de la mériter.
La foi détruite, la raison dégradée, que restait-il 4 la socicté romaine pour
résister a ’envahissement du plus effroyable matérialisme qui fut jamais? Les
passions bestiales, les appétits sensuels, absorbaient son intelligence et con-
sumaient ses forces. Comment croire a la vérité des effroyables peintures
que nous ont laissées Lucien et les autres témoins de cette immense orgie?
Des vices qui n’ont plus de nom, des scandales qui surpassent ce qu'il est
possible de concevoir, des forfaits que la plume doit se refuser 4 décrire! DI
semblait que Rome prit 4 tache d’égaler 4 la grandeur de sa gloire passée
la grandeur de son abjection présente. Elle avait oublié toutes ses vertus !
Elle se vendait au forum et livrait au premier venu sa liberté, sa puissance
et sa gloire afin de poursuivre en paix ses hideuses saturnales. Elle souillait
le foyer domestique, ce supréme asile de I’honneur et de la vertu. Elle dé-
sertait les champs de bataille dont les salutaires dangers pouvaient retremper
son ime, et confiait lachement 4 des hordes de barbares le salut de l’empire.
Une seule passion l’agitait encore, secouait sa torpeur et la dominait tout en-
tigre : c’était la soif de l’or. A tous les rangs de la société, une insatiable
convoitise tourmentait les coeurs. Les pauvres, pour acquérir la richesse,
livraient aux grands, devenaient leurs serviteurs, leurs commensaux, leurs
parasites; leur sacrifiant honneur et liberté, « leur baisant la poitrine ou /a
main droite, » ils achetaient leur faveur par d’indignes flatteries et d'infames
complaisances. Et pourtant, rien 4 Ja fois de plus humiliant et de plus triste
que leur sort. « Figurez-vous, dit Lucien, un superbe portique, tout dore,
« placé, non sur le sol, mais sur le sommet d’une colline dont la pente est
« longue, escarpée, glissante, de telle sorte, que souvent ceux qui deja S
« croient parvenus a la cime font un faux pas et roulent. A l’intérieur est assis
‘ Dialogues des morts (24).
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 6 |
« Plutus lui-méme; il parait entiérement d’or, sa beauté est parfaite, il est
¢ tout aimable. Celui qui en est épris et qui parvient, 4 force de peines, 4
« s'approcher de la porte du temple est frappé d’étonnement 4 la vue de tant
« de richesses. Arrive l’Espérance au visage gracieux, 4 la robe changeante,
« qui le prend par la main, tout muet de surprise devant |'entrée. Ils mar-
« chent; l'Espérance ne le quitte pas; mais deux autres femmes, la Ruse et
« la Servitude, le prennent et le livrent au Travail. Celui-ci, aprés avoir
« épuisé Je malheureux, le passe 4 la Vieillesse, déja malade et privé de ses
¢ couleurs; alors vient en dernier |’Outrage qui l’entraine vers !e Désespoir;
« ’Espérance s'envole, disparait, et l’on chasse l‘infortuné, non par le por-
« tique doreé qui lui servit d’entrée, mais par une porte détournée et secréte;
« il fuit nu, le'ventre proéminent, pale, vieux... Alorss'offre 4 lui le Repentir,
¢ versant des pleurs inutiles, et le plongeant de plus en plus dans son mal-
« heur*. » Un sort pareil ne décourageait pas cependant les ambitieux, préts
4 tout sacrifier pour faire fortune; car Lucien lui-méme nous apprend que
leurs efforts étaient souvent couronnés de succés, en nous Jes montrant en-
richis des dépouilles de leurs patrons, et dissipant a Jeur tour des richesses
si tristement acquises. « Je pourrais citer des gens qui, n’ayant pas hier
a une obole pour acheter une corde, sont devenus tout 4 coup riches, opu-
« lents; ilsse prélassent sur un char attelé de chevaux blancs, et ils n'avaient
« pas méme un dne! Puis, au lieu des’appeler Pyrrhias, Dromon ou Tibius.
c ils prennent le nom de Mégadés, de Mégabyze ou de Protarque. Ces hommes
« qui tremblent encore devant !'étriviére, qui, en entendant claquer un fouet,
« dressent les oreilles, et s'inclinent devant un moulin comme devant un
« temple, deviennent bientét insupportables & tout Je monde; ils insultent les
« hommes libres; ils font fouetter leurs anciens compagnons d’esclavage pour
« essayer s'ils en ont le pouvoir, jusqu’é ce que, épris d'une courtisane,
« passionnés pour les chevaux, ou livrés aux flatteurs qui leur jurent qu'ils
«sont plus beaux que Nérée, plus nobles que Cécrops, plus prudents
« qu'Ulysse, plus riches que seize Crésus ensemble, ces malheureux dissi-
« penten un clin d’ceil le fruit de ‘tant de parjures, de brigandages et de
« scélératesses*. » Le monde romain n’était plus divisé entre le camp des plé-
béiens et celui des patriciens se disputant !’empire, mais entre la bande des
affamés, préts pour tous les crimes et pour toutes les bassesses, et celle des
rassasiés, gorgés d'or et de volupté, entassant honteusement des trésors plus
honteusement dissipés.
La société romaine était donc frappée mortellement; Lucien le savait et ne
cherchait pas de reméde a ses maux. Il avait bien entendu parler de la reli-
gion chrétienne, mais il ne comprenait ni la grandeur de sa doctrine ni le
secret de sa mission. « Les malheureux, dit-il en parlant des chrétiens, se
« figurent qu’ils sont immortels et qu’ils vivront éternellement. En cons¢-
« quence, ils méprisent les supplices et se livrent volontairement a la mort.
« Leur premier législateur leur a méme persuadé qu’ils sont tous fréres. Dés
« qu’ils ont une fois changé de culte, ils renoncent aux dieux des Grecs . et
* Sur ceux qui sont aux gages des grands (42).
® Simon ou le Misanthrope ‘20, 22, 23).
372 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
« adorent le sophiste crucifié dont ils suivent les lois. Ils méprisent également
« tous les biens, et les mettent en commun, sur la foi compléte qu'ils ont en
« ses paroles.....,' » Quel éloge dans cette pitié!
Si Lucien ne cherchait pas 4 guérir la blessure dont se mourait la société
romaine, il ne craignait pas de la sonder et dela décrire. Il le faisait avec cet
esprit mordant, acerbe, impitoyahle, qui raille la douleur au lieu de la
plaindre, qui la rend plus aigué au Jieu de la calmer, quoiqu’'il souffrit visi-
blement lui-méme des maux dont il se moquait, et que de temps 4 autre un
cri de pitié s’échappat de son coeur. On I'a bien souvent comparé a Voltaire ;
sans doute, entre son esprit et celui du philosophe francais, il existe plus
d'une analogie; entre son style et le sien, plus d’une ressemblance. Mais
combien leur cuvre fut différente! Lucien, nous le répétons, était un hon-
néte homme; il s‘était affranchi de la corruption de son temps; i} atta-
quait courageusement des vices trop réels, une religion impie, une philoso-
phie misérable, des mceurs dépravées, des passions honteuses; il affrontait
vaillamment l’opinion publique, et,s’il cherchait 4 détruire I'édifice social
sans songer 4 le relever, l’édifice dont il sapait ainsi les bases était bien vé-
ritablement un lieu de scandale et de perdition. Voltaire, au contraire, était
un philosophe qui vivait des vices de son temps, et qui les flagellait parfois,
non par repentir, mais par hypocrisie ; loin de lutter contre l’opinion pu-
blique, il en suivait servilement le cours; il n’était devenu le solitaire de
Ferney que parce qu’il avait été chassé de Versailles; c’était un ambitieux,
sans conviction et sans honnéteté, courant aprés la fortune, dans tous les che-
mins ou elle s’engageait; misérable flatteur de la marquise de Pompadour,
tantét il répandait sur la plus pure des gloires de la France d’indignes ou-
trages parce qu'il espérait ainsi conquérir une popularité dont tout honnéte
homme aurait rougi; tantét il persiflait la religion et calomniait les minis-
tres, parce qu’il voyait l'impiété 4 la mode et qu'il était sir de conserver et
d’augmenter ainsi sa gloire et sa fortune; enfin il détruisait, non par convic-
tion, mais par orgueil, et souriaitau mal accompli pourvu qu’il en profitat.
Depuis longtemps ss triste gloire devrait tre éclipsée; mais il est demeureé le
type favori de tous ceux qu'une basse et mesquine ambition dévore, et qui
sen prennent a la société de ce qu’ils ne sont rien et de ce qu’ils ne peuvent
arriver 4 rien. Lucien était inspiré par le désir du bien, Voltaire par celui
du mal; il ne faut donc pas les mettre sur la méme ligne.
| faut se garder également de comparer la société au sein de laquelle vé-
cut le philosophe gree 4 celle qui nous entoure et dont Voltaire s'est efforcé
de précipiter la ruine. Depuis quelques années surtout, il est de mode en
France de parler de décadence et d’évoquer les souvenirs du Bas-Empire. Le
découragement, pirequel’indifférence, s'est emparé de beaucoup de personnes
abattues par des revers immérités, qui ont perdu toute confiance en l'avenir,
et ne songent qu’a se préparer a la mort en attendant les Barbares. Pour
celles-la surtout la lecture des ceuvres de Lucien doit étre éminemment
utile; et leur désespoir donne a la traduction de M. Talbot un nouveau mé-
rite : lopportunité. Qu’elles se reportent en effet au triste tableau dont nous
* Sur la mort de Pérégrinus (13).
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 319
nous sommes efforcé de reproduire ici les lignes adoucies; qu’elles se de-
mandent de bonne foi si la société chrétienne est réduite 4 I’état misérable
ou Lucien trouva la société paienne? N’avons-nous pas une religion sainte et
puissante, aujourd'hui victorieuse des attaques insensées de prétendus phi-
losophes; ne voyons-nous pas l’esprit humain, fortifié par elle, étendre chaque
jour le domaine de ses conquétes et s’élever vers les plus hautes sphéres?
Appuyée sur la foi et sur la raison, Ja société se laisse-t-elle tout entiére ab-
sorher par des préoccupations matérielles? n’a-t-elle d'autres joies que les
jouissances brutales et n'écoute-t-elle que le cri de ses passions? Ah! sans
doute elle rencontre des difficultés, elle éprouve des mécomptes; mais clle
aura, s'il plait 4 Dieu, la force de surmonter les unes et de se consoler des
autres. Sans doute elle a ses travers, elle a ses vices; mais elle ne se montre
pas indigne de ce qu'elle fut autrefois et n’oublie ni sa gloire ni ses
vertus. Peut-étre méme valons-nous mieux que nos péres du dix-huitiéme
siécle; car nous avons un plus profond sentiment de nos devoirs, une
moindre insouciance des intéréts publics; nous savons respecter la famille
et cultiver toutes les vertus domestiques ; nous repoussons les conseils
d’une philosophie licencieuse qui ne se recrute plus que dans les bas-fonds
de la société; nons n’avons perdu ni notre énergie, ni notre courage et
nous avons prouvé sur l’aréne pacifique de l'industrie aussi bien que sur le
champ de bataille que nous n’avions personne 4 redouter. Oui, nous
avons aussi nos miséres, nos souffrances, nos hontes; et nous nous trouvons
dans une crise dangereuse; nous sommes éprouvés par une maladie cruelle,—
Ja haine jurée par ceux qui n'ont rien 4 ceux qui possédent,— et nous sommes
d’autant plus exposés, qu’on nous a mis dans l’impossibilité de nous guérir
nous-mémes et qu'il nous faut tout attendre du médecin qui nouns soigne.
Mais rassurons-nous en songeant que cette maladie cruelle ne nous frappe
pas pour la premiére fois et par exception; c'est le mal chronique de l’hu-
manité, dont tousles peuples ont plus ou moins souffert et dont aucun n'est
mort. Ce ne sont pas les esclaves qui ont abattu Rome, ce sont les Barbares!
ce ne seront pas les prolétaires qui renverseront Ja France. Si haut que nous
remontions dans notre histoire, nous trouverons des crises semblables a
celles que nous traversons, et plus graves peut-étre : la Providence nous a
constamment sauvés; ne doutons pas qu’elle ne nous tienne en réserve un
secours puissant ; ayons confiance dans I'efficace de sa protection et ne nous
laissons pas entrainer 4 un abattement qui s’est malheureusement emparé
de beaucoup de bonset vaillants esprits et qui pourrait 4 la fin nous devenir
fata]. Relisons avec M. Talbot les écrits de Lucien, et remercions Dieu de ce
qu'il nous garde encore des vices de la Rome impériale et de son abjection.
FERNAND DESPORTES.
POESIES NOUVELLES de M. Txarés Benxanp. — Vanier, in-12. Paris, 1857.
Jaime trop les vers pour ne point étre favorable aux poétes; M. Thalés
Bernard en particulier mérite toute la bienveillance de la critique, car 1!
croit généreusement 4 l'avenir de la poésie en France, et il met au service
374 _ BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE.
de cette foi une imagination élevée, un travail consciencieux, un senti-
ment sincére. Ceci reconnu, je n’en dirai pas moins tout franchement ce
que je pense de M. Bernard. Toutefois, je le répéte, si je discute ses idées
littéraires, ou si je me refuse 4 approuver certains passages de son livre,
mon opinion générale demeurera sans peine sympathique.
Et d’abord je ne saurais louer M. Bernard d’avoir écrit, comme ii le
déclare, « systématiquement. » J’avoue qu'un systéme précongu me semble
funeste ala poésie. La spontanéité est la vraie force du poéte: dés qu'il y
renonce, il refroidit son inspiration, il géne le développement de sa pensee,
il s' impose a lui-méme des entraves, il fait intervenir dans ses élans lyriques
des préoccupations qui leur doivent demeurer étrangéres. Je préférerais
beaucoup que l’auteur des Poésies nouvelles n'edt obéi qu'’ son caprice gt
ne se fit point cru obligé de plier ses idées aux exigences d'une théorie. La
théorie, du moins a ce qu’il me semble, peut naitre aprés l’ouvrage: elle ne
doit pas le précéder.
M. Th. Bernard a été encore arrété par un singulier obstacle. Il a été,
nous dit-il dans sa préface, trés-embarrassé de savoir ott 1] pourrait trouver la
poésie a l’heure qu'il est. De Ja part d'un poéte, cet aveu-la m'étonne. Je ne
me suis jamais figuré les maitres se mettant 4 la recherche des idées
poctiques, comme les astronomes 4 la recherche d'une planéte. Ce serait, je
crois, un travail bien long et glacial pour l’imagination. Quoi qu'il en soit,
M. Th. Bernard, revenu de son voyage d’exploration, prétend avoir reconnu
que la société ne posséde plus « un atome » de poésic. Il n’a pas voula,
ajoute-t-il, Ja chercher « dans le passé, » de sorte qu'il s'est vu réduit a ce
qu'il appelle « le lointain. » Voila qui est bien vague et bien obscur. On
apercoit 1a tout ce qu’on veut, comme dans les nuages, et l’on risque fort,
égaré dans Ces incertaines perspectives, de produire une poésie sans vigueur
etsans réalité.
Heureusement pour M. Th. Bernard, son talent vrai, la forte trempe de
son esprit, l’ont sauvé de ces dangers; mais je ne puis m’empécher de
croire que son livre efit cté beaucoup meilleur si l’auteur n’edt pas été sou-
vent détourné de son véritable genre par ses idées systématiques sur les
destinées et les conditions de la poésie. Je suis persuadé qu'il s'exagére Beau-
coup la décrépitude des idées dans la société. Malgré tout ce qui se dit, et
méme mulgré tout ce qui se fait, je ne la crois pas devenue absolument
utrangére aux poétes : le sentiment poétique chez elle est ajourné, mais non
détruit: son indifférence méme est bien souvent justice, et le godt des vers
chez nous, s'il est engourdi, certainement n’est pas éteint.
Ensuite le « Jointain » dont parle M. Bernard ne me séduit guére. Je ne
pense pas du tout qu'il faille aller bien loin pour trouver la poésie, et que le
poéte occupé a la chercher en soit réduit a l’imitation des chants « de la
Finlande, de l’Esthonie, de la Russie et de l’Allemagne. » Je n’ai pas beau-
coup plus de confiance, il faut que je l’avoue, dans les pottes de la race
« finno-letto-slave. » Qu’un esprit élégant et éclairé traduise les poémes et
les contes du Nord, rien de mieux : c'est 1a un travail tout 4 fait utile et 4
la science philologique et aux lettres. Mais qu'on puisse trouver dans les
chants de ces régions hyperboréennes un élément capable de régénérer notre
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 370
poésie, voila ce dont je doute, et la nécessité de si longs voyages ne me
semble pas démontrée, méme par M. Th. Bernard.
S'il m’était permis d’exprimer ce que je pense, je dirais que la poésie est
tout prés de nous. Elie est dans l’Ame du poéte, elle est dans la profonde na-
ture comprise par l’esprit et par le coeur. Elle est aussi et surtout dans
lrhomme, quel qu'il soit, dans Ja famille, et méme dans la société tout
« industrielle » qu'elle paraisse. Ceci ne me semble pas un paradoxe, et je
soumets cette pensée 4 M. Th. Bernard: Ja société est toujours poétique par
cela seul qu'elle est une réunion d’hommes, et l'homme est toujours poé-
tique, par cela seul qu’il est un homme, c’est-a-dire un étre dont toutes les
manifestations viennent d'une ime immatérielle et immortelle, et chez qui
tout est mystérieux, aussi bien son passé que son avenir, aussi bien son intel-
ligence que sa sensibilité.-C’est au poéte qu’il appartient de découvrir cette
podsie-la sans étre arrété par les détails vulgaires du costume, du langage et
des mosurs. Il a des yeux, qu'il regarde!
Je regrette donc vivement, je le répéte, que l’auteur des Poésies nouvelles
s¢ soit trop souvent, par systéme, assujetti 4 des imitations allemandes et
finlandaises, et 4-des détails de mceurs méridionales qui ne présentent qu'un
intérét médiocre. Ces réserves faites, je reconnais avee un grand plaisir que
fréquemment i! sort du cercle étroit ot il avait résolu de s’enfermer. 1] est
indépendant alors, et il réussit; il traite le genre campagnard surtout avec
je ne sais quelle rndesse franche et rustique. On respire dans ses paysages: la
nature qu'il décrit n’est point de convention ; elle est en méme temps trés-
bien sentie, trés-exacte et trés-agreste. Il se préoccupe moins de la forme des
choses que de leur sentiment, et, sans jamais quintessencier ses_idées, il les
exprime avec naiveté et avec grace. C'est alors qu'il écrit : le Nourrisson,
le Montagnard, et surtout la charmante piéce de vers intitulée la Petite
Fille. Elle n’a que douze ans, cette coquette, mais comme elle est éveillée
déja! elle est de l’avis de M. Josse et croit « que la braverie et |’ajustement
est la chose qui réjouit le plus les filles; » aussi écoutez-la :
Quand ma vieille grand’mére, en partant pour la messe,
M’a dit, l'autre matin, de veiller sur le feu,
Pour me parer, bien vite oubliant ma promesse,
Autour de mon bonnet j'ai mis un ruban bleu.
A mon cou j’ai pendu la croix d’or qu’on enferme ;
Le coffre au linge blanc, bientét je I’ai vidé,
Et, me voyant tranquille et seule dans la ferme,
Amon aise, au miroir, longtemps j'ai regardé.
Voila qui est simple et bien dit: il y a dans la coupe du dernier vers une
harmonie imitative qui exprime la lenteur et l’abandon. En général, cette
piéce est réussie; cependant l’auteur n’a pas cu besoin d'aller chercher au
loin cette poésie-l4. Ila pu, sans monter vers le pdle Nord, trouver cette
petite fille dans les environs de Paris. Ce tableau de genre est bien supérieur,
et au « tombeau de Kalés » eta « Vali » et au « Kiempé, » et en général a
tout ce qui est emprunté aux littératures étrangéres.
Au reste, M. Th. Bernard, qui est un esprit élevé, jusque dans ce que je
376 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
crois étre une erreur, a ue autre préoccupation qui me semble excellente:
je voudrais qu'elle fit son unique préoccupation. Il est partisan de la
poésie populaire, et, en effet, c'est la son genre et son originalité. Je ne par-
tage pas au point de vue de la propagande littéraire toutes les idées que ce
genre lui inspire, mais je suis charmé des vers qu’il lui veut bien con-
sacrer. |
I] est moins heureux, et surtout trés-peu populaire, ace qu’il me semble,
lorsqu’il s'abandonne a la mélancolie réveuse, 4 des désespoirs vagues, a des
extases moitié religieuses, moitié amoureuses. La littérature de ce siécle a
brillamment exprimé tous ces sentiments-la; mais je crois qu'il] serait temps
‘abandonner Jes développements épuisés de ces passions aériennes et de ces
douleurs sans cause. Je citerai cependant, parmi les trop nombreuses excur-
sions que M. Bernard s'est permises dans ce genre, des compositions gra-
cieuses ot il est‘ému et harmonieux, entre autres les morceaux intitulés:
Adieu, Il faut mourir, Souviens-toi, Pour elle, Minuit, et surtout la Bien-
Aimée, ot l'auteur a eu des réminiscences originales du Cantique des
cantiques.
Je n’abandonnerai point cette forme des idées du poéte sans lui indiquer
vertaines négligences qui devraient disparaitre de son style élégant et cor-
rect. Il a bien assez de sentiment en lui sans forcer les termes et sans re-
chercher l’emphase. Jen appelle ici & lui-méme: approuverait-il un autre
qui aurait, par exemple, comparé son ceeur a un
Volcan qui tressaille et qui fume ;
ou bien qui aurait appelé la nuit
Manteau de mystére et de haine ;
ou bien qui se serait écrié
Tu jettes en avant ton coeur qui fume et bout ?
Si des maitres se sont permis des expressions analogues, peut-étre faut-il re-
connaitre qu’elles font tache méme chez eux : ce n'est point par leurs
mauvais cdotés qu'il faut imiter les grands poétes.
Le dernier vers que j'ai cité appartient a une piéce intitulée : A la
France; et, puisque je viens 4 en parler, il faut que je dise tout de suite a
M.Th. Bernard que ce morceau contient une expression tout a fait singuliére
et difficile & expliquer. Pour moi, je veux croire 4 une distraction du poéte:
«est la meilleure facon d'‘interpréter sa pensée. L’auteur, s’adressant 4 la
France pendant la guerre d’Orient, laisse échapper ce vers :
Quarante ans, tu dormis dans la paix et l’outrage !
I! m’est impossible de ne pas relever une erreur historique de cette gravité.
I! serait vraiment temps de voir cesser une prétention de certains esprits, qui
sacrifient avec joie le passé pour exalter le présent. A notre avis, c’est 1a
une triste maniére de vanter ce qui existe, car la victime de cette polé-
mique, aprés tout, c'est la patrie. 1] est déplorable gu’on soit obligé de
prouver 4 des Francais que la France est trop forte et trop grande pour
« dormir dans l’outrage, » fit-ce un an, fit-ce un jour. Assurément notre
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. ‘ 37
histoire s‘est enrichie de gloires nouvelles pendant la guerre d’Orient; mais
ces gloires ne doivent pas rendre injuste envers les époques de liberté, de
calme, de prospérité intellectuelle et matérielle, qui ont précédé la nétre.
Nous demeurons trés-convaincus qu'une nation comme Ia France, lorsqu’elle
répare ses forces épuisées par la guerre, ou lorsqu’elle trouve une nouvelle
vigueur dans les conquétes pacifiques, comme elle a fait pendant les qua-
rante années qu’on aime a insulter aujourd'hui, conserve toujours une inal-
térable dignité. Elle obtient toujours de l’Europe une estime et un respect
qu'elle est en droit d’attendre, parce que, sil edt été vraiment nécessaire,
elle aurait su les lui imposer.
Passons sur cette phrase malheureuse et résumons-nous. L’auteur des
Poésies nouvelles, surtout dans la partie pastorale de son livre, a trouvé
des inspirations franches et neuves: il est quelquefois lyrique dans les mor-
ceaux de réverie: il me semble s’affeiblir quand il s'astreint 4 de malencon-
treuses imitations. En somme, il est digne d'une estime sérieuse, car il est
consciencieux ; son vers est soigné, ses rimes riches, son expression souvent
énergique ; enfin, & mes yeux, ila le grand mérite de n'avoir pas désespéré
de la poésie.
CHarRLes DE Movcy.
LETTRES DE SAINT FRANCOIS XAVIER, apétre de I’Inde et du Japon, traduites sur ’édi-
tion latine de Bologne, précédées d’une vie du saint et accompagnées de notes, cartes géo-
graphiques et documents originaux, par M. Léon Pacts. — Paris, librairie de madame
Poussielgue-Rusand. 2 vol. in-8°.
Des événements importants s’acoomplissent ou sont en voie de s'ac-
complir dans les parages de Ja Chine et du Japon. L’attente dans laquelle
ils tiennent le monde religieux et les espérances qu’ils font concevoir re-
portent naturellement la pensée vers l'histoire des efforts tentés pour intro-
duire Ja foi dans ces contrées. Quelles pages glorieuses pour le catholicisme
renferme cette histoire, et quels noms touchants clle rappelle 4 notre sou-
venir! Le premier, le plus populaire, le plus justement vénéré de tous est celui -
de saint Francois Xavier. Sa mémoire est indissolublementattachée a ces mers
que sillonnent ence moment nos vaisseaux, a ces rivages ou ils vont descen-
dre. S’il n’eut pas le premier la pensée de porter |'Evangile aux populations
de race hindoue et chinoise et fut précédé par d'autres dams cette grande
croisade de la civilisation et de la foi contre la barbarie et !’erreur, il l’or-
ganisa le premier et lui donna cette intelligente impulsion que les échecs
n’ont point ralentie et que n'ont point découragée les revers. Ce qui distingue ,
en effet saint Francois Xavier, ce n'est pas tant d’avoir été le plus grand
missionnaire de I’Eglise dans l’Asie orientale que d'avoir congu et consti-
tué I'euvre elle-méme des missions asiatiques. Assurément c’est une des
grandeurs chrétiennes de sa vie que ses prédications personnelles si mer-
veilleusement fructueuses, que les conquétes directes et immenses de son
eloquence et de sa charité; mais c’en est une autre, et non moindre, que
intelligence rapide et sire qu’il eut des conditions dans lesquelles I’Evan-
gile devait étre annoncé aux peuples de ces régions, et que la puissance avec
378 BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE.
laquelle il sut faire passer ses convictions, a cet égard, dans l’'ame de ceux
qui le secondaient. Saint Francois Xavier était un grand esprit, aussi habile
a exécuter qu’ardent a entreprendre, joignant la prudence a la résolution
et la circonspection au zéle. Il comprit vite ces vieilles populations de
YOrient avec Jesquelles la jeune Europe se trouvait pour la premiére fois en
contact, et trouva de bonne heure le cété par lequel elles étaient encore
accessibles a la vérité. Ses lumiéres sur ce point tinrent vraiment de Iinspi-
ration. C’est la ce qui, aprés la grace divine, explique ses succés et ceux des
hommes qui s’inspirérent de lui. Et aujourd’hui encore, si, malgré des
obstacles de toutes sortes, nos missionnaires recueillent des fruits si nom-
breux, c’est qu’ils sont remplis de son esprit.
Cet esprit revit pour nous dans ses Lettres. Comme tous les hommes qui
ont exercé une grande action dans ce monde, saint Francois Xavier eut une
correspondance active; il écrivit beaucoup: a ses supérieurs, 4 ses collabo-
rateurs, aux officiers des rois d’Espagne et de Portugal avec lesquels il
avait des rapports obligés dans sa mission, aux simples fidéles qu'il dirigeait.
Toutes ses lettres ne nous ont pas été conservées; mais le recueil de celles
que nous possédons compose un veritable trésor ot l'étude et la piété trou-
vent également a puiser. C'est un livre a lire par tous et en tous temps,
mais principalement a la veille des événements qui se préparent pour les
contrées lointaines qu’évangélisa saint Francois Xavier.
Heureusement nous avons aujourd’hui de ces Letires une excellente
traduction. Commencée aux lieux mémes que Il’auteur sanctifia par ses
travaux, poursuivie pendant les loisirs forcés d'un voyage dans les mers de la
Chine et du Japon, elle a été terminée a Paris au milieu de tous les secours
qu’offrent nos dépéts littéraires et sous les yeux des hommes qui pouvaient
le mieux aider Je traducteur dans son travail. C'est une ccuvre faite a la
fois avec sympathie et talent. Chrétien sincére et animé d'une piété parti-
culiére pour saint Francois Xavier dont il Jui a été donné d’aider, dans
une certaine mesure, les pieux successeurs, M. Pagés s'est pénétré de l’esprit
qui anime sa correspondance et ]'a fait passer presque tout entier dams sa
traduction. Quoique le mérite littéraire soit assurément le moindre et celui
dont il soit naturel de moins s’occuper dans de pareils écrits, M. Pagés
n’a pas voulu le négliger. Ces Lettres sont done traduites avec godt. Le
mouvement et l'‘abondante effusion en sont bien rendus. Les cartes placées
4 propos aux différentes divisions du recueil, Jes annotations biogra-
phiques et géographiques dont on I’a enrichi, en rendent la lecture plus fa-
cile et plus attachante: grace aces indications, on suit mieux les événements
et les hommes et on s’y intéresse davantage. Une addition plus considérable,
et qui ferait 4 elle seule un veritable ouvrage, est la viedu saint. M. Pagés|l'a
écrite, comme la traduction de ses lettres, avec l'attrait d’une vénération
pieuse ot: toutefois I’art et la critiquen’ont peut-étre pas eu assez de part. Les
faits y sont trop condensés et pas toujours assez choisis; selon nous, la
marche non plus n’en est ni assez rapide ni assez nette. A cela prés, c'est,
dans |’espéce, une ceuvre qui a du prix par l'exactitude et qui se relie
aux Lettres de maniére a en faire une indispensable introduction.
P. Dounarne. .
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 373
4
LARISTOCRATIE AUX CINQUIEME ET SIXIEME SIECLES, par M. l’abbé Gontnt. In-8e.
Bourg-en-Bresse, chez Milliet-Bottin, 1858.
M. V'abbé Gorini définit et précise lui-mémie, dans un sous-titre, l'objet par-
ticulier de cette nouvelle dissertation. !l ne s‘agit pas ici, en effet, de recher-
ches sur la condition des classes nobles au temps des empereurs chreétiens, de
la place occupée par les patriciens dans cette société nivelée par le despo-
tisme, de leur réle, de leur part d’influence et d'action dans les affaires de
lEtat, mais d'une imputation relative a leur immixtion dans les élections
ecclésiastiques. Un académicien qui fut un homme de beaucoup d’esprit, mais
d'une science historique assez légére, M. le comte de Saint-Priest, a cherché,
dans son Histoire.de la royauté, 4 établir que l'aristocratie romaine n'aban-
donna jamais ses prétentions au gouvernement de la société, et que, privée, au
temps dont nous parlons, de toute participation ala conduite des choses pu-
bliques, elle s'était rejetée du cété de I'Eglise et avait cherché dans la posses-
sion des dignités et des fonctions sacerdotales une compensation a la perte
des charges et des honneurs civils. I y aurait donc eu, a l’en croire, depuis
le moment out le christianisme devint 4 Rome religion de I’Etat jusqu’a I’é-
poque de l’établissement des royaumes barbares, une conspiration générale
les patriciens pour se faire porter, eux, les leurs ou leurs clients, aux évéchés
et en éloigner les prétres sortis des classes inférieures et les moines presque tous
gens du peuple. C’est ce paradoxe historique que M. Gorini combat ici avec
la clarté de méthode et la sfireté de critique qu'on lui connait. Les contradic-
tions ne manquent,pas dans la théorie de son brillant, mais peu logique ad-
versaire, et c'est naturellement la premiére arme dont M.Gorini se sert pour
le réfuter; mais il a trop habitude d’en employer d'autres pour user long-
temps de celle-ci. Il se borne donc faire observer en passant que, si le patri-
clat romain avait alors, comme le dit M. de Saint-Priest, perdu toute énergie
morale, on ne s‘expliquerait guére comment il eit pu organiser un vaste
systéme d’accaparement;des dignités ecclésiastiques. Passant de Ja 4 l’inter-
prétation des faits trés-réels et trés-nombreux d‘élévations de nobles aux fonc-
tions d’évéques ou aux charges de défenseurs et d’avoués des églises, M. Gorini
établit, avec cette autorité que donne I’étude sérieuse des faits, que c’était
le résultat, non des intrigues et des violences des nobles, mais de la situation
méme ou se trouvait I’Eglise. Certes. les nobles n'avaient pas besoin de se li-
yuer pour arriver aux évéchés: I'Eglise, qui avait souvent besoin de leur
appui, allait elle-méme les chercher dans leurs retraites et les arrachait par-
fois avec une sorte de violence du sein de leur famille ou du siége de leurs
emplois publics. C’est!dans sa brochure méme qu'il faut étudier la force des
raisons que M. Gorini oppose aux assertions novatrices de M. de Saint-Priest.
Elles sont sans réplique. L’habile critique a, encore une fois, bien mérité de
l'Eglise en la vengeant d'une supposition sans fondement réel, qui entachait
sa hiérarchie et Ja plagait sous le poids d’un reproche tout nouveau et pré-
senté d’une facon spécieuse. Aprés avoir félicité M. Gorini de son zéle pour
honneur de Ja cause catholique, louons-le du ton parfailement digne qu'il a
350 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
gardé dans cette discussion et des formes toutes courtoises de sa polémique :
ce sont des qualités d’atitant plus précieuses 4 constater qu’elles en sont plus
rares.
MEDITATIONS PRATIQUES POUR LE MOIS DE SAINT JUSEPH.
La féte de saint Joseph, placée par l’Eglise dans le mois de mars, a porte
la dévotion 4 consacrer le mois tout entier a l’honneur de ce grand saint.
C'est donc le moment d’annoncer et de répandre de nouvelles Méditations
pratiques pour le mots de saint Joseph‘. L’auteur anonyme, bien connu dans
le monde, encore plus connu par Jes pauvres, a donné a ces méditations une
forme bréve, bien partagée, excellente pour guider, fixer et inspirer J'esprit
du lecteur. I! a composé de courtes réflexions sur ces vertus, sans lesquelles
le chrétien, méme le plus pieux, n'est pas un vrai chrétien, et sans lesquelles
la société, méme la mieux organisée, ne subsisterait pas. [la placé ces vertus
sous la protection de ce saint admirable que I’Ecriture appelle vir justus,
modéle d’énergie et de modestie, de zéle et de patience, de pureté et de force,
de priére et de travail, auquel Dieu confia le triple dépét de ses secrets, de
son Fils adorable, et de la Vierge sa mére. Aucun livre ne nous semble
mieux fait pour nourrir et fortifier Jes Ames, pour exhorter et habituer a la
méditation, pour former aux vertus, et pour porter a Ja dévotion envers saint
Joseph. Notre temps a bien besoin de semblables pratiques; mais il ne faut
pas se plaindre de son temps lorsqu’on voit que le monde, méme le plus
brillant, posséde des hommes intelligents et pieux, capables de proposer de
tels exemples et de les suivre.
‘ Chez Douniol, éditeur, rue de Tournon.
Nous avons eu depuis longtemps le regret, 4 cause de l’abondance des
mati¢res, de ne pouvoir présenter 4 nos lecteurs une étude sur le Journal
de Maine de Biran, ouvrage posthume si important, si précieux, publié a
Genéve par M. Ernest Naville. Mais cette étude, qui meéritait un livre plutct
qu'un article, vient d’étre faite, et de main de maitre. L'auteur des Etudes
philosophiques sur le christianisme, M. Auguste Nicolas, publie chez le li-
braire Vaton un examen approfondi du Journal de Maine de Biran, que
nous nous empressons d’annoncer. Nous regrettons moins un retard, qui
nous permettra de revenir a Ja fois sur ces deux ouvrages, si dignes de
lattention de tous ceux qui aiment 4 appuyer de fortes convictions sur de
fortes pensées:
: P. Dounaire.
Lun des gérants : CHARLES DOUNIOL.
PARIS. — IXPRINERIF SIMON BACON ET COMP., RUE D’saruaATH, 4.
LETTRES A UN JEUNE HOMME
SUR LA VIE CHRETIENNE
PREMIERE LETTRE
OU CULTE DE JESUS-CHRIST COMME FONDEMENT DE LA VIE CHRETIENNE.
Ecole de Sorése, 24 février 1858.
Mon cher. Emmanuel,
Je vous écris de cette école de Soréze que vous venez de quitter et
dont vous avez élé l’honneur. A peine entré dans le monde, vous en
souffrez déja. Le bruit de ses désordres vous émeut, le spectacle de
ses mceurs vous attriste; rien de grand ne vous apparait dans les ca-
ractéres, rien de ferme dans les esprits, et la jeunesse que vous ren-
contrez autour de la vétre ne vous semble préoccupée que de plaisirs
vides et sans aspirations vers le lieu des saintes choses ou votre 4me
a vécu. Il vous faudra du temps pour vous accoutumer A cet air que
yous n’aviez pas encore respiré. Sans doute le mal vous était connu;
Vhistoire vous l’avait dit, et votre coeur, plus éloquent encore que
Vhistoire, vous en avait fait entendre dans les replis de ses solitudes
le douloureux écho. Mais Dieu vous avait donné contre l'histoire et
contre votre coeur une garde généreuse; 11 vous avait fait le fils d’une
mére chrétienne. Le chaste sein d’une femme régénérée vous avait
concu; ses bras avaient été votre premier berceau, son regard votre
pretner soleil, et, quaud vous faites capable d’entendre, sa voix vous
avait inspiré la premidre expression de volre premiére pensée. Es-
prit tombé du ciel dans an vase de terre, vous portiez bien en vous le
germe de toutes les dépravations de l’homme; mais la vertu de votre
mére en avait affaibli la tradition dans ses entrailles et dans les vétres,
et volre baptéme en avait effacé la malédiction pour ne vous en laisser
que de légéres traces, épreuves plutét qu’écueil de votre future viri-
lité. Vous aviez grandi dans la pureté, qui est la lumiére du cceur, et
daps la foi, qui est la lumiére de la pureté; et, si plus tard, au sein
K. sfa. T. vit (Lxmi° DE La coLLect.) 25 mans 1858. 3° tiv. 49
382 LETTRES A UN JEUNE HOMME
d’une adolescence déja forte, vous aviez touché de prés, dans la vie
d’école, aux miséres d’autrui, du moins les barriéres n’étaient pas
tombées devant vous, et le vice ne vous était apparu que comme une
honte qui a peur et une tache qui se blanchit. Vous ne connaissiez pas
encore l’abime des Ames perdues; vous n’aviez pas rencontré le libre
épanchement du mensonge, l’orgueil de l’ignorance, l’impudeur de la
volupté, le mépris de Dieu et la satisfaction de soi-méme dans l’abais-
sement de tout l'homme. Vous croyiez au monde malgré I'Evangile,
parce que l’Evangile vous avait fait un fonds de nature capable de
croire, d’aimer et d’admirer.
Aujourd’ hui, mon cher Emmaneel, lhorizon du mal s’est déchiré
pour vous, et, encore que votre 4ge ne vous permette pas de le voir
d’assez haut pour en embrasser Ja vaste perspective, il vous permet
déja de ne plus vous faire d’illusion sur la part considérable qui lui
appartient ici-bas. Vous comprenez ce que |’Evangile vous disait du
prince de ce monde*, de la puissance des ténébres*, et de cette ombre
de la mort ou des peuples sont assis *. La foi vous avait enseigné qu'il
y a, dés l’origine des choses, avant méme la création de notre race,
une guerre entre le bien et le mal, et deux chefs de cette guerre : l'un,
qui est le Christ, fils de Dieu et fils de l'homme, rédempteur du
monde par son sang répandu au milieu de nous; l'autre, qui est le
premier esprit tombé volontairement des splendeurs de la vérité,
et devenu par la prééminence de sa chute, |’instigateur de toute pensée
mauvaise et le maitre de toute intelligence corrompue. Vous en étiez
certain, mais non pas peut-étre persuadé. Il vous codtait de croire a
l’antiquité du mal, 4 sa perpétuité, et surtout & cette hiérarchie per-
verse qui, du ciel 4 la terre, et de l’archange 4 l’homme, lie entre eux,
sous une fascination qu’ils se communiquent, tous les esprits qui
n’adhérent point & Dieu. Maintenant vous en avez plus que la certitude,
vous en avez la vision. Ce que votre mére ne vous avait point appris
et ce que votre conscience ne vous disait pas, le monde vous l’a ré-
vélé. Vous savez qu’il existe deux abimes inintelligibles l’un 4 l'autre,
aussi profonds l’un que l'autre: l’abime du bien et l’abime du mal;
vous croyez & Satan d’une foi aussi lucide qu’a Jésus-Christ. C’est la
le moment décisif de la vie, le moment de la crainte et da courage,
ot |’on entend pour la premitre fois cette parole de saint Pau! : Operez
votre salut avec appréhension et tremblement *, et cetto autre qui en est
snséparable : Ayes confiunce, j'ai vuincu fe monde *.
4 Saint Jean, chap. xu, vers. 31.
* Saint Luc, chap. xx, vers. 53.
¥ Jbid., chap. i, vers. 79,
4 Ep. aux Philippiens, chap. u, vers. 12.
5 Saint Jean, chap. xvi, vers. 33.
SUR LA VIE CHRETIENNE. 383
Dés qu’on est en vue du mal, non plus par I’histoire, non plus par
les linéaments que tout homme en porte dans son cceur, mais par la
réalilé vivante da monde, il faut de toute force passer 4 la virilité
chrétienne ou succomber. Voila pourquoi, mon cher ami, du fond de
votre chambre d’étudiant, vous vous étes tourné vers moi. Vos yeux,
qui ne me voyaient plus, ont recherché la tendresse du maitre et la
lumitre du chrétien. Vous étes revenu, jeune homme libre, au seuil
ot votre adolescence enchainée avait tant de fois frappé. Vous me
rapportez la beauté de votre 4me que j’ai tant aimée, et avec elle les
premiers troubles d’une expérience qui craint de faiblir et souhaile
d’appuyer une fragilité pressentie au foyer d'un cceur plus ancien
et plus fort. Ce retour ne m’a pas surpris, mais il m’a touché. Je me
rappelais, en vous lisant, nos jours de Soréze, tous les beaux lieux ot
Votre pied suivait la trace du mien, nos égarements d’été dans les
foréts de la montagne Noire; je me nommais, avec vos lévres plutét
qu’avec les miennes, Saint-Ferréol, Arfons, Alzau, Lampy, ces champs
et ces vallons sans gloire pour I’étranger, mais chers au fils de Soréze,
et plus chers & moi qu’A vous tous, parce que j’y portais l’4me d’un
pére dans des solitudes que vous remplissiez. C’est la que votre sou-
venir me retrouve et que le mien vous raméne. Vous y revenez plus
mir, mais non pas flétri. L’arome de votre jeunesse a survécu aux
enchantements trompeurs de Ja premiére liberté, et je reconnais dans
Votre style, seule image ot je puisse vous voir aujourd’hui, la grace
de votre parole et la virginité de votre front. :
Aussi, dés les premiéres lignes, je me suis senti incapable de vous
résister. Et pourtant que me demandez-vous? Que ‘je vous initie aux
mystéres de la vie chrétienne, non plus comme un enfant, mais comme
un homme; que je parcoure avec vous les sentiers étroits de l’Evan-
gile sans rien vous cacher; que je vous conduise, voyageur attentif et
convaincu, mais craintif encore, de l’étable de Bethléem au chaume
de Nazareth, de la barque des pécheurs de Galilée au puits de la Sama-
nitaine, du désert de Jean au tombeau de Lazare, et que, suspendus
partout aux lévres du Sauveur, j’'améne enfin votre 4me, de proche
en proche et de lumiére en lumiére, & regarder la croix et & la porter.
Ab! sans doute, ces chemins me sont connus. Voila trente ans passés
depuis le Jour od, jeune comme vous, jeté comme vous dans les ré-
vélations d’une grande ville de ce monde, je levai pour la premiere
fois un regard timide vers la bonté de Dieu. Depuis je n'ai pas cessé
de croire et d’aimer. Les années, fidéles & leur mission, m’ont ap-
porté chaque jour des certitudes plus grandes, des joies plus divines,
et j'ai vu l'homme diminuer & mes yeux pendant que le Christ y gran-
dissait toujours. Vous frappez donc & une porte qui souvre d’elle-
méme; vous touchez a un fruit qui va tomber de soi: mais c’est cela
284 LETTRES A UN JEUNE HOMME
méme qui m’émeut. Je me demande s'il n’est pas trop tard, s‘il me
reste le temps de vous instruire, ou si l’ardeur des convictions, trahie
par les faiblesses de !’age, me laissera ce que je voudrais pour semer
en vous |’éternité. Je me trompe, l'éternité habite en vous puisque la
foi y réside , mais qu'il y a loin encore de la foi 4 l'amour, et de I’a-
mour qui commence & l'amour qui déborde! Je suis un vieux vase et
j'ai peur pour vous gui voulez y boire; que Dieu cependant m’assiste
el que sa grace soutienne votre coeur aprés l’avoir préparé.
La vie chrétienne est la vie fondée sur la terre par Jésus-Christ. De
tous les succés de la puissance aucun n’est plus rare que de fonder un
genre de vie, c’est-a-dire une persuasion qui enchaine notre corps,
notre pensée et notre volonté libre 4 des actes répétés chaque jour et
formant ensemble le tissu méme de notre existence. Il y a [a un em-
pire supérieur a tout autre empire, et l'ambition des plus forts ne
va guére jusque-la. Les conquérants se contentent de relier des terres
4 des terres par un sillon que trace l’épée. Les législateurs y ajoutent
des codes ov se réglent I'état des personnes, la possession et la trans-
mission des choses, l'ordre des jugements, la nature et le degré des
peines destinées aux fautes extérieures contre la société. Les sages
seuls, plus profonds que les législateurs et plus ambitieux que les
conquérants, se proposent de créer des mceurs en soumettant & des
prescriptions domestiques le for intime de l’homme. Magnifique
travail, quia fait le sort des peuples, partout o& les peuples ont été
assez heureux ou assez grands pour obéir & une autre impulsion que
la force et & un autre commandement que I'instinct de l’orgueal et du
plaisir. Mais, hélas! que peu de sages ont réussi! et la méme oi Ils
ont eu des nations pour disciples, combien est resté 4 leur ceuvre le
caractére de I’ébauche ou méme le stigmate de la misére morale!
Jésus-Christ seyl a créé sur la terre une vie digne de l'homme et
digne de Dieu. Ila purifié notre chair en dilatant notre coeur, et, quol-
que nous demandant plus que n’avait concu personne, il a obtenu
sans violence, par une inliltration de sa doctrine ou plutét de lu-
méme, une multitude inouie de disciples qui se sont appelés ses
fidéles. Aucun climat, aucun peuple ni aucun siécle, ne s’est trouvé
incapable des vertus surhumaines dont il avait créé l’exemplaire avec
le nom. Ona vu des enfants et de jeunes filles en revétir comme d'une
armure le charme de leur faiblesse: des dépouses en ont apporté la
robe sans tache au bord du lit nuptial, et la volupté méme a conau |a
chasteté; des soldats, tout enivrés de |’éclair des batailles, ont abaissé
leur épée devant une victoire meilleure que celle de leurs capitaines.
et la guerre elle-méme a connu le frein d’une humanité qu'elle igno-
rait; des rois ont orné leur diadéme du signe des supplices, et leur
majesté, soumise & celle de Dieu, a confessé le néant des plus hautes
SUR LA VIE CHRETIENNE. 385
grandeurs; les batbares nourris de sang, les sauvages perdus aux
extrémités de la dégradation, ont entendu la voix qui les appelait 4 la.
douceur, et tout sur la terre, nations, royauté, génie, sagesse, le crime
el la vertu, la gloire et l’opprobre, tout a recu de cette bouche souve-
raine un souffle qui a guéri et transformé.
Jésus-Christ n’a eu qu'un malheur, le plus beau de tous, il est vrai.
le plus digne d’un Dieu, mais uo malheur pourtant: il a été popu-
laire. Si, plus sobre de son ascendant, il edt laissé le peuple loin de
lai, il serait, 4 l’heure présente, sur un tréne incontesté; nul n’ou-
vrirait son Evangile que pour le bénir, et ne prononcerait son nom que.
pour le louer. On lui pardonnerait jusqu’a ses miracles; car tous sont
empreints d'un caractére d’humanité qui en rachéte la toute-puissanee
et la cache en quelque sorte dans l'effusion de l'amour. Ce n'est plus
Moise recevant la loi de Dieu & travers les foudres et devant un peuple
épouvanté; ce n'est plus Elie faisant du ciel une vodte d’airain ou en
arrachant le feu qui dévore des blasphémateurs: c’est une main qui
touche des yeux fermés pour leur donner la lumiére, qui redresse et .
fortifie des membres souffrants, qui rappelle un fils du tombeau pour
le rendre 4 sa mére, gui guérit les lépreux, console l’amitié d'une
sceeur par la résurrection d'un frére, et ne laisse qu'une fois, sous
l’impression de sa mort, le ciel et la terre lui rendre témoignage par
leur bouleversement. Tout est humain dans Jésus-Christ, méme le
miracle; tout est humble et doux, méme | absolue souveraineté, et il
n’en coiite rien & |’esprit pour faire de sa personne le modéle achevé
du plus parfait des sages et du plus grand des législateurs. Mais, pour
son malheur, il a vaincu le monde, et jamais l’orgueil ne le lui par-
donnera.
C’est donc Jésus-Christ, mon cher Emmanuel, qui est l’auteur de
la vie dont vous me demandez les secrets, et c’est lui seul par con-
séquent qui peut vous apprendre quelle elle est. Jésus-Christ est
votre maitre, votre seul maitre, il vous I’a dit lui-méme dans cette
parole qu'il adressait & ses premiers disciples: Vous n’avez qu’un
mattre, qui est le Chrest ‘. D’autres en prendront qui leur conviennent
mieux; ils choisiront Aristote ou Platon; ils se feront, dit saint Paul,
des mattres qui chatouillent leurs oreilles, et ils se détourneront de la
vérité pour se donner @ des fables*. Pour vous, c'est Jésus-Christ qui
est votre maitre. J’ai souvent admiré, dans mes contemporains, que
tous appartiennent & une école, et qu'il n’est me vivante qui ne jure
par un homme, un livre ou une idée célébres. Tout siécle, le nétre
compris, se résout en quelques personnages élevés au-dessus des
1 Saint Matthieu, chap. xxu, vers. 10.
* Seconde Ep. a Timothée,. chap. tv, vers. 5 et 4.
386 LETTRES A UN JEUNE HOMME
autres par le don de penser, quelquefois méme par le seul don du
style, et qui se partagent entre eux la direction des esprits. Si quel-
qu’un, dans la foule admiratrice et obéissante, se persuade qu’il n’a
point de maitre, il est aisé de voir que son indépendance méme est
une imitation et qu’elle asa source dans des doctrines qu’ila délaissées
peut-étre, mais qui ont jeté dans son intelligence la racine du scepti-
cisme et de l’isolement. On se dégoiite de servir, mais on sert néan-
moins, comme ces esclaves affranchis qui, tout en étant hors du joug,
conservaient encore dans leur chair les honteux vestiges de leur avi-
lissement. Il n’y a, en tout ordre de choses, divines ou humaines,
vraies ou fausses, que des soldats et des chefs. Aspirer 4 n’étre ni l'un
nil’autre, c’est aspirer & étre plus que Dieu ou moins que |'atome,
car Dieu commande et l’atome obéit. Le néant seul est en dehors de
cette loi. Ne vous élonnez donc pas d’avoir un maitre, mais proposez-
vous d’étre un disciple digne de votre maitre : car écoutez ce qu'il est.
Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe
était Dieu‘ : voila votre maitre.
En lui était la vie, et la vie est la lumiére des hommes... Il était la
vraie lumiére qui illumine tout homme venant en ce monde *: voila
votre maitre.
Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons
vu sa gloire, la gloire du Fils unique de Dieu, plein de grdce et de
vérité® : voila votre maitre.
Oh! Emmanuel, vous avez un grand maitre! jusqu’ici, je le crains,
vous n’avez pas su 4 quel degré il doit l’étre et il l’est réellement.
Vous ne l’avez considéré qu’en tant qu’il est le Verbe fait chair, le
Fils unique de Dieu venu en ce monde pour rendre témoignage a la
vérité*, le principe et l’auteur de la foi*; vous n’avez pas regardé
plus haut ni plus loin, et, séparant ce qui est indivisible, quoique dis-
tinct, vous avez ignoré peut-étre qu’avant son Incarnation le Verbe
était déja pour nous la vie et la lumiére, la lumiére qui illumine tout
homme venant en ce monde, et par conséquent la source premiére et
éternelle de notre raison. Oui, la raison et l’'Evangile descendent du
méme foyer, le méme souffle les communique 4 |’homme, et vous
n’entendriez pas la parole de Jésus-Christ si vous n’entendiez pas celle
du Verbe qui inspire votre intelligence et lui donne en des idées pri-
mordiales le germe de toute conception. C’est la ce que l'apétre saint
Jean nous révéle 4 l’ouverture de son texte. Ila vu ke Verbe dans le
4 Saint Jean, chap. 1, vers. 1..
* Ibid., chap. 1, vers. 4 et 9.
3 Ibid., chap. 1, vers. 14.
4 Ibid., chap. xvi, vers. 57.
5’ Ep. aux Hébreux, chap. xu, vers. 2.
SUR LA VIE CHRETIENNE. 387
sein de son Pére; il l’a vu créant toutes choses, parce que la vie est en
lui; il a reconnu que cette vie du Verbe est la lumiére des hommes,
qu'elle les éclaire tous & leur avénement au monde, qu’elle est dans le
monde avec eux, mais qu'elle y luit.dans les ténébres, parce que le
monde ne sait pas dou elle vient et qui elle est; et qu’enfin le Verbe
s'est fait chair pour rendre manifeste le lien qui l’unit & nous dés l’o-
rigine, et consommer ainsi par une effusion plus parfaite de la grace
et de la vérité le mystére de notre prédestination & la vie méme de
Dieu. Cette page si courte est le regard de l'aigle dans T’infini. Elle a
placé saint Jean au faite de ceux qui ont vu les choses divines, et il
est impossible, sauf au jour de la vision derniére, de mieux apprendre
que l& ce que nous sommes et ce qu’est Jésus-Christ pour nous.
La Jésus-Christ nous apparait tout enlier, avant et aprés son épi-
phanie terrestre. Verbe de Dieu, coéternel & son Pére, il a recu de
lui, parce qu’il est l’expression de sa pensée, le ministére de la créa-
tion, et en particulier le mimistére des intelligences, dont il est le
flambeau. Docteur universel, 11 parle intérieurement a tout esprit, il
meut toute conscience, et nul, quelle que soit sa place dans la hiérar-
chie des étres pensants, n’est dans la vérité et la justice que par une
conformité & ce qu’il entend de lui. Il est le pére de notre raison, et
par la raison le pére de toutes les vertus morales et politiques qui font
du genre humain une société. Le genre humain est la premiére église
fondée par le Christ, église qui ne connait pas son fondateur, mais
qui vit sous ses lois et en appelle 4 lui, sous le nom de Dieu, toutes
les fois que le besoin de son salut lui inspire de regarder plus haut
qu'elle-méme.
Ce n’est donc pas seulement comme Verbe fait chair, comme au-
leur de la foi, architecte et pierre angulaire de l|'Eglise catholique,
que Jésus-Christ est votre maitre; il lest aussi comme Verbe de Dieu,
comme lumiére invisible de la raison et chef méconnu de |’humanité.
L’humanité et l’Eglise, la raison et la foi, la nature et la grace, ne sont
pas des choses contraires, ni méme séparées;. elles sont unies dans le
Christ, que Dieu a constitud 'héritier de toutes choses, par lequel il a
fait les siécles, qui est la splendeur de sa gloire, la figure de sa sub-
stance, et qui porte tout sur l'efficacité de sa parole‘. C’est cette parole,
secréte dans notre ame, publique dans le monde, qui forme I’ensei-
gnement total du Verbe et fait de lui notre maitre unique autant que
souverain. Il vous I’a dit, ne l’oubliez pas : Vous n’avez qu’un mattre.
Ou cela veut dire que I’Evangile est tout et la raison rien, ce qui est
absurde; ou cela veut dire que l’Evangile et la raison, pages distinctes
d’un seul texte, renferment la méme substance et sont |’ouvrage d’un
méme auteur. L’Evangile aflirme la raison, la raison ne nie I’Evangile
‘Ep. aux Aébreux, chap. 1, vers. 2 et 5.
388 LETTRES A UN JEUNE HOMME
qu’en se trahissant elle-méme. Le chrétien est homme par la raison,
homme est chrétien par I'Evangile; et ainsi l'homme et le chrétien
se pénétrent l'un l'autre pour ne former ensemble qu'un esprit qui
vient de Dieu, fils et reflet de son indivisible lumiére.
J’insiste sur ce point, car il est décisif pour la compréhension de la
vie chrétienne, soit que nous y regardions le cété par ot elle dirige l'in-
telligence ou celui par ow elle dirige la volonté. Avant tout, il faut que
nous sachions jusqu ou Jésus-Christ est notre maitre; s’il l’est seule-
ment d’une part de notre vie, ou s'il en est l'instituteur exclusif et
total. Saint Jean, l’ami du Christ, a résolu la question. Nous nous
mouvons dans deux sphéres, celle de la nature et celle de la grace;
mais l’une et |’autre ont le Verbe, Fils de Dieu, pour auteur et pour
flambeau. C’est pourquoi |’Eglise, infailliblement assistée de l’esprit
qui l’a mise au monde, n’a jamais abdiqué la défense de la raison;
elle l’a toujours tenue pour une portion de son héritage, et récemment
encore elle en a proclamé les droits contre ceux qui, dans une ardeur
mal réglée, croyaient rehausser la foi en lui sacrifiant l'autre lumiére
de notre entendement. Entrez, mon cher ami, dans cette large voie,
qui seule est la véritable. Ne vous faites pas de Jésus-Christ, notre
maitre, une exception au cours général des choses; de l’Eglise une
petite société perdue au milieu des ages et des nations; de la foi une
lampe obscure luisant en quelques Ames privilégiées; de la vie chré-
tienne enfin une existence qui n’a de rapport qu’a elle-méme, et qui
proteste contre tout. Non, c’est la le théme de nos ennemis, ce n’est
pas le nétre. Enfants de Dieu, l’univers est l'habitation de notre corps;
les siécles la mesure de nos jours, le genre humain le compagnon et
le théatre de nos destinées, Ja raison notre illuminatrice, la foi one
seconde splendeur née dans la premiére, |’Eglise un monde qui em-
brasse le passé, le présent, l'avenir, les peuples de la terre avec les
esprits du ciel, et, entre ces deux extrémités, tout ce que le Verbe de
Dieu a pu concevoir sans nous le dire et faire sans nous le montrer.
L’inconnu méme est 4 nous; il vit de notre vie, nous vivons de la sienne,
et, au jour ot le drame se cléra par l’apparition totale de ce que nous
sommes, il sera clair que l’unité régnait du pdle visible au péle inv
sible de la création, et qu'elle y régnait par le Christ, image de Dieu,
premier-né de toute créature, en qui tout a été fait aux ciexx et en terre,
ce qui se voit et ce qui ne se voit pas, les Dominations et les Principautes
et les Puissances, tout enfin, et lui avant tout et tout en lui, lui le chef
de I'Eylise comme il est le principe du monde, le premier-né des morts
aussi, tenant enfin la primauté en toutes choses, parce qu’il a plu & Dieu
que toute plénitude habitdt en lui, et que le sang de sa croix réconcilidl
ef pacifidt en lui tout ce qui est de la terre et tout ce qui est du ciel’.
! Ep. aux Colossiens, chap. 1, vers. 15 et suiv.
SUR LA VIE CHRETIENNE. 389
Voila‘ horizon du chrétien, et, si nos adversaires, renfermés dans les
bornes étroites de la nature sensible, mulilant la raison et profanant
I'humanité, nous contestent la durée, espace et la lumiére qui nous
furent faites, ce n’est pas & nous de leur tendre Ja main et d’accepter
par ignorance ou par trahison le rédle subalterne quils veulent nous
créer, en ne se réservant pour eux-mémes, gu reste, que les tristes
limites du temps et les silencieux aspects des astres.
La vie chrélienne est intimement liée 4 la vie morale, et toutes les
deux 4 la vie divine. Ces trois vies peuvent se séparer par une préva-
rication schismatique; mais, telles qu’elles sont de leur nature, elles
vont de l'une 4 I’autre par une pente oi git leur grandeur du cété de
Phomme qui aspire, et leur bonté du cété de Dieu qui descend.
Lorsqu’au dernier siécle la foi fut attaquée d’une ardeur si jeune
et si fiére au nom de Ja raison, c’était l’espérance commune de ses
eonemis qu’une ére de délivrance, d’élévation et de progrés allait
commencer pour le genre bumain. Ils n’en concevaient aucun doute,
et, méme parmi ceux qui n’avaient pas abdiqué le Christianisme, on
rencontrait des esprits que cette vue d’un avenir nouveau touchait
d'une sympathique attente. Ils ne voyaient pas le lien qut existe entre
la foi et la raison, et que jamais la foi ne s’abaisse sans que la raison
diminue. Cette démonstration avait bien été fatle dans Vantiquité; on
avait vu la raison romaine, la plus haute qui fut avant le Christ, s’af-
faisser peu 4 peu dans les ruines de Ia religion nationale, et ce peuple.
plus grand encore par ses lois qne par ses conquétes, descendre a
l’inexprimable chute de l'empire et de ses Scipion 4 Caligula. Mais ce
spectacle était ancien. La décadence de J'idélatrie, c’est-a-dire d'un
culte faux et souvent abject, ne se liait pas d’une maniére évidente 4 la
décadence de la raison elle-méme; il restait & voir si l'affaiblissement
du Christianisme produirait un résultat semblable, et si une seconde
fois, par une épreuve bien autrement concluante et solennelle, la di-
minution de la foi entrainerait la diminution de la raison. Or cetle
épreuve s’est accomplie. Nous pouvons, dés aujourd’hui, connaitre ce
que la raison humaine a perdu a |’ébranlement de la foi. Les signes en
sunt trop clairs dans notre pays pour ne pas frapper l’observateur le
moins sérieux.
Le premier de tous est I’'abaissement des caractéres. Nous avons
conservé la bravoure, cette vieille tradition du sang francais, et nos
armes ont naguére réveillé dans le monde, aprés quarante ans de
paix, cette antique persuasion que la France est un peuple soldat;
mais la bravoure n’exige qu’une certaine ardeur devant le péril, un
mépris de la mort concu dans un élan, et plutét un héroique oubli de
la raison qu’une appréciation calme du devoir. Le plus valeureux
capitaine peut n’étre qu’une femme le lendemain d’une victoire, et
390 LETTRES A UN JEUNE HOMME
ses cicatrices ne couvrir qu’un caractére débile et sans portée. Le
caractére est l’énergie sourde et constante de la volonté, je ne sais
quoi d’inébranlable dans les desseins, de plus inébranlable encore
dans la fidélité & soi-méme, & ses convictions, 4 ses amitiés, & ses
vertus, une force intime qui jaillit de la personne et inspire & tous
cette certitude que nous appelons la sécurité. On peut avoir de
l’esprit, de la science, méme du génie, et ne pas avoir de caractére.
Telle est la France de nos jours. Elle abonde en hommes qui ont tout
accepté des mains de la fortune, et quin’ont cependant rien trahi,
parce que pour trahir il faut avoir tenu & quelque chose. Pour eux les
événements sont des nuages qui passent, un spectacle et un abri, pas
davantage. Ils les subissent sans résistance aprés les avoir préparés
sans le vouloir, jouets inconséquents d'un passé dont ils ne furent pas
maitres, et d'un avenir qui leur refuse ses secrets. Voila notre pays,
Emmanuel, et il n’est pas difficile d’en pénétrer la cause. Le caractére,
qui n’est que la force de la volonté, vent a la force de la raison, et la
force de celle-ci tient & la ferme vue des principes de la vie humaine.
La ot |’entendement ne discerne que des faits, il ne saurait y avoir de
conviction, et ou la conviction manque, que reste-t-il pour appuyer
la volonté? Ce sont les principes qui fortifient, parce qu’ils éclairent;
en dehors d’eux il n’y a plus que des phénoménes, c’est-a-dire des
apparences, selon l’admirable énergie du mot, et il est impossible que
des apparences, si réelles qu’on se les figure, produisent autre chose
dans J’esprit quun matérialisme étroit ou un scepticisme découra-
geant. Il faut voir en haut pour s’asseoir en bas. Ce n'est pas le roc
de la matiére qui porte l'homme, parce que l'homme est un esprit. Or,
dés que l’esprit monte vers les principes, dés qu’il n’est plus sensation
et imagination, il aborde les contrées ou la foi commence, oi la pa-
role intérieure du Verbe se rencontre dans son 4me avec sa parole
extérjeure, ob se forme I'alliance divine de toutes les lumiéres et de
toutes les cerlitudes, et par elle la force des saints, la force des apé-
tres et des martyrs, la force des magistrats assis sur le siége de la jus-
tice, la force des politiques qui gouvernent le monde, la force des
écrivains qui lui parlent, et cette autre et sacrée force, la plus néces-
saire de toutes, la force de l’homme vulgaire contre les passions de
sa nature et Jes adversités de sa vie. Détruisez ]'intime accord de la
raison et de Ja foi dans Jes profondeurs de intelligence; poussez du
pied, comme de vains songes, les pélerinages de |’Ame au pays de
Dieu : faites cela et étonnez-vous que la vue baisse, que |’éternité
s'efface devant le temps, l’infini devant la matiére; que l’instinct
prenne le pas sur la raison, et que l’homme, débarrassé de ses ancres
et de ses mats, devienne une feuille emportée par les flots. On ne
tombe pas sans déchoir.
; SUR LA VIE CHRETIENNE. 391
Le second signe de Vaffaiblissement de la raison dans notre siécle
est la dégradation des lectures. L’homme ne peutlire que ce qu’il goate,
et ce qu'il goate est la mesure de sa raison. Or, parmi les symptémes
dont nous sommes témoins, il n’en est pas de plus visible, pas de plus
triste non plus, que la passion des livres chimériques, c’est-a-dire des
livres qui ne disent rien & la raison et ne s’adressent qu’a l'imagination
et aux sens. Le nombre en est incalculable; on ne se contente méme
plus, et depuis longtemps, de les publier sous la forme matériellement
sérieuse d'un volume. On les jette au monde par feuilles détachées,
comme les oracles tombaient autrefois du chéne de Dodone, et il n’est
pas de journal ou de revue qui estime pouvoir vivre sans offrir & ses
lecteurs ce puéril aliment. La France est inondée chaque jour de pages
médiocres par le style et nulles par le fond, qu'un homme ne peut lire
sans mépris pour lui-méme, parce que leur lecture est un sacrifice fait
au néant, et qui néanmoins trouve un peuple d’adorateurs chez une
nation que nulle autre, depuis la Gréce, n’a surpassée dans les dons de
esprit. Cette profanation de I’intelligence correspond 4 |’abaissement
du caractére et remonte a la méme source. La ov la raison n’est plus
soutenue par des livres sacrés, expression directe de la pensée de Dieu,
elle perd I’habitude des hauteurs intelligibles ; elle quitte la spéculation
pour le métier et se dédommage de la fatigue des affaires ou se pré-
serve des assauts de ]’ennui par une futile diversion. Qu’est-ce que la
philosophie pour des contempteurs de la religion? Qu’est-ce que I’his-
toire pour des courtisans de la fortune, qui mettent le hasard au-dessus
de la Providence? Sans doute l’incrédulité n’entraine pas toujours !’in-
firmité de ]'entendement ; 1] est des hommes qui usent contre Dieu
des priviléges qu ‘ils ont recus de lui. Mais ce n’est la qu’une exception ;
la foule n’est jamais grande par elle-méme, elle ne l’est que par une
émanation d’en haut. Quand elle se retire du ciel, elle ne rencontre
sous ses pieds que la terre. Le génie ne lui vient pas en aide pour lui
causer des vertiges et des illusions; elle demeure ce qu'elle est par
nature, pauvre, ignorante, le jouet des nécessités qui la courbent et
des erreurs qui la décoivent. Elle se jette sur les plus viles patures, et
le premier livre venu lui tient lieu de la Bible, comme le premier char-
latan lui tient lieu de Jésus-Christ.
Remarquez un autre signe de |’affaiblissement de la raison dans nos
contemporains, je veux dire l’impuissance politique. Depuis soixante-
dix ans, la France travaille & se constituer. Justement éprise du sen-
timent de la dignité humaine, elle tient 4 s’élever jusqu’’ cette vie
publique qui a fait les grands peuples de l’antiquité, et sans laquelle
une nation n’est qu’un assemblage d’hommes voués & des intéréts
domestiques sous un maitre qui gouverne 4 son gré leur destinée. Cette
aspiration de la.France est noble et sainte; des exemples fameux prou-
399 _LETTRES A UN JEUNE HOMME |
vent qu'elle n’est pas irréalisable, et, bien que trop fascinée peut-étre
par ses rois, de Hugues Capet a Louis XVI, cependant la France elle-
méme n’avait pas manqué d’instilutions capables d’arréter le pouvoir
sur la pente de l'arbitraire, et de perpétuer dans son sein un vrai pa-
triotisme dans une assez large liberté; si l'ascendant progressif de la
royauté avait affaibli, dans les derniers siécles, les garanties de son
existence politique, il en subsistait encore des restes et surtout des
souvenirs ow elle pouvait, d’un moment & l'autre, retrouver ses droits
perdus ou compromis. La France, en un mot, n’était pas une terre de
servitude, et, en cherchant, aprés de grandes ruines, a ressusciter,
sous une forme nouvelle et stable, l'antique édifice de sa liberté, elle
ne faisait qu’obéir 4 sa nature aussi bien qu’a ses traditions. Pourquoi
ny a-t-elle pas réussi? Pourquoi, depuis trois quarts de siécle, tourne-
t-elle dans des catastrophes, ou elle est emportée comme le vaisseau
dans les tourbillons de |’Océan ? Ni les princes, ni les capitaines, ni les
orateurs, n'ont manqué a ses besoins; elle a recu de Dieu, dans ces
soixante-dix ans, avec une sorte de profusion, des hommes remar-
quables en tout genre de grandeur; et, plus féconde que jamais, on a pu
croire qu un destin singulier voulait élablir un contraste entre le mérite
de ses chefs et l’impuissance de leur action. C’est, mon cherami, qu’une
nation ne peut étre gouvernée quand elle ne se gouverne pas elle-meme
dans l’intimité de ses pensées et de ses volontés. Tout échoue contre
trente millions d’hommes qui ne savent pas se tenir eux-mémes sur
un fondement. Or la France, qui a conservé tant de magnifiques in-
stincts, a perdu le sentiment politique de la religion et du droit ;
insiruite & I’école des gens d esprit du dix-huitiéme siécle, elle ne
peut se faire encore a cette idée que la religion, fat-elle fausse, est un
élément nécessaire de la vie d'un peuple, et que la liberté n’est possible
que dans un pays ov le droit l’emporte sur les passions. C'est la ce
qui nous manque, parce que la foi, qui est le principe le plus élevé
de la justice, ne fait pas en nous le contre-poids du penchant qui
nous porte & rejeter le droit qui nous géne, c’est-a-dire la liberté
d’autrui. Notre raison défaille devant deux des plus grandes vérités po-
litiques, et nous aimons mieux nous débattre dans l'inanité que de
nous dire ce que les plus médiocres législateurs confessaient avant
Jésus-Christ : Il n’y a pas de société sans les dieux.
Vous entendrez souvent attribuer nos malheurs & des causes secon-
daires, et sans doute les causes secondaires y ont leur part : mais, soyez-
en certain, la cause principale est en ceci: La France a perdu le
sentiment politique de la religion et du droit. Elle a gardé le cou-
rage militaire, la lucidité logique, la générosité des instincts, l'impuis-
sance aussi d’étre en religion autre chose que catholique romaine : ce
sont la les restes de son tempérament national, et assurément des
SUR LA VIE CHRETIENE. 305
restes dignes d’admiration. Elle vivra par la malgré ses fautes, et par
la encore elle altirera sur elle les espérances de la terre et les bénédic-
tions du ciel. Dieu a fait des miracles pour la sauver; il en fera de
nouveaux. Et vous, son fils, ne l’aimez pas seulement comme votre
patrie, mais comme une patrie qui est la fille ainée de I’Eglise, et dont
le sort est lié au sort terrestre de ’Evangile. La France est l’inexpu-
gnable furteresse ot Jésus-Christ défendra la liberté des siens, et, quoi
qu'il arrive du monde, 4 quelque degré que descende Ia faiblesse de la
raison el que monte la négation de Ja vérité, la, dans le sang qu ont
recu nos veines, un asile se fera contre la captivité des 4mes. La tyran-
nie spirituelle, qu'elle vienne du tréne ou du peuple, n'y prévaudra
point, et l'intelligence humaine n’y périra pas non plus sous les extra-
vagances systématiques de la déraison glorifiée. Les inaliénables qua-
lités de notre génie national nous sauveront de tomber jamais si bas,
et le flambeau de la charité, tenu debout par nos mains, versera sur
nos maux la lumiére qui guérit, et sur nos blessures J’onction qui
sanclifie. :
Peut-étre accuserez-vous cet élan qui m’échappe et lui reprocherez-
vous de m’entrainer loin du but ot je voulais vous conduire. Mais de
quoi s’agissait-il? De vous montrer, par lalecon méme de notre temps,
que la diminution de la foi entraine avec elle la diminution de la
raison, et qu’ainsi ces deux lumiéres, loin d'appartenir & deux ordres
gui n’ont rien de commun, montent ou s’abaissent ensemble, ex-
pression inégale, mais correspondante, des mémes vérités, et prédes-
tinges l'une et l’autre a conduire l'homme dans son passage terrestre
aussi bien qu’a lui ouvrir les routes deson repos futur et final. Et cctte
leon de notre age nous confirme aussi ce que l’apétre saint Jean nous
a ditau commencement de son texte, que le Verbe fait chair, qui luit
au milieu de nous plein de grdce et de vcrité, est le méme Verbe de
Dieu, qui éclaire tout homme venant en ce monde, d’oi résulte en Jésus-
Christ l’unité qui le rend notre seul maitre.
Qui choisirez-vous avec Jui et aprés lui? A quel homme ou & quel
livre, 4 quelle parole ou 4 quelle ceuvre, donnerez-vous votre confiance,
$i Jésus-Christ en est absent, et surtout s'il en est rejeté? Qui ne ras-
semble pas avec moi disperse’, a-t-il dit, et cet oracle, nous le voyons
réalisé tous les jours dans l’infirmité des choses qui ne sont pas chré-
uennes. « Tout est perdu, fors l’honneur,» disait un roi; nous pouvons
dire mieux que lui : « Tout est perduy fors le Christ. » Il se retrouve
en ce qui demeure ; ce qui ne demeure pas l’a quitté, et sa croix, signe
de vie pour ceux qui l'adorent, annonce A ceux qui ont péri la vertu
qui leur a manqué pour vivre. |
‘ Saint Luc, chap. x1, vers. 45.
394 LETTRES A UN JEUNE HOMME
Or tout maitre ouvre & ses disciples une voie ou ils doivent marcher,
il leur enseigne une doctrine qu’il estime la vérité, il leur communique
une vie de l’4me qui est le but de la voie qu’il leur ouvre et de la vérité
qu’il leur enseigne. Ce sont 1a les éléments de cette autorité fondatrice
et directrice que les Latins appelaient magisterium, et que je ne puis
nommer dans notre langue que par un mot imité du leur, le magisté-
riat. Mais, 4 la différence de tous les maitres qui l’ont précédé et de
tous ceux qui le suivront, Jésus-Christ n’a pas seulement dit & ses dis-
ciples : Je vous ouvre une voie, je vous enseigne une vérité, je vous
communique une vie; il leur a dit dans un langage ot respire sa divi-
nité: Je suis la voie et la vérité et la vie‘. Ce qui était leur dire:
Je suis la voie, marchez en moi; je suis la vérité, croyez en moi; je
suis la vie, vivez de moi. Tel s’est donné le Christ & ses disciples. Il
est leur voie, parce que, Dieu fait homme, il leur a manifesté dans ses
actes la plus haute perfection ot la nature humaine doive tendre et
parvenir. Il est leur vérité, parce qu’en tant que Verbe de Dieu, coéter-
nel & son Pére, il est l’expression substantielle de sa pensée, et qu’en
tant que Verbe fait chair il en est l’expression révélatrice. II est leur
vie, parce que, vivant de soi, d’une vie qui n’a pas d’origine et pas de
mesure, il en est le médiateur auprés des hommes, et leur en verse,
dans une effusion de sa grace, le germe incorruptible et divin. Sous ce
triple aspect, Dieu et homme 4 la fois, il tire de sa premiére nature
une autorité qui n’a pas de bornes, et il puise dansla seconde le secret
d’une sympathie qui n’a pas de semblable. Le Dieu divinise l'homme,
homme humanise le Dieu, et, indissolublement liés l'un et |l’autre
par un lien que la mort méme n’a‘pas rompu, il nous commande et
s’altire un culle le plus mérité de tous, le plus doux, le plus pur, le
plus profond qui fut jamais, culte ot l’intelligence s’illumine en s’apai-
sant, ot la volonté s'adoucit et se fortifie, o8 le coeur tressaille d'un
amour qu’aucun autre amour ne produit, ot toute ]’ame enfin s épan-
che, se fond, s'éléve, s'abime, se transfigure, et prévoit, dans sa dila-
tation méme et sa plénitude, que ce n’est la qu'une aurore et la simple
semence d'un temps plus parfait. Oh! qui vous dira le culte de Jesus-
Christ, si vous ne |’avez pas connu, et si une seule fois, dans un seul
instant, vous l’avez gouté, qui vous en redira l'inexprimable effet ? Mt
les voluptés de l’orgueil au jour de ses plus grands triomphes, ni les
fascinations de la chair & |’heure de ses plus trompeuses délices, ni !a
mére recevant au monde un filsedes mains de Dieu, ni l’époux intro-
duisant l’épouse dans la chasteté du foyer nuptial, ni le poéte au pre-
mier souffle de son génie, ni rien qui soit et rien qui fut, ne contient
ou l'image, ou l’ombre, ou !’avant-coureur de ce qu’est en une ame le
‘ Saint Jean, chap. x1v, vers. 6.
SUR LA VIE CHRETIENNE. 595
culte de Jésus-Christ. Toute autre chose est trop ou trop peu, elle nous
passe ou ne nous remplit pas : Jésus-Christ seul a la mesure de notre
étre ; seul il a fait de la grandeur et de l’infirmité, de la force et de
Yonction, de la vie et de la mort, un breuvage tel que notre cceur le
souhaitait sans le connaitre, et ceux qui ont bu & cette coupe une fois,
a leur Age d’homme, savent que je dis vrai, et que c’est un enivre-
ment dont on ne revient pas.
Le culte de Jésus-Christ, voila le fond de la vie chrétienne, et ce
culte n’est pas nouveau. Ii a commencé aux portes du paradis terres-
tre, lorsque l'homme, laissant derriére lui son innocence perdue, re-
garda de loin, & travers les solitudes de l’avenir, le réparateur promis
4 sa faute. Les patriarches l’emportérent avec eux dans leurs premiéres
migrations; le troisisme de leur race, Enos, fils de Seth, lui donna
une forme plus solennelle remarquée dans I'Ecriture; il se retrouva
sur l’autel ot! Noé célébrait la renaissance du genre humain; Abraham,
en levant sur son fils bien-aimé le glaive du sacrifice, présagea, dans
une immortelle action, |'holocauste qui devait remplir toutes les figu-
res et consommer toutes les espérances. Le temps marchait sans di-
minuer les unes ni les autres. Moise, au Sinai, en recoit de Dieu une
confirmation qui devient |’ime d'un peuple; ce peuple grandit dans
l’attente, et Salomon dresse au culte qui contient tous les souvenirs
et tous les crépuscules du Christ, son descendant, un temple digne
d’eux; David en émeut les profondeurs de ses chants inspirés qui
seront un jour la priére de l'avenir; les prophétes suivent David, leur
prince, comme lui-méme suit Moise et les patriarches; et enfin le
Christ se montre et attire tout 4 lui dans ce sang précieux que tant de
victimes avaient annoncé par le leur, que tant d’amesavaient désiré de
voir couler, et qui demeure au milieu de nous pour jamais avec une
lumiére qui efface toute lumiére et un amour qui n’a de pair aucun
amour. Rien de ce qui fut saint dans le monde n’a été étranger 4 ce
culte de Jésus-Christ. On a vu dans Jes nations qui ne le connaissaient
pas de grandes vertus morales; ces vertus, animées d'une grace se-
créte, ont pu sauver ceux qui honoraient ainsi Dieu et la justice dans
la mesure de leurs forces. Mais nul o’est parvenu 4 la sainteté active
que par le culte de Jésus-Christ, et sa grace seule, obscurément ré-
pandue, a élevé jusqu’ &@ lui ceux qui, aux siécles de préparation, ne
Vavaient pressenti qu’en croyant @ la Providence et & la bonté de son
Pére.
Aujourd’hui tous les voiles sont tombés, toutes les figures ont dis-
paru devant la majesté vivante et visible du Dieu fait homme; son
nom est sur les lévres de I'humanité comme un encens; son Evangile
habite au coeur des nations civilisées; ses autels y sont debout, ses
préires l'y servent, ses apétres l’'y préchent, ses martyrs mélent leur
396 LETTRES A UN JEUNE HOMME
sang avec le sien, et, si une haine vivace le persécute encore, elle n’est
4 sa gloire qu'un témoignage de plus, une preuve qu’il faut étre
humble pour le reconnaitre et chaste pour l'aimer. Tout vit’ dans le
culte du Christ, tout y prend sa racine, sa fleur et son fruit, et par
conséquent, mon cher Emmanuel, & vous qui me demandez ce que
c’est que d’étre chrétien, que dois-je faire, sinon d’exposer ce culte
divin dans tous les mystéres de sa nature et toutes les clartés de son
action?
Jésus-Christ est la vérité: il faut donc lui rendre le culte de la vé-
rité, c’est-a-dire le rechercher dans les choses qui le manifestent,
telles que l’Ecriture, la tradition, l’Eglise, la sainte Vierge, les saints,
les images, les temples, la hiturgie sacrée.
Jésus-Christ est la vie: il faut donc lui rendre le culte de la vie,
cest-a-dire s’unir 4 Jui dans les sacrements qu'il a institués pour nous
communiquer sa grace, el avec sa grace le germe de la vie éternelle.
Jésus-Christ est la voie : il faut donc lui rendre le culte de |’imita-
tion, en reproduisant en nous les vertus morales et surnaturelles dont
il nous a donné l’exemple, telles que la justice, la force, ’humilité, la
pureté, la mortification, la pénilence, et enfin la charité qui est la
premiére et la derniére.
Tel-est I’horizon qui m’est ouvert par votre pieux désir : culte de
Jésus-Christ comme vérité, c’est-a-dire dans les choses qui le mani-
festent; culte de Jésus-Christ comme vie, c’est-a-dire dans les choses
qui le communiquent; culte de Jésus-Christ comme voie, c’est-a-dire
‘lans les choses qui Je reproduisent en l’imitant. J’eusse pu vous con-
duire pas & pas sans vous dévoiler mon dessein, comme j’en ai usé
pour mes conférences dogmatiques; mais, si l’imprévu fait parte des
secrets de l'art oratoire, il n’en est pas de méme d'une communica-
tion intime entre deux ames qui s’épanchent l'une dans l'autre aux
pieds de la vérité. Il restera, d’ailleurs, dans ce que je dois vous dire
4 l’ombre d'une foi qui nous est commune, bien des choses que j'en-
trevois & peine; la lumiére assiste ceux qui cherchent la lumiére, et
vous m’enseignerez peut-étre par vos doutes ou vos erreurs des chemins
quej’ ignore, des sentiers perdus au fond des déserts, des anses reli-
rées ou nous aborderons ensemble sous le souffle tranquille de Dieu.
Heureuse navigation qui aura Jésus-Christ pour pilote, son Eglise
pour barque et I'Evangile pour océan! Je me réjouis, au bord dua
age qui penche, de m’entretenir avec vous, non plus des profondeurs
du dogme, mais des mystéres intimes de la vie. Quand on est jeune,
on aime 4 s’exposer hardiment dans les périls de l’immensité; plus
tard, quand les longs voyages ont miri le coeur et pacifié l’intellt-
gence, on revient avec joie aux tranquillités domestiques; on sent le
prix du repos dans les choses acquises, et la mort qui s’approche nous
SUR LA VIE CHRETIENNE. 397
révéle doucement et sans bruit plus de secrets que Ja spéculation n’en
livre méme au génie. Vous venez, et je m’en vas: c’est la consolation
de ceux qui partent d'embrasser ceux qui demeurent, et c’est la force
de ceux qui demeurent de songer & ceux qui sont partis. Je ranimerai
mon souffle aux ardeurs du vétre, et vous, enfant de ce siécle agité
qui fut le mien, vous prendrez peut-élre dans mes épanchements re-
froidis, mais non pas éteints, quelque chose qui vous donnera la paix
dans la ferveur.
Vous pensez peut-étre que je vais finir ici, et que c’est assez pour
une premiére lettre; mais je ne le puis. Si je vous laissais au point
ou nous sommes, vous auriez de la vie chrétienne une idée trop in-
compléte pour qu’elle ne fat pas fausse. Sans doute, le culte de Jésus-
Christ en est le fond, c’est-a-dire la base premiére; mais en est-il le
terme? Est-ce 4 ce culte que tout s arréte, ou ce culte n’est-i] qu’un
point de départ, un moyen efficace de parvenir 4 quelque chose d’ul-
térieur, ot le Christ sans doule n’est point étranger, mais ow il n’est
pas seul? C'est 4 lui-méme qu'il faut le demander, puisqu’il est notre
maitre. :
Or, si nous scrutons son Evangile, c’est~-dire ses actes et sa pa-
role, nous |’entendons partout se déclarer le Fils de Dieu accomplis-
sant une mission de son Pére. Ma nourriture, dit-i) & ses apdtres,
est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé*. — Je ne puis rien faire
de moi-méme; je juge selon que j entends, et mon jugement est juste,
parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a
envoyé*. — Les ceuvres que j accomplis rendent témoignage que c est
mon Pergequi ni'a envoyé, et mon Pére qui m’a envoyé a rendu lui-méme
témoignage de moi*. — La volonté de celui quim'a envoyé, qut est mon
Pére, est que je ne perde aucun de ceux qwil ma donnés et que je les
ressuscite au dernier jour’. — Personne ne peut venir d& mot, st mon
Pére qui m’a envoyé ne l'attire’. — Ma doctrine nest pas la mienne,
mais la doctrine de celui qui m'a envoyé*. — Gomme mon Pére ma
envoyé, ainst je vous envoie’.
Ce n’est donc pas Jésus-Christ, c’est-a-dire le Dieu homme, qui est
le principe de sa parole, de sa doctrine, de sa grace, de sa volonté,
de |’ceuvre enfin pour laquelle il a pris notre nature, a vécu et souffert;
il n’en est que l'instrument prédestiné, et c’est son Pére, de qui il a
‘Saint Jean, chap. iv, vers. 34.
* Ibid., chap. v, vers 90.
5 [bid., v, 36 et 37.
4 [bid., v1, 59.
3 Ibid., v1, 44.
6 Jbid., vu, 47.
7 Ibid., xx, 21.
398 LETTRES A UN JEUNE HOMME
tout recu éternellement, qui !’a choisi pour communiquer aux hommes
le bienfait de leur réparation aprés celui de leur création. Ce n'est
pas lui non plus qui est la fin de son ceuvre,’ il la rapporte lui-méme
4 sa source, et, interrogé par ses disciples sur la maniére dont ils
doivent prier, i] la leur enseigne en s’effacant de leur pensée et leur
disant : Vous prierez dela sorte: Notre Pére qui étes aux cieur, que
votre nom soit sanctifié, que votre régne arrive, que votre volonté soit
faite sur la terre comme au ciel’. C'est vers son Pére qu’il tourne lear
4me, vers celui dont il dira au jour de son ascension : Je monte vers
mon Pére et votre pére, vers mon Dieu et votre Dieu *. C'est l’avéne-
ment du régne de son Pére qu’il leur propose pour terme dernier de
leurs aspirations, et dans tout le cours de son Evangile, Jorsqu’tl parle
de ce royaume de la béatitude et de la perfection, tl ne l’appelle ja-
mais que le royaume de Dieu ou le royaume du ciel. Sans doute, ce
royaume est aussi le sien, et il le dit dans deux ou trois circonstances,
mais il n’est le sien que parce qu'il est celui de son Pére, et que son
Pére lui a tout donné dans I’acte éternel de sa filiation.
Jésus-Christ n’étant ni le principe ni la fin de la rédemption des
hommes, qu’est-il donc par rapport & elle? Je I’ai déja dit, il en est
Ninstrument, et, pour mieux dire encore, ea me servantd'une exp res-
sion biblique, il en est le médiateur. C’est saint Paul qui nous a créé
ce mot dans sa belle langue théologique: Il n’y a qu'un Dieu, dit-il,
et un seul médiateur de Dieu et des hommes, Uhomme Christ Jésus, qui
s’est donné lui-méme pour la rédemption de tous*. Et ailleurs il \’ap-
pelle & plusieurs reprises, le médiateur du Nouveau Testament’. C'est
pourquoi, fidéle & cette lumineuse trace qui méne 4 Dieu par Jésus-
Christ, l'Eglise, dans sa liturgie, n’adresse ordinairement ses priéres
qu’a la premiére personne de la sainte Trinité, d'oi procéde toute
paternité au ciel et sur la terre®, et elle les termine par une formule
solennelle qui tes place sous !’intercession et la médiation du Sauveur.
Nous vous prions, dit-elle & Dieu, par Notre-Seigneur Jésus-Christ,
votre Fils, qui vit et régne avecvous, dans l'unité du Saint-Esprit, pen-
dant tous les siécles des sigcles. Cette admirable et incessante conclu-
sion nous révéle tout a la fois la primauté du Pére & qui tout remonte
parce que tout en procéde, la filiation du Fils et son office de médiateur
entre son Pére et nous, enfin le lien qui rattache le Pére et le Fils au
Saint-Esprit dans une seule vie, un seul régne, une seule et indivi-
sible unité. Dans cette unité absolue, en tant que Verbe coéternel
‘ Saint Matthieu, chap. v1, vers. 9 et 10.
*Saint Jean, chap. xx, vers. 17.
*Premiére Ep. a Timothée, chap. 1, vers. 5 et 6.
* Kp. aux Hébreux,-chap. 1x, vers. 45.
* Ep. aux Ephésiens, chap. m, vers. 15.
_ SUR LA VIE CHRETIENNE. 389
de Dieu, le Fils est tout ce qu’est son Pére, sauf qu’il procéde de lui;
mais, en tant que Verbe fait chair, par le cété qui le rapproche de
nous sans lui faire perdre sa divine personnalité, il prend une situation
quile subordonne et dont il a dit lui-méme : Mon Pere est plus grand
que moi‘. Et saint Paul, jetant ses regards prophétiques sur le mo-
ment of se terminera sa mission dé médiateur, s’exprime en ces
termes qui achévent d’expliquer le mystére: Ensuite viendra la fin,
lorsque le Christ, aprés avoir vaincu toute principauté, tout pouvoir,
toute puissance, remettra le régne & Dieu son Pere; car il lut faut
régner jusqu a ce qu'il ait mis tous ses ennemis a ses pieds et détruit
la mort elle-méme, sa derniére ennemie. Tout, en effet, lui a été soumis;
mais, en disant que tout lui a été soumis, il est sans doute que c'est
excepté celui qui lui a tout soumis. Lors done que tout lui aura été
soumis, le Fils lui-méme sera soumis a celui qui lui a tout soumis, afin
que Dieu soit tout en toutes choses*.
C'est donc Dieu, Pére, Fils et Saint-Esprit, qui est le principe et la
fin de notre rédemption; Jésus-Christ, le Verbe fait chair, n’en est
que le médiateur. C’est Dieu, vu face a face, et non pas dans les om-
bres de I’humanité, si magnifiques soient-elles, qui est le but supréme
de notre vie de chrétien. Nous le verrons tel qwil est*, voila la pro-
messe; nous serons semblables a lui parce que nous le verrons tel quil
est*, voila la conséquence. De méme que le Verbe s'est humanisé en
prenant notre nature, nous deviendrons participunts de la nature
divine® en voyant Dieu daps la lumiére incompréhensible de son es-
sence, et | Homme-Dieu lui-méme, ressuscité pour ne plus mourir,
éternellement visible & nos regards bienheureux, fera jaillir de sa chair
transfigurée par la gloire la divinité substantielle qui le rend un avec
son Pére. Dieu sera tout en tous -ceux qui auront mérité de le voir, et,
dés ici-bas, notre vie chrétienne n’est que le commencement de cette
pénétration béatifique; elle a pour séve intérieure |’effusion divine que
nous appelons la grace, et c’est une doctrine assurée parmi nous que -
la gloire éternelle n’est que le développement de notre grace présente.
Nous vivons déja de Dieu en vivant par Jésus-Christ; nous entendons
la parole de Dieu en écoutant la sienne; nous aimons Dieu en ]’aimant;
nous regardons Dieu en regardant son visage meurtri et déshonoré
pour nous. Dieu transpire 4 travers le Christ et nous inonde d'un sang
plus précieux encore que celui qui‘tomba de la croix sur le genre
humain. Voila, voila la vie chrétienne dans son principe, dans sa fin,
‘ Saint Jean, chap. x1v, vers. 28.
* Premitre Ep. aux Corinthiens, chap. xv, vers. 24 et suiv.
* Premiere Ep. de saint Jean, chap. 1, vers. 2.
4 Ibid.
® Seconde Ep. de saint Pierre, chap. 1, vers. 5.
400 LETTRES A UN JEUNE HOMME
dans sa surnaturelle essence; et aussi dans son fondement qui est la
médiation du Christ; car personne ne peut poser un autre fondement
que celui qui a été posd et qui est le Christ Jésus’.
Jésus-Christ est le fondement de la vie chrétienne, parce qu’il a ré-
paré en nous les ruines de l'homme antique, et que, revétu de notre
chair prise au sein d’Adam par une Vierge sans tache, il a réconcilié
dans son sang la terre et le ciel, homme et Dieu. Il en est le fondement,
parce que c'est lui qui, ajoutant a la lumiére native de notre intelli-
gence la lumiére seconde de sa parole, nous a fait connaitre Dieu,
notre fin derniére, avec une plénitude qui nous manquait. II en est le
fondement, parce que c’est lui qui, nous donnant dans sa vie et sa
mort, qui étaient Ia vie et la mort d’un Dieu, lespectacle d'une inénar-
rable bonté, nous a fait aimer Dieu d’un amour qui ne nous était pas
connu. Il en est le fondement, parce que c’est lui qui, en tant qu’homme,
nous a révélé "homme et inspiré pour nos semblables une charilé
sincere, active, universelle. ll en est le fondement enfin, parce que
e’est lui qui, au nom de son Pére, a institué ces actes sacrés par
excellence, oll sont contenus avec la grace les germes de la vie éter-
nelle. Ainsi, quoique n’étant ni le principe ni la fin de la vie chré-
lienne, qui n’est qu’en Dieu, Jésus-Christ en est-il la base, puisqu'll
en est le moyen et le ciment. Nul en dehors de lui ne connaitra
Dieu pleinement, et surtout ne l’aimera comme il doit étre aimé. Nul
non plus, en dehors de lui, ne connaitra l"homme d'une connaissance
parfaite et ne l’aimera d’un amour vrai. C’est le troisiéme caractére de
la vie chrétienne. Le premier est d’avoir Jésus-Christ pour instituteur
et pour maitre; le second, d’avoir Dieu pour principe et pour fin; le
troisiéme, d’étre la seule source de l'amour de Dieu et des hommes.
Mattre, disait un docteur 4 Jésus-Christ pour le tenter, quel est le
plus grand commandement de la loi? Jésus lui répondit : Tu aimeras
le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton dme, de tout ton
‘ esprit, voila le grand et le premier commandement, et le second lui
est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-méme. Dans ces
deux commandements sont toute la loi et les prophétes*. Et dans ces
deux commandements aussi est toute la force de la vie chrétienve.
S’élever vers Dieu, se rapprocher des hommes, voila ce que Jésus-
Christ a fait, ce qu'il a enseigné et ce qu’il a obtenu. Tout est la dans
le temps, et lI’éternité méme ne sera que la continuation de ces deux
actes oul s’essaye notre vie dans le cours de sa mortalité. Nous aime-
rons Dieu en le voyant aprés l’avoir aimé sans le voir, et nous aime-
rons les 4mes sauvées aprés avoir aimé leur salut. Aucun autre qué
Jésus-Christ n’a donné & la vie humaine cette direction, aucun aulre
' Seconde Ep. aux Corinthiens, chap. m1, vers. 14.
* Saint Matthieu, chap. xxu, vers. 35 et suiv.
SUR LA VIE CHRETIENNE. 401
surtout n’y a réussi, et c’est le miracle universel oi il demeure pré-
sent pour la consolation de ceux qui le servent et le désespoir de ceux
qui ne le servent pas.
J’ai vu passer devant mes yeux-bien des maitres; j’ai étudié les
effets de leurs doctrines sur moi comme sur mes contemporains. Or
aucun d'eux jamais ne m’a élevé vers Dieu, aucun ne m’a rapproché
des hommes, si ce n'est par les pensées ov le Christianisme était leur
secréte inspiration, 4 cause d'une domination qui lui reste encore sur
ceux-la mémes qui le haissent et conjurent sa ruine. Dés qu'un homme
dit anathéme & Jésus-Christ, en se donnant la mission d’enseigner, on
le voit tomber de Dieu dans les abimes obscurs d'un athéisme plus ou
moins subti], ok du moins dans l'indifférence pour tout ce qui est de
Dieu. Ii peut prononcer son nom, mais ce nom n’a point dailes; il
peut dire : Dieu est; mais c’est un Dieu glacé qui ne sait pas les che-
mins du ceeur, étre abstrait et solitaire, qui habite l’innaccessible région
de l’infini, et devant lequel |'homme passe sans avoir l’idée d'une
priére ni la puissance d’une larme, lui qui prie et qui pleure si natu-
rellement. Il en est de méme de la philanthropie séparée du Christ.
Elle peut encore, par un ressouvenir de son origine, soccuper des
miséres de "homme; mais sa main est froide comme ua linceul, ou
bien, s’échauffant sous l'impulsion de systémes chimériques, elle
tente de soulever le monde au nom de !’amour, et ajoute aux cala-
mités humaines, déja si terribles, la calamité des espérances trom-
peuses et de ces vastes désirs oi |’Univers ne peut rien, parce qu'il est
contenu par des lois. C’est l’honneur de la vie chrétienne de res-
treindre les besoins en dilatant les Ames, comme c’est la faiblesse des
doctrines étrangéres d’agrandir les nécessités en diminuant les ceeurs.
L’Evangile se refuse & toute contrefagon; dés qu’on ne le prend pas
tel qu ‘il est, avec Jésus-Christ vraiment Dieu et vraiment homme,
il n’inspire que des imitations sans portée, et tout au plus des passions
revétues d’un nom divin. L’Evangile a dit le dernier mot de la perfec-
Uon en placant l’amour de Dieu et des hommes au faite de la vie, et
ila dit le dernier mot de la puissance en obtenant de ses disciples
d’obéir & cette loi comme 4 la loi qui renferme toutes les autres. La
toujours se brisera le génie de la nouveauté, parce que la est le terme
du vrai, du beau, du saint, du praticable, et qu’au dela commence le
néant de la chimére ou le néant de |’égoisme.
Il est temps de conclure, mon cher Emmanuel, et de répondre a
cetle question : qu’est-ce que la vie chrétienne? La vie chrétienne est
le culte de Jésus-Christ, pour arriver par ce culte & l'amour de Dieu
et des hommes, et par l’amour de Dieu et des hommes 4 la vision de
essence divine. Jésus-Christ, voila votre maitre; amour, voila votre
loi; la vision de Dieu, voila votre fin.
402 LETTRES A UN JEUNE HOMME
Dés votre enfance on vous l’avait dit, ou plutét l'on vous avait fa-
conné, sans vous le dire, & ce grave enseignement. Votre mére vous
apprenait & joindre vos mains et & lever vos yeux en prononcant le
nom de Jésus-Christ; elle ployait vos_genoux devant son image et
portait & vos lévres, ignorantes de ce qu’elles faisaient, le signe ai-
mable et pourtant si sévére de notre salut. Quand Ja raison parut dans
vos actes et inspira, quoique imparfaitement, vos premiéres pensées,
votre mére encore vous conduisit aux pieds d’un vieillard, dans l’om-
bre et le silence d'un lieu solennel, et vous pressa de lui découvrir les
troubles naissants de votre coeur, vos élans et vos peines, tous ces
mouvements obscurs qui étaient en vous les avant-coureurs du bien
et du mal. Ainsi donnates-vous & Jésus-Christ, dans la personne con-
sacrée d’un de ses disciples, les prémices de votre conscience. Elle
se forma lentement & ce souffle incorruptible d’une 4me ou se versait
la vétre; vous apprites de ces épanchements les joies de la réconci-
liation et les joies plas pénétrantes encore d’une pureté qui se con-
tient devant Dieu et n’a point a rougir de son regard. Si les passions
vous furent révélées par l’instinct de la nature ou par ]'imprudence
d’une parole qui ne sut pas vous respecter, vous edites dans la pritre,
dans la révélation de vos fautes, dans les splendeurs de nos solennités,
un appui plus fort que les séductions du dedans et les trahisons du
dehors. Un jour votre front porta douze ans. On vous avait préparé
pour ce jour; il devait vous initier au plus profond des mystéres de
Jésus-Christ, et ressusciter pour yous, aprés dix-huit siécles d’absence,
la réalité de sa communion derniére avec ses premiers amis. Vous
vintes en face du ciel et des hommes vous agenouiller devant le pain
qui avait été la vie de vos péres et qui devenait la vétre; vous le re-
cites dans une foi sans tache, dans un amour ému, et vous pites
croire que rien ne vous séparerait jamais des délices de la vérité. Le
pontife le crut comme vous; il marqua votre front du signe de la
force avec une huile qui était le signe de la douceur, et il vous con-
mit & la grace de Dieu pour étre désormais en ce monde, tout enfant
que vous étiez encore, le champion de la vraie justice et de !'éternel
honneur. Vous vous en souvenez, telles furent les lecons semées
dans votre 4me, telles les impressions de vos commencements, et
ainsi rien ne vous est nouveau dans les noms et les choses du Chris-
tianisme. Mais ce qui vous est nouveau, c’est d’en reprendre la trace
4 vingt ans, aux premiers jours de votre liberté et au bruit d’un monde
qui n’est pas unanime & vous redire ce que vous disait votre mére et
ce que vous affirme votre foi. Il vous faut combattre et convaincre :
combattre pour demeurer fidéle, convaincre pour transmettre & d’au-
tres la vie qui vous fut donnée. Comme il n’y a pas de chrétien sans
amour, il n’y a pas de chrétien sans prosélytisme, et ce que je vous
td
SUR LA VIE CHRETIENNE. 406
demande avant tout, dés aujourd'hui, c’est d’embrasser le monde dans
votre ambition. Vous ne sortirez jamais assez de vous-méme pour y
étre puissant; jamais vous ne croirez assez pour vous, si vous ne
croyez pas pour les autres. Ne dites pas: Je veux me sauver; dites
vous : Je veux sauver le monde. C’est J& Je seul horizon digne d’un
chrétien, parce que c’est l’horizon de la charité.
H. D. Lacorpaire.
ee _—— eee eee
LE DEBOISEMENT ET LE REBOISEMENT'
Peu de questions semblent avoir le privilége d’exciter l’intérét, au-
tant que celle du déboisement et du reboisement des montagnes. Il en
est peu aussi qui, jusqu’a ce jour, aient plus stérilement occupé Jes es-
prits, et qui offrent & un égal degré le spectacle étrange de voeux pres-
que universels, venant se perdre dans une sorte d’impuissance pratique
d’agir et méme de vouloir.
Trois quarts de siécle écoulés depuis nos désastres révolutionnaires,
cinquante ans de progrés en tous genres dans l’ordre des sciences na-
turelles et physiques, de nombreuses discussions engagées au sein de
nos assemblées délibérantes, paraissent n’avoir fait qu’ajourner une
solution dont l’urgence ne dut jamais cependant étre mieux comprise.
En vain, les autorités les plus graves, interprétes naturels des besoins
du pays, préfets, conseils généraux, administrateurs des foréts, aca-
démies et sociétés d’agriculture, économistes, ont signalé l’immensité
du mal, indiqué et sollicité des réformes. En vain, des rapports ont
été présentés, des délibérations ont été prises, des plans ont été tracés
par les hommes spéciaux. Le débat est épuisé, on croirait du moins
qu'il l’est, au point de ne laisser plus de place qu’’ une conclusion.
Or que voyons-nous, malgré ce quia été dit et écrit, redit et réécrit si
souvent? Ilse poursuit toujours sans sortir des mémes généralités. Les
articles et les brochures se succédent, pour prouver ou contester ce
qu'un bon sens vulgaire atteste ; les projets tour 4 tour présentés avor-
tent, et, en attendant qu’on se détermine & mettre la main & I’ceuvre,
les inondations grandissent, comme si le ciel ne se lassait pas de mul-
tiplier des lecons destinées 4 tomber l'une aprés l'autre dans l’oubli.
Oui, depuis un demi-siécle, nous assistons a un spectacle étrange
‘Ce travail était écrit et prét a paraftre, lorsqu’un projet de loi sur les défri-
chements des bois des particuliers a été présenté le 5 mars au corps législatif.
On comprend que les faits, les idées, les principes, l’°ensemble imposant de
témoignages que |’auteur a voulu mettre en lumiére, dans l'intérét de plusieurs
départements menacés d'une destruction compléte, acquiérent, s'il est possible,
un nouveau degré d‘opportunité que tous apprécieront.
(Note de la rédaction.)
LE DEBOISEMENT ET LE REBOISEMENT. 405
qui montre bien, une fois de plus, les inconséquences de esprit hu-
main. Pendant que des plaintes améres ne cessent de retentir sur la
nudité des montagnes et la périodicité alarmante des inondations, pen-
dant que nous perdons notre temps & vouloir guérir eh un jour un mal
qui date de plusieurs siécles, l’ceuvre de destruction continue et s'achéve
prés de nous. Par Ja tolérance de la loi, les abus du droit de propriété
débordent, selon |’énergique expression d’un préfet des Alpes; le peu de
bois qu’a épargné la Révolution périt par la hache, ou plus sirement en-
core, par la dent du troupeau. Tous sont complices du déboisement,
tous cherchent un accroissement de fortune dans le déboisement, et
tous demandent le reboisement. Tous déplorent les effroyables cala-
mités que produit la marche dévastatrice des torrents et des riviéres,
et tous plus ou moins concourent 4 les aggraver. Les derniéres inon-
dations de l'Ardéche ont occasionné des pertes privées s’élevant, d’a-
prés des documents officiellement fournis, & plus de dix millions de
francs, sans compter les dommages éprouvés parles ouvrages publics,
ponts, aqueducs, routes impériales, départementales et vicinales. On
ne saurait apprécier I'étendue des nouveaux désastres qui s’ajoutent
chaque année aux désastres anciens, dans les départements de la zone
des Alpes. Il est reconnu, il est certain que les sommes consacrées &
réparer ces désastres sont hors de proportion avec les avantages par-
tiels et éphéméres rétirés de défrichements et d'un paturage excessifs.
On a dit et répété que de grandes économies seraient obtenues par le
Trésor, siles sommes dépensées annuellement 4 rectifier des routes ‘
qui ne seront jamais ni sires ni commodes étaient ‘employées & des
travaux de boisement, de gazonnement et de consolidation des pentes.
Quels résultats ont eus tant et de si pressants appels adressés & |’opi-
nion? L’égoisme individuel a-t-il été désarmé? Déboise-t-on moins
qu’on ne déboisait, il y a trente ans? Et méme la loi s’oppose-t-elle
efficacement & ce que |’on déboise? Triste et douloureux sujet d’ob-
servations, qui sont loin d’étre rassurantes pour l'avenir de notre agri-
culture!
Une double tendance doit étre mise ici en relief.
Au retour périodique de chaque grande inondation, lorsque les es-
prits obéissent a une irrésistible impression d’effroi, le zéle est ardent,
les projets abondent. Alors, s’1l fallait en croire les indifférents de la
veille, il y aurait urgence & reboiser des centaines de mille hectares de
montagnes par département, méme les landes stériles ob on laisse &
Vavidité des propriétaires le droit de livrer aux torrents les derniéres
parcelles de terre végétale. Alors les difficultés tenant a la législation,
* D'aprés le témoignage de M. Surrell, le seul passage d'un torrent, dans les
Hautes-Alpes, a cofité 120,000 francs. (Etudes sur les torrents des Hautes-Alpes.)
406 ' LE DEBOISEMENT
au régime économique, & la mauvaise volonté ou & limpuissance des
particuliers et des communes, & l’insuffisance du personnel forestier,
les considérations d’argent, tout disparait, tout s’efface devant la pen-
sée du péril. On a vu les plus belles et, en apparence, les plus indes-
tructibles digues affouillies, rompues, mises’ néant. On a pu constater
d’autre part que prés d’elles des haies d’aubépine, des ceps de vigne,
de simples arbustes, quelques plants de colza‘, ont résisté & la violence
des eaux. Il y a 1& un fait qui confond les esprits les plus incrédules.
On demande donc le reboisement, on le demande avec instance, on le
veut immédiat et général, et on va jusqu’a calculer les bénéfiees de 1’o-
pération.
Explosion stérile de voeux dictés par la peur et qui s’évanouissent
avec elle! Le temps ne tarde pas 4 calmer cet enthousiasme de phra-
séologie. La charité publique et privée, qu’on ne sollicite jamais vaine-
ment en France, fournit les secours les plus indispensables, ceux qui
sauveront des familles sans pain et sans abri. D'autres intéréts, d’autres
passions, ne tardent pas a porter ailleurs une opinion essentiellement
mobile. On ne songe pas que les désastres causés par les inondations
du Rhone et des fleuves trouvent souvent une compensation trés-
ample, dans le limon dont s’enrichissent les plaines, et on oublie les
malheureuses populations des montagnes ou d’innombrables torrents
accomplissent, pour ainsi dire en détail, leur ceuvre de ruine, empor-
tant tantét un champ, tantét une moitié de village, tantét un territoire
presque entier. On oublie Jes pauvres, les déshérités, ceux dont la voix
ne peut ébranler les mille échos de la presse et dont I’influence ne pése
pas dans la balance politique. Oui, l’oubli arrive, les plaintes sont
' étouffées par les bruits des grands centres industriels, et tout est dit.
Tout est-il dit en effet, comme sembleraient disposés 4 le croire
trop de gens? Tout est-il dit sur une question vitale qui, en vertu de
la loi de la solidarité, mtéresse autant la plaine que la montagne, au
point de vue d’une bonne économie forestiére et agricole, et & laquelle
se rattache l’existence d’un équilibre nécessaire entre les bois, les
prairies et les terres & blé? Ce qui s'est produit par le passé a-t-il un
caractére fatal? Plusieurs départements sont-ils destinés 4 voir leurs
plas belles vallées se dénuder et se transformer en affreuses solitudes,
leurs plus précieuses récoltes compromises par la rigueur des hivers,
la sécheresse ou l’impétuosité des vents, et les torrents emporter dans
le lit des riviéres, des fleuves * et dela ala mer, le sol, ce premier des
‘ C’est ce qu’a trés-bien observé M. Rozet, lors de la grande inondation de la
Loire en 1856. — Voir sa brochure intitulée : Moyens de forcer les torrents des
montagnes de rendre d Vagriculture une partie du sol quils ravagent, ete.
Paris, 1856. ~
2 D’aprés les calculs auxquels s’est livré un habile ingénieur, M. Surrell, le
ET LE REBOISEMENT. 407
capitaux, sans lequel les progrés de |’industrie moderne renouvelle-
raient pour eux le supplice de Tantale et seraient impuissants & repeu-
pler le désert'?
Malgré les sinistres prophéties des pessimistes, nous ne le croyons
pas ; nous ne nous résignerons jamais & le croire. Nous ne désespérons’
pas 4 ce point de la raison, de la justice, de la science. Nous aperce-
vons bien les préjugés, les difficultés morales et matérielles qui expli-
quent le maintien du statu quo; mais nous persistons [a penser que le
probléme peut etdoit étre bientét résolu. Un concours de circonstances
nous raffermit dans ces sentiments. Aprés plus de cinquante ans d’un
régime provisoire, voila que la loi destinée & réglementer les défri-
chements des bois des particuliers va étre, sans doute, soumise & une
discussion solennelle et définitive. Le rapport dans lequel I’honorable
et savant M. Lélut a exposé les vues de la commission nommée par le
dernier Corps légistatif est du plus heureux augure. Par les principes
qu'il est consacré & formuler, par les questions qu’il aborde et les in-
dications qu’)! renferme, il sera, selon les expressions du rapporteur,
un des éléments de la loi définitive que le gouvernement a intérét et doit
lenir @ honneur de ne pas faire attendre longtemps. Chose digne assu-
rément d’étre remarquée! Moins d’un mois aprés* le jour ot M. Lélut
adressait cet appel & une haute et puissante initiative, un homme qui
joint & l’expérience éprouvée de l’administrateur le zdle le plus actif
pour le bien public, M. Edouard Thayer, adressait un appel semblable
au sein du Sénat, dans un rapport sur des pétitions relatives au reboi-
sementdes montagnes. Les mémes faits, recueillis par lui avec la scru-
puleuse conscience de l’historien publiciste, le conduisaient & émettre
les mémes principes aboutissant 4 la méme conclusion.
D'un autre cété, sous l’impulsion donnée par la lettre de I'Empe-
reur du 49 juillet 1856, et d’aprés les ordres de M. le ministre des
travaux publics, un service spécial a été chargé d’entreprendre des
études, puis d’exécuter les travaux reconnus nécessaires dans les bas-
sins des fleuves et sur leurs principaux affluents, pour en améliorer le
régime et prévenir les inondations. Ce service, confié & un inspec-
teurgénéral des ponts et chaussées dans le bassin du Rhéne, a été sub-
débit annuel du Rhone est de 54,236 millions de métres cubes, charriant 24 mil-
lions de métres cubes de limon dans une année. Ce dernier chiffre n’a pas besoin
de @mmentaires.
‘ Une ligne de chemin de fer vient d'étre accordée aux Basses et Hautes -Alpes.
lle sera, sous tous les rapports, un grand bienfait pour ces pays; mais il faut
qu'elle ne traverse pas seulement une Arabie Pétrée. La construction méme du
chemin de fer exigera les travaux de boisement, de gazonnement et de consoli-
dation des pentes, que nous demandons.
* Le rapport de M. Lélut a été déposé le 25 mai 1857 ; celui de M. Thayer était
iu dans la séance du ‘Sénat, du 10 juin 1857.
408 LE DEBOISEMENT
divisé en plusieurs autres & la téle desquels sont placés des ingénieurs
en chef ‘. Deja des études ont été faites pour le Rhéne et ses affluents,
la Saéne, le Doubs, |’Ain, I'Isére, la Dréme, l’Ardéche et la Durance.
Nous avons sous les yeux le rapport du chef de service, chargé des
études dans le bassin de la Durance, et nous sommes fondé & dire que
jamais idées plus sages, plus conciliantes, ne furent exprimées.
Enfin, s'il nous est permis d’I Invoquer notre modeste et toute pa-
triotique intervention en un sujet si important, nous trouvons de nov-
veaux motifs d’espérance dans les marques précieuses d’adhésion des
préfets, des conseils généraux, de l’Académie des sciences morales et
politiques et des économistes éminents, qui ont bien voulu appuyer du
poids de leur autorité les conclusions d'un travail publié par nous, en
4857, sous le titre de: La Provence au point de vue des bois, des tor-
rents et des inondations, avantet aprés 1789.
Les rapports présentés au sein des conseils généraux de la région
du Sud-Est, dans leur derniére session d'aodt 4857, surtout celui de
M. le préfet des Basses-Alpes, les délibérations prises et les voeux émis
forment un ensemble de documents dignes d'appeler l’attention gou-
vernementale. Non-seulement ils mettent en lumiére la triste situation
des départements du Midi, mais ils tracent la seule marche vraiment
rationnelle 4 suivre, dans le grand ceuvre de la réforme du Code de 1827
et de notre régénération forestiére.
En des circonstances si favorables, lorsqu’il s’‘agit du salut territo-
rial de la plupart des pays de montagnes, il nous parait opportun d’é-
clairer, s’il est possible, d’un nouveau jour, les principes en dehors
desquels on ne saurait faire une loi sérieuse, équitable, définitive sur
les défrichements et le reboisement. Ces principes sont ceux dont
notre premier travail était destiné & fournir la démonstration histor'-
que; ils ont été plusieurs fois indiqués par les hommes spéciaux qui se
sont succédé dans l’administration des foréts; ils viennent de recevoir
la consécration des deux rapporis de M. Lélut et de M. Thayer, celle
des voeux formulés par les mandataires du pays. Rien ne leur manque
donc pour entrer dans le domaine pratique, aprés avoir été expérimen-
talement dégagés des études et observations locales.
I
Nous ne voudrions pas nous étendre ici trop Jonguement sur des
‘Ce service a été institué en aodt 1856. Quatre directions centrales ont été
organisées pour le cours de la Seine, de la Garonne, de la Loire, du Rhone et de
leurs affluents.
* Paris, Guillaumin, éditeur du Journal des Economistes, 1857. — Voir le
Correspondant du 25 juin 1857.
ET LE REBOISEMENT. 409
fails déja exposés ailleurs, ni limiter 4 des contrées déterminées |'in-
térét_ d'une question générale. Mais, puisqu’on s'est habitué & con-
fondre dans un méme apercu des situations absolument différentes,
nous croyons devoir nous arréter 4 celle des départements situés sur
la frontiére des Alpes. La nature, prodigue sous d'autres rapports,
semble y avoir réuni tous les éléments actifs de destruction qui, dans
les contrées entrecoupées de hautes montagnes, compromettent ala
fois l'existence des bois et celle da sol.
Pourquoi, du reste, n’étudierions-nous pas, au point de vue forestier,
une zone de montagnes, comme on étudie aujourd’hui dans des fa-
milles d’ouvriers et de paysans, en France et & l’étranger, les types
servanta caractériser la condition religieuse, morale, matérielle, hygié-
nique, des elasses laborieuses? Si la méthode d’observation qu'un pu-
bliciste éminent, M. Le Play, anaguére inauguré avec tant d’éclat dans
son livre des Ouvriers Européens, est exacte, elle doit pouvoir s’ap-
pliquer aux diverses branches de |’économie sociale. Longtemps on a
usé et abusé de la théorie; le moment est venu d’interroger les faits.
a L’état de la Provence n'est pas assez connu, disait Portalis dans
Assemblée des Communautés de ce pays, tenue en 1780. Dans les
temps les plus calmes et les plus heureux, nctre existence n'est que
précaire... Dansla moitié de la province, les campagnes sont menacées
par les riviéres et par Jes torrents; il faut se défendre par des digues
contre les débordements, et retenir par artifice un sol penchant, toujours
prét & s'échapper. »
Si les descendants de Portalis avaient 4 rendre un semblable compte,
a observé M. le baron Baude dans son rapport a!’ Académie des sciences
morales et politiques ‘, ils diraient que la plupart des terrains dont il
s’agissait alors de conjurer la ruine sont aujourd’hui, les uns descen-
dus des flancs des montagnes, les autres ensevelis sous les bancs de
graviers qu’entrainent aprés eux les torrents. Combien scraient utiles
des travaux qui montreraient, al’aide des chartes, des déclarations des
communes, des archives des anciennes maitrises et chambres des
eaux et foréts, des pouillés des églises, etc., les profondes modifications
subies par les pays de montagnes dans Yensemble de leur systéme
agronomique! Ce serait vraiment 1a histoire du sol, celle de ses ac-
croissements ou de sa ruine, de ses révolutions *. On verrait Ja, traduits
en faits et en chiffres irrécusables, les résultats de cerlaines doctrines .
qui enseignent a l’homme la science de l’égoisme, qui lui apprennent
‘A occasion de la publication de notre livre. — Voir le Comple rendu des
Séances et travaux de I Académie des sciences morales, mai 1857.
* Voir un article publié dans la Revue des sociétés savantes (1"* livraison de
1857); ‘par M. A. Silvy, sous-chef de bureau au ministére de Vinstruction
publique.
410 LE DEBOISEMENT
4 jouir dans le présent, sans se soucier de l'avenir. Nous avons essayé
de faire cette histoire, de recueillir ces faits et ces chiffres pour la
Provence. Voici quelques traits du tableau qui s’est offert & nos yeux.
Laissons de cété les sites privilégiés, dans lesquels les touristes sont
disposés 4 trouver l'image d’une prospérité générale qui ne souffre pas
sensiblement de la disparition des bois. Marseille, Toulon, Hyeéres,
Cannes, les cétes de la mer, des vallées qui sont autant de jardins, ob
Yolivier s’échelonne avec le mirier et la vigne sur les rampes bien en-
tretenues des monlagnes, ou un arrosage fréquent conserve la verdure
au milieu des brilantes ardeurs de |’été, est-ce l& tout le pays? Pour
perdre & ce sujet d’habituelles illusions, il suffit de visiter le nord du
département du Var, les Bouches-du-Rhéne, et particuliérement les
Basses et Hautes-Alpes, la partie méridionale de I’Isére, la Dréme.....
Il suffit d’en étudier de prés la constitution géologique et climatérique.
Des montagnes trés-ardues et isolées les unes des autres, la plupart
de formations crétacées, jurassiques ou tertiaires ', n’offrant que des
gisements en pain de sucre; des masses énormes de calcaire com-
pacte reposant sur des couches de marne mobile; des roches fendillées,
décomposées, semblables 4 des détritus d’ardoise; un sol calcaire et
friable, soulevé par le gel et le dégel, mis en poussiére par les piétine-
ments des moutons et des chévres, emporté par le vent ou par les
eaux; un climat dévorant qui fait succéder & des pluies d’orage de ca-
lamiteuses et longues sécheresses; en faut-il davantage pour justifier
ces paroles de M. Blanqui : — « Ici la végétation ne garantit pas seule-
ment le revenu, mais le fonds. Si vous arrachez un arbre ouun buisson,
vous détruisesz la place qu’ils occupent ; il ne reste rien. » Qu’on ajoutea
ces causes de ruine |’insouciance qui caractérise la classe agricole dans
le Midi et se trouve si démesurément développée aujourd'hui par une
soif immodérée de jouissances, et on sexpliquera que des moyens
exceptionnels puissent seuls remédier & une situation exceptionnelle;
on se fera une juste idée des pertes que doivent occasionner, dans de
telles conditions d’existence, les avalanches, les éboulements de ro-
chers et de terrains, les débordements des riviéres et surtout des tor-
rents.
Les torrents ! on les a si souvent décrits, M. Surrell en a fait l'objet
de si concluantes études* pour prouver la nécessité et l’importance du
reboisement, nous en avons nous-méme suivi les progrés avec de tels
détails, dans les dix-septiéme et dix-huiti¢me siécles, que nous renon-
cons 4 insister sur ce qu'il est permis d’appeler leur constitution: caf
ils en ont une scientifiquement analysée, d’aprés des faits presque nv-
‘ Rapport de M. le baron Baude.
* Etudes sur les torrents des Hautes-Alpes.—Voir aussi les mémoires et travacx
de M. Scipion Gras, ingénieur des mines 4 Grenoble.
ET LE REBOISEMENT. 411
nables. Nous les avons observés sur les lieux; nous avons embrassé du
regard leur ligne sinueuse, s’élargissant en éventail de pierre de 2,000,
3,000 métres, depuis les escarpements décharnés de la montagne jus-
qu’au fond des plus riches vallées; nous avons entendu des témoins
éclairés et dignes de foi, fixant I’époque précise de leur origine quel-
quefois récente, racontant comment ilss’étaient formés, et nous n’avons
plus été surpris du résultat qui nous avait impressionné profondément,
lorsque, comparant les nombreux affouagements ou cadastres généraux _
de la Provence ot la valeur de chaque territoire était indiquée aux
diverses époques, nous constatames que la haute Provence avait perdu
la moitié de son sol cultivable, du quinziéme siécle a la fin du dix-hui-
tiéme *.
Nous avons compris encore 2 quel point Pégoisme d’un seul peut
compromettre la sécurité de tous. Nous nous sommes dit qu’! moins
de vouloir supprimer et niveler les montagnes, il fallait ici un tout
autre régime que celui des pays de plaine. En plaine, point d’avalan-
ches, point de torrents, un sol souvent trés-riche. Le salut de la plaine
contre l’exhaussement du lit des fleuves, l’ensablement de leurs em-
bouchures*, l’irruption subite des eaux, se trouve naturellement lié a _
celui de la montagne. C’est une question trés-discutée que celle de sa-
voir, si la servitude de la propriété forestiére doit étre maintenue au
seul point de vue de la production du bois. Mais est-ce une question
susceptible de controverse que celle de savoir sil ya utilité publique
4 empécher quelques propriétaires ignorants ou imprudents de satis-
faire leurs instincts d’égoisme, aux dépens d’un nombre presque illi-
mité de propriétaires inférieurs? L’Etat, auquel tous ont recours au-
jourd’hui, et pour tout, n’est-il pas avant tout le tuteur-né des faibles?
L'intervention de Etat n’a-t-elle pas empéché |’abus du travail des
enfants dans les manufactures? N’a-t-elle pas réglé l’usage des eaux et
des mines, établi des servitudes dont le but est la défense militaire
da territoire, qui sont relatives 4 la sdreté, a la santé et & la salubrité
publiques, & la voirie et aux travaux publics? La premiére loi pour un
pays est celle qui le sauvera d'une destruction compléte. Or les voix
les plus autorisées ont att@sté et attestent que les départements silués
sur la frontiére des Alpes se détruisent, que chaqne année accroit leurs
souffrances, leur misére et leur dépopulation.
« Quiconque’a visité la vallée de Barcelonnette, celle d Embrun, du
Verdon, et cette Arabie Pétrée des Hautes-Alpes qu'on nomme le Deé-
‘ La Provence au point de vue des bois, des torrents et des inondations, avant et
aprés 1789, p. 111-123.
*M. Baude cite dans son rapport les atterrissements d‘un torrent, appelé le Laz,
qui ont exhaussé le fond de la petite rade de Toulon et nécessité un cores dont
la dépense s'éléve 4 10 millions.
412 ° LE DEBOISEMENT
voluy , sait qu'il n’y a pas de temps 4 perdre; ou bien, dans cinquante
ans d’ici, la France sera séparée du Piémont, comme I’Egypte de la
Syrie, par un désert.
« Je n’exagére rien. Quand j’aurai achevé mon excursion et désigné
les lieux par leurs noms, il s élévera, j’en suis sir, du sein de ces lieux
mémes, plus d'une voix pour attester la rigoureuse exactitude du ta-
bleau de leurs miséres. Jamais je n’en ai vu de pareilles, méme dans
les villages des Kabyles de la province de Constantine; car, enfin, on
peut y arriver & cheval, on y trouve de l’herbe au printemps, et,
dans plus de cinquante communes des Alpes, on ne trouve plus rien.»
Tel est le tableau que M. Blanqui tracait en 1845‘, aprés un voyage
d’exploration dans les Alpes du Dauphiné et de la Provence; son Mé-
moire était comme uncri de détresse, jeté au milieu des préoccupations
qui se portaient trop exclusivement vers les centres industriels et vers
les grandes villes. « Plus j’observe la marche économique de notre
pays et de notre temps, ajoutait-il, plus je suis frappé de cette nou-
velle tendance & l’enrichissement des pays riches et & l’appauvrisse-
ment des pays pauvres. » On le taxa d’exagération. Il edt mieux vala
lui prouver qu’il s’était trompé. Ce qu'il annongait alors, d'autres té-
moins oculaires également émus, des préfets, des conseils généraux,
des forestiers et des ingénieurs |’ ont proclamé aprés lui*. « La destruc-
tion des bois entraine avec elle la misére et la dépopulation, disait
_ en 1844, au sein de son conseil général, M. le préfet du Var. Je pourrais
citer vingt communes du département, qui ne doivent pas & une autre
cause l'état languissant et misérable dans lequel elles se trouvent au-
jourd’hui.... On a nié l’influence que les bois exercent sur le retour ré-
gulier des saisons; il me serait facile d’établir cette influence, dans le
département, sur des preuves directes et positives.... » En 1852, un
rapport est présenté au méme conseil général, par l’inspecteur des fo-
réts, M. Deval : « Les conséquences du déboisement paraissent suivre
une marche tellement réguliére et rapide & la fois, écrivait M. Deval,
qu’il sera facile de calculer |’époque & laquelle telle ou telle partie du
Var deviendra complétement stérile et inhabitable. » L’année suivante,
le préfet, M. Mercier-Lacombe, plein de sollicitude pour l'avenir d'un
si beau département, veut s’assurer de la réalité de ces plaintes; il fait
une tournée dans tous les cantons, et, en présence de l'immensité du
‘ Rapport sur la situation économique des départements de la frontiére des
Alpes (Isere, Hautes-Alpes, Basses-Alpes, Var), lu a l'Académie des sciences
morales et politiques dans la séance du 25 novembre 1843.
* Ne pouvant reproduire ici tous ces témoignages, nous enregistrons seule-
ment quelques—uns de ceux. qui ont un caractére officiel. Nous ferons de méme
dans le cours de ce travail pour les nombreuses et graves autorités qu'il seralt
trop long d’invoquer.
ET LE REBOISEMENT. “5
mal, il n’hésite pas & reconnaitre, avec l’inspecteur des foréts, l'urgence
de mesures d’utilité publique destinées & améliorer une situation qui,
en s'aggravant, entrainerait avec elle la ruine du sol et finirait par tarir
les sources de la production.
Non-seulement les futaies, les taillis, ont disparu dans un grand nom-
bre de communes; mais les broussailles manquent aux habitants, qui
sont obligés d’aller en recueillir les débris & des distances trés-éloignées,
au milieu d’affreux précipices. «La nudité des montagnes, disait, en 1852,
le conseil général des Basses-Alpes, rend le combustible de plusen plus
rare. Il arrivera un moment ot la cherté de cet objet de nécessité pre-
miére finira par porter jusqu’a des proportions inconnues la misére de
nos populations. » Et le conseil général s‘adressait 4 la sollicitude du
gouvernement; il le suppliait d’envoyer dans le pays un ingénieur ou
un inspecteur des mines pour en explorer les richesses minéralogiques.
En 1853, il formulait encore ce voeu avec une nouvelle insistance :
« La rareté et la cherté du combustible, accrues chaque jour par l’effet
du déboisement, répétait-il, rendent cette mesure extrémement ur-
gente. »
La méme année, le 17 mars 1853, M. de Bouville, préfet des Basses-
Alpes, adressait au ministre un rapport dont aucun document de ce
ake n’atteindra j jamais Véloquence.
.. It est certain que le sol productif des Alpes diminue chaque
= avec une effrayante rapidité, emporté qu’il est par le fiéau sans
cesse croissant des torrents. Toutes les montagnes des Alpes sont
aujourd hui dénudées, en totalité ou en grande partie. Leur sol, bralé
par le soleil de Provence, piétiné par le mouton qui, ne trouvant plus
a la surface ’herbe nécessaire 4 sa subsistance, gratte la terre pour y
chercher une racine qui le nourrisse, ce sol est périodiquement lavé,
entrainé par la fonte des neiges ou par les orages de |’été; il roule avec
les cailloux qui formaient son sous-sol, méme avec des quartiers de
roche.... La od, il y a dix ans, on voyail encore quelques bois, quelques
champs en culture, il n'y a plus maintenant qu'un vaste torrent; il
n'est pas de montagne qui n’en posséde au moins un, et chaque j jour
il sen forme de nouveaux.
« Il est bien évident que, dans ces conditions, la quantité du sol ara-
blediminue. J’en trouve encore la preuve dans la dépopulation du pays.
En 1852, j'ai da signaler au conseil général que, d’aprés le dénombre-
ment fait en 1854, la population des Basses-Alpes avait diminué de
3,000 habitants, dans la période quinquennale de 1846 4 1851; et les
maires auxquels j'ai demandé la cause de cetle diminution ont été
unanimes pour reconnaitre qu'elle provenait des émigrations des fa-
milles de cultiv ateurs, qui ne trouvent plus aujourd'hui des moyens
d’existence, la ot leurs péres avatent autrefois l’aisance....
Mans 1858. 20
614 LE DERQISEMENT
« Si.des masuses promples, Gnengiques, ne saat.pas.priaga, il est-per-
nes da pnéciser, presquaaxes qxactitade, le saomention lee Alpes {ren-
caises, ne: sezont plus qu'ua. désank. ba: pénode: da4854 & 1956. amé-
nera une nouvelle diminution dans le chiffrea de la populetion. En
4962, le minisiase: consiatara une nouvelle réduction. cominecte et
progressive, dans le. chiffee des, hectares. consagrés- a: lv. culares obe-
que: annde-aggravam le mal, et,.dans.un demi-sidels; la Bramow-comp-
tera: des. nuinas:de plus ef un dépaaiement.de mains:*. »
Las: prédietiens.de NM. de Rewville sa son. néslades. ba pepaletion
des Basseerslpes,. qui disit de; 452,070 4mes en 1852,.s'ast: aliaissée,
en 486%, 2.£49,6:70: Dans. lieepaee de dix: ans, sich Seah. amendaic
dun, vingliome:
Hhen = été.de méme dens las. Hautes>Alpes. De. 133, 100 habitants
(4846), le:chifire-de:la population est desoendu. a 152,038-(4854), ota
429,556 (4856).
Il.y a.:plua. Bn 1857, et apres: la. pablication de netre presser tra-
vail, un état des heatianx admis, aa piturage dane les Rasses-Alpes a
été dressé par l’inspecteur des foréts, sous les auspices du préfet,
M. d'Ausibeam. Eh. bem, on y voit que les troupeaux éinangers s'arré-
tam dams. le:dépanement, dont le nambre s dlevait, il y a treme ans, 2
plus de 300,000 tétes, atteignent. &: peme anjourd: hut, le: chefiee. de
91.,0Q0. Le reste ne-fait que-traverser le pays-et vaspester-en Piémont
les.mémes savages. Ces: troupeanm sont appaléa Gramahewnands .ot appar-
tiepnent a de- riehes. propriétaires.au spéculetenrs-de :la: Grau et-de la
liasse Provence. Déwersés: chaque asatée: par. millers sua des terrains
ian fienmtena les newrsin, ile-y passent comme des santbralles.diE gypte,
pididnant et ddchirens lagazen des-mentapeon pastosates: crewenne dans
le sol-des: sentiens. qui. deviennent>antant de: pedits: ravine tnanaformes
bientéten torrents. C'est une exploitation-de la montagne par la.phaise;
cest-l’euble dea .ragles lea plus éldasentaises: de: conservation économ-
que. Cetic expleiteiven abontit au.dépenplement des igazors qui nese
neneavelieas plus de graine et sent dévorés.jusqu'ai la racine; 3.la
peste: dm sal,.et & l'axtemsion-de: lazone des:roehers..
Le nombre des bétes aumaililes et de somame, celui des: mentons
et des: chdvees indigenes, a augments, mais nen dans la méme progres-
sion: Il:s‘éléwe: 2 430,304.. Le tendance-de sabstituer Yespdce bovine 4
leapéee ovine, les. trompeanx: indigenes: aux trompeaux: cbrangers, alr
‘Mi. Hun, conservatear das foréts; omyplaie 4: pee proe lea mémes expressions
gue NM. de Bouville, op panieat de seg dournéea de 1850, 1851 24. 41852, dane tents
la, partie, accidentée du Dauphing, — « Presque tous le, département des. Bawes-
Alpes et une grande partie de ceux de la Drome et de I'Isére offrent véritable-
ment l’aspect d’un pays qui se détruit, qui marche a grands pas vers sa conver-
sion en un desert. » (D§s Inondations et des Moyens de les préventr, 1866.)
ET LE REBOISBMENT. Gb
rait d’excellents effets si elle était accompagmée de saesures destinées
4 conserver des paturages qui sen vont.
On ne peut se défendre d'un sentiment de douleur quand on pense
gue cette situation est, avec plus ou moins de gravité et des caraetéres
divers, 4 peu prés celle des départements forestiers du Midi; que la
dépopulation signalée en 1856 pour les Hautes et Basses-Alpes s’6-
tend a l’Arsége, aux Hautes et Basses-Pyrénées, a la Lozére, etc.... On
parle du reboisement, comme s'il était l’unique, l'universel reméde
contre le mal. Pourquoi et & quoi bon, demanderens-nous, reboiser
dans de telles conditions? Reboise-t-on le rocher nu? Reboisera-t-on
des montagnes pastorales 4 dix-huit cents, deux mille métres au-des-
sus du niveau de la mer? Pourquoi et 2 quoi bon déferdre les défriche-
ments ? Ne déboise-t-on pas plus Jentement, mais aussi sirement, avec
la dent des brebis, des moutons, et surtout avec cee des chévres?
Ceci nous améne a examiner les vices qui enlévent toute efficacité
aux moyens législatifs et adeinistratifs employés pour combattre le
fléau du déboisement. ,
II
L’existence et l'ummensilé du mal sont évidenses; ses causes ne le
soni pas moins. Elles sont dans les mille abus de jowissance auxquels
se livrent les particuliers et les cemamunes, propriiaires de bois, de
paturages et de terrains en pente; elles se trouvent surtout dans les ex-
cés d’un pacage vraiment destructeur, parce qu’il est un agent*facile
et lucratif pour le déboisement. et qu’ rend impossible le reboise-
ment. Or, s'il est vrai que, malgré le Code, malgré la vigilance des
agents forestiers, malgré les plus simples idées de prévoyance, la des-
lruction se poursuit toujours, souvent sous les yeux de l’administra-
tion placée dans |’impuissance d’agir, il faut bien que tout ne soit pas
pour le mieux et que Iiqéuvre des législateurs de 1827 n’ait pas complé-
lement atteint son but.
Il est regrettable de le dire, mais il serait plus regrettable encore de
ne pas oser l’avouer : ces causes secondaires, qui s expliquent par les
tendances des mceurs et par un état de profond isolement, peuvent se
rattacher & une cause originelle, dont nous avons d’abord & sigoaler les
influences désastreuses. Nous voulons parler de l'habitude prise au-
jourd’hui de généraliser en tout et partout, la méme oi I'esprit de gé-
néralisation rencontre d’infranchissables barriéres, dans les variétés
que la nature a établies au sein de sa vaste unité. On a eu devant les
yeux une forét idéale, et on a procédé législativement, administrative-
ment, scientifiquement, au point de vue économique, comme si fa pro-
416 “. LE DEBOISEMENT ‘
priété bojsée était une chose abstraite, comme si elle était sourpise &
des conditions invariables de sol, de sitiiation, de déclivité et de cli-
mat. Cette forét-idéale était et devail étre naturellement une forét de
plaine; et on a assimilé, par exemple, les bois et’ broussailles de la
Provence au bois'de Boulogne ou 3/la’ forét de* 'Fortaineblean: ‘Les
théoriciens ont donné libre carriére 4 leur imagination. Ils ont Sroupé
des. chiffres, tiré de faits particuliers des conclusions applicables ; a la
France entiére; et c'est ainsi que le débat pour ou contre’ la liberté
des défrichements, pour ou contre le ema n’a pu trouver de
solution définitive. = Vee eae
Cette maniére de procéder én abstracto s“epercoit bien dans le Code
de 1827, et spécialement . dans -les dispésitions transiluires ‘des arti-
eles 219 et suivants, toujours indéfinimént prorogées'. Elle a empé-
ché jusqu’’ ce jour d’établir sur des bases rationnelles, ‘de bien ‘préci-
ser ct définir, selon la diversité des” cas; les rapports ‘de l’intérét
général avec la servitude de la propriété boisée. De fa l'insuffisance de
la loi; l'arbitraire qui est reproché & l’administration dans | autorisa-
tion ou le refus des demandes en défrichement; le défaut absolu de
protection pour les bois des particuliers; les vices du régime adminis-
tratif et économique; V'impossibilité du reboisement; les exagérations
également inacceptables de ceux qui nient d’une maniére absolue |'ef-
ficacité du reboisement et de ceux qui semblent y voir une panacée
universelle. Nous: venons Cenuinerey autant de points mportiay
éclaircir dans étude de la cao eee ,
’ i *
‘@ ;
qs ’ ,
oe - ’ Ve
. 4
oe Insuffisance de la loi.
" Elle se manifeste dans les dispositions relatives au défrichement des
bois des particuliers, dans I’ absence de celles qui devraient empécher de
dégénérer en abus le droit absolu de libre administration accordé au
proprictaire, enfin dans celles qui laissent aux particuliers et aux com-
munes la jouissance illimitée de leurs pAturages et terrains dénudés de
montagne.
Hi est convenu que la conservation des bois importe & l’intérét pu-
blic : 1° au point de ‘vue des approvisionnements pour la marine, les
grandes industries, le chauffage, etc...; 2° au point de vue du climat,
des sources, ‘de’ la, régularité des cours dean, de la consalidation des
pentes; de la. défense militaire du territvire, etc.. :
En se placant exclusivement au premier point de vue, la servitude
de non- défrichement doit-elle élre considérée comme étant a atilite
er pa
“4 Lois du 92 juillet 4847, des 99-95 juillet 1850, des, %3 Juillet, is aout 1851,
des 7-10 juin 1853, des 21.96 juillet 1856. :
ET L&E REBOISEMENT. 41;
publique ?Dans ‘un siécle od I inlustrie s’affranchit tous les j jours des
anciennes entraves par la libre coucurrence, l'industrie de la :produc-
tion du bois sera-t-elle soumise, sans motifs suffisants et bien consta-'-
lés, a une réglementation. qui porte avec elle-nhe: grave’ atieinte au
droit de propriété? On se plait & semer Palarme, ‘en’ parlant de la di-
sette de bois; mais la houille ne pénétre-t-elle pas aujourd’hui partout?
Ne fournit-elle pas abondamment aux .besvins généraux et privés?
Voila ce qu’alléguent, au nom. de la: liberté, les propriétaires de
plaine. On ne manque ‘pas. d'arguments pour ‘combattre leurs pré-
tentions. - Ga
; Aucune assimilation ge peut étre faite, leur a-t-on dit, entre'les bois
et les autres produits. D’abord, les bois donnent des revenus trop éloi-
gnés, Loujours trop inférieurs 4 ceux des autres genres de’ culture, tou-
jours aussi d'une exploitation et d’uu transport trop difficiles, pour que
les propriétaires soient vraiment intéressés & leur:consacrer une sur-
veillance et des soins journaliers, des frais de garde; des capitaux.
Ensuile les bois croissent lentement; et, si jamaisils viennent 4 man-
quer pour les services publics et la consommation domestique, si
jamais la houille s’épuise, comment attendra-t-on vingt ans, trente
ays, avant la production de nouveaux bois? : « .!
Tout en croyant qu ’il y aurait de nombreux avantages 2 préparer un
état .de choses, ou la: production des bois resterait assurée, en méme
lemps.: qu'on ménagerait, sans‘ secousses,‘ un déplacement de la pro-
priqté ‘forestiére de: la‘plaine’ & Ja montagne, nous sommes loin de
nier la valeur de ces arguasebts ; nous n¢-partageons pas l’opinion ‘ab-
solue de ceux qui dénient aux bois de.pldine une utile influence; mais,
en présence des ineertitudes partagées ‘méme par les savants‘en ces
matiéres, nous sommes autorisé & penser comme M. Lélut: *
« Nous eussions voulu, dit honorable rapporteur exprimant ses re-
grets, personnels et ceux de la commission, nous eussions voulu, sur
ces rapports-de l’jatérét général ‘avec la servitude de. la: propriété
boisée, posséder tous les éléments de conviction et de solution néces-
saires dans un sujet aussi grave; mais.il sen faut bien que nous
ayons pu étre aussi-heureux. L’exposé des motifs du projet de Joi du
Goyvernement ne contient, & cet égard, que des allégations au moins
ingaftisantes, et neus pouvons en dire’ peu prés autant des’ documents
contentis au dossier venu du conseil d’Etat. Nous reconnaissons , du
reste, qu'il ne.pouvait en étre autrement. Ce que savent et epseignent
jusqp.a présent l'adminisiration et la science permet: hien d’affirmer,-
sur certains points, le fait général des relations de|’intérét public’ avec’
un. certain degré de servitude de la propriété boisée ;.mais,'sur -beau--
cegp.d.autres points de ces relations, il n’y a guére, & 7 heure qu’il est,”
qu’incertitude et doute: Le Gouvernement seul, pour les travaux qu’il
418 | LE DEBOISEMENT
peut provoquer ou prescrire, est ) méme d’essayer de lever ces doutes,
et l'on.a heu de s'élonner que, depuis trenle ans surtout, aucune des
administrations qui se sont succédé n’ait songé & accomplir une tache
aussi belle et aussi utile. » :Pages 14 et 15.)
M. Lélut insiste ehcore plus loin sur la méme pensée :
« Nous l'avons dit plus haut : nous eussions voulu, sur -ces points
principaux de la question. avoir les éléments de solution qui nous
manquent. Nous eussions voulu qu'un classement, une reconnaissance
générale de la propriété boisée et de la propriété & boiser ou a rebotser,
indépendamment de ses rapports avec la question de la conservation
et de la préservation du sol, soit en montagne, soit en plaine. ett
donné les moyens de déterminer, avec quelque précision, quelle quan-
tité de bois la France peut attendre d’une appropriation mieux enten-
due des diverses parties de son territoire. Nous eussions voulu qu'un
travail analogue sur la houille déterminat, plus exactement que cela
n’a été fait jusqu’a présent, sur quelle quantité de ce combustible peut
copter dans l'avenir la consommation particuliére et publique. Le
Gouvernement seul est .2 méme de faire ow de faire faire cette double
appréciation, méme danas les termes approximatifs, suivant lesquels elle
Veut étre faite. Il est, & plus. d’an point de vue, regrettable qu’il n’ait
pas pu-encore:s’en occuper. » (Page 17.)
Nous nous sommes étendu un peu. longuement sur cette question
de la liberté des défrichements, pour les bois de plaine; et ce n’a pas
-élé sans motifs. La plaine, plus riche, plus influente, ayant des repré-
sentan(s plus nombreux, a fait par le passé et fera encore dans l'avenir
la loi ala montagae, dont.elle ne connait pas assez les besoins, tout
en subissant les conséquences de ses dévastations. Dé la résutte une
double situation. La Joi, que. la -plaine regarde comme étant trop sé-
vere pour elle, se trouve, étee ailleurs .complétement insuffisante ; elle
est un compromis qui.ne satisfait aucune des parties; et-ce compromis
est gaintenu par une raison fort simple, ces! que, pour en sortir, an
travail préparatoire de classement serait nécessaire, et que ce travail
n'a. pas méme élé commence.
Si nous nous demandans maintenant comment, et en quoi notre légis-
lation forestiére est insuffisante. peur la montagne, nous n’aurons, pour
répondre,.qu’a indiquer briévement des faits deal nous avons foural
ailleurs le développement.
, Que voyons-nous, en I’état.des.principes posés par le Code de 1827?
Si les bois des communes sont placds sous le régime forestier, il n'en
est pas de méme. pour. ceux des particuliers. Les particulicrs peuvent
librement détruire leurs bois par mille. abus d’admimistration et d’ex-
ploitation ; ils peuvent, quels que soient l’age et la qualité de ces
mémes:bois, y intsoduire un nombre illimité de brebis, de meutons eu
EBD hE BREOISEMENT. 439
de chévres.; ls peuvent les: deohuer', ¢’estra-dire. les soumetre, & des
époques teés-rapprochdes, a des culiuaes lugnatives, mais. épuisanies,
qui, sous un ciel de feu et sum des. penics rapirles, dmieltenh et pulué-
risent; un. sol. léger peur le livcep ensuite aux qaux tonuamaeligs, élar-
gissent, les. vides, font.périr les souches de chéae, et wansfogment les
plus belles foréis eg landes stétiles.
Quant aux terraims déaudés, presque tons inds-abqupis, dont une
grande pamtie lat sutsefois oceupée par les bois eh qui soni gensacrés
apjoard hus 3, ae patusage de plas.ea plana ameandn ; quaat war peates
gazonnées.et aax montagges penlonales, le deqit des, partipuliers et des
commuznes est absols, Cos texgaius ef cps pes les, ddaanites peavers clic
grattés, défriebés:, suschaagéa de palliens de béves & laine, dont les,on-
gles points. sont autank d insiruments de ddmvlition.
On allégue.. poux justifier he maialies da statu qua, la miscce des cous-
manes qui seraient privées.@e leur priucipal vevenu, si eles ne lougient
leurs. tecragas. It y a 1& une exveus qu'il imposte de dissiper, dens
lintérés mémede ces popalations walkeureuses. Les. troupeaux doat
sont surchasgées les monlagnes com manales apparliennens presque
toujours ade riches propriétaises, au waaise, a8 Delage, ay peEcepleur,
gai sem font une source de gres bénciices, em Versaal une minigae
réiribution daas la caisse Rie pate. Towa cows qa convaissent les
Alpes le savent; ils sont convaineus qu ue hectare de prairies: aero-
sées nowrrirait plus de bestiaux que ciaquante hectares de landes.
Aussi les conseils généraux ne cessent-ils de demaaader aw Gounerge-
ment qu’ik encourage les travaux d'iprigation, donk Pexccmion serait
fagilitée par des barrages élablis, sax les ravius ot les tervemss.
Arbitraire dans les autorisations ou les refus des demandes en deéfri-
chement. -
Ceci s’applique aux propriétaires de plaine et aux propriétaires de
mentagne. Ee cas d’opposition au défyichement, le préfert statue, sauf
recours au ministre des finaness. Or quel est av fond le vrai juge du
ples ou moins de nocuté da ddfrichement? Est-ce le prdfet? est-ce
le ministve? Non, c'est l'agemt forestier qai'se transporte sur les lieux,
et dont les intentions irréprociiables, says aucen dovte, ne sauraient
dire servies toujours par des: lumiéres suffisantes. L’iestruction des
' Lécobuage, ou, pour employer une expression plusexacte, le sartage & feu eot-
vert, est aussi nuisible au sol forestier du Midi qu'il est utilement pratiqué dans
les terrains compactes, argileux ou tourbeux, et souslesclimats humides du Nord.
ll consiste a faire des fourneaux entre les vides, aprés la coupe a blano étoc d'un
bois taillis, et a cultiver les céréales pendant deux ou trois ans. Les propriétaires
arrivent 4 défricher de la sorte progressivement leurs bois.
420 LE DEBOISEMENT
demandes par parcelles isolées, lorsqu’i! faudrait procéder par grandes
masses, concourt a rendre illusoires les garanties d’uulité publique
qu’on attend du maintien de la servitude.
Le propriétaire appelle de-la décision du préfet devant le ministre.
ll semble qu’une affaire, ot il s'agit de porter atteinte au droit de pro-
priété, devrait étre dévolue 2 la juridiction et aux tribunaux adminis-
tratifs. Laissons parler ici ua homme bien placé, pour avoir une opinion
exempte d’exagération : — «La loi, dit M. Tassy, membre de l’admi-
nistration des foréts et ancien professeur 4 \’Institut agronomique *,
confie au ministre des finances le droit d'accorder ou de refuser les au-
torisations de défricher. Le ministre dispose ainsi de la fortune d'un
grand nombre de propriétaires; car la faculté de défricher est suscep-
tible d’augmenter, dans une trés-forte proportion, la valeur vénale d’un
bien-fonds. Il en dispose, et on craint qu’il ne le fasse pas avec impar-
lialité, sil est servi par des agents infidéles ou trompé par de hautes
influences politiques. On n’a pas sans doute oublié les débats scanda-
leux de l’affaire Marguerite et consorts. Des agents d'affaires se fai-
saient payer, 2 raison de 100 francs par hectare, les autorisations de
défricher qu’ils se disaient en mesure d’obtenir, par suite de leur con-
nivence avec des employés de |’administration*. Voila pour \’infidélité
des agents. Quant aux influences politiques, on a préteadu, & tort ou a
raison, qu’on les avait souvent utilisées sous le régime parlementaire
pour donner un contre-poids aux raisons, qui contrariaient les autori-
sations de défrichement. »
Aussi M. Dumon, ministre du dernier régne, avaitel instruit ses
_ subordonnés, par une circulaire, qu’a l’avenir‘aucune décision relative
aux défrichements ne serait prise par lui’ qu’aprés avis du Conseil
d’Etat,
Défaut absolu de protection pour les bois des particuliers.
L’insuftisance a la législation se montre encore ici comme obstacle
a toute tentative de réforme. Le propriétaire dont le bois est frappé
d'une servitude de non-défrichement est en droit de demander a
Etat, au nom méme de l’intérét public sur lequel se fonde la servi-
tude, les moyens de conservation et de protection qui lui manquent.
Or ces moyens lui sont refusés. D’abord les délits commis dans les
bois ne sont punis que de peines pécuniaires, tandis que le moindre
maraudage et les délits commis dans les champs, ou la surveillance est
‘ Note sur le défrichement des bots, présentée a la Société forestiére, 1854.
* II suffit qu'une demande soit volontairement ou involontairement oubliée
dans les cartons, pour que le défrichement le plus dangereux s’effectue sans
obstacle.
ET LE REBOISEMENT. 424
plus facile, donnent lieu & des amendes trés-élevées et presque tou- >
jours & Vemprisonnement (art. 445, 474, 478 du Code forestier ’)-
Ensuite les procés-verbaux deson garde ne font pas foi j jusqu a inscrip-"
tion de faux. Aussi qu’arrive-t-il ? Les peines pécuniaires n‘atteignant:
pas des hommes ordinairement insolvables, le propriétaire abandonne
des poursuites d’abord chanceuses, parce qu'un seul témoignage peut —
infirmer le procés-verbal de son garde, puis onéreuses, parce qu'il en
fait les avances, et qu’aux frais du proces, en cas de condamnation,
il se trouvera obligé d'ajouter ceux de la contrainte par corps; dan-
gereuses enfin, parce qu'elles |’exposent ades vengeances personnelles.
Insuffisance du personnel forestier et vices du régime économique.
L'insuffisance du personnel forestier est aussi, depuis longtemps,
Yobjet de plaintes trés-vives, dans des pays oi tout conspire pour la
destruction, ou tout est 4 créer et & faire. Dans les Hautes et Basses-
Alpes, par exemple, 1! devrait étre augmenté du double, au seul point
de vue dela conservation des bois existants*. Les meilleures lois sont et
seront toujours sans valeur, tant qu’elles ne pourront étre exécutées.
Aujourd’hui, de méme que par le passé, pendant qu’on discute sur le
reboisement, les particuliers effectuent avec impunité les défriche-
ments les plus dangereux, les plas nuisibles; le trop petit nombre des
agents et préposés rend la surveillance illusoire.
Les bois des communes ne sont pas placés, sans doute, dans de’
semblables conditions d’abandon ; mais ils sont. lom dé tre protégés,
comme ils devraient !'étre.
Ii est reconnu que les gardes communaux ‘sont 2'la fois trop peu
rétribués et trop peu nombreux, eu égard 3 Pétendue des terrains a gar-
der, qu'ils se trouvent sous la dépendance des’ maires, adjoints, con-
seillers municipaux, de ceux-ls mémes qui 8 ‘opposeat obstinément a
toute mesure tendant 2 restreindre le paturage.
D’autres conséquences découlent, dans Pordre économique, du sys-
téme d’uniformité ot nous voyons une des grandes causes du mal.
On |’ddit souvent, le plus sir moyen d’empécher le déboisement est de
faire en sorte que les propriétaires aientintérétala conservation de leurs
bois. Bans état actuel, ‘ils ont un intérét tout contraire. “Nous venons
* Rapport fait au sein aes Conférences joreitioves sur le déboisement du sol
forestier. (Annales forestiéres, 1846, p. 451.) oo.
"Le nouveau directeur général des foréts,. M. de Forcade de la. Roquette,
vient de marquer les ‘débuts de son administration, en créant une seconde, in-
spection dans le Var, a Brignoles, conformément aux veux exprimés, depuis
quelques années, par M. le conservateur d'Aix. — (Annales forestiéres, de jan-
vier 1858.) - ;
s
422 Ut DERCRERIENT
de constater qu’ils sont obhigés de subir le maraudage; iis sont de plus
sous le conp de charges exagérécs el exceptionneles qui résuitent,
pear ia propricié boiade, de ia réparwtion de I’smpét, des tarifs des
ootness, de ceax des chermias‘de for et des -canaux, de la libre onirée
des bois étrangers etde la -prolibition det’ expertation ‘des ‘bots et des
éporces, de la concurrence de la heare, ‘trattée, en général, d'une
manitre plas favorable que le combustible hgnenz‘. Les preprié-
taires de bois sent eacore soumis aux difficuliés de wansport pour
ume natiése essentigllement encombrante, par suite da matvais état
des hernias d exploitation et des yeies de transports, 4e l'impossibitté
fréquente du flottage sur des cours d'eau irréguliers.
Nous étonnerons- -nous, dés lors, quils défrichent, que leur lendance
constante soit 4 transformer leurs bois en terres arables? Nous citerons
quelques faits & l'appui de ces considérations. Peu de départements
sont privilégiés par la nature & |’égal de celui du Var. Le Var poursait
devenir le plus riche des départements forestiers de la France. Seul, al
produit des bois de membrure pour la-mariae, de qualité supérieure;
il posséde, outre le chéne-liége. le chéne vert gui donne ua tan bier
préférable a celui du chéne blanc et du sapin. Les bois peuplés de
chéne vert ont une éteadue de ciaguaste-cing mille hectares, et-four-
niraient, sion les exploitait, enviren seize millions de kilqgrammes
d'écorces. Mais Jes tauneries du pays n’en emploiant que quatre mil-
lions. Il ya donc un excédant de produit qui est hien uil-dessus du
chiffre de la consommation locale. Sans les lois qui empéchent 1a libre
soriie des écorces, un tel excédant n’aurait rien -que d’avanhageux.
Sous l'empire de ces lois, il améne forcément Ja vileté des prix; le
proprigiaire ast 2 peime réuunéré des frais d'exploitation qui-.altei-
goent presque le.prix de verte *. —- Quanl.aux bois de construction, ils
manquent ayjourd hui complétement.
I] est établi par des dacuments ofliciels, uae certajaes foréis du Var
rendent & peine 3 francs.par hectare, que le revenn moyen des beis
communaux des Basses.Alpes.est de 4 fr, 42c.,par hectare, & cause
des difticultés dexpiaitation.
On ne saurait doncassez applawdira I’initiative prise par le compmmis-
sion du, arpslégislatif, lorague, dans.un des awendements medificatils
du dernier.projet de Jpi, elle a demandé qu'il fit.présenté a da pro-
chaine législature des lois contenant des dispositions relatives & une
: On pourra consulter sur chacune de tesiyhestions’ tes nombreax Gecumerts
publiés par les Annies forestiéres et par la Société forestiére, trablie'a Paris, rue
de ta Chaussée-d’Antin, 21; sotidté dont finterve lori est si utile dans la défense
des 'iittréts trop oublids‘du ¥ol forestier.
*'Vorr shr ve sujet, ‘pour plus de‘dévelbppdrhuht, ‘un article public par woos
dans les Annales forestiéres, juillet 1857.
ET LE REBOISEMENT. 423
répression plus efticace des délits commis dans les bois des particu-
liers, a la révision: de l'impdt et & l'abaissement des droits d’exporta-
tion qui frappent les produits {orestiers.
Impossibilité du reboisement en état de la léyislation actuelle.
Si Jes fuits cnoncés ci-dessus sont exacts, ii n'est pas besoin de
prouver par des chiffres- que le reboisement est, en létat de notre |é-
gislation, une veritable chimére. Le ;-rgpiiéluire ne peut penser sé-
rieusement 2 reboiser, lorsque, toatie stimule a déboiser. L’exemption
d'impét accordée par Vart. £25 du Code forestier & ceux qui exécn{ent
des semis ou plantatisns au sominct au sur le penchant des monta-
gnes, est pour lui un mediocre encouragement. Saus doute, il est con-
damné a rétablir en nature de bois ies terrains qu'il a deéfrichés sans
aulorisalion ; mais, plen ne garanlit que les jeunes plants échapperont
aux mauvaises chances de Ja sécheresse, du iroid, ct que, s‘ils y échap-
pent, ils ne seront pas plus tard dévurgs yar les troupeanx.
Pour rebuiser les terrains-de montagne, daus les Alpes, surtout les
terrains communauy, il sulfirait de les. soumetire au, régime forestier,
et le repeuplemeut s’opérerait de lui-méme. Or la tendance des con-
seils municipaux, sauf de rares et heureuses exceptjans, est contraire
4 ce régime. Nous, en avons dit les motils : une oligarchie de quelques
bourgeois exploite les paturages, et a inléré} a maintenir les abug
existants. :
Exayération de ceux qui n'accordent point (influence utile au reboise-
ment et de ceux qui lui en accordent trop.
Toujours, en vertu des mémes-habitades.priseside .généraliser, On a
été: canduit 4 d'dgates; exagérations.pour ow contse les.effets du: reboi-
sement ; et cela était inévitable. Les ingénieurs d’un edlé, et-de l autre
quelques forestiers, semblent avoiv formé deux camps hostiles.. Les
ingémieurs, dinigés par des intentions excellentes, chepchant a cont
juser par des. moyens immédéats le danger des grandes inendations
aunquelles des causes exceptionnelles peuvent quelquefois concouric;
daccond aussi avec esprit dw sidcle,. peu: favorable en général anx en-
treprises qui exigent de la patience et une volonté soutenue, ont mé
plus ou moins ce qui est de toute évidence, ce quia été constaté dans
tous les temps et dans tous les lieux ; nous veulang parler du réle con-
servateur que remplissent les bois et ménw les, simples bragseailles,
en ralentissant, aux époques de pluie ou de fonte des neiges, |’écoule-
ment de surface, en ouvrant par,les racines d’innombrables canaux
souterrains pour les infiltrations,, en,,protégeans les squrces, en reie-
nant, selon les termes si frappants de vérité employés par Portalis, us
4% LE DEBOISENENT. :
sol penchant toujours prét d s’échapper, etc... lla été dit par eux « que
les forestiers avaient le projet bien arrété de substituer les anciennes
foréts druidiques & nos fermes.modernes, »— «et de’ bouleverser qua-
tre-vingt-dix-neuf parties du territoire pour préserver des inondations
autre centiéme partie’. » Un ingénieur distingué, auteur d’ane de
ces accusations, M. Vallée, n’a-t-il pas prétendu démontrer, dans un
mémoire présenté en 1857 4 I’ Académie des sciences, que le déboise-
ment diminue plus qu’il n’augmente rintensité des inondatiohs et la
violence des torrents? On lui a répliqué qu’il ne’ connaissait, apparem-
ment, en fait ‘de foréts, que les massifs de marronniers des Tuileries et
du Luxembourg, dont lesol battu et ferme laisse les eaux s ’écouler ala
surface*. A‘coup sir, M. Vallée n’en est pas réduit 1a; mais il n’a
pas visité le Midi, il n’en a pas surtout étudié de prés les torrents.
-M’ Vallée combat le reboisement, au nom de la production du blé
et de la viande. — « Avons-nous assez de terres arables? dit-il; pou-
vons-nous nous passer des envois de hestiaux que nous fait I’étranger?
L’histoire des trois derniéres années est Ja pourrépondre. » L histoire
quirépond encore mieux aux questions posées par l’honorable i ingénieur
est'celle qui montre‘la haute Provence perdant en trois siécles; avant
méme 4789, la moitié de son sol, la meilleure partie de ses paturdges
et‘un grand nombre de ses habitants‘; c’est celle, plus récente, que
résume ‘lé. tableau dressé aguére par l’inspecteur des foréts des
Basses-Alpes, ' et ot l’on voit le chiffre auquel se limitent aujourd'hui
les troupeaux transhumants s’arrétant sur les montagnes pastorales de
ce département. Si cette histoire du sol était faite pour chacune de nos
ariciennes provinces, répétons-le, nous ne pensons ‘pas que la thése de
M. Vallée pat éfre soutenue.
D'autre part, des idées trop exclusives,’ des plans trop vastes, ont été
émis par des hommes dont Vambition un peu personnelle dépassait
le but. On a parlé de reboiser cent mille, deux cent mille hectares de
montagnes, dans un seul département; ona adressé a Etat des de-
mandes d'argent s’élevant a 40, 50 millions, et qui ont été autant de
nouveaux obstacles. Comme s'il était possible de supprimer en un seul
jour des préjugés invétérés, de nombreux intéréts hostiles! Comme
s'il était permis d’espérer qu'on recréera immédiatement les bois dé-
_ £ Pelles sont a peu pres les expressions dont s'est servi M. Dupuits, inspecteur
des ponts et chaussées. -
~ ® Voir l’excellent travail de M. A. F. d'Héricourt, réfulant celui ue M: Vallée.
(Annales forestiéres, oclobre et décembre 1857.) .
5 Nous avons raconté dans notre livre, erg 93-110, ee fi arent en Provence
ee?
dant us seu aibcles antérieurs. . ; . :
ET; .E REBOISEMENT. 425
truits par plusieurs générations! Comme s'il n’importait pas d’abord
de sauver le peu de bois laissés debout et le peu de sol échappé aux
dévorantes corrosions des torrents, de protéger les parties les plus me-
nacées de chaque territoire, celles ot est le siége du mal et ow les
semis peuvent encore réussir !
La locution usitée du. reboisement des montagnes est méme, sous
bien des rapports, vicieuse.'. Les montagnes se reboiseront d’elles-
mémes, lorsque Jes abus. du paturage cesseront. Partout of il s'agit
d’éteindre les torrents et.de consolider les pentes, le gazonnement
suflira ‘le plus souvent.: La puissance absorbante du gazon, aux épo-
ques de grandes. pluies, ‘est: trés-considérable et a été prouvée a l'aide
d’expériences décisives.; Elle a sauvé des communes qui ont eu le bon-
heur d’avoir.a leur téte des. -maires intelligents et.fermes: elle Jeur a
conservé tout un terriloire et les habitations menacées*. La créte de
la montagne a été boisée; le gazon a été réservé pour les pentes in-
férieures. Aprés quelques années d’une sage interdiction, les habitants
jouissaient de nouveaux et riches paturages. Que deviennent dés lors
Jes objections de M.; Vallée?
Des travaux peu codteux de clayonnage, des fossés horizontaux ou-
verls transversalement et dont |’essaia été pratiqué avec succes par
un agriculleur distingué du Var, M. Lambot-Miraval*, serviraient aussi
4 empécher le ravinement des terres. Enfin, il est des lieux ot ces
simples moyens de préservation seraient inefficaces, des gorges qu'il
- serait inutile de vouloir reboiser ou gazonner. Pourquoi n’y établirait-
on pas, soit des digues criblantes, soit des barrages qui emmagasine-
raient les eaux et aideraient 4 exécuter des entreprises fructueuses de
colmatage*? Les systémes absolus ne valent rien. Nous espérons en
avoir fourni la démonstration. | ee tes
‘ Des observations trés-vraies ont été présentées sur ce sujet par M. de Béer,
inspecteur des forts, dans'son Rapport sur le service forestier du’ département
des Basses-A lpes, en’1857.— (Procés-verbal des délibérations du conseil général.)
*Un ancien ingénieur des mines, M. Gueymard, dont la science pratique s est
formée dans un seryice non interrompu de 40 ans, a fait sur l’utilité du gazon-
nement, au point de vue des inondations, un travail plein d'intérét qu'il a lu au
dernier Congres scientifique de France, tenu a Grenoble en septembre 1857, et qui
sera 'reproduit dans le’compte rendu du Congres.
* Le plan’ et la description de ces fossés ont été donnés dans une instructive
brochure publiée par M. Lambot-Miraval intitulée : Observations sur les moyens
de reverdir les montagnes et de prévenir les inondations, 2° édition, Paris, Librairie
agricole, rue Jacob, 26.
- Le systeme des digues criblantes a été développé par M. Rozet dans son tra-
vail déja cité : Mayens de forcer les torrents des montagnes de rendre @ lagricul-
lure une partie.du sol qu'ils ravagent, etc.—Les barrages, avaient été pratiqués par
les Romaius dans les vallées des Alpes, o on en trouve encore les traces.
426 LE DEBOISEMENT
Il
ll est face de constater le mal, dira-t-on; il l’est beaucoup plus
d’appliquer le reméde.—Nous ne le nions pas. Aussi, soutenons- ners
qu avant de penser 4 discuter et a faire une loi définitive sur les défri-
chements il importe de savoir tout au moins & quels besoins cette loi
doit répondre. li n’y a pas d'autre moyen d’en finir avec un systéme de
confusion, d’arbitraire et d’incertitudes, de couper court aux exagé-
rations et de proportionner le reméde 4 la gravité du mal.
On a confondu la plaine et fa montagne; il importe de les distin-
guer, comme la nature les distingue. On a confonda entre elles les
diverses zones de montagnes; # importe de les classer séparément; ce
gai convient 4 l’une peut ne pas convenir a l'autre. On a confondu les
nombreux intéréts publics qui légitiment en général la servitude de la
propricté boisée; i! importe de déterminer quel intérét public rend
néeessaire la conservation de telle étendue de bois, envisagée, non
point parcelfes par parcelles, mais par grandes masses, dans tel eu tel
grand bassin. La ow lanité de vues et d’exécntion était indispensable,
ona voulu, au contraire, faire une loi sur les défrichements sans s’oc-
cuper du reboisement, alfranchir la plaine sans asgurer la création de
bois en montagne, élever des travaux de défense contre les inonda-
tions des fleuves, sans prévenir les inondations des torrents qui ali-
mentent les fleuves; 1! importe d’établir cette umté de vues et d’exé-
cution. .
Les études qui viennent détre faites par les ingénieurs, pour les
barrages & construire sur le cours des fleuves et de leurs principaux
affluents, devraient Fétre, pour l"ensemble des travaux qu’exige I’état
des lieux, boisement, gazonnement, digues criblantes, barrages, fos-
sés horizoatawx, ete..., par les ingénieurs et les forestiers réunis, per
des commissions nrixtes ot tous les intéréts seraient représentds et oa
les propriétaires seraient invités a formuler leurs observations. Bes
commissions bien composées offriraient toutes les garanties désira-
bles. Elles permetiraient de faire concourir au méme but la science
du jurisconsulte et de \’administrateur, celle des hommes spéciaux',
cefle de Fagricuiteur; elles permettraient de procéder a an classement
* Parmi ces hommes spéciaux se trouverait, aa preméer rang, lingénieur
chargé du service hydraulique. M. le comte Jaubert, ancien ministre des
travaux publics,a montré la nécessité d’orgarriser complétement ce service, dans
un remarquable travail sur les Cours d'eau, pubifé par le Correspondant,
25 mai 1857.
ET LE‘ SSHSMEMENT. 4
ratioume! des tevsame, d'‘appricer avec exactitude les raisons d' evdre
public qui commandent ¢mterdiction absolue de tel beis ou‘sa -sou-
mission au régime forestier, ‘la restriction progressive du paturage, la
suppression xraduelle des :troupeaux ‘transhumants, |’anténagement
régulier do gazon des montagnes pastorales; aex points de vue divers
de la défense contre les torrents:et les débordements des rividres, de
Mabri contre les ‘vents, de l'alimentation des sources, de-la régularisn-
tion des cours d'eau, :au pomt de-we méme de la ourritare des bes-
taus. Les consmissions denneraient encore leur sveesur‘la nature des
ewsentes 2-employer pour le xeboisement , sur'les moyons «am dhever
les veres' dé ttranspert.et de faciliter te floteage, sev des primes ‘iat
exemptions @ impét qu’é faudrait zecorder ‘aux ‘prepeidtaires, ‘aut tes
indermmitde que réchemerait | état des communes lesiptas parvres. Per
cet: seul wu'elles dlaneeratent ‘les torrams en montagne ot on plane,
elles fageruiant-suivent l’altttude, lexpevition, ta déclivité du sol, :sa
Constitution géolugique, fe voivinage de! ‘lamer, ‘la nature des: citeures
emvirommantes, comme aussi ‘sousde rapport des upprovisiommeme§ntts
en bois, Tutilité ou 1a nevatéldee@éfrichometits*. On a exenyéide fiver,
Waprds le degré de fa pentte, fe eatatiOre dun déitichenent denge-
reux, ¢t’on y a/rementeé, pavee ‘que, ‘comme on ta tete-bion dit, ta
pante n'est qu'un des éréments du puoblime & rézondre*.
Les commissions ‘ne-devesientipas dtre -assejetiies 2 aovem phir leur
tache, dans-un espace de temps tropilinsté. Les études, eommencées
ét terminides avec précipxation, manqueraiemt dadepst ul’exrctitade,
de ‘la ‘valeur néceseaires. Les travaux spéciagx 2 chaque zome dius.
minde, serviraiem onsoite '& faire wn travel d'ensemble qui -dclaire-
rait le pouvermement, sur‘ids rélenmes-2 vpperter dansl‘urtive iégiete-
tif, adnomistratif, économique.
Ge:plan semble ratiownel, An’a rien de hasardé, i de ehinnérique.
Un de ses meilleurs résetiets seratt de nous donwer ce que ‘nous
n’avens pas, c'est-i-diré One ‘statistiqae ou ‘carte fevectiére. Une
bonne carte forestitre serat dane atikté qui ‘se démontre d'cile-
méme, vile-comprondrat, dens chaque commuwe, tes botede tien,
veux des commeanes et élablissements publics, ceux des partsculiers;
eHe mentionnerait Il’étendue des bois ew peste avec te degré de tx d6-
‘Be formation des commissions miixtes n’offrireit aucem .caractése de noa-
‘veauté. Elles ont été ctablies en exéeution de $1 loi de 9 janeter 1962 pour
régier l’exercice de la péche citifre, déterméimer tes tts, filets, engins, ct.,
permis d'une maniére général dane ¢haque arrondissement, et ecux qui en tel-
son &¢'la diversité des situaffons, Ne serziom autorisés que dans sertaince coumdé-
trons dans thagee quartior
* Note sur le défrichement des bois, par M. Dasey, p. 50 wt 55.
428 LE DEBOISEMENT
clivité; le nombre d’hectares, soit en futaies, soit en taillis, soit en
broussailles; la nature, la qualité et la profondeur du sol.
: Ce plan serait conforme & ce gui existait autrefois dans la plupart
des anciennes provinces, sauf les modifications qu’exigent notre état
social et les progrés de la sylviculture. En Provence, le Parlement et
la Chambre des eaux et foréts avaient'établi un ensemble de régle-
ments, propres aux besoins locaux, dont les dispositions s’étendaient
an défrichement des terrains boisés et non bois¢s, a la pratique de
l’écobuage, au paturage des brebis, moutons ou chévres, a la conser-
vation méme des gazons, au reboisement des pentes rapides, et qui,
selon |’expression d’un publiciste compétent, M. le baron Baude, res-
semblent 2 un ‘arsenal of quiconque s'occuperait sérieusement du
reboisement devrait chercher des armes. — Ainsi le Parlement, con-
vaincu du préjudice que les chévres portaient aux bois et ne voulaat
pas, néapmoins proscrire cette ressource du pauvre peuple, avait or-
donné une enquéte, une expertise générale, qui aurait pour but de
classer, dans chaque commune, les terrains boisés ou les chévres se-
raient probibées, purce qu elles y étaient nuisibles, et ceux en mature
de landes et de broussailles que leur stérilité permettait de livrer au
paturage. L’expertise fut faite; un état fut dressé en 1690, revisé en
1720 et 4 diverses époques, jusqu’en 1789. — De son céié, Il’ Assem-
blée des communautés de 1766, sous l’impression produite par de ré-
cents désastres, jugea que la difficulté n'élait pas de trouver des ar-
rangements généraux, mais d'en fixer. dé'justes et d'’arriver. & leur
exécution. En conséquence, elle délibéra qu'une série de questions
serait adressée aux communautés en vue d’arriver 4 établir des régle-
ments relatifs 0 chaque riviére, & chaque torrent, & chaque terroir '.
Ce plan réaliserait la pensée du projet de loi élaboré, en 1846, par
une commission que présidait M. le comte de Gasparin, et dont le
secrétaire était M. Vicaire, aujourd'hui administrateur général des fo-
réts de la Couronne; celle du projet présenté, en 1847, par M. Lapla-
gne, ministre des finances, sur le reboisement des montagnes et la
conservation du sol forestier. Le classement des terrains par des com-
missions nommeées 2 cel effet avait déja recu la sanction d’une réunion
d’agents forestiers, d'ingénieurs, d'administrateurs, de savants, de
grands propriétaires, composant les Conférences forestiéres. lla été re-
‘ Nous avons analysé dans notre livre l’ensemble vraiment remarquable des
arréts de reglements de la Chambre des eaux et foréts, établie au sein du Parle
ment de Provence, et les délibérations des Etats. Lunion territoriale et admi-
nistrative de la Provence, qui liait les pays pauvres aux pays riches, les habitants
isolés de la montagne a ceux des cdtes de la mer et de la plaine, était tout au
profit des premiers, pour le soulagement desquels on ne cessait de voter des
secours et des dégrévements d’im pots.
ET LE REBOISEMENT. 429
connu exécutable par les membres les plus éminents de |’administra-
lion des foréts : par M. Legrand, directeur général (Rapport présenté
au ministre en 4845); par M. Perrier, administrateur chargé de la se-
conde division a la direction générale des foréts (Rapport au conseil
d administration du 26 décembre 1853); par M. Blondel, ancien di-
recteur général, aujourd’hui conseiller d’Etat. Nous connaissons déja
opinion de M. Lélut; elle est une nouvelle fois formulée dans les
lignes suivantes :
« Le point de départ et en réalité la premiére prescription d'une loi
ayant pour double base le reboisement et le défrichement ett été un
classement préliminaire fait, par les soins de]'administrationdes foréts,
de toute la propriété boisée et de celle qui pourrait ou devrait l'étre.
Ce classement a été regardé comme possible, facile, d’assez courte
durée, non point par des hommes que les incrédules a cet égard pour-
raient trailer d’ignorants et de théoriciens, mais par les hommes les
plus expérimentés et les plus compétents...
« Ce classement qui déterminerait pour toute la France et par zones
ou départements, d'une part, comme nous I'avons dit, les bois qui ne
doivent pas étre défrichés, d’autre part, les terrains qui doivent étre
reboisés, eit eu ou aurait plusieurs buts et plusieurs résultats... »
M. Edouard Thayer n’est pas moins formel, dans son rapport au
Sénat. Il regrette qu’il n’ait pas été donné suite au travail remarquable
préparé en 1846‘, et qu’on ait abandonné un systéme dont la mise a
exécution aurait produit des avantages inappréciables. Aprés avoir mon-
tré combien ces matiéres sont complexes, a quel point il serait nécessaire
d'encourager les canaux d'irrigation pour mettre fin a l’exploitation de
la montagne par la plaine, et substituer des prairies arrosées aux mai-
gres paturages sur lesquels les habitants des Alpes exercent leur droit
de parcours, il ajoute: — « On voit comment Ja question que nous
traitons ici se rattache a celle du défrichement, a celle des irrigations,
comme elle tient également 4 la question des biens communaux, ques-
ton si importante et si difficile, sur laquelle le Sénat, tl y a deux ans,
ne s'est pus cru assez éclairé pour fuire un rapport & Empereur, et qut
demande de séricuses études, non-seulement yénérales, mais encore spé-
ciales & chacune des régions du territoire frangais...* »
‘M. Edouard Thayer résume dans son rapport, pages 25 et 26, le projet de
1846. Dans le systeme proposé, des commissions départementales étaient chargées
de déterminer: 4° les terrains a placer sous un régime exceptionnel; 2° le genre
de culture a affecter auxdits terrains; 3° les travaux d'art nécessaires pour assu-
rer leur défense et leur conservation, etc.
* Les départements du Midi, devant peu profiter des avantages de la loi du
drainage, ont un droit spécial au concours de |"Etat pour les entreprises d'irriga-
lion. lei se placeraient encore les considérations déja émises sur l‘infériorité et
430 LE DEBOISEMENT
Enfin, tes veeux du pays ont-eu l’occasion de se manifester nagueére
avec un nouvel éclat. ‘Les conseils généraux des départements ot la
ruine des bois entraine et aggrave chaque ‘année celle da ‘sol, ‘ceux,
entre autres, des Bouches-tlu-Rhéne, du Var, des Basses-Alpes... ont,
dans leur session de 1857, mstamment solficité la création de ‘commits-
sions mixtes chargées de classer les ‘terrains. ‘Ces ‘corps Uélibérants,
composés d'hommes pratiques, en contact diréect‘avec les populations,
conpaissant leurs habitudes, leurs mocurs, leurs besoins, ont tracé-ta
marche rationnelle 4 suivre, indiqué les mesures législatives et admi-
nistratives dont l’enquéte démontrerait'l’urgence, demandé au gouver-
nement !’adoption pour les Alpes d’un syst¢me ‘analogue. a ‘celui qui
vient d’étre appliqué aux ‘Landes de la ‘Gascogne. iLe’ rapport de
M d'Auribeau, préfet des Basses-Alpes,et ‘les:voeux émis par ‘le conseil
général sont particulitrement remarquables. M. d’*uribean ‘fait justree
des exagérations qui se sont produites jusqu’’ ce jour. Sur‘les 72:988
hectares de terrains arides existant: dans Jes Basses-Alpes, ‘les 5/4 ne
pourraient étre repeuplés, parce qu’ils sont occupés par des ‘ro¢hers
nos, et le dernier quart, soit 18,247 hectaresformés de terres meubles,
se repeupleraient trés-facilement.Les terrams propres au paturage, ‘en
y ajoutant les montagnes pastorales, ont une ttendue de 5T7 O45 thee-
tares. Bn Uécomposant ce nombre, on voit qu'il y a prés ‘tte 8/000 tec-
tares de rochers stériles, 295,693 hectares-‘He pAturages qui dorvent
rester tels, soit & cause de leur altitude, soit'd cause de lintérét quient
les populations’ ne pas en modifier la nature, et enfin 15/8352 'hecte-
res qu’il canviendrait de reboiser et de consdlider mmédtatement.
"M. le préfet, prenant pour base d’appréciation'les expériences pour-
suivies avec un si grand succés dans le Puy-de-Dome, et quiportent fa
dépense du reboisement de 414 60 francs parhectare, évalue 22 mil-
lions, & employer ‘en dix ans, les frais du reboisementt de 55,890 ‘het-
tares de montagnes;’a 100,000 fr. les-frais annuels de‘gardle des dors,
de survéillance des semis el pAturages. — «Tl-y a lvin de ces chiffres,
dit-11, aux 50-millions dont on épouvante ceux qui n'ont pas approfondi
la question snr les lieux. »
Vabandon auxquels un systéme d’uniformité semble vouer tes pays de montagnes.
« Dans le département du Var, on a constaté par des études faites en 1843 4 la
diligence du préfet, sur la demande du conseil général, qu’en utilisant tous Jes
cours d'eau de cedépartement, avec une dépense denviron deus: mitlions,-on ren-
drait irrigables diz-huit mite hectares et'Tan obtiendsalt ute pitue-ratue de
quarante-cirng millions.
« Il est également résulté d'avant-projets sountis au conseil général des Herntes-
Alpes, dans la session de 1847, qu'une dépense approximative dwn mtlten cing
cent mille francs permettrait d’arroser onze mille newf cents hectares et qwadru-
plerait leur valeur. » (Projet de rapport a l’Empereur, feit au Senet pari. te
comte de Casabianca (mai 1857.)
ET Lt REBOISEMENT. 43}
Le reboisement sera-t-il aussi difficile qu'on le prétend? Non: « Les
semis sur la neige et’ la volée seraient la méthode la plus sare et la plus
économique. L’expérience a prouvé que de simples clayonnages, de
petits barrages en fascines, qui pourraient étre entrepris par les gar-
des commis 4 la surveillance des semis, suffiraient pour maintenir les
terres dans les ravins. » L’expérienee au encore prouvé que: la seule
-mise en défends des terrains, pondant.quelques années, aurait pour
résullat de faire surgir des semis naturels.
li unportera d’abord de dissiper, par des essais, les préjugés qui exis-
tent dans l’esprit des populations, sur la possibilité du reboisement ect
sur ses effets par rapport au paturage. M. le préfet des Basses-Alpes
a appris a en 6lre convainew plus que personne, et il veut sur-le-ehamp:
mettre la main al'ceuvre avec un vrai dévouement patriotique, dont la:
l'revence entiére lui saura gré. — « J’ai déja eu |’honneur d’entretenir
pluseurs, fois S. E. le ministre des travaux publics et de l’agriculture
de ces importantes questions, et il a bien voulu m’autoriser a faire des
essais. D'aprés ses: instructions, j'ai recherché une vaste étendue de
lerrains d'une contenance de 2,000 83,000 hectares, présentant les dil-
lérentes natures desol que renferme le département, situés 4 toutes les
expositions, pour la majeure partie incultes, improductifs, ravinds par
les torreme, n’offrant en un mot que |l'aspect d'une ruine complete.
C'est sur cea terrains que les essais seront tentés*‘. p
Voila comment M. d’ Auribeau, adoptant les vues de M. l’inspecteur
‘Depuis que ees: lignes ont 6t4 écrites, M. d’Auribean a é6té-nommé préfet des
Landes. Son succasseur, nows aimens a l’espércr, voudra réaliser les projets que
le patriotisme de M. d'Auribenu avait congns et qu'il se préparait a exécuter.
Puissent les malheureux départements des Alpes fixer de plus en plus le dé-
Vvouement des administrations! M. de Ladoucette, préfet des Hautes-Alpes sous
le premier Empire, raconte un entretien qu'il eut avec Napoléon |", au sujet de
plusieurs mémoires oW étaient exposés Jes besoins des Haates-Alpes. —- « Vous
aumez un décret sur les moyons d'arréter les dévastations de ces torrents, un
lagénieur pour le plan de leurs digues, dit I'Empereur.... » Puis, me regardant
avec bonté, poursuit M. de Ladoueette : — I] me manque un mémoire, dit-il.
Vous ne me comprenez pas? demandez-moi ce que vous voudrez : je suis disposé
2 tut veus accorder. — Je n'at pas encore, répondis-je, justifié suffisamment
votre choix; mais soyez la providence des Ilautes-Alpes. Leurs bons habitants
vous aiment et méritent doublement vos bienfaits. La politique d‘ailleurs eon-
seille de soutenir ceux qui combattent une nature maratre et qui gardent l’une
des portes d'Ttalie. Il leur faut dix uns Cune méme administration; yeuiltez la
conerver tout ce temps entre mee mains, pourtant 4 une condition. — La~
quelle? reprit-it vivement.—~-Vous ne me refuserez rien de ce que je solliciterai
de juste pour eux. — J’y consens.
« Depuis lors, ajoute M. de Ladoucette, si un ministre me représentait que
mes prétentions étaient exagérées, j'invoquais la parole impériale, et il y était
fait droit. » (Histoire, topographic, antiquités, usages... des Hautes-Alpes, Pa-
ris, 1834, seconde édition, p. 343-315).
432 LE DEBOISEMENT. .
des foréts: répond aux exagérations qui ont fait et feront reculer tous
les gouvernements; voila comment:répondrait elle-méme |’énquete. si
elle était contiée 4 des contmissions dans les Basses-Alpes et ailleurs.
L’enquéte-démontrerait surtout et avant tout l’urgence, «de désigner,
en tenant compte cependant des besoins des populations, les patura-
ges qu’il est nécessaire de soustraire momentanément aux troupeanr,
de limiter le nombre des bestiaux 4 admettre sur ‘un territoire en rai-
son de sa possibilité, de déterminer I’époque ot le p4&turage devra
commencer, afin quc les moutons ne viennent point, comme ils le
font aujourd'hui, empéeher le repeuplement des graines, en les dévo-
rant au moment méme oi la neige disparait, et avant qu’elles atent pu
se reproduire '? » Un semblable travail conduirait & mettre hors de
doute la nécessité de mesures analogues pour la conservation des bois
des particuliers‘et:des communes; car, nous ne saurions assez le retire,
a quoi bon rehoiser‘et. regazonner, si on laissait détruire Je pea de
bois et de gazons-encore subsistants?: ©. wet ee
. D’autres. voeux ont"été ‘émisén:.4857 par- plusieurs consetls géné-
raux;. hotamment’ par ceux: de Vaucluse,‘de: la Dréme; de !’Aveyron.
del Ain; etc.:.: Ils sont dietés par les mémes. intentions et renferment
le .méme-appel & l'initiative gouvernementale. Nous mentionnerons
aussi l’avis motivé qu’a adopté le’7 septembre 1857 le Congrés-scien-
tifique de France, dont la XXIV* session a été tenue a Grenoble.
Cet avis motivé, proposé par la section d'agriculture, aprés avoir élé
objet de discussions approfondies, auxquelles ont pris part des
savants, des ingénieurs, de grands propriétaires, est ainsi con¢u :
« Le Congrés est d’avis que, sil ne dépend pas de I"homme
d’arréter complétement les effets des inondations, il est possible de les
atténuer par l'emploi, suivant les. circonstances locales, du reboise-
ment, du regazonnement, des barrages, des fossés horizontaux, des
réservoirs. du drainage, du curage des cours d’eau ;
«Et ‘que la législation et l’organisation actuelles du service hydrault-
que .ét‘foréstier sont ‘insuffisantés pour prévenir les funestes defriche-
ments,des pentes rapides des montagnes, pour restreindre un paturage
excessif et destructeur, pour assurer le rétablissemeat et la durée des
bois et du gazon.» = —- “ ie
Ce que proclament unanimement les préfets, les conseils généraur,
les congrés, des ingénieurs peu suspects de vouloir_remplacer les fer-
mes modernes par les anciennes foréts druidiques, n’hésitent pas 4 le
reconnaitre. L’ingénieur chargé de I’étude des barrages a établir sur
le cours de la Durance, M. Auriol, termine ainsi son rapport : — cTn-
dépéiidamment des moyens qui viennent d’étre indiqués, il est dat-
‘ Rapport de M. le préfet des Basses-\lpes. *-” -
ET LE REBOISEMENT. 433
tres travaux qui, dans le bassin de la Durance, rendraient de bien
utiles services. Nous voulons labs du reboisement des montagnes et
de extinction des torrents.... L'extinction des torrents se rattache
directement aux opérations qui doivent avoir pour but de prévenir’ les
inondations ou d’en atténuer les effets , et ce ne serait pas assurément la
moins utile et la moins importante. Mais, pour rendre la réussite de
cette opération certaine, il faudrait faire intervenir une législation’ nou-
velle, afin d’empécher ou de régler la dépaissance sur les montagnes,
et limiter le droit de propriété, suivant les circonstances, pour laisser &
administration la faculté de faire exécuter les semis, plantations et
travaux nécessaires. »
Nous ajouterons que ‘rien ne manquerait pour le succés de cette
belle entreprise: si, conformément aux vrais principes, l'administra-
tion des foréts était séparée du ministére des finances et annexée au
ministére de lagriculture et des travaux publics. Il y aurait alors une
administration fortement constituée dans le but de protéger, de con-
server le'‘sol national, et dont les diverses branches seraient la direc-
tion de l’agriculture, celle des travaux publics, celle des foréts: 1 serait
alors facile d’embrigader les gardes champétres, d’organiser- inié ‘sur-
veillance plus active soit contre les abus des défrichements et du patu-
rage, soit contre le fléau des incendies, de créer un persomel de gardes
payés directement par le trésor et qui seraient en position de concilier
les besoins de l’agriculture avec ceux du sol forestier. —' « Dans Vétat
actuel des choses, écrit M. le préfet' des Basses-Alpes; malgré® ‘le zele
et le'dévouement de I'administration des foréts', on ‘peut dire: que la
surveillance est illusoire. L’étendue considérable des triagés* les diffi-
cultés du parcours, permettent toutes les fraudes, tous les’abus'' »
Deux’ des conseils généraux qui ont demandé ta formation des com-
missions de classement, ceux des Bouches-du-Rhéne et des Basses-
Alpes, V’ont bien compris; ils ont émis le voeu que l’'unité de vues et la
bonne organisation du service fussent assurées par I’ annexion de l’admi-
nistration des foréts au ministére del agriculture et des travaux publics.
Ce qui-se produit, aujourd’hui méme; dans un Etat voisin dchéve de
préter une nouvelle valeur aux veeux émis:par les conseils généraux.
‘Le Piémont souffre, comme les départements francais situés sur ses
froatiéres, des fléaux qui sont la suite de la ruine des bois ; lui‘aidissi" a
ses tortents et ses inondations. Chez tui encore, pane pablique
ne re co ’ es *, stab
- + Les quatre départements qui appartiennent a la vingt-sixi¢me conservation
doivent beaucoup 4 l'active sollicitude du conservateur, M. Antheaulme de Non-
Ville. L'administration, forestiére occupe aujourd'hui, dans le Midi, une Lad
tion qu'elle ‘h’avait pas eue jusqu’ a ce jour.
2 Nes voeux'daris 1é méme sens ont été eas par les conseils généraix de la
Drome et de I’Ain.., 6) 0
é . as dbe toe
454 LE DEBOISEMENT
réclame la prompte application d'un remeéde sérieux. Les plaintes,
longtemps si inutilement exprimées, viennent enfin d’aboutir. Un pro-
jet de loi a été présenté au Sénat du: Royaume par te ministre de l'in-
térieur, dans la séance du 2) décembre 1857. Nous avons lu le projet
et I'exposé des motifs qui le précéde ; nouscroyons que toutes les
difficultés n'y sont pas résolues ; mais nous sommes en méme temps
fondé a penser que les hommes d’Etat de ce pays ont eu conscience
de l’étendve et du but réet de leur mission.
En efvet, exposé des motifs commence par déclarer qu'il ne sullirait
pas de corriger les anciennes lois reudues pour Ja police des bois, de
bien déicndre ceux-ci contre ies dévastations, si la loi ne s'occupait
plus spécialement d'établir une administration dont la principale charge
serait de prendre en main la directian d'un bon gouvernement économi-
que des bois. — I revonnait : « qu'une des. principales difticultés sera
d’'avoir un personnel ayant les connaissances techniques nécessaires
pour diriger la culture das bois, et avoir égard aux conditions spéciales
de, terrains, de climats, d’expositions, et de plantations. » i conc en
proposant. de créen. prés du minégtére de Vintérieur une direcuon
centrale.
Il est dit dans le méme. exposé des motWs que, pour coneilier le
respect da & 1a propriété et les beseiag «les services: publiga, lorsy
qu'il serait. jugé nécessaire d’aflecter les.bois des particuliges.a ces be-
soins, 11 conviendrait de procéder selon..te drow’ commun aus affecta
tions, qui-sent de véritables aliénations pour cause d'ulilité pablague.
Le projet-de-Joi.contiant des dispositions,.que nous,regeettens.de ne
pas:trouver dang la loi francaise..L’ article 2:) donned aberd-une. défiar
ion légale du. bois: « Crest, dit-il,, une surface de terraas conunye,
peuplée.d’arbres, d’arbustes, d'arbrisseaux sauvages 4 fruit, de.chatar
gniers, ayant plus de 1,000 métres carrés,. bien: que divisée entre pla
sieurs propriétaires.. » — L’article 90-aceorde aux particaliess le droit
da: placer. volontaixement leurs-bois, sous la .direcuon économique de
Fadmuiniestration forestiare. — Le chapitre 1 du.titne va est relalifaax
boisénterdits, avec le terrains adjacents, «dans lesquels le reque-
ment.(lo. smovimento) de la..terre ou la coupe des végétaux (pianie)
poursaient déiermiuer la chute des masses de neige,. des-éboulements
de terrains, les corresions-des fleuves, torrente, rividres,, ravine, pat
ticuliérement dans les lieua.voisins des habitations. » Ces bows, aiasi que
les terrains adjacents, sont déclarés interdits par l’intendant, suivant
les formes peeserites:par:um réglement (art. 128}.. Leurs propriéiaires
ne pourront s'y livrer: a aweune opération d'’¢conomic fovestiére ona
toute autre sans |’approbation de l’intendant donnée sur l'avis de I’ail-
ministration forestiére (art. 130). — Les demandes en défrichement
seront accordées ou refusées en dernier ressort par le minisine de
ET LE REBOISEMENT. 435
Yintérieur, sur l'avis du Conseil d’Etat (art. 453). — L'interdiction
d’'allumer du feu daus les bois ou & une distance de moins de 400 mé-
tres est applicable 4 la construction des fourneaux pour la pratique de
Yécobuage (158). _
Ce sont Ja yustquesungs ates ditpaitions Idzislatives.soumises au
Sénat de Turin. Si-tlles ne-sont pus*tout~d fait completes et si elles
s’écartent du point de vue d’un classement rationnel, elles réalisent
du moins un progrés incontestable. Serait-il done dit que nous seuls,
en France, sommes incapables de tout effort, que nous n’avons ni la
prévoyance, ni la maturité.d’esprit, nile bon vouloir nécessaires pour
surtir d’un statu quo ‘désastreny’?' fendant ‘que des travaux considéra-
bles d’assainissement et de plantations sont entrepris dans les Landes
de la. Gascegne, Jes. Alpes seraientelles. dévoudes..a .étee .2 jamais ile
siége d'inondations qui,. aprés.les avoir. détruites, subatergesaient »pé-
riodiquement ct fatalement les magnifiques. vallées du -Bbéne? Lazep-
port dé M. Lélai, celur. de. M. Edouard .Ghayer, des vosux.des.conseils
généraux; l'initiative prise .par M. le. préfet-des.Basses-Alpes,.ne nous
permettent pas de. néus.abandonner .4.ua .tel,pessimisme. —:«.Le Sé
nal ne.peut qu’appeler de ses vosux,-dit M. Thayer en tecmmnant.son
rapport, -la réalisation des..egpérances .de salut .qui restent.a.ces con-
trées si malheuretsas.et Fecommander.a Ladministsation.de-hater les
mesures.qui,péeuvent.amener cette réalisation, et. que depuis plusieurs
années beaucoyp de conseils.généraux ne: cessent..de réclamer..avec
instance. » Une telle recommandation émaaée-du.Séuat.ne peut rester
tnfractueuse. Au Gouvernement .il appartient .d’aviser,..et nous.espé-
rons qu’1l avisera.
” Cuarves*pE Rupee.
ECOLE D’ORIGENE
GREGOIRE LE THAUMATURGE.
Un empereur romain, célébre par le gout des lettres et les préten-
tions philosophiques,‘a tracé une immortelle et piquante peintare de
la ville d’Alexandrie, vers le milieu du second siécle, dans |’age que de-
vait illustrerle génie etI’école d’Otigéne. « Cette Egypte' que tu me van-
« tais, mon cher Servien, écrit Adrien a un consul, jela sais par coeur; je
cla vois légére, mobile, voltigeante a4 tous les soulfles de la renommeée.
« Ceux qui adorent Sérapis sont en méme temps chrétiens; et on trouve
« dévots a Sérapis ceux méme qui se disent les évéques du Chnist. Il
«ny a pas ici d’archi-rabbin juif, pas de Samaritain, pas de prétre
« chrétien qui ne soit astrologue, aruspice, baigneur; le patriarche lui-
« méme, lorsqu’il vient en Egypte, est forcé par les uns d’adorer Sé-
« rapis, par les autres le Christ : c’est la race d’hommes la plus re-
« muante, la plus vaine, Ja plus outrageuse. La ville est opulente, riche,
« peuplée; personne n'y vit oisif: les uns soufflent le verre, les autres
« fabriquent le papier; tous préparent au moins le lin, et exercent des
« métiers de toute sorte. Les goutteux travaillent; les aveugles ont
a quelque chose 4 faire; les paralytiques mémes n’ont pas de loisir.
« Tout ce monde n’a gu’un Dieu, l’argent. C’est celui que les chré-
« tiens, celui que les juifs, celui que tous individus et toutes nations
« honorent de leur culte. »
“Quelques traits de cette parodie satirique étaient vrais sans doute,
et convenaient aux meeurs de cette grande cité de commerce et de pas-
sage, colonisée d’abord avec tous les vices de l'Europe et de I’ Asie,
out la cour des Ptolémées avait étalé tant de luxe et de crimes, et que
Rome avait ensuite tenue sous son joug, comme un magasin de biés,
et un marché d’esclaves.
C’était 1a, cependant, dans cette fange de corruption et de servitude,
que, peu d’années aprés la lettre moqueuse du spirituel despote, de-
‘ Egyptum quam mihi laudabas, Serviane carissime, totam didici, levem,
pendulam, etad omnia fame momenta vocitantem. Flav., Vopisc, in Saturnino.
ECOLE D'ORIGENE. — GREGOIRE LE THAUMATURGE. 431
vaient éclater des prodiges d’héroisme chrétien, un courage qui, dirigé
vers d'autres intéréts plus humains, aurail suffi pour délivrer I'Egypte.
Le modeéle de cet héroisme, si nouveau dans la ville d’Alexandre,
était un général au service de Rome, un Grec d'origine, Léonidas,
d’ane de ces riches et nobles familles transplantées aux bords du Nil,
ayant adopté sans partage la foi chrétienne et la professant 4 plus
hante voix, a mesure quelle était plus suspecte.
Evidemment, Alexandrie, avec son mélange de peuples et de cultes
divers, son afflux d’étrangers, sa richesse laborieuse, renfermait,
comme les grandes capitales modernes, tous les extrémes de la civili-
sation, ce qu'il y a de plus élevé en vertu, de plus pur en dévoue-
ment charitable, comme ce qu'il y a de plus effréné en cupidité et de
plus abject en ignorance et en misére. Mais les vices de Cette grande
cité, son luxe sans bornes, ses cultes corrompus, son activité perverse
ou frivole, les tromperies de ses charlatans de religion ou de science
apparaissaient d’abord. Les grandes vertus, au contraire, la foi persé-
vérante, l'étude profonde, la préparation au martyre se tenaient plus &
V'écart, et frappaient moins les yeux du maitre étranger qui voyageait
dans ses Etats.
Ce n’étaient pas seulement les trésors de la science antique, la so-
litude parmi la foule, et de tranquilles retraites cachées dans une grande
ville, ce n’était pas seulement un asile, comme le fut Amsterdam pour
Descartes, que la ville grecque d’Alexandrie offrait au christianisme,
vers la fin du second siécle. L’ardeur de la croyance s'était mélée aux
curiosités du savoir; un enthousiasme plus sérieux succédait aux sub-
tiles occupations du Musée. Au lieu de sophistes érudits épuisant leur
travail sur des mots sans idées, ou de poétes artificiels chantant des
souvenirs qu'ils ne croyaient pas, il y avait des hommes tout passion-
nés de la vérité nouvelle qu’ils avaient apprise, confondant leur étude
avec leur foi, faisant leur poésie de ce qui était leur priére de chaque
jour, et, dans cette belle langue grecque inondée d’hébraismes, nour-
rissant leur Ame des traditions judaiques et des rites chrétiens célébrés
en secret, ou parfois hasardés en public.
Ce grand contraste était partout visible. 1] se retrouvait dans le Jan-
gage, dans la forme d’apologie des chrétiens qui avaient & défendre ou
a confesser leur foi. La science qu’ils professaient, ce qu’ils appelaient
encore leur philosophic, devait tendre dés lors 4 se dégager de plus en
plus dece syncrétisme, de ce rapprochement des doctrines les plus con-
traires, longtemps & la mode dans AJexandrie. Déja saint Clément avait
rompu avec la tradition paienne; et il semblait n’en avoir étudié tous
les monuments, et n’en posséder si bien toutes les traditions, que pour
en railler plus librement |’indécence et l’imposture. Cependant, son
travail était réservé pour un petit nombre de lettrés comme lui; et
458 e ECObE WAnNiGhays:.
il oppesait.au. paganisuae:. des. ohypctions si. savantes,. que la foule
des chréliens. ne. peuval s.en.aider.. Bons achever: l’counre, pour
transformer l'école: en. églisa, pour: former. dans, |’induatcionse;. la
commercaute,,la.subtile; la. voluptneuse Alexandvie, ua. sémimaine de
christianisme longtemps. inépsisable,, 1] fadait diamines épseuves-ot: un
autre: génie..
Ces épreuves se rencontrérent,..pari la crussaiéedelemeire; dans: les
rangs des. néophytesiégy pisens ougrees. Ga gonie: quis animarde leur
exemple et le pernétua par. la. parole,. ca génierde-ltloquancnet du
martyre ', ce fut. Ocigase,. le (Us. mémedu.tree Léenides, dentih avast
recu les exemplesiat partagg¢.la fo1..Griee 3.02 -obristizoisme-damesta-
que, le jeune Origanerne.}jassarpoint; dansses études, .
ténébres et.do lumsgres gpd: décrits.sauu Jaistin. Wem tent-didhord le
doublt enseignement de la religiom ef: des.sarences;. eb 0’ eat: par: la
méme. qu'il faut.expliquer ot.ceste-philosophie |Jasiibre, et cette crui-
lion plus vaste Tépandues dans.ses-nembraux Genitt. Panii.s-explque
anssi,, commant. méme. Wi.figoureux: adversairecies csreunsi qua: lai a
reprochées. |’ Eglise, disaitide Jui qudl avait: 66 graad<dés:.Venfange:
La tendresse paternelle et l'ardeur méme de la piété:avmsent dé
rendre celle. impression plus. vive. cncose auteur din jenas:obrdtien.
Une. tradition. rapposte. que. le..pére d’ Origéne,. en. ménse:tompss quill
ne négligeait rien,. pour assurer 3) son-filschém: less lecemsles-plus-se-
vantes.et les plus odlébres,.était.tallement: frappé de son esécone:gémie
et en concevakt: de telles.espéraneas: peur lai (61, que-sourent, prasdo
lit de cet.enfant, altentil.a.son. calate: sommes, th basen! saapettrine
entr’ouverte, «comme. uD. sanotuaire,, disait-ily of :ndsideat: \Bsprit-
« Saint.»
L’enfant ainsi admiré.et prédit par sonipese; swived shnedeute dacs
l'école de saint.Clément.les.lecons.du savant caléehiste Alex aundsie.
quand une, épreuve. bien. auirement. fortifiante poue: la foi vinefragper
ses yenx.et-somame.. la.deaueme.anndée du régne de Septime. Sévere,
ce. wince .despetique et.guerrier,. qui: eat. roleve l'empira, sé'l'empere
n’avait di étre qu'un camp disetpling, 8 isrita, commrediume désetée-
sanca, des. aecroissements de la société chrétionme; eetbdéelsaina sur
divers pomts:la.persécution. Alexundsie.. partsew dapesthate; son éhe-
gnement.de Rome, sa.pepalation: ingyicte: et inukiple; cea um des
lieux. ot l'innovation pouvail paraitse:le plus dangercuse. Ge fut:dent
up des. principaax .thédtres.du. meslyre. les obaives:.lex con fiseationss
les supplices menacérent. tous cnseigpegaent.ct toute jmedession: publi:
que du christianisme, nagpere toléaé jmesqpe sans obstacte:
Beaucoup de-.chrétiens;se cachérenh: ows-enhitiroat;.diautnes se-dd-
‘Vir eloquentia polensiac mertyrio. Sanet..Héeron:,
GREGOIRE LE THAUMATURGE. 439
noncérent eux-mémes. Le pére d'Origéne, Léonidas, fut saisi des pre-
miers, soit qu'il edit cherché le péril, soit que son rang parmi les siens
le désignat. Le jeune Origéne avait hite de suivre cet exemple. Il vou-
lait se présenter aux juges, et, dans sa piété pour son pcre, comme
dans l’ardeur de sa foi, mourir avec lui, pour la méme cause. On rap-
porte qu’!! fut retenu par les efforts de sa mére qui, dit naivement la
légende, lui avait pris et lui avait caché ses vétements. Alors agé de
seize ans, le jeune homme fit parvenir & son pére, dans la prison,
ane lettre, ob il l’exhortait de toute son 4me a la constance contre
les supplices, lur disant surtout, dans cette lettre qui se conserva
longtemps : « Tiens ferme, mon pére; garde-tol de changer de
« croyance, a cause de nous. » Le conseil était suivi d’avance. Léonidas,
se refusant 4 tout désaveu de sa foi et & tout ordre de sacritier et de
briler de l’encens aux dieux, suivant I’ usage, fut torturé, mis 4 mort,
et ses biens confisqués.
Cette mort et cette ruine devinrent pour son fils une glorieuse
épreuve de vertus domesfiques. La persécution se prolongeant et fai-
sant bien des malheureux dans Alexandrie, Origéne entreprit de nourrir
par son travail sa mére et ses six jeunes fréres. I donna dans la ville
des legons de grammaire et de belles-lettres. Il y était aidé par les re-
commandations et le crédit d’une dame d’Alexandrie, de grande nais-
sance el d'une fortune considérable, qui s’était attachée au culte
nouveau, et, selon le caractére du temps, y figurait méme comme
protectrice d'une petite secte & part. Elle avait recueilli dans sa maison
un docteur dissident vena d’Antioche.
‘L'esprit serupuleux et fier du jeune apétre ne supporta pas long-
temps une protection ; mais, en renoncant lui-méme & cet appui, il
se vit ibierttét dédommagé par la confiance des fréres persécutés, et
le grand nombre de disciples qu’attiraient son éloquence et sa foi.
La tradition a nommeé parmi les néophytes qu’il réanit dés lors, Plu-
tarque, Sérénus, Héracléas, et d’autres ‘encore, dont les noms se re-
tronvent dans les Iégendes des martyrs.
Les cruautés de Septime Sévére contre le sénat de Rome, la longue
sériede patriciens qu'il fit mettre 4 mort, sans jugement et sans procés,
indiquent assez combien: sa poursuite des chrétiens devait étre im-
placable dés qu'il les crut dangereux pour son pouvoir. Maisle préjugé
méme ‘des historiens paiens donne peu de détails sur ce point. « Sé-
«vére, dit un d’eux, défendit sous de griéves peines qu'on se fit juif. Tl
« stataa de méme 4 l'égard des chrétiens; puis il accorda aux Alexan-
« drins le droit d’avoir un sénat, eux qui, auparavant, comme jaiis sous
«leurs rois, vivaient sans conseil délibérant, soumis aa jugement du
a seul chef que leur dennait César.» Ainsi ce maitre rigoureux, mais
babile, avait paru compenser par quelques libertés locales le surcroit
Ago ECOLE DORIGENE.
de, rigueurs qu'il faisait peser dans Alexandrie sur une Portion d’ba-
Dditants, dissidenfe et la moins nombreuse.
_ Latus, préfet a’ Egy pte, et un autre aprés lui, ficcat successivement
les instruments de cetle rigueur qui remplit les derniéres années dp
régne, de Sévére, et qui continua sous son odieux fils, Aatonin Cara-
calla. Il n'est pas douteux cependant que, sous ces régnes divers, et
‘sous ceux qui suivirent, il n’y ait eu de feéquentes interruptions dans
la guerre faite au christianisme, et souvent méme une tolérance en sa
faveur., Par. la, comme par les accés violents de persécution, s'expli-
quent, l'ardeur croissante et les progrés & Ia fots religieux. et scientifi-
ques du culte chrétien. Peu de jemps aprés I’ époque pu ‘Léonidas et
d'autres fidéles avaient péri,- - Ammonius Saccas ensejgnait. publjque-
ment 2. “Alexandrie, cachant peut-étre sa foi sous sa Pinigsophue: mais
les propageant lyne par l'autre. tae
Origéne fut de bonne heure et & vudaure reprises 1D ‘des sjudiens
éléves de ce maitre célébre; mais en se nourrissant ainsi, de foute la
Science des écoles grecques, il y mélait l'étude du syrien et de I'hé-
breu, et ramenait toyt, faisait tout servir & linterprétation savaute
de Ancien Testament et a la divalgation in(atigable de I’ Evangile. Ce
fut pendant les alternatives du pouvoir de ces faux Antonins qui, pen-
‘dant guatre régnes successifs, abritérent sous ce nom consacré toutes
les infamies. du vice et du crime, qu Origéne fit sa premiére et Jabo-
Tieuse,carriére de prosélite et de docteur.chrétien. Maigré le sang versé,
en effet, dans Alexandrie comme dang Rome, la succession épiscopale
n’étail pas interrompue ; et l'apostolat. de la priére et .de l'ensei-
gnement continuait plus ou moins caché, ou méme se Feprengit publi
apemen “ey
L ‘odieux Caracalla, qui ‘s’était servi du préfet. Lgetns, si implacable
‘aux ‘chrétiens, pour mettre 4 mort son frére Géta, puis avait empor
‘sooné le meurtrier, comme il fit tuer Papinien, pour avoir refusé de
justifier ce meurtre, et Je fils'de Papinien, sans doute paur avoir
pleuré son pére, ce scélérat insensé, aprés avoir par ses, meurtres ef-
Srayé l'Occident, avait visité ses provinces d’Orient. Venu dans Alexan-
drie, il'n ‘affecta point d’y ranimer la persécution chrétienpe; mais il
séyit, contre le peuple entier de la ville, suspect de se. moqyer, da ly-
ran. Ayant, convoqué ce peuple dans le Gymnase, il lui adregga que sé
vére réprimande; puis, i] ordonna de faire une levée d’hommes parmi
les habitants, fit taer une partie de cette recrue, et enfin, 2 un signal
donné, fit massacrer cael 1a, par ses soldats romans, les. habitants,
dont ils étaient les hdtes. se cal ptits
Ce monstre n’en était-pas moins 2élé pour la déesse Isis. I} en rap-
porta les images et les rites dans Rome, od déja ce culte 8 ‘était pro-
duit deux siécles auparavant ; et il lui éleva des temples magnifiques.
GREGOIRE LE THAUNATURGE. Al
Ala vérité, lui-méme, :apgés trois ans :de crimes et de folies, tué par
un chef militajre,, fut mis au rang des dieux et ent son culte, ses prétres
saliens.et:ses confréries religieuses décorées du nom d’ Antonines. La
mobilité sanglante du despotisme était alors une espéce de reméde 2
ses oppressions. Pendant que Macrin, bourreau de Caracalla, occupait
sa place et recevait le titre de grand pontife, en attendant qu'il - fat
dieu, le peuple d’Alexandrie respirait. Les cruautés atroces qu’Egyp-
liens et Hellénes avaient subies, comme les . chrétigns, . adoucissaient
le préjagé de Ja foule contre ceux. quielle-méme souvent; avait ponr-
suivis de ses cris de mort. Le culle nouveau, enhardi par,un_retour
d’impunité aprés avoir été illustré par la souftrance, grandissait tou-
jours; et dans l'école attachée a l'Eglise d'Alexandrie et redevenue
libre, Origéne, jeune encore, faisait sur l’Ecriture sainte des legons
admirées, non que sa doctrine parat toujours irréprochable, mais sa
science semblait, divine, et sa parole ravissait Jes ames.
A cette.époque cependant, ce docteur célébre qui. deyait plus tard
étre accusé d'erreur dans la foi, s était laissé ,emporter, par sou-.zéle
4 un cruel et bizarre sacrifice de lui-méme. En butte, nop :plus -aux
fureurs de,la persécution , mais aux jalousies malignes .du* parti
contraire, homme de..pénitence et d’austérité, dans la friyole,’ Ja sa-
vante, la, moqueyse Alvxandrie, entouré de prosélytes ‘de tout age et
de tout- sexe, enlevant par son éloquence la pieuse admiration des fem-
mes, il voulut écarter de yi ou des soupgons nuisibles & sa cause sa-
erée, ou méme’ toute ,chapce d’une faute qui pit la déshonorer.. Par
une contradiction étrange, lui dont la pensée subtile se plaisait a trans-
former en alléggries; en.{jgures ingénieuses tant de traditions: des: livres
saints, il prit au pied de la lettre, dans la rigueur du sens matériel,
ces paroles de; !'Evangile,: «.1l yena qui se sont faits eau! eux-
mémes pour deargyayme, des cleux. » ©
Rieo :certes n’djajt, plus,conitrajre a.la loi chrétienne, plus indigne
de sa sagesse, ' ‘phussintendit- méme par sa discipline. Telle était: ce-
pendant l’ardeur des; esprits, que.l'évéque. d'Alexandrie, Démétrius,
approuva cette action,d’Origéne et..le raffermit conire le doute que
le pénitent lui-méme , éprouvait., ,Qnoi, qu'il en soit, - cette : épreuve
extraordinaire qui, selon la: ‘régle, fixée plus tard: dans I ‘Eglise, aurait
écarté de l’autel Paveugle novice qui prétendait s- y prépgrer ainsi, le
livra d’autant plus 4 I’ardente -préoccupation de’ l'étude. -Tandis qu'il
embrassait dans ses recherches toutes, les sciences et toutes les sectes
de la Gréce et de Orient, le régne philosophique et doux d’Alexandre
vint donner encore & cette active curiosité d’esprit le calme et la li-
berté qui depuis longtemps avaient manqué presque toujours aux
chrétiens.
On gait que les douze années du régne de ce jeune prince, succes-
442 " ‘COLE D'ORIGENE.
seur d’Héliogabale et assassiné par Maximin. furent une tréve de Dieu
pour le monde romain. Soit que l’influence chrétienne déja répandae
dans le monde dit toucher directement toute. 4me disposée a la vertu,
soit que la mére d’Alexandre, Julia Mammea, née dans la partie de
l’Orient Ja plus veisme de la Judée, & Emése, prés du Liban, et senti
dés l'enfance le souffle des vérités judaiques, et connu les livres saints,
Alexandre, rapproché par elle du tréne, n’y fat pas plutét parvenu,
sur le cadavre d’un monstre imsensé, qu'il mit tout son effort 4 chan-
ger par la tolérance la face de |’empire, et & favoriser, ou du moins a
épargner ces chrétiens, avec lesquels |’élévation mystique de son es-
prit et la pureté de ses mceurs jui donnaient une sorte daffinité natu-
relle.
La tradition chrétienne s’empressa méme de supposer wn rapport
intime de croyance entrela mére de ce prince, toute-puissante sur son
esprit, et les chrétiens d’Orient. Eusébe rapporte, avec peu de délails,
il est vrai’, « que Julia Mammeza, veuve d’un consulaire et remariée
« dans un rang non moins élevé au Romain Julianus, se trouvant con
« duite 4 Antioche, y fit appeler Origéne, déja célébre, et recut de lai
«la foi chrétienne. » Sans confondre cette Julia avee l’impératrice
du méme nom 8 laquelle le sophiste Philostrate dédiait une vie mer-
veilleuse de l’imposteur Apollonius de Tyanes, s’honorant d'étre
en cela l’interpréte de la pieuse admiration que lui avait expr
mée et de l’ordre que lui avait donné la princesse ; on peut vorr,
je crois, dans Julia Mammea moins une complete adoption da
christianisme qu'une curjosité crédule et ambilieuse qui meénageait
toutes les opinions d’oi elle espérait des appuis a l’empire de son
fils.
Quoi qu’il en soit de cette conjecture, Alexandre, non-sealement
protégea, mais aima les chrétiens. Fait empereur 4 quatorze ams, ne
régnant que par sa mére, sorte d'Agrippine vertueuse, i! joignit brentot
a cette sage influence sa propre impulsion vers le bien. Lisez sa séche
biographie dans |’Histoire Auguste : tous ses instincts sont purs el
bienfaisants, et comme empreints d’une philosophie mystiqre. « Il
a voulait, nous dit ce récit presque contemporam , ériger un
« temple au Christ et le recevoir parmi les dieux. Il avait conservé
« aux Juifs leurs priviléges, et permis aux chrétiens d’exister. Lors-
« qu'il se sentait préparé pour cela, aux ‘heures du matin, dans son
a oratoire, ot il avait réuni les images des princes divinisés, des
« meilleurs, et celles de quelques ames saintes, dans le nombre
« Apollonius, et, selon le témoignage d'un auteur contemporains,
‘LL. fV, c. xsr.
GREGOIRE LE THAUMATURGE. 445
a Christ, Abraham et . phée,. et autres du mame ordre, il offrait un
a sacrifice religieux.’.
A part celle confusion bizarre, d’ot sartait a moins.la tolérance,
Alexendre,, naurri des plus. pures maximes de la yhilosophie antique,
el les appliquant a Vexarcice de l’autorilé, avait la sagesse ot la fran-
chee. d emopeunter aussi quelques.régles de charilé plus sublimes en-
coreaux preceples, de la.lai. évangélique, el méme quelqyes sages pra-
tigpes de. gouvergoment 2. la discipline. sévére du sacerdoce chrétien.
Robarrassé. du pouvoir. absolu., ne pouvant plus. s'adresser aux
Comices dludés.ou.abolis.depuis trois siécles, ne sachant ui prendre.
dans le silence de l’empire, cette renommée publique qui, selon
Tacite*, ne.s@ trampe pas toujours et fait quelquefois les choix, avant
d'investir de. leurs fonctions les gouverneurs de provinces, les pré-
feis, les procurateurs, wl faisaitaflichen leurs noms, il invilait quiconque,
parmi le peuple,. avait quelque grief. contre eux & le produire avec
preuve évidente, sauf, s'il ne le pouvait pas, & subir la peine capitale;
condition, il est vrai, qui devait rendre cg droit. d'accusation préven-
tive bien rare. et.peu profitable, Mais, ce qui nous importe ici, c'est
quen essayant une telle réforme ce prince s'apppyail de l’exemple du
culte.prosozit, avant son.régne. Il disait eu effet que, lorsque les chré-
Uens.at: les jpifs. avaient la. précaution.d‘annoneer ainsi d’avance les
_ prétres. qui.seraiant.ordonnés, il était facheux dene. pas faire deméme
pour le.choix.des.magigtrats, auxquels devajent étre confiées la fortune
et la. vie des: hommes.
Quoi quil ep. fut. de la sagesse de ces maximes, et de la trop
courte. durée du. régne qui les proclamait, ce temps de tolérance
peur le. christianisme fut celui of, dans Alexandrie, Ammonius
tenait encore une.école de philosophie que fréquenta longtemps Ori-
gene. D’aprés la coutume: des écoles antiques en. effet, et avec ces au-
diteurs de. tout 4ge.qui les suivaient, rien n’empéche de présumer
qu’ Origéne n'ai 6té dans. Alexandrie a la fois disciple et maitre, ensei-
gpant.dans.]’écale de PEglise et assistant aux lecons- du plus illustre
sophiste.paiea, soupgonné lui-méme d’adhésion au culie nouveau.
Mais, ca qui faisait la-différence entre.la curiosité scientifique etla foi,
Origéne ne se borna point ’ comparer les méthodes, a rapprocher les
enseignements;.il voulut visiter Rome, i) voulut, comme. il l’écrit lui-
méme, par une expression remarquable dans la bouche d’un Gree
d’Alexandrie,.voir la plus apcienne [glise, celle des Romains. Selon
toute-apparenee, il fit ce voyage vers l’an 215, Zéphirin étant pontife
de.Rome déja. depuis seize ans, et ayant vu passer plusieurs persécu-
‘Historias Avguet. seréph. in -Alexandro.
* Non semper errat fama; aliquando eligit. (Tacit. in Agricol.)
44 ECOLE D’ORIGENE.
tions. Puis, de la, Origéne vint reprendre son enseignement dans
Alexandrie, et ses études qui comprenaient surtout la publication po-
lyglotte de l'Ancien Testament. Sous ce rapport, Origéne faisait pour
les races gréco-asiatiques ce que, deux siécles plus tard, saint Jéréme
devait faire pour la langue dominante de I’Occident. Il était aidé sur-
tout dans cet effort par un de ses disciples, Ambroise, homme instruit
et riche, attaché d’abord & I’hérésie des Marcionites et gagné, ainsi que
sa femme Marcella, par la parole du jeune philosophe chrétien. Grace
4 ce secours, Origéne put avoir habituellement sept ou huit secrétaires
écrivant sous sa dictée, en méme temps que de jeunes femmes chré-
tiennes s‘exercaient 4 transcrire avec élégance diverses parties des
livres saints, pour former les exemplaires des fameux Hezaples.
Origéne a reconnu ces soins généreux en nommant quelque part
Ambroise un homme dévoué véritablement & Dieu; et il lui dédia plo-
sieurs de ses commentaires sur les livres saints et un traité sur le
martyre, hommage qui semblait un appel et une prophétie gu’Am-
broise plus tard se chargea d’accomplir.
Mais ce que nous devons remarquer ici, et ce qui peint cette épo-
que du christianisme, c’est qu’Origéne, déja si utile & l’Eghise et si
puissant sur les chrétiens, n’était encore qu’un simple fidéle. En cela,
il vérifiait ce mot de Tertullien : « Tout fidéle est pontife. » ll semblait
appartenir a cet Age de primitive ardeur, ott l'initiation était un sacer-
doce, et ot le croyant devenait apétre et bientét martyr. C’est & l'age de
plus de quarante ans qu’ Origéne ayant regu du patriarche d’Alexandrie,
Démétrius, une mission pour l’Achaie, et s’étant arrété sur la route, 2
Césarée de Palestine, il y fut ordonné prétre par Théoctis, évéque de
cette ville, et par Alexandre, ‘patriarche de Jérusalem. Puis, ayant
achevé son voyage, et revenant d’Athénes ou i! avait apaisé quelques
troubles religieux, il trouva le patriarche d’ Alexandrie mécontent d’une
ordination faite en dehors de son autorité. Ces jalousies du rang contre
le génie, celle aversion de ancien maitre contre I’éléve illustre sont
partout dans|’histoire. Origéne s’offensa d’étre réputé coupable, pour
avoir voulu servir de plus prés l’Eglise; et, quittant Alexandrie, sa
chaire, son audiloire, il se retira dans Césarée, et habita tour & tour
cette ville et celle de Bérite.
‘L’évéque Démeéitrius, irrité de cet abandon, tint coup sur coup deux
Conciles, provinciaux pour priver Alexandrie d’un homme qui en avait
fait la gloire. Origéne fut exclu de la ville, interdit du droit d’y jamais
enseigner, et suspendu de la prétrise. Démétrius, dans sa colére, re-
marque saint Jéréme, écrivit 4 toutes les Eglises chrétiennes, pour
leur déférer un prétre, dont I’Eglise d’Alexandrie s’était honorée, lors-
qu’il n’était encore que laique. Toutes les Eglises adhérérent & cette sen-
tence, hormis celles de Palestine, d’Arabie, de Phénicie et d’Achaie.
‘GREGOIRE LE THAUMATURGE. 445
I'Eglise de Rome méme, toujours plus modérée que l’Orient, blama
dans un concile Origéne, non pas pour quelque nouveauté de dogme,
mais parce qu’on avait peine a supporter la renommeée de tant d'élo-
quence et de savoir, dit encore saint Jéréme qui, dans cette interpré-
lation des disgraces d’un autre, songeait sans donte aux siennes.
Le patriarche d’Alexandrie n’ayant survécu que peu de mois & cette
lutte et a cette victoire, fut remplacé sur son siége pontifical par un
disciple méme d'Origéne, Héracléas. Mais, malgré ce changement fa-
vorable, Origéne n’essaya pas de revenir dans ga ville natale. Accueilli
dans Césarée, il y vit accourir & sa voix de nombreux éléves. Un mo-
pument original, le discours d’adieu d’un des néophytes longtemps as-
sidus prés d'un tel maitre, peut seul donner l’idée de l’empire exercé
dans cette partie de l'Orient par le célébre docteur banni d’Alexandrie.
Evidemment, de Jérusalem 4 Béryte, de Césaréea Antioche ou a Pal-
myre, partout florissait le goat des lettres grecques, la curiosité des
sciences, et la théologie, comme une science nouvelle s‘enrichissant
de toutes les autres. I! suftisait qu'un homme tel qu’Origéne se dé-
placat d’ Alexandrie pour porter avec lui dans celle des villes qu'il choi-
sissait une partie de la primauté savante, dont se vantait la métropole
de I'Egypte.
Ce progrés de |’Asie chrétienne, cet age de civilisation et de science,
remplacé depuis par une si longue barbarie, est mal indiqué dans |’his-
loire paienne. On peut Je remarquer, en effet, dans le second siécle
de notre ére et dans les siécles suivants, les enfants nés de familles
chrétiennes ne restaient pas étrangers 2 |’étude des chefs-d’ceuvre lit-
téraires du passé, ni & celle des derniers efforts du paganisme lettré de
lear temps. Ils suivaient presque toujours l’enseignement des écoles
publiques; ils étudiaient les livres anciens interprétés dans ces écoles;
ils les transportaient dans les leurs, sauf a les corriger par un autre en-
seignement; et ce fut contre ce gout méme et cette persistance dans
les anciennes études de la Gréce et de Rome qu’intervint la jalouse
prohibition de Vempereur Julien.
La prévention paienne, au contraire, affectait de ne tenir aucun
compte des travaux et du génie mélés a Vobstination religieuse de ces
réformateurs, dont elle confondait l’origine, la croyance et le courage
héroique sous un ignorant et un insouciant mépris. Personne dans le
monde grec ou romain ne répétait les noms, ne lisait les écrits des
Apologistes chrétiens, hormis ceux qui en étaient touchés jusqu’a Ja
conviction, c’est-a-dire jusqu’au changement d’eux-mémes. Car alors,
ils n’étaient plus Grecs; ils n’étaient plas Romains; ils n’étaient plus
gentils faisant partie de ce que les chrétiens appelaient les nations;
ils entraient par la foi dansle peuple nouveau épars et distinct, au mi-
leu du monde.
Mars 1858. 24
448 ECULE D’ORIGENE
Ce caractére, on peut, avec certitude, l’assigner au second et au
troisiéme siécle, puisqu’on le retrouve encore dans le siécle suivant,
ou presque jamais le génie et la science d’un chrétien ne furent recon-
nus par un auteur profane, et ou, par exemple, Eunape, Zozyme, Am-
mien Marcellin, lout-en marquant le progrés du culte nouveau, ne
citent nulle part et ne paraissent pas soupconner la puissance atlachée
4 la parole et aux écrits de quelques-uns des ministres et des prosé-
lytes de ce culte.
Par la, sans donte, par cette inattention du monde paien et aussi
par l’obscurité volontaire et cherchée des plus fermes apétres du cliris-
tianisme, par la modeste ardeur qui dut souvent consumer toute la vie
d'un évéque dans l’enseignement d'une étroite Eglise, on peut expli-
quer le petit nombre de disciples apparents qui se sont renommés
d’Origéne : quelques noms seulement s'ajoutent aux premiers que
nous avons cités. Ce sont ceux d’Amphiloque, de Pamphile, de Théo-
dore, dont aucun du moins ne figure parmi les disciples qui, associés
4 quelque doctrine particuliére d'Origéne, restérent frappés de dissi-
dence et d'hérésie.
Le génie de ce grand docteur avait done été plus considérable que
son influence, son apostolat plus utile aux sciences qu'a |'Eglise.
L’exemple toutefois en est mémorable et jette une lumiére nouvelle
sur cette civilisation erecane d’Asie, que Rome entretint au profit de
8a puissance.
Nous savons, en effet, que, porté de la Gréce en Egypte et en Syrie,
possédant Phéritage des successeurs d’Alexandre, l’empire romain
avait imposé a I’Asie civilisée par une conquéte antérieure, non pas sa
"langue, mais ses lois. Une école de jurisprudence romaine était fondée
a Béryte. Puis, a cété de cette action de l’enseignement législatif, la
plus forte pour effacer, s'il était possible, les différences nationales et
pour amener les peuples 4 l'unité, Eglise chrétienne avait exercé une
influence de doctrine bien autrement active et pénétrante : ce fut au
nom de la philosophie. et des lettres.si chéres & l’esprit hellénique in-
digéne ou transplanté, et si facilement assorties a la vive imagination
de )‘Orient.
L'image de cette influence, le prosélytisme, non pas seulement reli-
gieux, mais scientifique, dont elle agitait les ‘villes grecques d’ Asie, la
culture morale qu’elle suppose, tout cela nous est attesté par un de ces
auditeurs d'Origéne qui, du fond de la Cappadoce, étaient venus cher-
cher la lumiére dans la Néo-Césarée de Palestine et la forteresse ro-
maine de Béryte. Cet éléve d’Origéne était Théodore, qui, plus tard,
recut le nom de Grégoire et le surnom de faiseur de miracles, traduit
dans notre langue du seiziéme siécle par le mot de Thaumaturge. Le
jour ot, aprés cing ans d'études sons un maitre admiré, Grégoire
GREGOIRE LE THAUMATURGE.
avec son frére quilta Césarée, il voulut, devant cette jeunesse venue
de tous les points de |’Asie romaine, témoigner de sa reconnaissance
et de sa foi; et c’est 1a qu'on peut découvrir, aujourd'hui méme, la se-
créte alfinité entre l’ancien monde et la société nouvelle qui naissait
alors, le rapprochement des peuples divers et la croissance d’un prin-
cipe immortel qui devait tout surmonter.
Dés l'abord vous diriez un éléve pythagoricien qui rompt la ragle
du silence, pour remercier son maitre; mais bientét vous entrevoyez,
a un certain accent d’élévation et d’enthousiasme, celui qui deviendra
le chef d’un diocése chrétien. « Le silence, dit-il, convient souvent %
« beaucoup d’autres, et me siérait bien aujourd'hui & moi-méme. J'ai
« en effet bien peu I’habitude et le talent de ces beaux discours qui,
« formés d’expressions choisies, se suivent et s’enchainent dans un
« cours harmonieux. Peut-étre, je ne suis pas né pour travailler & ces
« ceuvres de |’art grec : et de plus, voila la huitiéme année que je
« n’ai prononcé ou composé ni grand, ni petit discours, et que je n’ai
« entendu quelqu’un, me lire en particulier un écrit, ou déclamer
« en public un panégyrique, ou soutenir une controverse, hormis tou-
a tefois ces hommes admirables qui ont embrassé la grande philo-
« sophie, et pour qui le bien dire et ]’élégance est Je moindre souci.
« Car, mettant au second rang les paroles, ce sont les choses mémes
« qu’ils veulent pénétrer dans leur essence, et annoncer dans leur
« vérité'. »
A cette distinction marquée par le jeune orateur, vous reconnaissez
les deux écoles qui rivalisaient alors dans Je monde: d’une part, cett
école de sophismes et de flatteries qui, depuis la soumission del
Gréce et |'eSclavage de Rome, remplacait le Portique et la tribune, se
faisait admirer des sénateurs oisifs et défrayait de ses vaines déclama-
tions ou de ses mensonges serviles une foule toujours curieuse de la
parole; d’autre part, cette éloquence nouvelle qui se nommait elle-
méme la parole de vérité, se préparait par la méditation, la solitude
austére, et éclatait dans le péril et la torture.
Quoi qu’l en soit de cette seconde école 4 laquelle il appartient
tout entier, le néophyte de Césarée va raconter comment il y fut amené
du fond de sa patrie. « A lintelligence et au sentiment de la vérité,
« dit-il, le silence est favorable et comme auxiliaire; mais la force, la
« facilité de expression, nese trouvent que dans |’exercice fréquent de
« la parole. J’en fis!’épreuve. Un maitre de mon enfance m’avait dit
a que, soit pour devenir un de ces défenseurs qui luttent dans les tri-
« bunaux, soit pour étre orateur 4 tout autre tilre, je trouverais grand
‘ Gregor. Thaumat. orat. ad Origenem, p. 48. :
448 ECOLE D‘ORIGENE.
« secours dans la science des lois. 11 me |’avait dit, n’appliquant ce
« conseil qu’aux choses humaines. Mais il semble que, par ces pa-
a roles, il prophétisait sans le savoir... En effet, & pene eus-je vo-
« lontiers ou non goulé I’étude des lois, que je vis apparaitre pour moi
« comme un but obligé, comme une condition de cet enseignement.
« la ville de Béryte, cette ville peu éloignée d'ici, plus romaine qu'une
« autre, et estimée I’école d'une telle science. Alors méme, cet
a homme divin, transféré de l’'Egypte et d’Alexandrie ou il habitait
« d’abord, d’autres affaires l’amenaient d’abord & Béryte, comme pour
« m’y recevoir'. »
Maintenant le jeune Grec, il ne faut pas s’en étonner, trouve tout
merveilleux et providentiel dans les circonstances qui vont faciliter
pour lui ce long voyage. Le mari de sa sceur a été appelé comme ju-
risconsulte par le gouverneur romain de la Palestine. La jeune femme,
restée seule avec ses fréres, est tout 4 coup mandée et doit partir sous
l’escorte d'un légionnaire romain envoyé du prétoire de Judée. Le
jeune Cappadocien raconte qu'il saisit avec ardeur cette occasion,
d’autant plus que le guide venu de si loin était Ini-méme chrétien.
« Toutes choses nous excitaient, dit-il naivement : mon devoir envers
a ma sceur, Iintérét de mon instruction, et enfin la présence de ce lé-
« gionnaire, puisqu’il faut le dire, qui avait des billets de poste et des
« rations de service en plus grande quantité qu’il n’était besoin pour
«ma sceur toute seule. Il y avait d’autres raisons encore plus se-
« crétes et plus réelles, une communion de pensées avec cet homme
a qui nous attendait ici, la connaissance du Verhe transmise par lui,
« lintérét de notre 4me, toutes choses qui, méme & notre insu et les
« yeux fermés, nous conduisaient dans les voies du salnt. Ce n'était
« donc pas ce soldat qui nous protégeait, mais uo compagnon de
« route invisible, un guide, un gardien divin, le méme qui, pendant
a toute la vie, comme pendant un long voyage, a veillé sur nous *. »
C’est la que le jeune chrétien venu de si loin chercher la science
s’était arrété sous le charme de la parole d‘Origéne. Devant un tel
maitre, il se compare lui-méme a un oiseau sauvage tombé dans le filet
du chasseur, et qui s'enveloppe davantage, en voulant fuir. ll décrit alors
les instructions qu'il recoit et qui peuvent étre ramenées toutes & la
science du bean et & l'amour du vrai. « Ainsi, dit-il, cette partie de
« notre 4me attentive au langage et & la justesse du discours s’éclai-
« rait a fond, non pas seulement, selon les distinctions des beaux par-
a leurs, sur la pureté hellénique ou la barbarie d’un mot, mais sur Ja
a chose ja plus nécessaire & tous, Grecs et Barbares. lettrés et igno-
' Gregor. Thaumat. orat. ad Origenem, p. 56.
2 [Lid., p. 37.
GREGOIRE LE THAUMATURGE. 419
~« rants, sur Ja chose spécialement nécessaire & tous les hommes, quel-
« que condition qu ils -alent choisie; car ce qui importe & tous, en
« toutes choses, c'est de ne pas étre trompé*. »
Dans cette voie, l’enseignement d Origéne, selon le méme témoin,
n’était pas uniquement spéculatif; mais i! embrassait, dit J'orateur,
« toutes les connaissances positives faites pour réveiller en nous cette
« humble partie de ame qui reste stupéfiée devant la magnificence,
-« V'admirable structure et le savant artifice du monde, et, pour l’élever
« par les vérités physiques, lui expliquant chaque chose de la nature,
-« ramenant la nature elle-méme par une claire déduction 4 ses ¢élé-
@ ments primitifs et exposant, 4 la fois, l'ensemble général des étres
« et leurs essences particuliéres, les transformations et les chan-
« gements du monde, de maniére 4 substituer dans nos 4mes & une
« surprise irrationnelle l’admiration éclairée du gouvernement divin
« de \’univers et des beautés de la création *. »
« Tel est, dit avec enthousiasme le disciple d’Origéne, l'enseignement
‘« Sublime et saint que donne la science de la nature. Faut-il parler
« des mathématiques célestes, de la géoméirie, si utile et si indubita-
‘« ble, de Yastronomie, habitante des cieux, toutes études que ce
« maitre gravait dans nos ames, soit par révélation, soit par la réminis-
a cence, soit par je ne sais quel mode encore, mais en leur donnant,
« pour fondement et pour base assurée, le calcul inébranlable; puis, en
« nous élevant par la géométrie, comme par une échelle qui monte
-« jusqu’aux astres, et en nous rendant par ces deux sciences le ciel
« accessible’ ? »
Dans ce cercle d'études, ainsi agrandi par la vaste curiosité du mai-
tre comme par la ferveur intelligente des disciples, la morale, cette
science dont Socrate avait fait le but méme de la philosophie, et qui
formait comme la religion sérieuse de !’antiquité, devait occuper une
grande place. Mais cette morale, selon le jeune panégyriste d’Origéne,
ne se bornait pas 4 disserter. Elle invitait aux ceuvres plutdét par des
actes que par des paroles.
" La se marque le contraste des deux efforts tentés dans le monde, 4 la
méme époque : la stérilité de l'un, la féconde puissance de l'autre,
Vinégalité des sacrifices dans les deux camps rivaux, le peu que fai-
‘saient ces philosophes grecs, tantdét jouets frivoles appelés aux amuse-
ments du palais de Néron, tantét condamnés 4 |’exil sous Domitien,
tant6t accueillis par toute la faveur d’un Adrien, d’un Antonin le Pieux,
ou d’an Marc-Auréle; puis, devant ces alternatives, !’oppression si long-
* Gregorii Thaumaturgi, orat. ad Origenem.
2 Ibid... p. 64.
* Ibid., p. 65.
450 ECOLE D'ORIGENE.
temps uniforme et le courage invariable des chrétiens de toute ori-
gine, leurs souffrances inouies, sous Jes bons, comme sous les mauvais
princes, par la main du peuple, comme par celle des tyrans, par la
vrévention calomnieuse des sages comme par les édits inhumains des
préteurs.
Ce souvenir et cette prévoyance sont présents au jeune Helléne, et
animentson langage, dans la belle apostrophe qu’il adresse au monde :
« Je prie les philosophes de notre temps, ceux que j'ai connus moi-
« méme et ceux dont j'ai oui parler & d'autres; je prie également le
« reste des hommes d’entendre avec patience ce que je vais dire : et
«ces choses mémes, que nul ne me soup¢conne de les dire seulement
« par affection & cet homme, ou par éloignement des autres philoso-
« phes ! Si quelqu’un veut les aimer et les célébrer pour leurs lecons,
«je suis prét & V’entendre dans ce qu'il dira de plus flatteur; mais
« pour mol, j'aime mieux la compléte ignorance que la science qu’ils
« enseignent ‘. » Et alors, se vantant de n’avoir jamais voulu con-
naitre l’art prestigieux des rhéteurs du temps, il résumait ainsi l’en-
seignement d’Origéne :
« C’est lui qui le premier et le seul me persuada de silosaphes
« selon la philosophie des anciens Grecs, et qui, par son exemple,
« m’apprit la discipline des mceurs, que d’autres maitres ne m’avaient
« pas expliquée. Je l’avouerai, c’était peut-étre un tort de ma part,
« c’était du moins un malheur; mais je n’avais rencontré d’abord
« que des philosophes qui, tout en promettant de m'instruire, bor-
« naient la philosophie & la science des mots. Celui-ci, le premier,
« tout en m’exhortant, devancait la parole par les actes; il n’usait
« pas méme avec moi de termes préparés, ne voulant parler que d’ef-
« fusion de coeur, et dans |’élan d'une Ame qui travaillait, au mo-
« ment méme, & faire ce qu'elle disait... Il nous forgait a bien agir
« par le spectacle de sa propre activité morale, nous attirant & son
« exemple, nous éloignant de la vie contentieuse du monde, des
« bruits du barreau, et nous élevant & une hauteur suffisante pour
a voir autour de nous et pour accomplir librement notre tache essen-
« tielle. Que ce soit la bien faire, que ce soit la justice méme : plu-
« sieurs des anciens philosophes l’ont soutenu, disant que cette régle
« de conduite privée était la plus efficace pour le bonheur des autres
«et de nous. Qu’y a-t-il, en effet, d’aussi particulier & l’Ame, d’aussi
« digne d’elle, que de veiller sur soi sans regarder au dehors, sans
« se méler des affaires d’autrul, sans y exposer sa propre inno-
« cence, mais de se rendre & soi-méme tout ce qu’on se doit par une
« vie toute conforme & la justice? C’est ainsi qu’Origéne nous enseignait
* Gregorii Thaumaturgi orat. ad Origenem, p. 66.
GREGOIRE LE THAUMATURGE. 454
« la pratique de la justice, comme une premiére nécessité pour nous.
« De méme, on peut le croire, pour la prudence, la tempérance,
« le courage; car le maitre suivait cette ancienne division de la philo-
« sophie; laencore il ne séparait pas la pratique de la théorie, et son
« enseignement était la vie chrétienne avec toute la science paienne'. »
Montrant alors les vastes détours, Jes circuits, les terrains perdus
de cette science, |’orateur ajoutait : « Pour ne pas nous exposer aux
« accidents que rencontre /a foule imprudente, Origéne ne nous ap-
« pliquait pas 4 un sen! ordre d’opinions philosophiques, ni ne nous
« permettait de nous y arréter; mais il nous conduisail & travers toutes
« Jes doctrines, ne nous laissant ignorer aucune des opinions de la
« Gréce. Lui-méme marchait devant nous, nous conduisant comme
« des voyageurs; et s'il se présentait quelque détour du chemin ou qucl-
« que pas dangereux, il apparaissait alors tel qu'un habile ouvrier qui,
« par un long usage, n’était novice ni étranger & rien, et qui, lui-
« méme en sireté sur une hauteur, et tendant la main aux autres,
« peut sauver aisément ceux qui se précipitent. Ainsi, tout ce qu'il
« y avait dans chaque philosophe d’utile et de vrai, il le réservait
« pour notre usage, écartant tout le reste, et s’attachant & ce qui
« seconde le sentiment religieux dans les hommes’. »
Voila bien, je crois, au temps d’Origéne et durant la lutte méme
des deux cultes, la philosophie éclectique, dont s’est renommé notre
siécle : la voila, non pas dégénérée dans cette confusion sans force
et sans foi, dans cette Babel mystique, ot se perdit le néo-platonisme
paien, mais s'arrétant sur le bord de l’abime dans le vaste champ
ouvert entre deux mondes opposés qui se touchent, ct apportant au
christianisme enthousiaste et jeune les traditions du génie antique
et le trésor naturel de la raison humaine.
Mais ce vaste circuit d’études n’était pour Origéne que le chemin de
la foi. C'est le dernier caractére de \’enseignement que nous décrit
le disciple de ce grand docteur. |! montre son maitre comme I’inter-
préte des livres saints, n’y laissant rien d’obscur, expliquant l’oracle
divin 4 ceux qui se sont cloignés de Dieu, ou qui, dans fa distance
des siécles, ont cessé de l'entendre, et élant pour eux et pour le
monde le plus intelligent auditeur de Dieu.
La nous apparait avec les hezaples d'Origéne, avec ce texte multi-
plié des Ecritares, dont lui fut redevable l'Orient hellénique et syrien,
le génie méme de ce grand docteur, ce qui fit sa force et ses illu-
sions, sa puissance sur les Ames, et aussi les tentations de son es-
prit.
! Gregorii Thaumaturgi orat. ad Origenem, p. 66 el seq.
* {bid., p. 32.
459 ECOLE D'ORIGENE. — GREGOIRE LE THAUMATURGE.
« Avec lui, dit l’éléve enthousiaste, pour nous, rien n’était caché,
« mystérieux, inabordable. Il nous était. loisible d’étudier toutes les-
« croyances, croyances barbares, grecques, mystiques, civiles, divines,
« humaines : nous parcourions tout en toute liberté, nous éclairant
« de toutes parts, et jouissant de tous les biens de la pensée, soit qu'il
« s'agit de quelque vérité retrouvée sous une forme antique, ou que
« nous voulussions définir autrement, toujours s’offrait dans cet homme
«une source abondante de hautes révélations. Il était pour nous
« comme |’image de ce paradis de Dieu, oii 11 n’y avait pas a cultiver
«la terre, ni 2 soutenir le corps par des aliments étrangers, mais ow
« il nous était donné d’entretenir par le bonheur les facultés mémes de
« ’4me, comme des plantes précieuses que faisait croitre en nous
« auteur divin de toutes choses. Oui, tel était ce paradis de la
« science, telle la joie supréme que nous avons godtée dans ces jours
« disparus, gottée longtemps, mais trop peu, s'il faut croire qu'une
« fois sortis de ce lieu, elle doit cesser pour nous. Je ne sais par quel
« malheur ou -par quelle faute me voici banni de nouveau. Combien.
« je vivais heureux, écoutant la parole et me taisant! Je devrais me
« taire encore aujourd'hui, me retirer en silence, et ne pas donner ce
« spectacle nouveau de mon maitre qui m’écoute...
« Ne suis-je pas encore & mes propres yeux, rebelle, transgresseur
« des ordres de Dieu? Je m’en vais m’exilant de cette heurense vie,
« NOD moins que le premier homme s’exilait de la face de Dieu, et
« retournant & la terre d’ot je suis sorti... Je vais travailler cette
« terre qui produit les chardons et livraie, les peines et les soucis,
« abandonné des heureuses et salutaires pensées, et retombant 4 ce
« que j’avais quillé, au sol d’ou jélais sorti, & ma parenté d’ici-bas,.
« désertant la bonne terre ot je n’avais pas su reconnaitre ma vraie:
« patrie, quittant les parents de mon 4me, que j’y avais trouvés et la
« maison de mon vrai pére, ou il est dignement honoré par des fils
« qui restent prés de lui‘. »
Nous sommes bien loin de Néo-Césarée, de cette société asiatique
et grecque, de ce péle-méle de religions et de races, de cette philoso-:
phie multiple, de cette foi prédominante. Mais quand cet adieu public.
saluait Origéne au milieu d’un auditoire enthousiaste, |'imagination se
figure quelle devait étre la puissance de tels souvenirs, non dans une
ville romaine, mais sur la terre de Judée, entre les images de |’An-
cien Testament et de l'Evangile, et devant cette lumiére de la science
et de la foi qui, partie de I'Orient, nen avait pas encore deélaissé les
hauteurs.
VILLEMAIN.
‘ Gregorii Thaumaturgi orat. ad Origenem, p. 73 et seq.
P. J. DE BERANGER'
Je voudrais parler de Béranger, comme on parle de quelqu’un qui
vient de mourir, d’un poéte qui a pris et qui gardera une place élevée
parmi ceux qui ont illustré notre époque; d'un homme qui a fait beau-
-coup de mal, en croyant de bonne foi travailler au bien et a l’hon-
- neur de son pays; d’un sage enfin selon le monde, qui, né dans un
autre temps ou moins livré a l’esprit du sien, auque) il n'a que trop
rendo ce qu’il en avait recu, fat aisément devenu un homme de bien
selon Dieu, car i) eut toute sa vie le godt des vertus simples. Ma cri-
tique, sévére, n’aura rien d’acerbe cependant, et, quoiqu’il soit dif-
ficile de séparer I'homme du chansonnier, car le chansonnier c'est
‘homme méme, et que |’un et l'autre ait prété la main & une ceuvre
Inique, je m’efforcerai de reconuaitre au chansonnier, tout le talent
qu’on vante en lui, et 2 "homme une certaine valeur morale dont il
-’a pu parvenir 4 se dépouiller entigrement, dans une de ces guerres
ou, si le sens s’aiguise et acquiert une rare souplesse, le caractére
s'aigrit et l’Ame se déprave souvent.
Je n’ai jamais compris ce que gagnent les bounes-causes 4 rape-
lisser et a flétrir leurs adversaires. Pour moi, j’éprouve toujours un
regret sincére quand je vois se-corrompre les dons de Dieu dans une
intelligence supérieure. It me semble qu’il y a humilité et justice & les
montrer brillants encore, méme lorsqu’ils se sont égarés , et qu’il
n'y aque de l’orgueil blessé ou un dépit puéril ales méconnaitre, parce
_qu ils s’égarent. ;
Lorsque j’afrivai a \’Ecole normale, vers la fin de 1826, on nous
donna, pour surveiller nos études, un jeune Basque, homme d’esprit,
qui, par !’dge, était trop rapproché de nous pour nous paraitre beau-
coup plus qu’un condisciple. Son instruction était médiocre, plus ap-
parente que réelle; mais sa conversation animée et légére, étincelante
de saillies, nous piquait et nous amusait, sans nous gagner toutefois;
et & nous surtout, écoliers de Ja province, elle nous onvrait des per-
spectives sur ce monde enchanté et si nouveau pour nous de l’espnit
parisien. Le soir des jours de congé, au retour de quelque promenade
lointaine, le maitre allait dans sa chambre prendre une guitare, et,
! Derniéres chansons, 1 vol. in-8°; — Ma Biographie, 1 vol. in-8°, par J. P. de
Béranger. Perrotin, éditeur.
Ad4 P. J. DE BERANGER.
s'accompagnant lui-méme, il nous chantait quelque chanson de Bé-
ranger. Ii choisissait, on peut le cruire, écartant les couplets privois
ou impies, et ces inspirations ardentes qui avaient deux fois déia amené
le poéte devant la justice. Mais ces chansons attendries, ott le senti-
ment s’allie & une philosophie aimable, et ces hymnes patriotiques ot
le nom du grand empereur revient trop souvent confondre la liberté
avec la gloire, il nous les disait avec une simplicité originale, et a
demi-voix, comme on raconte que Béranger faisait lui-méme. Une ou
deux fois le chanteur, se rendant aux instances de quelques-uns de
nous, plus avancés que les autres, ou cédant & son propre entraine-
ment (car je n’ai jamais cru, méme depuis, 4 un parti pris de séduc-
tion politique), termina la séance par une de ces vives satires ou par
une de ces légendes napoléoniennes qui alors couraient sous le man-
teau, et qui avaient pour nous, comme pour tout le monde, |’attrait
corrupteur du fruit défendu. Quelle attention de notre part! quelle
émotion passionnée! Ces heaux vers, ces rapides images, ces senti-
ments exprimés avec une briévelé si énergique, ces évocations har-
dies d’un passé encore si voisin de nous, ce tour si vif, ces refrains
qui semblaient siffler parfois comme le fouet de la Furie antique, tout
cela nous charmait en nous troublant. J’ajoute cependant que, nourris
comme nous I’étions de Virgile, d’Homére, de Racine. c’était, surtout
pour la plupart de nous, de la poésie vivante, des vers qui se faisaient
encore, c’était surtout de la poésie chantée; et puis nos dix-huit ans,
cette douce langueur des soirs d’été, cette voix qui s'élevait avec mys-
tére dans le coin d'une obscure salle d’ études, et qui parlait de choses
dont on n’osait s'entretenir tout haut, enfin cette association de la
musique et de la poésie qui nous rendait quelque chose de la muse
grecqne : pour ma part, je Pavoue, voila par ot j’étais entrainé; car,
ayant beaucoup lu Lamartine, j’avais dans le coeur wn idéal bien au-
trement élevé, et, plus sensible d’aillears & la liberté civile qu’ la
gloire des armes, j'avais for entiére dans cette monarchie constitation-
nelle 4 laquelle le chansonnier faisait si rude guerre.
Je conviens que chez le spirituel rapsode la passion littéraire était
moins pure d’alliage: car l'année suivante, au retour des vacances,
nous ne le retrouvames plus 4 |’école, 11 avait perdu son emploi pour
avoir rempli les fonctions de commissaire au convoi de Manuel. On
voit que, s'il choisissait pour nous dans le recueil de Béranger, pour
lui, il l’acceptait tout entier. Son nom dira tout au lecteur: ¢ "était
Armand Marrast. .
J’ai raconté cette petite anecdote pour deux motifs : le premier,
c'est qu’elle montre assez bien, ce me semble, que, derriére le Bé-
ranger de la foule, ce Béranger libertin, impie, odieusement agressif,
disons le mot, calomniateur d'une noble cause, il y en avait un autre.
DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 435
naturellement bon, accessible aux sentiments généreux et digne de les
chanter, malin, mais 4 la maniére de la Fontaine, un peu relaché et
paien, mais dans la mesure et avec la réserve d’Horace, tel, en un
mot, gue l’et fait, sans l'approuver cependant, le dix-septiéme siécle.
Quel est, hélas! celui de nos grands poétes contemporains qui ne
porte en lui un autre lui-méme, idéal de celui que nous voyons, que
nous entendons, que nous lisons, lequel, dans un milieu plus sain, se
fat manifesté en sa pleine grandeur, et qui paye chérement aujourd hui
les dons nouveaux qu'il a recus de la muse, par le sacrifice qu'il se
croit obligé de faire aux passions d’autrul, et aux siennes, de ses
meilleurs instincts !
Voici ma secdnde raison pour raconter cette anecdote: c'est qu’en
écoutant chanter Armand Marrast je pressentais déja, ce que je com-
pris mieux dans la suite, que la chanson, méme quand elle ressemble
le plus a l’ode, perd beaucoup de sa grace dés qu’on la sépare de la
musique. Est-ce 4 dire que M. de Béranger, comme Boileau le disait
cruellement de Quinault, fuisuit des vers excellents pour étre mis en
chant? Rien n’est plus loin de ma pensée: le vers de Béranger, au
contraire, a une solidité qui ne souffre aucune comparaison injurieuse
avec ce qu’on appelle le vers d’opéra. J'ai voulu dire seulement que
ce vers brillant et précis emprunte 4 la musique des ailes qui portent
le trait et l'enfoncent, comme il communique 4 la mélodie elle-méme
je ne sais quoi d’alerte et de vif qui rend le rhythme plus vibrant. —
Quand on se borne 4 lire Béranger, on admire chez Jui le développe-
ment ingénieux de la composition, le jet net de la pensée, le tour
élégant et concis du style, la rapide allure de la période, la vive clarté
de l'image. Tant de rares qualités peuvent se suffire & elles-mémes,
mais on sent que quelque chose encore pourrait sy ajouter avec bon-
heur : ce quelque chose, c’est le chant. II y a sous ce rapport une cer-
laine analogie entre la chanson et la piéce de théatre. Les chefs-
d’ceuvre dramatiques gardent encore bien de la grandeur et du charme
pour le lecteur solitaire, mais la représentation leur donne un prestige
qui De se retrouve pas au méme degré dans le livre. La musique est
a la chanson, méme 32 celle de Béranger, ce qu’est au drame la per-
spective de Ja scéne.
Béranger lui-méme le sentait si bien, qu'il a dit toute sa vie : «Je ne
suis qu'un chansonnier, » et il faut l'en croire, car il l'a, pour ainsi dire,
répété aprés sa mort. On lit dans un couplet qu'il adresse 4 sun cama-
rade Brazier :
Si l'on dit que j'ai fait des odes,
N’en crois rien, j'ai fait des chansons;
et il avait raison quand il parlait ainsi: c’était l'intérét de sa gloire
456 P. J. DE BERANGER.
qu'il défendait avec autant de bon sens que ile modestie. Ceux qui,
moins sensibles aux éternelles convenances de |’art qu'ils n’étaient
reconnaissants des services rendus & leur cause, se sont obstinés 4 voir
des odes dans ces chansons, ont plutét nui au poéte; et, si l’on veut
que ces chansons soient des odes, la critique y mettra des réserves
qui, en définitive, les amoindriront. L’ode véritable, la composition
large et puissante que nous appelons de ce nom, par son ampleur,
son rhythme, le ton soutenu, |’éclat des images, l'imprévu des mou-
vements, la richesse du développement, le rapide enchainement des
strophes, a une grandeur qui se passe fort bien de la musique. Trouve-
t-on que la musique fasse faute a |’Ode au comte du Luc, 4 la Para-
phrase de Malherbe, a1’Exegi de Lebrun, a tant de nobles pages de
Lamartine ou de Victor Hugo? Si, au contraire, on veut bien recon-
naitre que Béranger n’a fait que des chansons, la critique sera forcée
de dire qu'ilaagrandi, élargi, fécondé un genre secondaire, et qu’a force
d’art et de talent il y a fait entrer mille qualités rares qui I'élévent a la
hauteur des premiers. On dira qu’au lieu d’une suite de couplets, en-
filés au hasard, spirituels, mais négligés, vifs, mais décousus, ot sou-
vent la justesse est sacrifiée au mot et la logique au refrain, et qui
avait besoin non-seulement de la musique, mais de l'indulgente gaieté.
d’un auditoire quelque peu préparé, on a un petit poéme ingénieuse-
ment composé, développé avec art, écrit avec soin, ot chaque vers.
a sa valeur propre, et qui admet comme d’heureuses convenances
Fallusion qui abrége, Je trait qui résume, le sentiment qui appelle une
larme, le sous-entendu qui provoque un sourire. Oui, Béranger n'est
qu'un chansonnier, mais il est le premier de tous, et c’est encore une
assez belle gloire dans un pays qui ne compte plus les chefs-d’ceuvre
en fait de chansons, et dans un siécle qui a vu naitre Désaugiers. Il a
forcé les barriéres du temple, et, dans cette grande littérature des Cor-
neille, des Moliére, des la Fontaine, il a introduit la chanson, dont il
a fait une ceuvre classique.
Mais il faut bien en venir, et ici je m’entendrai moins encore avec
les dévots de Béranger, 4 |’usage qu'il a fait de ce genre par lui agrands
el renouvelé; usage souvent déplorable, et qui montre une fois de plus.
quel don terrible est le talent, a une époque de révoluuion, pour peu
que la passion |'égare.
Si je m’en rapportais & ce qu’ont raconté de Béranger ses aveugles
panégyristes, je n’aurais pas le courage de poursuivre, et la joie de
loner ce qui me parait louable ne me consolerait pas d'avoir 4 blamer,
4 fiétrir la corruption érigée en systéme, et le pamphlet élevé a la
hauteur d'un symbole national. Mais Béranger vaut mieux que ne nous
le feraient croire ces témoignages intéressés. Détournons-nous donc
des courtisans de Lisette, et écoutons-le lui-méme.
DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 457
e Ila écrit sa biographie en 4840, et on vient de la publier, comme
une derniére protestation, j’aime 4 le croire, contre cet amas de so-
phistiques apologies. L’accent de ces mémoires est sincére, le ton en
est mesuré, plein de convenance et de modestie, plus sérieux méme
qu‘on ne devait l’attendre. Ce serait une confession véritable, s‘il n’y
manquait le repentir. Mais on sent trop que I'age a contribué, plus
que toute chose, a y meitre la gravité et le respect de soi-méme. Quoi
qu'il en soit, on se demande comment I’auteur a pu s’arranger si long-
temps du monde au sein duquel il a vécu. On ne voit pas qu’il ait eu
complétement, a aucune époque, excuse de |’entrainement. Ami franc
et dévoué, il est volontiers prodigue de son temps, de son repos, de
son argent; mais il semble toujours réserver quelque chose, et ce quel-
que chose, c’est lui-méme. Ses faiblesses mémes n’ont pas l'abandon
de la jeunesse ; elles sont de la famille de ses vers, toujourscorrects et
travaillés, méme dans |’emportement. Il a parfaitement raison d’é-
crire qu'il n'est pas uo bon homme; il n’y a rien, en effet, de débon-
naire ni dans l'homme ni dans le poéte, et, si 4 ce perpétuel et attentif
retour sur soi-méne ne s’alliait une bonté réelle et active, ce demi-
dieu du peuple serait tout simplement le plus habile des égoistes. Mais
non, c’est un philosophe qui a jugé en maitre le temps ov il a vécu, et
qui, amoureux de son repos, a fait l'étude de sa vie entiére du soin de
concilier secs godt simples et faciles avec la popularité. Cette biogra-
phie méme, qui ne devait paraitre qu'aprés sa mort, il l'a écrite comme
si elle popvait lui étre volée de son vivant. Il prend quelquefois, en
effet, les choses de bien haut pour un simple faiseur de chansons,
comme il s'appelle, et, dans l’exposé de ses opinions et de ses croyan-
tes, je vois des ménagements bien subtils pour un homme qui ne veut
pas entrer & |’Académie. Ce chansonnier téméraire, qui, dans ses cou-
pleis, met si hardiment la torche sous le tréne et sous l’autel, ne prend
garde qu’a une chose dans ses mémoires, c’est de ne jamais brdler ses
vaisseaux. A la bonne heure! la modération a partout son prix, et nous
he sommes pas de ceux qui voudraient que !’autear se fat montré vio-
lent, impie, libertin dans le commentaire, parce qu'il a été un peu
et beaucoup tout cela dans le texte.
Béranger naquit & Paris le 19 aodt 1780, dans une humble familie
ou. s'il trouva de touchantes vertus, les mauvais exemples ne lui man-
quérent pas non plus. Tout le préparait, dés le berceau, 4 devenir le
tvpe éclatant de ces enfants de Paris qu'un autre poéte, Auguste Bar-
bier, a caractérisés en vers qu'on n’oubliera plus; cet enfant sceptique,
railleur, intrépide, arrogant, et tonjours prét, soit 2 renverser une dy-
nastie, svit & conquérir des empires 4 la suite d'un héros. Béranger
appartenait d’instinct & cette race termble; d’une lucarne de sa pre-
miére pension, il vit prendre la Bastille, et de bonne heure il put croire
458 P. J. DE BERANGEK.
que l'homme n’avait été jeté sur cette terre que pour y accomplir de
pareils exploits. Il le crut un peu toute sa vie. Bientét cependant les
circonstances |’enlevérent & cette dangereuse école, mais pour Viniter,
en province, et dans une auberge, aux turbulentes habitudes de 1'é-
poque, sous la surveillance d’une tante respectable qui, républicaine
ardente et de bonne foi, était du moins une sincére catholique. Ce fut
d’elle ce que Beranger prit le moins. Orateur d'un club d’enfants, il
était devenu un petit personnage. Lisant avec avidité tous les livres
qu'il rencontrait, il se fit un petit bagage d'instruction littéraire ou le
latin n’entra jamais. On s’y prit mal pour lui en donner le godt : car,
afin de le rendre propre a servir la messe, on commenga par lui en-
seigner le latin de l’office. Sa précoce passion politique eut seulement
ce bon cété qu'elle le préserva de Voltaire. Irrité des préventions de
Yauteur des Lettres sur [ Angleterre, il eut naturellement |’horrear du
poéme odieux dans lequel Voltaire a outragé Jeanne d’Arc. (’ était chez
lui tout ensemble instinct de vrai poéte et de patriote sincére.
Entré depuis, en qualité d’apprenti, dans une imprimerie de Pé-
ronne, il y resta deux ans, s essayant déja aux vers, dont il avail eu le
gout des Ia age de douze ans, avant méme de soupconner les régles de
Ja versification. C’est la que son pére le retrouve un beau matin, et
qu’il s’étonne naivement que cette éducation du hasard ait fait un ré-
volutionnaire d'un enfant dont il ne s’était jamais occupé. Mélé lui-
méme, dans l’intervalle, 4 des intrigues de toute nature, il était devena
‘'intendant de la mére du comte de Bourmont. Il y eut alors, entre le
pére et la tante, une explication piquante que le poéte raconte avec une
grace originale. L’un se demandait comment on pouvait étre si bonne
catholique avec des principes républicains, l'autre comment on pouvait
se dire royaliste avec si peu de religion. Nous surprendrons ici, 4 sa
source, ce malentendu funeste, qui depuis cinquante aps a troublé bien
des ames. L’enfant terrible écoutait cet étrange dialogue, et donnait
raison tour a tour aux deux interlocuteurs.
Le pére repartit pour Paris, ot le jeune Béranger ne tarda pas a le
suivre pour l’aider dans des opérations de banque. On s'est élonné de
voir le futur chansonnier prendre gout 4 cette besogne, ou du moins
yréussir. Pourquoi? Il dut avoir de trés-bonne heure cette rare finesse,
ce fond de raison et quelque chose de cet esprit de conduite qui ne l’ont
jamais abandonné. Cette prudence, qui a tenu dans sa vie autant de
place que dans son talent, dut aisément s’appliquer aux affaires. Ce
dont il faut plutét s’étonner, c’est qua une telle époque, et dans de
telles affaires, Béranger ait porté et préservé ce désintéressement de
poéte et ce godt actif de la bienfaisance, qui ont été l'honneur de toute
sa vie et la rancon de bien des fautes.
Je ne connais rien de plus navrant, et qui donne une idée aussi dé-
DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 45u
solante de tout un cété de notre histoire 4 ce moment, que !’intérieur
de cette famille. Pendant que le fils tenait les livres, et se sentait affer-
mir dans les opinions républicaines par le spectacle méme qu'il avait
sous les yeux, et que lui donnaient Jes clients royalistes de son pére,
le pére conspirait avec ces derniers. On le voit, par tous les moyens,
chercher |’or qu'il préte & ses complices, et cet or leur est porté par ua
jeune homme que, pour prix de ses pemes, on flatte de l’espoir d’étre
up jour page de Louis XVIII, et qui, lui, en marehant, fredonne des
airs républicains. Sa mére, ramenée par le besoin au toit conjugal,
aprés des années de séparation, parait se soucier aussi peu du fils que
du pére, et meurt au bout de quelques mois. Il a bien aussi une seur,
mais qni, élevée, comme lui, loin du foyer domestique, réve la paix
du couvent, ot la pensée de la gloire de son frére sera pour elle, un
jour, une des formes de la pénitence, et d’od elle ne sortira que pour
venir, au chevet d'un mourant, demander & Dieu pardon de cette gloire.
Cette heureuse figure, & peine entrevue dans cette existence de hasard,
console le regard et fait comprendre pourquoi et comment fut sauvée
cette société si prés de périr.
Convenons-en cependant, il eft fallu au jeune Béranger une foi ro-
buste et toute chrétienne pour résister a de tels enseignements, 4 de si
tristes exemples, et on a vu qu’il ne l’avail pas. Il en sauva sa probité
et sa bonté naturelle; mais cette délicate pudeur de l'4me et de |’es-
prit, qui chez lui manque trop souvent a l’expression de |’amour, il la
perdit & jamais, et on peut méme douter qu'il !’ait jamais conoue. Un
génie élevé pouvait encore trouver, dans ces premiéres impressions, la
source d'une iospiration ardente et généreuse. Mais un épicurien de
nature, mais un jeune homme qui, 4 douze ans, frappé de la foudre,
était sorti de son évanouissement avec l’ironie de l’impiété sur les leé-
vres, et qui n’avait entrevu les saintes obligations de Ja vie et les douces
affections de la famille qu’a travers l'intrigue et le désordre, doué enfin
de cette sensibilité ot i! y a un peu de tout, plutét que de cette ten-
dresse d’4me d’oi sortent des ceuvres exquises , celuici devait étre
surtout tenté par le démon de Ja satire, et, poéte, porter en soi le
génie gaulois des vieux tronvéres.
Et cependant, par un certain godt de mélancolie particulier aux na-
tures railleuses, la chanson de Béranger manque souvent de vraie
gaieté. Celle qu’il montre s exprime en termes si choisis, elle rime
d’une maniére si exacte, elle s'emporte avec une telle connaissance de
cause, elle revient si vite & elle-méme, qu'on la dirait étudiée & la
méme source que le rhythme, et mise en ceuvre comme une conve-
nance du genre. C’est le poéte qui rit plutét que l'homme; mais ce
qui est bien de celui-ci, c’est un fond d'amertume qu’on sent sous cette
460 P. J. DE BERANGER.
joie factice, et dont il faut sans doute chercher l’origine dans les eha-
grines impressions de la premiére jeunesse.
Un moment, dans ces années troublées, Béranger put saisir la for-
tune, et il la dédaigna. Toute sa vie il la dédaignade la méme ma-
niére, lui préférant les libres allures de l’indigence et les obscures sa-
tisfactions d'une humeur gui ne compte qu’avec ses caprices.
Pendant que, tout en s habituant & la misére, le jeune Béranger
cherchait encore son talent, passant par I’élégie, par la comédie et
méme par le poéme épique, pour arriver & la chanson, Bonaparte,
moins hésitant dans sa vocation, arrivait d’Egypte-et faisait le 18 bra-
maire. Comment le républicain de Péronne prenait-il la chose? D’as-
sez bonne grace, il faut en convenir, et la facon dont il sen explique
dans sa Biographie devra paraitre d’autant plus sincére qu'il écrivait
4 une époque ol, comme toute la France, il semblait mettre la liberté
fort au-dessus de la gloire... a En moi, dit-il, le patriotisme a toujours
dominé les doctrines politiques, et la Providence ne laisse pas tou-
jours aux nations le choix des moyens de salut. » Et il se borna & ré-
clamer contre |’emprunt qu’on faisait alors 4 Ja Gréce et & Rome des
noms donnés aux nouvelles fonctions publiques. Ce sont, en vérité,
querelles d’amoureux ou d’artiste; une pareille opposition n’avait rien
de bien dangereux pour le nouveau pouvoir, et ne faisait guére pré-
voir celle que. plus tard Béranger devait faire & la Restauration, qui, en
attendant la gloire, et elle l’eut aussi, donnait du moins & la France la
liberté.
Quoi qu’il en soit, il n’y avait rien la qui dit détourner de Béranger
la bienveillance de Lucien Bonaparte, qui fut pour lui un véritable
Mécéne, mais dont il dira presque comme la Fontaine de Malherbe,
je crois : Il pensa me gdter. Lucien, en effet, edit voulu le voir persé-
vérer dans ses essais de poésie sérieuse et classique, et le premier re-
cueil de son protégé fut loin de le réconcilier avec ce qu’il regardait
comme une désertion de la Muse. En attendant, il lui avait assuré I’in-
dépendance, que Béranger, a la méme époque, et pendant quelques
années, trouva aussi dans un travail obscur, mais passablement rétri-
bué, &.son gré, chez le peintre Landon.
Cependant le Génie du Christianisme venait de paraitre. Séduit
comme tout le monde par cette grande lumiére qui se fit tout 4 coup
dans le ciel encore orageux du siécle naissant, Béranger voulut de
bonne foi revenir au catholicisme, et par le chemin que M. de Chateau-
briand venait d’ouvrir aux imaginations : « Je lui consacrai, dit-il,
mes essais poétiques, je fréquentai les églises aux heures de solitude,
el me livrai a des études ascétiques autres que l’Evangile, qui, malgré
ma croyance arrétée, a toujours été pour moi une lecture philosophi-
que et la plus consolante de toutes. Hélas! ces tentatives furent
DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 461
vaines. » Remarquez qu'il retournait de temps 4 autre & Péronne, oi,
4 cété de sa bonne et pieuse tante, 11 retrouvait ses anciens amis et
des souvenirs qui ne l’encourageaient guére dans ce retour 3 Ia reli-
gion. J’ai grand'peur aussi, & le voir choisir, pour entrer dans les
églises, les heures de solitude, qu'il n’y cherchat pas la foi, mais la poé-
sie. It n'y rencontra ni l'une ni !’autre.
Chemin faisant, il se livrait sur la langue, sur la versification, sur le
rhythme, a des études acharnées qui, en attendant la vocation, le met-
taient en possession d'un instrument souple, sonore, et d’une forme si
latine en son tour précis, qu'on renonce difficilement & croire que Bé-
ranger ait su le latin: mais il affirme si souvent le contraire, qu’il faut
bien l'en croire. Il en eut du moins le vif instinct, et en retrouve la
trame savante a travers le style de nos grands écrivains. Il a beau dire
dans une aacienne dédicace a Lucien :
Et ces épis que mon printemps voit nattre
Sont ceux d'un champ ov rien ne fut semé,
le tour de ces vers heureux atteste une laborieuse culture, et dans
le sillon méme on voit reluire Je soc de la charrue virgilienne.
La protection d’Arnault, qu'il appelle le Tragique, et qui pour nous
reste du moins le Fabuliste, avait obtenu 4 Béranger un petit emploi
dans les bureaux de )’instruction publique. C’était la derniére porte
qu'il fat permis d’ouvrir & cette muse immorale qui devait répandre
au coeur de toute une génération le subtil venin du scepticisme et de la
démagogie. M. de Fontanes avail-il donc quelque pressentiment de ce
danger prochain, lorsqu’il mettait si peu d’empressement & seconder
sur ce point les sympathies d’Arnault ?
Méme avant cette époque, et tout en retouchaut ses poémes, ses
comédies, ses pastorales, Béranger faisait des chansons, mais en se
jouant, et comme M. de Lamartine, 4 qui je ne Je compare qu’en ceci,
el qui croyait bien, en écrivant ses Méditations, préluder & quelque
grande épopée. Béranger faisait ainsi des chansons dont quelques-unes
furent remarquées : celle des Gueuz, entre autres, par sa vive allure,
élait expression colorée de cette existence vagabonde, insouciante,
. que le poéte menait depuis des années; c’était déja la bohéme, mais
une bohéme naive, sincére, jeune, gardant Ja grace, parce qu’elle avait
le désintéressement, et non cette bohéme effrontée, hargneuse, vaine
d'elle-méme et de ses vices, dont on ne cesse encore d’étaler sous nos
yeux les plaies hideuses, et dont Je jargon a fait irruption jusque dans
notre belle langue littéraire. J’ai bien peur cependant que la bohéme
nouvelle ne soit née de l'autre, et ce serait encore un triste présent
de la muse de Béranger.
462 P. J. DE BERANGER.
Cependant, malgré les Gueux, c’est du Roi d’ Yvetot que date le com-
mencement de la renommée du poéte, et ici je dirais volontiers de sa
gloire. Jen’ hésite pas, en effet, & proclamer ce petit poéme une ceuvre
supérieure. Contemporain des splendeurs de |'Empire et de ses vic-
toires immortelles, il en est ’heureux et piquant contraste, d'autres
ont dit I’éloquente satire. Mais 4 quoi pensaient donc ceux qui, dans
cette chanson, ont surtout loué le courage, et la comparatent déja 4 la
célébre déclaration de M. Raynouard et de ses collégues? Du piquant,
de Ja grace, de la malice, de |’a-propos surtout, & la bonne heure!
mais du courage! Quel maladroit ami a pu dire pareille chose? Que
faudrait-t-il penser d’une époque ot le Roi d'Yvetot passerait pour une
cenvre héroique? Napoléon fut plus habile que les courtisans et plus
sensé que les flatteurs aprés coup du poéte. Il laissa couric la chanson
sung daigner sen apercevoir, et je sais gré au chansonnier de nous
l'avoir appris lui-méme.
Napoléon avait été, méme avant le 18 brumaire, le héros de Béran-
ger, et, s’il lui pardonna si aisément son coup d’Etat, c’ était peut-étre
aussi parce qu’il l'avait pressenti longtemps d’avance. Rien au con-
traire ne le disposait & l’indulgence envers la Restauration. Toutefois,
gagné et entrainé un moment par l’espérance universelle, il prit d’a-
bord en patience le régime nouveau. Mais ce moment fut court. A
part les petits ridicules (a cette distance tout peut s’avouer) qui de-
vaient exciter la verve moqueuse d’un chansonnier, la liberté nouvelle
se présentait avec un air de grande dame, peu sympathique & ua
homme qui avait volontiers le goat du mesquin dans la vie, et qui aima
toujours (il le dit lui-méme) 4 se reposer, dans le sans-géne de la man-
sarde et de l’arriére-boutique, de la contrainte des salons. Si la gloire
croissante et les intéréts de son parti l’obligérent parfois 4 se montrer
dans les salons, ilne les traversait, c’est encore lui qui parle, que comme
un pays qu’il est bon d’avoir vu, mais of |’on ne s’étabhit pas. Béran-
ger ne comprit rien, — 11 fallait l’aimer pour le comprendre, — a cette
belle tentative de réconciliation sociale qui s’essayait alors avec tanl
de difficultés. 11 ne vit que les miséres d'un effort en apparence im-
puissant, et, aa lieu de cette liberté sage et durable qu’on pouvait e0-
core fonder sur Jes lois, il travailla de sa main 4 ramener cette fie
vreuse liberté qui avait eu son premier amour.
Mais eette passion révolutionnaire, qui éclata plus tard avec tant de
force dans ses chansons, tenait encore peu de place dans le premier
recuei] publié & la fin de 1815. A cette époque, Béranger ne parait pas
avoir encore songé & faire de 1a chanson une arme politique : a patt
quelque couplet od se laisse entrevoir un ennemi qui pourra devenir
redoutable, et quelques cares inspirations o& le vrai poéte sannonce,
il n’y a guére la, au premier abord, avec une facture plus fertile, une
DERNIERES CHANSONS, — MA BIOGRAPHIE. 463
versification plus soignée, un style plus étudié, qu'un de ces chanson-
niers qui semblent naitre d’eux-mémes sur cette terre de la gaie science.
Le ton grivois est celui qui domine ici; \’Universilé s’en émut & bon
droit, et, avec une indulgence qui étonne, elle se borna a avertir le
poéte. Plus tard, quand il eut pris un essor plus large et que de vrais
amis lui conseillérent d'écarter de ses recueils ces fruits impurs d'une
jeunesse relachée : « Je m’en garderais bien, répondait-il, ce sont
ces chansons-la qui servent de passe-port aux autres. »
Que vous semble maintenant? Avais-je tort de dire que Béranger
a toujours mangué de cette fleur délicate de |’4me qui couvre et ra-
chéte, pour ainsi dire, tous les emportements de la jeunesse? Mais il y
a ici quelque chose de plus sérieux. Quoi! ce peuple que vous aimez
lant, dites-vous, vous vous failes si peu scrupule de le corrompre?
Qu’est-ce, d’ailleurs, que des doctrines qui veulent étre précédées dans
les Ames par les mauvaises meeurs, et qui, pour s'y introduire, ont be-
soin d’en trouver la pudeur et la religion absentes? Un ouvrier hon-
néte et rangé, un bon pére de famille, seront condamnés 4 répéter vos
refrains cyniques pour s élever au sentiment de la dignité humaine?
Ah! je me défie d'une cause qui a besoin de dégrader les hommes
pour les gagner, de les séduire pour Jes convaincre. J’avais bien lu
dans un poéte que, pour obliger !’enfant & boire la liqueur amére qui
peut lui rendre la vie, i! faut emmieller les bords de la coupe; ais
le Tasse ne dit pas que, pour accoutumer les lévres de |’homme au
généreux breuvage de la liberté, il faille d’abord les enflammer de
lapre saveur de l’ivresse.
Ah! que j'aime bien mieux ce jeune poéte espagnol, un chansonnier
aussi, dont je feuilletais récemment le romancero populaire! Voici ce
gu’ Antonio Trueba écrivait en téte d'une derniére édition de ses chan-
sons, toutes composées pour le peuple et déja adoptées par lui: « A
quoi j'ai apporté un soin particulier, c’est & pouvoir sans rougir mettre
mon livre dans les mains d'un prétre, d’une jeune fille, d'une honnéte
mére de famille. S’il se trouve dans la premiére édition quelque chan-
son trop hardie, que |’ou m’accuse de faiblesse, et non de cynisme. Mon
livre se publiait par livraisons, et mes souscripteurs demandaient au
libraire des chansons un peu vives que Je libraire me demandait a
Moi. Quel que soit mon respect pour |’intérét d’autrui, je ne sacrifie-
rai plus 4 cet intérét |’honnéteté de ma plume et celle de mon cceur.
Je ne serai pas un homme de talent, a la bonne heure! On ne me refn-
sera pas du moins le titre d’honnéte homme. »
Revenons au premier recueil de Béranger, si différent de celui-ci. JI
y avait de tout dans ce premier recueil, et déja méme, je l’ai dit, quel-
ques-unes de ces douces inspirations qui, par un accent nouveau, an-
honcaient un grand poéte.
464 P. J. DE BERANGER.
De 1846 & 1821, il n’imprimait pas, mais il chantait. Ce fut la pre-
miére phase de cette guerre funeste oh, commentaire ailé de la tri-
bune et de la presse, la chanson allait, mettant partout le mot et le
nom propres 4 la place de la métaphore ou de la périphrase, verser
dans tous les rangs I’insulte, le dénigrement et le mépris. L’ennemi
était d’autant plus ternble, qu’on ne savait ou le saisir. L’orateur ré-
pond & l'orateur, l’écrivain a l’écrivain; mais la chanson, ot l’atteindre,
surtoul dans un pays oi, pour peu qu'une chanson ait de malice.
tout le monde la chante? Le gouvernement désarmé devant ces traits
invisibles qui, semblables aux fléches de!’Apollon d’Homére, portaient
la peste avec eux, dut attendre le volume pour frapper le chansonnier.
Mais, quand le volume parut, tout le mal était fait, et, de ce proces
comme de tant d’autres, le gouvernement ne recueillit que la mau-
vaise grace de paraitre satlaquer par pur esprit de vengeance 4 un
ennemi indigne de lui. La démission forcée du chansonnier eat lair
d’une persécution, et les chansons ne s’en vendirent que mieux.
D‘ailleurs le sentiment littéraire du pays plaida mieux en faveur du
poéte que MM. Dupin, Barthe et Berville, et dans un recueil of se
‘rencontraient tant de belles choses : Mon Ame, — Mon Habit, —
la Bonne Vieille, — a Petite Fée, — le Bon Vieillard, —\e Retour dans
la patrie, — la Sainte Alliance des peuples, — les Etoiles qui filent,
— le Temps, — les Deux Cousins, —l Orage, — le Cing Mai, etc.,on
ne voulut pas voir toutes les pages ow Jes choses saintes étaient impi-
toyablement livrées au sifflet de la sottise et de l’impiété. Ainsi, d'une
part, pendant que les avocats faisaient le livre et l’auteur aussi petits
que possible, le public, de \’autre, les grandissait d’autant. Le poéte,
lui, ne sy méprenait pas : i! savait 4 merveille jusqu’ol: portaient ses
coups, et, dans ses Mémoires, il réclame hardiment tout |’honneur de
la préméditation. Qu’on cesse donc de |ui chercher des excuses, du
moins en ce qui louche a son ceuvre politique. En tout le reste, il se
montre de bonne composition. Ji ne tient, on l’a vu, a ses chansons
grivoises que parce qu’elles aident & la fortune des autres ; pour ce
qui est de la religion, il ne veut pas qu’on le confonde avec Voltaire;
il veut au contraire que |’on sache bien que, 4 toutes Jes époques de
sa vie, ila été l’adepte d'un sincére spiritualisme. 1] n’est l’ennemi Ir-
réconciliable que de la monarchie des Bourbons. Avait-elle donc s!
grand tort, cette monarchie, de se défendre, et sa défense fut-elle en
effet aussi cruelle qu’inutile ?
Béranger |’attaquait de deux maniéres que la bonne logique pourra
trouver contradictoires, mais qui se conciliaient dans la haine. Tantot a
la liberté timide, si Pon veut, mais dontles allures encore incertaines
n’élaient que trop justifiées par I'état de la France et des partis, i
opposait cette liberté fougueuse et sans intelligence qui edt si aisément
DERNIERES CHANSONS — MA BIOGRAPHIE. 465
repris son ascendant sur les 4mes vulgaires ; et tantét & ce laborieux
enfantement d'une politique condampnée & étre prudente sans cesser
d’étre nationale, il comparait les grandes victoires de l'Empire et sa do-
mination sur l'Europe. Cette double et saisissante évocation dépouil-
lait de toulson prestige un gouvernement 4 qui la nécessité i imposait tous
les ménagements et toutes les irrésolutions d'une situation nouvelle.
On sait quel fut le dénodment inévitable de cette lutte poursuivie
d’une part avec plus de violence que de loyauté, et soutenuc de l'autre
avec une préoccupation du passé trop sincére et trop convaincue pour
ne pas nuire 41'a-propous des mesures prises et a la clairvoyance des
résolutions. La dynastie ne put résister 4 ce siége de quinze ans et se
rendit au chansonnier. Je résume le fait dans ces deux mots, pour
mieux montrer a quels excés le déréglement de l’esprit peut emporter
loute une grande nation. Cependant la Révolution avait eu peur d’elle-
méme el, faisant halte en chemin, elle éleva une autre dynastie. Je n’ai
pas 2 Ja juger ici. Mon coeur est demeuré trop fidéle au culte des per-
sonnes, pour que je ne sois pas suspect de prévention en faveur de
linstitution elle-méme. Ia seconde monarchie de Bourbon, née vio-
lemment de la premiére, était condamnée 4 suivre celle-ci sur beau-
coup de points, tout en sen séparant sur beaucoup d'autres, et je
l’aimais, je l’avoue, autant pour les liens qui la rattachaient 4 son ai-
née, gue pour |’esprit nouveau qu'elle apportait avec elle.
Béranger, gui avait 31 fort contribué a la chute de l'une, préta les
mains 4 la fondation de l’autre ; mais il s’en explique de maniére a dis-
penser celle-ci de toute reconnaissance. Quel était a ses yeux le gou-
vernement de Juillet? Une planche fragile jetée sur un ruisseau de sang.
Combien d’autres, comme lui, ne s'arrétérent que faute d'audace!
Etranges fondateurs d’empire, gui ne voulaient qu’amortir la chute de
la royaulé en la prolongeant, et, de degré en degré, la conduire sans
bruit jusqu’a terre! Nouveaux maires du palais qui, effagant chaque
jour davantage le souverain aux yeux des peuples. faisaient doucement
tomber I’héritage des rois aux mains de la République!
De 1821 & 1830, Béranger avait publié divers recueils mélés, comme
les premiers, de nobles inspirations et de refrains qui appelaient toute
la réprobation des bonnétes gens. A cété de chansons telles que les
Adieuz a la campagne, le Pigeon messager, les Sciences, le Tailleur et
la Fée, \c Chant du Cosaque, le Vieux Sergent, V In-8° et 'In-52, la haine
et l’outrage occupent chaque jour plus de place. Le couplet obscéne
s’eflace un peu devant les années qui arrivent. Mais la chanson politi-
que, devenue plus mordante et plus apre, el ne s'arrélant plus aux
petits ridicules des partis, remonte jusqu ‘aux personnes royales ; et des
allégories transparentes livrent au mépris de la foule d’augustes infir-
mités et souvent méme de touchantes vertus.
466 P. J. DE BERANGER.
Désarmé, et, 11 faut le dire, un peu désappointé par les résultats de
la Révolution de 1830, Béranger sentit et dit avec grace que le régne de
la chanson était fim. Pouvait-il la rajeunir par une application nouvelle?
Pouvait-il une fois encore reculer les limites de son domaine ? Avant de
se le demander, ils occupa de réunir ceux de ses ouvrages qui étaient
encore restés épars. Je veux croire, pour l’honneur de I humanité. que
le triomphe du poéte ne fut pas exempt de tout remords, et que |'image
de ce vieux et bon roi que la chanson avait acheminé vers son dernier
exil vint attrister plus d’une fois l’imagination du vainqueur. Une fois
la bataille gagnée, les armes dont il s’était servi dans la lutte durent lui
sembler froides et cruelles. Du moins cette impression fut celle d'une
grande partie du public, de celle qui, acceptant avec une résolution
intelligente une révolution qu'elle n’avait point appelée, ne se croyail
pas obligée a bénir les mains qui l'avaient faite.
Si ce dernier recueil eul du succés, il ledut surtout 4 quelques chan-
sons qui marquaient avec grace, et non sans dignilé, la position que
le chansonnier allait prendre dans la victoire de son parti: A mes amis
devenus ministres, le Refus, etc. Il eut bien quelque velléité de revenira
Yopposition active; mais, & part la Restauration de la chanson, jolie
piéce ou la malice n’a plus de fiel, i] montra 4 cet égard plus de bonne
volonté que de verve. Toutes les royautés se ressemblent en ce point
qu’ elles ne s’abdiquent pas deux fois. D’ailleurs, continuant a vivre pres
du peuple, entouré d’ouvriers, Béranger devint plus attentif & ce long
gémissement qui s’éléve des chaumiéres et des mansardes, 3 ce cri
d'opposition et d’anathéme gui commengait & partir d’en bas, et avee
une vigueur toute nouvelle, 11 essaya de peindre ces profondes miséres
qui, quelques années plus tard, devaient mettre en danger la civilisation
tout entiére. Le Vieux Vagabond, Jacques, la Pauvre Femme, Jeanne la
Rousse, furent dans cette voie nouvelle des tenlatives dignes de remar-
que. Le poéte s'y renouvela sans s'y compromettre: il sut s‘arréter 2
(emps; un pas de plus dece cété, et il touchait aux abimes.
A dater de ce moment, il s’enfonca de plus en plus dans sa solitude.
C'est la surtout qu'il faut le suivre et qu’il est curieux & éludier ; il ne
s était jamais mélé beaucoup au monde, il s’en retira tout 2 fait.‘Mais,
pendant vingt-cing ans que dure encore cette retraiie volontaire, 11 eut
souvent a la défendre, et, tout en la défendant au dehors, & quoi il mit
autant d’esprit qu’il en avait dépensé a écrire ses meilleures chansons,
il sut encore résoudre ce difficile probléme, probléme difficile en effet
dans up pays qui aime tant & changer et qui met son caprice en toute
chose: s’établir dans sa gloire, la garder tout entiére sans la rajeunir,
disparaitre sans se laisser oublier, peser d’un certain poids dans les
affaires de ce monde en continuant & vivre de la vie obscure qu'il s était
arrangée, entretenir autour de soi Je bruit et le mouvement de la popv-
DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 467
larité en écartant de soi une curiosité importune, attirer 4 soi les plus
hauies renommées sans paraitre les rechercher, respirer les douces
Vapeurs de |’encens en repoussant I’ennui des encensoirs et sans avoir
a compter avec les thuriféraires, user de son crédit, et, je me hate
d‘ajouter, en user pour ‘faire le bien’sans payer au pouvoir la rancon
de ce crédit; peu a peu entin, et sans bruit, tourner au demi-dieu en
gardant le droit, & force a’ esprit, de mesure ct de tempéraments habi-
les, de se moquer de toutes les idoles : voila pourtant ce que fit Béran-
ger. L’avenir ne croira jamais que telle ait pu étre, en France et parmi
tant de révolutions, la vieillesse d’un chansonnier.
Ii eut d’abord fort & faire pour décourager et dépayser les oisifs: il
lu: fallut commencer par se dépayser lui-méme, et on le voit s’établir
successivement & Passy, 4 Fontainebleau, & Tours, puis & Passy encore.
Pauvre, il cherchait, disait-il, la vie b bon marché ; mais ce qu’il cher-
chait a ménager ainsi, c’était moins, je le crois, sa bourse que son
lemps et sa liberté. Cependant, au bout de quelques années, i! revint
a Paris pour n’en plus sortir. En attendant, les éditions de son livre se
multipliaient, et, ayant affaire & un éditeur ami qui se croyait 4 peine
juste quand on le disait généreux , il pouvait devenir relativement riche;
mais la richesse, méme modeste, lui parut une chaine, et iln’en voulut
pas. L'Académie était une autre chaine, la plus légére de toutes; elle ett
beau s’offrir elle-méme et oublier cette fois qu'elle était un salon, et
que ’honneur d’y étre admis vaut bien sans doute qu'on le sollicite, il
nen voulut pas davantage : c’élait s’enrdéler, se laisser marquer son
rang, et rien de pareil ne convenait & sa libre humeur. Le calcul, si
cen élait un, allait droit au but; car plus le poéte s’obstinatt & n’étre
qu un chansonnier, et un chansonnier qui ve chantait plus. plus, d’au-
tre part, on s obstinait aussi & voir des odes dans ses chansons et &
regarder avec une admiration mélée de crainte ces armes de Roland,
auxquelles Roland lui-méme semblait ne plus oser toucher.
Expliquons-nous cependant, et, de la popularité du chansonnier,
distinguons celle des chansons, ou, du moins, essayons de lui marquer
Ses vraies limites. Le peuple a-t-il, autant qu’on le dit, chanté les cou-
plets de Béranger? Franchement, je ne le crois pas : la chanson de
Béranger est trop littéraire, trop tinement aiguisée pour avoir jamais
élé bien comprise dans les casernes et dans les cabarets. Il faut, pour
l'apprécier, une certaine culture que le peuple n’a pas encore en
Frauce et un sentiment poétique qu’il n’aura jamais, je le crains. in
Italie, en Allemagne, Yoreille ta plus vulgaire est sensible a l’harmonie
des vers ; et, en Espagne, je vois sans cesse des artisans, des labou-
reurs, des pécheurs, s’épanouir d’aise au thédtre, en écoutant ces lon-
gues tirades qui interrompent l’action ; ce qui les enchante, c’est sur-
tout la musique des vers. En France, le peuple a trop d’cspnt pour
468 * _-—p, J. DE BERANGER.
prendre ainsi le change; le style ne le touche guére, et, quand ilest en
humeur de chanter, tout Ini est bon: Emile Debraux, moins encore,
pour peu que le couplet ait ’4pre saveur du yin qu'il préfére, le pre-
mier venu lui sera Béranger. Sous.la Restauration, ce nom de Béranger
était pour lui un type, la chansdn méme, et 1! attribuait volontiers au
poéte tout ce qu'on lui apprenait & chanter. La renommée da chanson-
nier se faisait au-dessus de lui, dans la classe moyenne, et il la prenait
toute faite, comme ses idées et ses passions mémes.
Plus tard, et dans sa-solitude, Béranger n’épargna rien pour rester
aux yeux du peuple l’homme de ses chansons. II se laissait volontiers
approcher par lui, et il écartait soigneusement de son entourage tout
ce qui aurail pu blesser |’orgueil des petits. Side la retraite qu’il s était
faite il ne sortait plus de chansons, il s’en échappait encore des ora-
cles, oracles qui, pareils & ceux de la prétresse, ne décourageaient
aucune espérance. Homme d’opinion, et non de parti, c'est lui-méme
qui l’a dit, il ne fermait l'avenir & aucune idée. Les génies méme les
plus élevés, tombés des hauteurs de leur foi premiére, venaient panser
leurs blessures au foyer du chansonnier, et ne rougissaient pas d’aller
sur leurs vieux jours demander le repos de leur ame troublée 4 ce fai-
seur de couplets qui avait & pleines mains répandu le mépris sur
lout ce qu’avait adoré leur jeunesse. On eft bien étonné, je crois,
M. de Chateaubriand, si, vers 1840, a I’époque od, aprés son péleri-
nage 4 Jérusalem, il publiait les Martyrs, on fat venu lui dire que trente
ans plus tard il irait trainer son cordon bleu & la cour du roi d’Yvetot.
Et M. de Lamennais? Lorsqu’en 1817 il achevait cet admirable premier
volume de !’Essai sur Vindifférence, se fat-il laissé dire froidement
qu’aprés avoir résisté au pape dans Rome 1l irait un jour flatter dans
sa mansarde un chansonnier incrédule et libertin? Je ne parle pas de
M. de Lamartine, je l’ai longtemps aimé, et je me dois & moi-méme de
parler de lui avec respect. Mais enfin on l’edt bien étonné, je crois,
lorsqu’il glissait sur le lac du Bourget, dans cette barque désormais
immortelle, chantant !’amour pour la religion, si on lui edt raconté
alors qu’Elvire, cette autre Béatrix, la personnification de toutes les
choses divines, il la ferait asseoir un jour a cété de Lisette. Dieu m’est
témoin que je ne dédaigne pas la pauvreté, cette mére auguste des
idées et des ceuvres généreuses, surtout cette pauvreté volontaire qui se
sent toujours assez riche pour donner. Loin de moi également de vou-
loir qu'on éléve entre les génies divers, comme on I'a fait trop souvent
entre les divers genres, d’ infranchissables barriéres. Jen’eusse demandé
qu’ une chose, les voir rapprochés entre eux par de nobles sympathies,
et non par des haines communes. Spectacle sublime, que celui de M. de
Chateaubriand, de M. de Lamennais, de M. de Lamartine, dans tout
l’éclat de leur pure renommeée, tendant la main au chansonnier égaré,
DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 469
el. au nom de la muse méme, le conviant & un emploi moins vulgaire de
son rare talent! L’égarement chez lui avail son excuse: le malheur des
temps, de déplorables exemples, |’entrainement des sens; mais eux !
ne pouvaient-ils pas craindre, en se donnant si tard et déchus, qu’on
les soupconnat de venir chercher 1a une popularité nouvelle et de
flatter encore le peuple dans son idole ? Béranger, en leur ouvrant sa
porte, recevait un hommage, et n’avail rien & sacrifier de sa dignité en
recevant de tels hétes. Son libre foyer ne devait-il pas se croire absous
de tout le mal qu’il avait pu faire? On est frappé, et, le dirai-je, quel-
que peu humilié de l’air que prend le,chansonnier pour parler de ces
trois hommes. Il en parle comme de grands enfants, et sur un ton
affectueux, mais ot se méle, & son insu, une certaine dose d ironie. ll
sent 2 merveille que, dans ce péle-méle, lui seul est & sa place.
La Révolution de 1848 avait mis 4 une rude épreuve la philosophie
de Béranger. La République, comme pour faire montre de toutes ses
forces, entassa, on Je sait, dans sa premiére assemblée, tout ce qui
daigna se réclamer d’elle. Béranger fut peut-étre le seul qu’on y ap-
pela malgré lui. Mais, entré Ja de force, il n’eut rien de plus pressé que
den sortir. On sent dans les lettres nobles et modestes ou, par deux
fois, 11 donna sa démission, non-seulement la ferme volonté de ne pas
laisser compromettre, par l'éblouissement du grand jour et l’emporte-
ment des passions soulevées, une popularité si habilement entretenue,
mais je ne sais encore quelle frayeur de l’action qui dément toutes les
comparaisons que l’on a essayé de faire entre Tyrtée et Béranger. Peut-
étre entrait-il aussi dans cette impatience de retourner chez lui quelque
défiance de la Révolution méme. Regrettait-il la royauté? Je ne le sup-
pose point, et je le dirais, qu'on ne me croirait pas. Mais il avait dit
ub jour: « Au lieu de nous faire descendre doucement par |’escalier,
on nous a fait sauter par la fenétre. » Cette attitude de républicain en
expectative ne lui déplaisait pas, et volontiers, je crois, il edt continué
’ prendre en patience un présent qu'il pouvait fronder sans péril, sdr
d'un avenir dont le pressentiment lui suflisait peut-étre, et le tenait en
paix avee tout le monde.
Il eut plus de peine et mit plus d’énergie encore & se défendre des
empressements de |’Académie. II écrivit sur ce sujet 4 M. Lebrun, qut
le suppliait de se laisser nommer, une longue et spirituelle lettre ou il
donnait tous les motifs de son refus avec une candeur aussi éloignée
d'une fausse modestie que d’un dédain désormais impossible, méme
aux plus glorieux. Il y commente bien quelque peu le mot de la Fon-
tame prenant le plus tong pour aller & l’'Académie, mais c'est de la
meilleure foi du monde qu'il se juge aussi incapable de prononcer un
discours en public que d’endosser un uniforme : «Je suis chansonnier,
dit-il en finissant, laissez-moi mourir chansonnier. »
470 Pr. J. DE BERANGER.
A la bonne heure, mourez chansonnier, puisque c est votre epvie et
votre réle. Mais, dans son cabinet, Béranger se faisait moins scrupule
de sortir des étroites limites du genre. Lisant et relisant sans cesse
nos grands écrivains, et ressaisissaot & travers des tradactions impar-
faites, mais qu’il refaisait d'instinct, le génie de l’'antiquité, il voyait
horizon de sa pensée s'étendre chaque jour; et, dans sa Biographie,
on trouve ca et Ja sur la langue, sur les classiques. sur nos contem-
porains méme, des remarques pleines & la fois d'élévation et de jus-
tesse. Il aimait les jeunes gens, et ne leur était jamais avare de ses
conseils, conseils sévéres et comme il eit aimé a en recevoir lui-
méme dans sa jeunesse. Il n’a pas tenu a Béranger gu’d une certaine
époque notre littérature n’ait été un peu moins inondée de ces poésies
d’ouvriers sans inspiration ct sans originalité, dont les auteurs n’a-
vaient souvent d’autre molif pour rimer que de s‘étre souvenus que
Béranger avait été apprenti imprimeur. Que le génie s’éveille dans la
mansarde de l’ouvrier. rien que de naturel en cela: l’esprit de Dicu
soufile ot il veut; mais que l’ouvrier ait le génie, comme on voudrait
qu'il edt la vertu, parce qu'il est l’ouvrier, cette prétention semblait a
Béranger aussi ridicule qu’a d'autres, et plus d'une fois il a été impor-
tuné de cette triste et illégitime postérité de sa muse.
Mais, 4 mesure que les idées littéraires de Béranger s élevaient en
s élargissant, les idées religieuses se développaient-elles chez lui dans
la méme proportion? Renouvela-t-il, en ces derniéres et sereines
années, la tentative qu’li avait faite, il y avait cinquante ans, sous
heureuse influence du Génie du Christianisme? On voudrait en avoir
lentiére certitude ; mais il y avait autour de lui tant de gens intéressés
a lui dire que ce serait compromettre l’unilé de sa vie, et qu'il serait
aussi mal 4 l'aise dans Ja société chrétienne que dans |’Académie! Et
cependant comme il semble qu'il était bien sur Ja voie! S'il n‘étail
tenté de quelque velléité secréte, & quoi bon nous dire, comme il le
fail, qu'il a toujours fait profession de spiritualisme? pourquoi le nom
de Dieu revient-il si souvent sous sa plume attendrie, sil ne s agit
encore que de cette froide intelligence qui, aux yeux des épicuriens,
résume en soi Jes forces aveugles de la matiére ou les lois éternelles
de la nature?
A quel moment de ce retour intérieur le surprit l'heure supréme?
Une pauvre vieille religieuse était [a, pleurant et priant au chevet du
mourant. Qui donc osa prendre sur lui la responsabilité de la renvoyer
a son couvent? Un saint prétre était la, debout, apportant 4 ce vieillard
le prix divin des auménes qu'il |’avait chargé de répandre. Qui donc
osa écarter ce porteur des miséricordes divines? L’amitié, dites-vous,
vous faisait un devoir de veiller sur le repos de !’agonisant. Al! croyez-
moi, il fit mort plus doucement entre ce saint prétre et cette bonne
DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 471
religieuse. Votre inutile amitié ne lui rappelait que le fardeau pesant
de sa gloire profane; eux, ils l’auraient aidé a l’oublier ou ils l’en
eussent consolé ‘.
Ces pensées et ces regrets me sont suggéres par les Derniéres Chan-
sons de Béranger. Peut-on bien, en effet, les appeler des chansons?
Le poéte leur a laissé ce titre, mais sans y marquer les airs. L’eut-il
fait, on serait souvent en peine de les appliquer & ces stances dont la
plupart ont bien mieux l’accent et le ton de I’élégie; parfois méme la
coupe des vers semble se refuser au chant. Ce recueil, ot il y a de
tout, méme des chansons, et quelques-unes admirables, mais ot: il ya
surtout des stances, des élégies, des épigrammes, des légendes, de
petits poémes sans nom, est comme un écho affaibli, mais doux en-
core et quelquefois touchant, de l’ceuvre entiére du poéte. I] y a quel-
ques couplets hasardés qui attristent sur les Jévres d’un vieillard, deux
ou trois piéces & demi irréligieuses, od l'on ne sent qu'un reste d’ha-
bitude et comme un pli malheureux de l’esprit. Les piéces les plus
nombreuses sont de deux sortes : les unes voudraient étre la légende
de Empire, surtout celle de l’Empereur; mais ce retour aux velléités
épiques de la jeunesse de |’auteur n’a rien de bien heureux. Hatons-
nous de dire que l’ceuyre, dans son ensemble, est froide et laborieuse,
pour avoir le droit de dire aussi que, dans deux ou trois de ces pages,
trop étudiées, le poéte a ressaisi avec un certain éclat |inspiration
premiére. Deux de ces chansons, Il n’est pas mort et le Cheval arabe,
semblent datées d’un meilleur temps.
On sent dans les autres une imagination affaiblie et qui se bat les
lancs. Béranger, dit-on, avait une prédilection particuliére pour ce
dernier effort de son génie, oubliant qu’il en avait mis le plus vif dans
cet autre romancero-napoléonien, écrit au jour le jour, au gré del'in-
Spiration, et-que dans celui-ci il courait Je risque de tomber dans la
pire des imitations, |’imitation de soi-méme. Mais Béranger, retiré du
monde et presque de lui-méme, du moins de cet autre lui-méme qui
avait pris, par la satire et par le conseil, une part si grande, parfois si
lamentable aux choses de son temps, avait de plus en plus ouvert son
ame & ces pensées douces, naturelles, philosophiques, conciliantes, que
les années aménent. Les vers nés de ces pensées forment 4 mon gré
la partie vraiment originale de son dernier recueil, Dieu, la nature, les
oiseaux, les bois, ont inspiré au poéte des pages toutes charmantes et
doucement éclairées des teintes suaves du couchant. Ménie aux tempsies
plus ardents de la lutte, il avait trouvé pour,chanter la nature de mé-
’ Voyez, sur les dispositions religieuses de Béranger, 4 la fin de sa vie, la let-
tre intéressante et mesurée que M. Thomas, l'un des plus intimes amis de cet
écrivain, a adressée 4 M. A. Nettement, et qu’aprés l'Union l’Ami de la Religion
& reproduite dans son numéro du 6 février 1858.
$72 P. J DE BERANGER.
lancoliques accents; mais c’était comme un rayon de soleil dans Ja
tempéte. Ici, au contraire, tout est apaisé ; le retentissement de l’orage
s’est a jamais éloigné, toutes les impressions sont clémentes ; la malice
méme, s'il en reste encore, est sans amertume. Dans cette belle chan-
son des Tambours, si justement louée, ce que j’admire, c’est surtout
une protestation tardive, mais d’autant plus sincére contre un passé qui
devail inspirer des regrets au poéte. Mon Jardin, les Oiseaux de la Grena-
diére, le Chasseur,la Riviére, les Bois, le Merle, les Vendanges, ta Pluie,
sont de gracieuses réveries que ne désavouerait pas la plus chaste des
muses. Parfois le puéte quitte le ton de l'idylle et s’éléve : les Fourmis,
la Prisonniére, Dame Métaphysique, les Grands Projets, Mon Ombre, Ma
Canne, ont une distinction réelle; et par l'aimable philosophie autant
que parle tour vif, rapide et concis de ces derniers morceaux, Bérangera
peut-étre merité d'étre rapproché d’Horace auquel on s’est trop pressé
de le comparer en d'autres temps.
Est-ce a dire que la critique n'ait rien & relever ici, et que l'effort
dles années ne se trahisse pas, méme dans les meilleures pages de ce
dermer recueil? La grace elle-méme a parfois quelque chose de
sénile et l’expression cherche trop souvent la force et effet dans la
trivialité ou dans une familiarité d’images voisine de l’affectation. Ce
sont les défauts de |’age, mais cette vieillesse est toujours celle d'un
poéte.
Quelle sera dans l’avenir la place de Béranger? Qu’est-ce qui survivra
de son ceuvre ? Bien des pages sans doute vieilliront, parce que, nées de
passions mauvaises, elles ne vivaient que de ce souffle violent qui n’est
pas la vie et qui passe. La beauté de la forme ne les sauvera pas. Bien
d'autres seront écartées par cette pudeur qui non-seulement une fait
qu’un avec la morale, mais qui, étant ce qu’il y a de plus délicat dans
le gout, exercera toujours envers les ceuvres de !’esprit fa plus haute et
la plus inexorable des censures. D'autres enfin frappées de mort par un
esprit suranné d’irréligion, seront citées comme un témoignage Ce plus
des égarements du siécle dernier et de leur déplorable influence sur le
ndtre. Mais, cette part faite, et faite largement et sans regret 2 Ja justice,
4 la morale, a Ja religion, l’ceuvre de Béranger restera encore assezriche
pour lui assurer une durable renommée. Un grand nombre de ses pe-
tites compositions demeureront comme |’expression originale des émo-
tions et des pensées d'une époque od tous les instincts se sont ren-
contrés et combattus, et 4 laquelle, pour étre vraiment grande, ila
surtout manqué la régle.
Malgré quelques élans sublimes, malgré de belles études de style,
on peut dire que la poésie lyrique n’occupait qu’un rang secondaire
dans notre littérature. Elle y tiendra désormais une place élevée, et le
devra, en partie du moins, & Béranger. La gloire du poéte sera, répé-
DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 473
tons-le encore, non pas d’avoir égaré la chanson dans Je domaine de
l’ode, mais de !'avoir, en agrandissant son propre héritage, maintenue
dans les habitudes de l’esprit francais. Heureux si de la chanson, de-
venue entre ses mains quelque chose de vraiment poétique et d'achevé,
il n’edt fait un instrument de passion et de parti! Heureux surtout
si de maladroites apothéoses n’avaient fait a la critique un devoir étroit
de jeter en passant un regard sévére sur la vie du chansonnier, quand
on voudrait n’avoir 4 parler que de ses ouvrages !
Antoine pe Latour.
DES ETUDES ASIATIQUES
Fleurs de l'Inde, comprenant la mort de Yaznadate, épisode tiré de la Ramaide
de Ralmiki, traduit en vers latins et en vers francais avec le texte sanscril
en regard, et plusieurs autres poésies indoues, suivies de deux chants ara-
bes, etc., etc. —L’Orientalisme rendu classique dans la mesure de l'ulile et du
posstble. 1 vol. in-8°, Nancy, Vagner; Paris, B. Duprat, édit.
« Qui nous délivrera des Grecs et des Romains? » s’écriait, il ya
quelque quarante ans, une génération fatiguée et ennuyée des froides
et plates conceptions du classicisme impérial. Grace a Dieu, on es!
revenu aux Grecs et aux Romains, et, tant qu’il y aura des gens de
gott, ils resteront nos maitres; les Grecs surtout, chez qui se ret-
contre un sentiment plus délicat et plus exquis du beau. Le régne
éphémére du romantisme n’a pourtant pas été stérile. Ce mouvement
de réaction excessive nous a, en effet, rendu deux immenses servi-
ces : d’abord, celui de nous faire comprendre que, dans les Anciens, ce
ne sont pas des régles et des formules qu’il nous faut chercher, mais
des exemples et des modéles; celui, ensuite, de nous faire reconnaitre
et admirer I’idéal, non-seulement dans les ceuvres de I’antiquité greco-
romaine, mais dans les littératures étrangéres, et chez nous-mémes
dans les productions antérieures au dix-septiéme siécle. Dans le temps
et dans l'espace, |’horizon des lettres comme des arts s'est beaucoup
élargi.
Toutefois une veine d’une grande richesse est restée jusqu’ici 4 peu
pres inexplorée : celle des littératures asiatiques. Elles sont restées le
domaine de quelques érudits. Le gros des esprits cultivés n’a pas en-
core soulevé le voile dont elles sont recouvertes; il n’a pas encore éé
admis & saluer le beau sous la forme orientale.
L’Asie semble pourtant une mine abondante et oi 1|’on pourrait
puiser 4 pleines mains. Autant qu’on en peut juger & travers les iné-
vilables elfacements d’une traduction européenne, trois grandes civi-
lisations ont chacune donné naissance 4 une littérature aussi riche
DES ETUDES ASIATIQUES. 475
qu'originale : — celle de la Chine, féconde surtout dans le domaine de
la philosophie morale, de I'histcire, du théatre, du roman, et dont le
trait saillant semble le positivisme, ou le réalisme, comme on dit au-
jourd’hui; — celle de I'Inde, qai brille par I’éclat du coloris, la splen-
deur du style et des images, mais surtout par une éléyation et une
délicatesse de sentiments bien supérieures 2 tout ce que nous offrent
dans ce genre les ceuvres, plus achevées sous le rapport de la com-
position et de la forme, de l’antiquilé grecque et romaine; — celle
des Sémites entin (dont les qualités principales nous sont rendues
familiéres par la lecture de la Bible, qui en est un incomparable, mais
non l'unique monument), et a laquelle l’islamisme a rendu de la séve
en méme temps qu'il en étendait singuligrement la sphére. A des
litres divers, toutes trois paraissent mériter nos hommages.
Mais, quelque considérables que puissent étre les richesses de I’ Asie
au point de vue liltéraire, ce n’est rien auprés de ce qu'elle nous
offre an point de vue scientifique. Pour l’ethnographie, pour la philo-
logie, pour I’histoire, ces études sont du plus haut et du plus vif in-
térét. La subsistent les vestiges des sociétés primitives; les débris de
grandes civilisations, ou détruites, ou sur leur déclin; les ruines de
religions et de philosophies, les unes éleintes, les autres encore en
possession des esprits; des langues trente ou quarante fois séculaires,
gui présentent d’étonnantes analogies lexiques et grammaticales avec
les idiomes aujourd'hui parlés en Europe; des institutions qui portent
le cachet de la plus haute antiquité; des moeurs et des coutumes qui
remontent aux premiers 4ges de I’humanité. C'est tout un monde a
découvrir. :
Déja quelques savants illustres ont ouvert la voie et signalé les prip-
cipaux contours de ces terres inconnues. Ce qui reste a faire est im-
mense. Peu nombreux, malheureusement, sont les ouvriers qui ex-
ploitent ces précieux filons scientifiques. En France surtout, les études
asialiques ne dépassent pas le cercle d'une petite phalange de savants.
Aprés avoir recu de nous Ja premiére lumiére et l'impulsion, |’ Angle-
terre, l’Allemagne, la Russie méme, nous devancent aujourd'hui.
Les successeurs d’Anquetil-Duperron, de Silvestre de Sacy, d’Abel
de Rémusat, de Chezy, de Champollion, de Burnouf, n’ont, il est vrai,
rien & envier comme zele et comme science aux orjentalistes d’oulre-
Rhin et d’outre-Manche, mais le champ de I’Asie est loin d’étre aussi
généralement cultivé chez nous qu'en Angleterre ou gu’au dela du
Khin. En France, le public demeure 4 peu pres indifférent aux recher-
ches et aux travaux de ces laborieux et infatigables pionniers de la
pensée, dont la vie se consume & déchifirer les archives d’une im-
mense portion de l’humanité. Ils trouvent aussi peu de lecteurs que
de disciples. Leurs découvertes restent l'apanage d'un petit groupe
476 : DES ETUDES ASSATIQUES.
d’adeptes, et, pareilles aux sciences sacrées des temps antiques, ne
franchissent guére le seuil du sanctuaire.
A quoi attribuer ce facheux état de choses ?
Sans doute, la place du génie qui découvre, celle des Christophe
Colomb, est prise, et, en récompense de leurs pénibles labeurs, les
orientalistes ne peuvent plus aspirer qu’a un moindre degré de célé-
brité, & la gloire plus modeste des explorateurs; mais 1a n’est point
la véritable cause de l’espéce de langueur dans laquelle sont tombées
les études orientales. Si, malgré la découverte récente des ruines
de Persépolis et de Ninive, elles paraissent menacées d’une nouvelle
éclipse, cela tient surtout 4 ce qu’elles ne conduisent qu’a fa re-
nommeée. .
Les études asiatiques, en effet, ne sont et ne peuvent étre une car-
riére pour & peu prés personne, puisque, 2 |’exception de quelques
chaires 4 Paris, elles ne conduisent & aucune fonction rétribuée. Or
trés-restreint est évidemment le nombre des hommes qui, au goit
durable de ces études, et aux facultés intellectuelles que supposent
ces grands travaux d’érudition, joignent une aisance suffisante pour
aborder J’Orient par pur et simple amour de la science. Se livrer a
I’étude approfondie du sanscrit, par exemple, dans l’espérance incer-
taine de remplacer un jour le titulaire d’une chaire unique, serail
vraiment trop compter sur la fortune. Les mieux doués tournent donc
vers d’autres directions leur ambition et leurs efforts.
[len serait différemment, si les fonctions auxquelles ménent les
éludes orientales étaient plus nombreuses; si, par exemple, aux chaires
de littérature ancienne et moderne de nos Facultés, on ajoutait des
chaires orientales. Le nombre des savants capables de les oceuper
s accroitrait indubitablement dans la proportion des nouvelles chances
de carriére qui leur seraient offertes.
En inéme temps que le nombre des érudits, la création de ces chaires
nouvelles augmenterait peut-étre celui des simples amateurs; des
gens auxquels manquent le temps et les moyens de se livrer des
travaux de recherches, mais qui sont aptes a jouir des résultats acquis
par d’autres et a recueillir le fruit de leurs Jabeurs. En multipliant les
cours d'études orientales, on réussirait 4 propager, on peut I espérer
du moins, le godt des choses de l’Orient; on attirerait sur les travaux
qui ont l’Asie pour objet l'attention des esprits cultivés; on contrain-
drait les intelligences les plus routiniéres & tourner leurs regards vers
ces horizons nouveaux; on éveillerait la curiosité des gens du monde;
eb un mot, on ferait un public francais aux orientalistes frangats ; ce
qui est, au point of en sont arrivées les choses aujourd’hui, le moyen
le plus efficace d’encourager et de faire progresser les étucles asic-
tiques.
DES ETUDES ASIATIQUES. 477
J'ai entendu dire que publier des livres serait bien plus profitable
que d’enseigner. Jl n'ya qu’un malheur, c’est que les ouvrages orien-
taux ne trouvent pas plus de lecteurs que les professeurs d’ orientalisme
ne trouveront facilement d’auditeurs. On tourne ainsi dans un cercle
vicieux. Les lecteurs manquent, parce que la curiosité et l’attention du
public n'ont pas été appelées sur ces matiéres, et on découvrirait diffi-
cilement une autre maniére de les appeler que la création de chaires
confiées a des hommes capables d’attirer le public par le charme de
leur parole. Un livre est froid et cher; si d’aventure un simple curieux
vient 4 le feuilleter, ces pages ne laisseront dans son esprit que des
traces fugitives. Au contraire, les cours sont gratuits, et, pour peu
qu'elle soit bien maniée, la parole se grave profondément dans la
mémoire; elle y dépose des germes qui peuvent grandir et fructifier
plus tard. Commencer par chercher 4 l'orientalisme des auditeurs me
semble donc plus str et plus profitable que de lui souhaiter des lec-
teurs. Ceux-ci ne viennent point; ceux-la viendront peut-étre. En tout
cas, la chose vaut la peine qu'on l'essaye.
La premiére pensée,de cette mesure appartient 4 M. de Dumast, qui
l’a consignée, dés 1853, dans une brochure intitulée : L’Orientalisme
rendu classique dans la mesure de l'utile et du possible. L’Académie de
Stanislas, de Nancy, dont il est membre, et dans le sein de laquelle
se trouvent d’autres orientalisants, se \’est appropriée en émettant le
voeu que des chaires d’arabe et de sanscrit fussent fondées dans les
Facultés provinciales. Le méme voeu a été formulé par )’Académie
impériale de Metz.
On voit que l'innovation n’aurait rien d’effrayant, et qu’elle ne dé-
passerait pas, en effet, les bornes de l’utile et du pratique. Si l’on
s’était exclusivement préoccupé des découvertes scientifiques qui
restent & faire, on aurait demandé bien davantage, car le nombre des
travailleurs sérieux ne saurait étre excessif lorsqu’il s’agit d’aussi riches
placers; mais il fallait songer au public en méme temps qu’aux pro-
fesseurs, et rester dans Jes limites du praticable. Or c'est tout ce que
pourraient supporter avec fruit des lettrés aussi mal préparés que ceux
de France 4 ce genre d'études. Le chinois, malgré son importance,
reste inabordable 4 cause de son écriture. J! faudrait, pour le rendre
accessible 4 de simples amateurs, que M. Schiitz (lui aussi membre
de ’Académie de Stanislas), réussit dans |’ceuvre ardue & laquelle il
travaille depuis quinze ans avec un zéle infatigable, et parvint a sim-
plifier la lecture des caractéres chinois pour les Européens, en méme
temps qu’a persuader aux habitants du Céleste Empire de faire péné-
trer plus largement dans leur écriture I’ élé ment phonétique. Ni les lan-
gues de |'Indeantébrahmanique, nicelles des plateaux de I’Asie centrale
et du Caucase, ne sauraient actuellementdevenirle sujet d'un enseigne-
Mans 1858. 92
478 DES ETUDES ASIATIQUES.
ment quelque peu général. Trois seulement ont quelque importance
littéraire : le persan, l’arménien et le thibétain. Mais, en dehors du
Collége de France et de la Bibliothéque impériale, il n’y a visiblement
place encore pour aucune d’elles; |’utilité en est, en effet, trop partt
culigre 3 tel ou tel objet. Les autres, & plus forte faison, sont le do-
maine de la pure érudition. Les professeurs le pourront exploiter
accessoirement en méme temps que le domaine de |’orientalisme clas-
Sique, mais il y aurait folie & tenter de le vulgariser. Aux yeux méme
de beaucoup de personnes, l’arabe et le sanscrit paraitront déja de
trop, comme il est arrivé pour le grec au début. Si l'on ne consultait
que les penchants des gens du monde, on anrait raison de s’abstenir;
mais justement il s’agit d’éveiller leur gout et de faire naltre des désirs
bien plus que de les satisfaire.
La chose est-elle utile? Oui. — En ce qui concerne le sanscrit, cela
est évident; car l’étude, méme sommaire, de la langue des Védas est
devenue nécessaire pour la connaissance approfondie, non-seulement
de nos deux langues classiques par excellence, le grec et le latin, mais
encore de toutes les langues anciennes et modernes ‘de l'Europe, — le
basque, le maggyare et le finnois exceptés.
Au point ov en est arrivée la philologie, il n’y a plus, & vrai dire,
de grammaire comparée, si l’on ne tient compte du sanscrit. C'est
depuis qu’il a été étudié qu’on a reconnu la parenté originelle du celte,
du germain, du slave, du grec, du Jatin, et de tous leurs dérivés plus
modernes, avec le persan, le perse, le zend et les idiomes indous.
Telle est méme la similitude fondamentale de toutes ces langues, qu'on
les avait crues d’abord sorties toutes du sanscnt. L’opinion qui pré-
vaut maintenant est moins absolue. On pense que cette nombreuse
famille de langues, désignées sous le nom d’indo-européennes, peut
bien étre composée tout enliére de rejetons d'une souche plus vieille
encore que le sanscrit, et dont celui-ci ne serait qu'un rameau, seule-
ment trés-important et trés-ancien. Dans tous les cas, le sanscrit a
conservé assez de ressemblance avec cette langue 4ryenne primitive
dont on le suppose issu pour qu'on y trouve réunis la plupart des traits
caractéristiques qui,' dans les idiomes européens, ne se rencontrent
plus qu’isolément. De ces vestiges, les uns ont été retenus par le latin
et ont été perdus par le grec, ou réciprcquement; ceux-ci se sont
perpétués dans les idiomes germaniques, et ceux-la dans les idiomes
slaves. Phénoméne trés-naturel, et dont nous avons sous les yeux un
exemple frappant, puisque beaucoup de mots de la langue romane ont
passé en anglais, qui sont tombés en oubli en francais, ou ne s’y re-
trouvent plus que dans les patois. Cela étant, il est utile & tous les pro-
fesseurs de langues, tant modernes qu'anciennes, d'avoir au mows
une teinture du sanscrit, pour se familiariser avec le mécanisme
DES ETUDES ASIATIQUES. 479
intime, pour pénétrer le génie grammatical des idiomes européens.
Au point de vue littéraire, l’utilité n’en serait pas moindre; car il est
tout aussi profitable de chercher le beau sous sa physionomie brahma-
nique que sous son costume anglais, allemand, italien, espagnol. Dans
Jes Védas, on retrouvera la solennelle simplicité des ages primitifs,
avec des teintes plus douces que dans les hymnes d’origine sémitique.
Dans le Ramayana, au milieu d’une composition mal ordonnée et
surabondante, au milieu d’un luxe excessif d’images, on découvre des
épisodes pleins de grace, et ou la délicatesse des sentiments, la no-
blesse de |’ame, la pureté des cceurs, le mépris des jouissances ter-
restres, la glorification des austérités, les aspirations vers la félicité
céleste, forment le plus étonnant contraste avec ce que nous savons |
des meceurs, soit de ]’antiquité gréco-romaine, soit de l’Inde actuelle.
A un moindre degré, et noyées parmi ces mémes défauts, pareilles
qualités se retrouvent dans le Mahabharata, Jusque dans les Pouranas,
qui sont beaucoup plus modernes; mais 1a, dans ces derniers sur-
tout, les imperfections sont encore exagérées. Il y a beaucoup 4 laisser
dans cette littérature, & laquelle, comme 4 la végétation de |’Inde, on
pourrait appliquer I’épithéte de luxuriante; mais il y a aussi beau-
coup & prendre et beaucoup & admirer; beaucoup 4 apprendre surtout.
Quant 4 I’arabe, il serait oiseux de démontrer son utilité pratique,
pour les habitants d’un pays qui posséde si prés de ses cétes une colonie
dans laquelle cette langue reste usuelle. Je sais bien que le barbaresque
n’est pas la langue de Mahomet; mais & qui sait l’arabe des auteurs, |’a-
rabe littéraire, il est facile d’apprendre Varabe vulgaire, soit d’Egypte,
soit de Syrie, soit d’ Algérie, car ils ne sont les uns et les autres qu'une
corruption du premier par voie de simplification; et d’ailleurs on
n’écrit guére que l’arabe classique, lequel, en qualité de langue sa-
crée, est resté, comme naguére encore chez nous le latin, !’idiome
savant. Méme en Algérie, l’arabe des livres est trés-voisin de celui du
Koran. — Sous le rapport littéraire, nous avons, me semble-t-il, moins
4 emprunter aux Arabes qu’aux Indous. Le génie des premiers, pres-
que exclusivement lyrique, n’a paslaissé de grandes ceuvres d’imagi-
nation. La nature sauvage et violente de leurs sentiments, |’étrangeté
et la trivialité de leurs comparaisons favorites, ne s’accordent guére
avec notre gout; et la Bible nous offre & un degré au moins aussi élevé
que les Mohallakat les qualités de grandeur et d’énergie par lesquelles
se recommande la poésie des Sémites. Dans le conte, ils ont une
réputation universelle; c'est un genre ow ils sont inépuisables. Mais
ce qui Jeur manque dans |’ordre des ceuvres d'imagination, ils le ra-
chétent surtout par la richesse de leurs travaux historiques et scien-
tifiques. C’est par les Arabes que s'est conservé, dans le domaine
de la médecine et des mathémathiques, le dépét de la seconde civili-
480 DES ETUDES ASIATIQUES.
salion grecque. C’est par les chroniqueurs de Bagdad, de Damas, du
Caire, de Tunis, de Cordoue, de Palerme, qu’a été tracé le tableau de
tout un age de l'humanité. Leur critique n’est pas toujours sire et
peu d’entre eux savent tirer parti des matérianx qu’ils ont en main;
mais, malgré leurs incontestables imperfections, ils sont pour Vhistoire,
dont les horizons s étendent d’une maniére merveilleuse, une source
abondante de lumiéres. Sans la connaissance de l'arabe, toute une
civilisation encore vivante, quoique défaillante, et avec laquelle nous
sommes depuis plusieurs siécles en contact, demeure pour nous lettre
close.
Toutefois les cours de sanscrit et d’arabe ne trouveraient d’audi-
teurs que parmi les savants de profession, si les titulaires des chaires
nouvelles se bornaient 4 enseigner ces deux langues. Ce ne serait évi-
demment pas assez. Aussi, dans ma pensée, les professeurs devraient-
ils consacrer la moitié de leurs lecons 4 appeler I'attention du public
sur les sociétés brahmanique et musulmane, 4 lui en ouvrir l'accés, a
lui en révéler les principaux secrets, a étendre la sphére de ses pen-
sées et de ses réflexions. Dans I’état général d’ignorance ot !'on est
de toutes ces choses, on manquerait le but si on s attachait tout d’abord
aux expositions grammaticales et aux explications de textes. Un pre-
mier travail est nécessaire, celui d’exciter la curiosité; et, pour cela,
il faut faire large part aux données générales, aux notions ethnogra-
phiques, historiques, philosophiques et religieuses; il faudrait insister
au moins autant sur les meeurs et les institutions que sur les lois du
langage. En un mot, les cours 4 créer devraient, ce me semble, avoir
un caractére mixte, et relever autant de l’histoire que de la philologie.
Sans ce mélange, il y aurail beaucoup & redouter la désertion d’audi-
teurs trop novices. |
En méme temps, il faudrait introduire dans l’enseignement secon-
daire quelques notions, tout 4 fait élémentaires, d’orientalisme. Ce se-
rait folie, sans nul doute, de vouloir grossir de l’arabe et du sanscrit un
programme d'études déja bien assez chargé; mais rien de plus aisé
que de révéler aux éléves (le mot n’est pas trop fort) l’existence d'une
antiquité plus antique que celle de Rome et d’Athénes ; de civilisations
-contemporaines de Moise jusqu’au fond de l’Asie, sur les bords du
Gange ou du fleuve Jaune, en méme temps que sur ceux du Nil et de
l’Euphrate. Rien de plus simple que de leur signaler, mais en passant
seulement, par voie de simple affirmation et au moyen de quelques
exemples bien choisis, au milieu d'une explication sur la grammaire
grecque ou latine ; de leur signaler, dis-je, les rapports étroits de pa-
renté qui unissent les idiomes de l'Europe ancienne et moderne avec
la langue des Mages et celle des Brahmes; et, de la méme facon, tout
aussi sommairement, la consanguinité grammaticale de I’hébreu, du
DES ETUDES ASIATIQUES. 484
phénicien, du syriaque, de arabe; ainsi que importance de cette
civilisation musulmane dont l’influence s'étend des iles de la Malaisie
aux cétes occidentales de |’ Afrique.
C’est, au surplus, ce qui a deja été entrepris par les professeurs,
qui, sous la direction de M. Duruy, publient un cours complet d'his-
toire, et notamment par M. Guillemin, aujourd’ hui recteur de I’ Aca-
démie de Douai. Son volume dhistoire ancienne est la mise en pra-
tique des principes dont il avait posé la base dans son discours de
réception & |’Académie de Stanislas, discours auquel il avait donné
pour titre: De la nécessité d’édlargir ‘le cadre de Uhistoire ancienne.
Ce qu’a fait M. Guillemin pour les peuples de l’antiquité, M. Sédillot,
professeur au collége Saint-Louis, I’a fait pour les Arabes. On voit que
des hommes pratiques, des hommes aussi experimentés qu "instruits,
jugent cette utile réforme réalisable, puisqu ils en ont pris l’initiative.
Et pourquoi ne le serait-elle pas? Est-il plus malaisé d’apprendre la
parenté des Perses et des Indous, des Babyloniens et des Arabes, que
celle des Grecs et des Latins? Est-il indispensable qu’on parle aux
écoliers de Nabuchodonosor, de Cyrus, de Xerxés et de Porus, sans
leur dire ce qu’étaient et ce que sont leurs peuples? Pour que les
notions les plus élémentaires de |’orientalisme.deviennent de la mon-
naie courante , il suftit que les professeurs des lycées sortent des or-
niéres dans lesquelles on s'est jusqu’en ces derniers temps obstiné a
se trainer. Il était permis & Bossuet et & Rollin de ne pas tenir compte
d'un monde & peu prés ignoré de leur siécle, mais il serait trop ridi-
cule de regarder plus longtemps comme non avenues les découvertes
des Champollion et des Burnouf. La nécessité de faire pénétrer les
principales vérités, acquises aux sciences orientales, dans lenseigne-
ment de I’Ecole normale, et par l’Ecole normale dans les colléges, est
évidente pour tous les hommes en qui le respect de la tradition ne dé-
génére pas en antipathie contre le progrés. Si les idées de M. de Du-
mast sont accueillies (et elles le seront t6t ou tard), il aura rendu
un plus grand et plus signalé service aux études asiatiques par la pu-
blication d’une simple brochure que s'il avait déchiffré quelque ma-
nuscrit thibétain ou pshlévi; car ce dont la science a le plus besoin a
Vheure qu’il est, c’est de vulgarisateurs. La mine est trouvée, et méme
exploitée; 11 ne s'agit plus que d’en introduire les produits dans la cir-
culation. Or cela ne se peut que par une réforme de |’enseignement
classique, réforme partielle et facile.
Un autre changement, fort désirable aussi, est la publication d’ou-
vrages orientaux accessibles aux petites bourses. La plupart, en effet,
sont inabordables pour les simples particuliers. De |’Imprimerie impé-
nale sortent des ouvrages admirables, mais généralement peu utiles
4 la propagation de la science, car presque personne ne les peut ache-
m2! DES ETUDES ASIATIQUES.
ter. On en donne quelques exemplaires aux ambassadeurs et aux
bibliothéques publiques; le reste de |’édition moisit dans des greniers,
ou tombe dans des mains qui n’en savent pas tirer part. Il ya la un
abus réel. Moins de luxe typographique servirait mieux les vrais inté-
réts de la science. En attendant que ces vues pénétrent jusqu’en haut
liew, la Société asiatique a commencé la publication d’ouvrages orien-
taux que chacun se peut procurer, tant le prix en est médiocre. Les
voyages d’Ibn-Batoutah, contenant texte et traduction, ne se vendent
pas plus cher que nos livres classiques. C’est le commencement
d’wne heureuse révolution, qui, il faut l'espérer, portera ses fruits.
L’emploi de caractéres orientaux est un obstacle d'un autre genre
4 la vulgarisation des études orientales. Il agit de deux maniéres, et ea
élevant les frais d’impression, et en effrayant les novices, de la part
desquels les alphabets de |’ Asie exigent des études préliminaires. Aussi
a-t-on songé de bonne heure al'adoption d’un systéme de permutation
alphabétique. Les savants ne s’y étant jamais suffisamment prétés, la
chose a toujours échoué. C’est que l’essentiel, en pareille matiére, est
moins d’admettre le principe, de prendre méme l’initiative de la ré-
forme en théorie, que d’avoir le courage d’appliquer son propre
systéme ou celui d’autrui. En se placant & un certain point de vue,
l’indifférence ou l’inertie des savants s'explique et se justifie. Jamais,
en effet, le systeme de permutation le plus parfait ne vaudra le carac-
tére original; et qu’est-ce que la difficulté du caractére pour des gens
qui se jouent au milieu des difficultés d’un texte inédit? mieux que
cela, quilisent des inscriptions écrites en caractéres inconnus et dans
une langue perdue, au moyen (l'une autre langue de la méme famille?
Témoin la lecture de l'inscription de Borsippa par M. Oppert, inscrip-
tron dont le texte remonte au régne de Nabuchodonosor, et qui, par
parenthése, prouve la conformité des traditions babyloniennes et des
traditions hébraiques relativement 4 la tour de Babel eta la confusion
des langues. Mais, en se placant au point de vue du public, les savants
ont tort; car on ne saurait trop lui faciliter l’accés des études asiatiques,
poor triompher de son indifférence, pour le tirer de son apathie,
éveiller sa curiosité et conquérir sa bienveillance.
C’est dans ce but qu’a élé composé un volume qui vient de paraitre
- sous le ttre de Fleurs de l'Inde. En regard de \a traduction en vers
francais et en vers latins d’un des plus beaux épisodes du Rémdyana,
de la mort de Yaznadate, le poéte a publié les slokas de Valmiki, mais
en caractéres européens. De la sorte le travail de comparaison entre
l’original et les versions se trouve singuliérement facilité et simplitié.
L’impossibilité de rendre tous les sons du sanscrit avec l'alphabet
francais a bien obligé l’auteur & introduire dans son texte des carac-
téres nouveaux, dont il donne la clef; mais ils sont peu nombreux et
DES ETUDES ASIATIQUES. 483
faciles 4 apprendre. Etabli sur l'étude comparative des systémes anté-
rieurement proposés, depuis celui de Chézy jusqu’a ceux de Bopp et
de Brockhaus, le systéme de permutation adopté par l’orientaliste lor-
rain, qui les a réunis, discutés et complétés, semble résoudre plus
heureusement le probléme qu'aucune des méthodes précédentes. On
ne lui connait encore qu'un grave défaut, celui d’avoir été concu en
province, appliqué pour la premiére fois hors de Paris, avec un ca-
ractére fondu et gravé exprés 4 Nancy. Venant d’une telle source, ila
moins de chances d’étre bien accueilli par le monde savant. Il mérite-
rait de l’étre, pourtant, et, lors méme qu’on le croirait susceptible de
recevoir encore des perfectionnements, il faudrait néanmoins remer-
cier l'auteur de cette innovation, car elle est plus hardie qu’on ne serait
tenté de l’imaginer. Puisse-t-elle étre adoptée et utilisée! On pourrait
alors avoir 4 bas prix des textes sanscrits d'une lecture facile, & l’usage
des débutants dans la carriére de l’orientalisme. Et que de gens res-
teront débutants toute leur vie!
Tout le mérite des Fleurs de l'Inde ne réside pas, bien s’en faut,
dans la publication d’un texte sanscrit en caractéres européens : ce vo-
lume appelle aussi l’attention de tous les esprits sérieux au double
point de vue littéraire et moral. L’auteur s’était proposé de soulever
un coin du voile qui nous cache le beau, tel que l’ont compris d'autres
races et d’autres sociétés. C’est dans le domaine de la poésie qu’il en
a cherché des spécimens; et il a pensé que pour nous en rendre plus
Saisissants les traits principaux, mieux valait leur donner, en francais
aussi, la forme du vers. Poéte lui-méme, et de cette école dont André
Chénier était le précurseur, lorsqu’il écrivait cet alexandrin célébre :
« Sur des sujets nouveaux faisons des vers antiques, »
Vauteur de I Orientalisme devait trouver dans la cadence et le rhythme
de la poésie des ressources que ne lui edt point fournies la prose
pour rendre les pensées de l’original arabe ou indou. Et telle est |’é-
troite parenté du sanscrit et des langues classiques, que pour |’épisode
de la mort de Yaznadate, la forme latine s'est souvent présentée natu-
rellement, spontanément, involontairement & l’esprit du traducteur,
comme plus voisine de son texte; en sorte qu’a cété du vers francais,
quelquefois méme auparavant, le vers latin jaillissait de sa plume
presque malgré lui. C’est ainsi qu’est née la traduction en hexamétres
latins, qui accompagne, en méme temps que les alexandrins frangais, le
texte de Ramayana. Des autres morceaux de littérature indoue et des
piéces arabes,!auteur des Fleurs de l'Inde ne nous adonné que la tra-
duction en vers francais. C’cst assez pour nous faire répéter aprés lui :
ee ee ee Puros accedere fontes,
484 DES ETUDES ASIATIQUES.
Ou trouver plus de sauvage énergie que dans le lai de vengeance de
Kays-Ben-El-Khatim ?
Je l’ai tué, l’assassin de mon pére!
De part en part mon fer I’a traversé.
Fils d’Abdou’l-Kis, le beau jour qui m'éclaire
T’a vu payer a ma juste colére
Le prix du sang, le prix du sang versé.
Oh! qu’a mon aise et qu’avec complaisance
J’ai dans tes flancs plongé l’acier vengeur...,
Et redoublant ma joie et ta souffrance,
De la blessure of vivra mon offense
Ouvert 4 l'oeil la vaste profondeur!
Leur aspect seul glace votre courage;
Le fort les voit, sourit & son ouvrage,
Et du triomphe entonne les accents.
Que chez les siens nul mortel ne raconte
Mavoir flétri du plus léger affront,
Sans que mon bras n’en ait demandé compte,
Et n’ait chassé le nuage de honte
Dont son injure avait voilé mon front,
Mais le temps vole, et la vie est rayée
Du livre antique ov gft l’arrét du sort.
L’ame du lache en peut étre effrayée :
Mes jours sont pleins et ma dette est payée;
Je suis content. Vienne a présent Ja mort!
Qui, j'ai vengé mon aleul et mon pére;
J'ai de ma main immolé leurs bourreaux.
Avec honneur j'ai passé sur la terre,
Et n’ai pas craint le poids héréditaire
D’un grand devoir et du nom des héros.
Quelques pages auparavant, le lecteur était dans un autre monde.
Avant l’expression des passions barbares du fils d’Ismail, i! a trouvé
une piéce qu’on croirait traduite des ceuvres de quelque Marc-Aurdle
inconnu. C’est pourtant bien de | Hitopadésa que sont tirées les fortes
paroles adressées par le brahme Capila & un autre brahme que la perte
d’un fils accablait de douleur: —
Lave-toi, Candigna. Plus de lache faiblesse !
-Quoi! des coups du malheur un brahme est abattu?
Sois honteux et du trouble et des cris ov te laisse
Entrafner ta haute vertu.
DES ETUDES ASIATIQUES. | 495
Quand le fer, le poison, ne viendrait pas dissoudre
Les fragiles objets de nos embrassements,
Tout ne doit-il donc pas, tombant un jour en poudre,
Retourner a ses éléments!
Qu’est-il ce corps... 4 qui ]’A4me semble attachée?
Sur le tour du potier c'est le fréle vaisseau,
Belle et trompeuse argile, au feu non desséchée,
Que pénétre et fond le ruisseau.
Ou sont allés, dis-moi, tant de superbes princes,
Rois aux chars si puissants, aux guerriers si nombreux?
Tout montre, jusqu’au sein de leurs vastes provinces,
Que la mort a passé sur eux.
Sagara, ce héros qui mérita sa gloire,
Fut admiré, fut grand : il avait tout vainca.
Son pouvoir a pris fin, pourtant, et la mémoire
N’en a pas méme survécu.
Des torrents vers la mer le flot se précipite;
Il glisse, et rien ne peut en arréter le cours.
Non moins rapidement, hélas, — sinon plus vite,
S*écoulent nos nuits et nos jours.
Beauté, jeunesse, éclat, or, ou plaisirs du monde,
Sont 1a; mais le temps marche et les mine en secret.
Le sage en avait vu la vanité profonde :
Il ne leur doit pas un regret.
Lui, dont I’ceil est ouvert, dont la raison est droite,
A ce qui vole et fuit, il ne s‘attache pas.
Eh ! quel bien peut valoir qu'on le cherche et convoite,
D’entre les néants d'ici-bas?
e se e@®eHieeiteee fF @ 868 oe &® @ &® @ #8 ® @ *#® © © &#® @ @& ©
Le devoir, va, crois-moi, dans un sein ferme et digne;
Si Jes traits du malheur sont venus pénétrer,
Ii remplit son devoir, celui qui se résigne,
Qui les porte sans murmurer.
é
Travailler 4 souffrir dans une paix profonde,
Et des décrets d’en haut se maintenir content;
Quelque part que l'on soit, se déprendre du monde;
C'est le secret, c'est l’important.
Les maximes tirées des. Courals d'un Paria tamoul, de Tirou-Vallou-
var, ont plus encore de quoi surprendre; car le christianisme lui-
méme ne désavouerait pas une telle morale. Sijen’en cite rien, c'est
qu’ ici il faudrait tout citer.
Mais ce qu’il ya de plus merveilleux, c’est I’épisode de Yaznadate.
Pour les esprits familiarisés avec la littérature gréco-romaine, pour les
486 DES ETUDES ASIATIQUES.
gens qui savent 4 quel point les sentiments chevaleresques sont étran-
gers 4 l'antiquité classique , quoi de plus étonnant que de trouver
dans un poéme contemporain de l’expédition des Argonautes ou de la
guerre de Troie des pensées comme celles-ci : Yaznadate, blessé mor-
tellement, s’adresse 4 son meurtrier :
« Ecoute. — Je veux bien adoucir ton effroi;
Oui, mon pére, il est vrai, plus vénéré qu'un roi
Tient un rang au-dessus de I‘humaine puissance :
L’honneur du Brahmanat décora sa naissance.
Mais l’épouse au cceur pur qu'il recut dans ses bras,
Ma bonne et tendre mére, est du sang des Soudras.
Qu’au moins par ce penser ta crainte un peu s’allége!
Ton crime... affreux sans doute... échappe au sacrilége.
Tu n’es point brahmicide.
Ainsi, prés de la mort,
L’enfant blessé par moi me consolait encor. »
Les amateurs de couleur locale remarqueront le « Tu nes point
brahmicide, » qui, pat un mot saisissant, transporte le lecteur en plein
régime des castes. Plus haut, le passage dans lequel Valmiki chante
la pluie comme on chante chez nous la pureté du ciel, ne leur aura
pas échappé non plus :
Un soir, — c’était alors la saison des beaux jours,
L’admirable saison des fleurs et des amours, —
Par les feux du soleil si longtemps desséchée,
La terre avait enfin vu sa soif étanchée;
Des nuages épais, agréable rideau,
Naissaient, puis se fondaient en féconds torrents d'eau;
Aussi, peignant leur Joie avec des cris étranges,
Les paons aux cent couleurs, les hérons, les saranges,
Prés des ruisseaux grossis semblaient comme enivrés,
Et de gazons plus frais les champs s’étaient parés.
Voila dix vers qui nous lancent d’un bond au milieu d’une nature
entiérement nouvelle. Ceci soit dit en passant, car ce n’est pas dans ces
détails que git l’intérét capital du morceau; il réside surtout dans les
sentiments. Or, dans ce genre, on y rencontre les choses les moins at-
tendues, ou, pour mieux dire, les plus incroyables. Qui en croirait ses
yeux, en effet, s'il n’avait le texte sanscrit en regard, lorsqu’il trouve
dans une épopée de I'Inde Pavoune, polythéiste, panthéiste, des pas -
sages comme celui-ci :
Ah! puisqu’un fer cruel, — qui devait t’épargner,
Mais qui moissonne, hélas! ta fratche adolescence, —
Tenléve, aimable et pur, en ta pleine innocence.....
Je ne crains rien pour toi da tribunal d’en haut.
DES ETUDES ASIATIQUES. 487
Va, mon doux bien-aimé; va, sans nous s'il le faut,
Aux lieux ot sont allés les pénitents austéres,
Nourris dans les Védas et leurs saints commentaires:
Les sacrificateurs justes et vénérés;
Les disciples soumis 4 leurs guides sacrés;
Et ceux qui sans faiblesse ont exposé leur vie,
Les guerriers généreux tombés pour la patrie;
Et ceux qui par l'exemple ont fait régner les lois,
Yagati, Nahoussa, vrais dévots et grands rois;
Et ces chefs de famille environnés d’estime,
Chastes jusqu’au milieu d'un amour légitime;
Et quiconque en sa vie eut horreur de mentir;
Et qui sut largement au pauvre départir
L’or, le riz, les troupeaux, — ou pour ceux qu'on exile
Sous son toit protecteur ouvrit un sar asile.
Va, — va, dis-je, — ov les bons, pour prix de leurs travaux,
Sans retours ici-bas et sans efforts nouveaux,
Dispensés désormais d'épreuve expiatoire,
Sont allés recueillir le repos et la gloire.
Pars, — sans nous oublier. — Que ton sort soit le leur !
Monte... au divin séjour de I'éternel bonheur.
Qu’on éte avec le mot de Védas, la phrase sans retours ici-bas...,
qui suppose la croyance 4 la métempsycose, et on pourrail se croire
en plein Occident moderne. Telle est la similitude des sentiments et
des idées, qu’il a suffi de donner un vétement francais 4 la pensée in-
doue, pour lui donner le plein caractére francais, pour le lui donner au
point de faire illusion. Y a-t-il un passage de ce souffle dans Homére et
dans Virgile?
Certes, tout n’est pas d’un pareil ton dans le Rdmdyana; mais, au
milieu de lenteurs et de divagations regrettables, il se trouve plus d’une
perle de ce prix. Or, & de telles ceuvres, on peut bien contester le pre-
mier rang dans |’admiration des hommes, parce qu'il y manque I’har-
monie des proportions, la sobriété dans les parties accessoires; mais
on ne saurait leur refuser l’hommage di a de grandes et hautes inspi-
rations, rarement égalées ailleurs. Sans rabaisser la gloire d’Homére
ou de Sophocle, ni celle de Racine ou de Voltaire, mi celle de
Shakespeare ou du Dante, on peut hardiment leur comparer Valmiki, et
établir sur certains points entre eux et lui un paralléle qui n’est pas
au désavantage du dernier.
Les épopées sanscrites, les Védas, le drame de Sacountala, ont un
autre intérét encore, mais que je ne veux indiquer qu’en passant. De
leur lecture peut sortir une lecon salutaire pour les esprits, plus nom-
breux qu’on ne pense, qui, jetés en dehors de la vérité par le malheur
des temps, cherchent dans un vague panthéisme un repos qu’ils n’ont
pu trouver dans les voies du rationalisme pur. A ce titre, les monu-
ments littéraires de l’Inde méritent l’attention du moraliste et du phi-
488 DES ETUDES ASIATIQUES.
losophe. Quel contraste, en effet, entre |'Inde actuelle et \’Inde con-
temporaine de Moise! Celle-ci est déja tombée sans doute dans le
naturalisme, mais elle aretenu la croyance & !’immortalité de lame,
au ciel, récompense des élus, aux mérites de la pénitence et de la
chasteté. Sans partager l'erreur grossiére des personnes qui, ou-
bliant tout simplement la conquéte musulmane et les régnes de Baber,
d’Akbar et d'Aurengzeb, attribuent aux Indous seuls des exces et des
barbaries dont la responsabilité pése principalement sur les musul-
mans, fils des anciens conquérants de I’Inde (car ce sont des musul-
mans qui occupent presque toutes les fonctions civiles et subalternes
de l’armée du Bengale), sans tomber, dis-je, dans cette grossiére erreur
qui confond les races étrangéres avec la race nationale, il faut bien re-
connaitre qu’on ne rencontre plus dans les Indous d’aujourd’hui que
des vestiges de la grandeur et de la pureté de sentiments qui brillent
d'un si vif éclat dans le Rémdyana. Quelle distance entre la morale de
Valmiki et celle des sacrifices humains, de |’infanticide, du faux témoi-
gnage, du thuggisme, dela plus effroyable débauche!... entre la méta-
physique de la Ramaide, comme |'auteur des Fleurs de l’ Inde appelle la
grande épopée sanscrile, et la mythologie des Indous actuels, qui comp-
tent les dieux par millions! — N’y a-t-il pas une lecon philosophique a
tirer du spectacle d’une telle décadence? Si I’Inde, civilisée pourtant
de bonne heure, alaissé périr, plus que tant d’autres sociétés, le dépét
des grandes vérilés qui étaient le patrimoine commun de I’humanité pri-
mitive, n’en faut-il pas conclure que, sans le secours de la révélation
chrétienne, elles nous échapperaient aussi, et que nous tomberions
_ bientét, ou comme I'Inde, bien que sous d'autres formes et par d au-
tres chemins, dans le plus dégradant panthéisme, ou, comme la Chine,
dans un septicisme matérialiste, dont les conséquences morales se-
raient aussi épouvantables. Retenir la vraie régle du bien, non-seu-
lement pratique, mais théorique, en répudiant la vérité, n’est pas
chose aussi facile que tant de gens se l'imaginent.
A. ve Metz-Nosiar.
JOHANNES KLAUSS
Pendant un séjour d’une semaine que j'ai fait l’année derniére a
Mayence, je me suis amusé 4 visiler les petites villes et méme les vil-
lages des environs. Je prenais souvent pour guide un ouvrier menui-
sier de Mayence, qu’une blessure au bras empéchait depuis quelque
temps de se livrer 4 ses travaux habituels. Un jour que nousrevenions
du village de Monbach, nous rencontrames un joli petit garcon de
12 4 13 ans, dont la figure me frappa par son expression douce et
triste.
— C’est le petit Wilhem, me dit tout bas mon guide, en me pous-
santle bras; le fils de Johannes Klauss... Vous savez bien?
— Quel Johannes Klauss?
— Johannes Klauss, de Bieberich... Comment, vous n’avez jamais
entendu raconter l'histoire de ce pauvre garcon?
— Non, lui dis-je ensouriant. Vous oubliez que je ne suis a Mayence
que depuis six jours.
— C’est vrai, Monsieur; mais tout le monde la connait 4 dix lieues
4 la ronde, cette histoire. Cela a fait tant de bruit dans le pays.
— Racontez-moi donc cela.
— Ah! monsieur, moi, je ne sais pas raconter. Le maitre de votre
hdtel, M. OErling, qui parle si bien francais, vous fera ce récit bien
mieux que moi.
— Je n’en crois rien. En tout cas, j'aime mieux l’entendre de votre
bouche.
— Comme vous voudrez, monsieur.. Quant aux détails, je les sais
mieux que pas un, car mon frére travaillait avec Johannes au chantier
de M. Hernsheim.
— Eh bien, mon ami, entrons dans le jardin de cette brasserie.
Je vais faire apporter de la biére, et vous me raconterez votre his-
toire, tandis que nous nous reposerons.
Voici, dans toute sa naive simplicité, le récit que me fit le menui-
sier. J'y ai seulement ajouté quelques détails que me donna mon
maitre d’hétel quand je le questionnai en rentrant, pour éclaircit
e
490 JOHANNES KLAUSS.
deux ou trois circonstances que le menuisier n’avait pu m’expliquer
bien clairemeant.
Bieberich est une jolie petite ville jetée sur la rive droite du Rhin,
4 une demi-lieve tout au plus de Mayence. Les passagers des bateaux &
vapeur la reconnaissent facilement au chAteau en pierres rouges qui
se dresse a l’une de ses extrémités et que les ducs de Nassau habitent
pendant la belle saison.
Un peu en dehors de la ville, du cété opposé au chateau, demeurait,
il y a quelques années, un ouvrier nommé Johannes Klauss. Il tra-
vaillait chez le riche marchand de bois, Ulrich Hernsheim.
Tous les habitants de Bieberich connaissaient ce digne garcon.
Entré tout jeune chez M. Hernsheim, i! ne |’ avait jamais quitté. Quoi-
qu'il ne fat guére plus payé que les autres ouvriers, et qu'il n’edt au-
cun titre officiel pour les commander, c’était lui qui remplissait 1’ of-
fice de contre-maitre et dirigeait la construction des piles de bois
dans le chantier. Il faisait en outre presque tous les recouvrements de
la maison.
Tout autre que Johannes aurait facilement obtenu un salaire plus
élevé; mais le brave ouvrier était trop modeste et trop peu exigeant
pour qu’on efit |’idée de lui proposer une augmentation qu'il ne son-
geait pas a demander.
Certes oui, tout le monde 2 Bieberich connaissait Johannes Klauss.
Quand il passait le soir dans les rues pour regagner son logis, les
comméres, établies sur le seuil de leurs portes, lui criaient un amical
bonsoir. Il leur répondait gaiement sur le méme ton. Plus d’une jeune
fille de Bieberich se serait volontiers résignée 4 devenir madame Klauss.
Johannes h’avait pourtant d’autre fortune que ses deux bras et sa
bonne conduite; mais la franchise, la bienveillance et la probité se
lisaient sur sa physionomie.
Ce n’était pas ce qu’on appelle un beau garcon. Il avait l’air un
peu lourd et sa figure ne brillait ni par la régularité ni par l’intelli-
gence. En revanche, il était grand, solidement bati et d’une force re-
marquable. Avec cela, doux, obligeant et timide comme une jeune
fille... du temps od les jeunes filles étaient timides.
Si Johannes restait insensible 4 toutes les agaceries, ce n’était pas
qu’il eit lintention de rester célibataire. Son choix était déja fait.
Pour se marier, il attendait seulement qu’il edt réuni une somme de
cing cents florins que les parents de sa future jugeatent nécessaire
pour monter le ménage et pourvoir aux dépenses de la noce.
Ce diable de Johannes était si amoureux et si pressé de donner son
nom a sa jolie fiancée, Louisa Helling, qu'il se fat volontiers marié
tout de suite, quitte 4 monter le menage plus tard. On disait méme
que Louisa ne se fat pas trop fait prier pour y consentir. Mais la vieille
aa
JOHANNES KLAUSS. 491
Margarett, la mére de la jeune fille, était loin de se montrer aussi ac-
commodante.
Pendant deux ans, Johannes, qui n’était point avare de sa nature
cependant, vécut avec une économie qui eit fait rougir le juif le plus
juif de tout Francfort.
Il est vrai que Louisa était bien jolie et que tout le monde vantait
son caractére, sa vertu et sa piété.
De son cété, la jeune fille aimait tendrement Johannes Klauss. Cet
amour semblait d’autant plus doux au coeur du pauvre gargon, que
jusque-la sa vie s’était écoulée dans un complet isolement. Son pére
était mort quelques mois aprés sa naissance. Deux ans plus tard, il
avait perdu sa mére.
Un beau jour, les cing cents florins se trouvérent enfin complétés,
par une gratification inattendue. Johannes les compta plus de dix
‘fois, les serra précieusement dans une grande bourse que Louisa lui
avait brodée, et courut chez la mére Helling. Ses pieds ne touchaient
pas la terre. Il entra comme un fou, jeta Ja bourse sur les genoux de
la bonne femme, embrassa la vieille Margarett, et pressa sur son
ceeur Louisa qui riait et pleurait & la fois. Dans sa joie, Klauss aurait
embrassé jusqu’au chien et au chat de la maison, sices deux animaux,
effrayés de sa véhémenee, ne s’étaient prudemment réfugiés sous une
table.
Une fois le ménage acheté et la noce célébrée, Johannes et Louisa
n’eurent plus & mettre en commun qué leurs vingt ans, leur amour,
leur travail et leurs espérances. Dieu bénit ces modestes éléments de
bonheur.
Pendant trois ans, le jeune ménage fut aussi heureux qu'on peut
I’étre ici-bas. Johannes n’aurait pas changé son sort contre celui du
grand-duc de Nassau. Il fallait le voir déployer ses longues jambes,
Jorsqu’aé la fin de sa journée de travail il regagnait la petite maison
blanche a volets verts, od |’attendaient sa femme et son fils, le pett
Wilhem : il allait comme un cheval de course. En vain l’appelait-on.
“s a chacun d’un sonrire et d’un signe de téte, et galopait de plus
elle.
Lorsque quelqu’un l’arrétait, bon gré mal gré, pour lui parler d’af-
faires ou seulement pour le faire enrager, le pauvre diable était 4 la
torture. Il piétinait sur place. Doux et bon comme il |’était, il n’osait
mi se dégager ni brusquer Jes gens, mais il répondait & tort et @ tra-
vers. Si son interlocuteur avait le malheur de le lacher seulement
une seconde, Johannes prénait sa course. Bien leste qui l'eiit rat-
trappé | Il arrivait chez lui rouge comme une pivoine et le front ruis-
selant de sueur. Sa femme le grondait alors. Pour se consoler, il em-
brassait Louisa tout le temps que durait le sermon de la jeune femme.
~
492 JOHANNES KLAUSS.
C’était peut-étre 4 cause de cela que le sermon durait si longtemps.
Puis Johannes s’occupait & admirer son héritier. Chez lui, en effet,
c’était une véritable occupation. Louisa, qui était fort rieuse, plaisan-
tait souvent son mari a ce sujet; mais, au fond du cceur, elle parta-
geait complétement I’opinion de Johannes relativement a la supériorité
du petit Wilhem sur tous les autres enfants de son 4ge.
C’était vraiment un plaisir de voir les deux époux se rendre le di-
manche dans quelqu’une de ces brasseries entourées de jardins et
d’ombrages qu'on rencontre aux environs de toutes les villes alle-
mandes. Louisa, qui était petite et mignonne, se suspendait tendre-
ment au bras de son mari. De |'autre bras, Johannes cide tiérement
le petit Wilhem, qui souriait aux passants.
Lorsque par hasard quelqu’un disait en croisant le jeune couple :
Quel jolt enfant! Johannes regardait Louisa d'un air de triomphe.
I} avait des envies folles d’aller serrer les mains de |’honnéte pas-
sant qui se montrait si bon appréciateur.
— Eh bien! te voila satisfait ? lui disait Louisa en riant.
— Tiens, sans doute!... et toi?...
— Moi aussi, répondait-elle en se haussant sur la pointe des pieds '
pour embrasser I’enfant qui se jetait & son cou sans quitter les bras de
son pere.
Quand elle voulait taquiner son mari, elle Jui disait que tous les
parents trouyaient leurs enfants charmants, fussent-ils laids comme
des chenilles. Johannes ‘prenait la chose au sérieux. Quoiqu’il ne fat
pas bavard de sa nature, il pérorait alors comme un avocat, et se
mettait & détailler toutes les perfections de son fils avec une anima- ©
tion incroyable. Quand il était bien lancé, Louisa l’interrompait par
un éclat de rire; puis elle lui sautait au cou et se moquait de lui;
alors le brave garcon riait de tout son coeur el bénissait Dieu de lui
avoir donné une petite femme si gentille et si gaie.
Mais le bonheur n’est pas de longue durée.
Un jour, Louisa tomba malade. A peine rétablie, elle voulut se re-
mettre 4 travailler comme d’habitude; elle eut une rechute; quinze
jours aprés, on la portait en terre.
On crut que Johannes deviendrait fou.
Lorsqu’en revenant du cimetiére il entra dans la petite maison
dont la présence de Louisa avait fait pour lui un paradis, lorsqu’ll
sentit toute la profondeur du vide que la mort de sa pauvre femme
laissait dans son cceur et dans sa vie, il eut un accés de désespoir qui
effraya ses amis. Il repoussa leurs consolations et voulut rester seul.
Il s'assit sur la chaise de Louisa, prés de la fenétre ot la jeune femme
se mettait d’habitude pour travailler. Le lendemain, comme il refu-
sait d'ouvrir, ses voisins, effrayés pour lui, allérent chercher sa belle-
JOHANNES KLAUSS. 493
mére qui demeurait auprés de Castel, & une demi-lieue environ de
Bieberich.
On trouva Johannes dans la méme position ow il était resté la
veille au soir. Depuis plus de vingt-quatre heures, il n’avait ni bu ni
mangé. La belle-mére qui avait emmené 4 Castel le petit garcon,
alors agé de deux ans, le mit silencieusement dans les bras du
pauvre ouvrier.
— Jl faut vivre pour ton fils et travailler pour le nourrir, dit-elle
simplement & Johannes.
Le lendemain, Klauss retourna au chantier; mais ce n’était plus le
méme homme. Il travaillait machinalement... Son corps seul ¢tait &
la besogne. Il avait laissé le reste au cimetiére de Louisa. A la longue
cependant, il reprit, en apparence, son train de vie ordinaire, mais il
ne retrouva jamais ni sa gaieté ni son gros rire si communicatif et si
franc.
Il aurait bien voulu que sa belle-mére vint demeurer avec lui pour
élever Wilhem; malheureusement cela ne se pouvait pas. Margarett
était vieille et cassée ; puis elle avait & soigner un autre enfant qui
occupait tout son temps : c’était son mari, pauvre vieillard infirme
auquel les années avaient enlevé la raison, et qui ne souffrait autour
de lui ni enfant mi étrangers.
Heureusement pour Johannes, une voisine qui avait soigné Louisa
pendant les derniers jours de la maladie de la j jeune femme, prit pitié
de Johannes et de son fils.
Cette voisine était veuve, sans enfants, et demeurait porte 4 porte:
avec Klauss. Sans que rien edit été convenu entre elle et l’ouvrier,
Martha Richter continua, comme du temps de la maladie de Louisa, &
venir chaque jour préparer le repas de Johannes et soigner l'enfant.
Pendant les absences de !’ouvrier, elle emportait Wilhem chez elle,
et veillait sur lui comme |’edt fait une mére.
Deux ou trois fois, elle ne put ou ne voulut pas venir. Alors Johan-
nes mangeait son pain tout sec et restait & garder son enfant au lieu
de se rendre au chantier. Lorsque Martha arrivait le lendemain, i!
l'accueillait comme dhabitude avec la bonté triste et distraite qui
faisait désormais le fond de son caractére. I! ne lui parlait méme pas
de l’'embarras dans lequel il s’était trouvé par suite de son absence.
I] aurait bien voulu faire un arrangement avec la voisine, et obte-
ir que, moyennant une petite redevance, elle consentit a se charger
réguhiérement de ce qu’elle faisait chaque jour par complaisance. A
diverses reprises, il avait essayé d’attaquer cette corde. Chaque fois,
Martha s'était fachée. Elle avait méme cessé de venir pendant plu-
siewrs jours; aussi Johannes s’était-il bien gardé désormais d'aborder
cette question.
é;
494 JOHANNES KLAUSS.
Martha Richter, veuve d’un forgeron de Bieberieh, jouissait d’une
petite fortune de trois & quatre mille florins que lui avait laissés
son mari. C’était une fine commére, alerte et décidée.
Durant la maladie de Louisa, elle avait été mieux que personne 4
méme d'apprécier toutes les bonnes quatités du digne Johannes.
Quoique plus 4gée que lui de quelques années, elle s’était mis en téte
de l’épouser. Elle n’eut garde de parler de son projet. Elle savait bien
qu’on se serait moqué d’elle; mais elle poursuivit son idée avec la
lenteur, la patience et l’Apreté d'une paysanne. Au bout d’un an, elle
commenca a laisser entrevoir a Johannes, qu’elle serait disposée 3
partager sa petite fortune avec quelque honnéte garcon. Klauss ap-
prouva de la téte ce que lui disait la veuve, mais ce fut tout. L’idée
qu'on le supposat capable de se remarier ne s’était méme pas pré-
sentée & son esprit. Martha revint plusieurs fois 4 la charge ; mais le
résultat fut toujours le méme. Sans se décourager, la veuve s’occupa
de mettre dans ses intéréts les amis de Johannes, et méme la belle-
mére de Klauss. Celle-ci voyait en effet, dans ce mariage, une petite
fortune presque assurée pour son petit-fils.
Lorsque l’entourage de Klauss fut bien préparé, Martha résolut de
frapper les grands coups.
Un jour, elle arriva chez Johannes, tout en pleurs. Pressée de
questions par l’ouvrier, elle lui raconta avec force sanglots que
les mauvaises langues du quartier commengaient & jaser sur leur
compte & tous deux. Elle passait maintenant pour la maitresse de
Johannes. Elle était perdue de réputation... Tout cela, pour n’avoir
écoulé que son bon cceur en rendant service & des voisins dans la
peine, et en venant soigner un pauvre orphelin. La conclusion de ces
jérémiades fut que Martha ne pourrait plus désormais diriger la
maison de Klauss ni s’occuper du petit Wilhem. Le pauvre Johannes
resta atterré. Il voulait rosser les mauvaises langues, porter plainte au
magistrat, etc. Bref, il proposait tous les moyens possibles d’ac-
commodement, excepté le mariage. Naturellement alors Martha re-
poussait tout, se lamentait de plus belle et maintenait sa résolt-
tion.
Nous ne dirons pas toutes le perplexités par lesquelles passa 1'n-
fortuné Johannes. L’unique sujet de ses préoccupations, c était
Wilhem.
Dans la journée, quelques amis vinrent le voir. ll lear fit part de
son embarras.Tous le poussérent vivement 4 ce mariage. Ils le lw
présentérent comme un devoir envers son fils. Sa belle-meére, la
vieille Margarett arriva aussi le lendemain, sous prétexte de voir le
petit Wilhem. Elle fut plus pressante encore que les amis de Johannes
et lui fit un crime de son hésitation.
JOHANNES KLAUSS. 495
Klauss était une de ces bonnes et honnétes natures qui se défient
toujours d’elles-mémes, et cédent d’autant plus volontiers aux conseils
de leurs amis, qu’il s’agit d’un sacrifice & accomplir.
Deux mois plus tard, Martha triomphante sappelait madame
Klauss.
On dit que, le jour des noces, le nouveau marié avait l’air si triste
dans |’église, qu’il semblait assister plutét 4 un enterrement qu’a un
mariage. De cruels et doux souvenirs gonflaient son coeur, et de
grosses larmes roulaient 4 chaque instant dans ses yeux. Au sortir de
Péglise, Martha humiliée le lui reprocha avec un peu Paigreur. I
s’excusa timidement.
- Entre deux caractéres comme celui de Johannes et sai de Martha,
il n’était pas difficile de prévoir quel 'serait le véritable chef du mé-
nage. Indifférent 4 tout ce qui se passait chez lui, excepté a ce qui
concernait le petit Wilhem, Johannes laissa sa femme diriger et
commander en maitresse absolue. Il lui obdissait comme un enfant.
Pour ceux qui ne connaissaient pas Johannes et ignoraient la pro-
fonde douleur cachée sous cette apparente indifférence, c’était un
spectacle amusant de vow cetle petite femme & la voix criarde
gronder comme un bambin cet homme grand et fort... et cela, pour
des bagatelles, pour une tache & son gilet ou pour un bouton de moins
a sa veste.
Comme la plupart des étres faibles, Martha usait sans ménagement
de son pouvoir. Elle n’était pas méchante au fond; mais, tout en
aimant sincérement son mari, elle Je tourmentait du matin au soir.
Tout autre que Johannes se fat révolté : lui, se soumettait sans mur-
murer, bien convaincu que tous les torts devaient étre de son cété.
Sur un seul point, Martha vit échouer son pouvoir : malheureuse-
ment, c’était le point qui lui tenait le plus au coeur.
Quoique Johannes lui edt franchement avoué au moment de leur
mariage qu'il n’aimerait jamais personne comme il avait aimé la
pauvre Louisa, elle avait conservé l’espoir de remplacer la défunte
dans le coeur comme dans la maison de Klauss. A la fin cependant et
malgré les illusions sl puissantes de l'amour-propre, il lui fallut s’a-
vouer qu'elle n’y parviendrait j jamais.
Cette déception, toujours sensible au cceur d’une femme, contribua
peut-étre un peu & rendre Martha plus exigeante et plus acariatre. La
soumission absolue de Johannes 4 tous ses caprices, la reconnaissance
profonde et l’amitié sincére qu'il lui témoignait, tout cela ne suflisait
pas 4 Martha. Ainsi que bien des femmes, elle eit été aux genoux
d’un homme qui, tout en lui donnant de justes sujets de plaintes,
aurait eu besoin de se les faire pardonner par quelques cajoleries ou
quelques tendres paroles. Lorsqu'une femme du caractére de Martha
496 JOHANNES KLAUSS.
s'est mis en téte d’obtenir l’amour d'un homme, elle préférerait encore
sa haine & son amitié, qu'elle regarde comme de I'indifférence. Il
faut avant tout qu'il s‘occupe d’elle, fat-ce pour la battre.
Le petit Wilhem ressentait un peu le contre-coup de tout cela.
Martha lui portait cependant cette affection quasi maternelle qu’une
femme éprouve presque toujours pour l’enfant qu'elle a élevé. Si
Johannes avait moins follement adoré son fils, Martha edt été la pre-
miére & gater le petit garcon. Elle s'impatientait souvent contre |’en-
fant, le grondait 4 tort et & travers, et faisait un monstre de ses moin-
dres fautes, par cela seul que Johannes s'évertuait a justifier son fils,
lors méme que Wilhem était tout & fait dans son tort. Si Johannes, au
contraire, avait montré un peu de sévérité, Martha, cédant a sa réelle
affection pour l’enfant, aurait bravement bataillé pour empécher qu'on
ne le grondat.
Au fond de tout cela, peut-étre y avait-il aussi un peu de jalousie.
Martha sentait bien qu’en Wilhem Johannes aimait non-seulement
son fils, mais le tils et l'image de Louisa.
Klauss ne vivait désormais que pour cet enfant: c’était son idole,
sa seule pensée. Depuis la mort de Louisa, l’ouvrier ne se préoccupait
plus de sa propre toilette. Si Martha n’y avait mis bon ordre, il serait
sorti le dimanche avec sa casquette de travail et ses habits troués.
Mais, pour Wilhem, il ne trouvait rien d’assez beau. Cela faisait l'objet
de maintes discussions entre sa femme et lui. Martha était un peu
avare; puis il faut bien avouer que Johannes s’y prenait maladroite-
ment. Au lieu d’exprimer franchement son désir, le pauvre pére n’0-
sait présenter 4 sa femme les demandes qu'il avait & faire pour
Wilbem qu’avec des détours incroyables.
Le digne Johannes n’avait su de sa vie ni mentir ni dissimuler. Des
les premiers mots, Martha devinait son projet. Elle s’impatientatt
alors des ruses du pauvre pére et faisait de l’opposition. Jobannes
pliait comme toujours, mais il revenait bientét a la charge, apres
s’étre creusé la cervelle pour trouver quelque moyen de présenter la
question sous un nouveau jour.
Dans bien des ménages, on voit de pauvres méres déployer des
trésors d’imagination pour justifier auprés d’un pére, avare ou mé-
content, les folies ou les exigences de quelque enfant prodigue. Dans
la maison de Klauss, les réles étaient intervertis. Johannes était la
mére indulgente, Martha le pére grondeur.
Notez bien cependant qu’avec tout cela Martha gatait l'enfant
presque autant que son mari. Elle se faisait prier pendant huit jours
pour acheter 4 Wilhem des objets indispensables de dix kreutzers (sept
4 huit sous); puis, un autre jour, 2 brale pourpoint, elle achetaita
JOHANNES KLAUSS. 497
enfant pour deux ou trois florins de bagatelles dont il n’avait que
faire.
Quoique Martha mit parfois la patience de son mari 2 de rudes
épreuves, Johanues ne s’était jamais emporté sériensement contre
elle qu’une seule fois. Il s’agissait naturellement de Wilhem. Dans un
mouvement d impatience, Martha avait poussé un peu rudement le petit
garcon qui refusait de lui obéir. Wilhem tomba sur le coin d’une
table et s'écorcha la figure. Comme |’enfant saignait beaucoup, Klauss
se figura qu'il s’était griévement blessé. Il s’élanca vers lui; et, dans
un mouvement de colére, 1] leva Ja main sur sa femme.
— Sur votre vie, Martha, s’écria-t-il, ne frappez jamais cet en-
fant!
Quoiqu’il se fat arrété au geste, il avait dit cela avec un tel accent
de colére et de menace, que Martha en resta toute saisie et se mit &
pleurer.
Malheureusement, il arriva un accident qui courba plus que jamais
je pauvre Klauss sous le joug de sa femme. En revenant un soir de
Manheim, il se laissa voler un sac contenant 800 florins qu'il avait
touchés le matin méme pour le compte de Martha. Dans son désespoir,
le pauvre ouvrier se serait jeté 4 l’eau s'il n’avait été retenu par la
peusée de son fils.
Il resta plus de deux heures 4 réder autour de sa maison avant
d’oser y rentrer. Jamais voleur, & son début, comparaissant pour la
premiére fois devant un juge d'instruction, n’eut lair plus abattu,
plus honteux, plus effrayé que ne I’était Johannes, lorsqu’ i lui
fallut raconter 4 Martha le malheur qui venait de lui arriver. Il en
eut la fiévre pendant huit jours. Il avait l'air si désespéré, que Martha
en eut pitié et ne gronda pas beaucoup; mais ses gémissements et ses
lamentations étaient pour Klauss des reproches aussi douloureux que
les plus cruelles injures. Dieu sait d'ailleurs combien de fois ces mal-
heureux 800 florins servirent de massue pour écraser le pauvre
Johannes! Ii ne pouvait jamais proposer la moindre dépense pour son
fils sans que Martha ne s "écriat :
— Ah! si je n’avais pas perdu ces 800 florins, j’aurais pu, etc.
Alors Johannes rougissait et baissait la téte.
Un dimanche matin, dans les premiers jours du mois de juillet,
Klauss, en manches de chemise et accoudé sur la table, déjeunait
avec de la bidre et du fromage. Il se disposait & partirpour Wiesba-
den. La veille au soir, son patron l’avait chargé d’aller y toucher le
montant d’une facture de 400 florins, due par le menuisier qui travail-
lait au Kursaal ou Casino.
A cété de lui, Martha, debout devant une armoire, préparait les véte-
ments du dimanche de Johannes. Le reste de la semaine elle les tenait
498 JOHANNES KLAUSS.
sous clef, et cela, non saris motif. Un certain jour que Johannes avait
vainement bataillé afin d’obtenir une veste neuve pour Wilhem, Klauss,
repoussé avec perte, avait secrétement donné au tailleur sa propre
redingote, une redingote toute neuve, en beau drap bleu. Le taillear
en avait tiré un costume complet pour Wilhem. Je laisse a deviner les
reproch es qu’avait recus le pauvre pére. Il s’en était consolé en admi-
rant la bonne mine qu’avait le petit Wilhem dans son nouveau cos-
tume, et il avait bravement continué & porter son vieil habit.
Tandis que Martha brossait & tour de bras les vétements qu’allait
mettre son mari, ce dernier s’apercut que Wilhem pleurait silencieu-
sement dans un coin.
— Qu'as-tu donc, Wilhem? hui demanda-t-il.
— Rien, rien, se hata de répondre Martha. Déjeune donc tranquil-
lement.
— Alors pourquoi pleure-t-il? demanda Johannes, voyant que |’en-
fant éclatait en sanglots.
— Parce que monsieur est an petit volontaire, fit Martha avec
impatience, un petit vaurien qui mériterait d’étre fouelté... parce
qu’il veut... Mais mange donc, toi... mange donc! Tu es 1a le nez en
l’air & me regarder, et puis tu vas arriver trop tard au chemin de fer.
— Mais non, mais non... dis done ce qu’il veut.
— Commence d’abord par te rasseoir.
Johannes se hata d’obéir.
— Eh bien! reprit-il, dés qu’1l fut assis.
— Eh bien! dit-elle en le contrefaisant... mais mange donc, mange
donc, au lieu de rester la les bras balants 4 me regarder... Dés qu'il
s’agit de ce vaurien, tu perds la téte.
Johannes prit un morceau de fromage et se mit doucement & map-
ger; mais ses yeux ne quittérent pas la physionomie de sa femme.
— Eh bien? dit-il encore.
— Eh bien, répondit entin Martha, ce petit dréle ne s’est-il pas
fourré dans la téte d’avoir une paire de bottes!... 4 son Age et dans
notre position, je te demande un peu !
— Friedrich, le fils du charron, et Frantz Gothold, le fils du bar-
bier, en ont bien tous les deux, s’écria Wilhem de son coin.
Doué d'une charmante figure et d’une précoce intelligence, cet
enfant était malheureusement d'une constitution faible et déhcate. La
moindre chose le rendait malade. Cela contribuait 4 le rendre exi-
geant et volontaire. }] abusait un peu de l'aveugle tendresse de son
pére.
— Ecoute donc, Martha, dit tout bas le bon Johanues, si le petit du
charron a des bottes...
— Ta, ta, ta, fit-elle, le charron est riche, ui.
JOHANNES KLAUSS. 499
— Qui, mais le barbier...
— J.e barbier, le barbier... si le barbier a envie de se mettre sur la
paille, nous ne sommes pas forcés de l'imiter.
— D’abord mes souliers sont trop étroits et me font mal aux pieds,
repnit l’enfant en pleurant.
— Entends-tu, Martha, dit Johannes tout attendri, ses souliers lui
font mal aux pieds.
— Mais non, mais non ! répondit-elle en haussant les épaules : Com-
ment peux-tu croire de pareilles sornettes ?
— Cependant, Martha...
— Il n'y a pas de cependant qui tienne. Veux-tu donc nous réduire
% la mendicité, afin de satisfaire les caprices de ce mauvais petit sujet?
Tiens, voila la clef de mon armoire alors... Prends tout, jette tout par
la fenétre!... nous faisons de si bonnes affaires, n’est-ce pas?... Au
surplus, quand on a perdu huit cents florins de gaieté de cceur,
qu’est-ce que cela fait d’en dépenser une centaine de plus!... Ah!
malheureuse que je suis!.,. Pourquoi ai-je mis le pied dans cette
maudite maison?
Elle commenca 4 pleurer.
— Voyons, ma bonne Martha, je t’assure...
— Laisse-moi, laisse-mol... voila la clef, te dis-je... vends tout,
vends les meubles, vends la maison pour acheter des toilettes de prince
& ton fils!... Faut-il que je te donne aussi mes bijoux et mes robes
pour les vendre a son profit? Mon Dieu! mon Dieu! que je suis done
malheureuse |!
Et Martha se remit & sangloter de la meilleure foi du monde tandis
que Wilbem pteurait a l'autre bout de la chambre.
Le pauvre Johannes en perdait ta téte. Il courait de !’un 4 l’autre et
faisait de son mieux pour les calmer. Ainsi qu’ il arrive toujours en pa-
reil cas, plus il se donnait de mal, moins i) réussissait. Il parvint
eependant a apaiser Wilhem en lui promettant de l’emmener a Wies-
baden. De guerre lasse, Martha se calma aussi et vint s’asseoir & cété
de son mari. Le pauvre homme suait & grosses gouttes et s’essuyait
le front, plus fatigué de cette petite scéne qu’il ne ledt été de six
heures de travail au chantier.
La tréve ne fut pas de longue durée. Dés que Johannes parla de
son intention d’emmener Wilhem & Wiesbaden , |’orage recom-
menca.
— C’est cela, s’écria Martha, tu vas emmener ce petit vaurien pour
le récompenser sans doute de son tapage de ce matin. Jolie maniére
de l’élever! Et moi je resterai & garder la maison comme une ser-
vante.
— Viens avec nops, répondit Johannes.
500 JOHANNES KLAUSS.
— Pour payer une place de plus et augmenter encore les dépenses,
reprit-elle du méme ton... Non, je n irai pas... Et qui payera la place
de Wilhem, s’il vous plait?
— Il payera avec sa petite bourse, dit Johannes d’un ton conciliant,
avec l’argent que sa grand’mére lui a donné !’autre jour.
— Qui, sa grand’mére, reprit-elle en haussant les épaules, sa
grand’mére ou d'autres qui n’osent pas l’avouer? Me prends-tu
donc pour une imbécile avec tes sottes histoires ? D’ailleurs, parles-en
de cet argent!... un florin et-demi!... On va loin avee cela!... To lui
donnes de jolies habitudes de dépense & cet enfant... Enfin.
aprés tout, c’est votre affaire & tous deux... Comme on fait un lit on
se couche.., Il ne le saura que trop tét... et moi aussi malheu-
reusement.
Tout en se lamentant ainsi, Martha déshabillait |’enfant, le nettoyait
et faisait sa toilette avec un singulier mélange de soins et d’impa-
tience, d’affection et de brusquerie. Elle lissa les jolis cheveux blonds
de Wilhem, lui noua coquettement sa petite cravate bleue, et finit par
Vembrasser, en le grondant de ce qu'il ne tenait pas la téte droite.
Quant au petit garcon, i} souriait en dessous avec cette expression de
satisfaction sournoise, particuliére aux enfants gatés dont |’obstination
vient de remporter une victoire. |
Les deux coudes appuyés sur la table, Johannes admirait silencieu-
sement son fils.
— Allons, dépéche-toi, lui dit Martha, tu vas manquer le convoi.
Il acheva de s‘habiller, embrassa sa femme et se mit en route avec
Wilhem.
Pendant les huit & dix minutes que dura le trajet de Bieberich 2
Wiesbaden, Klauss fut le plus heureux des hommes. Tenant debout
- sur ses genoux Wilhem qui regardait par la portiére, il jouissait de la
joie de lenfant, et s émerveillait de ses exclamations et de ses
reparties.
Le pére et le fils se rendirent & pied de la station du chemin de fer
4 la maison de conversation ou Casino. Il faisait une chaleur étouf-
fante. Néanmoins Wilhem marchait gaillardement sur les talons de
son pére. Il avait un petit air-si décidé, si gentil, que plusieurs per-
sonnes se retournérent en souriant pour le regarder. Le cceur de
Johannes s’épanouissait en entendant les éloges qu’on donnait 3
son fils.
Il commenca par se rendre chez le menuisier débiteur de son pa- :
tron, et toucha les quatre cents florins. Johannes, qui était [homme du
monde le plus obligeant, avait 4 diverses reprises renda plusieurs
petits services & cet ouvrier, l'une des bonnes pratiques de M. He-
rnsheim. Le menuisier protita de Voccasion pour donner a Johan-
e
JOHANNES KLAUSS. " 564
nes une gratification de deux florins et lui fit boire une ou deux bou-
teilles de vin.
Le départ da convoi pour Bieberich et Mayence n’ayant lieu qu’a
cing heures quarante-cing minutes, Johannes profita du temps qui
lui restait pour faire une promenade dans le parc avec son fils. La nou-
veauté des objets qu’il avait sous les yeux amusa |’enfant et l’empé-
cha d’abord de sentir Ia fatigue qu’il commencait a éprouver. Bientét |
cependant, cette fatigue prit le dessus. Ainsi qu’il arrive presque tou-
jours aux enfants en pareil cas, Wilhem refusa d’avouer qu’il était
fatigué, mais il devint maussade et grognon. Il trainait les pieds et se
plaignait & tout propos. Son idée de bottes ne tarda pas & lui revenir
en téte. Faute de meilleur prétexte, il recommenca ses lamentations
a ce sujet: « Mon soulier me fait mal! » répétait-il & chaque mi-
nute.
— Veux-tu que je te porte? répondait le pauvre pére tout désolé.
— Non, je ne veux pas... Je veux marcher... mais mon soulier me
fait mal... Je veax des bottes comme Friedrich et Frantz.
Dans|’espoir de calmer !’enfant, Johannes le ramena devant le Casino.
Une foule de baigneurs et de baigneuses, assis sur des bancs, entre la
piéce d’eau et le salon, écoutaient la musique qui venait de commen-
cer. Pour que Wilhem pit se reposer, Johannes demanda une bouteille
de biére, et s’assit & une petite table placée tout prés de la fenétre de
la salle de jeu. Au bout de cing minutes, Wilhem, brisé de fatigue et
de sommeil, recommenga ses jérémiades. Johannes s’agenouilla de-
vant le petit démon, lui éta les malheureux souliers, y passa les mains
et les visita en tout sens. En moins d'une demi-heure, il déchaussa et
rechaussa son fils plus de dix fois. Rien n’y fit. Wilhem lui démontra,
clair comme le jour, qu'une paire de bottes pouvait seule le guérir.
— Mais, mon ami, lui dit enfin le pauvre pére, c’est aujourd’hui
dimanche,.les boutiques de cordonnier ne sont pas ouvertes.
— Si, si! s’écria le petit dréle. La bas, sur la place, avant les co-
lonnes, moi j'ai vu une boutique qui était ouverte... et il y avait des
bottes & la fenétre.
— Elles seront trop grandes pour toi.
— Non, je te dis ; il y en avait de toute petites.
Et de pleurer de plus belle en sé tordant sur sa chaise, comme s’il
avait eu le pied dans un étau.
A ce moment, trois messieurs sortirent du salon de jeu. Iis cau-
saient et riaient bruyamment. Lun d’eux faisait sauter dans ses mains
une poignée de Fréderics d’or et de doubles florins.
— Combien gagnes-tu? lui demanda un de ses amis.
— Onze ou douze cents florins au moins, répondit-il.
— Et tu es parti de combien ?
502 JOHANNES KLAUSS.
— D’un florin.
— Tu as gagné tout cela avec un florin?
— Ma foi oui... mon dernier, mon cher... Je I’ai mis sur la rouge,
qui a passé huit fois. Puis | j'ai continué. Allons au restaurant, je vous
invite & diner, et nous boirons du champagne glacé. En Allemagne, ou
on a d’excellents vins naturels du Rhin, on leur préfére de détesta-
bles contrefacons de Champagne.
Il s’éloigna en faisant résonner |’or qui gonflait ses poches. Johannes
suivit des yeux le fortuné joueur en enviant, ou plutét en admirant
son bonheur, car l’envie était un sentiment inconnu au cceur du brave
ouvrier.
Pendant ce temps, Wilhem, grimpé sur une chaise, regardait dans
la salle de jeu. Il appela son pére pour jouir du spectacle. II y avait trop
de monde réuni autour de la table pour que !’enfant put bien voir ce
qui se passait sur le tapis vert. De temps en temps seulement, lors-
qu'un joueur quittait sa place, Wilhem apercevait un coin de la table
couvert d’or et d’argent, et quelquefois un disque brillant qui tournatt
entre six individus armés de petits rateaux.
— Je veux aller voir dans le salon! s’écria Wilhem,
Klauss n’avait jamais d’autre volonté que celle de son fils. Il suivit
l'enfant. Oublieux de son prétendu mal de pied, Wilhem traversa en
courant le grand salon et entra dans la salle de jeu. Son pere le
prit dans ses bras pour qu'il pat voir par-dessus les joueurs. Johannes
ne comprit pas grand’ chose aux péripéties de la roulette, le tableau
qu'il avait sous les yeux l’intéressait vivement. Le tintement de lor, le
froissement des billets de banque, l'indifférence apparente avec laquelle
certains joueurs perdaient des sommes énormes, ou amassaient devant
eux des monceaux dor, la fébrile agitation de quelques autres, |'im-
passibilité des croupiers et leurs monotones refrains, tout cela finit pat
étourdir, par griser le pauvre Johannes et par lui donner une sorte de
vertige. Chaque jour, on en voit de plus forts que lui succomber 4
pareille épreuve.
Il remarqua plusieurs joueurs qui arrivaient & gagner quarante i
cinquante florins, et méme davantage, en débutant par un seul flonn.
Cela le fit songer aux deux florins qu’il venait de recevoir. Sa femme
ignorait l’existence de cet argent, et ne lui en demanderait pas comple.
Avec ces deux florins, avec un. seul peut-étre, il pouvait gagner de
quoi acheter ces malheureuses bottes que son fils désirait si vivement.
Il suftisait pour cela de trois coups heureux.
Des que cette idée fut entrée dans la téte du pauvre ouvrier, elle
n’en sortit plus. Bientét il ne fut arrété que par la timidité qui lempeé-
chait d’avancer le bras pour déposer sa mise sur le tapis. Il lui sea-
JOHANNES KLAUSS. 503
blait que tout le monde avait Jes yeux sur lui. Vingt fois, il mit la main
4 sa poche, en retira le florin, et I’y laissa retomber.
— Voulez-vous que je passe votre argent? dit 4 Johannes un vieux
monsieur, assis devant lui, qui avait une de ces honnes et honnétes
figures, comme on en rencontre si souvent en Allemagne.
Klauss rougit jusqu’au blanc des yeux et donna son florin au vieux
monsieur. |
— Ou faut-il le placer? demanda ce dernier.
— La, dit Johannes, en désignant d’une main tremblante la case de
impair, qui se trouvait la plus prés de lui.
Ce fut le n° 17 qui sortit. Johannes avait gagné. Il retira son ar-
gent. Encouragé par ce premier succés, il risqua encore un florin, et
gagna une seconde fois.
— Si je laissais ces deux florins, pensa-t-il, et si je gagnais, cela
m’en ferait quatre. Avec cela et les deux qui me restent, j’aurais pres-
que de quoi acheter les bottes de mon pauvre petit Wilhem.
— Laissez-vous? lui demanda le vieux monsieur avec cette politesse
bienveillante qu’on ne trouve plus que chez les vieillards.
— Oui... non... oui... murmura le pauvre Johannes tout indécis.
— Rien ne va plus, dit 4 ce mement un des croupiers, dont fa voix
monotone trancha forcément la question.
On amena le n° 30. Johannes avait perdu. I] passa la main sur son
front baigné de sueur, et risqua l’un des deux florins qui lui res-
taient. Il gagna encore, laissa tout et reperdit. Pendant sept ou huit
minates, il joua ainsi sur ces deux malheureux florins. Plusieurs fois, il
se vit 4 la téte de quatre florins; mais, par une sorte de fatalité, il ne put
jamais dépasser ce chiffre. Ces alternatives furent un malheur pour
Johannes; il edt mieux valu cent fois qu’il edt tout perdu dés les pre-
miers coups : l’enivrement, la fiévre terrible du jeu, n’auraient pas
eu le temps de s’emparer de lui. Au bout d’un quart d’heure, le pauvre
ouvrier avait complétement perdu la téte. Le sang bourdonnait & ses
oreilles, rougissait ses yeux et gonflait les veines de son front.
Comme un homme emporté dans un tourbillon et déja complétement
étourdi, Klauss était maintenant entrainé par une impulsion qu’il ne
sentait plus. Par malheur pour lui, i! avait disséminé dans ses poches
l’argent qu'il venait de toucher pour son patron. A un moment donné,
alors qu’il croyait encore jouer sur son gain, 11 perdait déja neuf ou dix
florins. Lorsqu’i! se rendit compte de son action, le mal était fait. Il
avait déja vidé & demi la poche de son gilet, dans laquelle 11 avait mis
une centame de florins. Une sueur froide couvrit le corps du mal-
heureux ouvrier; 1] devint pale comme un mort. Que faire? que de-
venir ?
— Une chance heureuse peut encore tout réparer, se dit-il.
~
504 JOHANNES KLAUSS.
Il perdit complétement Ia téte et continua a jouer. Sa figure se dé-
composait de plus en plus: il faisait mal & voir. I] se mordait les lé-
vres 2 en faire jaillir le sang; son ceil, démesurément ouvert, suivait
d’un air égaré chaque tour de la bille d'ivoire qui indique Je numéro
gagnant. De temps en temps, comme pour se donner du courage, il
embrassait |’enfant endormi dans ses bras. Une fois, au moment ou
se décidait un coup important, il serra involontairement, avec tant de
force, les mains du pauvre enfant, que Wilhem poussa un cri. Quel-
ques joueurs se retournérent en grommelant. ll n'y a rien au monde
de plus intolérant, de plus iraseible qu’un joueur.
L’enfant s’était déja rendormi. Johannes le porta sur ‘un canapé et
revint a la table de jeu.
Au bout de deux heures, il s’apercut qu’il ne lui restait plus qu'un
‘florin. Il crut s’étre trompé; il fouilla précipitamment dans toutes ses
poches; il n’y trouva qu’un demi-florin et quelques kreutzers. Ce mal-
heureux florin, son dernier espoir de salut, prolongea encote son ago-
nie de plus d'un quart d’heure. Enfin il fut emporté comme le reste
par le fatal rateau des croupiers.
Johannes resta immobile, }’ceil toujours fixé sur la table de jeu. !I
était comme pétrifié. Aucune idée ne se formait dans son cerveau.
Un cercle de fer semblait étreindre son front. Personne ne faisait, da
reste, attention 4 lui.
A ce moment, Wilhem se réveilla: il se frotta les yeux, regarda au-
tour de lui, et se glissa auprés de son pére.
—— Gagnes-tu, papa? lui demanda-t-il.
Rappelé 4 lui-méme par cette voix enfantine, le pauvre homme prit
le petit garcon et le serra contre sa poitrine en levant les yeux au ciel
avec une expression impossible & décrire.
— Pauvre enfant! murmura-t-il d’une voix étouffée.
— Silence, donc! criérent quelques joueurs; on ne doit pas laisser
entrer d’enfants ici.
Johannes prit son fils dans ses bras et s’éloigna. Il se trouva dans la
rue sans savoir comment il étail sorti. Machinalement, il se dirigea
vers la station du chemin de fer. Par bonheur, il avait pris des billets
d’aller et de retour; 11 monta dans un waggon de troisiéme classe et
prit sur ses genoux Wilhem, qui s‘était rendormi; puis, appuyant sa
téte contre la portiére, il tacha de rassembler ses idées.
Au bout de quelques minutes, il releva brusquement la téte en fai-
sant le geste d’un homme qui vient de prendre un parti désespéré.
Au lieu de descendre a l’embranchement de Bieberich , il continua
jusqu’a Castel. C’était la que demeurait la vieille Margarett Helling, la
mére de la pauvre Louisa.
JOHANNES KLAUSS. 50
La bonne femme resta toute surprise en voyant arriver son gendre
et son petit-fils.
Elle fut frappée de |’altération des traits de Johannes.
— Est-ce que tu es malade ? lui demanda-t-elle.
— Moi?... non.
— Qu’as-tu done, alors?
— Rien... mére... rien du tout.
— Tu as la figure toute décomposée.
— C’est la fatigue, la chaleur. J’ai beaucoup couru 4 Wiesbaden,
voyez-vous; le petit aussi est fatigué; il faudrdit le coucher un peu. Je
vais revenir le prendre tout 4 l’heure.
— Ou vas-tu ?
— Mon patron m’a donné une commission pour le chef d’un de ces
trains de bois qui sont amarrés a cété du pont. Ayez bien soin de |’en-
fant jusqu’a mon retour, mére.
— Sois tranquille, va, mon gargon, répondit la vieille femme.
Pauvre chérubin! continua-t-elle en installant Wilhem sur son lit, est-
i) joli!... 1] dort de tout son cceur, le pauvre petit ange... Comme il
ressemble 4 sa mére, mon Dieu!
File se mit @ pleurer. Johannes, que les sanglots étouffaient depuis
longtemps, ne put se conlenir davantage. I! se laissa tomber sur une
chaise, appuya son front contre la muraille et sanglota comme un
enfant. De grosses larmes ruisselaient entre ses doigts. Margarett crat
que cette profonde douleur était causée par le souvenir de la mort de
Louisa.
— Ah! tu l’aimais bien, mon pauvre garcon! dit-elle; mais le bon
Dieu vous a trouvés trop heureux pour ce monde... Tu la reverras
la-haut, Johannes. Pour moi, Dieu merci, je serai prés d'elle avant toi.
— Qui sait? tit Johannes d'un ton singulter.
Il s’approcha du berceau et embrassa l'enfant, dont il n’avait pas le
courage de s éloigner.
— Tu vas l’éveiller, dit la vieille femme en tirant Johannes par le
bras; laisse-le donc.
— Vous en aurez bien soin, n’est-ce pas? reprit le pauvre pére. S’il
m’arrivail malheur, vous ne l’abandonneriez pas?
— Non, certes! s’écria la vieille femme. Mais pourquoi me dis-tu
cela?
— Pour rien, mére Helling... dame... dans notre état... vous sa-
vez... enfin... un malheur peut arriver & tout le monde... au moment
ot l’on y pense le moins...
— C'est égal... mon garcon... tu as quelque chose qui te tracasse.
— Quelle idée!... Voyons, mére, laissez-moi vous embrasser... et
lui aussi, encore une fois.
506 JOHANNES KLAUSS.
Il tint longtemps ses lévres appuyées sur le front de son fils et partit
en se couvrant la figure de ses deux mains.
— Pauvre garcon ! dit la vieille femme en le suivant des yeux, il ne
se consolera jamais de la mort de sa femme!... Il n’avait pas déja la
téte trés-forte... j'ai grand peur qu’il ne finisse par la perdre tout a fait.
Tandis que Margarett murmurait ces paroles en se rasseyant prés
du lit sur lequel dormait son petit-fils, Johannes se dirigeait & grands
pas du cété du fleuve. Il entra dans une brasserie et se mit & écrire a
sa femme. Dés qu’il eut terminé sa lettre, il paya sa modeste dépense
et sortit de la brasserie. ‘Il alla jeter sa lettre & la poste et se dingea
vers le pont de bateaux qni joint Castel & Mayence.
Il faisait déja nuit. A quelque distance du rivage, une douzaine de
lumiéres brillant & la surface du fleuve révélaient la présence de quel-
ques trains de bois mouillés & ces endroits.
Ces trains, composés d’un nombre considérable d’arbres, de ma-
driers, de planches, etc., viennent de Ja Suisse. Quelques-uns descen-
dent le Rhin jusqu’en Hollande. D’autres se vendent par portions aux
diverses stations du trajet. Leur équipage se compose généralement
de quinze 4 vingt robustes compagnons. Tout ce monde descend fort
rarement 2 terre et habite dans des cabanes ou chalets en bois, con-
struits 41’arriére de leur immense radeau.
Il y avait une demi-heure environ que Johannes était monté sur ce
train de bois, quand un charpentier, qui était venu chercher sur le ri-
vage un outil qu’il avait oublié en quiltant son travail, entendit non
loin de lui Je bruit d’un corps tombant 4 l'eau. Malgré l’obscurité, il
apercut confusément quelque chose qui flottait & la surface du fleuve
et qu'emportait le courant. La rapidité du Rhin & cet endroit et l’heure
avancée de |la nuit ne permettaient guére de supposer qu'un homme
fait assez imprudent pour se baigner en ce moment. Aucun cri ne par-
venait cependant 4 l’oreille du charpentier. Il lui semblait seulement
distinguer de temps en temps I’écume blanchatre que faisaient jaillir
les mouvements précipités d’un homme se débattant a la surface de
l'eau. Il se jeta dans un batelet. L’embarcation était amarrée au ri-
vage. Tout en essayant de dénouer les liens qui la retenaient, il cria
de toutes ses forces pour appeler !’attention des hommes qu’a la lueur
d’un falot il apercevait sur le train de bois. Ils répondirent enfin & son
appel. Trois d’entre eux montérent sur un de leurs bateaux et firent
force de rames dans la direction qu’indiquait le charpentier.
Pendant plus de deux heures, ils explorérent en tous sens les eaux
rapides et profondes du fleuve. De temps en temps, ils poussaient de
bruyantes clameurs dans l’espoir que quelque cri leur répondrait et
leur indiquerait la position exacte du malheureux qui se noyait. Tout
fut inutile. Ils ne virent ni n’entendirent rien.
‘
JOHANNES KLAUSS. 507
— Est-ce qu’il ne manque aucun de vos hommes? leur demanda le
charpentier lorsqu’ils revinrent sur le train.
Ils se comptérent du regard. Tous se trouvaient réunis.
— Personne ne manque, répondit le chef.
— Il m’a semblé pourtant que c’était de dessus votre train que cet
homme était tombé 4 l’eau, fit le charpentier.
— Je parie, s’écria l’un des rameurs, que c’est ce pauvre Johannes
qui est venu nous parler tout a Vhenre de la part de son patron. Je
crois qu’il était ivre... Nous n’avons pas compris un mot de ce qu’il
nous a dit... Il aura marché sur le train sans regarder devant Jui et
sera tombé 4 eau... Pauvre garcon!... C’était un vigoureux compa-
gnon et une honnéte créature...
Quelques jours plus tard, des mariniers de Bingen trouvérent sur le
rivage, non loin d’Erbach, un cadavre gu’on ne tarda pas 2 reconnai-
tre pour celui du malheureux Johannes Klauss.
On fit prévenir Martha qui arriva aussitét. Les investigations aux-
quelles la justice se livre toujours en pareille circonstance ayant fait
connaitre que Johannes avait touché une somme de 400 florins le jour
méme de sa mort, et cette somme ne se retrouvant pas sur le cadavre,
on crut d'abord & un crime. Martha fut naturellement la premiére
personne qu’on interrogea. Lorsqu’elle vit le magistrat décidé & com-
mencer une enquéte, elle lui présenta en pleurant la derniére lettre
de Johannes, celle que le pauvre ouvrier avait écrite dans la brasserie
de Castel.
Voici cette lettre, 4 laquelle malheureusement la traduction enléve
beaucoup de sa touchante simplicité :
« Ma chére Martha,
« Je te demande bien pardon de tous les chagrins que je t’ai causés.
« Je ne tai pas rendue heureuse comme tu méritais de ]’étre. Il ne
« faut pas trop m’en vouloir. En m’enlevant ma pauvre Louisa, je
« crois que le bon Dieu m’avait enlevé mon ceeur et mon bon sens.
« J’ai commis aujourd’hui une grande faute, un crime que ma mort
« seule peut expier. J’ai joué et perdu les 400 florins que j’avais tou-
« chés pour mon patron. M. Hernsheim aurait le droit de me faire ar-
« réter et condamner comme un voleur. Je ne veux pas laisser 4 mon
« pauvre petit Wilhem un nom déshonoré. Je vais me noyer. J’aurai
« soin que ma mort ait |’air d’un accident. On croira que largent est
« tombé a l'eau avec moi. Si pourtant on venait 4 soupconner & tort
« quelque innocent, il faudrait montrer cette lettre. C’est déja trop
« pour le repos de mon Ame d’étre obligé de mentir ainsi a l'heure de
« ma mort et de faire tort de ces 400 florins 4 M. Hernsheim, qui s est
« toujours montré si bon pour moi. Si tu pouvais lui rembourser cet
« argent, il me semble que cela tranquilliserait un peu ma conscience;
508 JOHANNES KLAUSS.
« mais je t’ai déja perdu une si forte somme, que tu ne pourras peut-
a étre pas faire ce nouveau sacrilice.
« Je te recommande mon pauvre petit Wilhem. Je t’en prie, sois
« douce et indulgente pour lui. Je sais bien que tu l’aimes; mais le
« pauvre petit est si chétif et si délicat, qu’on ne peut pas le traiter
« comme les autres enfants de son Age. Parle-lui souvent de moi. Dis-
« lui que je |’aimais bien. Ne lui apprends jamais la véritable cause de
« ma mort. Songe que ce sont les derniéres priéres d’un monrant gue
« je t'adresse en ce moment. Tache de faire donner un peu d’instruc-
« tion & Wilhem et de le mettre dans une école ot on ne le brusque
« pas trop. Il faudra veiller aussi 4 ce que ses petits camarades ne le
« battent pas.
« Adieu, Martha, que Dieu me pardonne ce que je vais faire |!
« J’ai laissé Wilhem chez sa grand’mére: pauvre petit ange! Aie
« bien soin de lui et ne le gronde pas trop souvent. Le pauvre enfant
« a bon coeur. Quand il sera grand, son affection te récompensera.
« Que Dieu vous bénisse et vous protége tous les deux. »
Lorsqu’il eut achevé cette lettre, le magistrat la rendit & Martha ev
s’essuyant les yeux.
— Pauvre malheureux! murmura-t-il.
— J’ai rendu les 400 florins 4M. Hernsheim, dit la veuve dont la
figure était baignée de larmes. Avec ce qui me reste, j éléverai Wil-
hem. Je dois bien cela 4 mon pauvre Johannes. C’était la plus honnéte
et la meilleure créature qui fat au monde, monsieur... Et si dour, si
bon, si complaisant! Maintenant qu’il n’est plus 1a, je me reproche
quelquefois de lui avoir parlé trop rudement. Dieu m’est témoin pour-
tant que je l’aimais bien! Tout cela ne serait pas arrivé s'il avait eu
_confiance en moi; mais son coeur était ailleurs.
La douleur avait transformé cette femme si commune et si acaria-
tre. Elle parlait avec une touchante simplicité et une profonde émotion
qui attendrirent le magistrat. Il lui promit de garder le secret sar
les véritables causes du malbeur qui venait de la frapper.
La mort de Johannes passa d’abord pour un accident; mais peu & peu
la vérité se fit jour, ainsi qu’il arrive Je plus souvent en pareille circon-
stance. Le dernier voeu du pauvre ouvrier ne put méme pas étre exaucé.
‘— Voyez-vous, monsieur, me dit le narrateur en terminant, cela
prouve bien qu’on ne gagne rien de désobédir aux volontés de Diev.
La Providence qui défend le suicide ne pouvait permettre que celui de
Johannes produisit un bon résultat. Et pourtant je vous assure que
le pauvre garcgon méritait plus d'indulgence que tout autre, car il
- n’avait plus la téte & lui, il était comme fou lorsqu’il s'est jeté a l'eau.
Comte ALFRED pe Bréaat.
LE R. P. DE RAVIGNAN
La chaire de Notre-Dame ne pouvait rester muette devant la tombe
du R. P. de Ravignan. Il appartenait au grand prédicateur qui survit de
dire un supréme adieu a celui qui succombe, comme le guerrier em-
brasse le frére d’armes qui tombe avant lui. On éprouvera quelque
consolation a rapprocher des touchantes et nobles pages qui suivent les
paroles si pathetiques inspirées par l’affection et la douleur 4 monsei-
gneur l’évéque d'Orléans dans la cérémonie des funérailles'. De tels
hommages interprétent dignement le deuil et Ja reconnaissance publi-
ques ; ils nous font vivement sentir ce que nous avons perdu et aussi
ce qui nous reste.
Le Secrétaire de la rédaction.
P. Dovname.
Le R. P. de Ravignan vient de mourir. J‘ai eu le regret de ne pou-
voir assister & ses funérailles, ’ cause de mon éloignement. Mais je
dois une visite 8 son tombeau, et le Correspondant me parait le lieu le
plus naturel et le plus convenable ot il me soit permis de lui rendre
ce pieux office d’un compagnon d’armes envers sa digne mémoire.
J’ai touché par deux points de ma vie personnelle au R. P. de Ra-
vignan. Lorsque, en 1836, malgré les vives instances de monseigneur
de Quélen, je quittai la chaire de Notre-Dame de Paris pour chercher
dans ja solitude de Rome un recueiliement et une préparation dont je
croyais avoir besoin, ce fut le R. P. de Ravignan dont la voix remplaca
la mienne et sut accroitre |"honneur et la puissance de cette tribune
que la Providence avait élevée et qu'elle tenait 4 ne pas laisser périr.
Je l’y retrouvai sept ans aprés dans tout l’éclat de ses services, el nous
partagedmes ensemble, au milieu de son Age et du mien, le fraternel
empire de la parole de Dieu. Mais ses forces, moins ménagées que les
miennes, parce qu'il en abusait pour la vérité, ne nous laissérent pas
‘ Paris, chez Lecoffre et Vaton.
Mars 1858. 25
510 LE P. RAVIGNAN.
plus de quatre ans dans cette noble émulation d’un méme but, devant
le méme auditoire et le méme succés. Il descendit de mes cétés,
comme un frére quia le premier perdu ses forces dans le champ du
pére de famille, et qui abandonne au plus jeune le dermier jet de la
semence dans les sillons creusés par tous deux. Je me retrouvai seul
au combat que j’avais commencé seul; mais sa mémoire et son nom
restérent debout prés de moi, et, quelle que fat la différence de I’ar-
mure-et des couleurs, la différence aussi des temps, i] sembla que les
regards nous rencontraient toujours l'un & cété de V'autre, jusquau
jour of moi-méme, par une crainte spontanée de ma liberté devant an
siécle qui n’avait plus toute la sienne, je disparus de lccuvre que
la Providence m’avait contiée et qu’elle avait bénie deux fois.
Ma seconde rencontre avec le R. P. de Ravignan eut lieu vers la fin
de 1844, & l'occasion d'une feuille de rédaction catholique, mais dont
les allures, trop peu prises en dedans du christianisme nous sem-
blaient donner & la polémique commune un caractére dangereux de
violence et de passion. Rien ne nous séparait alors dans le fond des
choses; nous servions tous la liberté chrétienne sous les drapeaux de
la liberté publique, et les nuances de langage étaient la seule question
qui troubiat l’unanimité de nos vues. Le R. P. de Ravignan était avec
plusieurs d'entre nous pour une expression plus modérée de nos
droits, surtout pour une expression plus contenue de nos jugements.
La charité, qui est l’dme du chrétien, s’alliait en lui naturellement &
l’austérité du religieux, et i! edit voulu que, dans nos rangs, elle brillat
toujours de cet éclat sans tache qui est le plus beau vétement de la
vérité.
En dehors de ces deux rencontres, dont l'une fut passagére, dont
l'autre a rempli de longues années, je n’eus point de commerce intime
avec le R. P. de Ravignan, et je ne puis dire de son 4me que ce qui
en apparaissait dans sa parole et dans sa vie. Par l'une et par J’autre,
il fut de ceux que Dieu avait choisis pour servir avéc gloire I’Eglise de
France dans le quart de siécle qui s’ouvrit en 1830 par le procés de
I'Ecole libre, et qui prit fin en 1850 par la promulgation législative de
la liberté d’enseignement. Dans cet intervalle si court, mais si rempli,
Dieu avait résolu de nous rendre deux libertés de son Eglise, la liberté
de la vie religieuse et la liberté de I’éducation chrétienne, intimement
liée & celle de l’enseignement. Les obstacles étaient formidables. Il y
avait quarante ans qu'une révolution, la plus entrainante qu’ait vuele
monde, avait anéanti sur le sol francais toutes les fondations cénobi-
tiques, quelle que fat leur forme, leur but ou leur nom, et c’esta
peine si le vainqueur de l'Europe avait osé, entre Marengo et Auster-
litz, tendre sa main puissante aux Sceurs de charité. Un préjugé qu on
eit dit invincible animait la France contre les institutions qui avaient
LE P. RAVIGNAN. sii
donné & son histoire Saint-Denis et Suger, Cluny et Pierre le Véné-
rable, Clairvaux et saint Bernard, Marmoutiers et Mabillon, !’Oratoire
et Mallebranche, Saint-Lazare et Vincent de Paul, et ot Abeilard lui-
méme avait abrité ses vieux jours dans le sein de J’amitié, et trouvé,
pour Héloise comme pour lui, le repos dans l’honneur. Ces murs dé-
truits, malgré leurs ruines et leur gloire, offensaient encore l'esprit
national, ‘et l’idée de les relever se présentait moins sous la forme
d’un péril que sous la forme d’une chimére. Cependant Dieu le vou-
lait. Je n’ai pas l’intention de dire comment il accomplit sa volonte ;
mais, quelle que soit la part qui en revient & d'autres, le R. P. de Ra-
Vignan y occupera toujours une place digne d’envie. Il couvrit le froc
religieux de la toge du magistrat, qu'il avait portée dans le monde, et,
lorsque, aprés de longues et obscures épreuves, il reparut devant les
hommes, la maturité de son sacrifice se montra dans un talent et des
vertus qui rejaillirent sur la vie qu’il avait embrassée. Etranger long-
tempsala gloire, il en devint l’'héte modeste et recueilli, et, sans jeter
jamais une parole au souffle décevant de la popularité, il fut constam-
ment soutenu dans son apostolat par un respect dont tout le monde
était le complice. Nulle révolution n’altéra le calme de son dévoue-
ment; il les vit passer, comme le patre qui garde son troupeau dans
les montagnes assiste debout aux tempétes de la plaine. Tandis que
d’autres couraient au bruit de la foudre, il se contentait de ne pas la
craindre, et, continuant son ceuvre sous |’ceil de Dieu, il répandait
autour de sa personne l’inviolabilité prédestinée & ce qui demeure au-
dessus du temps. On pouvait désirer plus d’ardeur dans les hasards,
mais non pas plus de constance au poste nécessaire. Il s’épanchait
d’ailleurs dans les conseils; il inspirait de son autorité ceux qui
étaient plus avant que lui dans la mélée, et, si sa modération servait la
charité, elle ne servit jamais le découragement.
C’était une belle figure au milieu de nous. Je me rappelle ces temps
qui ne sont plus, et dont les héros retournent l’ua aprés l'autre a ce-
lui qui nous les avait donnés. Ils n’égalaient pas sans doute ceux qui
avaient inauguré la religion aux premiers jours du dix-neuviéme siécle
et rouvert 4 Jésus-Christ le temple fermé de la gloire humaine : les Cha-
teaubriand, les Bonald, les de Maistre, les Frayssinous, et cet autre in-
fortuné Tertullien dont nos larmes ne peuvent ressusciter la gloire aprés
qu’elles ont été impuissantes & sauver son génie. Mais, si la premiére
génération des témoins de Dieu dans la France moderne avait eu plus
de grandeur que la seconde et laissé des monuments mieux faits pour
atteindre la postérité, la seconde avait exercé un empire plus efticace,
parce qu’elle s’appuyait sur la parole et l’énergie des actes. Par elle,
les orateurs avdient succédé aux écrivains. Tandis que le R. P. de Ra-
vignan élevait 4 Notre-Dame de Paris une voix plus qu’admirée et con-
512 LE P. RAVIGNAN.
viait au banquet sacré de la paque des multitudes étonnées de s'y
rencontrer, Frédéric Ozanam, tout jeune encore, ébranlait de son
éloquence érudite et chrétienne les murs de la Sorbonne et se faisait
un chemin pour la vérité dans le coeur ému de nos écoles. Non loin
de la, un autre jeune homme, franchissant les degrés de la tribune
politique, y apportait l’intrépidité d’une foi déclarée et se créait dans
l’éloquence parlementaire, aprés cinquante ans de silence, une place
que Maury n’avait pas connue plus haute, plus pure, plus patriotique,
ott le christianisme embrassait l’arbre des temps nouveaux sans lui
rien sacrifier de son antiquilé propre, et conviait la patrie & la récon-
ciliation des intéréts de l’A4me avec ceux d’une liberté dont personne
n’attendait la chute. On écrivait aussi en méme temps que !'on par-
lait; on agissait aussi en méme temps que I’on parlait et que !’on écri-
vait. Le fils d'un ambassadeur et d'un pair de France ouvrait dans
Paris une école d’enfants sans le gré de I’Université, toute-puissante
alors, et devenu tout & coup, par un héritage prématuré, membre de
la premiére Chambre du royaume, il contraignait l’organe le plus élevé
du ministére public de confesser hautement, en présence de }a pairie
rassemblée, que la liberté d’enseignement était un droit écrit dans la
’ Charte, sacré comme la Charte, et qui n’attendait que le bénéfice d’un
jour pour étre la loi vivante du pays et de l’avenir. Des associations,
fondées au souffle de cette vie nouvelle, couvraient la face de l’empire
au nom des droits de la conscience, et la Révolution s' étonnait d’a-
voir armé le cceur et la main des serviteurs du Christ. Plus saimte que
toutes les autres, parce qu’elle n’avait d’inspiration que |’amour des
pauvres, on vit s’élever la Société de saint Vincent de Paul. Ozanam
en féconda Je germe dans quelques amis de sa jeunesse, et, tandis que
de vains systémes appelaient la misére & des espérances fantastiques,
on vit les écoles de France députer aux mansardes de la capitale, et
bientét de toutes nos villes, les sérieux ambassadeurs de la vraie cha-
rité. L’auméne de l’esprit ne tarda pas de se faire jour & cété de celle
du coeur. L’éléve de Ecole normale disposa de ses courts loisirs pour
rassembler des ouvriers autour d’une chaire modeste. L’Ecole de
droit, celle de médecine, méme I'Ecole polytechnique; se disputérent
cette mission de l’enseignement populaire, et enfin les églises de Pa-
ris s’ouvrirent & l'empressement de plus en plus vaste de nos fréres
des ateliers. On tira Jésus-Christ de son tabernacle, on le cacha dans
des chapelles retirées, pour laisser nos grandes nefs aux pompes nou-
velles de cet autre culte, le culte des intelligences pauvres par les in-
telligences riches. Tout semblait devenu commun, tout se réconciliait
dans Ja fraternité de l'Evangile, et, lorsque éclata sur l'année 1848 I’o-
rage imprévu d'une révolution nouvelle, on vit le pauvre porter res-
pectueusement |’image de Jésus-Christ dans ses mains poudreuses, et
LE P. RAVIGNAN. 313
Notre-Dame de Paris, cette Notre-Dame toute couverte encore des in-
jures de 4830, on Ja vit en ces jours-la, tranquille et maitresse d’elle-
méme, parler comme elle le faisait depuis vingt ans 4 la foule obéis-
sante de ses néophytes.
ll est permis sans doute de déposer ces souvenirs sur la tombe de
Yhomme qui eut une si belle part & ces temps et 4 ces choses. Nous
n’avons pas pu, trop jeunes encore, honorer la sépulture de nos grands
devanciers du dix-neuviéme siécle, de ces rares et excellents génies
que nous avons déja nommés et qui eurent l’honneur de rouvrir
aux générations modernes les perspectives oubliées de l’antique
patrie frangaise, la patrie de Dieu et du courage, la patrie de !’Evan-
gile et de l’honneur, la patrie de l’Eglise et des héros, la patrie des
hbertés et des saints. Aujourd’hm, descendus a notre tour, et dans
un moindre rang, au champ de bataille, il doit nous étre loisible d’en-
sevelir nos morts, et je ne crois pas me tromper en comptant le R. P.
de Ravignan parmi nos morts. Il fut capitaine et soldat. Aprés avoir
épuisé son faible corps aux triomphes si codteux de la parole, il
rentra solitaire & la cellale du cénobite. Aucune charge ne vint vi-
siter sa vieillesse ; aucun honneur ne tomba sur son front dépouillé.
li ne garda de sa gloire que l’oubli de luiméme et pour emploi de
ses forces usées que ce culte des 4mes qui survit 4 tout dans le coeur
du prétre et lui fait rendre dans la charité son dernier souffle. « On
nous envie beaucoup, me disait un jour monseigneur de Quélen, dans
ce magnifique archevéché de Paris dont 11 ne reste plus une pierre, on
Rous envie beaucoup quand on nous regarde dans ces beaux appar-
tements, mais on ne sait pas tout ce que l’on quilte pour devenir
évéque. C’est le commerce des 4mes qui est la vraie, qui est la seule
consolation du prétre : on en trouve de si belles! » Le R. P. de Ravi-
gnan eut jusqu’a la fin cette consolation divine. Les Ames allaient & lui
par une pente naturelle; il les aimait, et elles l’aimaient. Laissons-le
dormir dans les bénédictions de sa tombe. Plus heureux que nous, il
voit le Maitre qu’il a servi, etce n’est plus que dans le séjour de la cer-
titude qu'il contemple l’avenir qui nous est réservé.
Le dix-neuviéme siécle de France a désormais accompli deux phases
de sa destinée. Dans la premiére, il a relevé les autels de Jésus-Christ
par la main d'un grand capitaine, interpréte clairvoyant du vceu na-
tional, et il ena rehaussé la victoire par des hommes éminents dans
art d’écrire et le don de penser. A la chute du conquérant, le dix-
huitiéme siécle reprit les armes et menaca |’établissement si fragile
encore de notre chrétienté renaissante. On put craindre que de nou-
Velles ruines ne creusassent sous nos pieds un abime d’autant plus pro-
fond que les assises du nouvel édifice étaient plus jeunes et moins en-
foncées dans le sol. Mais l’esprit de Dieu soutenait ces fondements, si
o44 LE P. RAVIGNAN.
mal assurés en apparence ; nos fautes inémes, en s ajoutant aux efforts
de l’ennemi, ne purent prévaloir contre !a prédestination de notre
salut. Une seconde ére s’ouvrit en 1830; elle amena pour notre Eglise
Ja restauration inespérée de la vie religieuse et de I’éducation chré-
tienne par l’enseignement libre. Ce qu'avait fait le premier consul sous
Yipspiration d'une nécessité sociale et avec la connivence de l’espnit
public, une autre nécessité sociale le confirma, un autre esprit public
I’étendit. La Révolution méme nous préta des armes, non pour détruire,
mais pour édifier. Nous fimes sincéres, et le monde moderne plia sous
Y'ascendant de notre sincérité. Ce furent de grands jours, heureux pour
la France, heureux pour |’Eglise, et la mémoire du R. P. de Ravignan
s'y rattache & jamais comme au socle qui porte sa statue et qui la
maintiendra devant )’avenir. Mamtenant od sommes-nous et qu’arri-
vera-t-il?
li ne faut pas croire que des pas si profonds, si décisifs, aient pu
saccomplir sans exciter I’ inquiétude et les regrets. Il n’y a pas dans
I'Eglise une seule époque ow elle n’ait eu des adversaires propor-
tionnés a la puissance dont elle avait fait preuve. C’est Ja loi de son
existence. Au lieu que l’univers marche sous des lois qui ne rencon-.
trent pas de résistance, l’humanité n’obéit aux siennes que par des
efforts constants, et, dés qu’elle cesse de lutter, elle cesse d’avancer
dans sa route et dans son destin. Il en est de méme de I’Eglise. Nous
devons donc étre sirs que, méme a part nos fautes,.le péril est grand.
L’ceuvre du dix-huitiéme siécle ne suffit plus & nos ennemis. Le dix-
buitiéme siécle compltait sur la raison et sur ]’amélioration de la société
humaine par la raison. Cette espérance est brisée. Le champ des révo-
lutions s’est ouvert, et le monde est impuissant & le fermer. Cette vue
rapproche de nous tous ceux qui tiennent a l’idée de l'ordre sous la
forme chrétienne de la propriété, de la famille et de la liberté civile :
c'est la notre force et aussi notre honneur. Mais il en est pour qui cet
ordre, loin d’étre le but, est l’obstacle, et qui, par conséquent, y pu
sent l’aliment d’une passion contre le christianisme, passion gigan-
tesque, qui ne peut plus se prendre aux illusions du dix-huitiéme si¢-
cle, et qui doit appelera son secours de plus héroiques négations. Nous
les avons devant nous. Elles se feront place d’un bout de |’Europe a
l'autre, et, la France étant le siége le plus libre aujourd’hui du chris-
tianisme, Je plus fort par les expériences acquises et par les établisse-
ments fondés, le plus fort aussi par les armes que la Révolution lui a
fournies dans ce qu'elle a de juste et de sensé, nous devons nous
attendre a subir les assauts d’une erreur plus vaste qu'elle ne s'est
encore montrée, plus ennemie de la nature et de la raison, plus ré
solue enfin de donner & notre foi le coup supréme du désespoir.
Heureux serons-nous si Dieu, qui nous fit les grands hommes de
LE P. RAVIGNAN. o15
notre enfance, et qui, & notre 4ge viril, nous envoya des hommes tels
que Fréderic Ozanam et le R. P. de Ravignan, ouvre encore pour nous
Je trésor des intelligences réservées aux jours de résurrection et nous
permet d’entendre de nouveau des voix éloquentes sur des lévres ai-
mées | Heureux surtout s'il nous communique un esprit digne de nos
malheurs et des tombes qu’il nous donne & garder |!
H. D. Laconpaine.
MELANGES
LES CEUVRES POETIQUES ET LES BONNES CEUVRES*.
=a
Pour peu qu’on ait quelque souci de notre gloire littéraire, on ne peut
voir avec indifférence ce qui se passe chez nous depuis cing ou six ans. A
quoi bon se faire illusion? Le niveau poétique a baissé. Tous les prix offerts
par ]’Académie frangaise, par la Société des gens de lettres, par le directeur
d'une Revue célébre, et par un Mécéne bourgeois qui voudrait trouver son
Horace, n'ont pu créer un poéte. Un moment il fut permis d’espérer; on ap-
prit que, sur l’initiativede M. de Montalembert, l’Académie proposait, pour le
concours de 4857, un sujet véritablement propre a inspirer : le rapport hu-
milié de la commission a dissipé !’espoir qu’on était en droit de fonder sur
un sujet tel que la guerre d'Orient. Si le mouvement de baisse continue,
que dira la postérité, cette autre commission au jugement sommaire et sans
appel, que dira-t-elle de Ja poésie francaise sous l'ére impériale? Quand nos
petits-enfants auront nommeé pour la Restauration, Lamartine et Victor
Hugo; Alfred de Musset et Briseux, pour la monarchie de juillet, quel nom
trouveront-ils 4 citer pour |‘Empire? J’en cherche un de la meilleure foi
du monde.
Pour étre juste, il faut faire remonter 4 une époque antérieure |’assoupis-
sement, ou, si !’on aime mieux, le ralentissement de l’inspiration poétique
en France. Un critique qui a joué, sous le gouvernement de Louis-Philippe,
le méme rdéle que M. Villemain sous la branche ainde des Bourbons, le
signalait déja dés 1840, dans un piquant article ov il disait 4 mots couverts
et polis, aux grands hommes du moment, ce qu’il leur a dit, sans se géner,
depuis qu'il est devenu leur égal. Il faisait la méme confidence en vers 3
une femme simable, madame Tastu, et sa pensée, tout a fait libre cette fois,
s attendrissait au souvenir ge nos belles années de la Restauration,
Ces bosquets enchantés de notre ancienne rive,
auxquels il n’osait resonger. Attristé par la décadence des deux grands
a Paris, une Voiz dans la foule, par M. Achille du Clésieux. 41 vol. in-8. Amyot, libraire-
iteur.
MELANGES. 547
poétes de l’époque, il représentait l'un étouffé pour avoir voulu monter
trop haut, jusquau char du Tonnerre; \’autre précipité de l’idéal dans la
politique; et de leurs disciples dispersés il disait avec un cri de ]'dme pa-
reil a ceux qu’arrache une blessure au vif :
..»--L& main glace la main...
Chacun s’en revient seul, rouvre son mal et pleure,
Heureux s'il peut pleurer !
La politique et ses préoccupations ardentes commengsient ce que l’agio
et l'esprit industriel devaient continuer. Aujourd hui, il n’y a plus lieu de
l'accuser, cette pauvre politique, et le temps est passé ot M. de Lamartine
pouvait confesser sans scandale, sinon sans ingratitude, qu'il donnerait tous
ses succés poétiques pour un succés de tribune; le temps ot |'on entendait
up homme d’Etat célébre s’écrier d'un ton de triomphateur : « La tribune a
tué la poésie. »
La poésie est trop vengée.
Cependant, convenons-en, elle ne s’en porte pas mieux. Adversaire pour
adversaire, je préfére ceux a qui elle avait affaire sous le gouvernement re-
présentatif. La véritable éloquence n’est pas l’ennemie de la poésie; bien au
contraire. M. Guizot, M. Berryer, et d'autres qui sont trop de nos amis pour
étre nommés ici, ont eu souvent de ses accents. L’éloquence est une muse,
et elles sont toutes sceurs; mais la Bourse? Qu’est-ce que cette chose-la, si-
non I’étouffoir de la poésie? Quels autres rapports ceux qui comptent peu-
vent-ils avoir avec ceux qui chantent, que les rapports du financier de la
fable avec son gai voisin dont il achéte, 4 prix d'argent, les chansons, le
somme et la joie? Les hommes de Bourse n’ont jamais eu de goft pour cette
musique de |’ame, et surtout des Ames grandes et sensibles, comme Voltaire
appelle la poésie. Le son qui leur plait le plus n’est pas celui de la lyre, et
ils adresseraient sans remords 4 ceux qui en savent jouer les paroles de
Ximénés au rossignol : « Te tairas-tu, vilaine béte! »
Un poéte, qui est aussi un éminent écrivain, a spirituellement démontré
ici méme que l'industrie n'est pas une meilleure inspiration de la poésie.
Comme M. Victor de Laprade, M. Achille du Clésieux a pensé que la seule
poésie qui fermente au contact de l'industrie moderne, c'est la satire, seul
genre auquel le nouveau monde industriel ait encore ouvert une mine {é-
conde *. Et les paroles de l'autear de Psyché auraient pu servir d’épigraphe a
une partie des piéces que M. du Clésieux a publiées sous le titre de Parts,
une Voix dans la foule.
Peu de poétes de |’école de M. de Lamartine ont été plus favorablement
accueillis 4 leur début. Ce fut M. Sainte-Beuve qui le présenta au public.
Alfred de Musset venait d’obtenir la méme faveur de l’ondoyant critique;
M. de Lamartine l’avait due 4 Charles Nodier. En prenant Ezil et Patrte
sous un patronage qu'on ambitionnait beaucoup alors, quoique par calcul et
systéme il ne couvrit jamais qu’a demi ses protégés, M. Sainte-Beuve assura
au premier recueil de M. du Clésieux une vogue, d’ailleurs motivée. Le se-
{ Correspondant du 2% avril 1857.
518 MELANGES.
cond ouvrage du poéte, Dernier Chant, dut 4 la recommandation de M. Bal-
lanche d’attirer de nquveau I'attention. En voyant le chantre austére de la
Vision d'Hébal mettre M. du Clésieux au nombre des poétes de notre age, sur
lesquels il avait les yeux attachés avec le plus de prédilection, en |'entendant
donner 4 sa poésie cet éloge « qu’elleva directemental’ame, comme la musi-
que dont elle a toute l’harmonie réveuse et idéale; qu'elle lui rappelle souvent
celle de saint Frangois d’Assise, et que l’auteur n’a pas ce seul trait de res-
semblance avec |’homme qui fut jugé digne de recevoir dans sa chair l'em-
preinte ineffagable des douleurs de |’humanité, » la curiosité redoubla; on
ouvrit le volume et on lut. Fut-il compris d’un grand nombre? Selon le mot
de M. Ballanche, cela dépassait trop intelligence d’un siécle qui cherche le
régne de homme, et non le régne de Dieu. Quel intérét des gens préoccu-
pés des graves questions du moment, la coalition, la baisse de la Bourse, les
lignes de fer de I’Quest et de l'Est, pouvaient-ils prendre, je vous le de-
mande, aux complaintes d'un exilé pleurant sa patrie?
Le monde n’aime pas le pauvre enfant qui pleure,
a dit M. Hippolyte Violeau, en homme qui l'a éprouvé. Les moins distraits
adressérent 4 la poésie de M. du Clésieux le reproche fait tant de fois a celle
de M. de Lamartine, d’étre une 4me sans corps, et l’engagérent a Jui en
donner un. A lahonte de notre littérature, trop de disciples de M. de La-
martine devaient suivre a la lettre ce conseil brutal, avec Je méme entrai-
nement qu’'ils avaient suivi son drapeau parmi les nuages, puis aller grossir
de leurs flots le courant qui fait tourner la roue de cette grosse machine
qu'on appelle le réalisme.
Un poéte délicat, un noble cur, un caractére élevé, ne pouvait prafaner
ainsi les dons recus de Dieu. Devant l’idole de I'école sensualiste, i! rougit
et se tut. Mais, tandis que ses anciens confréres descendaient de leur ballon
pour monter en waggon, il quitta lui-méme la voie'un peu éthérée qu'il avait
suivie jusque-la, et prit une route qui peut ne pas mener a la gloire mon-
daine, mais qui conduit assurément au ciel. Connaissait-il Ja belle maxime
gue M. de Falloux rappelait derniérement dans un discours admirable : « Ea
attendant que le ciel soit notre patrie, nous devons honorer notre exil.»
Quoi qu’il en soit, il la met en pratique depuis quinze ans. Qui n’a entendu
parler de l’couvre du patronage des jeunes orphelins de Bretagne, qui est s2
couronne de chrétien? M. du Clésieux est né sur les mémes gréves que |'au-
teur du Génie du christianisme, que celui de l’Essai sur lindtfférence en
matiere de religion, que lillustre supérieur général des fréres de |'Instruc-
tion chrétienne, et, s’il y a entre les esprits des parentés ou du moins des
rapports de voisinage, on peut bien voir en lui un allié ou un proche voisid,
par le cceur et l’intelligence, des deux Lamennais et de Chateaubriand.
M. de Chateaubriand prétendait retrouver l'histoire du chantre de Child-
Harold, dans celle du vieux héros de ballade Child-Water, sur laquelle, dit-il,
lord Byron se serait modelé. Sans croire 4 une pareille imitation, on peut
admettre certaines analugies fortuites entre des aventures d’autrefois ¢
des histoires contemporaines. Puis donc que M. du Clésieux me conduit en
MELANGES. 5AY
pays celtique, et que vous pourriez me demander sous quelle influence s'est
opérée la transformation du podéte en fondateur d’ceuvres de charité. Ecoutez
ce récit :... Je ne l’ailu en aucun endroit,
Et Malherbe 4 Racan ne I’a point raconté,
mais il m’a été fait au coin du foyer breton, par un vieux pécheur de
1’Armorique. Comme je I'interrogeais sur les ruines d’un chateau, qui cou-—
vrent la céte et les restes d'une autre construction attenant a ce chateau : Les
anciens, me dit-il, rapportent que c’était la demeure d’un jeune et beau gen-
tilhomme de cette paroisse, le dernier de sa race. Il avait quitté la Bretagne
pour aller en France ot il était devenu page du roi. Parti en riant, il revint
bientét en pleurant. Que lui était-il arrivé? II n’aimait plus 4 se méler aux
autres jeunes nobles de son 4ge, et chevauchait toujours seul, tantét au
grand galop, comme s'il efit voulus’étourdir, tantét 4 pas lents, la téte pen-
chée, au bord de la mer, sur un cheval blanc, et toujours habillé de noir; si
bien que les gens du pays |’appelaient le beau cavalier noir, et se deman-
daient l’un a!'autre : Quelles peines d’esprit peut-il avoir? Des peines d'esprit,
il n’en avait point; des peines de cceur, je ne dis pas. Son pauvre cceur avait
été fendu en deux a la cour, et, pour guérir sa blessure, il avait regagné
son pays. Or, une fois, comme il chevauchait, le long de la gréve, selon qu'il
avait coutume de le faire, il entendit les cloches sonner. Et il se mit 4 pen-
ser qu’elles sonnaient de la méme maniére le matin ov il avait fait, dans
I’église de sa paroisse, ses premiéres pdques. Hélas! ses seules paques: les
larmes lui en vinrent aux yeux. — Par ici, dit-il, 4 son cheval. Et rebrous-
sant chemin, il se dirigea vers !’église. Arrivé 4 la barriére du cimetiére, il
donna sa monture 4 tenir 4 un pécheur, qui s’était arrété la pour se reposer,
avec sa charge de poisson, sur les marches de la croix de pierre; et il entra
dans l'église. Savoir ce qu'il y vit? Personne ne put le dire; mais, a sa
sortie, quand il s’'apercut que le pécheur n’en pouvait plus de chaleur et de
fatigue, et avait encore bien des lieues & faire avant d’arriver 4 la ville:
« Mon ami, mettez votre charge sur mon cheval, je me rendrai bien a pied
chez moi. » Le paysan nosait accepter.
« Je vais gater, monsieur, cette belle selle de velours et cette bride dorée. »
Le jeune gentilhomme, sans répondre, mit lui-méme le poisson sur le dos
de son cheval. Voyez pourtant la chance. Le lendemain, le poissonnier ar-
rive au chateau, vert comme du raisin.
« Ah monsieur, quel malheur, votre beau cheval est tombé dans une car-
riére, et il s’est cassé les deux jambes. »
Il s’attendait 4 étre battu. Le gentilhomme ne fit que rire: « Tenez, mon
ami, lui dit-il, en lui tendant deux écus au soleil, consolez-vous, et priez
Dieu pour moi. » Le pauvre homme pria de tout son cur. -Le lendemain,
le jeune page, au lieu d’épée, de toque a plumes, de pourpoint de velours
et d’éperons d'or, était vétu de l’habit brun du tiers ordre de Saint-Fran-
gois, et posait les fondements d’un hospice pour les voyageurs et les malades,
ov il les a recueillis et soignés jusqu’a ce qu'il ait plu au bon Dieu de le
recueillir lui-méme en son saint paradis.
520 MELANGES.
Voyageur attardé, je n'ai plus retrouvé que les pierres dispersées de Ia
maison pieuse ot mes péres venaient chercher I’hospitalité, mais je I'ai recue
4 Saint-Ilan :
C’est la qu’un jour je vins m’asseoir,
Les pieds blancs de poussiére...
et, devant les prodiges que la charité y a opérés, j'ai éprouvé ce qu'on
éprouve 4 la lecture de ces lettres ou les missionnaires racontent la naissance
des jeunes églises chrétiennes. La ferme, l’atelier, l’école, Ja chapelle,
ceuvre d’art achevée, dans le style du treiziéme siécle; les terres en pleine
culture : rien n’y manque, pas méme les chansons pour conduire les néo-
phytes au travail; pas méme Ja mer qui forme au tableau un encadrement
d’une incomparable grandeur :
Le matin, le clairon annongait le réveil,
Je te vois, devancant le lever du soleil,
Guider tes vingt enfants, 4 l’Apre labourage,
Et par des chants pieux ranimer leur courage
Ainsi parle le fondateur au premier contre-maitre de l'ceuvre de Saint-
Ilan, ancien grenadier de la vieille garde, chevalier de la Légion d'honneur.
Dés le début de l’euvre, il l’en avait nommé capitaine :
Ce nom fit tressaillir la fibre du soldat,
Et ton front devint fier comme au jour du combat.
Abandonnant dés lors 4 son jeune chef le reste de sa vie, le vétéran donna
tous ses soins aux travaux manuels des orphelins. Celui du maitre, le mien
dit-il lui-méme :
Le mien était d’ouvrir a ces intelligences
Les régions de |’Ame et des humbles sciences;
Et, lorsque finissait l'heure de la lecon,
Prenant sur tes genoux le plus petit garcon,
Retenant mieux que lui le sens de ma parole,
Tu te trouvais heureux de faire aussi l'école.
Depuis lors, continue le poéte :
..- Le Seigneur a béni nos travaux,
La pensée a marché dans des sentiers nouveaux, .
La colonie a pris une forme plus belle,
Les essaims ont quitté Ja ruche maternelle.
Et il conclut par ce touchant hommage a son modeste serviteur :
Quand j’entends les échos répéter dans les bois
Le chant des orphelins que j’ai dit tant de fois,
Si mon nom, emporté comme un bruit dans l’espace,
D'un trait de charité doit laisser quelque trace,
Tout l’honneur appartient 4 ce modeste appui,
Aprés vous, 6 mon Dieu, le fondateur, c’est lui!
MELANGES. 594
M. du Clésieux venait de me faire visiter les batiments nouveaux ou
agrandis de sa colonie, son église et ses champs. Bénissant Dieu de l’avoir si
bien inspiré, je rentrais avec lui dans son cabinet, dominé par le signe adora-
ble au pied duquel, agenouillé, il avait concu sa grande ceuvre. Autour de
nous, tout exhalait comme un parfum de poésie pure et sereine. Je lui de-
mandai si ses chants composés pour les jeunes orphelins sersient les derniers.
Les beaux vers qu’on vient de lire, récités avec jun accent qui doublait leur
valeur, furent sa réponse. Emu et charmé, je Je priai de continuer, et, de
humble compagnon de ses travaux présents, nous remontimes 4 son il-
lustre maitre d'il y a vingt ans; mais ce n’était plus en disciple qu'il lui
parlait. La foi l’élevait a ja hauteur d'ou le rationalisme a fait tomber Je
grand poéte, et lui dictait le langage que le chrétien des premiéres Médita-
tions parlait autrefois 4 Byron :
Lamartine, mon frére, oh! croia-moi, je le jure,
Le désespoir n’est pas od le Christ met son cceur !
Apprends donc 4 sentir Je nom vrai de Sauveur !
C’est pour les coeurs brisés qu'il a fait le Calvaire,
Ne garde plus ainsi ton Ame solitaire.
Ne vis plus de ta vie, exilée en toi seul,
Tu n’y rencontrerais que le froid du linceul.
Vis pour étre un apdtre, un instrument docile,
Sois le disciple, et non le Dieu de |’Evangile;
N’usurpe nulle place et redeviens enfant;
Ton Ame aime a revivre a ce souffle innocent;
Tu parles de candeur, de chevelure blonde,
N’est-il plus 4 ta voix quelque ange qui réponde?
Quelque cher souvenir, vivant et pur flambeau|.....
Si jJ’osais entr’ouvrir avec toi le tombeau,
Ton cil mal affermi se troublerait peut-étre,
Ta mere et ton enfant, viens donc les reconnaitre!
Lamartine, ce cri, cest mon dernier pour toi:
Grandi par la douleur, sois plus grand par la foi.
Ces vers, d'une hardiesse toute chrétienne, ont frappé M. de Lamartine,
assez indifférent d'ailleurs aujourd'hui 4 Ja poésie, et i] en a parlé a plusieurs
personnes. Mais pourquoi n’ont-ils réveillé chez lui que le sentiment poéti-
que? Leur auteur, 4 coup sir, cherchait un autre succés.
De M. de Lamartine a l’auteur de Marie, la transition n’était pas trop
forcée pour des Bretons. Les lecteurs du Correspondant ont pu apprécier le
morceau plein de grace et de délicatesse que M. du Clésieux a dédié a
M. Briseux.
Puis, un admirable tableau dont un grand artiste s’est plu 4 embellir la
demeure du poéte, saint Augustin et sainte Monique, que je ne retrouvais
pas sans un délicieux étonnement au fond de la Bretagne, me procura le
plaisir d’entendre les remerciments bien sentis de l’ami de M. Scheffer :
Je te lus quelques traits d’intime poésie,
Et toi, tu me donnas une toile choisie.
L'amour a fait ton cosur plus puissant que la mort.
522 MELANGES.
Que de fois, contemplant tes wuvres avec larmes,
Trouvant sous chaque trait de mystérieux charmes,
N’ai-je pas entendu les plaintes de ton cceur,
Souffrant comme un vaincu, quoique toujours vainqueur!
Dans une lecture faite 4 Saint-Man, le tour de Ja charité ne pouvait man-
quer d’arriver. Elle vint, non pas telle qu'il edt pu la peindre d’aprés lui-
méme, non cette charité des « jeunes cceurs 4 la grace virile; »
Et dont la vie, aimant le vrai soin des douleurs,
Semble garder en eux la dignité des plears
mais sa parodie mondaine « en robe de satin. »
La charité qui brille au soir plus qu’au matin.
Ici, le poéte changeait de ton. Froissé dans ses plus chers et ses plus dé-
licats sentiments, i] trouvait, pour chasser les vendeurs du temple, des ac-
cents indignés que je ne lui connaissais pas. Ils éclatérent dans le Sermon,
dans Paris, le soir, le Thédtre, la Bourse, protestations énergiquement
Gmues contre le réalisme grossier ou poli de notre société moderne.
J'ai retrouvé ces morceaux, avec beaucoup d'autres, d'un meérite égal,
dans le nouveau recueil de-M. du Clésieux, et en méme temps la vibration
que sa voix leur communiquait.
Des plumes fort autorisées ont jugé son livre au point de vue de la forme,
et toutes ont été bienveillantes. Si quelques réserves ont été faites, ce n'est
point par ceux qui pensent qu'il est certains ouvrages moins du domaine
de la critique exclusive que de celui du sentiment, et ce que M. de Lamar-
tine a dit des Consolations de M. Sainte-Beuve, on peut Je répéter avec plus
de justesse encore aprés avoir entendu M. du Ciésieux :
Devant le sentiment le goat est désarmé,
Et l’esprit ne retient que ce qui l’a charmé.
Le goit d’ailleurs n’avait aucunement lieu de s’armer ici, et la grande
critique, celle qui rapproche et compare, qui suit pas a pas les progrés,
qui ne se prononce pas sur un détail, mais en somme, tirera de ce livre
cette conclusion qu’il est bon pour le poste, comme pour l'homme, de quit-
ter quelquefois le monde pour la solitude et les ceuvres qu'on y pratique;
que non-seulement |’ame s’y fortifie, mais que Je talent y mdrit, comme un
fruit sous un verre frappé des rayons du soleil. Douze ans s‘écoulérent entre
Vavant-derniére tragédie de Racine et la derniére, son chef-d’euvre, nee
sous les influences des idées et de |’air qu'il respirait dans ses retraites a
Port-Royal. Je n’insiste pas, le modeste et pieux fondateur de l’orphelinat de
Saint-Ilan m’en saurait mauvais gré; il me suffit d’avoir indiqué aux jeunes
poétes de notre génération tourmentée un noble exemple a suivre et qui
leur serait profitable, méme au seul point de vue littéraire.
Quand aux personnes qui s’intéressent 4 Ja fois aux cuvres poétiques
vraiment recommandables et aux bonnes ceuvres, elles trouveront un dou-
ble motif de se procurer et de répandre le livre de M. du Clésieux, ep ap-
\
MELANGES. 523
prenant qu'il ne s‘est décidé 4 le publier qu’afin de pouvoir venir en aide
4 une seconde fondation digne de la premiére : un orphelinat de jeunes filles
pauvres. Un jour, espérons-le, grace 4 la charité de toutes celles qui ont la
fortune et le bonheur plus grand d’avoir encore leur mére, il pourra dire
avec un auteur qu'il aime :
Comme ce vieux poéte, industrieux magon,
Moi-méme, avec mes vers, j’ai baté ma maison.
Vicomte Hersart bE La VILLEMARQUE.
DE LA NECESSITE DU SPIRITUALISME POUR REGENERER LES SCIENCES MEDI-
CALES, per M. le docteur Pinocx, médecin de I’hépital Lariboissiére.
Personne n’ignore que, depuis le dernier siécle, la philosophie sensualiste
a exercé une influence considérable sur les sciences médicales. En tant
qu'elles appartiennent au domaine de l’observation, les sciences ont fait
d‘incontestables progrés ; mais la philosophie médicale, loin d’avancer, a
reculé ; elle est tombée dans une sorte d’enfance. M. le docteur Pidoux signale
cette décadence en ces termes :_
« Les sensualistes et toute I'Ecole médicale de Paris ne se doutent peut-
‘tre pas que leurs théories philosophiques et physiologiques sont faites avec
imagination, rien que |’imagination, et que la pensée y a le moins de part
possible. En philosophie, on les voit toujours confondre la sensation avec
l'idée, l’esprit avec le cerveau, les collections de faits avec des principes. En
physiologie, ils veulent a toute force expliquer les faits de sensibilité, de nu-
trition, de contractilité, par des idées de grandeur, de quantité, de nombre,
de vitesse, de plus et de moins. Ils croient comprendre les actions organi-
ques avec des idées de carré ou de rond, d’épais ou de fluide, de légéreté ou
de pesanteur, de rapport ou de disproportion entre les diamétres donnés, de
frottement ou de glissement, de stase ou de mouvement, defroid ou de chaud,
de laxité ou de resserrement, de haut ou de bas, de droite ou de gauche, etc...
Impossible 4 leur esprit de faire plus d'honneur 4 l’auteur de l’organisme
vivant qu’é un constructeur de machines. Dieu a fait ’homme a son image
et ressemblance; ils veulent absolument faire Dieu a l'image et ressemblance .
de homme, Ils congoivent la nature sur le modéle de I'art, et refusent d’ad-
mettre la vie, parce qu’ils n’en fabriquent pas. Aussi la physique du globe
et la météorologie, calquées sur la physique un peu puérile du laboratoire,
et rapportées, comme a leur type, aux expériments et a la science de |'In-
stitut, sont-elles, Ja météorologie surtout, d'une telle insuffisance et d’une
grossiéreté si indigeste devant la nature et Ja vie, qu’elles ne peuvent nt pré-
voir ni modifier le plus petit phénoméne meétéorologique ! On accumule sur
cette science des masses incalculables de faits, on dresse des statistiques
gigantesques, et on attend, avec un baconisme imperturbable, que la science
én sorte toute seule. Bref, la physique et la chimie ont fait d'immenses, de
“
506 MELANGES.
splendides progrés, mais bien plus applicables 4 l’industrie et aux arts qu’a
l’explication des phénoménes naturels. Les forces de la nature ne sont encore
guére connues qu’abstraites, qu’artificiellement détachées du tout vivant dont
elles font partie. »
Si les sciences physiques ont pour but, non-seulement de mettre dans les
mains de homme les forces de la nature pour les faire servir 4 son usage,
mais encore d'introduire |"homme dans la connaissance intime de cette na-
ture elle-méme, n’est-il pas évident que, sous |’inspiration du sensualisme,
elles s‘éloignent du grand but qu’il faut atteindre? Et d’ailleurs !"histoire de
Yesprit humain n’atteste-t-elle pas que ce sont les philosophes spiritualistes
qui ont fait faire aux sciences naturelles leurs progrés les plus importants?
Afin de justifier cette thése, M. le docteur Pidoux établit un paralléle
entre Descartes et Bacon. Nous allons jut Jaisser la parole, pour ne pas priver
le lecteur d’une page pleine d’intérét :
« Une grande et saisissanté preuve que le savoir a ses racines en nous;
que notre esprit porte les raisons des choses; que, par conséquent, la vérité
est en lui, et que la difficulté n'est que -de l’y saisir, c’est que toujours les
sciences sont nées ou ont été renouvelées aprés un puissant retour de la
pensée 4 elle-méme. Quand l’esprit humain, entrainé par un profond pen-
seur, est forcé de regarder fortement en soi, on voit bientét refleurir, d’abord
les deux sciences de la pensée pure, la métaphysique et les mathématiques;
puis, comme les rameaux naissent du tronc, les autres branches des con-
naissances humaines, ou les sciences particuliéres, se développer et produire
des fruits nouveaux. Quelle plus forte présomption que les idées ne viennent
pas des sens!
« Bacon avait eu beau préconiser l’observation, si Descartes, par son puis-
sant effort pour replier la pensée sur elle-méme, n’avait contraint l’esprit a
trouver en lui les principes de la certitude et des conceptions nettes, ce qu'il
appelle idées innées ou semences de vérité, l’esprit aurait pu observer et
expérimenter beaucoup, sans qu’il en résultaét autre chose qu'un accroisse-
ment numérique indéfini de la fameuse Sylva sylvarum : jeu d’enfant ou de
vieillard, vraie science d’almanach, dans laquelle l’Organon, avec sa lanterne
sourde non moins fameuse, n’éclairant qu'un objet a la fois, et tout extérieu-
_ Tement encore, n’aurait introduit qu'un ordre factice, jamais une lumiére
interne.
« Pourquoi le Discours sur la méthode, les Méditations, les Principes de
la philosophie ont-ils été cette lumiére? Parce qu‘ils ont illuminé l’intérieur
de chacun, et nous ont fait voir clair dans notre esprit, !4 o0 sont les raisons
et les évidences de tous les faits extérieurs. Bacon avait commencé par nous
jeter hors de nous, et nous y aurions erré Jongtemps dans |’enfance du s2-
voir, curieusement et stérilement occupés du phénoméne. Descartes débute,
au contraire, par saisir profondément en lui les moyens de connaitre ou les
idées générales qui ne sont que Ia. Il chasse impitoyablement de son 4me,
comme des ombres, les idées particuliéres des choses extérieures que les sens
y ont introduites, et la réduit 4 elle-eméme. La voila nue comme la Vérité!...
Ce n'est qu’aprés s’étre trempée dans la raison de toutes choses, saisie d’abord
dans son esprit, puis simultanément dans |l'esprit infini auquel le nédtre et
MELANGES. 595
nécessairement uni pour connaitre, qu'il permet a ses sens le spectacle-de
lunivers... ll le contemple alors du haut de sa raison retrouvée. Ce n’est
plus !’enfant resserré entre des limites palpables : c’est le maitre de ces Jieux
qui s’essaye 4 reconquérir un domaine perdu dans la servitude des sens.
Aussi voyez-le s’élancer libre dans |’espace, mesurer notre globe et les mon-
des roulant dans |’éther, aussi facilement que sur sa table ces sphéres et ces
mondes, copies qu’il semble avoir rapportées de ses voyages, comme le
paysagiste une esquisse des vues qui l’ont charmé... Ou a-t-il trouvé cet es-
pace ? ow a-t-il vu ces mouvements de corps qui échappent aux yeux? Dans
son esprit, o& existe un espace intelligihle, idée d’espace, avec les lois des
nombres ou de la quantité, qui lui représentent celles en qui subsiste l’ordre
visible des cieux! Et c’est dans un poéle enfumé de la brumeuse Hollande
que notre Descartes, les sens volontairement fermés pour un instant, fraye
aux astronomes les routes }umineuses du ciel! S'il s’égare dans ces régions
sublimes, s'il faut Je redresser, ses successeurs le feront en se servant des
moyens qu'il leur a laissés.
« Aprés cela, on peut vous permettre d’exalter Bacon, qui abandonne Co-
pernic pour Ptolémée ; Bacon, qui n’a été connu chez nous que vers le milieu
du dix-huitiéme siécle, quand tout était fait, cent ans aprés la rénovation car-
tésienne des sciences, deux cents aprés les préceptes vivants de Képler et de
Galilée...
« Dégageons un instant son wuvre de tout élément littéraire, c’est-a-dire
de ce que Bacon, écrivain plein de mouvement et quelquefois de grandeur,
emprunte & la vie incroyable et aux besoins de son époque qu'il ne produit
pas, mais qu’il célébre, et réduisons cette ceuvre a sa substance philoso-
phique, que reste-t-il?
« Ce qu’il se propose est absurde : il veut rendre le génie inutile, et, a
l'aide d'une mécanique qu'il appelle Organon, égaliser toutes les intelli-
gences. La recherche de Ja vérité ne sera plus qu'une besogne vulgaire.
« Ce qu'il a atteint est digne de ce qu'il se proposait. Je presse strictement
sa philosophie, et je n’en exprime qu'une sorte de systématisation ampoulée
de la statistique. Débarrassée de son fatras, sa machine a induction, pour
extraire la vérité des faits et le général du particulier comme on extrait le
suc d'une plante, se réduit 4 cela. Bacon est le pére du numerisme. Un pére ne
saurait survivre longtemps a son fils. ll nous a laissé quelques régles utiles
pour recueillir les faits et ne pas gaspiller les fruits de l’observation. Qu’y
a-t-il la qui ressemble 4 une philosophie? 4 un moyen de régénérer |'es-
prit et les sciences? En vérité, les sensualistes ne vont au fond de rien.
ell est une chose surtout dont ils ne paraissent passe douter, c'est que leur
Bacon, ce grand exterminateur d’Aristote et de la scolastique, n’a fait que
transformer ou que changer l'objet de cette derniére méthode. Réduisant la
philosophie 4 un procédé artificiel pour diriger |’esprit dans la recherche et
Ja généralisation des faits, il devait retomber dans une autre méthodomanie.
Or l'Organon n'est que cela : c’est la scolastique nouvelle, la seolastique ap-
pliquée aux sciences naturelles, comme celle du moyen age |’était aux
sciences rationnelles et a la théologie. »
Aprés avoir émis ces vues générales, M. Pidoux étudie en déisil la double
596 MELANGES.
action de Descartes et de Bacon sur le développement des sciences médicales,
et résume son jugement en ces paroles remarquables :
« Le scepticisme du dix-huitiéme siécle, en exaltant Bacon au préjudice
de Descartes, se montra aussi mesquin qu’injuste et peu national. 1) pro-
clama sa méthode le commencement et la fin des sciences; et alors la méde-
cine fut, au nom de Locke et de Condillac, inondée de classifications et de
nosographies, lesquelles sont l’expression la plus élevée et la plus utile de Ja
nouvelle scolastique, comme la médecine exacte et le numérisme en sont la
conséquence la plus étroite.
« Ces deux issues, ou plutét ces deux impasses, seront inévitables pour la
médecine & toutes les époques de décadence philosophique.
« En effet, lorsque, pour organiser cette science, on refusera d’en puiser
les principes dans la nature méme de |'homme, et qu'on voudra remplacer
ces principes intrinséques par des méthodes qui, sauf leur utilité pour disei-
pliner |’esprit dans les recherches, n'ont, au dela, d’autre but que de lui
permetire de faire de la science en restant sceptique, on aboutira nécessaire-
ment, comme expression la plus élevée, aux nosologies fondées sur des déno-
minations extrinséques.
« Telle fut l’ontologie médicale moderne ou matérialiste, médecine exclu-
sivement pittoresque, dans laquelle tout frappe Jes sens et od rien ne parle a
lesprit. »
Les dangers de pareilles doctrines pour la dignité et les progrés de l’esprit
humain doivent frapper tout homme qui sait réfléchir et prévoir. M. Je doc-
teur Pidoux veut remettre dans la voie de |’honneur et du progrés, veut ré-
générer les sciences médicales si belles en elles-mémes, si utiles 4 ]’humanité.
Le secret de sa réforme est tout entier dans le spiritualisme. II ne dédaigne
pas l’expérience et l’observation ; il en reconnait, au contraire, toute la né-
cessité, tous les avantages. Mais ce n’est pas a l’expérience qu'il demande les
principes qui la dominent et les lois qui fondent la science. C’est la raison
qui nous découvre les principes et les lois, et c’est a la raison que le médecin
philosophe les emprunte. Mais, pour nous donner le droit d’élever nos scien-
ces sur son témoignage, la raison elle-méme doit étre explorée, analysée,
expliquée. Dans sa théorie de la raison, M. Pidoux se rattache a la grande
école philosophique qui part de Platon et aboutit 4 Descartes et 4 Leibnitz.
On ne saurait trop applaudir 4 ces nobles doctrines, a ces généreux efforts. Le
médecin philosophe sait bien qu’en restituant a l'esprit toute sa dignité il
prépare au génie des forces qui le rendront capable de ces brillantes décou-
vertes qui font faire a la science des pas de géant. M. Pidoux met done le
plus grand soin a expliquer, 4 prouver la théorie des idées, en qui se trou-
vent la lumiére et la puissance de I’esprit. Ici nous présenterons quelques
observations au savant médecin. Pour lui, toutes les idées, sans exception,
sont tirées de notre fonds, de sorte que, dans toutes nos connaissances, ce
n’est que nous-mémes que nous connaissons, et que toute notre science des
objets qui sont hors de nous, Dieu, Je monde, n'est qu'une conséquence des
principes que nous frouvons en nous-mémes. Expliquons-nous. D'aprés
M. Pidoux, il ya les idées en nous et les idées en Dieu; nos idées sont des
images des idées absolues qui sont en Dieu, et nous ne sommes unis imme
MELANGES. 527
diatement qu’a ces idées qui constituent notre dtre intellectuel ; c’est par
elles que nous nous élevons a Dieu.
Sans doute il y a les tdées en nous et les idées en Dieu, si par idée en nous
on entend, ou bien la représentation mentale de notre étre et de ses modes,
ou bien encore Ja perception imparfaite et borndée que nous avons des idées
éternelles, nécessaires, immuables, absolues, qui sont en Dieu, qui sont
Dieu méme. Mais, si on place en nous les idées éternelles et nécessaires, non-
seulement comme des perceptions ou des intuitions, mais encore comme des
modalités constitutives de notre étre, dés ce moment on confond l'objet et le
sujet dans Ja connaissance et on ne donne 4 |’esprit humain d’autre lumiére
que sa propre essence. Mais, notre essence ne pouvant contenir en elle-méme
le nécessaire, ]'éternel, Vabsolu, ’immuable, on voit tout de suite a quelle
conséquence on arrive. Réagissant, avec une énergie qu'on ne saurait trop
louer, contre le sensualisme qui dissipe l’esprit hors de lui-méme, M. le doc-
teur Pidoux veut le ramener et le concentrer on lui, pour qu’il trouve en
lui l’étre, la lumiére, la science. C'est, en effet, en nous-méme que nous
trouvons la lumiére de'la raison, parce qu’elle nous éclaire au dedans; mais
nous ne tirons pas cette lumiére de notre propre fonds, parce que,s'il en était
ainsi, nous serions en quelque sorte créateurs de cette lumiére. I] n'y a pas
d'intermédiaire entre notre esprit et son objet, c'est-A dire entre notre esprit
et les idées, les vérités nécessaires qui I’éclairent et qu’il rapporte nécessai-
rement a Dieu comme 4 leur principe et 4 leur substance.
Dans la théorie de la perception extérieure et sensible proposée par M.
Pidoux, on croit retrouver encore des intermédiaires analogues 4 ceux que
Je médecin philosophe place dans la connaissance rationnelle. D’aprés lui, il
semble que nous n’avons pas la perception immédiate des objets extérieurs.
Nous ne les voyons point en eux-mémes, dit-il; nous ne saisissons autre chose
que leur représentation sensible ou leur image dans notre cerveau. Jecroyais,
je l'avoue, cette théorie des images représentatives et de la perception mé-
diate des objets extérieurs entiérement ruinée par les travaux de I’école
écossaise et par ceux de M. Royer-Collard. On ne persuadera jamais au bon
sens que nous ne voyons point les objets en eux-mémes et que nous
ne saisissons que leurs images dans notre cerveau. L’anutomie n’a-t-elle
pas démontré que le cerveau est un lieu obscur ou ne pénétre aucune lu-
miére? Comment donc peut-il y avoir des images colorées dans le cerveau ?
Dans fa vision sensible, il se peint au fond de la rétine une image de l'objet;
Mais cette image est renversée, et nous voyons l'objet droit. Ce n’est donc
pas l'image que nous apercevons, mais !’objet lui-méme. Ne perdons jamais
de vue que l’esprit est essentiellement Ja faculté de percevoir, de votr des
objets, le monde extérieur ou les objets sensibles, dans la connaissance sen-
sible; le monde métaphysique ou les objets métaphysiques, dans la connais-
sance rationnelle. L’objet sensible, comme l'objet intelligible, sont hors de
nous, et nous avons la faculté de voir l’un et l'autre sans aucun intermédiaire,
soit des images physiques qui n’existent pas, des idées nécessaires tirées de
nous-mémes, qui n’ont pas plus d’existence que ces images. Si la théorie que
nous discutons était vraie, nous serions nécessairement conduits a un subjec-
tivisme universel, 4 un systéme analogue 4 celui de Kant, ou 4 celui de
598 MELANGES:
Fichte, systémes qui nous méneraient bientét eux-mémes a Schelling ou a
Hégel.
Ces réflexions nous sont suggérées par une théorie ou nous avons trouvé
les vues les plus élevées, les pensées les plus justes et souvent les plus in-
génieuses. En présence de tant de belles choses que nous avons pu gotter
avec bonheur, nous n’avons pu cependant nous défendre des réflexions que
nous venons de proposer au médecin philosophe qui comprend si bien la
noble mission que son talent lui donne. Il se rendra compte, nous |'espérons,
du motif qui nous fait parler; et nous ne doutons pas qu'il ne répande un
jour nouveau sur des matiéres aussi délicates qu'elles sont importantes.
La théorie de Ja raison n’est qu une moitié de la tache que M. le docteur
Pidoux s’est imposée. II veut aussi porter la réforme dans Ja physiologie;
et il laraméne 4 trois systémes principaux: le mécanisme, |‘animisme et le
vitalisme.
Jamais peut-ftre on n’a mieux expliqué l’origine et la nature du méea-
nisme de Descartes. Nous ne priverons pas le lecteur de cette page si digne
de fixer son attention :
« Une des plus nobles marques de la grandeur du spiritualisme et de ss
force dans l’ordre des sciences physiques, c'est qu’A toutes les époques
son premier regard, aprés celui dans lequel il embrasse du méme coup
l’existence de l'ame et celle de Dieu, a toujours été pour les cieux visibles!
« Suspendu au sein de la pensée éternelle, il s'y est nourri dinfini.
Qu’'il en descende pour contempler l’'univers matériel, et i] ne pourra d’a-
bord reposer ses yeux que sur l'immensité du ciel, image de I‘infini imms-
tériel ov il s'est primitivement trempé. C’est de la que Pythagore et Platon
sont partis pour édifier la science antique; c’est de la que Descartes s’élan-
cera aussi pour tracer les premiéres lignes du plan des sciences modernes.
Et ipse, tanquam sponsus procedens de thalamo suo, exultavit ut gigas ad
currendam viam; a summo colo egressio ejus.
« La nécessité presque divine de scruter d’abord }’infini dans les gran-
deurs et les nombres ou linfini mathématique, telle est donc }’explication,
je voudrais pouvoir dire la justification du mécanisme de Descartes. Toutes
choses étant égales d’ailleurs, je ne sais pas o nous en serions sans cette
glorieuse erreur. Que celui qui aurait mieux fait lui jetto la premiére
pierre!
« Pour obéir a la loi des conceptions simples et claires par laquelle Des-
cartes arrache esprit a |’empire séculaire des causes occultes, |’idée d'infini,
ame des sciences modernes, devait s’exercer d’abord sur la quantité divi-
sible; et, afin que l’intelligence s’habituat a porter le poids de cette idee, il
fallait qu'elle n’edt 4 considérer dans les choses qu’étendue, figure et mov-
vement. L’astronomie remplissait parfaitement ce but. Quand les corps sont
4 une si prodigieuse distance de nous, il n'est guére possible d’y voir sutre
chose que des rapports de nombre et de quantité, objets des mathématiques.
Au contraire, les corps terrestres soumis 4 notre observation immédiate,
notre propre corps, par exemple, nous offrent toujours, avec I'étendue et le
mouvement, des forces et des propriétés qui compliquent singuliérement le
probléme de leur connaissance. Aborder ce probléme avec l'idée d'infini et
MELANGES. 599
imstrument de cette idée, le microscope, sans s'y étre exercé sur des pro-
blémes simples oi l'on n'affirme rien des choses que ce qui est clairement
contenu dans lidée qu'on en a, c’était, je l'ai déja dit, rentrer dans le chaos.
Les difficultés prodigieuses de la médecine y favorisent plus que partout ail-
leurs le régne des causes occultes. Descartes |’en débarrassera pour la livrer
aussi 4 des idées claires. On traitera done d’abord Ja physique et la phy-
siologie d’aprés les principes mathématiques qui régissent l’astronomie et la
mécanique.
« Aprés avoir organisé les cieux, Descartes abaisse ses regards sur la terre;
et, comme rien n’égalait son amour pour les mathématiques, si ce n'est son
enthousiasme pour l’anatomie et la médecine, il tente une explication de
l'économie animale.
« Par of commencera-t-il? Avec son audace ordinaire, il n’a pas le choix :
par le vrai commencement, par la formation du fctus!... et il donne ainsi
un exemple trop peu suivi aux physiologistes, qui, en abandonnant son mé-
canisme, auraient di respecter sa philosophie.
« La physiologie, qui n’existe pas encore comme science, sera constituée,
en effet, le jour ou la formation de l’organisme et le jeu de ses parties, une
fois formés, pourront étre expliqués par le méme principe. Nous en sommes
loin encore, méme cinquante ans aprés |’espéce de défi porté par Cuvier aux
pbysiologistes dans son Rapport historique sur les progrés des sciences na-
turelles, Paris, 1808, défi qu’il aurait bien d& accepter pour son compte.
« Dans presque tous les systémes de physiologic, dit-il, on commence par
supposer I'étre vivant tout formé, au moins en germe, et bien peu de phy-
siologistes sont assez hardis pour vouloir déduire d'un méme principe, et sa
formation primitive, et les phénoménes qu'il manifeste une fois qu’il jouit
de l’existence. » Eh bien, l’embryologie mathématique de Descartes et son
Traité de Vhomme préfigurent mécaniquement la réalisation de cet idéal.
« Quel autre parti un homme nouveau et volontairement brouillé avec la
science antique pouvait-il tirer de l'anatomie cadavérique ou descriptive ?
Honneur de la renaissance, opprobre de la médecine moderne, cette ana-
tomie, que je propose de nommer mécanique, appelle, en effet, la mécant-
que aussi nécessairement que |’automate de Vaucanson. Aucun autre prin-
cipe qui soit en rapport avec elle. Prenant l’étre tout formé, elle exclut la
génération, }’évolution, par conséquent la vie, aussi rigoureusement que la
vie l’exclut.
« L’influence du cartésianisme sur la physiologie moderne est 14 tout en-
tiére. Il servit 4 systématiser les découvertes anatomiques de la renaissance et
a les lancer dans le courant général des sciences d’alors. Si on efit connu
Pembryogénie, l'anatomie comparée et d’évolution, l’anatomie vivante, Des-
cartes n’efit pas méme songé a son fetus et 4 son homme. Mais 4 une
anatomie mécanique il fallait une physiologie mécanique. Qu’il y ait la,
aujourd'hui encore, deux choses, deux sciences, deux mots, une anatomie
et une physiologie, n’est-ce pas une preuve d’infirmité et un témoignage
criant de ]’enfance ou se trouve toujours la connaissance des étres organisés?
Et tant que cette division existera, y aura-t-il une physiologie? »
Aprés avoir ainsi caractérisé |’ceuvre et !’influence de Descartes, M. Pidoux
550 MELANGES.
poursuit le développement de cette doctrine dans |'age suivant, et nous
montre comment Stahl et l’antmisme découlent du mécanisme de Descartes.
M. Pidoux reconnait les immenses services rendus par Stahl & Ja science;
mais il n’en flétrit pas avec moins d’énergie l’animisme, qu'une école sys-
tématique cherche 4 ressusciter en faisant revivre les doctrines d’Aristote et
celles du moyen age.
«Le moindre danger de ces doctrines rétrogrades serait d’immobiliser la
science, si d’ailleurs elles n’équivalaient pas au matérialisme de Cabanis et
de Broussais.
« Que dit, on effet, l'animisme?
a Substance essentiellement simple, l’ame pense, veut; elle a des sensations,
elle est le principe immédiat des mouvements musculaires; elle digére, sé-
créte, excréte, assimile, etc... De son cété, que dit le matérialisme? L’orga-
nisme végéte, assimile, sécréte, digére, opére les contractions musculaires,
sent, veut et pense. Quelle différence trouvez-vous entre les deux systémes?
Une 4me qui sécrétel'urine vous parait-elle moins dégodtante qu'un cerveau
qui sécréte la pensée?
« Ces évocations sont tristes comme le cri lugubre de |’oiseau des nuits;
heureusement, elles sont d'une impuissance ridicule. »
Au mécanisme, a l’animisme, M. Pidoux veut substituer le vitalisme. I} re
garde Leibnitz comme Je fondateur de cette doctrine; Leibnitz, dit-il, quia
placé des forces partout ou Descartes ne voyait que des quantités, en méca-
nique aussi bien qu’en physiologic. Toutefois la monadologie de Leibnit: ne
peut étre la base du vitalisme, parce qu'il n'a pas mis de la quantité et dv
nombre dans sa monade. Malgré cette lacune, « de tous les modernes, Leib-
nitz est celui quia le plus fortement saisi en lui l’idée de vie ou de génération.
C'est par cette idée qu'il a proclameé l’activité essentielle 4 toute substance, et
qu’il a identifié l’étre et la force. Etre et engendrer étaient pour lui une
méme chose; et engendrer, c’est tirer de soi. Telle est, en effet, l’idée d'in-
tussusception qu’on oppose toujours a celle de juxtaposition pour caractériser
la différence des corps organisés et des corps inertes. Exister par intussus-
ception, c'est tirer de soi toutes ses propriétés (suscipere ab intus). Yoila
bien, en effet, la monade leibnitzienne. L'animal, par exemple, tire con-
tinuellement de sa substance des produits organiques et des actions vitales,
c'est-a-dire qu'il engendre, non-seulement dans sa vie embryonnaire et
pendant qu'il se forme, mais continuellement aussi une fois qu'il est formé.
La nutrition n’est qu'une génération continue. L’animal, excité, alimenté,
vit toujours par génération ou intussusception; il se tire toujours de lui-
méme..... |
« Un autre principe parfaitement semblable 4 celui-la, c’est le principe de
la continuité d'action, idée considérable, que Je spiritualisme seul pouvait
donner, et qui représente en dynamique l’idée de la divisibilité infinie du
nombre et de I’étendue en mathématique. Elle a présidé & la découverte du
calcul différentiel. 11 n’y a pas de théorie physiologique, il n’y a pas de
théorie, pas de pratique médicale sQre et profonde sans ce principe. Si la
maladie disparait pour l‘esprit du médecin lorsque le phénoméne ne frappe
plus ses sens; si, lorsque le symptéme reparait, il annonce nécessairement
MELANGES. 531
une maladie toute nouvelle, il n’y a plus de lien, plus d’unité, plus de vie
dans les choses de la pathologie. Le pronostic, qui est la médecine presque
tout entiére, est détruit dans ses fondements; la thérapeutique n'est qu’une
chasse empirique aux symptémes, et la médecine un meurtre légal. Pourtant,
le sensualisme conséquent et abandonné du sens commun ne devrait pas
enseigner autre chose.
« Le principe de la spontanéité d'action dans les étres organisés a encore
ses racines philosophiques dans la doctrine de Leibnitz. Développé dans les
vérités suivantes, il est le seul obstacle possible a la physiologie et 4 la mé-
decine physico-chimiques. La premiére de ces vérités solidaires est la vie
propre de chaque partie 4 l'infini. « Ce qui distingue, dit Leibnitz, les ma-
« chines humaines des divines, c'est que celles-ci sont machines divines jusque
« dans leurs moindres parties 4 l’infini, tandis que les humaines ne sont pas
« machines dans chacune de leurs parties. Par exemple, Ja dent d’une roue
« de laiton a des parties ou fragments qui ne sont plus quelque chose d’artifi-
« ciel, et n’ont plus rien qui marque de la machine par rapport a ‘usage ov
« la roue élait destinée. »
a Tl est certain, en effet, que la vie étant organisée partout 4 l’infini, que
chaque élément organique ayant une vie propre a |’infini, il n’y a plus de
place ou se puisse glisser Ja plus subtile propriété physique ou chimique; et
le vitalisme est fondé sans l'erreur de l’animisme. Mais que. la vie cessat
d'étre déterminée organiquement 4 l’infini; que chaque particule organique
cessat d’avoir une vie propre 4 J'infini, et la vie serait comme n’étant pas,
et elle n‘aurait pas-d’étre, aucune réalité, pas de substance ou de fond. Il y
aurait donc, au commencement ou 4 la fin de la. série, un moment ou elle
ne serait pas elle. Le chimiste vous la pourrait faire sortir d’une combinaison
Morte quien serait le principe, et adieu la physiologie; ou bien, la faire
aboutir au méme point qui deviendrait tout et le principe rien, et Ja chimia-
trie régnerait encore.
«fl n’échappera 4 personne qu’un des grands principes de la pathologie,
dont on a méme beaucoup abusé depuis la chute de Broussais, le principe
nosologique de la spécificité, a aussi son origine philosophique moderne
dans les vues profondes de Leibnitz sur la vie. Son idée de la continuité,
sans celle de la spécificité d’action, aménerait une identité compléte dans le
monde, et chaque chose, dit-il, serait indiscernable de chaque autre. Aussi
tous les atomistes et tous les pneumatistes anciens et modernes, pour qui il
n'y a que du plus et du moins dans les choses, et qui, par conséquent, n'ont
jamais pu admettre nila création ni la génération ou procréation des es-
péces, ont-ils unanimement rejeté l’idée de spécificité pathologique. Voila
pourquoi leur premier soin a toujours été de démolir les nosologies. Elles
sont, en effet, la négation méme de leur principe.
« Enfin, pour ne parler que des bases principales du vitalisme contenues
dans Ja philosophie spiritualiste de Leibnitz, j’en dois signaler une derniére,
c'est Ja propriété qu'a chaque monade de représenter toutes les autres & son
point de vue. En complétant et en rectifiant la monadologie comme je |’ai
indiqué plus haut, on voit, dans cette loi, que Jes forces et les propriétés
de chaque régne représentent spontanément et éminemment, dans un ordre
532 MELANGES.
d’activité supérieure, les propriétés et les forces des régnes inférieurs. On
voit aussi que, dans l’organisme animal, les propriétés disséminées d'un ap-
pareil (et tous les appareils ont des éléments de leur fonction partout) sont
toujours représentées d’une maniére éminente, ou ramassées a Jeur plus
haute puissance dans un centre qui n’est, comme je lai dit ailleurs, que Je
pouvoir exécutif de la fonction. »
La part de Leibnitz dans la formation du vitalisme est grande. Comme on
vient de Je voir, M. Pidoux remarque que les conceptions de ce magnifique
génie sont loin, malheureusement, d’avoir pénétré tout entiéres la physiolo-
gie; on a méme abuse de la monadologie, et on ne peut nier qu'il n‘existe un
lien secret entre cette doctrine et celle du progrés continu.
Il est vrai qu'on aurait pu trouver le reméde préventif de cet abus dans
Leibnitz lui-méme, c’est-d-dire dans l’idée des divers ordres d'infinis qui
lui avait été suggérée par Mallebranche. -
Enfin, c’est dans I'école de Leibnitz que s'est développée la doctrine de
l'activité de la matiére, de la vitalité essentielle de l'organisme. C'est désor-
mais, d’aprés M. Pidoux, la base de toute bonne physiologie. 1] résume toute
sa doctrine en ces paroles :
e Ii n’y a done de philosophie que dans le spiritualisme. Lui seul, con-
templant la génération intérieure des idées et leur union immanente avee la
source vive qui les produit, peut transporter cette intuition aux objets de la
nature et donner !a certitude parfaite que ceux-ci vivent et agissent par les
mémes lois, puisqu’ils ont pour auteur Dieu qui n’a pu les créer que d’aprés
ses idées, et que notre esprit lui-méme est fait a l'image et ressemblance du
sien. »
Déja nous avons fait nos réserves sur la théorie des idées. Celle de l activité
essentielle de la matiére, dans le sens que M. Pidoux lui donne, nous parait
sans danger, car cette activité n'est qu'une propriété donnée par Dieu a la
matiére; Dieu a créé la matiére vivante. Toutefois disons que le sens hu-
main semble affirmer |’inertie de la matiére, et que la mécanique tout et-
tiére repose sur cette donnée; disons que la vie semble résulter plutét de
certaines lois générales imposées a la matiére que de son essence méme. Et
d’ailleurs n’est-il pas évident que la spontanéité de l’esprit et de la matiére
ne se développe qu’autant qu'elle est excitée par Jes objets sensibles ou intel-
ligibles, physiques ou spirituels? Nous I'avons déja dit, l'homme n’est pas
son objet unique. Ce n’est pas en lui-méme ou dans ses propres modalités
qu‘il trouve ni les choses ni les raisons des choses. Dans l’ordre intelligible,
comme dansl’ordre extérieur et sensible, la raison est, par-dessus tout, la
faculté de voir.
Malgré les dissentiments que nous venons d'accuser, il nous est impossible
de ne pas rendre un éclatant hommage a la sagacité, a I’élévation d’esprit, ala
science étendue et approfondie, dont l’opuscule que nous venons d’examinef
est Je témoignage honorable. Ajoutons qu’on y respire partout un parfum
de christianisme qui s’allie si bien avec la haute spiritualité qui fait I'es-
‘ sence de ce livre. M. Je docteur Pidoux posséde tout ce qu'il faut pour
travailler ala réforme des sciences médicales. Qu’il développe dans un grand
ouvrage les principes posés par cette brochure si digne d’attention; qu'il
MELANGES. 533
éclaircisse les doutes que nous lui avons soumis; qu’il restaure enfin, dans
la science, le régne du spiritualisme chrétien : il aura bien meérité de la
science et de l'humanité.
H. Maner.
nw 8m mee we Oe ee we ee ne
ROBERT EMMET*
Le héros de ce livre est un jeune homme mort a vingt-trois ans pour la
liberté de son pays. Son nom, vénéré de I'Irlande et de l’'Amérique comme
celui d’un martyr, est resté ignoré de la France comme celui d’un vaincu. Un
écrivain qui n’a pas voulu se nommer vient de recueillir cette noble mémoire
dans un récit dont aucun ornement romanesque n’altére la poétique et aus-
tére grandeur. On hésite devant cette cuvre comme devant certains tableaux
que le maitre n’a pas signés : on y admire des traits d’une délicatesse infinie
et des touches d’une énergie virile. Cette pensée forte et libre, cette forme aux
graces sévéres, semblent révéler tour a tour l’esprit d'un publiciste et la main
d’une femme. Et lorsque, 4 la fin du livre, l’auteur laisse échapper de son
ame le souvenir do la liberté, on croit lire une page oublide de madame de
Staél.
Cette histoire est un fragment détaché du long martyrologe de J’Irlande.
Robert Emmet fut, au commencement de ce siécle, un des plus héroiques
champions de cette noble cause. Elevé dans la foi protestante, il n’avait pas
ressenti, comme la plupart de ses compatriotes, les souffrances dela conscience
opprimée; mais la nationalité de l’Irlande, étouffée comme sa foi, appelait
tous ses enfants 4 la venger. Rien n’était encore venu alléger le joug de l’An-
gleterre : en vain quelques sages et patients esprits comptaient sur l’influence
des libertés britanniques pour mettre un terme 4 cette oppression séculaire,
l"Irlande restait traitée comme une terre conquise, livrée par la complicité
d’une législature servile aux exactions et aux violences de ses vainqueurs.
Robert grandit au milieu de ces douleurs, triste et recueilli comme ces en-
fants qui dés le berceau ont vu pleurer leur mére. fl vit son frére Thomas- °
Addis Emmet s’associer & linsurrection de 1798 et expier dans les fers la
généreuse témérité de son entreprise: il fut témoin des sanglantes repré-
sailles dont ce complot futle prétexte et que dirigea lord Castelereagh avec
une impitoyable rigueur; il assista enfin 4 cette séance dehonteuse mémoire
ole parlement de Dublin, sourd aux protestations éloquentes de Grattan,
consacra, en votant l’acte d’union, sa propre déchéance et !entier asservis-
sement de l'Irlande. La tyrannie qui engourdit les cours faibles donne plus
d’énergie aux 4mes viriles. Robert aima davantage sa patrie en Ja voyant
opprimée : il s’attacha plus étroitement a la liberté en Ja voyant vaincue.
L’affranchissement de !'Irlande fut le réve de son enfance, la passion de sa
jeunesse, .]'couvre de sa trop courte vie.
* Deuxiéme édition. Michel Lévy fréres, rue Vivienne, 2 bis.
534 MELANGES.
Nous n’avons pas dessein de raconter cette vie : |‘écrivain dont nous par-
lons lui a consacré des pages qu'il n’est pas permis de refaire et qu’il serait
téméraire de résumer. Le lecteur y suivra Robert Emmet dans les précoces
tristesses de son enfance, dans ces réunions d'étudiants qu'électrisait sa jeune
éloquence, dans ces assemblées secrétes des Irlandais-Unis dont il était l’ame,
dans ses voyages sur le continent, dans ses vaines tentatives pour intéresser
4 sa cause le premier consul qui déja méditait un autre réle que celui d’é
mancipateur des’ peuples. La se détache au milieu du récit, en quelques
traits d’une sobriété énergique, une esquisse du général Bonaparte que re-
connaitra la postérité *.
Linsurrection, si laborieusement préparée, éclata le 23 juillet 1803: elle
devait s’ouvrir par Ja prise de la citadelle de Dublin, puis s'étendre a tous les
comtés, ot l’on avait entretenu d'actives intelligences. A cette heure supréme
ou s’engageait la lutte, Robert dut descendre dans sa conscience : en regar-
dant I’état de son pays, en y trouvant tous les droits méconnus, toutes les
voies légales fermées, il put se dire qu'une telle rébellion était sainte chez
un peuple quidéfendait sa nationalité et sa foi. Mais quelque chose en lui
touche plus que son héroisme. Lorsqu’au début du combat un lache assas-
sinat souilla la cause populaire, ce jeune patriote, qui n’avait pas reculé de-
vant le péril, se retira devant le crime qu'il avait été impuissant a empécher;
dés cette heure il désespéra de son cuvre: il sentait que, pour une cause
sainte, il ne fallait que des mains pures; il n’était pas de ceux qui pensent
qu’on peut sauver les peuples au prix du crime et que le succés suffit a tout
absoudre.
Quelques jours s’écoulérent pendant lesquels il s’efforca de pourvoir a la
siireté de ses compagnons : on s'empara de sa personne avant qu'il edt songé
4 s’enfuir. Ici commence un admirable récit : auteur, comme les grands
peintres, s'est fait oublier devant son couvre. Robert Emmet est présent; c'est
bien ce jeune homme deélicat et nerveux, au regard doux et fier, au teint
pale, aux vétements noirs, 4 la parole ardente, a l’ame indomptée, marchant
& ses juges comme 4a |’ennemi et souriant 4 l’échafaud. Nous assistons a cette
séance du tribunal ou Jes magistrats palissent devant la sérénité de l’accusé;
nous entendons ce procureur général de la couronne, Plunkett, qui, lors de
. Tacte d’union, faisait appel a la justice populaire, et qui, devenu accusateur
public, lance l’anathéme 4 Ja cause qu’il a trahie; nous écoutons ces miles et
éloquentes paroles qu’Emmet prononce 4 la barre pour défendre sa mémoire
en livrant sa vie et qu'il Iégue 4 son pays comme un patriotique testament;
nous le suivons jusqu'au lieu du supplice ow sa derniére parole est une pa-
role de paix, ou il meurt a l’aurore de sa vie, sans s'‘indigner ni se plaindre,
sans méme donner, comme André Chénier, une pensée a la gloire, un regret
4 Vavenir !
Nous avons dit que Robert était protestant; une lueur d’espérance chré-
tienne éclaira ses derniers instants. Mais Dieu ne permit pas que la foi
d’O’Connell fortifiat cette vie et consolat cette mort. On s'apergoit aisément
que cette foi, manque 4 lhistorien comme au héros. Malgré le sentiment
d’équité qui préside 4 ses jugements sur les catholiques , il semble méme en
1 Page 72
MELANGES. 535
certains passages, que nous voudrions effacer de son livre, se contenter de
ces vagues croyances dans lesquelles moururent au dernier siécle Malesherbes,
Bailly, madame Roland ‘. Nous nous tairons sur ces morts illustres: Dieu
seul sait les mystéres de la derniére heure; il ne révéle au monde ni les
déchirements ni les retours des 4mes qui vont monter a Jui. Mais qui oserait
dire que Malesherbes mourant ne se souvint pas de la foi qu'il avait admirée
dans la prison du Temple? et qui n’eft souhaité & madame Roland, pour
adoucir les amertumes de sa fin, la pieuse confiance qui soutenait Marie-
Antoinette dans les tortures de sa lente agonie?
Au milieu de ces pages, empreintes d'une éloquente simplicité et d'une
religieuse émotion, se détache avec un charme infini un épisode qui jette
sur la destinée de Robert Emmet un poétique reflet. Encore étudiant 4 l'uni-
versité de Dublin, il avait congu un pur et profond attachement pour Ja fille
d’un célébre avocat irlandais, mademoiselle Sarah Curran. Les dangers
avaient fait grandir Jeur mutuelle tendresse: elle survécut A la mort. Exilée
de la maison paternelle, la fiancée du jeune héros vécut abimée dans une
‘ douleur que cherchaient vainement a consoler la respectueuse pitié des étran-
gers et |'admiration populaire. Elle allait veiller de longues heures prés du
tombeau de Robert. « C'est ici, dit une complainte placée dans sa bouche,
« c'est ici qu’est la joie de ma vie, tout ce que mon Ame aimait. Cette tombe,
a ta derniére demeure, est celle de la liberté et Ja mienne.... Le soleil ne
« brillera plus, qui pourrait réchauffer mon cour: il est presque aussi froid
« que le tien. »
Quelques années plus tard, un officier anglais, qui savait son histoire, lui
offrit sa main, pour lui donner un protecteur. Elle refusa longtemps au nom
de son inviolable attachement: puis elle accepta en se voyant seule et en se
sentant mourir. On la vit pendant quelques mois errer sous le ciel de Naples,
morne et pale comme la statue du désespoir, et sa vie s’éteignit loin de la
terre natale ou son me était restée..
L'Irlande n’a pas oublié son héroique soldat. Thomas Moore, qui avait été
l’ami de son enfance, lui a consacré des chants que'redit fa voix populaire. Les
paysans vont prier sur cette tombe ot Robert n’a pas laissé graver son
nom.
.-. (Il n’a pas voulu, dit une touchante romance, que Ja main d’un es-
« clave imscrivit son épitaphe sur cette pierre. Il a voué son nom 4 )’oubli
« jusqu'au jour ou, sur son tombeau, se lévera l’aurore de la liberté. »
C’est un autre monument que lui éléve l’auteur de ce livre, et ce n'est pas
manquer au dernier veeu du mourant que d'y tracer aujourd’hui son nom.
L’Irlande a vu se lever cette aurore en laquelle i] avait espéré ; la cause pour
laquelle il avait succombé a triomphé avec O'Connell, et les souffrances de
VIrlande n‘impriment plus leur souillure au blason de la libre Angleterre.
Dieu a compté ces luttes héroiques, ces males caractéres, ces imprudences
sublimes : i] ne faut pas oublier au jour de la moisson les ouvriers qui ont
fécondé Je sol.
Voila pourquoi ce noble récit est bien venu méme en nos jours de lassi-
tude ; voila pourquoi ce livre n’est pas de ceux qui découragent, mais de
1 Page 164.
536 MELANGES.
ceux qui fortifient. On ‘y {vit dans une atmosphére sereine; on y trouve
de grands enseignements et de grands exemples.
Acsert Gicor.
P.S. Larticle qu’on vient de lire était déja terminé, lorsqu’une bienveil-
lante communication a placésous nos yeux quelques lettres inédites de Robert
Emmet et de plusieurs membres de sa famille. Elles sont adressées & une
dame francaise, d’une des plus anciennes familles de Normandie, madame la
marquise de ***, qui avait émigré en Irlande et qui s ‘était lide étroitement
avec les Emmet. Cette correspondance toute privée nous a paru de nature a
jeter quelque lumiére sur ces nobles caractéres ; elle confirme en général
les appréciations de \"historien de Robert, peut-étre aussi, sur certains points,
autoriserait-elle a rectifier ses jugements. On ne peut la parcourir sans se
convaincre de plus en plus de la distance qui sépare ces généreux défenseurs
de l'Irlande des révolutionnaires du continent; on n’est pas moins frappé de
l’esprit profondément religieux qui régne dans toutes leurs lettres, de leur
simplicité ferme et résignée, de ces vertus domestiques qui relévent leur
héroisme. I] y a quelque chose de touchant dans ces relations affectueuses
entretenues entre l’émigrée de 1793 et les patriotes irlandais de 1798 et de
1803: de part et d’autre on savait comprendre l’amour du pays, le respect du
droit, le dévouement aux nobles causes proscrites.
Nos lecteurs nous sauront gré de détacher quelques fragments de ces
lettres, que nous n’avons pu lire sans une religieuse émotion. Les premiéres
sont écrites par Robert 4 |’époque ou il était venu habiter Paris, tandis que
son frére Thomas Addis était détenu au fort Saint-Georges, pour sa partici-
pation a |’insurrection de 1798; en voici quelques passages :
Paris, ce 49 décembre 1801 !.
..... @ Gest avec le plus grand plaisir, ma trés-chére madame, que je vous
communique les nouvelles que je viens d’apprendre ce soir: deux d’entre
les prisonniers du fort Saint-Georges ont déja été mis en liberté, et on attend
la libération immediate de tous les autres. Je puis aussi vous dire avec satis-
faction que j étais déterminé, il y a quelque temps, 4 ne pas demander I'in-
tervention de ce gouvernement (le gouvernement francais), mais simplement
4 lui demander s'il avait déja fait ou non des stipulations en notre faveur:
je lai fait, et, ayant recu une réponse équivoque, je suis parti sans rien
demander, mais en faisant observer que nous aurions mérité une inter-
vention, au moins autant que les patriotes de Naples. Je viens d’apprendre
par une lettre de Londres que Je motif qui a principalement poussé le gov-
vernement britannique a faire la paix a été la déclaration de lord Cornwallis,
que, si dix mille hommes débarquaient en Irlande, ce pays serait infaillible-
ment perdu. Une personne qui vient de Londres m’annonce aussi que le gou-
: Ces lettres ont été ccrites en frangais, ce qui explique l'incorrection de quelques-unes des
phrases.
MELANGES. 537
vernement anglais est dans |’intention de proclamer une amnistie générale
et d’'adopter un systéme de conciliation envers l'Irlande..... »
La lettre suivante, datée du 24 avril 4802, nous montre les hésitations de
Robert au moment de partir pour !'Irlande, et les mobiles qui se partageaient
ce noble coeur.
..... « Les nouvelles que vous m'avez écrites m’ont fait beaucoup de peine:
je sens vivement tout ce que vous devez souffrir dans un pays qui n’est plus
pour vous ce qu'il était autrefois, et je le sens d’autant plus, que je me crois
moi-méme sur le point de faire un sacrifice en retournant en Irlande.
.-e.. © Mon frére se détermine 4 faire sa résidence en Amérique, quand il
sera mis en liberté, et il désire beaucoup que je l'accompagne, si mes
vues sont d’accord avec les siennes. Le reste de ma famille sera obligé de
rester en Irlande: ainsi, au moment ow je croyais que la paix nous per-
mettrait de nous réunir, il ne me reste que I'alternative de choisir, entre
tous ceux qui me sont chers au monde, ceux que je dois abandonner. Si je
he pensais qu’a moi, si je considérais Jes chagrins que je dois essuyer en
Irlande et les avantages dont je jouirais dans la société de mon frére, je serais
heureux de partager son sort, quel qu'il fit; mais, d’un autre cété, je vois que
mon pére et ma mére, tout en me laissant la plus parfaite liberté de décider,
me font le sacrifice de leurs propres désirs, et ce sacrifice me montre que je
ne dois pas me laisser entrainer par des motifs personnels. Je suis donc déter-
miné a retourner en Irlande, pourvu que je puisse le faire sans contracter
aucun engagement de nature 4 compromettre mon honneur.
« Personne ne peut mieux comprendre que vous, chére madame, que ce
n'est pas sans peine que j’ai pris Ja résolution de retourner dans un pays ou,
au milieu de tout ce qui peut éveiller le souvenir du passé, je dois tout ou-
blier, mes espérances et mes amis..... »
Cette lettre de Robert est la derniére qui soit entre nos mains: bientét il
partit pour !"Irlande. Son frére, Thomas-Addis, mis en Jiberté, apprit en
France sa courageuse tentative et sa mort.
.-se. © Excusez mon trop long silence, écrit-il le 3 novembre 1803: il tient
4 layépugnance que j’éprouvais 4 vous apprendre la triste certitude de mon
malheur. Oui, chére madame, les journaux ne vous ont que trop fidélement
appris cette perte irréparable. Robert, l’ami sur qui j’avais compté comme
mon compagnon et mon plus ferme appui dans le pénible voyage de cette vie,
m’a été enlevé. Mais je me soumets a la volonté supréme ; puisqu’il ne m’é-
tait plus permis de jouir de sa société, et qu'une mort prématureée |’attendait,
je suis reconnaissant encore qu'il lui ait été permis a ses derniers moments de
signaler son mérite, ses talents et ses principes, de faire honneur a |ui-méme,
4 son nom, asa famille, a sa patrie. S’il avait suecombé & une maladie, ses
vertus n’auraient été connues que dans le cercle étroit de ses parents et de
ses amis. S'il fit tombé sur le champ de bataille, on n’edt parlé que de son
courage; mais aujourd’hui, tout en pleurant sa perte, je remercie Dieu qu'il
ait laissé 4 mes enfants le précieux héritage de son nom, et qu'il ait donné a
538 MELANGES.
sa famille et a ses compatriotes un si éclatant exemple de dévouement a ses
principes et a son pays. »
Thomas-Addis ne connaissait pas 4 cette époque toute |’étendue de son
malheur : la mort de son frére avait été précédée de quelques jours par la
mort de sa mére; il en recut bientdt la triste nouvelle, et il la transmet dans
les termes suivants 4 madame de *** :
« Ma tendre et respectable mére n’a pas eu le malheur d’apprendre |'ar-
restation de son cher Robert; elle est morte subitement d’apoplexie la veille
du jour ov il a été fait prisonnier; et, puisqu’il ne devait plus m’étre permis
de la revoir, je trouve une sorte de consolation dans la pensée que cette dou-
leur lui a été épargnée. Robert l’a senti, et, quand on lui annon¢a la mort de
sa mére, dans le tribunal méme ov allait s’ouvrir son procés, il a témoigné la
joie la plus vive de ce qu'elle avait ignoré ses malheurs et de ce qu'elle !'a-
vait devancé. »
Thomas-Addis Emmet partit pour lAmérique avec sa femme et ses enfants.
Il y exerga la profession d’avocat avec un grand succés, et y vécut entouré
d'une respectueuse sympathie, que lui attiraient son caractére et ses mal-
heurs. Une de ses niéces, qui alla peu d’années aprés le retrouver, donne,
dans une lettre du 25 mars 4844, les plus charmants détails sur l’intérieur
de cette famille toute patriarcale. Nous en détachons les deux passages sui-
vants, qui montrent quel pieux souvenir les survivants avaient gardé a ceux
qui n’étaient plus et en particulier & Robert. Ce sera la derniére de 10s ci-
tations.
a ..... Vous pouvez vous imaginer quels furent mes sentiments en fe-
voyant, aprés une absence de douze années, tous ceux qui étaient aupara-
vant perdus pour moi! Il est vrai qu’on ne peut s‘empécher de verser quel-
ques larmes sur le sort de ceux qui vous ont été si chers... Mais ne nous estl
pas permis, ma trés-chére amie, de penser que ceux que nous aimons tant
sont maintenant heureux, qu’ils nous regardent, et s’occupent quel quefois
de nous dans leur séjour de délices, et que, si nous nous efforcons de leur
ressembler, il nous sera un jour donné de les rejoindre pour ne plus novus
en séparer... »
«..... Le plus jeune de mes cousins porte, comme vous pouvez vous en
souvenir, le nom de mon pére. Cette circonstance seule suffirait, comme
vous l’imaginez bien, pour m’y attacher, mais il y en a une autre encore
plus marquée, qui me fait souvent tressaillir le coeur quand je le regarde:
c'est sa ressemblance frappante avec cet oncle qui est mort en combattant
pour ce qu'il croyait étre le salut de sa patrie, et qui sera A jamais l'objet de
ma plus tendre affection, de ma plus sincére admiration et de mes plus
amers regrets. Puisse-t-il hériter de ses vertus sans hériter de ses malheurs,
et puisse-t-il remplir sa carriére ici-bas sans dtre obligé de sacrifier a 58
principes tout ce qui lui est cher, jusqu’a sa vie! »
MELANGES. 539
NECROLOGIE
EVERARD DE LISLE PHILLIPPS.
Il est mort a la fleur de l’Age, comme un brave et comme un saint. A
vingt-trois ans, catholique et anglais, il est tombé dans les rues de Delhi,
payant de son géncreux sang la victoire de l’Angleterre et la défaite d’une
révolte mahomeétane. Si Dieu leit permis, il eut donné de longs jours encore
Je parfait exemple d’un soldat chrétien, se rappelant sans cesse et rehaussant
lui-méme la fiére et noble devise de ses aieux: Non quod utile, sed quod
justum.
L’histoire de la civilisation racontera cette lutte prodigieuse dans laquelle
il succomba. Quand elle aura éclairé de ses rayons les males figures des Ha-
velock et des Nicholson, a cdté du lieutenant Willougby, elle n’oubliera pas
de placer ce jeune homme, nous dirions volontiers cet enfant, frappé loin
de son pére et de ses fréres, de sa mére et de ses scours. Qu'il nous soit
permis du moins d’arréter sur sa vie et sur sa mort le fraternel regard des
catholiques frangais.
Everard de Lisle Phillippsdescendait d'une de ces vieilles familles, contem-
poraines de la conquéte normande, et demeurées, par leur dévouement la-
borieux aux intéréts Jocaux et publics, par Jeur vie agricole et patriarcale,
"un des plus fermes remparts de la société anglaise. Dieu lui fit la grace
de naitre au sein de son Eglise: il était le second fils d’un catholique
éminent, M. Ambroise de Lisle Phillipps, dont nous signalions derniérement
les courageux et intelligents efforts pour ramener I’Eglise anglicane au centre
de l’unité catholique.
Né le 28 mai 1835, il recut, dés le lendemain, le sacrement de bap-
téme, et, par une touchante rencontre, son pére avait eu le bonheur de con-
vertir le prétre qui versa sur son front l’eau régénératrice. ll eut pour par-
rain l'un des plus dévoués catholiques de ce temps, Jean XVII, comte de
Shrewsbury, premier comte d’Angleterre. Il témoigna, dés sa plus tendre en-
fance, une piété qui jamais ne se démentit. Dans le comté de Leicester,
qu’habitait sa famille, s’élevait, 4 l’abri d’une liberté protectrice, le cou-
vent des Péres Dominicains d’Hincley. Everard y commenga ses études
classiques. Déja la douce fermeté de son caractére se révélait par son in-
fluence aimée sur ses condisciples de tout age : déjd sa pensée se tournait
vers la vie militaire et vers les Indes. Un jour, le prieur, entretenant son
pére de leurs communes espérances, lui disait ces propres paroles : « Si Dieu
garde les jours d'Everard, il deviendra, je vous le prédis, un autre Wel-
lington. » Au grand séminaire d’Oscott, prés de Birmingham, comme au
collége des Péres Assomptionnistes, 4 Paris, il se montra toujours le méme,
aussi ferme, aussi doux, aussi pieux que dans ses premiéres années. Il se pré-
parait, 4 Paris, 4 Ja carriére qu'il avait choisie, en étudiant les langues orien-
540 MELANGES.
tales, sous la direction d'un savant professeur, M. Garcin de Tassy; mais
surtout il se préparait, par sa conduite, 4 remplir toujours et partout, a la
vie et & la mort, son devoir de chrétien. Pendant son dernier séjour au
milieu des siens, Dieu lui fournit une occasion de rendre témoignage de sa
foi. Aprés une féte brillante, & la table d’un grand de la terre, triomphant
en méme temps de la faim et du respect humain, il aima mieux ne tov-
cher que le pain et le fromage plutét que de violer la loi divine. Sa coura-
geuse abstinence, remarquée malgré lui, édifia toutes les personnes pré-
sentes, et sembla donner A Dieu méme les prémices de cette force dime
‘que plus tard il fit dclater dans le feu des combats.
Au mois d’octobre 1854, i] quitta la maison paternelle, au milieu des
larmes de sa famille. Les Indes n’étaient pas moins tranquilles que l’Angle-
terre au moment od s'éloignait Everard. A dix-neuf ans, il s’en allait, plein
de confiance et d’espoir, doucement ému par la pensée d’une gloire lointaine
qui devait rejaillir sur le front vénéré de son pére. Les perspectives d'un
joyeux retour tempéraient pour lui et pour les siens l’amertume des sépa-
rations. Mais Dieu avait ses desseins. Everard quittait sa famille pour ne plus
la revoir.
A peine arrivé dans les Indes, il sut universellement se faire aimer. Il
témoigna constamment aux cipayes qu'il commandait la plus affectueuse,
la plus cordiale bonté. Soutenu par la grace divine, il ignora l’ordinaire
licence de la vie des camps. Pour mieux s’en défendre, il honorait d'un
culte particulier ce grand et angélique saint Louis de Gonzague, I’un de ses
patrons, et portait sur lui une de ses précieuses reliques. Chaque jour,
dérobant 4 sen temps quelques minutes d’avance consacrées, il récitait le
petit office de la Sainte-Vierge. Il fut, pour teus ceux qui l’approché-
rent, comme une vivante prédication. Fréquemment, on le vit engager
avec les officiers protestants d’amicales controverses, et, pour s’éclairer,
pour s'affermir, il écrivaiten Angleterre, demandant avec instance des livres
capables de diriger ou de seconder son apostolat. Sil voyait surgir et luire a
Vhorizon de ces contrées envahies par l'erreur l'aurore d'une féte catholi-
que, il demandait 4 ses chefs la permission de s’éloigner, montait 4 cheval,
et allait s‘agenouiller auprés d'un prétre pour recevoir de ses mains la péni-
tence et l’eucharistie. Souvent il traversa plus de soixante milles pour ac-
complir ses devoirs envers Dieu. Et cette vive piété, si simple, si vraie, n’avait
rien qui pit inspirer, méme parmi les gens du monde, |’aversion ou le dé-
dain. Toujours a la téte des jeunes officiers de l’armée, il aimait, comme
eux, la chasse des tigres et des éléphants, et s’'y distinguait comme il devait
le faire contre les ennemis de sa reine et de son pays.
Il était 4 Meerut aux jours de la révolte. Son régiment le quitta, et pro-
clama le régne du Mogol. Everard vit son colonel Finnis tomber a ses cétés,
percé de vingt balles. Quand la proclamation de la reine contre les révoltés
parvint dans Jes Indes, sa connaissance particuliére de la langue indostane
le désigna pour l’honneur périlleux de la lire vaillamment aux soldats
révoltés. Leurs balles sifflaient a ses oreilles: il recut une légére blessure,
et vit son cheval tué sous lui. Privé de son régiment, il entra dans le
60° régiment des tirailleurs de la reine, et resta dans les rangs de ce corps
jusqu’a la fin de sa carriére.
MELANGES. Sat
Son humanité compatissante égalait son courage. Un jour, dans un fu-
rieux combat, 4 Glazze-Den-Nugger, il voit ses soldats mourant de soif sous
une chaleur accablante. I] apercoit une riviére: il lance en avant son che-
val, et, a travers les balles qui tombent a'ses pieds, il atteint la riviére, y
puise de }’eau et l’apporte a ses soldats, qui le regoivent avec des cris d’admi-
ration et de reconnaissance.
Depuis son premier combat contre les révoltés jusqu’a sa mort sous les
murs de Delhi, Everard se distingua dans vingt-trois engagements et fut
blessé trois fois. L’assaut de la ville mahométane commenca le 44 septembre,
féte de l’exaltation de la sainte Croix. Le régiment des tirailleurs fut divisé
en diverses sections pour couvrir les régiments destinés 4 l'assaut. Everard
commandait une division de tirailleurs qui devait couvrir le 8° régiment,
chargé d'attaquer l’un des bastions. Un instant, il croit voir hésiter les sol-
dats du régiment. Aussit6t, & Ja téte de sept tirailleurs seulement, il se jette
avec un incomparable courage sur Je rempart, y porte le premier son pied
victorieux, entraine par son exemple tous ceux qui l’entouraient, et s’em-
pare du bastion aprés la lutte la plus obstinée dont le plus vieux soldat edt
gardé souvenir. Le général Wilson lui promit sur le champ la croix de Vic-
toria, récemment instituée pour récompenser les actes de courage sur le
champ de bataille. Trois jours encore il put échapper aux dangers environ-
nants; maisle 17, jour des stigmates de saint Frangois, Dieu fit descendre
sur son jeune front la couronne éternelle. Envoyé par son colonel 4 l’attaque
d'une mosquée, il aidait ses soldats & élever une barricade dans les rues de
la ville conquise : tout a coup il tombe frappé a la téte, pour ne plus se
relever en cette vie.
Cependant, sur la terre natale, on attendait, avec un mélange indéfinissa-
ble d’espérance et d’anxiété, les nouvelles d’Orient. Un matin, une lettre ar-
riva. Ce n’était pas la main d’Everard... C’était la main de son colonel qui,
pour nous servir d'une expression échappée & la douleur paternelle, an-
nongait le coup de Dieu. Qui pourrait décrire la désolation de toute une
famille!... Elle sut du moins accepter et comprendre I’épreuve divine,
et, aprés les premiéres larmes, elle offrit 4 Dieu son fils immolé, son espé-
rance anéantie, sa joie retirée, sa gloire soudainement arrétée par la mort. Le
lendemain, un office solennel fut célébré dans la chapelle du chateau, et, en
face des fonts baptismaux qui avaient recu lame naissante de l'enfant pré-
destiné, sa mémoire fut célébrée par un pieux religieux d'une abbaye de
Cisterciens, fondée par le pére d’Everard l'année méme de sa naissance.
Ainsi meurt, loin de sa patrie, loin des siens, celui qu’attendait un si
bel avenir. Depuis quelque temps, une voix intérieure lui disait qu'il suc-
comberait 4 Delhi. Peu 4 peu cette voix devenait plus forte et plus claire.
Ii n’en écrivait rien 4 sa famille, de peur de I'affliger d’avance. Mais il médi-
tait silencieusement l’avertissement du ciel; il priait davantage, et, conser-
vant toujours la méme sérénité lumineuse et charmante, il se préparait en
méme temps & faire ici-bas son devoir jusqu’a la fin et & psraitre devant
Dieu. Quelle Ame était, plus que la sienne, capable et digne de bien mourir?
Ses compagnons d’armes protestants ont trouvé dans sa tente un rosaire,
un crucifix indulgencié par le pape Pie IX, un reliquaire et deux manuels.
Mans 1858. 24
——_ —_—--—,
542 MELANGES.
Ils ont envoyé 4 son pére et 4 sa mére ces précieux souvenirs de leur fils
chéri. :
Dans une de ses derniéres lettres, i! écrivait 4 ce malheureux pére qui le
pleure aujourd’hui : « Oh! comme je regrette Ia belle chapelle de la Grace-
Dieu, ot j’avais tant de joie a prier et assister aux beaux offices. » [I ne re-
verra plus la belle chapelle du chateau de ses ancétres. Mais son cher et cruel
souvenir y sera toujours présent. Les officiers protestants deson bataillon, tous
frappés dans sa personne, ont demandé ason pére la permission d’élever asa
mémoire un tombeau et l’ont prié d'en marquer la place. II s’élévera dans
la chapelle tant regrettée par Everard. La sa famille viendra chaque jour
répandre ses priéres et consoler sa douleur. Il lui semblera que la tombe éloi-
gnée de celui qui n’est plus s'est rapprochée d’elle, pour recueillir ses pleurs
de plus prés. C'est 14 qu’autrefois Everard servait la messe avec une pieuse
exactitude; c’est 14 que, dans une sainte et soudaine illumination, l'avenir
sembla se révéler 4 ses regards. Mystérieux pressentiments des &mes! Le
jeudi saint de l’année 1844, au moment de |’élévation, Everard, alors agé
de six ans, répétait tout bas, pour la conversion de sa patrie, une priére que
sa mére lui avait apprise. Il crut entendre s'échapper de I'hostie méme cette
divine réponse : « Oui, je convertirai l‘Angleterre; oui, toute l’Angleterre,
et c’est pourquoi j‘envoie des troubles dans tes Indes. » Aprés la messe, il
alla trouver son frére ainé, et lui dit simplement : « Je suis certam que
Dieu convertira l'Angleterre. » L’ainé va trouver sa mére : « Everard, lui
dit-il, est certain que Dieu convertira |'Angleterre; mais il ne me dit pas
pourquoi il est certain. » Interrogé par sa mére, Everard ne voulut pas ré-
pondre avant que son frére ne fat sorti. Aprés son éloignement, il ne pro-
nonca d’abord que ces mots : « Je suis certain, parco que Dieu me la dit. »
Puis il raconta ce qu'il venait d'entendre. Le jour méme sa mére écrivit ce
fait merveilleux. Elle ne prévoyait pas alors que seize ans plus tard !’enfant
qui parlait ainsi serait appelé 4 mourir dans les Indes, aprés avoir fait rayon-
ner dans l’'armée anglaise |’exemple de ses vertus, de son courage et de s3
foi. Aujourd’hui, rapprochant ses anciens souvenirs de ses douleurs récentes,
la famille d’Everard se sent consolée, autant qu'elle peut l’étre ici-bas. Ade-
rant les desseins de celui dont Ja sévérité méme cache une miséricorde étef-
nelle, et qui, seul, adoucit la douleur sans Ja diminuer, elle prie Dieu d’a-
gréer l'ame de son fils comme un gage de retour a |’unité pour la protestante
Angleterre, et de bénir les signes avant-coureurs de la réconciliation.
Geonces Sricneur.
BIBLIOGRAPHIE
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE
HEGEL UND SEINE ZEIT (Hegel et son époque), par M. R. Hare. Berlin, 4857.
APOLOGIE HEGELS GEGEN HAYM (Apologie de Hegel en réponse & Haym), par
M. Rosexxeanz. Berlin, 1858. Paris, Bohne et Schultz, rue de Rivoli, 170.
Pendant une vingtaine d’années, la philosophie de Hegel a régné en des-
pote sur les esprits d’outre-Rhin; toutes les sciences s'inclinaient devant elle
et acceptaient humblement sa direction souveraine. Aujourd’hui ce systéme
a perdu en Allemagne presque toute autorité; son discrédit y rejaillit méme
sur la saine philosophie. Ce n’est donc pas en ce moment la philosophie
de Hegel qui semble offrir chez nos voisins des dangers pour |’hygiéne intel -
lectuelle du public; ce serait plutét le matérialisme dont les adhérents aug-
mentent tous les jours, parce qu'il dispense de réfléchir. Cependant M. Haym
vient de rendre 4 son pays un service éminent par la publication de son tra-
vail critique sur Hegel. I} a montré, en effet, que, si le systéme de ce philo-
sophe a été une grande mystification, la faute n’en est pas a la philosophie
elle-méme; loin d’avoir eu pour base des recherches consciencieuses, la doe-
trine de Hegel a été, dés le principe, échafaudée sur des hypothéses insoute-
nables et des pétitions de principes, et ce sont ces vices d'origine qui ont
amené sa déchéance.
M. Haym ‘ a eu a sa disposition la correspondance, les carnets, les travaux
de jeunesse inédits de Hegel, et jusqu’au journal que celui-ci rédigeait étant
encore au collége. [la pu voir naitre et se développer peu a peu les idées du
philosophe sous }'influence combinée de sa nature d’esprit, du milieu intel-
lectuel dans lequel il se trouva placé, et des motifs secrets enfin qui, en de-
hors de ces deux premiers éléments, poussérent Hegel 4 modifier sa doctrine.
Nous allons donner une analyse succincte des recherches de M. Haym sur
l‘origine de la philosophie de Hegel, car elles sont intéressantes et méritent
d’attirer l’attention du public francais. Quoique nous nous soyons chez nous
montrés assez peu désireux d'approfondir les arcanes de cette doctrine,
1M. Haym, l’historien du Parlement de Francfort, est un adversaire déclaré du catholicisme
comme de |’orthodoxie luthérienne. Ses opinions ont plus d'un rapport avec celles de
M. Julian Schmidt. Il a publié en 1856, un travail étendu plein d’intérét sur la vie et les
écrits de Guillaume de Humboldt.
544 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
nous nous sommes laissé imposer un certain respect pour elle, et nous la
regardons communément comme la théorie d'un nouveau grand ceurre,
dont le secret est réservé 4 quelques initiés. Or il est utile de détruire ce
respect superstitieux, et le meilleur moyen d’y parvenir est de tracer l’exposé
de la formation toute simple et toute naturelle de ce systéme.
Hegel, fils d’un petit employé, vint au monde a Stuttgard, en 1770. Le carac-
tére de la race a laquelle il appartient est profondément empreint dans son
esprit comme dans ses cuvres. De méme que le Souabe unit l’imagination on
peu sensuelle et lesprit porté aux choses de ce monde, qualités propres a
l’Allemand du Sud, au besoin de réflexion et d'analyse particulier a |’Alle-
mand du Nord; ainsi, chez Hegel, le raisonnement méthodique s‘allie au dé-
sir de connaitre et de toucher ce qui tombe sous les sens. La lourdeur, l’em-
barras et la lenteur, qu'on reproche avec raison aux Souabes, se retrouvent
dans le développement des idées et dans le style, comme elles se retrouvaient
dans le débit d’Hegel. Rien dans ses travaux de collége ne fait méme pres-
sentir Ja puissance intellectuelle qu'il montra plus tard. A le voir dans sa
jeunesse recueillir et s’assimiler autant de faits qu'il peut, sans que ces faits
provoquent chez lui ni remarques ni critiques, on est tenté de ne voir en lui
qu’un futur érudit. Rangé et pédant, il s‘attire de la part de ses condisciples
le sobriquet de « vieux bonhomme. » Cette tournure de caractére l’empécha
au moins de s‘éprendre de la fausse sentimentalité 4 la mode en Allemagne
vers 4785. En revanche, il professa, dés le collége, un grand enthousiasme
pour les idées et les hommes de J’antiquité, dont il étudia de bonne heure a
fond les langues et la littérature. Sa prédilection pour les Grecs dura toute sa
vie et eut une grande influence sur sa maniére de considérer les choses.
Au collége, il se montra aussi partisan décidé des hommes qui, comme
Nicolai, Meiners et Sulzer, travaillaient a propager le mouvement de la
Aufkldrung, de la philosophiedu temps. Ne reconnaissant pour vrai que ce
que fe sens commun le plus ordinaire pouvait comprendre, ces hommes
n’avaient aucune intelligence de I’histoire, qu’ils jugeaient d’aprés leurs
idées mesquines et bornées; tout ce qu'il y a de mystérieux dans l'homme
leur échappait.
En 1788, flegel se rendit a J'Université de Tubingue, et s’y pénétra
d’abord do la philosophie de Wolf. La Revolution francaise trouva en Jui un
adherent plein d’ardeur; il fut 'un des membres les plus actifs d’un club ot
dominaient les principes républicains. Il y fit la connaissance de Schelling,
avec lequel, raconte-t-on, i] alla un jour planter un arbre de la liberté.
En 1790, il commenga l'étude de la théologie sous la direction de profes-
seurs rationalistes; mais la lecture des ceuvres de Jacobi et de Herder lui
firent bientét prendre en dégotit les séches et vulgaires idées de ses maitres.
Pendant quelque temps, il considéra la réflexion comme entiérement incom-
pétente en matiére de religion; celle-ci ne devait relever, selon lui, que du
‘sentiment intime. S'étant ensuite lié avec Hélderlin, il s’efforca plus que
jamais de s‘assimiler le génie des Grecs, et de faire naitre en lui cette séré-
nité desprit........... éloignée des excés de raisonnement et des dérégle-
ments d'imagination qu'il croyait reconnaitre chez eux. Dans un hymne
a Cérés, composé par lui vers cette époque, il déplore, comme Schiller, la
CIBLIOGRAPHIE ETRANGERE 545
-disparition des dicux de la Gréce, et se donne pour un initié des mystéres
d’Eleusis.
En 1795, ie dipléme de licencié en théologie lui fut accordé. Hegel y était
noté comme mauvais orateur et esprit incapable en philosophie, mais comme
ayant un savoir satisfaisant et de bonnes dispositions. Il se rendit alors a
Berne, et entra, en qualité de précepteur, dans la maison d‘un patricien.
Pendant les trois ans qu'il y passa, son esprit travailla constamment a éclair-
cir et a concilier les idées contradictoires de théologie qu'il avait recues de di-
vers cétés, ainsi que les différents systémes philosophiques dont il avait pris
‘connaissance. Les manuscrits qui contiennent ses méditations d’alors ont
tous passé sous les yeux de M. Haym. Ils nous apprennent que Hegel, en
méme temps qu'il se nourrissait des écrits de Lessing, dont les idées reli-
gieuses lc frappérent beaucoup, se mit 4 approfondir, sur le conseil de Schel-
ling, avec lequel il était en relation suivie, la philosophie de Kant. Durant un
certain temps, il croit, comme ce dernier, que la religion est basée, en ce
qu’elle a d’essentiel, sur la raison pratique qui parle dans chaque individu,
c’est-a-dire quelle est entiérement subjective. Mais alors, se demande-t-il
tout a coup, comment se fait-il que Ja religion est devenue positive, et qu’au
lieu de la chercher en eux-mémes les hommes I’ont prise des mains d’une
autorité extérieure? C'est a un probléme qui le préoccupe au plus haut
point et qu'il se met a résoudre par Jes données de histoire ou du moins de
ce qu'il croit étre l'histoire.
Dés le premier examen de la question, ltmpératif catégorique de Kant lui
semble insuffisant pour rendre compte de lexistence des religions, qui ne
peuvent étre, dit-il, que le produit de l'ensemble vivant de la nature hu-
maine, du coeur et de l’imagination. C’est surtout cette derniére faculté,
continue-t-il, qui fit éclore les croyances de l’antiquité. Mais pourquoi ces
croyances vinrent-elles 4 ne plus satisfaire les hommes, et comment furent-
elles remplacées par le christianisme? Nouveau probléme pour Hegel! Mettant
de cété les miracles, qu'il nie dés lors comme il le fit toujours depuis, il
trouve la raison de l’avénement du christianisme dans une révolution qui se
serait passée dans |’esprit de I‘humanité..Les hommes, dit-il, ne prenant
plus part au gouvernement de leur patrie, qui avait été jusqu’alors le but
supérieur de Ja vie, cherchérent ailleurs un idéal, et, se sentant défaillir,
se mirent 4 imaginer une puissance élevée au-dessus deux, a laquelle ils
pouvaient demander secours. Cette explication est absurde, quoique M. Haym
ait presque l'air de la trouver satisfaisante. Un seul mot suffira pour en
faire sentir la puérilité. Quel est le peuple qui, pour Hegel, comme pour tous.
résume le type parfait de l’antiquité, et dont il soit seul question, quand il
s’agit de religion et de philosophie? Ce sont Jes Grecs, et non les Romains.
Or, trois siécles avant Jésus-Christ, les Grecs avaient déja perdu toute indé-
pendance politique, et par conséquent ce serait du temps d’Alexandre, et
non a |’époque d'Auguste, que lechristianisme aurait dQ naitre, si la déduc-
tion de Hegel avait quelque valeur. Et, en outre, si la cause primordiale du
christianisme devait étre cherchée dans I'affaiblissement moral et politique
des hommes, comment se fait-i] que’ les barbares, libres, eux, et pleins de
-séve, Vaient adopté si promptement ct en soient devenus bientét les plus
fermes soutiens?
546 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
Nous ne relevons cette erreur grossiére que pour faire toucher au doigt le
défaut fondamental de la pensée habituelle de Hegel. Ce n’est pas de prime
abord qu’il se perd dans I’abstraction, comme le fait Schelling: Il s’enquiert
des faits avec une sollicitude qui semble sincére. Mais ces faits, il les trans-
forme 4 l’instant, les explique & sa guise, et leur donne la signification. qu‘il
lui plait. Jamais il n’a su en rapporter un dans sa nudité native, jamais il
n’a su‘exposer une narration simple. De méme que I’artiste travaille sur la
matiére brute et la force 4 représenter son idée, de méme Hegel pétrit les
données de l'expérience ou de l'histoire, jette de cété celles qui ne lui con-
viennent pas et force les autres 4 n'étre plus que l'enveloppe de sa propre
pensee.
‘ Pendant son séjour en Suisse, il s'appliqua, comme nous I'avons dit, a
mettre en harmonie, par des moyens termes plus ou moins ingénieux, la part
de mysticisme qui s’était infiltrée dans son ame, le criticisme de Kant et enfin
son culte pour la Gréce antique. Tout en s efforcant d’amalgamer ces éléments
qui se combattaient dans son esprit, il fixa aussi son attention sur les ouvra-
ges de Montesquieu, de Gibbon et de Hume, et il s’occupa avec intérét de di-
verses questions politiques. Lorsqu’'il se fut rendu, en 1797, & Francfort,
comme précepteur chez un négociant, son gofit pour ces sortes de matiéres
augmenta et lui fit mettre sur le papier ses idées sur des réformes a opérer
dans le Wurtemberg et sur la réorganisation de l’empire, tombé alors dans
un état d’atrophie et de faiblesse honteuse.
Dans ces écrits, comme dans ses méditations théologiques, Hegel part d’une
théorie juste, selon lui, en abstraction, de celle de Rousseau. Mais, au mo.
ment de l’appliquer, il se met 4 examiner la réalité qu'il trouve en face de
lui, et il en tient tellement compte, qu'il ne peut plus se décider a y toucher.
I] ne veut ni abandonner sa théorie ni faire tort a la réalité, quoiqu’elle soit
en plein désaccord avec son idéal. Pour en sortir, i! affirme hardiment que
le désaccord n’existe pas, que la métaphysique a le moyen de concilier des
éléments qui semblent si hétérogénes. Et il ne se repose qu'aprés étre par-
venu a édifier un nouveau monde imaginaire, auquel son ancien idéal sert
de base, mais dans lequel le monde qu’il a sous les yeux trouve aussi sa
place. Dans cet ensemble harmonieux, les miséres publiques et privées se
trouvent expliquées ; leurs causes nécessaires et fatales sont exposées, et
Hegel ne sen préoccupe plus.
Vers le milieu de l’année 1800, Hegel revient a ses études de théologie. A
Ja suite de ses réflexions sur la politique, la conviction s’était formée en lui,
que la théorie la plus légitime n'est cependant pas appelée 4 modifier directe-
ment la réalité. Il transporte cette maniére de voir dans ses nouvelles médi-
tations. La raison abstraite n’a pas le droit de critiquer les religions positives,
dit-i] maintenant, elle ne doit que les interpreter, c’est-a-dire montrer con-
ment tel siécle, tel état de civilisation, a dt fatalement les produire. Car, selon
Hegel. ce n'est pas Ja raison, mais c'est la nature de l'homme complete, agis-
sante et dans expansion de sa vitalité la plus intense, qui est la base de la
religion.
Qu'est-ce que vitalité, qu’est-ce que vie? se demande ensuite Hegel. La
seule vie qui mérite ce nom, répond-il, c’est Ja vie universelle, infinie, qu'on
»
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE: 547
nomme Dieu. Lors donc que l’homme s’éléve au-dessus de sa vie restreinte et
périssable pour pénétrer jusqu’a la vie absolue et incessante, il adore Dieu ;
lorsque, dépassant la raison qui ne voit partout que des étres distinets, il ar-
rive 4 reconnaitre qu'il nest qu'une parcelle dé la vie générale, il fait acte
de religion. La philosophie n’a plus qu’é se retirer; son unique mission est
de prouver a |’homme qu'il ne doit pas rester dans le fini, mais qu'il doit
se compleéter en s’abimant dans |'infini. Tout cela n’est que de la logoma-
chie panthéiste assez vulgaire que nous ne rapportons que pour indiquer
le fil des idées de Hegel. Mais voici qui est plus rare.
Le philosophe vient d’avouer que |’ascension de la vie limitée vers la vie
universelle ne regarde plus la raison, puisque c'est la un acte auquel parti-
cipait la nature humaine tout entiére. Un moment aprés, il ne se souvient
plus de ce qu'il vient de dire. Le dernier secret de cet acte de religion intime,
il veut le posséder, il veut voir comment cet acte se passe dans les replis du
ceur humain,il veut en avoir fa notion précise et nette, en un mot, il veut le
saisir par l’entendement. Cette élévation de la vie inférieure 4 la vie univer-
selle, elle doit se faire, dit maintenant ilegel, méthodiquement, par la voie
de la réflexion et du raisonnement. La religion est devenue métaphysique.
C’est en septembre 1800 que Hegel mettait sur le papier ce qui précéede. Le
2 novembre suivant, il écrit a Schelling que Vidéal de sa jeunesse, en pas-
sant par la réflexion, s'est constitué en systéme '. En effet, nous touchons au
seuil de sa doctrine définitive.
Il est arrivé 4 vouloir faire suivre 4 son entendement, pas a pas, la route
par laquelle le fini va se perdre dans l’infini, ou, en retournant le probléme,
4 vouloir mesurer au compas la voie parcourue par |’infini ou l‘absolu, pour
se manifester dans le fini. Mille fois avant lui l'identité de toutes les choses
de lunivers avait été affirmée. Hegel, lui, va plus loin, il veut déterminer
par le menu comment tout ce qui s’exclut et ce qui se contredit, — le parti-
culier et l'universel, le bien et le mal, !’étre et le néant, le monde tangible
et celui des idées, —ne font partie que d'un seul et méme organisme. Il
veut connaitre au juste la place que chacune de ces choses occupe dans le
vaste ensemble général. L'entreprise était unique, l’instrument sera de méme.
Lorsque Hegel, lisant 4 ]’université les ouvrages mystiques de Jacobi, avait
analysé la vertu de l'amour, il avait fait la remarque que !'amour se trans-
porte hors de soi, vit et agit dans un autre que lui, pour ensuite rentrer en
soi-méme et reconnaitre )'unité qui existe entre lui et cet autre. Maintenant.
que l'amour lui parait pendant quelque temps |'essence de labgolu, les idées
* Remarquons avec M. Haym combien le point de départ de Kant différe de celui de Hegel
Le ‘premier ne s’avance qu’aprés s’étre assaré, par une discustion sinon irréfulable, du
moins loyale, de ja solidité de sa base d’opérations. Hegel, ayicontraire, accepte de confiance,
sans les controler, diverses idées, les unes fausses, les autres entachées d'erreurs, que la
disposition anormale des esprit en Allemaxne y avait fait’ germer. Aprés les avoir tant bien que
mal soudées les unes aux autres, il s’en forme un éddal qui est un mélange de principes em-
pruntés a l’antiquité ou prétendus tels, de ratitthalisme inconséquent et de vague religiosité.
Ih s’apercoit bien que les faits ne concrdent point avec cet édéal, mais il n’éprouve pas pour
cela Je hesoin de rechercher s'il ne se serait pas fait illusion. La réalilé ne cadre-t-vlle pas avec
son idéal? Hegel la retourne. !’écourte, l’arrange; il raisonne et déraisonne jusqu’a ce que
tout défaut de conformité ait disparu. Agir ainsi, c'est manquer de probité, c’est en im-
poser 3 soi-méme et aux autres.
548 , BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
dont nous venons de parler, et sur lesquelles il était revenu plusieurs fois,
fermentent en lui; mais, lorsqu’il les formule définitivement, il les traduit
dans un langage plus abstrait. « L'absolu est amour, dit-il, mais il est aussi
esprit. » Ce mot prononcé, Hegel se rappelle la maniére dont I'acte de la
conscience humaine avait été décrit par Fichte. L’esprit de |’homme, selon
ce dernier philosophe, s‘oppose soi-méme a soi-méme, devient un instant un
étranger, un autre pour lui-méme, mais se reconnait immédiatement dans
cet autre. Or, se dit Hegel, Ja méme chose doit avoir lieu pour I'esprit ab-
solu; il faut que celui-ci sorte d’abord de soi-méme, qu'il se pose en face de
soi-méme comme n’étant plus qu'un autre, mais qu'au moment méme il se
retrouve. )
Voila le berceau de la fameuse trichotomie du mouvement dialectique per-
pétuel, au moyen duquel Hegel reconstruira dans son cerveau toutes les par-
ties de l’univers visible et invisible dans le méme ordre, ow il prétend
qu’elles sont émanées de I'absolu, et au moyen duquel il forcera toutes les
antinomies a se fondre dans un ensemble homogéne.
Nous ve poursuivrons pas plus loin les développements ultérieurs du sys-
téme de Hegel, qui éprouva encore plusieurs vicissitudes secondaires, mais
dont les lignes fondamentales sont tracées dés lors. L’histoire de son élabora-
tion, que nous venons d’esquisser, est instructive en ce qu'elle explique
comment de pareilles extravagances purent étre énoncées et applaudies. La
philosophie de Hegel est le produit, non des tendances naturelles et légitimes
de I’époque qui la vit naitre, mais des aspirations égarées et contradictoires
de cette époque.
Elle devait périr, elle se meurt. Réjouissons-nous-en; « car elle portait en
elle, dit M. Haym, le germe vénéneux d'une sophistique éhontée. » Non con-
tent d’outrager constamment le bon sens par sa trichotomte, Hegel, quoiqu'il
fot bien plus consciencieux que ses disciples, ne se fit aucun scrupule de
recourir, quand son instrument lui faisait défaut, 4 des escamotages, a des
tromperies impardonnables, & des suppositions gratuites, 4 des violences ma-
nifestes faites aux termes de Ja langue, ainsi qu’aux données de Ihistoire. Ce
sont la les expressions dont se sert M. Haym, quand il signale, lui, libre pen-
seur, lui, ennemi de toute réaction, avec une ironie cruelle, mais juste, les
manouvres fallacieuses de Hegel. M. Rosenkranz n‘a pas le droit de trouver
trop dur le langage de M. Haym, dont le cceur honnéte s’indigne contre un
philosophe qui, outre qu’il ne mérite aucun ménagement, s’étant montré tou-
jours acerbe et souvent grossier quand il critiquait les autres, a failli, comme
le dit M. Haym, corrompre dans sa source Ja pensée humaine.
La réponse, trés-générale et trés-courte, que M. Rosenkranz fait aux ob-
jections présentées par M. Haym contre les assertions de Hegel ne mérite pss
qu'on s'y arréte. Il se borne & peu prés a dire que ces objections ont presque
toutes déja été émises, et cela d’une maniére plus lucide. Quand cela serail,
quel tort cela peut-il leur faire? Le systéme est précisément tombé dans le
mépris, parce qu’elles portaient juste. Ce n’est pas que nous considérions
M. Haym comme infaillible. Nous repoussons ses opinions religieuses; sé
idées philosophiques ne sont pas les nétres. Mais, au moins, quand il se
rompe, il est sincére et de bonne foi; et en résumé son ouvrage, quoique
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 549
écrit d’un style un peu lourd, mérite d’étre lu et approuvé par tout ami de la
verité.
Aprés avoir censuré Hegel comme penseur, M. Haym |’attaque aussi comme
‘homme. Il lui reproche d’avoir entiérement manqué de patriotisme, d'avoir
été un flatteur du pouvoir absolu, et enfin d’étre devenu presque un hypo-
crite. A ces inculpations, M. Rosenkranz répond, avec une chaleur généreuse
quilhonore, par diverses fins de non-recevoir qui ont un certain poids, mais
qui ne peuvent cependant pas entiérement justifier son maitre.
Hegel ne témoigne jamais Ja moindre sympathie pour les efforts sublimes
que fait l’Allemagne pour secouer le joug de Napoléon, et auxquels M. Thiers
lui-méme a rendu hommage dans son dernier volume; bien au contraire
toute son admiration élait acquise a l’oppresseur de son pays. Ayant apergu
l’empereur des Frangais le lendemain de la bataille d'Iéna, i] ne se tient pas
d’aise d’avoir vu passer 4 cheval « |’4me du monde. » Le plus grand songe-
creux du siécle tombait ainsi en extase devant un homme qui professait un
mépris souverain pour tous les idéologues !
L’Allemagne une fois délivrée, Hegel changea entiérement de langage.
Avec une souplesse merveilleuse, due a son fatalisme, il savait s'accommoder
de tout ce qui triomphe. La Philosophie du droit a \'air de n’étre écrite que
pour représenter la bureaucratie despotique, telle qu’elle existait naguére en
Prusse, comme la plus sublime manifestation de Vabsolu; elle est non pas ul-
tra-royaliste, mais ultra-gouvernementale, ainsi que l’avait déja fait obser-
ver Stahl. Quant 4 l’éerit que Hegel publia en 1847 sur la constitution du
Wurtemberg, il ne nous semble pas offrir le caractére de servilité cue M. Haym
prétend y trouver. En revanche, M. Haym nous parait étre dans le vrai
quand il établit que Hegel a dd faire violence a ses convictions intimes en
s'efforcant, dans les derniéres années de sa vie, de prouver l’entiére con-
cordance du catéchisme luthérien avec son systéme.
Tout en blamant énergiquement la doctrine et la conduite publique de He-
gel, M. Haym sait rendre justice 4 ses qualités éminentes, 4 son intelligence
supérieure et a la variété de son savoir. Placé, dés le principe, dans un mi-
lieu d‘idées fausses, Hegel n’est pas responsable de toutes ses aberrations.
Quant 4 son ceuvre, elle est loin d’avoir été entiérement stérile. D'abord il a
donné, comme I'a si bien fait ressortir le P. Gratry, la preuve de la vérité
par 'absurde. De plus, il a mis fin pour toujours au rationalisme abstrait.
Quoiqu’ il ait confondu le raisonnement avec la sensation et |’intuition, et
qu'il ait attribué au premier ce qui ne convient qu’aux deux autres, il nen
a pas Moins, quoique indirectement, fait reconnaitre qu'upe union étroite
est nécessaire entre les diverses facultés de l'homme, qu’elles doivent s’en-
traider, et qu’isolées elles restent impuissantes. Enfin il a labouré de fond
en comble le domaine de la pensée; si l'ivraie y vient mieux qu auparavant,
la vérité aussi y pousse et y grandit avec plus de facilité.
Erxest Grecoire.
a
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
PARLAMENTARISCHE REDEN der Gebrivler Aveust und Petrn Fravz Rescnenseasces.
(Discours parlementaires des fréres Avcuste et Preang-Francois Reicuenspeaces.) Ratis-
bonne, 1858, pp. xxim et 1087 in-8.
Ce volume important, d’au moins 1100 pages, est publié par des éditeurs
anonymes dans le but de fournir les matériaux pour l'histoire du Parti ca-
tholique en Prusse de 1848 4 1857. Au milieu des sanglantes folies de Frane-
fort et de Berlin, le principe de la liberté de I'Eglise avait été posé; un article
de la constitution prussienne garantit 4 tous la liberté de religton ; un autre
accorde aux corporations religieuses la liberté de correspondre avec leurs
supérieurs sans obstacle de la part du gouvernement; un troisiéme article
établit que l'Eglise catholique régle ct administre elle-méme ses affaires.
Jusque-la, en Prusse, I"hérésie s'abritait derriére une légalité oppressive
contre tout progrés de la foi catholique; etson attaque contre les catholi-
ques revétait toutes les formes, méme la forme de lettres royales, sans qu'on
leur laissat la liberté de la défense. Mais, depuis que leur liberté est éerite
dans la constitution du pays, un certain nombre de catholiques, importants
per leur courage et par leurs talents, veillent sans cesse sur les intéréts de
la liberté. On suit avec bonheur les’ phases diverses 4 travers lesquelles on
se faconne de nouveay a la vie publique, dans un pays ot, depuis un siécle
et demi, elle avait 4 peu prés complétement disparu.
Deja, pendant l’Assemblée de Francfort, en 1848, un comité catholique pour
la défense de la liberté de |Eglise, s’était formé par suite des encouragements
du cardinal de Diepenbrock. 1) se réunissait sous la présidence du général
de Radowitz ou de M. Auguste Reichensperger, et les hommes qui compo-
Saient cette réunion avaient réussi, lors de {a discussion des droits fondamen-
taux, 4 sauvegarder les droits des catholiques. Sur le terrain plus restreint
des chambres prussiennes, les divergences politiques, dans le commence-
ment, étaient trop grandes parmi les catholiques mémes, pour qu'un parti
catholique bien compact edt été possible.
Ce n’est qu’en présence d'un péril commun, lorsque le gouvernement, en
4852, parut vouloir retirer les garanties constitutionnelles des catholiques, et
que les ministres de Raumer et de Westphalen, alarmés du succés des mis-
sions catholiques, essayérent de ressusciter les vieilles lois d’oppression contre
I’Eglise, que le parti catholique dans Ja chambre se constitua définitivement.
Tout semblait annoncer un retour aux anciens errements du systéme oppres-
sif de Frédérie-Guillaume III. C'est alors que nous voyons Jes deux fréres
Reichensperger, MM. de Ketteler, de Mallinckrodt, Osterrath, M. Otto de
regrettable meémoire, Rohden, le comte J. de Stolberg, de Waldbolt-Born-
heim, etc., serrer fortement leurs rangs pour 1a défense des libertés inscrites
dans la constitution. M. Pierre Reichensperger est peut-dtre |’orateur Je plus
éloquent et le plus écouté parmi cette élite de champions catholiques, et ce
sont surtout ses discours qui forment le corps du volume dont nous rendons
compte ici.
Ces discours, qu’on lit avec le plus vif intérét et qui s’étendent a toutes
los questions religieuses, politiques, administratives, etc., ont fait pénetrer
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 534
peu a peu les notions de justice, de droit et de vérité dans cette assemblée
dont la majorité inabordable parlait et agissait comme si le gouvernement
seul avait des droits. Un jour, dans. un discours a |’oceasion de |’impét fon-
cer, M. Reichensperger faisait remarquer que le cété droit de la chambre
volait toujours avec la gauche quand il s'agissait de frustrer les catholiques
de leurs droits et de leurs libertés constitutionnelles. L’orateur catholique,
sans qu'une contradiction ait été élevée contre ce qu'il avancait, disait a la
chambre : « L’affinité du cété droit avec le radicalisme s’est toujours mon-
irée en ce que jamais une proposition en faveur des intéréts de I'Kglise
catholique n’a été appuyée par ce cété de la chambre, pas plus que par
celui ou siége le radicalisme, qui notoirement est toujours et partout l'en-
nemi le plus acharné de I'Eglise catholique et de ses droits. Je vous rappelle,
messieurs, que M. de Gerlach a dit formellement qu'on ne pouvait rien
opposer 4 nos demandes, mais que le cété droit de la chambre n’était pas
la pour aider les catholiques a@ rentrer dans leurs droits. Messieurs, ce mot
a élé retenu par la sténographie, et jamais il ne sera effacé par des mots,
vous ne l’effacerez que par les faits ‘. »
Mais on ne cite pas quand il s’agit d'un volume de cette nature. Voici la
contexture de |’ouvrage. La premiére partie traite du Parlemént allemand
etse divise en deux chapitres : !’Assemblée constituante dé Francfort et \' As-
semblée d’ Erfurth. Parmi les discours tenus devant ces assemblées par MM. Rei-
chensperger, il en est sur Ja liberté de l'industrie, la liberté personnelle, le
droit de propriété, la question danoise, la question du chef de l’Empire, sur
Vélection de l’empereur d‘Allemagne, etc. La seconde partie de l’ouvrage
traite de la Représentation prussienne de 1848 a 1857. Le premier chapitre
est intitulé : De l’ Assemblée nationale prussienne en 1848; le second a pour
titre : La seconde chambre de 1849 a 1855; et le troisiéme : La Chambre
des députés de 1855 & 1857. Les nombreux discours de cette partie ont pour
sujet les matiéres les plus variées; mais toujours le sujet est parfaitement
dominé par ces orateurs remarquables. Les improvisations mémes, les répli-
ques et les reparties sont d'une telle solidité pour le fond et d'une telle supé-
riorité pour la forme, qu'on est tout étonné de voir l’éloquence politique,
qui n’existait pas en Allemagne il y a dix ans, produire du premier coup de
tels maitres.
Voici les sujets de quelques-uns de ces discours :
De la révision de la constitution; de l’insurrection de Posen; sur la peine
de mort; }’égalité devant la loi; !a Jiberté de la presse; des fiefs et des fidéi-
commis; ]’Etat et I'Eglise; Ja liberté d’enseignement; la loi sur 1a presse; la
Prusse et la Diéte germanique; de l’architecture gothique; de la conservation
des monuments historiques; do]’administration militaire; de l'impdt foncier;
des corporations; corps et métiers; sur le réglement des douanes; la question
des Juifs; Jes questions d'Orient; sur la restriction pour les élections; de la
représentation des corporations et des communes; sur l'emploi des fonds ca-
tholiques; sur luniversité catholique a ériger & Munster; de la célébration
du dimanche; la loi d’expropriation, etc., cte.
' Pag. 678.
552 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
En somme, ce volume renferme plus de cent discours sur les matiéres \eS
plus importantes, et dans toutes les circonstances oi MM. Reichensperger
se montrent, c'est toujours l'intérét de la vérité, de la justice, de la liberté
at de l'indépendance de IEglise, qui les inspire et détermine leurs votes.
Au milieu de ces luttes de la vie publique, I’Eglise catholique en Prusse a
fait de grands progrés dans ces derniéres années; elle y est devenue une-
puissance avec laquelle il faut compter, précisément parce que dans cette
gymnastique salutaire de la vie publique Jes catholiques ont commencé a
compter aussi sur eux-mémes. Maintenant ils n'ont plus 4 craindre que ce
développement de leur action puisse étre arrété par les tracasseries souvent
insupportables de |’esprit bureaucratique, qui, lui aussi, est toujours une:
puissance pour le mal, ou du moins pour empécher le bien. L’Eglise ca-
tholique dans la Prusse d’aujourd’hui ne vit ou plutét ne meurt plus de
vagues promesses de liberté : elle a enfin obtenu de sérieuses garanties
constitutionnelles, et ces garanties, elle a trouvé des hommes éminents.
pour les faire valoir et les défendre. C’est ce qu’on se dit avec bonheur a la
lecture du riche volume que nous annongons ici et auquel nous désirons:
un grand nombre de lecteurs.
D. Cuarces Branpgs,
Bénédictin d'Ensicdeln.
BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE
HISTOIRE DES THEORIES ET DES IDEES MORALES DANS L’ANTIQUITE, par J. Dess'
(ouvrage couronné par |’Académie des sciences morales et politiques).
L'Académie des sciences morales et politiques a couronné, en 1853, uo
mémoire sur I'Histoire des théories et des idées morales dans U'antiquilé;
M. Denis, qui en est l’auteur, ne !'a donné que récemment au public, aprés
l’avoir soigneusement remanié et fort augmenté. Ecrit par un Frangais eten
bon style, ce livre ne ressemble pas aux ouvrages ou |'érudition allemande
accumule les hypothéses et fait collection des moindres détails; ce sont deux
volumes qu’on peut lire d'un bout 4 l'autre avec un intérét soutenu; cest
une vue d’ensemble prise sur le monde ancien, un résumé général de toutes
les opinions sur Dieu et sur ]’homme qui ont eu cours depuis Pythagore et
Socrate jusqu’a l’avénement définitif du christianisme. Qu’on ne s'y trompe
point cependant, le résumé n'est pas complet. L’auteur annonce dans sa
préface qu'il a enregistré le mal comme le bien; mais on sent, en le lisant,
qu'il a été dominé par le deésir de faire ressortir tout ce qu'il y a de plus
éminent dans les philosophes et les moralistes anciens. Aussi ne s’est-il point
borné a faire l’analyse de leurs ceuvres; il a choisi avec soin entre leurs:
1 Paris, Durand, 1856. 2 vol. in-8.
BIBLIOGRAPIIE FRANCAISE. 553
théories celles qu'il développerait dans sa brillante étude. Nous ne lui en fe-
rons pas uD reproche. En réunissant et en resserrant dans un certain nombre
de feuilles toutes les maximes les plus parfaites que l’antiquité nous ait Ié-
guées, il a fait le travail du mineur qui, & travers la poussiére du sable, dé-
couvre les parcelles d’or pur et les rapproche les unes des autres. Sil avait
tout reproduit, le mal comme le bien, autant aurait valu nous renvoyer aux
auteurs eux-mémes, et nous faire relire le texte de Platon ou d’Aristote,
de Sénéque ou de Cicéron. Son livre aurait risqué d’étre banal; il est origi-
nal au contraire, tel qu'il est composé, car nous sommes peu accoutumés a
trouver dans |'antiquité un code aussi irréprochable de sentences morales et
méme de préceptes religieux.
On peut se demander toutefois si une telle méthode est légitime; si, en
dissimulant les erreurs et en mettant en relief la meilleure part de la phi-
losophie ancienne, on nous présente encore |’antiquité sous son vrai jour.
Faire valoir dans l’épicuréisme cette bienveillance universelle de l'homme,
qui effacait les limites des classes et les frontiéres des nations; dans le stoi-
cisme, cette hauteur de vues qui distingue beaucoup plus I’époque de Marc-
Auréle que celle de Zénon, est-ce nous faire connaitre entiérement les deux
sectes rivales? Rechercher dans les wuvres de Platon ou de Cicéron les admi-
rables fragments qui s'y trouvent épars, les rapprocher avec art et les fondre
en un corps de doctrine, souvent méme y ajouter des phrases empruntées a
d'autres auteurs, et souder le texte des disciples avec le texte des maitres,
est-ce nous donner tout Platon, tout Cicéron? Non, sans doute, et si l’auteur
S$ était proposé ce but, il se serait trompé. Mais, s'il a voulu seulement, par
ce genre de travail, mesurer Ja plus grande hauteur 4 laquelle a pu s’élever
l'esprit de 'homme abandonné a lui-méme, il lui a été permis de négliger
tout ce qui se tenait 4 un niveau trop bas, et de nous montrer non pas l’an-
tiquité tout entiére, mais pour ainsi parler les sommets moraux de I'anti-
quité. Ainsi, quand la critique littéraire veut calculer Ja portée du génie
d'un homme, elle n’apprécie que ses chefs-d’euvre; elle juge Corneille sur
le Cid, et non sur Agésilas. De méme Mhistoire de la philosophie, quand elle
veut calculer la portée dela raison humaine, est en droit de n'interroger que
ses plus illustres interprétes, et de ne recueillir que les plus sublimes de
leurs maximes.
Mais il faut prendre garde ala conclusion qu’on doit tirerd’unetelle étude; et,
si l'on veut porter un jugement définitif sur la philosophie de l'antiquité, il
faut, tout en admirant ses parties élevées, se souvenir qu'elle laissait ou-
verts d'insondables abimes. M. Denis s’en est-il parfaitement rendu compte?
Une grave question se présentait a lui, il s’agissait d'apprécier quelle a été
influence des anciennes philosophies sur les origines et la formation de la
morale chrétienne, et de décider, par conséquent, si |'Evangile a été an-
noncé aux hommes pour détruire le paganisme ou seulement pour le com-
pléter. Cette question une fois posée, comment M. Denis y répond-il? Nous
serions fort embarrassé de le décider. Est-ce dans sa préface ou dans son
livre que nous devons en chercher Ja solution? Si nous nous arrétons a la
préface, nous y trouvons une sorte de profession de foi qui est en méme
temps des plus timides et des plus étranges. L’auteur, qui se donne pour un
554 BIBLIOGRAPHIE FRANQGAISE.
fervent disciple du dix-huitiéme siécle, parait avoir pour opinion que le
christianisme, loin d’étre ane divine nouveauté dans l'histoire du genre hu-
main, n’aurait été qu'un progrés d'une génération sur la génération précé-
dente, et pourrait passer pour le dernier mot de la philosophie ancienne. Il
se hate d’ajouter, toutefois, qu'il ne se sent pas dans une posttion assex libre
pour toucher a de pareils sujets; et, en attendant )'indépendance qui lui
manque, et qu'il juge st nécessaire ala moralité de Vécrivain, il donne
heureusement a son livre une conclusion fort différente de la préface. Puis-
que nous n’avons pas 4 juger homme, nous n‘insisterons point sur cette
contradiction; et nous nous bornerons 4 féliciter l’écrivain d’avoir développé
dans ses deux volumes une autre opinion que la sienne. :
. Qu’on lise, en effet, 'ouvrage avec quelque attention, on y trouvera plus
d’un passage éloquent of M. Denis marque avec vérité le role qui était ré-
servé a la grande révolution chrétienne. I! recueille avec bonheur, il cherche
méme 4 codifier toutes les maximes des sages sur les relations des hommes
entre eux, sur la sainteté des liens de la famille, sur la pureté de la femme,
sur l'esclavage; mais il ne peut se dissimuler la distance qui les sépare d'une
religion toute parfaite, imposant au monde avec autorité une régle invariabie
de devoirs. Il est 4 la recherche de tous les actes de bienfaisance que rappor-
tent les auteurs, trouvant fort naturel que les hommes aient eu de tout temps
des sentiments humains; mais il convient sans difficulté qu’il n'a point troové
dans les paiens cette prédilection et cette tendresse pour les pauvres qui don-
nent un caractére si saisisssnt au sermon sur la montagne‘. Il note avec aoiD
les études des philosophes sur les questions religieuses, et leurs aspirations
vers la Divinité; mais il reconnait qu’une religion ne pouvait étre fondée par
des penseurs qui désespéraient de l’intelligence et de !’instinct du peuple;
que le théisme d’Epictéte et de Marc-Auréle lui-méme fut toujours une foi
individuelle, qui n’aspirait pas 4 réformer la conscience publique, et qui n’é
prouva jamais ces sympathiques douleurs de l’enfantement dont parle saint
Paul *. Nous ne pousserons pas plus loin-cette analyse; elle suffit 4 prouver
que le dernier mot du paganisme, si avancé qu’on le suppose, était encore
aussi loin de I'Evangile que l'homme est loin de Dieu.
Mais, si la philosophie, livrée & elle-méme, était impuissante a franchir le
pas supréme qui la séparait de la vérité, ce n’est pas pour nous un motif de
contester la pensée au développement de laquelle M. Denis a consacré son
livre : c’est que la raison humaine a toujours été en progrés depuis I’ origine
des nations jusqu’a |’avénement du christianisme. Les générations se sont
transmis l’une a l'autre le faisceau des ]umiéres, et chacune I'a augmensé de
ses propres clartés; c'est la loi suivant laquelle le civilisation avance. Nous sx
vons qu’ cette loi econstante du progrés on oppose la décadence apparente des
peuples. La Gréce était-elle plus sage, dit-on, au temps ov elle courbait le front
sous la conquéte romaine qu’aux siécles de ses grands hommes et de ses
triomphes? L'empire romain était-il plus avancé dans Il'intelligence des theo-
ries philosophiques et des idées morales que la Rome des Cincinnatus et des
Scipions? Nous n’hésitons point a soutenir cette opinion, quoiqu’elle semble
‘TI, p. 178.
27. Il, p. 44.
BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE. 550
avoir de paradoxal, Les maurs s’affaissaient, mais l'idée de Dieu se déga-
geait; les préceptes du devoir étaient plus audacieusement violés, mais plus
exactement définis; et, comme par une sorte de réaction provoquée par le
désordre méme, 4 mesure que les hommes se permettaient plus de crimes, il
s'élevait plus de voix pour les flétrir et pour opposer a ces scandales les vrais
principes de l’honneur et de la vertu.
Trop souvent on a cru servir le christianisme en niant ce progrés continu
de la philosophie ancienne; il semble qu'on ait voulu faire plus profond en-
core l'abime ou I’humanité était plongée, afin de mieux célébrer le miracle
gui l’en a tiré. Le christianisme, qui est Ja vérité méme, ne saurait rien ga-
guer 4 ce qu’on faussat l'histoire pour le glorifier; Dieu lui a fait la part assez
belle dans les destinées du monde pour qu’on n‘ait pas a l’exagérer. Bossuet,
eavec son lumineux bon sens, a reconnu sans difficulté que les doctrines des
philosophes étaient une espece de préparation a la connaissance de la vé-
rité, Dieu, « qui tient tout en sa main, comme il dit, qui préside 4 tous les
temps et prévient tous les conseils, » avait sans doute disposé le monde de
toute éternité 4 recevoir la lumiére dont il devait !’éclairer; et ce lent ache-
ninement des peuples vers une croyance meilleure, loin d‘affaiblir pour
tous la vertu de Evangile, nous fait voir au contraire que la divine provi-
dence préparait les voies a son triomphe. Nous n’avons sur ce sujet qu’a ren-
vcyer les lecteurs du Correspondant 4 un auteur qu'il ne nous est pas permis
de jouer ici, mais que nous pouvons du moins citer, 4 M. Albert de Broglie
( Le cbristianisme, dit-il, n’a point été un accident inattendu dans la des
« tinée de l’humanité. Il s’éléve comme un point culminant dans la suite des
« sicles. Avant lui, tout y méne; aprés lui, tout en découle. Ce n'est donc
« point offenser le christianisme, ni diminuer son autorité divine, que de re-
« chercher et de mettre en lumiére toutes les causes qui ont préparé et servi
« sa marche...... Si la vérité que le christianisme a révélée est un rayon de
« cetie verité universelle qui repose dans le sein de Dieu, elle a dQ recon-
« naitre comme son bien et absorber en elle-méme toutes les vérités impar-
« faites dont les systémes philosophiques se disputaient les lambeaux souillés.
« Si le christianisme est venu pour apaiser la soif des Ames, les peuples, ces
« troupeaux altéerds d’ames, ont dd tressaillir et se précipiter a son appro-
« che*. » En effet, aux approches de Jésus-Christ, le paganisme s'écroulait
comme de lui-méme. L’augure Cicéron, dans son traité de Naturd deorum,
avait porté le dernier coup aux dieux de }’Olympe. Et ses fines railleries n’é-
taient point une marque d’irréligion; ce n’était pas au profit de l'incrédulité
qu’on se riait des idoles. La croyance a un Dieu unique l’emportait sur les
fables du polythéisme; la vague religion des philosophes, on en conviendra,
était un progrés sur ce culte grossier.
Mais leurs theories ne suffisaient pas au monde; elles ne pouvaient satis-
faire ce besoin de croire et d’adorer qui tourmentait les Ames. Les temples
une fois sapés et les idoles renversées, quello religion la philosophie allait-
elle donner a la terre? De I’Asie a l'Europe, les essais se multipliérent; et nous
en trouvons |’instructive histoire dans le chapitre que M. Denis a consacré a
* Discours sur [ Hist. univ., 11° p., chap. v.
2 L’Eglise et Tempire romain au quatriéme sitcle, t. 1, p. 67.
556 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
décrire |‘état religieux du monde gréco-romain. Au temps méme de Jésus-
Christ, Apollonius de Tyanes voulut inventer un culte; mais il ne réussit qu’a
faire rire de son impuissance. Plus tard, I’école d’Alexandrie s’efforea d'éle-
ver ses autels en face des autels du christianisme déja triomphant; Plotin,
Porphyre, Jamblique, préchérent non-seulement une pure morale, mais la
croyance 4 la vie future, le respect de Dieu, Ia priére, l‘abstinence, Ja mor-
tification. Ils étaient soutenus par l'opinion populaire, par la crédulité et la
superstition, par toutes les aspirations des peuples vers une religion nouvelle;
ils avaient pour eux la science, I’éloquence, la vertu. Et cependant leur ten-
tative demeura sterile. Leur culte ne put trouver de sectateurs; et, quant a
leur doctrine, elle ne réussit méme point a se mettre d'accord avec le bon
sens. Ils voulurent se faire théologiens; mais ils ne rencontrérent point le
Dieu un et souverainement intelligent du christianisme; ils ne surent que
confondre Dieu avec Ja nature; au grossier polythéisme ils substituérent un
panthéisme obscur et non moins mensonger. « Les hommes, dit M. Ville-
« main‘, commentaient d'anciennes fables au lieu d'y croire. [ls vieillissaient
« le paganisme pour le rajeunir; mais ils ne faisaient qu’ajouter au chzo:
« des opinions sans trouver une croyance qui pit ranimer lesprit de l’homn»
« et lier les nations entre elles. » La créature était réellement impuissante a
se créer un Dieu; une religion ne pouvait étre fondée par la raison des sage,
il fatlait qu’elle descendit du ciel. Le christianisme seul, qui sembiait destné
4 périr, suivant toutes les prévisions humaines, devait avoir la force de rvv-
nir sous sa Joi I'Orient et l'Occident étonnés.
Au. Lerzvrne-Portauis.
CEUVRES DE PAUL REYNIER. Marseille, 18564.
Voici un petit volume bleu qui s’annonce-bien modestement, signé d'un
nom inconnu et qui ne fera peut-étre pas grand bruit dans Je monje. Il
s'intitule : QEuvres de Paul Reynter. || est imprimé 4 Marseille, c'est-i-dire
bien loin de ce centre de renommeée bruyante, de gloire tapageuse qui se
nomme la capitale. On louvre, craignant d'y rencontrer quelques-unes de
ces ceuvres sans originalité et sans vie, comme en font éclore trop souvent
les concours de nos académies de province, quelques poétes couronnés de
ces fleurs qu’on a la faiblesse de railler 4 Paris et d'ambitionner 4 Toulouse
et a Marseille. Mais, charmante surprise, hélas! trop ménagée d'ordinaire aux
lecteurs! Ce volume est plein des poésies les plus pures et les plus touchan-
tes, d'une délicatesse de sentiments virginale, en méme temps d'une facilité
qui sent sa jeunesse, et l’accuse méme un peu parfois; enfin, c'est une bonne
fortune qui ne doit pas étre dédaignée méme par les plus difficiles. Il y a de
quoi se réconcilier avec toutes les académies de province si on a jamais eu
le mauvais esprit de se brouiller avec elles: c'est qu’en vérité ces jolies
choses ont été presque toutes composées pour Jes jeux floraux de Marseille,
‘ Du polyth¢éisme.
2 lla paru depuis une nouvelle édition des quvres de Paul Reynier, in-12 avec portrait,
chez Ambroise Bray, rue des Saints-Péres. On en a extrait, sous le titre d’Hymees pienz , un
joli recueil in-48 pour la jeunessse.
BIBLIOGRAPHIE FRANQAISE. 307
et les juges ont été fiers, ils l’avouent eux-mémes, de couronner a plusieurs
reprises les uvres de leur jeune compatriote.
Paul Reynier, mort,a vingt-quatre ans, était d'une nature ferme et en-
thousiaste, d’une imagination ardente tempérée par la droiture de son cceur;
une Ame qu’on aimait d'abord, qu’on admirait ensuite parce qu'elle réunis-
sait en elle cesdeux choses si touchantes et si belles : la passion dans la
vertu, Pamour exalté du beau retenu par la pratique du bien. De tels ca-
ractéres sont rares, on comprend aisément qu’ils soient malheureux.
Reynier était résigné, mais triste. Une lutte sublime, solitaire, partageait
son cur entre les vivantes réalités de la terre et les aspirations plus hau-
tes, mais moins séduisantes pour le commun, qui viennent du ciel et
en montrent le chemin. Sa santé ne résista pas a de telles secousses. Il
mourut, il y a bientét deux ans, révant jusqu’aa dernier jour poésie, gloire,
vertu, anges, famille, Dieu, — qu'il chante maintenant pour jamais. Voila
pour l’ame. Elle se reflétait toute charmante sur ses traits: un front noble
et baut, un regard limpide et parfois inspiré, une noble physionomie,
quelque chose d’assuré et de modeste, une franchise d'or qui semblait
rayonner sur son pale visage. Voila I"homme, et, croyez-moi, je ne !’ai pas
flatté; ce n'est pas un héros de roman. Si ce portrait vous intéresse a lui,
lecteur, ouvrez son livre, vous le retrouverez tout entier. Seulement, par
amitié, passez par-dessus les trois premiéres piéces du recueil et ne lisez que
le reste. Songez qu’en 1848 l’auteur avait 17 ans: il n'est donc pas bien
étonnant qu’il ait médiocrement réussi a célébrer le martyre de l'archevéque
de Paris, }’exil et le retour de Pie IX, si beaux sujets pourtant! J'ai le cou-
rage d’avouer que j'aurais supprimé ces trois Morceaux, OU qu'au moins je
les aurais dissimulés le plus adroitement possible dans le milieu du recueil,
si j'avais eu l’honneur d’en étre I'éditeur. Mais les amis du poéte n’y ont
pas mis tant de coquetterie. Le moyen de leur en vouloir! Ils y ont mis de la
franchise, et c'est peut-étre encore de l’habileté. Passons donc condamnation
sur ce manque de politique; la mise en scéne fait le grand meérite de bien des
ouvrages; on en a vu réussir sans son secours, et c'est un charme de plus
quand vient le triomphe.
Que trouvons-nous dans ce cher et modeste volume? Cela ne s'analyse pas
comme un cours de philosophie. Cependant on peut y observer un double
conrant d‘inspiration, si l’on me permet cet emprunt a la physique : ce
n'est pas & dire que ces deux courants marchent en sens contraire et se
combattent; non, ils s’unissent plutét: seulement on peut les distinguer
dans leur principe. Paul Reynier, né sous Je climat de la Provence, dans
cette terre qui rappelle la Gréce, semble avoir retenu en lui quelque
chose du génie du peuple qui envoya ses colonies fonder la vieille cité
de Marseille. Il avait ce culte exquis de la forme, cet amour de la lumiere,
instinct passionné de toutes les splendides beautés de la nature, de celles
surtout qui éclatent par la pureté des lignes et l’harmonie des contours;
il avait ce trait indéfinissable du génie grec, qui fait qu’en parlant de
l'art gree on pense toujours @ une statue, a un bas-relief, 4 un marbre de
Paros, éclatant, lumineux, correct, divin; point de ces jeux savants de lu-
miére et d’ombres si chers 4 nos peintres modernes, point de fantastique,
558 BIBLIOGRAPIIK FRANCAISE.
rien de dérégld; de l’ordre, de la mesure, de la lumiére; — le Parthénon. A
cété de cela une autre source d'inspiration plus élevée, plus libre, déga-
geant mieux la personnalité humaine, lui permettant plus d’essor, le chris-
tianisme, l'esprit moderne. De la, ces aspirations mystiques, ces priéres ar-
dentes, ces épanchements avec Dieu, dans lesquels le poéte nous livre toute
son ame avec ses luttes et ses espérances; de la aussi ces gracieuses légendes,
ces pieux récits, ces entretiens avec la sainte Vierge, et toute la poésie du
catholicisme qui s‘exhale 4 chaque page en strophes radieuses et em-
baumées comme un encens. Ce contraste des deux inspirations n’éclate nulle
dart d’une mantére plus fidéle que dans lode dialoguée, intitulée : Téos et
Pathmos, dédiée a M. le comte de Salvo :
TEOS.
Regardez... sous des bois 4 l’ombre enchanteresse,
Vénus de ses pieds, blancs effleure le gazon,
Et les nymphes en chasur cntourent la déesse.
Et la lune sourit, penchée a |’horizon.
PATHMOS.
Regardez... étendu sur les marches d’un tréne
L’Agneau divin repose, un glaive dans les flancs;
A ses pieds des vicillards inclinent leur couronne
Et de sept lampes d’or veillent les feux tremblants.
La douce patrie d’Anacréon ne réveille dans l'ame que des souvenirs d'amour,
de volupté, de plaisirs. Le sauvage rocher, o& mourut le disciple bien-aimé,
le fiddle Jean, ne rappelle au cceur que des sacrifices, des immolations, le
terrible mystére de notre vie, la loi divinisée et le devoir aux pieds de Dieu.
Ces deux voix se répondent comme celles du passé et de l'avenir. L'une
nous montre le point de départ de I'humanité, la volupté servant de régle;
l'autre le vrai, le seul progrés, le seul illimité, le seul digne de la grandeur
de l'homme, le bonheur dans Je sacrifice. C’est la le double élément des in-
Spirations de notre poéte. Tantot il est tout antique, comme dans la Bacchante,
Illus, Nérée, tantét tout chrétien, comme dans Saint Jean, Madeleine, et une
foule d'autres poésies. Souvent il unit les deux en apparence sans partt prs.
Enfin, ily adans ce livre plusieurs petites piéces nées d'une impression, d'un
voyage, d'un regret, de ces petites podsies dites fugitives, qui sont fort agréables
a lire, quoique d’un intérét moins sérieux. Cependant on y retrouve toujours
la méme candeur, la méme naiveté, cette sincérité qui vient du coeur et qui
va au coeur. L’esprit, la grace, la pureté, distinguent deux jolies ballades:
l’ Ange des roses et "Enfant et le petit Jésus : si j'avais été juge des Jeux
Floraux, j'aurais surtout aimé a couronner la piéce, Innocence et Repentir et
Un Soir d’avril. — Mais les défauts? Le style, les images, les rimes, |'inexpe-
rience? — Ai-je dit que le poéte était parfait? En ce cas je me suis trompe
et je fais amende honorable; non, ce n’est pas ‘un poéte accompli. Paul
Reynier a donné de grandes espérances qui consolent de bien des réalités;
nous pouvons dire : il y avait en luil’Ame d’un grand podte, André Chemer
rajeuni par le christianisme. Mais, si l'on compte pour quelque chose !a 00-
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 559
blesse et la puissance de ‘inspiration, la foi ardente, la force et le bonheur
d’expressions qui la communiquent, nous pouvons dire : Paul Reynier a été
un vrai poéte. Lisez, — lisez et jugez.
ALFRED Patsanr.
ee
HISTOIRE D’ANGLETERRE DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULES, par T. ve
Bonnecuosk, 2 vol. in-8°. — Paris, Didier, quai des Grands-Augustins, 35.
L’histoire de l’Angleterre est une des plus dramatiques du monde. Ses ré-
volutions sont les actes d'une tragédie gigantesque qui, a travers le sang,
V'imiquité, et quelquefois la honte, marche 4 un terme plein de grandeur.
Tous les historiens en ont été frappés, et il y a deux cents ans bientét que le
P. Dorléans remarquait qu’elle se compose presque exclusivement de révolu-
tions. Mais, si tous ceux quil’ont étudiée en ont signalé les nombreuses péri-
péties, bien peu en ont remarqué l’enchainement et en ont saisi l’esprit. Ils
les ont vues se dérouler sans apercevoir le principe qui les produisait et sans
appreécier suffisamment les résultats progressifs qui en naissaient, nous vou-
lons dire la lente formation de la constitution britannique, fruit Jaborieux
mais plein de vigueur des Juttes intestines de la Grande-Bretagne.
C'est 4 montrer le travail incessant de cette constitution et le développe-
ment corrélatif de la puissance anglaise que s'est attaché l’auteur de cette
nouvelle Histoire d' Angleterre. Tel a été, dit-il, le double but qu'il s’est
proposé ; mais, ajoute-t-il, c'est par l'histoire des faits qu'il entend faire
comprendre celle des institutions. Son Histoire est donc essentiellement nar-
rative. Ne l’est-elle pas trop exclusivement? M. de Bonnechose est-il bien
sir que les vicissitudes et les progrés de la constitution anglaise ressortent
bien du récit qu-il fait des événements? Outre que, a notre avis, il ne s‘em-
preimt point assez du caractére passionné des faits, et partant manque un
peu de vie, ce récit n’appuie pas assez sur les crises politiques, n’en appro-
fondit pas assez les causes et n'en met pas assez les résultats en relief. Trois
révolutions ecaractéristiques et d'une influence décisive sur la constitution de
la royauté anglo-saxonne remplissent le second des deux volumes que M. de
Bonnechose vient de publier, sans nous donner une idée nette des conditions
particuliéres d’existence de cette royauté. Vers la fin de ce méme volume,
auteur aborde une quatriéme révolution plus grave que les autres, la révo-
lution religieuse. Son point de vue sur cette période est trop différent du
nétre pour qu’il n'y ait pas entre nos appreciations et les siennes une diffé-
rence profonde. Nous n’accordons point, nous, qu'il y ait & prendre et a lais-
ser dans la révélation chrétienne, et n'admettons pas « des christianismes
particuliers. » Cela ne nous empéche pas de reconnaitre le mérite qui dis-
tingue d’ailleurs cet ouvrage. Ii répond, par ses proportions, au besoin qu’on
a aujourd’hui, en ce genre, de livres qui ne soient ni trop longs ni trop
courts, et tient un intelligent milieu entre les grandes histoires et les mai-
gres résumés que nous avons sur |’Angleterre. Si |’ auteur est resté un peu
froid devant des figures héroiques qu'il a eu souvent a peindre, celle de
saint Thomas de Cantorbery, par exemple, il n’a pas du moins donné sans
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560 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
réserve dans les systémes qui ont prévalu de nos jours. C'est en somme un
travail élevé et sage que cette nouvelle Histoire d' Angleterre, et nous espé-
rons bien y revenir quand paraitront les volumes qui doivent la completer.
ee
LA DESTINEE DE L’HOMME, OU DU MAL DE L'EPREUVE ET DE LA STABILITE
FOTURE, par M. Lous Moreau, 1 vol. in-12.— Paris, Gaume fréres, éditeurs.
Les lecteurs du Correspondant connaissent M. Louis Moreau; ils ont ap-
précié ici bien des fois les qualités qui le distinguent comme penseur et
comme écrivain. Il suffira donc de la simple annonce a laquelle le défaut
d’espace nous condamne pour attirer leur attention sur le nouvel ouvrage
qu’il vient de publier. Ce n'est pas un traité philosophique des fins de Ihomme,
mais une suite de vues neuves sur le probléme éternellement controversé de
nos destinées. M. L. Moreau y reprend par Je cété ou elles touchent aujour-
d’hui les esprits, et sous le jour ou les ont présentées des systémes célébres,
les vieilles questions du ma), de la souffrance, de |’épreuve et de la vie au
dela du tombeau, tourments ou scandales permanents de la raison. Initié par
saint Augustin, dont il a traduit avec talent, comme on sait, les plus célé-
bres ouvrages, a J'intelligence chrétienne des mystéres de la vie, M. L. Mo-
reau les aborde d’un regard serein, discute les solutions infirmes et trou-
blées qu’a la prétention d’en donner la philosophie rationaliste, et y oppose
les hautes et saines explications qu’en offre la révélation chrétienne. L'ou-
vrage comprend deux parties qui se distinguent, mais se font suite l'une
a l'autre. Dans la premiére, ]’auteur examine les systémes imaginés Té-
cemment pour chercher, en dehors du dogme chretien, la cause de l'exis-
tence du mal sur la terre et en démontre la radicale impuissance; la suft-
sance éclectique et l’emphase humanitaire en particulier y sont appréciées
au plus prés. Dans la seconde, composée d'une suite de dialogues 4 la ma-
niére antique, il établit la supériorité rationnelle et morale des raisons
attribuées par nos livres saints aux désordres que la philosophie s'épuise ea
vain 4 expliquer. Un peu nu et peut-étre aussi un peu trop condensé dans
les chapitres de discussion pure, le style se détend et s’assouplit dans les En-
tretiens. La douce gravité des solitaires, des confesseurs, des martyrs intro-
duits dans ces conversations fictives en rend, malgré l'austérité du sujet, la
lecture attrayante et facile.
P. Dounatne.
REVUE LITTERAIRE
I. Objet de cette revue. — Il. Le prdsident de Brosses en Italie, \e\tres publiées par M. Co—
Lous. Paris, Didier, 2 vol. in-8. — III. Les Parlements de France, par M. le vicomte
de Bastanp v'Estanc. Paris, Didier. 2 vol. in-8. — IV. Revue de Bretagne et de Vendée,
publiée 4 Nantes. 1857 et 1858. — V. M. de Chateaubriand, pur M. Vuutemain. Paris,
Michel Lévy. 4 vol. in-8.— VI. Du Roman et du thédire contemporain, par M. Portov.
Paris, Durand. 4 vol. in-8.— VII. Héléne, par madame Cu. Rersaup. Paris, L. Hachette.
4 vol. in-12. — VIII. Milianah, poéme, par M. J. Avraax. Paris, Michel Lévy. 1 vol. in-12.
— IX. Nos artistes, pac M. E. Asour. Paris, L. Hachette. 1 vol. in-12.
|
Nous avons pensé que les lecteurs du Correspondant nous sauraient gré de
les tenir désormais au courant des livres nouvellement publiés, et nous
avons entrepris de leur donner réguliérement une revue littéraire. Tou-
tefois, nous ne nous Je sommes pas dissimulé, le rdéle que nous avons ac-
cepté doit étre avant tout un rdle modeste : notre revue ne sera qu'une sorte
de registre de l'état civil, ou, simple greffier, nous inscrirons avec soin la
Naissance de tous les nouveaux-nés dans la république des lettres. S’il se ren-
contre parmi ceux-ci quelque livre qui soit destiné a sortir de Ja foule et a
faire du bruit dans le monde, nous nous contenterons de saluer de loin son
brillant avenir; nous laisserons a d'autres le soin d’examiner plus attentive-
ment ses titres et de porter a loisir un jugement définitif.
Chaque ouvrage nouveau trouvera donc dans notre revue une mention
particuliére. Toutefois, une nomenclature aride ne nous suffira pas : résu-
mant nos études, comparant nos observations, nous nous proposerons aussi
d’examiner dans leur ensemble et de suivre dans leurs progrés divers les ten-
dances générales de la littérature contemporaine. De la sorte, notre travail
comportera peut-étre une ulilité plus grande que celle de la curiosité satisfaite.
Ii pourra refléter l'image affaiblie du temps o nous vivons, nous en signaler
les vices, nous en découvrir les vertus, nous mettre en garde contre les uns,
nous donner confiance 4 Ja vue des autres. On I'a dit bien souvent, la litté-
rature, par ses tendances plus encore que par ses productions, révéle, 4 qui
sait ou a qui veut la comprendre, |’état moral de la société. Nous nous garde-
rons de négliger un tel enseignement.
If
Notre siécle espére peu, il se souvient beaucoup. Son génie n'est pas créa-
562 REVUE LITTERAIRE.
teur; il se plait dans l'étude du passé. Il interroge les archives de l'histoire.
Compte-t-il y trouver le secret de ses destinées, ou bien n'y cherche-t-il que
laliment d'une activité inquiéte? est-ce l'étude du penseur, n’est-ce que la
recherche de l’antiquaire? L’avenir seul pourra nous l’apprendre. Quoi qu’il
en soit, nous pouvons dire avec un certain orgueil que la critique est la science
de notre temps, et que, si nous n’avons pas élevé pour la postérité d’impéris-
sables monuments, nous lui aurons du moins découvert et conservé tous ceux
que le passé nous a légués.
C'est ainsi que tout récemment M. H. Colomb vient de donner une édition
définitive d’un des écrits les plus intéressants du dix-huitiéme siécle, dont on
n’avait publié jusqu’a ce jour que des fragments incomplets; nous voulons
parler des Lettres familiéres écrites d'Italie, en 1739 et 1740, par le prési-
dent Charles de Brosses ‘.
Nos lecteurs connaissent sans doute le président de Brosses, l'un des ma-
gistrats les plus distingucs de l'ancien parlement de Bourgogne. Notre colla-
borateur, M. Foisset, a publi¢ sur sa vie un livre plein d’intérét qu’ils n'ont
pas di manquer de lire, malgré son excessive rareté; de sorte que, sans re-
courir a l'introduction que M. Colomb a mise en téte du recueil des Lettres,
ils savent déja que Charles de Brosses résumait en sa personne toutes les
vertus solides, apanage héréditaire de notre ancienne magistrature, et toutes
les qualités plus brillantes que sérieuses de la société du dix-huitiéme siécle.
Savant jurisconsulte, chargé, dés le début de sa carriére, des travaux Jes
plus difficiles, Charles de Brosses pensait, 4 l’exemple de ses devanciers, que
la connaissance isolée des textes de lois ne suffisait pas au magistrat appelé par
ses fonctions 4 pénétrer dans les replis de la conscience humaine. }| deman-
dait 4 l’étude approfondie des lettres et de l'histoire des lumicres pour éclairer
son intelligence, et de nobles inspirations pour l’élever au-dessus d’une pra-
ligue routiniére; rendre la justice était pour lui un sacerdoce et non pas un
métier, de sorte que I’étude cessait d’étre une distraction pour devenir un
devoir. Parlant quatre langues vivantes, connaissant a fond celles de Hanti-
quité, il consacra de longues années a des travaux de science, d'histoire na-
turelle, de géographie, et surtout d'histoire romaine. La traduction de Salluste
et la reconstruction de son ceuvre perdue, qu'il prépara pendant plus de
trente années, lui valurent Je titre de membre correspondant de |’Académie
des inscriptions.
Faut-il attribuer 4 cet amour des lettres anciennes la fermeté dame qu'il
sut déployer dans les circonstances difficiles de sa vie? Organe de la résistance
Iégale du parlement de Bourgogne aux empiétements du pouvoir devenu des-
potique, il ne s’inclina pas devant la force victorieuse, et le jour ot le com-
missaire du chancelier Maupeou vint briser sa compagnie, le président de
Brosses, résistant aux offres séduisantes du favori tout-puissant, jeta sur le
parquet sa toge ainsi que son manteau de président, et, se tournant versson
valet de chambre : « Tenez, prenez cela, lui dit-il ; il n’y a plus que des la-
quais quien puissent porter *. »
Singulier contraste! Cet homme, dont la vie fut remplie par des soins si
i Paris, Didier. 2 vol. in-8.
* Tome I, p. xxxm.
REVUE LITTERAIRE. 563
sévéres, avait toutes les élégances, toutes les faiblesses, tous les préjugeés des
contemporains de Voltaire et de Rousseau. Il unissait la grandeur austére
d’Achille de Harlay 4 la légéreté du maréchal de Richelieu *. C’est le propre
des temps de décadence que la corruption s’étende sur tous les caractéres
et laisse partout son empreinte. JI en était ainsi de |’épidémie morale du
dix-huitiéme siécle; tous les esprits, méme les plus fermes, en étaient
atteints,
« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. »
Charles de Brosses était lié d'une amitié d’enfance avec Buffon; ce fut a
lui qu'il adressa une partie de la correspondance que M. Colomb publie au-
jourd’hui. Pent-étre fut-ce en lisant ces lettres d'un ami absent que le grand
écrivain formula son fameux axiome: Le style, c'est ’' homme.
ll est impossible en effet de trouver, entre l’esprit et les écrits d’un homme,
une ressemblance plus exacte que celle qui nous a frappé en comparant le
caractére de Charles de Brosses avec les lettres que nous avons lues. Il est tout
entier dans cette correspondance, avec ses grandes qualités et ses brillants
défauts. Se trouve-t-il en présence des ruines d’Herculanum récemment dé-
couvertes, l’enthousiasme du savant, la sagacité de son intelligence, la soli-
dité de ses jugements, éclatent dans les pages qu'il adresse A |"Académie des
inscriptions. Est-il a Rome, en présence du gouvernement pontifical, déja
tant calomnié de son temps; s'il blame avec liberté les abus trop .réels qui
commencent a s’y glisser, il trouve, en dépit de ses préjugés philosophiques,
une grande force et une grande élévation d’idées, soit pour apprécier la politique
frangaise @ la cour romaine’, soit pour rendre justice au caractére des der-
niers papes, soit enfin pour apprécier le réle que le souverain pontife est ap-
pelé 4 jouer dans le concert des puissances européennes: « Le pape, dit-il,
« devrait se regarder comme le véritable Amphictyon de l'Europe et faire de
« sa cour la cour générale des négociations, le centre commun ov se régle-
« Taient tous les intéréts des puissances, sous sa médiation et son autorité.
« Personne ne la refuserait, pas méme peut-étre la plupart des princes pro-
« testants, qui ne Je haissent point aujourd'hui comme il y a deux siécles.
« Ainsi ce qu'il a perdu d’un cété, il peut le regagner de l'autre, en suivant
« ses propres intéréts, qui consistent 4 accorder tout le monde et en satta-
« chant a prévenir les guerres et a tenir les princes en paix*. » Mais, quand
M. de Brosses arrive 4 Venise, au milieu de la société la plus éléganteet la plus
corroimpue de l'Europe, le savant et le politique s'effacent derriére l’homme du
monde, dont les lettres ne contiennent plus que des traits piquants, des ré-
cits équivoques et des aveux trop sincéres, qui, sans enlever son attrait & leur
lecture, la rendent difficile, sinon impossible, pour certaine classe de lee-
leurs et surtout de lectrices.
” Il convient d’observer toutefois, en ce qui concerne les conclusions qu’on pourrait en
tirer, que ces Leftres familiéres, publiées sans |’agrément de la famille, sont une cuvre
de la jeunesse du Président, et qu’elles n’étaient point destinées 4 étre imprimées, du
moins dans leur rédaction primitive. Voir, sur la volonté formelle de l’auteur a cet égard,
une lettre de M. le comte de Brosees, son petit-fils, daus I’Union du 18 février dernier.
(Note de la rédaction.)
17... 2, p. 150.
* Tome I, p. 165.
364 REVUE LITTERAIRE.
En résumé, la correspondance que publie M. Colomb a ce double avantage
de nous mettre devant les yeux un tableau charmant oll se trouve peinte
sous toutes ses faces I'Italie d’il y a cent ans, cette belle Italie qui n’était pas
encore le quartier général de la Révolution, mais demeurait toujours la
terre aimée des artistes et des poétes; et ensuite de nous faire mieux con-
naitre le noble cour et le charmant esprit du président de Brosses, |’un des
types achevés de notre vieille et glorieuse magistrature.
III
Au temps ow nous vivons, I’histoire de cette magistrature nous présente
un utile et consolant exemple : dévouement absolu aux intéréts de la France;
respect de ses traditions, de ses lois et de ses libertés; dans Jes jours d’é-
preuve, fidélité sans borne 4 la monarchie; dans les jours d'éclat et de
toute-puissance, résistance inflexible a ses entreprises, 4 ses menaces, a
ses séductions mémes. Il est bon d’avoir cet exemple présent a la pen-
sée. Assez d’historiens ont raconté les fastes militaires de notre pays et les
vicissitudes de sa politique, la vie particuliére de nos princes et leurs illus-
tres services. A une époque de reconstitution sociale, histoire nous doit
d'autres enseignements; c'est la vie intérieure de la France qu’elle nous doit
raconter, le développement de ses institutions, l’origine de ses lois; car c’est
en nous apprenant quelles ont été jusqu’a ce jour les conditions de son exis-
tence qu'elle pourra nous faire pénétrer le secret de son avenir.
« La liberté est de vieille date en France, » dit excellemment l’auteur du
livre dont nous allons parler. Ii faut avoir toutes les superstitions du parti
révolutionnaire ou tout le fétichisme des amis du pouvoir absolu, pour ne
pas découvrir dans le passé de notre pays le germe des libertés qui devraient
éire son plus précieux apanage. C'est parce que les parlements se firent les
tuteurs de ces libertés naissantes, qu’ils les défendirent courageusement au
milieu des discordes civiles comme au sein de l'asservissement public, quils
conservérent les véritables traditions chrétiennes et libérales de notre patrie,
que leur histoire est surtout instructive et mérite l’attention et le respect des
historiens. :
Malgré quelques essais partiels, sans parler de |’Histotre du Parlement de
Voltaire, qui est bien plus un libelle qu'un livre, I’histoire générale des par-
lements restait a écrire, lorsque nous avons vu paraitre les Parlements de
France, par M. le vicomte de Bastard d' Estang‘.I\ appartenait surtout 4 un
magistrat de combler une lacune si regrettable, ce fut donc avec un véritable
plaisir que nous avons accueilli cette publication, de méme que c'est avec un
veritable regret qu’aprés l’avoir lu nous répéterons encore que l'histoire des
parlements demeure 4 composer.
Jamais titre en effet ne fut plus trompeur que celui des deux gros volumes
de M. de Bastard; il semble annoncer l'histoire générale des parlements, alors
qu’en réalité l’auteur ne s'est occupé que du parlement de Toulouse et par
occasion du parlement de Paris. On s’attend 4 trouver une vue d’ensemble,
§ Paris, Didier, 2 vol. in-8.
REVUE LITTERAIRE. 565-
un tableau saisissant et complet, et l'on ne voit qu’une série de menus détails
placés sans ordre et sans lien a la suite les uns des autres, quelques-uns
nouveaux sans doute et presque curieux, mais le plus grand nombre depuis
longtemps connus et publiés. De telle sorte qu’aprés une lecture attentive on
se demande quel peut étre l'objet d'une telle compilation. On aurait, certes,
grand’peine a le découvrir, si l'on ne voyait que, dans la pensée de l’auteur,
elle tend simplement a glorifier l’honorable famille 4 laquelle il appartient
et a faire connaitre 4 la postérité les hauts faits de ses ancétres, depuis Robi-
net de Bastard, en son vivant « capitaine de cinquante-huit hommes d’ar-
« mes et de la grosse tour de Bourges, » jusqu’a Jean de Bastard, qui dans
sa famille occupe probablement !a place que Louis XIV ou Napoléon tiennent
dans d'autres maisons, puisque l'histoire ou plutét son historien lui a donné
le surnom de Grand.
Si parfois, au milieu des renseignements biographiques, |’auteur aborde
quelque grande question, comme I"hérédité des offices, le droit de présenta-
tion conféré aux corps judiciaires, il parait se faire un scrupule de les abor-
der et de développer les idées justes qu'il se borne 4 indiquer; il semble
croire que les pages qu’il lui consacrerait seraient dérobées a la gloire de
ses péres.
C’était cependant un si beau sujet que I’histoire des parlements:de France!
Une des causes de l’échec de M. de Bastard doit assurément se trouver dans
le plan méme qu'il s'est tracé. Il a divisé son sujet en deux parties, l’histoire
judiciaire et I’histoire politique, et n'a pas compris quels liens étroits unis-
sent et confondent ces deux cétés de l'histoire parlementaire. Dés lors son
livre devait nécessairement manquer de grandeur et d'unité.
Aussi bien faut-il reconnaitre que l'histoire judiciaire contient tout autre
chose que ce qu’on espére y rencontrer. En voyant un magistrat et un juris-
consulte aborder un tel sujet, ne devait-on pas s'attendre a ce qu'il retracat
de main de maitre l’influence des Parlements sur les progrés de la législa-
tion et de l’organisation judiciaire? Au lieu de cela, on ne rencontre que des
notes sur le cérémonial des cours, les usages des corporations, les costumes des
Magistrats et des avocats, intéressantes cependant, mais qui devraient étre
reléguées au dernier plan du tableau. Un assez long chapitre est consacré au
barreau. L’auteur, qui dans ses notes se montre fort dur pour le barreau
moderne et signale ses écarts & la vindicte du procureur général, parle avec
une complaisance extréme des anciens avocats et leur rend une justice com-
pléte et méritée. On aurait grand’peine 4 découvrir la raison de cette bien-
veillance, si !’on ne voyait que dans la pensée de l'auteur, ce chapitre doit
tourner a la plus grande gloire de ce famoux Jean de Bastard, dit le Grand,
en son vivant simple avocat au parlement de Toulouse, grand homme aprés
$a mort.
Quand on arrive au second volume, qui devrait renfermer histoire poli-
tique des Parlements, deux choses surprennent infiniment: la premieére,
c’est que l’auteur fasse dater cette histoire des premiéres années du dix-sep-
tiéme siécle et supprime ainsi les temps héroiques de la magistrature, a la
facon des historiens révolutionnaires qui prennent pour point de départ
l’année 4789. La seconde, c’est qu’aprés avoir si bien compris le noble carac-
@
566 REVUE LITTERAIRE.
tére de l'ancienne magistrature, il censure avec tant d’amertume sa conduite
politique.
Jusqu’ici les plus sévéres historiens s’étaient bornés a signaler ce qu ‘ils
appelaient lopiniatreté et la petitesse d’esprit des magistrats dans leurs luttes
contre le pouvoir royal pendant le dix-huitiéme siécle. Mais, arrivés au terme
de cette lutte, tous, ainsi que le reconnait M. de Bastard, avaient changé de
langage pour flétrir le coup d'Etat du chancelier Maupeou, et pour admirer la
ferme constance de ces hommes inflexibles, dont aucun n’avait hésité a sacri-
fier son rang, son patrimoine et sa liberté, pour demeurer fidéle a son
honneur, a son mera, aux lois fondamentales de I’Etat qu ils croyaient
défendre.
M. de Bastard ne partage pas ce sentiment, et s'en vante. Il blame sévére-
ment ces hommes de bien de n’avoir pas cédé avec empressement aux ordres
d'un ministre créature de la comtesse Dubarry, et d’avoir de la sorte ébranlé
l'ancienne constitution du royaume. L’idée qu'un magistrat puisse résister
aux capricds du gouvernement et ne pas lui sacrifier la loi dont il est le
gardien, il parait la ‘trouver inadmissible. La pensée qu'un homme de bien
doive, en certaine occurrence, laisser 1a sa position et sa fortune, sans songer
a les ressaisir dans un avenir plus ou moins éloigné, il parait la trouver
ridicule, et c’est le dernier enseignement qu’il faille tirer de son livre, c'est
la découverte dont il se montre le plus fier. On aurait grand’ peine a trouver
la raison de cette étrange doctrine, si l'on ne voyait que, dans la pensée de
auteur, elle a pour objet de justifier la conduite de Frangois de Bastard,
conseiller d’Etat et commissaire du chancelier Maupeou prés des parlements
de Besancon et de Rennes.
Quel que soit notre désir de justifier Frangois de Bastard, nous ne saurions
approuver une telle doctrine, et nous persistons 4 penser que la conduite
des magistrats du dix-huitiéme siécle est digne de respect et tout a fait utile
a rappelor de nos jours. M. de Bastard nous pardonnera-t-il Ja franchise de
cette opinion, lui dont l'impatience un peu naive supporte si difficilement
les éloges donnés 4 ses devanciers par des voix beaucoup plus autorisées que
la nétre, par des voix que sans doute, en d'autres temps, il a lui-méme
respectueusement écoutées dans les salons du ministére de la justice *?
- M. de Bastard termine son ouvrage a Ja maniére d’Horace, s'écriant: Egé
monumentum xre perennius. « Si les vicissitudes du sort ne m’ont pas
« permis, dit-il, d’étre compté, comme plusieurs des miens, parmi les grands
« magistrats de mon pays, grace 4 leur souvenir du moins, |’historien de
« leurs travaux ne tombera pas entiérement dans }'oubli, » Nous ne deman-
dons pas mieux.
Nous allions négliger de dire que, si le lecteur veut se reporter au frontis-
pice du second volume, il verra que la famille des Bastard porte pour
armes écartelé au premier et au quatriéme, mi-partie d'or a l'aigle de sable,
et d'azur a Ja fleur de lys d’or; au deuxiéme et au troisiéme d'azur au baril
d'or cerclé de sable, soutenu de deux griffons d'or, au croissant d'argent en
pointe.
'V. let. 1, p. 148, note 4.
REVUE LITTERAIRE. 567
IV
La lecture du livre de M. de Bastard nous a laissé sans doute une im-
pression pénible. Mais, tout en comprenant que souslinfluence de certains
événements, certains écrivains ne rendent pas justice 4 des sentiments qui ho-
norent notre pays, nous savons que la vieille indépendance de nos meeurs
politiques trouve ailleurs plus d'un appréciateur équitable. Nous devons re-
conpaitre que, si lesrédacteurs de la Revue de Bretagne et de Vendée‘ se
montrent parfois sévéres pour leurs contemporains, ils savent du moinsfaire
ressortir, avec un zéle constant et un remarquable talent, ce qu'il y avait de
véritablement grand et de véritablement bon dans les hommes et dans les in-
stitutions du passé. En parcourant les derniers numéros de cette Revue, la
meilleure assurément de celles qui se publient en province, nous avons été
frappé par plusieurs articlestout a fait distingués, tels que : Les Etats de Bre-
tagne, par M. du Cleuziou; La Ligue en Bretagne, par M. Audren de Kerdrel,
ce jeune et intrépide représentant d'Ille-et-Vilaine dans trois assemblées suc-
cessives, puis et surtout la Conspiration de Pontcalec, par M. de la Borderie,
récit aussi instructif qu’original d'un des épisodes les plus touchants de notre
histoire. Nous ne saurions trop applaudir aux efforts intelligents tentés en
province pour conserver les traditions de l'histoire locale, lorsqu’ils sont di-
rigés par un esprit 4 la fois libéral et conservateur. Ces efforts, qui se sont
multipliés depuis la Révolution de 4848, ont produit d’excellents travaux
qui vengent dignement la province des dédains injustes de la capitale.
V
Les travaux de ce genre, dus & une intelligente érudition, ne sont heureu-
sement pas rares 4 notre époque. Mais ce que nous ne voyons plus guére au
temps oi nous vivons, c'est l’apparition d'une wuvre vraiment originale,
d'un livre qui soit un monument littéraire.
La Vie de Chateaubriand, par M. Villemain, est une de ces ceuvres capi-
tales. Publiée dans les premiers jours du mois de janvier, elle a de suite
attiré lattention publique et mérité d’unanimes éloges. Nous ne prétendons
pas dans ces quelques lignes analyser et discuter cet ouvrage, qui sera pro-
chainement, de la part d’un de nos collaborsteurs, l'objet d'une étude appro-
fondie. Nous nous bornons a signaler sa publication comme |’événement lit-
téraire du premier mois de cette année.
La Vie de Chateaubriand doit étre suivie d’un certain nombre d'études
- sur les grands orateurs contemporains. I] appartenait 4 M. Villemain d’écrire
cette histoire de la tribune moderne; non-seulement parce qu'il a été l'un
des spectateurs les plus intelligents, l'un des acteurs les plus applaudis de
nos grandes luttes constitutionnelles; mais parce que, prince des critiques
modernes, nul ne pouvait mieux comprendre et mieux juger |’éloquence
parlementaire qui s'est élevée dans notre siécle 4 la hauteur de I’éloquence
sacrée.
* Paraissant tous les mois a Nantes.
568 REVUE LITTENAIRE.
Jamais le talent de M. Villemain ne s'est révélé avec plus de verve, plus
de force, plus d’éclat, que dans son dernier ouvrage. Il est des pages qui de-
meureront parmi les modéles acheveés de notre littérature; celles, par exem-
ple, ot l’auteur retrace l’exécution du malheureux Armand de Chateau-
briand, fusillé clandestinement, malgré les priéres de !'impératrice Joséphine;
celles ou il raconte avec tant d’émotion les derniers moments de monseigneur
Je duc de Berry, et qui rappellent certains passages des Mémoires de Saint-
Simon ; celles encore oi il reproduit, d'aprés ses propres souvenirs, les der-
niéres luttes de Ja Restauration.
Mais le talent de l’historien n’a pas fait 4 lui seul le succés de son livre. Il
s'attache au sujet qu'il traite un intérét puissant, dont nul ne saurait se dé
fendre ; et, quoique les temps ou il nous reporte soient bien loin de nous, on
éprouve, en y songeant, le charme intime et profond que l'exilé sent au
fond de son cceur quand une voix amie lui parle de la patrie absente. Comme
esprit public a changé depuis cette époque ot l'apparition d'un écrit de
M. de Chateaubriand passionnait la foule, of M. de Lamartine se contentait
d’étre un grand poéte, od M. Guizot étudiait le moyen Age, ot M. Berryer
arrivait trop tard pour sauver !a monarchie, ot M. Dupin présentait « la Ié-
« gitimité, non-seulement comme une verité de droit, mais comme une vé-
a rité sociale! »
M. Villemain faisait alors, 4 la Sorbonne, ces charmantes lecons qui, dans
Je souvenir de ses auditeurs, ont laissé le parfum de son charmant esprit.
Seul il n‘a guére changé, et nous le retrouvons aujourd'hui ce qu'il devait
étre alors. Au dix-septiéme siécle, fatigués des luttes du monde, les plus
fermes esprits se retiraient 4 Port-Royal et demandaient 4 cette pieuse re-
traite une derniére et intime consolation. Leur ame, se repliant alors sur
elleeméme, semblait s’élever vers le ciel 4 mesure qu'elle se détachait de la
terre, et défier la décrépitude d'une vieillesse usée. Nous assistons 4 un sem-
blable spectacle : ceux dont les révolutions ont brisé la carriére, et qui de-
meurent parmi nous pour nous rappeler un temps qui n’est plus, n'ont pas
permis au découragement de flétrir leur 4me et d’amoindrir leur esprit; ils
ont grandi dans leur retraite; mfris par l’expérience, ils ont repris la plume
qu’ils avaient autrefois déposée, et se sont consolés de |’inconstance de la for-
tune en composant de durables écrits.
M. Villemain est de tous le moins découragé; mais, sans s‘affliger outre
mesure des retours soudains de J'opinion, il lui semble bizarre de voir la
plupart de ceux qui ont abuse de la liberté parlementaire accuser Ja tribune
qui n’est plus de tous les maux que la Revolution a enfantés, et susciter cun-
tre elle les rancunes populaires. Fidéle aux convictions de toute sa vie, cil
a prétend rappeler une époque a jamais illustre pour la France; c'est un
a noble exemple, dit-il, quelle a donné au monde, que le monde n’a pas
« oublié, et dont la puissance est visible autour delle, dans les institutions
« affermies du Piémont, de la Belgique, de la Holland, de la Baviére, dela
a Prusse, et dans le regret ou le veeu de tout homme civilisé... » Et c'est
ainsi que M. Villemain répond 4 des accusations que I‘intérét a fait naitre et
que la peur a acceptées.
REVUE LITTERAIRE. 569
VI
Certes, quand l'heure de l'histoire aura sonné pour ces temps au milieu
desquels nous avons vécu; quand au tumulte de Ja passion politique aura
succédé la calme impartialité d’une méditation savante; quand les historiens
chercheront dans le passé les causes des crises terribles que nous avons tra-
versées et de celles que nous traverserons peut-étre encore, ce ne sera pas
sur les institutions représentatives données ou conservées par nos rois a
notre pays que tombera le poids de leur sévérité! S'ils ne comprennent pas
ce que ces institutions avaient en elles de grand et de favorable aux progrés
de l'intelligence humaine, du moins ne leur reprocheront-ils pas d’avoir con-
duit la France au bord du socialisme. Ils iront chercher plus avant dans les
meeurs publiques les causes de cette catastrophe, et les trouveront dans cette
propsgande déplorable de doctrines impies et révolutionnaires 4 laquelle de
grands talents se sont malheureusement consacrés pour répandre la démo-
ralisation dans toutes les classes de la société.
C’est la qu’est la source du mal dont nous souffrons ; et l‘Académie des
sciences morales et politiques, en appelant l’attention des hommes de
bien sur l'tnfluence du roman et du thédtre contemporain, a permis au
savant magistrat dont elle a couronné le travail de composer un livre émi-
nemment utile, qui plus tard aura Vintérét d'une wuvre historique, et qui,
dés a présent, a la valeur d’une ceuvre morale.
M. Poitou a parfaitement compris qu’en publiant cet ouvrage ‘ il remplis-
sait un devoir, et sassociait 4 la pensée de bien public qui avait inspiré
PAcadémie lorsqu’elle avait mis ce sujet au concours. Nous le connaissions
déja par un beau travail sur Saint-Simon, qui a partagé le prix d’éloquence
avec le discours si remarquable de M. Amédée Lefévre-Portalis ; et, du mo-
ment qu'il abordait, avec son caractére de magistrat et son talent d’écrivain,
le travail que l'Académie lui demandait, nous devions nous attendre a voir
sortir de sa plume un livre excellent, que tout homme sérieux doit lire et
qu'il est bon de mettre, comme un contre-poison salutaire, entre les mains
des jeunes gens.
Sans se laisser éblouir ni par le brillant talent de madame Sand, ni par
Je grand et profond esprit de Balzac, ni par la popularité d’Eugéne Sue,
M. Poitou, dépouillant leurs écrits des fictions romanesques, résume avec
une méthode parfaite les doctrines qu'eux et leurs adeptes ont professées
avec une incroyable audace. Il suit dans Jeur progrés les deux écoles, qui,
depuis 1830, se sont partagé la littérature contemporaine, |’école matéria-
liste et l’école sceptique, toutes deux tendant au méme but et réunissant
leurs efforts pour saper un a un les principes de la morale privée et de la
morale publique. Puis, quand il a fait cette exposition effrayante, il se de-
mande quelle influence de pareilles doctrines, répandues a profusion et par
le théatre et par la presse quotidienne, ont pu exercer sur l'esprit public; et
alors, avec une netteté de vue surprenante, une assurance d’esprit inflexible,
il montre comment la corruption est venue sasseoir au foyer domestique, et
1 Paris, Durand. 4 vol. in-8.
570 REVUE LITTERAIRE.
a pénétré non-seulement dans le peuple qui, travaillé par ses passions ar-
dentes, n’a méme pas la possibilité de s’en défendre,—mais aussi dans les clas-
ses élevées, profitant du désceuvrement d'une jeune femme qui, séduite par
les graces d'une poésie charmante, ébranlée déja par les chagrins de la vie,
se laisse entrainer 4 l’exemple d'Indiana ou de Valentine ; ou bien prou-
vant 4 des ambitieux désceuvrés que le travail n'améne que des mécomptes
et qu'il faut tout attendre des hasards de la fortune et de l’improbité.
Tel est l'ensemble de ce livre, que nous ne pouvons pas analyser ici, et
qu'il faut lire; co n’est pas un traité de morale, pédant, sec, fatigant; c'est
une révélation des plus curieuses et des ‘plus instructives, une analyse
du poison subtil qui, pendent un quart de siécle, a été distillé goutte 4 goutte
sur notre malheureux pays, et dans lequel tous tant que nous sommes
nous avons trempé nos lévres.
Nous demanderons seulement 4 M. Poitou la permission de lui adresser
deux observations. Le mal n’existe jamais sans mélange de bien; it serait
injuste de ne pas le reconnaitre. Or la part que M. Poitou a faite dans son
livre 4 la partie saine et morale de la littérature contemporaine est, il en
convient lui-méme, bien étroite et bien insuffisante. A cété de détestables
romans, nous en avons eu d’excellents, ne fit-ce que le Cing-Mars de M. de
Vigny, qui est un chef-d’muvre; 4 cété de drames révolutionnaires, nous
avons eu d’excellentes ceuvres, ne fiit-ce que certaines piéces de MM. Pon-
sard et Augier. La critique, ce nous semble, perd en autorité ce qu'elle perd
en impartialité. -
Notre seconde observation sera d'une nature toute différente: aprés avoir
tracé le sombre tableau que vous savez, M. Poitou semble dire en terminant
qu'heureusement Je mal est passé, que tout danger a disparu, et qu'il faut
oublier ce qu'il vient de dire comme on oublie un muauvais réve. M. Poitou
nous a trop justement effrayés pour que nous puissions soudain étre rassurés,
comme ces enfants qu’on a fait trembier et pleurer avec un conte terrible, et
que |’on apaise avec une caresse. Non, le mal signalé n’est que trop réel; il
se peut qu'il ne se manifeste pas aussi clairement qu'il y a quelques années,
mais de terribles symptémes existent toujours : n’est-ce pas en ce moment
méme que |’on représente devant un public empressé le Fils naturel ? N’e-
tait-ce pas hier quese publiait Madame Bovary, que la police correctionnellea
épargnée, et les Mystéres du Peuple, qu'elle a condamnés? N’était-ce pas hier
qu’entre autres publications on donnait une édition compléte des couvres
d’Hégésippe Moreau, qui, sous le titre anodin de Myosotis, ne sont qu'un
amas d’impuretés et d’impiétés, et donnent a leur auteur tous les titres vou-
lus pour étre a l’occasion rangé parmi les poétes nationaux, puisque, sans
avoir aucune des qualités de Béranger, il exagére tous ses défauts; sous sa
plume, la raillerie se change en cynisme, la joyeuse humeur en scandale, le
vieux militaire en vieil émeutier, le libéral en jacobin, et Lisette en Man-
torne. Et, chose plus dangereuse encore! ne voyons-nous pas tous les jours les
plus mauvaises créations dela littérature révolutionnaire reproduites et répan-
dues a flots par des éditions populaires ou par des primes distribuées par les
liege qui se vengent sur la morale de Ja surveillance exercée sur la po-
itique.
REVUE LITTERAIRE. Aya |
Le mal existe donc encore; il est plus dangereux que jamais; que M. Poi-
tou ne dépose pas les armes et reste courageusement dans la ligue du bien
public dont i! est un des plus vaillants soldats.
Vil
Assurément, s'il est un pauvre petit roman que les anathémes de M. Poitou
doivent épargner, c'est celui d’ Héléne, que publie madame Charles Reybaud'.
C'est une histoire intéressante, touchante parfois, quoique assez peu vraisem-
blable. Quelques années avant Ja Révolution de 1789, deux familles, l'une noble
et l'autre bourgeoise, vivaient étroitement unies dans une petite ville du Com-
tat d' Avignon. Un mariage était depuis longtemps arrété entre la fille du
comte de Blanquefort et le fils de M. Montarieux; la Révolution éclate; le
comte reste fidéle 4 la cause monarchique, le bourgeois devient jacobin, fa-
natique de Robespierre; séparés par la politique, les deux jeunes gens res-
tent unis par leur amour, et finissent par se rejoindre 4 Cayenne, ou le Di-
rectoire déporte ensemble Jeurs parents; les haines politiques s'apaisent:
royalistes et jacobins se tendent une main fraternelle, et le mariage est fina-
lement célébré a !ombre des palmiers. Ce petit livre a beau étro gaté par des
détails impossibles et des erreurs politiques, il est néanmoins d’une lecture
attachante et qui n’offre pour personne aucun danger.
Vill
Avant de terminer cette revue, nous devons encore signaler a l’attention
de nos lecteurs un poéme fort remarquable que M. Autran avait autrefois com-
posé sur I’héroique défense de Milianah, et qu'il livre aujourd'hui a la pu-
blicité. Assurément ce po&me renferme de fort beaux vers et des morceaux
tout a fait supérieurs, ou se retrouve tout le talent de l’auteur de Soldats et
Laboureurs. Mais n’est-ce pas une chose bien délicate, sinon bien impossible,
que de faire un poéme épique sur un épisode contemporain? Ecrit en prose,
sous forme d’article ou méme de livre, le récit de M. Autran offrirait, méme
a de longues années de distance, un réel intérét; mais la forme poétique
dont il est revétu lui donne une apparence bizarre qui diminue cet intérét :
on est tout surpris de voir des officiers que ]’on peut rencontrer chaque soir
dans un salon, des soldats que l’on a vu le matin a la parade, donner des
ordres ou exécuter des manceuvres en vers alexandrins. I} faut tout le talent
de M. Victor Hugo pour encadrer une bataille contemporaine dans un récit
épique, et élever la réalité 4 la hauteur de la poésie. Qui dit poésie, en effet,
dit création, invention, fiction : |’idéal est son domaine; il est périlleux de
len faire descendre, 4 moins que l'on ne veuille, comme assurément ne le
voudrait pas M. Autran, la soumettre aux lois barbares et nouvelles du réa-
lisme ; sinon réservons pour Enée et pour Achille le langage des dieux, et
laissons 4 M. le colonel d’Illens le droit de commander en prose a ses braves
soldats d’aller mourir pour la France.
* Paris, L. Hachette, in-42.
572 REVUE LITTERAIRE.
IX ’
Fuyons le réalisme, aussi bien dans la peinture que dans la poésie. C'est le
conseil que M. Edmond About nous donne, en réunissant, on ne sait trop pour
quels motifs, ses comptes rendus de lexposition de peinture six mois aprés la
fermeture de cette exposition !. « Le réalisme, ditil fort spirituellement, est
une coalition de ceux qui ne savent ni dessiner ni écrire pour nier lortho-
graphe et le dessin. » A merveille; mais alors pourquoi cette apologie outree
de M. Delacroix, et ce plaidoyer si habile pour obtenir des circonstances atte-
nuantes a M. Courbet? Cette contradiction n'est pas la moindre étrangeté de
ces comptes rendus, écrits dans le Moniteur avec la plume que M. About au-
_ rait dd laisser dans |’écritoire du Figaro.
Feanann Despoares.
4 Nos Artistes au salon de 1857. Paris, L. Hachette, 1 vol. in-12.
La librairie Douniol vient de mettre en vente deux brochures pleines d'un
touchant intérét sur la mort du P. de Ravignan. Dans la premiére (Maladie ¢t
mort du P. Xavier de Ravignan), l'un de ses fréres, le témoin le plus intime de
ses derniers moments, nous fait assister jour par jour a sa douce et consolante
mort; dans la seconde (Le R. P. de Ravignan, par M. le marquis de Dampierre), 00
homme du monde, que l'honneur d'une liaison personnelle a mis a méme de
connattre la vie de l’illustre et saint religieux, en raconte les circonstances prt
cipales avec l’accent ému de la vénération et de J’amitié. :
ERRATUM
La note de la page 260 de l'article intitulé : L’[talie depuis cent ans, publie
dans le dernier numéro du Correspondant, doit étre ainsi rétablie : « Caldiero
est justement célébre dans les fastes modernes de I'ltalie : Masséna y avait battu
une premiere fois les Autrichiens le 30 octobre 1805, avec une armée composée
en partie d’ltaliens, avant le vice-roi, qui devait les y battre lui-méme en deux
rencontres, le 29 avril 1809 et le 145 mars 1815. »
L’un des gérants : CHARLES DOUNIOL.
PARIS. — DNPRIMERIE SIMON RACON ET COMP., RUE D’zRFoRTH, 1.
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS
ET DE L‘ORIGINE DES IDEES MODERNES SUR LA VIE!.
Un livre de M. Fliourens est toujours un événement. A ce succés
constant et universel s'il fallait chercher une explication, je ne la
demanderais pas a ld position officielle de l’auteur, au rang éminent
qu’il occupe dans nos académies et dans les plus hauts enseignements
de I’Etat. Quoi de plus naturel, chez l’auditoire choisi auquel il s’a-
dresse, qu’une attention soutenue pour I’écrivain distingué, pour le
penseur d’élite, qui occupe aujourd’hui parmi nous la place des Fon-
tenelle, des Buffon, des Cuvier, avec une variété de savoir qui est une
tradition & |’Académie des sciences, et avec un charme qui n’appar-
tient qu’a lui? Naguére encore, quelle foule et quel empressement sous
celle coupole Mazarine, habituée a d'autres fétes, lorsque !’ Académie
est venue, par sa bouche, donner 4 l’illustre mémoire de Magendie
unc réparation depuis longtemps altendue! Et puis, oserai-je Je dire?
une fuis en sa vie, M. ‘Flourens a eu cette bonne fortune de procla-
mer, avec tout l’air d'un paradoxe, une de ces vérités dont un écri-
vain a dit: « Si j'avais une bonne vérité 4 dire au genre humain, je la
lui dirais & brile-pourpoint. » De tous temps, les philosophes avaient
maudit l'intempérance, et on laissait dire les philosophes. Le jour ot
M. Flourens est venu nous dire, preuves en main: « Vous étes faits
pour vivre cent vingt ans au moius; si vous n‘atteignez pas cet age, ne
vous en prenez qu’a vous-mémes; » ce jour-la, tout ce qui mange et
boit trop en France a voulu lire son livre, et I’éditeur a fait for-
tune. :
L’ouvrage qui va faire le principal objet de cette étude a une portée
plus haute et un intérét plus général. Avec une élévation et une fran-
chise incontestables, l’auteur aborde les questions les plus ardues de
‘ Eloges historiques lus dans les séances publiques de C Académie des sciences.
2° série. — De la Vie et de ' Intelligence. Par P. Flourens, membre de l’Académie
francaise et secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, etc., etc. — Paris,
chez Garnier fréres, libraires, rue des Saints-Péres, 6, et Palais-Royal, 215.
BS. sfx. v. vil (Lxti® DE La contect.) 25 Avan 1858. 4° civ. 25
574 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
la physiologie et de la métaphysique. La vie dans son acception la
plus générale, V intelligence dans ses manifestations et dans son siége,
les rapports qui unissent l’une & l'autre, et plus encore les différences
qui les séparent, voila le cadre de ses travaux; la méthode expérimen-
tale, voila son instrument unique et le secret de son originalité. J’av-
rai occasion de revenir sur ce dernier point. Ajoutons que, pour juger
ce livre avec équité, nous ne devons y chercher que ce que J’auteur a
voulu y mettre : point ou peu d’expériences qui n’aient été déja faites
par lui ou par d’autres, mais des interprétations hardies qui doivent
étre fécondes si elles sont justes, des faits anciens et des vues nou-
velles; vuila bien, ce me semble, tout ce qui constitue un livre de
doctrine; un livre serré, concis, dont la briéveté n’est qu’une appe-
rence, et oi |’auteur déclare ouvertement qu’il entend nous donner
son dernier mot, ses conclusions définitives.
Tel est ce livre, et tel j’y devais trouver peut-étre le plan tout tracé
de l’appréciation que j’en veux faire.
Je n’ai pourtant point cru devoir m’y tenir. Avec une loyauté dont
on ne peut savoir trop de gré 4 un homme de cette indépendance,
M. Flourens n‘a pas craint d’esquisser & grands traits les opinions de
ses prédécesseurs. D’accord avec eux sur un grand nombre de points,
en opposition sur beaucoup d’autres, y ajoutant presque toujours de
son propre fonds, il a soin de mettre leurs doctrines 2 cété des sien-
nes, comme si, dans la sécurité de sa conscience scientifique, il vou-
lait dire au public impartial : « Voila leurs ceuvres et voici les miennes;
comparez et jugez. » Mais ici encore ce serait se méprendre sur ’es-
prit de ce livre que d’y voir, & proprement parler, une critique de I'an-
cienne physiologie. M. Flourens est, de sa nature, peu enclin a la
discussion. Convaincu que la simple exposition de la vérité est une
suffisante réfutation de |’erreur, plein d’ailleurs, comme tous les bons
esprits, d'une naturelle bienveillance pour toute ceuvre de bonne foi
et de savoir, et doué mieux que personne de ce don d’admirer qui est
une des marques d’un véritable talent, il décide plutét qu’il ne dis-
cute, et s’arréte plus au dispositif qu’aux considérants de ses juge-
meats.
Cette partie historique du livre se liait par trop de points aux Eloges
académiques prononcés par M. Flourens, en ga qualité de secré-
taire perpétuel de l'Académie des sciences, pour que Ja pensée ne me
vint pas de réunir ici les deux ouvrages. Tout se tient, en effet, dans
la science de la vie. Un livre que remplissent les grands noms de Jus-
sieu, de Candolle, de Cuvier, de Geoffroy-Saint-Hilaire, touche de bien
pres 4 celui qu’anime le souvenir de Haller et de Bichal. La physiolo-
gie n’est-elle pas une des faces de histoire naturelle? De la, enfin, a
rechercher comment l’idée de la vie, d'abord confuse et indélerminée,
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 575
se dégage peu 4 peu dans l'histoire de la science par la logique des
faits et des idées, il n’y avait qu'un pas, et la tentation était grande.
Sij'y ai succombé, mon excuse sera de n’avoir point visé 4 l origina-
lité, d’avoir voulu seulement étre vrai. Aussi bien cette méthode n’é-
tait pas la derniére & prendre pour asseoir un jugement solide sur un
ouvrage de ce genre.:
Qu’il me soit permis dés 4 présent, et pour n’y plus revenir, de dire
un mot de la forme générale des écrits de M. Flourens. Ils sont de ceux
qui n’admettent pas une opinion moyenne. S’ils ne plaisent pas d’a-
bord, ils ne plairont jamais. C’est qu’ils sont le fruit évident d’un sys-
téme littéraire concgu d'avance, et qu’on pourrait ainsi caractériser :
lélégance par la précision. Disons-le méme, la précision est au pre-
mier rang; |'élégance vient ensuite, si elle peut et comme elle peut. Je
m’empresse de faire une exception pour les Eloges, dont la mamiére
plus large, la touche plus souple et plus délicate, que comportait d’ail-.
leurs un sujet plus littéraire, prouvent assez que, lorsqu’il le veut,
M. Flourens sait manier en maitre l’abondance choisie, la verve con-
tenue, la grace sobre et piquante. A vrai dire, j’aimerais 4 retrouver
partout ces qualités aimables et tempérées qui avaient dés longtemps
marqué sa place 4 |’Académie frangaise, et qui ne nuisent qu’aux fai-
bles. Sa phrase, sous prétexte de ne pas languir, est souvent haletante
et précipitée; elle devient heurlée, de peur d’étre molle. L’ensemble de
Ja composition est concu dans le méme esprit. Par un dédain peut-étre
exagéré pour les développements et les transitions, cette partie secon-
daire, mais indispensable, de l'art d’écrire, et comme pour se distin-
guer de la foule des écrivains qui n'ont pas d’autre mérite, M. Flourens
arrive enfina n’avoir que des paragraphes de deux lignes et des cha-
pitres de deux pages. Le lien qui unit celui-ci & celui-la est évident
pour qui a bien saisi la pensée générale de J’auteur; il échappe 4 ceux
qui ne la connaissent pas encore. Or je me demande si c’est bien 1a
ce qu’on se propose en écrivant, si ce n’est pas perdre tout le bénéfice
de la netleté des formules aphoristiques. Il est vrai qu’on ménage par
fa au lecteur qui réfiéchit ce genre de plaisir qu’un érudit éprouve &
reconstruire une phrase avec ses membres épars. Mais il est dange-
reux de se fier ainsi & la sagacité du plus grand nombre, qui n’aime
pas 4 deviner, et qui, aprés le plaisir de comprendre, n‘en a pas de
plus grand que celui de savoir pourquoi il a compris.
[
L’existence de toute une classe d’étres appelés par, leur oature &
jouer dans la création un role actif et prépondérant, exercant sur les
5:6 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
agents physiques qui les entourent une action supérieure 8 celle qu’ils
en recoivent, tour 4 tour dominés et dominants, mais conservant,
sous toutes les modifications passagéres de forme et de milieu, une
individualité propre et un caractére durable, destinés, en un mol, a
naitre, 4 s’accroitre et & mourir aprés sétre perpétués dans l’espéce,
voila un fait immense, saillant, aux yeux de tous, et qui semble au
premier abord avoir di, de tout temps, fixer l'attention des observa-
teurs. Toutefois, autant le vague sentiment, et, si je puis le dire, !’in-
stinct de la vie est inséparable de la nature humaine. parce qu’elle est
elle-méme une nature vivante, autant il s’en faut que la détermination
précise des limites de la vie, de ses conditions d’exercice, ait au méme
degré occupé de bonne heure l’esprit humain. Les anciens n'y excel-
lérent jamais. Par un contraste bizarre, leurs poétes sont pleins d'un
sentiment profond des beautés, de la puissance, de l’intarissable fécon-
dité dela nature; mais cet essor de leur génie demeure & I’état d'aspira-
tion, et leurs philosophes restent en deca des données de la poésie. Je
ne veux pas remonter ici 4!’origine connue des philosophies de I'anti-
quilé, 4 ce premier regard jeté sur Ja nature qui fut immense comme
son objet et qui resta stérile pour la science, parce qu'il en mé-
connut tout d‘abord les limites; je ne veux pas me donner le puéril
plaisir de rechercher dans les hautes spéculations de Parménide et
d’Empédocle les premiers linéaments de la physiologie; mais je ne
puis m’empécher de remarquer que ce panthéisme mal défini, qui fat
Venfance de la pensée scientifique en ne considérant dans }’univers
que les éléments généraux dont il se compose, confondit sous les
mémes noms, sous les mémes lois, les étres vivants et la nature
inanimée, et cetle confusion ne disparut que pour faire place 4 une
autre plus séduisante, et, par conséquent, plus dangereuse.
Du jour ou la philosophie entre par l'analyse dans la voie des dé-
couvertes positives, ol la connaissance de l'homme devient le point
de départ de toute connaissance, l’existence de |’Ame, sa spiritualité,
ses altribuls, ses immortelles destinées, se révélent tout & coup dans
une lumineuse évidence, et ce qu’il y a d’essentiel dans toutes ces
grandes doctrines apparait aussilét avec un cortége de preuves aux-
quelles les siécles n'ont presque rien ajouté. Et il fallait qu’il en fat
ainsi : la démonstration d’un principe intelligent et libre, étant la base
de toute morale, répondait 4 une nécessité de premier ordre; le reste
élait affaire de curiosité. Curiosité bien légitime sans doute, mais
dont la satisfaction, n’étant point urgente, devait étre lceuvre du
(emps et de l’expérience. Aussi I’étude de ?homme moral absorbe-
t-elle longtemps toutes les autres en s’y substituant. La notion de la
vie se confondit enti¢rement avec celle de l'ame, et toutes les langues
de l'antiquité ont gardé la trace de cette confusion. De {a tous ces
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 577
mots & peu prés synonymes, Ww77, Bdpcc, veds, animus, anima, mens,
spiritus; et tant d'autres, dont la signilication précise a d’autant mieux
dérouté la patience et la sagacité des philologues, que ce vague méme
' Jes caract érise, et que c’est déja commeltre un contre-sens que de vouloir
ies traduire par un terme rigoureux. Et si vous ajoutez 4 cela que le
nom des organes supposés le siége de ce principe inconnu se substitue
souvent, non-seulement dans la langue vulgaire, mais dans la bouche,
dies philosophes, au nom du principe lui-méme; que tour 4 tour le
goumon, le cerveau, le ceeur, le foie, le diaphragme, usurpérent cette
fonction toujours vacante, vous aurez une idée du chaos qui devait en
éire la conséquence. Cette confusion, sous une appellation commune,
«le l’Ame et de la vie est manifeste dans maint ouvrage de Platon. Qui
ne se rappelle cet admirable passage’ ot Socrate, au moment de
mourir, discutant une & une avec ses amis ses chances d’immortalité,
s attache & démontrer que son 4me n'est pas un étre collectif, un ré-
suliat, un rapport, rien, en un mot, qu’on putsse comparer 3 I’har-
monie d’une lyre, mais bien un principe, et, par conséquent, une in-
divisible unité? La démonstration paraitra sans réplique 4 qui saura
en faire l’application 4 l'ame spirituelle et immortelle. Mais, dans le
fait, n’y a-t-il pas quelque ambiguité dans les paroles et méme dans
l’esprit du premier philosophe de l’antiquité *?
Il faut done en convenir, avant Hippocrate et méme de son temps,
l'étude de la vie, considérée en elle-méme, n’avait été faite ni par tes
philosophes ni par les médecins. L’honneur lui en revient tout entier.
Mais, en constatant, avec ce titre de gloire pour le pére de la médecine,
la grande révolution qui en fut la conséquence, il importe d'ajouter
qu Hippocrate, et c’est lh sa force, est essentiellement médecin, qu'il
n'est, qu’il ne veut pas étre autre chose. La physiologie, pour lui, est
a la médecine ce que plus tard la philosophic fut 4 la théologie, une
servante, et une servante quelque peu négligée. Cette unité physique de
homme, ce concert admirable, .ce principe secret et agissant. qui fait
sympathiser entre elles tant de parties diverses. qui résiste aux in-
fluences morbides, qui en répare les atteintes avec une sorte d’intelli-
gence aveugle et non pergue par la conscience, se rencontre néces-
" Phédon. — Trad. Cousin, p. 264.
* On trouve bien en divers passages de Platon une distinclion entre l'ame in-
telligente, qui établit le siége de ses opérations dans le cerveau, et lame irasci-
ble ou inférieure, laquelle se trouve dans le bas ventre, etc. Mais {tout cela re
constitue pas une élude distincte du principe qui nous fait penser et de celui qui
nous fait vivre. On pourrait, avec plus de raison, comparer cette distinction
de Platon a celle des deux hommes que saint Paul trouvait en lui, et dont il pei-
gnait si éloquemment les rudes combats. C'est, en tin mot, une distinction
plutdt morale que physiologiqne.
578 ‘DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
sairement sur le passage de ce grand guérisseur; obligé de lui donner
_ un nom, il l’appelle tour & tour quyh, picts, évogy.v, etc. Mais demandez-
lui quel il est, qui le constitue, ot il réside, bien plus, par quels actes
primitifs il se manifeste; il n’en sait rien, a peine cherche-t-il a le sa-
voir. Tel est le sens vrai de toutes ses théories de l’autocratie de la
nature, de la coction, des crises; théories, je le répéte, purement mé
dicales et dont l'art de guérir est le premier mobile comme le but
unique. «Il ya, dit-il, certains sophistes, du nombre desquels sont
méme des médecins, qui prétendent que, pour bien connaitre la méde-
cine, il faut savoir préalablement ce que l'homme est dans sa nature,
comment il a été d’abord créé, et de quoi il est formé. Pour moi, je
pense que tout ce que ces sophistes écrivent sur la nature humaine est
moins utile aux médecins qu’aux faiseurs de livres, et que l'on ne
saurait apprendre quoi que ce soit de certain touchant la constitution
de l'homme, si on ne le puise dans !’observation médicale. Ue qui est
principalement a connaitre concernant la nature, pour tout médecin
qui veut réussir 4 bien exercer son art, se réduit & savoir ce que
‘homme est par rapport 4 ce qu’il mange et a ce qu'il boit, et les chan-
gements que chaque chose peut opérer en lui’. » On s’exposerait donc
4 méconnaitre |’esprit et les tendances du dogmatisme hippocratique
en y cherchant tout un corps de doctrine physiologique. D'ailleurs les
éléments manquaient pour une pareille ceuvre. L’anatomie était encore
4 uaitre. [] n’entre pas dans mon plan de suivre dans !’antiquité les vi-
cissitudes de la science de I"homme. Hippocrate régne en maitre. Les
écoles médicales n'ont d’autre originalité que dans leur maniére de
l'approuver ou de le combattre. Un seul homme devait avoir assez de
force pour porter aprés lui sa critique pénétrante jusque dans ce pro-
fond mystére de notre nature, et cet homme était Aristote. I] était trop
judicieux analyste pour que cette fondamentale distinction de l'ame et
de la vie lui échappat. Sa célébre classification des trois 4mes, qu’on
a pu, sans forcer Jes analogies, rapprocher des deux vies de Bichat,
est le premier essai en ce genre, et un essai de génie. Chose a jamais
remarquable! cette grande séparation fut l’ceuvre d’un naturaliste. La
physiologie naissait avec les premiers rudiments de |’anatomie com-
parée.
Mais ici se retrouve le vice habituel de la philosophie d’Aristote : il
substitue sans cesse les conceptions logiques de |’entendement aux
réalités de la nature. Ses entéléchies n’ont rien de saisissable. Elles sont
4 la matiére de la vie (34%) ce que la forme est, dans un corps quel-
‘ De VAncienne Médecine. (Trad. Gardeil.) Cet ouvrage de la collection bippo-
cratique a été longtemps considéré comme apocryphe. Voir la savante disserta-
tion ou M. Littré, juge si compétent en cette matiére, en rétablit l’authenticite.
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 579
conque, ala substance dont il se compose, une relation, ou, si vous le
voulez, une raison d étre; en tout cas c’est une abstraction réalisée.
Aussi l’entéléchie est-elle inséparable du corps vivant, et Aristote se
demande, sans oser répondre par l’affirmative, si elle joue par rapport
au corps le réle du pilote par rapport au navire. Il se condamne d’a-
vance a l'ignorer. Il est enfin conduit asa fameuse définition de l’ame :
« L’ame est la premiére entéléchie du corps naturel et organisé, qui a
la vie en puissance. » Il faut convenir qu'on pourrait étre plus clair *.
D’Aristote & Galien, malgré la distance des temps, la transition est
facile. Jamais deux génies ne se ressemblérent davantage, et par le
tour des idées et par l’universalité des connaissances. Galien est ou-
-vertement péripatéticien ; il est surtout par la forme et par la mé-
thode; il emprunte souvent jusqu’aux défauts de son modeéle, les dis-
tinctions ijnutiles, les redites fastidieuses, les subtilités dialectiques.
Mais tout cela est racheté chez lui par des tendances infiniment plus
pratiques. Sa physiologie, c’est, qu’on me permette l’expression, la doc-
trine d’Aristote passant de la logique dans les faits. Toujours il cherche
a l’appuyer sur l’anatomie. Bien des causes, d’ailleurs, qu’il serait trop
long d’énumeérer, lui avaient préparé la voie. Lui-méme nous a conservé
les noms et une partie des travaux de ses prédécesseurs. L’école d’A-
lexandrie, qui pour la premiére fois se livra aux dissections sur des ca-
davres de criminels, avait vu les Ptolémées encourager, en s’y asso-
ciant, ces études toutes nouvelles. Or Galien avait beaucoup fréquenté
I’école d’Alexandrie. Dans son systéme encyclopédique, 11 ne fait pas
une moins large part a la doctrine d'Hippocrate, renouvelée et modifiée
deson temps sous le nom de pneumatisme. De tous ces éléments divers,
combinés avec une habileté merveilleuse, sortit sa théorie des esprits,
qui peut étre considérée comme le dernier mot de l’antiquité sur le
principe de la vie et celui de Vintelligence. Ces esprits sont de trois
ordres : les naturels, qui ne sont autre chose que la vapeur du sang,
et qui se forment dans le foie; ils deviennent vitauz en passant par le
ceeur, ou ils se combinent avec la partie la plus subtile de l’air, qui y
est attirée par la respiration; enfin, arrivés au cerveau, ow ils sont en-
voyés par les artéres, ils subissent une derniére élaboration qui en fait
des esprils animaux, ces derniers présidant aux fonctions les plus éle-
vées de l'économie et aux actes intellectuels. Il est impossible de
n’étre pas frappé, dans ce systéme, de Ja fagon toute matérielle dont
1 Cette définition est néanmoins remarquable par la présence des mots dme
et vie dans Ja méme phrase, ce qui prouve bien qu’Aristote n'y attache yas le
méme sens. Et il ajoute, comme incidemment : « J‘appelle vie: se nourrir, s'ac-
croftre et se détruire par soi-méme. » Zunhy dé Adyouev sry dU abzced tpoptiv te xal
abEnow xat odie. (De Anima, lib. I, cap. u.) Pour unfesprit moins enclin a la
métaphysique, la edt été toute la question.
080 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
les anciens concevaient |’Ame, de leur constante disposition & passer
de Ja matiére a l’esprit par des transitions insensibles, 4 ne voir eptre
ces deux ordres de substances qu'une différence de ténuité. On voit
aussi quelle place les hypothéses gratuites ont occupée dans |’esprit
d’un des plus profonds observateurs de l'antiquité, combien il fat
homme de son temps, ep prenant, comme tant d’autres, des mots
pour des raisons. [I croit tout expliquer par ses esprits animaux qu'il
décrit comme s'l les avait vus ; pour rendre compte de chaque fonc-
tion, il a une faculté toute préte. Lui demandail-on comment s'opére
la nutrition, il répondait que la nutrition est une faculté naturelle a
laquelle concourent quatre facultés, savoir : |’altractive, qui attire les
aliments; la rétentrice, qui les retient pendant le temps nécessaire 3
leur coction; l’assimilatrice, quiles transforme en particules analogues
4 la substance de notre corps ; et enfin l’expulsive, qui en élimine les
résidus, etc. Et on devait se tenir pour satisfait.
Il faut le reconnaitre 4 la honte de l’esprit humain : ce besoin, cette
facilité de tout expliquer, en favorisant la paresse d’esprit et le govt
des systémes, fut peut-étre pour autant que le génie dans la domi-
nation absolue qu’exerca le médecin de Pergame sur tout le moyen
age. Traduit par les Arabes, traduit encore d’aprés les traductions,
amplifié par les commentateurs, Galien partage avec Aristote le pri-
vilége de traverser, presque sans atleinte, une période de quatorze
siécles. Le moyen age est assez grand d’ailleurs pour qu’on se dis-
pense de chercher en Jui ce qu'on n’y trouverait pas, l’esprit et le
got des sciences physiques. Non-seulement les sciences morales, la
théologie, la jurisprudence, étaient devenues la grande préeccupation
de toul ce qui pensait et écrivait alors (qui oserait le leur reprocher ?):
mais elles avaient imposé aux sciences d’observation leur direction,
leurs procédés, leurs méthodes. On cherchait la physique dans 1’Ecri-
ture sainte, la physiologie dans le syllogisme; et, l’autorité se substi-
tuant a l'expérience, il était moins question de trouver des faits que
d’expliquer des livres; eit-on trouvé un fait, 1] se fit encore agi bien
moins de le mettre d’accord avec la vérité et avec la nature que de
mettre d’accord avec lui et d’accord entre eux Galien, Rhazés et Avi-
cenne. Ce fut le beau temps des qualités occultes, des formes substan-
tielles, grands mots dont s’était enrichi Je patrimoine de Galien, mo-
numents singuliers de ce que put imaginer |érudition ingénieuse de
cette grande époque, et qui prouvent a tout le moins que, si les vraies
méthodes d’explication peuvent disparaitre partois, le besoin d’ex-
pliquer a des racines profondes et ne périt jamais. Nous avons beau
jeu d'en médire avjourd’hui. Peut-étre faudrait-il leur savoir quelque
gré d’avoir tenu en éveil, méme avec une forme vicieuse, la curtosité
scientifique et cet esprit de critique sans Jequel la science n'est pas
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 581
possible. Bien entendu, d’ailleurs, que je ne parle ici qu'en général,
et je serais fort disposé & rendre hommage 4 Roger Bacon et a ses
grandes découvertes, que je ne mets pas en doute, mais qu’enfin
nous ne connaissons que de réputation.
Or, 8 Yombre de !’Ecole qui la désavouait en partie, et a cdété de
VEglise qui la condamna toujours, avail grandi, on ne sait comment,
une singuliére doctrine bien faite pour des esprits amis du merveilleux
ou prévenus de mysticisme, et qui, par des voies détournées, finit par
rendre a la science des services qu'elle en edt pu difficilement at-
tendre. Je veux parler de !’alchimie. M. L. Figuier a écrit cette bizarre
histoire ‘, et il serait imprudent d’y toucher aprés lui. Je n’en veux
prendre que ce qui concerne mon sujet, et je suis frappé de cette
doctrine universellement répandue vers la fin du quinziéme siécle et
gui nous raméne 4 |’antiquité : @ savoir que la vie, 2 un degré quel-
conque, est répandue dans tous les étres matériels; que les pierres,
les minéraux, se nourrissent et s’accroissent dans le sein de la terre
par un travail analogue 4 celui qui se passe dans la profondeur de nos
organes; que lor, étant le plus parfait des métaux, représente la vie
minérale dans toute sa perfection, et qu’en conséquence |'or potable
doit étre le reméde universel, le gage d'une éternelle santé, le but
supréme des recherches de la science. Comment, de cet amas confus
(Vhypothéses incohérentes dont la chiromancie, les sortiléges, les in-
fluences astrales, sont le complément obligé, put jamais sortir une
apparence de doctrine de l'unité vitale, c'est ce qu’il serait, je crois,
assez futile de rechercher. Le seiziéme siécle, qui vit l'apogée de la
philosophie hermétique. est, pour les sciences comme pour tout le
reste, une de ces époques de confusion ot l'on peut trouver & peu
prés tout ce qu’on veut. Qu’il se soit rencontré uo peu d’or dans ce
fumier, cela est certain. Mais la n'est pas la question. Qu’importe
qu'une supposition plus ou moins vraisemblable ait pu un jour germer
dans un esprit plus ou moins ingénieux! Les hypothéses n’ont d'im-
portance dans l’histoire des sciences que lorsqu’elles sont l’ame de
toute une école, et servent de point de départ & de grands travaux.
Les sciences d’observation plus que toutes les autres sont affaire de
tradition et de méthode, et c’est ce qui manque absolument au sei-
zidéme siécle. Je passe donc, sans y rien perdre, sur les fantaisies de
Paracelse, de cet ivrogne, de cet éhonté charlatan qui ouvrail son
cours en bralant les écrits de Galien, déclarant que ses souliers co
savaient plus long que les plus grands médecins de I’antiquité. Je
passe aussi sur Van Helmont, esprit infiniment plus sérieux, plus
‘ L'Alchimic et les Alchimistes, etc. Etude sur la philosophie hermétique. (Ainsi
nommée d’Hermés Trismégiste, divinité égyptienne, que les alchimistes placaient
parmi leurs ancétres.)
582 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
a
profond, plus probe, mais qui 4 une nature enthousiaste et mys-
tique joignit le malheur de venir cinquante ans trop tét. Ses ar-
chées* ne ressemblent en rien ni & la nature médicatrice d’Hippo-
crate, ni aux esprits de Galien, ni a rien de ce qui précéde ni de ce
qui suit. Ce sont des étres imaginaires, personnifications bizarres
des fonctions les plus cachées de I'économie, fruits d’une époque d’en-
fantement ot les meilleurs systemes ne sont pas encore susceptibles
de maturité. D’ailleurs le vrai mérite de Van Helmont n’est pas 1a. 11
fut pour la chimie, & l’époque de la Renaissance, ce qu’avait été Rai-
mond Lulle au moyen 4ge; et son nom reste altaché & quelques-uns
des principaux progrés de cette science alors dans |’enfance.
Il
L’avénement de la philosophie moderne marque pour la physio!ogie
une ére nouvelle, mais ce n’est pas encore celle de l’expérience. Ici
plus que jamais ces deux sciences deviennent inséparables. Or, avec
une grandeur et une profondeur incomparables, et comme pour asst-
gner tout d’abord son point de départ et son point d’arrivée, cette
philosophie débute par aborder la grande question des méthodes. On
a trop abusé en ces derniers temps, et Dieu sait avec quelles préven-
tions, du paralléle de Bacon et de Descartes, pour que j'aie la ten-
tation d’y revenir; et ce qui m’en dispense, c’est qu’en fait de pbysio-
logie Bacon, directement du moins, n'a donné naissance 4 aucune
école. Harvey, son contemporain et son ami, se moquait de lun. Et
puis, comme on |’a fort bien montré*, Bacon, en insistant sur la mé-
thode jusqu’a en faire non plus un moyen, mais un but, ne détruisait pas
la scolastique, il ne faisait qu’en changer l'objet; il refaisait une scolas-
tique 4 l’usage du sensualisme et de l'empirisme. D’une connaissance
tout extérieure qui ne conduisait qu’A une sorte de statistique d'un
ordre relevé, ne pouvait jamais sortir V'idée de la vie, de la fécondité.
La philosophie de Bacon, a-t-on dit spirituellement, c'est un systéme
‘Tl y avait un grand archée, tenant sous sa dépendance un certain nombre
d’archées secondaires placés dans les divers organes; pour lui, il faisait sa rési-
dence habituelle quelquefois dans Ja rate, plus ordinairement a l orifice pylo-
rique de l’estomac. La preuve de ce séjour, c’était ce mal d’estomac violent que
lon ressent lorsqu’on recoit une mauvaise nouvelle. L’'approche des substances
qui lui sont ddieuses le mettait en fureur, ou le frappait d’épouvante; de 1a les
maladies, etc., etc.
2 Voyez Pidoux, De la Nécessité du spiritualisme pour régénérer les sciences
médicales. — Ce remarquable opuscule, dont le Correspondant a rendu compte
dans le numéro de mars dernier, m’a fourni, malgré une certaine exagération
des doctrines vitalistes, quelques idées que le lecteur reconnattra facilement.
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 585
ou le chuncelier d’Angleterre se met 4 sa fenétre pour se regarder
passer’. Mais Bacon a eu la gloire et le bonheur de marquer, dans un
langage admirable, les nouvelles tendances de |’esprit moderne, qui,
heureusement, a marché mieux que lui et sans lui.
Quant a Descartes, on I’a, je crois, trop opposé 4 Bacon, comme on
oppose la vérité & Verreur’; il le connaissait peu, n’en parle que deux
Ou trois fois et toujours avec les marques de la plus grande estime.
Ces deux grands génies different trop par leur temps, par leur tour-
nure d’esprit, par la société oi ils vivaient, pour pouvoir étre rigou-
reusement comparables. Au fond ils se touchent par un grand cété.
Car qu’ont-ils fait tous deux, si ce n’est d'inaugurer l’observation chez
les modernes? La vraie supériorité de Descartes, c’est de !’avoir assise
sur sa véritable base. En allant droit au principe de toute connais-
sance, c’est-a-dire & I'étude de l'ame, il donne au spiritualisme une
certitude toute scientifique; mais il fait plus: contre les illusions des
sens il démontre admirablement, et mieux peut-élre qu’tl ne le vou-
lait lui-méme, que la matiére nous est infiniment moins connue que
Vesprit dans sa nature. Inconcevable mystére, en effet, et bien propre
4 décourager la science si quelqué chose en était capable! Tous les
jours nous interrogeons la matiére, nous la manions, nous en sommes
faits en partie; et cependant rien ne nous est plus obscur, car, 4 la
prendre par sa propriété la plus manifeste, la seule quadmit Des-
cartes, I'étenduc, cette élendue indéfiniment divisible serait-elle un
assemblage de parties infiniment petites, de molécules insaisissables,
de dimensions dont chacune peut se supprimer tour 4 tour, jusqu’a
ce qu'on arrive au point mathématique, ce dernier terme de l’analyse
qui est la négation méme de l’étendue? Et comment, dans la réalité
des choses, pourrai-je concevoir une étendue véritable avec un assem-
blage de parties qui n’en ont aucune, en d'autres termes une étendue
sans étendue? Quel chaos inintelligible! Si je m’examine moi-méme,
au contraire, en tant que substance pensante, quelle satisfaction
n'éprouve pas mon esprit 4 saisir directement et pleinement I’objet
de son étude, pour s’élever ensuite, par une conséquence naturelle et
nécessaire, a la connaissance de Dieu?
C'est pour avoir trop exclusivement contemplé ce grand cété de la
nature humaine, pour n’avoir vu dans la matiére que cette étendue
inerte qu'il ne comprend pas, que Descartes, esprit lumineux s'il en |
fut, est tombé dans les singuliéres erreurs qu’on reprochera toujours
a sa physiologie. L’4me raisonnable et intelligente absorbe pour lui
tout le reste; le corps n’est qu’une machine plus ou moins parfaite
! Pidoux, De la nécessitédu spiritualisme pour régénérer les sciences médicales.
2 Et cest notamment ce que je reprocherais a M. Pidoux.
584 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
dont Dieu régle directement les mouvements, et l'animal, qui o’a
point de raison, n’est qu’une horloge parfaitement montée. On allé-
guera peut-étre, comme preuve de ses tendances vitalistes, ses esprits
animaux, Mais je prie de remarquer que ces esprits, dont il emprunte
le nom a Galien, changent ici de rdle, et, d’un autre cété, n'ont rien
qui ressemble & ce que nous appelons aujourd hui des propriéteés vi-
tales. Je n’en veux d'autre preuve que l'importance qu'il attache a les
donner pour des étres purement matériels. Leur rdle est, en effet, tout
mécanique. Partis de la glande pinéale, ils vont, ils viennent, meuvent
et sont mus. poussent et sont poussés, sont susceptibles de plus et de
moins dans leur vitesse. Mais d’une force effectivement agissante,
d’un principe intime de renouvellement et de conservation, il n’en est
question nulle part. Bossuet, dans la partie physiologique de son
Traité de la connuissance de Dieu et de soi-méme, qui nest qu'un élo-
quent commentaire de la doctrine de Descartes, s’écriera bien dans
son grand langage : « Quel archilecte est celui qui, faisant uo bati-
ment caduc, y met un principe pour se relever dans ses ruines? »
Mais pour Bossuet lui-méme, et sous cette autre image, le corps est
toujours une machine. Descartes est le véritable pére du mécanicisme.
Aussi bien la circulation, récemment découverte par Harvey et
dés lors admise sans contestation, favorisait singuligrement ce mou-
vement des esprits que devaient amener, d’ailleurs, les nouveaux
progrés de la physique. Pendant un demi-siécle il ne fut plus question,
dans les traités de physiologie, que de leviers, de points d’appui, de
résistances, d'appareils hydrauliques, de soupapes, de chaleur déve-
loppée par le frottement; théories séduisantes par leur apparence de
_rigueur mathématique, qui, dans les mains de Borelli', produisirent
un chef-d’ceuvre, parce qu’elles restérent circonscrites aux forces de
l'économie réellement susceptibles de calcul, mais tombérent dans
l'absurde quand il fallut expliquer par elles les phénoménes intimes
de la nutrition, les sécrétions, l’action nerveuse. Il fallut supposer des
collisions entre les molécules, lesquelles devinrent rondes, cubiques
ou pyramidales selon les besoins de la théorie; les glandes furent des
cribles ou des filtres, et esprit vital, qui s‘échaufiait outre mesure
daps ce mouvement continuel, eut besoin d’étre rafraichi par inter-
valles au moyen de la respiration; enfin, car il fallait aller jusque-la,
on eut des esprils de divers ordres, des esprits chauds, froids, acres,
malins, grossiers, subtils. Cette prétendue rigueur mathématique
rouvrait la porte aux hypothéses, et elles abondérent. Ah! sans doute,
c'est une loi de esprit humain de vouloir appliquer & tous les faits les
connaissances gu’il a acquises sur un seul, de juger de Ja valeur des
4 De Motu animalium.
.
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 585
théories moins par le rapport qu’elles ont avec la vérité que par l’effort
qu’elles nous ont codté, et d’abandonner enfin l’observation comme
un instrument usé et inutile, quand elle nous donne autre chose que
ce que nous lui demaodions!
Conservez ces tendances; mais & des explications purement méca-
niques ajoutez ou substituez les considérations nouvelles que devaient
fournir 4 esprit des physiologistes les merveilleux phénoménes étu-
diés par une chimie encore imparfaite et sans méthode, et vous serez
amenés 4 ne voir dans le corps humain qu'une cornue ou un alambic
ou tout se passe comme dans nos expériences. Ces théories, auxquelies
nous ne revenons que trop aujourd’hut, furent l’ame de Viatrochimie,
introduite dans la science par Sylvius. Etc’est la encore, sous une nou-
velle forme, une autre conséquence de la doctrine cartésienne. Au
fond, qu’importe en elfet que ce soient des phénoménes de simple
propulsion qui donnent le secret de notre nature, ou qu’on invoque
en leur lieu et place des réactions et des ferments, des humeurs et des
putrescences, des alcalis et des acides? Cette maniére de procéder est
méme, 4 un point de vue, plus logique. Car, pour le coup, il n’y a plus
de doute, les esprits animaux sont bien une pure matiére. La théorie
indique leur nature, leur origine, qui n’est autre qu'une véritable dis-
tillation. Que le corps humain devienne le laboratoire d'un chimiste
apres avoir été atelier d’un charpentier, il ne faudra pas s'en étonner
davantage. Par le fait, ce sont toujours les phénomenes de la nature
morte qui servent& expliquer la vie. L’ame est tout, et le corps n’est
rien.
Il y a plus: rien ne ressemble moins, quoi qu’on en ait dit, au
vitalisme moderne que l’animisme de Stahl, rapportant & |’4me et a
lame seule tout ce qui se passe dans le corps humain; rien ne dérive
plus directement de !a maniére dont Descartes concevait l'univers. Ap-
pliquez au petit monde de l’homme ce que Descartes mettait dans le
grand, et voila une matiére inerte avec une Ame spirituelle, un ca-
davre vivifié par la raison, la vie Juttant contre la mort, l’unilé imma-
térielle contre la décomposition de la matiére. Ainsi, tandis que Male-
branche, poussant jusqu’au bout la doctrine de son maitre, nie qu’il y
ait aucun rapport possible entre la matiére et l’esprit, et n’admet I’in-
fluence de l’Ame sur le corps qu’autant que Dieu intervient directement,
pour les diriger, dans chacun des actes de I’économie, Stahl se pro-
nonce pour les causes secondes, admet cette influence, et croit la
prouver. Voila toute la différence. Mais il restait toujours 4 expliquer
comment il se fait que cette 4me raisonnable dirige des actes qu'elle
ne connait pas, en vertu de quoi se passent tant de mouvements ca-
chés, celui du ceeur, par exemple, que la volonté est aussi impuissante
4 arréter, qu’elle est incapable de les produire; et c’est ce que Stahl
586 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURERS.
n’a jamais fait d'une maniére satisfaisante. Aussi, comme tous ceux
qui sacrifient la variété des faits aux besoims d’une unité factice. a-t-il
prété aux plus singuli¢res interprétations; et je doute fort qu'il edt été
flatté, s'il cuit pu entendre les éloges sans mesure que lui décerna plus
tard le matérialisme du dix-huitiéme siécle, lorsque Cabanis, lui attri-
buant fort gratuitement du reste, la crainte des persécutions de l’ortho-
doxie, ne vit dans I'dme telle qu'il Pentendait qu'un mot protecteur
chargé de nous révéler le principe qui « digére dans |’estomac, res-
pire dans le poumon, filtre la bile dans le foie, pense dans la téte et
dans les principales dépendances du systéme cérébral'. »
Ill
L’idée, la grande idée a laquelle Haller doit toute sa gloire, d'intro-
duire dans |’étude de l'homme celle des propriétés vitales, se rattache a
Vidée, plus générale encore, de voir dans la matiére autre chose qu’une
étendue absolument et essentiellement imerte, de placer, en un mot,
dans la philosophie naturelle l'étude de la force, & cété de celle de la
quantité; elleremonte donc 4 Leibnitz. Et si ce grand homme a exagéré
sa doctrine en substituant partout a l'idée de quantité ’idée de force
qui devait la compléter.et non l’absorber, s’il a frappé & son tour sa
monade d’une infécondité radicale, en ne lui reconnaissant qu’une
sorte d'activité virtuelle, jamais agissante; celle pensée du moins,
sortie toute vivante des spéculations de la métaphysique, tombée dans
le domaine de la science militante, animée par des milliers de décou-
Vertes, contient en gerine toutes les sciences naturelles des deux der-
niers siécles. Elle a suscité toute une lignée de penseurs pleins de
foi dans I’énergie intime des étres soumis 4 leur étude, partant, pleins
d'avenir; grande école qui, depuis Haller et Linné, jusqu’’ Buffon et
Geoffroy-Saint-Hilaire, s’est développée parallélement & l’école carté-
sienne pure, qu'elle a fini par s'assimiler, et a ouvert 4 Ja science de
la vie de nouveaux et infinis horizons.
Comment s'est accomplie cette grande révolution? par quelles phases
a-t-elle passé jusqu’a nos jours? comment!’ étude des propriétés vitales
s'est-elle complétée par celle des formes organiques considérées en
elles-mémes, soit dans les individus, soit dans les espéces? C'est ce qut
me resterait 4 expliquer. Heureusement pour moi, c’est ici que je rea-
contre M. Flourens. J’aurai donc désormais, sinon un guide (il n’é-
crit pas une histoire suivie) du moins un interpréte dans le pays
nouveau qu'il me reste 4 parcourir. Passant par-dessus les détails,
1 Voy. Cabanis, Révolutions de la médecine, p. 152.
DES DERNIERS OUYRAGES DE M. FLOURENS. 587
pour lesquels je ne puis que renvoyer 4 la deuxiéme partie de son
livre, intitulée : Coup d'eil historique sur V'étude analytique de la vie,
je voudrais en extraire la marche générale des idées jusqu’a nos jours,
pour me demander enfin si M. Flourens nous a donné la véritable
formule.
« La théorie des propriétés vitales ou I’étude analytique de la vie
est née 4 Montpellier entre les mains de Bordeu; de Montpellier, elle
est passée 4 Goeitingue, ot elle s’est enrichie des expériences de Hal-
ler; de Gcettingue, elle est venue 4 Paris, ott elle a été popularisée par
les écrits de Bichat. » C’est ainsi que M. Flourens commence et résume
tout d’abord cette belle histoire, et il edt rendu sa pensée tout entiére
en ajoutant : « Cette étude analytique, popularisée par Bichat, s'est
complétée par mes expériences. » La critique des propriétés vitales
déja reconnues, |'établissement de quelques propriétés nouvelles,
c'est la, en effet, toute son ceuvre. Autour de ces grands noms qui
jalonnent, si l'on peut ainsi parler, I’histoire de la physiologie expéri-
mentale, viennent s’en grouper quelques autres non moins grands par
le génie, mais qu’une direction d’esprit plus exclusivement philoso-
phique rend éminemment propres 4 établir le lien et comme la filia-
tion des idées modernes. Parmi ces derniers, Buffon, Barthez et Gall oc-
cupent nécessairement la premiére place. C’est dire assez que !’ordre
chronologique des faits sera partout subordonné a l’ordre logique des
idées.
Il commence par Bordeu, et nul exemple ne pouvait étre mieux
choisi pour montrer comment, dans l'histoire des sciences ainsi que
dans celle des sociétés, une idée simple et forte, préparée de longue
main par le concours naturel des circonstances\et par la force des
choses, se trouve un jour, on ne sail comment, arrivée & son point de
maturité, et s'impose sans contestation. Bordeu a vingt ans : il sou-
tient sa thése inaugurale, et, avec l’audace de son 4ge, 1! ose attaquer
de front les deux grands systémes qui régnent de son temps, |’ani-
misme de Stahl et le mécanicisme de Boérhaave. Pour le premier,
quelques traits d'une logique pressante et d’une fine ironie; pour le
second, quelques expériences décisives lui suflisent. A compter de ce
jour, les esprits animaux ont fait leur temps; la mécanique animale se
trouve rejetée au second rang, dont elle n‘aurait jamais dd sortir.
Voila la premiére idée de Bordeu, celle que réclamaient impérieuse-
ment les nouveaux besoins scientifiques de son époque, celle au
triomphe de laquelle tout son esprit, s’il efit été seul, n’aurait jamais
suffi. La seconde lui appartient en propre et fait sa véritable gloire.
Pour la premiére fois, une propriété sans analogue, ne ressemblant en
rien ni 2 la pesanteur, ni A la chaleur, ni & I’électricité, ni aux aftini-
tés chimiques, ni A tout ce qui appartient en commun aux corps
388 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS
bruts, la sensibilité, est mise en évidence et reconnue propre aux corps
organisés et vivants. Mais Bordeu dépasse aussitét le but : i] veut une
propriété vitale, et il la veut seule; dés lors, avec la sensibilité géné-
rale, il lui faudra autant de sensibilités propres que d'organes diffé-
rents; dés lors aussi le mot de sensibilité perdra, en s’étendant a tout,
la précision qui faisait sa force; Virritabilité elle-méme ne sera plus,
dans la bouche de Fouquet, |’éléve de Bordeu, qu'une branche égarée
de la sensibilité. Artifice de langage tout & fait analogue a celui que,
dans le méme temps, savait si bien manier Condillac, lorsque, a force
d’étendre le réle de l’analyse, il y faisait rentrer jusqu’a !a synthése
elle-méme. C’est qu'il y a deux hommes dans Bordeu. L’observateur
sagace et profond est aussi l’ancien éléve de |I'école de Montpellier, et
4 cette école il faut de l'unité & tout prix. Que la sensibilité s’éléve sur
les ruines de l’animisme, elle y consentira volontiers, mais a la condi-
lion que ce principe nouveau régnera en souverain maitre, al’exclusion
de tout autre. Tant qu'il y aura des sciences, il y aura aussi des esprits
portés a voir partout les anologies et l'unité, comme il y en a d'autres
qui ne saisissent que les différences. L’école de Montpellier représente
la premiére de ces tendances : In medio virtus.
Combien n’ était-elle pas plus sage dans ses procédés, plus indépen-
dante dans ses vues, plus féconde dans ses résultats, la grande révolution
qui, dans le méme temps et de Il’autre cété du Rhin, s’opérait par les
mains de Haller! Sans idée précongue, mais par une analyse d'une pro-
fondeur et d’une sagacité incroyables, Haller examine les uns aprés les
autres tous les organes, tous les tissus (et notons en passant que c’est
ici le point de départ de |’anatomie générale); il déméle, au milieu de
la multitude des fails passagers, un fait constant, immuable, et, aprés
des centaines d’expériences poursuivies pendant dix-sept ans, il pro-
clame cette grande loi : le muscle, et le muscle seul, le gluten animal,
comme il l’appelle, ou, comme nous disons aujourd hui, la fibrine or-
ganisée, posséde la propriété de se contracter, c’est-a-dire de se rac-
courcir sous l’influence d'un excitant; et cette propriété, profondé-
ment, distincte de l’élasticité, qui n’est qu'une propriété purement
physique, c'est Virritabilité', que, depuis Bichat, et avec plus de rai-
son, on désigne sous le nom de contractilité. Réciproquement tout or-
gane qui se contracte est un muscle, et ainsi le muscle se définit par
la contractilité, et cette propriété convient au défini, et au seul défini.
« Vous aurez, dit M. P. Bérard, une idée de l’impulsion donnée 4 la
physiologie par la découverte de I'irritabilité si vous voulez bien vous
représenter le chaos qu'il fallait débrouiller, lorsque des hommes tels
* Dans un ouvrage publié a Londres, en 1677, Glisson avait déja clairement
désigné et méme nommeé V’irritabilité. Mais ce premier essai était resté sans écho.
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 589
que Baglivi faisaient de la dure-mére un orgune contractile, sorte de
coeur, dont le resserrement et le relachement alternatifs mettaient en
circulation les esprits vilaux ou animaux, et suscitaient ainsi les con-
tractions musculaires; lorsqu’on croyait au raccourcissement des ten-
dons, a l'oscillation des nerfs, qui mettaient mécaniquement en jeu la
fibre musculaire, et au resserrement des plexus, que Jes ramifications
subdivisées des nerfs forment autour des vaisseaux '. »
Du muscle, Haller passe au nerf, et, avec la méme rigueur de mé-
thode, la méme puissance d’intuition, il rattache au nerf seul la fa-
culté de sentir dans toute la valeur précise et déterminée de ce
terme.
Reste enfin a fixer le rapport qui unit le nerf au muscle, et leur
mutuelle dépendance; et sur ce point Haller, en attribuant au muscle
la faculté de se contracter par lui-méme, n'a pu réunir assez de faits
concluants pour entrainer complétement la conviction des physiolo-
gistes; adhuc sub judice lis est. Mais, remarquons-le, cette question,
mailgré son importance, est relativement secondaire, puisque, deux
termes étant donnés, le lien qui rattache l'un 4 l'autre n’implique la
nature propre d’aucun des deux une fois qu'elle a été suffisamment
démontrée*.
Haller a donc établi et mis au-dessus de toute contestation deux des
propriétés fondamentales de l’organisalion vivante, et, par la, il a
mieux mérité de la science qu'il ne lett fait par des milliers de théo-
ries. Cette grande doctrine a subi victorieusement |’épreuve du temps
et de l’expérience, et ce qu'elle a d’admirable, c'est moins d’avoir ré-
sisté aux contradictions que toute vérité rencontre nécessairement sur
son chemin que d’avoir résisté aux exagérations et aux applications
vicieuses. Tour a tour Cullen, Browo, Rasori, Broussais, |’introdui-
sent sous des noms et avec des formes diverses dans la science des
maladies, en étendant ou en restreignant le sens suivant les besoins
de leurs causes: les systémes passent, et la doctrine reste, parce
qu'elle porte en elle le cachet ineffacable de 1a vérité et de |’expé-
rience.
Les idées de Haller pénétrérent de bonne heure en France, et son
principe de l'irritabilité, 4 laquelle il fallait entin faire une place & cété
1 Cours de physiologie, t. I.
# Les récentes expériences de M. Cl. Bernard sur Je curare semblent avoir
résolu dans le sens de Haller Ja question des rapports des muscles avec les nerfs.
Cette substance jouit de la singuliére propriété d'abolir complétement et subite-
ment la propriété motrice du systeme nerveux. Or un animal empoisonné par le
curare est encore susceptible de contractions musculaires sous l’influence de |'é-
lectricité.
590 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
de la sensibilité, parut peut-étre & Pécole de Montpellier devoir com-
promettre par ses envahissements cette unité de la vie qui lui était si
chére. Quoi qu’il en soit, ce fut pour l’établir sur une base désormais
inaccessible a la critique que Barthez, avec les seules forces de son en-
tendement, et sans le secours de l’expérience, entreprit de remonter,
par une analyse plus haute, jusqu’au principe méme de la vie, qui, par
la, deviendrait incbranlable. Voici comment il raisonne : tous les jours
le physicien, placé en présence de la nature, cherche & faire rentrer
des faits particuliers dans des faits généraux, irréductibles 4 d'autres
plus généraux encore, et irréductibles les uns dans les autres ; a ces
faits généraux, il donne le nom de lois, et les forces inconnues en
vertu desquelles ces lois se manifestent prennent le nom de proprié-
tés. Le probléme posé au physiologiste est exactement le méme, avec
cette seule différence que les faits, étant infiniment plus complexes,
réclament une analyse infiniment plus délicate.
Or qu’avait fait Haller? Précisément cela, et rien autre chose. Et ces
propriétés vitales, si nettement définies par lui, n’est-ce pas ce que
cherchait Barthez, ce qu'il edt trouvé, lui aussi, sans ses préoccupa-
tions d’école et de doctrine, ces fantémes de la tribu, pour parler le
langage de Bacon? Bien loin de 1a; il proclame tout d’abord, et sans
démonstration, l’existence d’un principe unique, qu'il nomme principe
vital, dont tous les phénoménes de l’organisme ne sont censés que des
manifestations secondaires; et aussitét il se croit dispensé de le déf-
nir, de chercher quel il est, ou il réside, et par la arrive & ne mettre
qu’un mot nouveau 4 la place de la chose qu'il fallait expliquer. Ne
lui demandez pas si ce principe est inhérent aux organes, ou s'il a one
existence propre et indépendante, analogue & celle de l’4me : Barthez
se plait & l'ignorer ; il pose lui-méme la question, pour se hater de ré-
pondre gu’elle est insoluble. Du reste, il ne faut pas trop len croire
sur parole. Partout il parle comme s'il croyait 4 l’existence isolée de
ce principe, et c’est ce que M. Flourens a bien montré : « Il faut ict
dire franchement les choses. Barthez personnifie constamment son
principe vital, etil est des moments od lui-méme en convient. « Dans tout
« le cours de cet ouvrage, je personnifie, dit-il, le principe vital. » Il
est vrai qu'il ajoule que ce n’est que pour pouvoir en parler d'une
maniére plus commode... Mais, s'il en est ainsi, & quoi bon tenir
sans cesse un langage que le lecteur devra rectifier sans cesse? Et ne
serait-il pas plus simple, et méme plus commode, de parler comme on
veut étre entendu'’? » Et ce langage a porté ses fruits : il nous a donne
une physiologie toute spéculative, ot le comble de l'art sera de faire un
livre entier sur les fonctions des organes, sans jamais nommer un sed]
Pp. 99.
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 591
organe;une médecine toute spéculative aussi, qui nous raménera, par
une voie indirecle, 4 quelque chose de plus vague encore que les archées
de Van Helmont. Cet étre imaginaire aura, comme une véritable per-
sonne, ses instincts, ses répulsions, ses préférences. Une cause morbi-
fique viendra-t-elle 4 agir sur l'économie, le principe vital s’en indi-
gnera d'abord, et, les voies de conciliation épuisées, il s’ensuivra une
guerre a mort, ov l'un des deux adversaires devra finir par succomber.
Seulement tout champ de bataille voit ses moissons détruites et ses
habitations ravagées; le pauvre corps humain sera ce champ de bataille,
et de profondes lésions viendront témoigner, aprés la mort, qu'une
Jutte terrible a passé par ja.
Mais ce que M. Flourens a bien saisi, ce qui restera de l’école de
Montpellier, moins comme doctrine démontrée que comme tendance
vraie, c’est l'idée de cette profonde unité, de ce consensus des fonctions
différentes, qui est la loi de l’organisation humaine, et qui, cause ou
effet, principe ou résultat, n’en subsiste pas moins, malgré le vice des
théories sur lesquelles on cherche a |’établir.
Si j’enseignais ici la physiologie, j'aurais maintenant 4 faire un ex-
posé complet de !a doctrine de Bichat. Ce serait évidemment hors de
propos. Voyons du moins par ow il tient & Haller. Haller a distingué la
contractilité de l’élasticité, la propriété du corps vivant de la propriété
du corps brut. Bichat s‘empare de cette pensée et la généralise. Tout
organe, étant matériel, posséde 4 la fois les propriétés générales de la
matiére et posséde en plus les propriétés inhérentes & la vie. Il y a des
propriétés de tissu dépendant de la texture, et des propriétés vitales en
rapport avec la fonction; cette distinction, posée d’abord dans le Traité
des membranes, est ensuite élendue a toute l'économie; elle devient
l’ame de !’anatomie générale, et voila cette science détinitivement con-
stituée. Mais chacune de ces propriétés ne se manifeste pas d'une fagon
constante, ni partoul au méme degré. En d'autres termes, il y a dans
l’homme des actes qu’il accomplit; il y en a qui s‘accomplissent ea lui.
Dans les uns la volonté est active, dans les autres elle est passive ; il y
ena enfin oi elle est tantét active et tantét passive. Buffon avait vu
tout cela, et il avait émis cette grande vue que, dans chaque animal, 1l
y a une série de fonctions uniquement chargées de présider 4 sa con-
servation, & sa nutrition, & la propagation de son espéce, et qu'il y en
a d’autres, d’un ordre plus élevé, qui le mettent en rapport avec le
dehors, par l’intermédiaire des sensations, des pensées, de la volonté,
en ua mot une vie intérieure et une vie extérieure, indépendantes,
quoique subordonnées. M. Flourens aeu entre les mains les manuscrits
de Bichat, et personne ne posséde Buffon mieux que lui‘; personne
‘ La grande édition de Buffon publiée et annotée par M. Flourens lui comp-
tera comme un des meilleurs services rendus par lui a la science et aux lettres.
502 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
ne pouvait donc mieux nous faire assister.a la formation, ou, pour
parler son langage, 4 la naissance de la doctrine de Bichat, faire la part
de ce que Bichat a emprunté, et de ce qui lui appartient en propre.
D’une hypothése jetée en passant, Bichat compose, en se! appropriaat,
toul un corps de doctrine; avec une pénétration el une puissance d’ima-
gination admirables, il énumére et analyse les caractéres anatomiques
et physiologiques propres & chacune des deux vies, la vie organique ct
la vie animale; le végétal ne posséde que Ja premiére ; l’animal, con-
sidéré d'une maniére abstraite, est un végétal auiquel a été surajoutée la
seconde. Reprenant alors chacune des propriétés vitales sur lesquelles
Vanatomie générale a jeté un jour tout nouveau, il en étudie les modi-
fications, la dose, dans chacune des deux vies. Enfin il recompose cc
qu'il a décomposé. Les deux vies ne sont pas absolument isolées. Réa-
nies, elles constituent |’individu. Comment sont-elles mises en rapport?
C’est ici surtout qu’il fallait des expériences, et c'est ici que Bichat
accumule les siennes, si lumineuses, si décisives, pour établir la dépen-
dance mutuelle de ces trois grandes fonctions : la circulation, la respi-
ration, l’action nerveuse. Tant que ces fonctions se maintiennent, la
vie subsiste ; quand l'une cesse, la mort survient. La mort de chacane
des trois suflit & tuer les deux autres. Le cerveau, le poumon, le ceenr,
constituent le trépied sur lequel repose la vie... Et Bichat meurt & trente
et un ans, entouré de cette triple auréole, qui suit partout la Jeunesse,
le malheur et Je génie! Sans doute il entre beaucoup d’alliage dans
toutes ces brillantes théories, et M. Flourens a parfaitement fait voir
tout ce qu'un esprit ingénieux, une imagination facile, un style plein de
verve et d'images, a souvent mis a la place des faits; sans doute, lout se
tient de prés dans la nature; mais, bien que la séparation des deux vies
soit moins tranchée que ne J'avait voulu le fondateur d’un systéme,
cetle grande distinction reste, quoi qu’on fasse; elle a été le point de
départ de la phystologie contemporaine ; elle est profondément entrée
dans les habitudes de la science, et 11 me semble voir, aprés Bichat, la
grande famille spirituelle, dont il est le pere, se diviser en deux bran-
ches que je désignerais volontiers aimsi: les physiologistes de la vic
organique, et les physiologistes de la vie animale. A tous l’anatomie
générale et l'application du microscope aux tissus organisés, qui en est
la conséquence, ouvre des perspectives jusqu’alors inconnues. Aux
premiers, |’étude de Ja génération, celle de la nutrition, qui n'est
qu'une génération continudée, montre l’anatomie sous une face toule
nouvelle; lembryologie, l’organogénie, Vhistologie, ne se contenten!
plus de considérer des tissus et des organes tout faits; elles assistent a
leur formation ; elles vont de ce qui est 2 ce qui devient ; or devedir
sans cesse, n’est-ce pas le mot dela vie? Et tout cet ensemble se com-
pléte par les progrés non moins étonnants de la chimie organique,
DES DERNIERS OUVRAGES DE M, FLOURENS. 59S
depuis le jour ot Lavoisier lui donne naissance, lorsqu’il en énonce
un des grands résultats finaux, I'échange des gaz dans les poumons,
jusqu’a celui ot M. Dumas croit pouvoir généraliser les données de la
slatique végétale et animale dans cette formule : « Les végétaux sont
des appareils de réduction, les animaux des appareils de combustion; »
ov enfin M. Bernard, en voulant donner a cette doctrine Ja sanction
de l'expérience, est arrété, comme par hasard, et dés le premier pas,
par ce fait si imprévu de la formation du sucre dans Je foie, qui donne
a la science une direction toute nouvelle, dont il est impossible de sa-
voir ce qui sortira. Et, quant 4 ceux que j'ai nommeés les physivologistes
de Ja vie animale, qui ne sait quelle impulsion a été donnée, de nos
jours, 4 l'étude du systéme nerveux? et a qui est-il besoin de rappeler
les noms de Charles Bell, de Magendie, de Gall (a qui ses belles décou-
vertes analomiques feront peul-étre un jour pardonner son absurde
systéme phrénologique), et enfin celui de M. Flourens lui-méme? J’y
vais revenir tout 4 l'heure.
LV
Mais, dans la période si féconde que nous venons de parcourir, les
Sciences naturelles avaient marché, et cette idée de la vie que nous
n’avons guére cherchée jusqu’ici que dans Ihomme, I’étude de !’en-
semble des étres organisés va nous la montrer singuliérement élargie.
Commencons par le terme le moins élevé et le moins complexe, le
végétal.
De toutes les sciences dont la vie cst l'objet, la botanique est 4 la
fois la plus vaste et la plus variée, mais la plus simple, et, si je puis
le dire, la plus logique, celle ot l’induction conduit le plus directe-
ment au fail, la théorie 4 la pratique. Considérez-vous les organes
. chez l’individu? Les transitions y sont si bien ménagées et les analo-
gies si manifestes, qu'une idée en améne nécessairement une autre, et
qu’une vérilé ne sy découvre jamais seule. Passez-vous de |& aux es-
péces? L’intime parenté, qui en réunit visiblement quelques-unes,
vous averlit bientét qu’il en doit éltre de méme pour les autres, et l’es-
prit, mis ainsi sur la vole; ne s'arrétera plus. Mais cette voie, il fallait
du génie pour Ja rencontrer, et c’estle beau spectacle que M. Flourens
a voulu montrer au public dans ce second volume des Eloges, oi, par
une bonne fortune inouie, il a pu réunir ces noms, que je reproduis
dans l’ordre ow je Jes trouve : Bernard et Laurent de Jussieu, Des-
fontaines, Labillardiére, de Candolle, Dupetit-Thouars, Benjamin De-
iessert.
Nous ne sommes plus au temps, Dieu merci, ov 1] était de mode de
594 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
comparer entre elles les classifications si différentes de Linné et de
Jussieu, pour en tirer, au bénéfice du botaniste francais, un avantage
facile. Une critique plus éclairée a retrouvé dans les écrits de Linné
une constante aspiration vers la méthode naturelle, ce grand hesoin
de l'esprit humain qu'un génie si droit et si juste ne pouvait pas ne
pas ressentir. Il eut le bon sens, nen possédant pas encore les élé-
ments, 4 cause du petil nombre des végétaux connus de son temps, de
préparer du moins ce jour qu’il ne devait pas voir, en fixant d'une
maniére définitive les idées d’espéce et de genre qui sont la clef de
toute la méthode naturelle. Il était donc l’indispensable précurseur de
Jussieu. Cette filiation une fois bien établie, M. Flourens fait pour la
méthode naturelle ce que nous l'avons vu faire pour la doctrine de Bi-
chat, et, pour la saisir directement dans sa source, il nous fait péné-
trer tout d’abord jusqu’au foyer domestique de Bernard de Jussieu, le
premier grand nom de cette illustre dynastie. Mais Bernard n’a rien
écrit quun catalogue du jardin de Trianon et quelques lettres. Avec
ces lettres et quelques documents de famille recueillis a grand’ peine,
M. Flourens, au moyen de J'érudition la plus discréte et la mieux choi-
sie, va reconstituer I’ histoire des idées de son héros, nous initier & ses
plus intimes entreliens avec son neveu Laurent, qui doit un jour le
dépasser de si loin, nous associer 4 leurs travaux et nous mener pas a
pas jusqu’a |’entier accomplissement de cette grande ceuvre.
L’année 1789 est la grande année de la botanique. La publication,
par Laurent de Jussieu, de son Genera plantarum, y marque, elle
aussi, une révolution définitive. Jusque-la on comptait les caractéres;
- désormais on les pésera; et ce qu'il y a d’admirable, c'est que cette
commune mesure que Jussieu sait si bien manier, il la met & la dis-
position de tous dans son grand principe de la subordination des ca-
ractéres; si bien que le simple bon sens pourra dorénavant continuer
ce que le génie seul a pu commencer. Que dire de cette grande révo-
lution scientifique qui n’ait été déja dit cent fois? Mais suivons les
idées.
Le premier, le plus fondamental caractére qui se présente 4 Jus-
sieu, est celui qui se tire de l’embryon, dont la structure entraine et
détermine d’ avance Ja forme, la grandeur, les fonctions, la vie en un
mot de la plante qui en sortira. La méme idée, mais vue sous une aatre
face, va inspirer 4 un grand poéle, el & un poéte allemand. & Geethe,
sa célébre théorie sur laquelle nous vivons encore. Ce merveilleax
génie, qui devait imprimer & tout ce qu'il touchait, sciences ou lettres,
le sceau de |’originalité et de l'invention, saisit le premier analogie
parfaite qui lie les organes de la reproduction a ceux de la végétation,
et qui s’étend ainsi du cotylédon jusqu’a Vovule. Et cette analogie
nest pas seulement une vue de l’esprit; on peut la démontrer par la
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 595,
culture; par elle, on peut transformer 4 volonté la feuille en bractée,
celle-ci en calice, le calice en corolle, la corolle en élamines. De |'un
a l'autre de ces organes, il n’y a que des degrés, et la fleur propre-
ment dite, le carpelle, est le dernicr terme de cette longue série d’a-
vortements. Chose merveilleuse, c’est dans cet avorton que va se cou-
centrer l’activité vitale, au point d’en faire organe méme de la repro-
duction. L’organe sexuel est un diminutif quant 4 la forme, et un
multiple quant 4 la puissance.
Suivons encore cette idée féconde. Aux mains de Pyrame de Candolle,
elle va se généraliser 4 V’infini sous le nom de dégénérescence. La
complétant par la pensée non moins heureuse de chercher dans les
organes, 4 leur état rudimentaire, Ja preuve de ces soudures que la
théorie lui faisait concevoir, et trouvant séparé dans la jeune fleur ce
que la fleur adulte lui montrera réumi, il est enfin amené & cette con-
ception, la plus belle et la plus vaste que la morphologie végétale nous
ait encore fait apercevoir, celle d’un type régulier et symétrique vers
lequel semblent graviter toutes les plantes sans jamais l’atteindre.
Non-seulement il y a des individus monstrueux dans chaque espéce,
et certaines cultures peuvent produire cerlaines monstruosités; mais
il ya encore, si |’on peut parler ainsi, des espéces monstres, ou, plu-
(dl, ce n’est la qu'un vice de langage, et toutes les espéces tendent, &
des degrés différents, vers un type normal que l’esprit est invincible-
ment amené & concevoir, el ce type, c’est encore Ja culture qui va
nous donner le moyen de le réaliser quelquefois en ramenant la fleur,
par le développement des parties qui lui manoquent, & une forme
anormale par rapport au monde réel, mais plus parfaite aux yeux de
la raison. La pélorie est, en un mot, une monstruosilé acquise, corri-
geant une monstruoisité naturelle’. De méme que, dans les formes
! Je n’ai pas besoin de faire remarquer que j’emploie ici le mot de monstruo-
sité dans le sens que lui donnent les naturalistes, en lui donnant seulement une
extension un peu plus grande. Pour prendre une idée plus nette de ces dévia-
tions naturelles par rapport a un type régulier et suivant une direction cons-
tante, examinez par exemple des plantes de genres trés-voisins et relativement
réguliers : la belludone, la grande consoude, la gentiane, la primevére. Toutes ont,
Outre les autres caractéres génériques, cing pétales égaux a la corolle, et cing
étamines égales. Prenez ensuite une série analogue, et vous trouverez que la
scrofulaire présente tous les caractéres de la belladone al’exception de la corolle
qui est irréguli¢re et des étamines qui sont au nombre de quatre, par l'avorte-
ment de la cinquiéme, dont le filet seul subsiste; i] en est de méme du /a-
mium album par rapport 4 la grande consoude, du gloxinia par rapport a la
gentiane. De méme la véronique est une scrofulaire qui n’a que deux étamines,
la sauge un lamium a deux étamines. La primevére n’a pas d'analogue dans la
série a quatre étamines. La gentiane et le gloxinia n’en ont pas dans la série &
deux étamines. Ces places restent done provisoirement vacantes, etc., etc. Rien
n’est plus fréquent en botanique que ces séries de déviations uniformes.
596 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
que nous présente la nature réelle, tout réveille en nous Vidée des
formes géométriques, sans que jamais Ja nature offre & nos yeux ni un
cercle parfait, ni un triangle parfait, mi une ligne parfaitement droite:
de méme, et par un travail d'abstraction tout 4 fait analogue, la bota-
nique nous a conduits en définitive 4 V’idée de toute une série de for-
mes d’un ordre plus élevé encore, je veux dire des formes organiques,
que rien ne nous montre directement, mais que tout nous améne a
concevoir.
Tel est, dans ses traits les plus généraux, le progrés continu, le ma-
gnifique développement auquel nous fait assister M. Flourens. Voila
ce que j’al pu exltraire de son livre. Ce qu’on n’en peut extraire. ce
dont il m’est plus difficile de donner une idée, c’est la piquante origi-
nalité, c’est la grace charmante dont il a su revétir ces grandes choses;
c’est ce ton élevé et enjoué a la fois qui popularise la science sans ja-
mais la rendre vulgaire. Rien n’est plus difficile, en général, que
d’écrire l'histoire des savants : l'histoire de leur vie, c'est celle de
leurs travaux; l"homme disparait sous la pensée qui le domine. C'est
pourtant ce qu’a voulu faire M. Flourens, et lentreprise a été légiti-
mée par le succés. Il excelle, tout en laissant les idées sur le premier
plan, & expliquer le caractére des écrits par Je caractére de l'homme.
Chacun de ses éloges est un tableau de genre od se dessinent, dans
une proportion exquise, les idées, les habitudes, et jusqu’aux travers de
Ses personnages; c’est un petit drame of domine une émotion toujours
contenue et toujours nouvelle. Quelle fraicheur, par exemple, quelle
grace sérieuse et naive dans cet intérieur des Jussieu, si calme et si
recueilli, ob la gloire du dehors est rehaussée au dedans par les plus
douces vertus domestiques! Et quel contraste habilement ménagé
avec ces troubles sociaux, ces bruits importuns, ces passions révolu-
lionnaires qui les entourent sans pouvoir les distraire et qu’ils traver-
Sent sans les partager! Quoi de plus touchant, j'ai presque dit de plus
patriarcal, que ce célibat fraternel d’Antoine et de Bernard, dont l'un
se charge de fourmr la maison d'argent, l'autre de gloire? Et lors-
que. aprés la mort d’Antoine, un neveu, qui sera le plus grand de la
race, est venu le remplacer au foyer domestique, qui faut-il le plus
aimer et admirer, ou cet excellent jeune homme qui, tour a tour
éleve et garde-malade, proméne le vieillard presque aveugle a travers
ses chéres plates-bandes, en Jui nommant les fleurs qu'il ne peut plus
voir, et ne demande en revanche qu’ lui faire partager quelques-unes
de ses passions littéraires; ou cet oncle qui a reconnu I'essor du
génic naissant, qui met a sa disposition les trésors de sa propre érudi-
lion, et se fait volontairement le sous-démonstrateur d’un professeur
de vingt-deux ans, hier son éléve, demain le maitre de l'Europe sa-
vante? — Autant de tons et de nuances diverses lorsqu’ll faudra pein-
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 597
dre ensuite ou les sauvageries innocentes de Labillardiére, ou !’acti-
vité sans borne de B. Delessert, ce protecteur-né de toutes les oeuvres
utiles, ce Mécéne de la science, ou le zéle aventureux de Dupetit- .
Thouars, ce frére d'un héros, ce chevalier errant de la botanique, dont
les idées, comme la personne, ont aussi je ne sais quoi d’héroique. —
Un pareil livre est une bonne action; car il nous donne, par la prédi-
cation de l’exemple, le plus salutaire des enseignements, nous mon-
trant réunies (ce qui vaut mieux qu’un éloge) les deux plus grandes
choses qui soient au monde : le génie et la vertu.
V
Si je ne craignais de fatiguer l’attention du lecteur, je céderais a la
tentation de faire ici, avec le méme détail, pour la science des ani-
maux, ce que je viens de faire pour celle des plantes. Le premier vo-
lume des Eloges historiques de M. Flourens, depuis plus longtemps
déja dans Ia librairie, me tracerait une marche analogue. [1 me semble
que les étonnants résultats des travaux de Cuvier ont, par leur singu-
larité méme, assez éveillé l'attention de tous les hommes instruits
pour pouvoir m’en dispenser. Je ne m‘attache qu'aux résultats.
Que s’était proposé Cuvier en créant |’anatoumie comparée?—Un or-
ganisme étant donné, eu déterm:ner les caractéres pour lui assigner,
dans l'ensemble des étres, la place qui lui appartient. Mais il ne s‘en-
suit pas plus en zoologie qu’en botanique que tous les caractéres
aient une valeur égale. C’est une monnaie 4 deux métaux, dont l'un
servira d'étalon fixe, tandis que l’autre varie avec les circonstances.
Ici donc encore la subordination des caractéres sera l’ame de la mé-
thode; un caractére bien choisi en entrainera une infinité d'autres; de
f la possibilité, avec un fragment d’os, avec une dent, de recoustruire
uD animal entier, d’en induire avec certitude son régime, ses instincts,
sa forme; de la la grande théurie des espéces perdues; de 1a enfin,
par la restauration des espéces fossiles, la géologie tout entiére, nsa-
gnifique couronnement de |’anatomie comparée.
Mais jusqu’ici, et quelle que soit la majestueuse unité de cetle mé-
thode, relativement 4 la conclusion générale ce nest encore qu'une
méthode. Voyons cette conclusion. Comment va se résoudre enlin la
grande question de l’unité du régne animal et de la continuité des
types? Cette fois encore Cuvier a eu raison, et ce qui pest pas moins
glorieux pour lui, il a eu raison contre Geoffroy Saint-Hilaire. La fa-
meuse discussion de ces deux grands hommes 4 I|'Académie des
seiences est encore trop présente 2 tous les esprils pour que j'aie a y
%
598 DES DERNIERS OUYRAGES DE M. FLOURENS.
revenir'. Cette célébre idée, qui consiste & considérer la nature vi-
vante comme une grande échelle s'élevant par des transitions insen-
. sibles et des nuances infinies (natura non facit saltus), depuis le vé-
gétal le plus simple jusqu’a homme qui domine la création d’une
hauteur immense, pour servir lui-méme d’intermédiaire entre le monde
des corps et celui des esprits; cette idée, dis-je, la plus belle et la plus
poétique des erreurs qu’ail jamais enfantées |’esprit de systéme, date,
chez les modernes, de Leibniz. Elle a fait la gloire de Ch. Bonnet.
Elle a trouvé dans M. de Blainville un éloquent et ingémieux défenseur.
Je dis plus : elle a rendu 4 Ja science d’immenses services; en provo-
quant, comme tous les systémes, les grands travaux et les recherches
patientes, elle a rétabli, en effet, un nombre infini de transitions long-
temps inapercues, et qui, sans doute, l’auraient été longtemps encore;
et, somme toute, elle est restée profondément juste, appliquée auy
animaux d’un méme groupe. Mais elle s'est trouvée fausse, le jour ot
i) en a fallu faire )’application & l'ensemble des étres. Jussieu avait
montré, dans le régne végétal, trois grands types paralléles d organi-
sation, ot l’absence, l’unité ou Ja multiplicité des cotylédons chez
lembryon entrainent une foule de caractéres, comme I'organisation
de la tige, la prédominance dv nombre 5 ou du nombre 5 dans les
verticilles floraux, etc. Cuvier, qui s’est si fort rapproché de Jussieu
par la méthode, se rapproche aussi de lui par Je résultat, en démon-
trant qu’il faut admettre au moins quatre grands types d’organisa-
tion animale*, et dans chacun de ces groupes des types secondaires,
encore profondément, quoique moins essentiellement distincts. Ces
types ne sont pas superposés les uns aux autres comme le sont entre
eux les termes qui composent une série; car, & prendre deux groupes
d’étres dont le premier est, daus sa généralité, supérieur au second,
Vétre le plus parfait du groupe inférieur le sera beaucoup plus que
l'étre le plus imparfait du groupe supérieur. Et ceci va nous mettre
sur la voie d’une idée bien plus large encore sur la fécondité de la
nature.
‘ Je ne puis pourtant mempécher de rapporter ici anecdote suivante ra-
contée par M. Flourens. Elle est caractéristique chez l’auteur de Faust.
Gothe en vinta se passionner si forlement sur ces questions-la, que, au mois
de juillet 1830, abordant un ami, il s’écrie: « Vous connaissez les derniéres nou-
velles de France : que pensez-vous de ce grand événement? Le volcan a fait ir-
ruption; il est tout en flamme.—C’est une terrible histoire, lui répond celui-ci,
et, au point ot en sont Jes choses, on doit s’attendre a |’expulsion de la famille
royale. — Il s'agit bien de tréne et de dynastie, il s'agit bien de révolution po-
litique! reprend Goethe ; je vous parle de la séance de l’académie des sciences de
Paris : c'est 1a qu’est le fait important, et la véritable révolution, celle de l'esprit
humain. » (Eloge de Geoffroy-Saint-Hilaire.)
? Les vertébrés, les articulés, les mollusques, les zoophytes.
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 599
Mais ici je dois une explication sur ce qu'il faut entendre par le
mot de perfection en histoire naturelle. Etant supposée une matiére
vivante, la vie, a son degré inférieur, consistera non-seulement dans
la simplicité de lorganisation, mais dans la confusion de toutes les
propriétés et de toutes les fonctions. Prenez l’amibe, cet animal si
simple, qu'il ne semble autre chose qu’une goutte de mucus. Vous n’y
trouverez ni nerf, ni muscle, ni sang, ni poumon, ni coeur. Chaque
partie est douée de toutes les propriétés, mais aussi chaque propriété
s’y trouve 4 I’étal rudimentaire. A mesure que vous vous élevez, les
fonctions, et, avec les fonctions, les organes, se séparent; le travail
physiologique se divise de plus en plus; en se concentrant dans des
appareils spéciaux, les actions vitales acqui¢rent un surcroit d’énergie
rigourcusement proportionnel 4 Jeur spécialité. Mais, par une consé-
quence naturelle, la subordination des appareils croitra dans la méme
proportion. Lorsque chaque partie se suffisait 4 elle-méme, elle pouvait
sisoler impunément ‘. L’obligation de vivre en société rend la hié-
rarchie plus nécessaire et la solidarité plus indissoluble.
Cela étant, !’on doit s’attendre 4 trouver dans les animaux, non pas
une perfection absolue (entendu en ce sens et appliqué 4 la matiére,
le mot de perfection ne dit rien 4 l’espril), mais une perfection relative.
C'est la que je voulais en venir. Il n’est pas, en philosophie naturelle,
d’idée plus fausse que celle qui consisterait a croire que, pour trouver
la nature parfaite, il faut trouver la perfection dans chacun des étres
qui lacomposent. Qu’on y prenne garde: ceci ne conduit a rien moins
qu’a demander le secret de la création, et pourquoi Dieu, qui est par-
fait, a produit un monde qui nécessairement ne peut pas ]’étre. Com-
bien n’est-il pas plus consolant, plus satisfaisant pour l’esprit, de
considérer la nature comme un ensemble immense et immensément
harmonieux, ot tout esé bien & sa place? L’univers west plus une
échelle continue, mais un vaste empire d'une beauté et d’une fécon-
dité inaltérables, ou la nature se plait & produire, comme en se jouant,
toutes les formes imaginables, n’étant bornée, suivant la belle expres-
sion de Cuvier *, que par les incompatibilités organiques, c’est-a-dire
par |’absurde, adaptant a tous les milteux possibles toutes les exis-
1 Voici une vue que je ne donne ici que pour ce qu'elle vaut : chez les ani-
maux supérieurs, certains états morbides, les fievres ataxiques par exemple,
déterminent une certaine indépendance des organes les uns par rapport aux
autres. La fibre musculaire répond directement aux excitations; Ja circulation ca-
pillaire se ralentit ou s'accélére par places, sans modifications de l'action ner-
veuse, etc., etc. Ne semble-t-il pas que, dans ces cas, les parties vivantes ac-
quiérent, par je ne sais quelle décentralisation, Ja faculté de s'isoler davantage,
rapprochant en quelque sorte l’animal malade d’un animal inférieur dans la
série?
*Premiére lecon d’anatomie comparée.
G00 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
tences que ces milieux comportent, composant aussi bien des mollus-
ques pour vivre dans l'air que des mammiféres pour vivre dans l'eau,
reproduisant méme, sous des formes analogues, des organisations
profondément dissemblables, et néanmoins imposant a tous ces types
différents quoique voisins, séparés quoique dépendants, des limites
que ni le hasard des accouplements ni les caprices de la civilisation
ne pourront jamais franchir !
Si je me suis bien fait comprendre, je n’ai plus besoin d’insister sur
l'immense importance que l'étude des formes, considérées en elles-
mémes, a acquise de nos jours dans la science de la vie. Ce ne sont
plus ces jeux de la nature qu'un nominalisme grossier se plaisait jadis
xy voir. Dans l’ignorance absolue of nous sommes de |’essence des
étres, la forme devient pour nous une manifestation de la pensée di-
vine, une sorte de révélation de l'idéal, de l'idéal, ici) comme partout,
plus réel que fa réalité méme! Et qu’on ne m’accuse pas de me perdre
dans le réve des abstractions sans molif et des hypothéses indémon-
trables; car je demanderais 4 mon tour si dans ce monde nous fai-
sons autre chose que de chercher un idéal; et, si l'on m’objectait que
cet idéal de la vie n'est qu’une chimére, puisqu’i! n’est jamais entiére-
ment réalisé, je demanderais encore si le juste des sloiciens a Jamais
existé dans la nature, et si pourtant la justice est une chimére. N’abu-
sons point de la théorie; mais sachons aller jusqu’av bout de la vérité.
Ah! du moins, si la vue de ce grand mouvement éternel qui emporte
toules choses, en entassant les ruines, nous cause un moment d'incer-
titude et d’effroi, si nous sommes tentés de nous écrier avec le philo-
sophe grec, rdvza ééet! lout s écoule; une pensée plus haute nous ras-
sure et nous éclaire. Non, cette perpétuelle circulation de la matiére
n’est pas aveugle, ni ce mouvement sans direction; tout s écoule,
mais tout suit une marche déterminée pour aller prendre sa place
dans Pharmonieux ensemble des choses. La vie, comme uno souffle di-
vin, circule dans l’univers, non plus de cette maniére confuse et indé-
terminée que l’antiquilé avait révée sans la comprendre :
Mens agitat molem et magno se corpore miscet.
Elle ne tombe pas dans le monde des corps pour s'y disperser et s'y
anéantir, mais les corps viennent jusqu’a elle pour s‘idéaliser, si l'on
peut ainsi dire. Ce n’est plus dans une vague aperception, a travers une
image lointaine et fugace, qu’il nous est donne de la saisir. La science
vient de lui donner un corps et une figure. Répandue & tous les degrés
et sous des millions de formes 4 la surface du globe, douée dans cha-
cune de ses manifestations d'une force de reproduction indéfinie, elle
se fixe d'une maniére invariable dans des types infiniment variés. Chose
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 60!
plus admirable encore! ces existences, d'une diversité inouie, se sub-
ordonnent entre elles dans une parfaite harmonie. Les molécules simi-
laires s’unissent dans des tissus semblables, ceux-ci dans des appa-
reils organiques, et ces appareils eux-mémes dans les individus, 4 peu
prés comme l’attraction se concentre, dans les corps inertes, en un
centre de gravité. L'espéce, le genre. la classe, le régne, que notre
ceil ne voit pas, que notre main n’a jamais saisis, apparaissent 2 notre
raison dans le monde des intelligibles, comme des réalités non moins
concrétes et non moins subsistantes que ce que nous voyons et ce que
nous touchons. Tour a tour chaque particule de matiére peut venir
demander sa place a ce grand banquet de J’individualité vivante. Elle
y prend, avec une nouvelle direction, des propriétés nouvelles, qui
n anéantissent pas les forces générales de la nature, mais qui les do-
minent et les dirigent. Dans ce torrent qui sécoule toujours et ne
s épuise jamais. elle acquiert, 2 mesure qu elle est assimilée, un sum-
mum d'activité vitale qu’il ne lui est pas donné de dépasser, et au dela
duquel elle se désassimile pour rentrer dans la circulation générale,
et servir 4 d'autres existences qui la réclament. Parfois le mélange
passager des espéces semble créer un type nouveau, dévié du type pri-
mitif pour aller vivre ailleurs d’une vie propre. Mais ce ruisseau, dé-
taché du grand courant qui lui a donné naissance, s épuise ou finit
par y retourner. Et ainsi une somme de vie & peu prés constante se
maintient sur la terre dans une sorte d’oscillation perpétuelle qui
laisse 4 la liberté tout son jeu, comme a la Providence tout son em-
pire. Les individus, que dis-je? des espéces, des genres entiers finis-
sent par succomber (et leurs débris accumulés dans les couches
lerrestres rétablissent dans l’ordre des idées des transitions qui n’exis-
laient pas dans |'ordre des temps); mais de nouveaux genres appa-
raissent aussi, comme pour varier a certains intervalles ce spectacle
changeant de la création, ot tout demeure, et ot toul se renouvelle.
VI
Je reviens 4 M. Flourens, et, pour le coup, je ne le quitte plas.
Peut-étre ce long circuit ne m’était-il pas inutile pour arriver au but que
je me propose. Maintenant je puis poser cette question : M. Flourens,
publiant un livre et Pintitulant : De la Vie et de I'Intelligence, tout
dabord a-t-il justifié son titre? Comme j’avais l’intention (il faut bien
que j'en convienne enfin) de répondre avec une respectueuse fran-
chise : « Je ne le crois pas », on concoit que j'ai dd me tater moi-méme
et commencer par rassurer ma conscience. Un pareil titre, ou je me
trompe fort, annonce une solution. Sil ne la donnait pas, i! serait
602 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
comme tant d’autres livres qui ne Uennent pas ce qu’ils promettent.
Mais il a ceci de particulier, qu'il la promet, et qu’il la donne, et qu'il
la donne incompléte: ce que j’ai peine 4 Jui pardonner.
M. Flourens, qui a tant et si bien écrit sur l'histoire de la science de
la vie, qui fait au Collége de France un cours si justement applaudi
sur le développement des sciences naturelles au dix-neuviéme siécle,
qui prononce !'éloge des naturalistes et des médecins en un style que
Fontenelle, son auteur favori, ne désavouerait pas, M. Flourens, dis-je,
sail beaucoup mieux que moi tout ce que j’ai essayé d’exposer. Il le
dirait beaucoup mieux aussi. Mais tout & coup le naturaliste, |’anate-
miste profond que je connaissais en lui, disparaissent. Je ne retrouve
que le physiologiste, et le physiologiste expérimentateur; et dans la
physiologie expérimentale il ne voit que ses expériences.
« Depuis un siécle, nous dit-il, toutes nos physiologies ne sont que
des répétitions de celle de Haller.
«Il est temps de se faire de la vie des idées nouvelles, et de l’intelli-
gence, ou du moins des limites qui séparent !’intelligence de la vie,
des idées plus neltes. »
Et plus loin: « Je livre cet ensemble de choses originales et neuves
aux physiologistes et aux philosophes : ils y trouveront les uns et les
autres ce qui leur manque : le physiologiste des vues et le philosophe
des faits. »
Voila qui est parler. On a reproché ce ton 4 M. Flourens. Pour ma
part, je ne l’en blame pas. J’ai dit que son livre est essentiellement
dogmatique. Or ce ton marque la confiance, et la confiance part de la
conviction. Aussi, bien que je n’accepte pas cette fin de non-recevoir
opposée & tout ce qui le précéde, je me résigne a prendre ce qu'il me
donne et j'y cherche la preuve de ce qu'il avance.
« Le grand secret de la vie est la permanence des forces et la mu-
tation continuelle de la matiére. » De ces forces, Jes unes gouvernent
la matiére qui concourt 4 I'exercice de la vie, les autres en maintien-
nent les formes. — Voila en quelques mots tout ce qui, développé et
soutenu par des expériences, compose toute la premiére section de
louvrage, intitulée: De la Vie. Si M. Flourens s’en tenail la, je serais
en droit de lui dire, dés a présent, que sa formule ne définit d’une
maniére compiéte qu'un des phénoménes de la vie, Ja nutrition, et
qu'en conséquence elle nembrasse qu'un des cétés de Ja question.
Heureusement il y ajoutera, plus tard, dans la seconde partie, intitulée :
De I'Intelligence, une nouvelle analyse des propriétés vitales. Au poiat
de vue de la méthode d’exposition, j’eusse préféré voir réuni dans le
chapitre de la vie tout ce qui concerne la vie. Mais, si ce n’est la qu'une
question de chapitres, je passe volontiers condamnation. Acceptons
donc son aphorisme, car il est incontestable, restreint toutefois au
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 603
sens que je viens de lui donner. Est-il nouveau? Pour ce qui est de la.
constance des formes, je m’en suis suffisamment expliqué, et je pense
avoir établi que cette constance, dans les individus et dans l’espéce,
est le grand résultat de l’anatomie comparée. Au reste, M. Flourens
ne fait que commenter ce célébre passage de Cuvier: « La vie est un
tourbillon continuel dont la direction, toute compliquée quelle est,
demeure constante ainsi que l’espéce des molécules qui y sont en-
(rainées, mais non les molécules individuelles elles-mémes; au con-
traire, la matiére actuelle du corps vivant n’y sera bientét plus, et
cependant elle est dépositaire de la force qui contraindra la matiére
future 4 marcher dans le méme sens qu elle. Ainsi la forme de ces corps
leur est plus essentielle que leur matiére, puisque celle-ci change sans
cesse, tandis que l'autre se conserve’. » Ce passage est d’une pro-
fondeur admirable. Cuvier avait dit & peu prés la méme chose au com-
mencement de son cours d’anatomie comparée; et tout l‘ouvrage est
le développement de cette grande pensée ; c’était Ja, en effet, la meil-
leure preuve et la seule. Mais M. Flourens veut des expériences, et il
emprunte celles de Spallanzani sur la reproduction des pattes de la
salamandre*. J’en demande pardon a M. Flourens; mais il me semble
que ces expériences, quelque curieuses qu’elles soient, sont ici a
cété de leur véritable place. Il s’agit, en effet, bien moins de ce qui
se passe lorsqu’un membre a été coupé que de ce qui a lieu dans la
profondeur d’un membre sain dont la forme reste, les éléments en
changeant sans cesse. Prouvez Je renouvellement de la matiére; la
persistance de la forme n’a pas besoin d’étre prouvée: elle se montre
d’elle-méme. Sans doute voila une chose fort extraordinaire, de voir
des os, des ligaments, des muscles, des nerfs, se reproduire avec une
exacte proportion, un nombre et une figure précise. Mais le fait vrai-
ment extraordinaire, c’est celui de la reproduction en elle-méme a
quelque degré que ce soit; 4 ce titre, la réapparition d’une seule cel-
lule d’épiderme, chez les animaux supérieurs, ne me parait pas moins
digne des méditations du physiologiste. Et, sans aller si loin, la plus
grande de toutes les merveilles en ce genre, n’est ce pas de voir l’ceuf
fécondé reproduire sirement et constamment les caractéres de |’es-
péce & laquelle il appartient? Je n’ai pas besoin d’autres expériences.
Que prouvent donc celles de Spallanzani? Que I'étendue de la pnis-
sance de reproduire les parties mutilées est en raison inverse de |'élé-
vation de l’animal dans la série, en d’autres termes, du degré de cen-
tralisation des appareils. Chez un chien, cette puissance est presque
nulle; chez un polype, chaque morceau isolé reproduira un animal
* Rapport historique sur les progrés des sciences naturelles.
2 Qui repoussent complétement autant de fois qu’elles sont coupées.
604 DES DERNIERS OUYRAGES DE M. FLOURENS.
entier. Ceci ne doit point élre perdu de vue; or les expériences de
M. Flourens tendraient, au contraire, 2 faire croire au lecteur irré-
fiéchi que cette faculté réparatrice est un des caractéres essentiels de
la vie, tandis qu'elle y décroit 4 mesure qu’on s éléve. Et que ne pour-
rions-nous ajouter sur le phénoméne si curieux des aberrations de
plasticité, ot l’on voit une partie, un organe, s’allonger, s’hypertrophier.
se déformer sans cause appréciable! Autant de cas ot la matiére de
la vie change incessamment, od la forme change aussi au lieu d'étre
permanente, et ot la vie pourtant se maintient.
Voyons donc comment sera prouvé le renouvellement incessant de
la matiére, qui dés lors fait le fond de la question.— Par l'expérience
de la garance et par celles qui ja complétent dans la Théorie expéri-
mentale de la formation des os’. Et certes, voila des expériences déci-
sives; Nous y voyens successivement, soit une coloration propre de l’os
déterminée par un régime convenable, soit une lame de platine. soit
un anneau, étre emportés de dehors en dedans, et, d’abord extérieurs
4 l’os, lui devenir intérieurs. Donc l’os perd sans cesse par le dedans
ce qu'il gagne par le dehors. Tout cela est net, certain, concluant. Et
pourtant M. Flourens ne s'exagére-t-il pas la portée déja si grande de
ces observations? Et d’abord, avant méme ces expériences, ne pos-
sédions-nous pas déja des preuves irréfragables de ce qu‘elles vien-
nent confirmer? Pour ne citer que les plus grosses, l'introduction et
l’assimilation des aliments, l’échange des gaz dans les poumons, |’ex-
pulsion, au moyen de la sécrétion urinaire, des produits ultimes de fa
combustion des matiéres azotées, etc., n’étaient-ce pas autant de preu-
ves de ce passage conlinuel des moléeules matérielles & travers l’orga-
nisme? Les expériences de M. Flourens, en produisant ce fait sous
une forme saillante, en le mettant, pour ainsi dire, sous nos yeux, ont
prouvé de plus d'une maniére élégante et péremptoire que, dans les
os, ce passage a lieu dans un sens déterminé, dans une direction con-
stante. Je vais plus loin : elles rendent probable qu'il en est de méme
dans tous les autres organes. Mais a-t-il le droit de conclure tout aus-
silét que « towe la matiére, tout !’organe matériel, tort |’étre, parait
et disparait, se fait et se défait, etc. ? » Est-ce ainsi que nous avons vu
raisonner Haller? Et si quelque esprit difticile venait avancer que les
glandes qui sécrétent les liquides chargés de préparer \’absorption.
que le systéme nerveux qui préside au mouvement de la nutrition.
pourraient bien n’étre pas soumis & ce mouvement qu’ils dirigent:
sans doute Jes analogies plaideraient encore pour l’hypothése de
M. Flourens; mais l‘hypothése contraire a-t-elle jusqu’ici, de par la
‘ Acceptant sans restriction ces expériences, ne différant que sur l’interpré-
tation, je ne puis que renvoyer, pour les détails, aux ouvrages de M. Flourens.
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 605
physiologie expérimentale et indépendamment des données de Vhis-
loire naturelle, été démontrée absurde ?
Je ne me dissimule pas tout ce qu’a d’odieux le réle que je remplis
en ce moment. J’accumule des objections sans rien proposer 4 mon
tour; et pourtant puis-je faire autre chose? En présence d’expériences
remarquables par leur précision et de conclusions qui me semblent
hasardées, puis-je ne pas exprimer & la fois une admiration et un
doute? En raison méme de ce que ce réle a de pénible, je demande un
peu d'indulgence. Savoir douter, n’est-ce pas une partie de la science?
VII
M. Flourens passe sans transition 4 |’étude du systéme nerveux.
Suivons-le sur ce nouveau terrain. Il y va détailler, comme je |'ai dit,
ses idées sur la vie; il va chercher le secret de I'intelligence; il va
surtout chercher a les séparer l'une de l'autre.
Les ressources dont dispose la science pour l'étude physiologique du
plus important systéme de I'économie sont nombreuses et diverses,
et attestent peut-étre par leur nombre méme |’insuflisance de chacune
d’elles. C’est d’abord l’anatomie normale, dont la marche est si diffi-
cile parmi des organes si mous et si délicats. D’ailleurs, nul organe
ne garde moins, aprés la mort, la trace des modifications que lui
imprimait la vie. C'est ensuite l’anatomie comparée; elle est féconde,
il est vrai, en précieux enseignements, lorsqu’elle nous montre partout
le développement de la fonction en rapport avec celui de l’organe et, par
l’organe, nous permet de conclure 4 la fonction; mais elle joint & la
difficulté souvent extréme d’établir les parties analogues (comme il ar-
rive, par exemple, dans la classe des poissons) l'inconvénient que rien
ne rachéte, de ne pouvoir conclure avec certitude de !'étre inférieur,
oti Lout est séparé, al’étre supérieur, ot tout est solidaire. C’est encore,
lorsqu’on sait la mamier, la pathologie humaine, qui, rapprochant la
lésion fonctionnelle de J’altération organique, conclut de la fonction
lésée 2 la fonction normale ; science d’ailleurs trop souvent contradic-
toire par l’extréme complexité des lésions, mais qui, en deéfinitive,
n’en donne qu'une certitude plus grande au petit nombre de faits avé-
rés qu'elle posséde. C’est enfin V'expérimentation physiologique exé-
cutée sur des animaux vivants, laquelle, suivant la remarque de
M. Flourens, n’est aprés tout qu’une maladie, mais une maladie en
quelque sorte raisonnée et réalisée dans des conditions déterminées
d’avance. Aussi M. Flourens adopte-t-il ce seul moyen d’exploration,
> 1’exclusion de tous les autres, et c’est ce qu’on ne saurait admettre.
Aprés tout, les vivisections, malgré les commodités qu’elles donnent:
Avan 1858. 26
606 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURERS.
% l'étude, ne sont pas exemptes d’inconvénients. Elles placent !’ani-
mal dans des conditions tout artificielles,- substituent une action
brusque et subite 4 l’action lente des maladies. De plus, les mutila-
tions nécessaires pour arriver aux organes en expérience altérent pro-
fondément la vie de I’animal, qui finit presque toujours par y succom-
ber tét ou tard. Et, pour ne parler que des expériences dont je m’occupe
en ce moment, sans doute 1 faut savoir gré 4 M. Flourens d’en avoir
régularisé la méthode et le manuel opératoire. Mais om ne persuadera
jamais qu’un animal chez lequel on a enlevé la voite du crane ou les
lames vertébrales pour mettre 4 nu le cerveau ou la moelle épiniére,
puisse étre assimilé & un animal placé dans des conditions physiolo-
giques d’existence.
Quoi qu’il en soit du vice "presque inévitable de la méthode em-
ployée, la doctrine de M. Flourens se présente avec lincontestable
mérite de la clarté et de l’unité. Il reconnait au systéme nerveux cing
grandes propriétés : la sensibilité, la motricité, la coordination des
mouvements de locomotion, le principe de la vie, l’intelligence’.
Il a consacré a démontrer l’existence de ch acune deces propriétés
et 4 la localiser dans un organe spécial un nombre considérable d’ex-
périences dont il donne aujourd’hui le résumé. Ce n’est pas dans un
recueil comme celui-ci que je puis les discuter une & une. D’ailleurs il
serait insensé de contester 4M. Flourens une habileté consommée dans
Y’art des vivisections. J’accepte donc, dans leur trés-grande généralité,
les résultats brutes, si je puis parler ainsi de ces expériences telles —
que je les trouve dans l’ouvrage oi elles furent publiées pour la pre-
miére fois’.
En voici le résumé le plus succinct, et, je crois, le plus fidéle que je
puisse donner.
4° La sensibilité réside dans les faisceaux postérieurs de la moelle
épiniére, dans les racines postérieures des nerfs et dans toute la partie
des nerfs qui provient de cette racine.
2° La motricité, c’est-a-dire la propriété de provoquer directement
‘ Je dois dés a présent rassurer mes lecteurs sur le spiritualisme de M. Flou-
rens, qui pourrait paratftre compromis dans cette énumération. Comment l’ame
raisonnable entre-t-elle en exercice au moyen d'un organe matériel? c'est {a
une question qui touche de trop prés a la question philosophique et religieuse
de l’union de l‘me et du corps pour que le physiologiste doive sen occuper.
Ce qui est certain, c’est que, dans nos conditions actuelles d'existence, nous ne
pouvons penser sans cerveau, et cela suffit pour que, dans le langage physiolo-
gique, on puisse faire de I'intelligence une propriété du cerveau. C'est ainsi
encore qu'il arrivera a M. Flourens de dire: l’Organe qui pense. Et pourtant il est
bien loin d'étre un éléve de Gall. Il suffit d’étre prévenu.
® Recherches jexpérimentales sur les propriétés et les fonctions du systéme
nerveux.
DES DERNJERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 607
les contractions musculaires, réside dans les faisceaux antérieurs de la
moelle, dans les racines antérieures des nerfs, et, jusqu’’ un certain
point, dans toute la partie des nerfs qui provient de cette racine.
Ces deux premiers grands faits reproduisent les résultats des beaux
travaux de Ch. Bell et de Magendie. Ils peuvent étre considérés
comme définitivement acquis a la science’.
3° Le principe qui coordonne entre eux les mouvements de loco-
motion dont le point de départ immédiat est, comme on vient de le
voir, dans les cordons antérieurs de la-moelle; ce principe, dont
M. Flourens a raison de dire que, jusqu’a lui, rien n’en avait donné
l'idée, réside dans le cervelet. Ce point est aujourd'hui accepté par la
majorité des physiologistes ; je l'accepte provisoirement comme dé-
montré, et j’élimine par 1a méme les théories qui considérent le cerve-
Jet comme présidant 4 |’amour physique (Gall) ou aux mouvements en
avant (Magendie), etc.
‘4° La moelle allongée ou bulbe qui établit une communication entre
la moelle épiniére d’une part, le cerveau et le cervelet d’autre part,
a une double fonction : 1° Elle est en partie destinée & servir de
lien entre la production immédiate des mouvements et la volition
ainsi que la coordination de ces mémes mouvements; 2° par une
petite quantité de la substance grise située & sa partie postérieure,
elle sert & la fois de principe moteur et régulateur des mouvements
respiratoires. Par la elle exerce une influence directe sur la-respi-
ration, et, par elle, sur Ja circulation, par conséquent sur toutes
les grandes fonctions de la vie organique, par conséquent enfin
sur la vie entiére. Ce point, qui a une ligne a peine d’étendue, vague-
ment indiqué par Lorry et Legallois, a été déterminé, avec une préci-
Sion jusque-la inconnue, par M. Flourens, qui l’a désigné sous le non
de neud vital.
5° L’intelligence, le principe qui préside aux perceptions et aux vo-
litions, en un mota tous les phénomeénes psychiques proprement dits,
réside dans Je cerveau *.
Voici maintenant la premiére conclusion générale tirée de 1a par
M. Flourens : toutes les propriétés du systéme nerveux sont isolées;
‘T’organe qui posséde l'une d'elles ne posséde pas les autres, et récipro-
quement. Mais en méme temps elles sont subordonnées entre elles. Le
‘{ Je ne dirai rien ici des faits récemment publiés par M. Brown-Sequart. Ces
faits, d'une haute importance, sont encore a l'étude et ne touchent qu indirec- ©
tement a la démonstration que je veux faire.
2 J‘omets 4 dessein ce qui n’est qu’acccssoire dans Ja doctrine de M. Flourens,
par exemple, ces singuliers mouvements de rotation déterminés par la section
des tubercules quadrijumeaux, etc., qu'il a le premier bien étudiés, et qu’ on ne
peut encore bien rattacher 4 aucune loi connue.
608 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
cerveau préside & tout ce qui est intelligence ou dépend de I'intelli-
gence; le nceud vital & tout ce qui est vie.
Examinons ces propositions. Et d'abord, dags |’état actuel de nos
connaissances, et méme depuis les expériences de M. Flourens, peut-
on, comme il I'a fait, localiser d’une maniére absolue, exclusive, les
propriétés du systéme nerveux? J’ai déja dit gue je reconnaissais la
moelle comme siége du mouvement par ses cordons antérieurs, de la
sensibilité par ses cordons postérieurs. Ce point est accordé, je n'y re-
viendrai pas. Mais j’arrive au cerveau. Peut-oni dire avec M. Flourens que
le cerveau soit « profondément et absolument insensible? » A l'état
‘normal, cela n'est pas douteux. Tous ceux qui ont ouvert des cranes
d'animaux vivants savent qu’on peut tailler, piquer, dilacérer le cer-
veau sans que l’animal donne le moindre signe de sensibilité. Mais
mettez dans le cerveau la moindre inflammation, la sensibilité y appa-
raitra a un degré excessif; toute excitation, tout ébranlement, provo-
quera des doulenrs atroces. Je m’étonne d’autant plusque M. Flourens
n’ait pas fait cette distinction, que lui-méme, dans le volume dont je
m’occupe aujourd hui, l’a trés-nettement établie pour les tissus fibreux :
les ligaments, tendons, aponévroses, .etc., parfaitement insensibles a
l'état sain, deviennent extrémement sensibles dans |'état d‘inflamma-
tion. La méme chose est trés-probablement vraie pour le cerveau'.
Je puis déja établir que le cerveau n'est pas « profondément et
absolument insensible. » Est-il complétement étranger au mouve-
ment? Pour M. Flourens, fa moelle épiniére qui, comme nous
avons vu, contient le principe du mouvement, le contient encore
tout entier; il est la, et nulle part ailleurs; le cerveau ne contient
que l'intelligence et la volonté. La volonté est la cause occasionnelle
qui fait entrer en exercice le principe du mouvement. — La con-
séquence logique de tout ceci serait : Une lésion du cerveau devra
‘ Ne pourrait-on pas admettre que cette sensibilité accidentelle du cerveau ne
lui appartient pas en propre, mais qu’elle est le fait des ramifications excessive-
ment déliées du nerf grand sympathique qui accompagnent dans le cervean les
ramifications de l'artere carotide interne? Ces rameaux proviennent du ganglion
cervical supérieur, et ont été bien décrits par M. Hirschfeld sous le nom ingé-
nieux de nervi nervorum. Une section des filets carotidiens du grand sympathi-
que, le cerveau étart préalablement enflammé, pourrait donc peut-étre éclairer
ce point intéressant; et c'est ce qui n'a, que je sacte, encore été fait par per-
sonne.
Ma conclusion : Le cerveau n'est pas insensible, reste donc vraie jusqu'a
‘nouvel ordre. — Alléguera-t-on des sympathies? Outre le vague de ce mot, qui
sert en général a expliquer tout ce qui est inexplicable, nous ne connaissons
guére de sympathies qu'entre un organe sensible et un autre organe sensible. —
Quant a une sympathie dont le point de départ serait dans un rene insensible,
je ne sais trop ce que cela pourrait signifier.
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 609
abolir la volonté, une lésion de la moelle abolir le mouvement.
Or, en pathologie, la seconde de ces propositions est seule
vraie. Une lésion des hémisphéres cérébraux ne porte en général av-
cune alteinte 4 |’intelligence ni & la volonté; elle abolit ou dimiaue le
mouvement dans le cété opposé du corps’. Pour expliquer la persis-
tance de lintelligence et de la volonté, M. Flourens alléguera sans
doute |’expérience que nous allons bientét examiner, et qui prétend
établir l'unité de lintelligence par l'unité de l’organe. Mais reste 2
expliquer la perte du mouvement. Une explication assez spécieuse
consisterait & dire que, Ja continuilé étant interrompue entre le lieu ot
s opére la volition et celui d’od part Je mouvement, Vinfluence del’une
sur l'autre n’est plus possible. Mais cette explication, qui parattrait
plausible dans les cas ot la lésion siége a la racine des hémis-
phéres, dans un point rapproché du bulbe, ne l’est plus dans les cas
trés-nombreux ot une paralysie compléte succéde & une Jésion trés-
superficielle. Toujours est-il que le paralytique veut se mouvoir, et ne
se meut pas. Or c’est l’organe du mouvement qui est sain et celui de
la votite qui est malade, ce qui est directement contraire a la théorie.
Donc le cerveau est aussi moteur.
Donc encore, et pour me résumer sur ce premier point, le cerveau
n'est ni absolument insensible ni absolument étranger au mouve-
merit. On pourrait accumuler les preuves, mais celles-ci me semblent
suflisantes. La méme argumentation me servirait 4 établir que le prin-
cipe de la coordination des mouvements volontaires, lequel réside dans
le cervelet, n’y exclut ni une certaine sensibilité ni une certaine mo-
iricité.
Vill
M. Flourens me parait beaucoup plus heureux dans la détermina-
tion du siége de l'intelligence. Le cerveau, le cerveau seul, en est l’or-
gane. Si, comme on vient de le voir, l’intelligence n’y est pas seule,
du moins elle y est tout entiére. Et ici, par une suite d’expériences
admirablement nettes, i] démontre avec toute la rigueur désirable que
impression lumineuse se fait:& !a rétine, la sensation aux tubercules
quadrijameaux, la perception dans le cerveau. ll y a donc trois ma-
miéres de rendre aveugle un animal, c’est de lui enlever 4 volonté
l’impression, ou la sensation, ou la perception. Donc la perception,
V’idée, n'est pas une sensation transformée, et voila par terre !’écha-
faudage de Locke et de Condillac. Mais M. Flourens va plus loin; et
il ajoute que l'unité de l’intelligence se prouve par l'unité de l'organe.
‘ A cause de l‘entrecroisement des fibres cérébrales au sortir du crane.
610 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
Enlevez successivement plusieurs tranches de cerveau, toutes les fa-
cultés intellectuelles persistent; quand tout le cerveau est retranché,
toutes les facultés disparaissent. En un mot, supprimez une de ces fa-
cultés, toutes s’en vont; rendez-en uue, toutes reviennent avec elle. -
Donc elles se tiennent toutes entre elles, donc l’organe est un, la fa-
culté est une. Rien n’est plus séduisant, je l’avoue, que cette théorie;
rieo en apparence ne sert mieux une doctrine philosophique qui nous
est chére, l’unité du moi. Mais voyons les faits :
Et d’abord, je ne puis in’empécher de regretter que toutes ces expé-
riences aient été faites sur des poules et sur des pigeons. D’une part,
ces animaux ne peuvent étre donnés pour des modéles d’intelligence ;
de |'autre, ce sont des animaux relativement inférieurs et chez lesquels
l’indépendance plus grande des fonctions ne permet pas de conclure
aux supérieurs. .
Et puis que de faits contraires4 la théorie ne pourrait-on pas alléguer
ici! Premiérement, s'il en étail ainsi, la conséquence naturelle qu'on
en devrait tirer serail que la plus grande partie du cerveau, pouvant étre
enlevée sans inconvénient, est inutile — ce qui est inadmissible. Je fe-
rai, si l’on veut, bon marché de cet argument tiré des causes finales.
Mais il reste ceci : l'ensemble des faits tirés de l’anatomie comparée,
malgré quelques exceptions apparentes , que je n’ignore pas, et que je
ne me charge pas d’expliquer, démontrent cependant, pour la trés-
grande généralité des cas, que le développement de |’intelligence est
partout en rapport avec le développement du cerveau'; et, en effet,
l’analogie devait faire prévoir, si on veut bien me pardonner cette
image grossiére, que, 1& od il y aurait plus de substance cérébrale, il
y aurait de la place pour plus de facultés. — Si de l& nous passons 2
homme, combien d'individus chez Jesquels une lésion trés-restreinte
de l’encéphale entraine la perte totale de l'intelligence! Que d’idiots
dont le cerveau présente & peine quelque altération sensible, et qui,
dans tous les cas, suivant la théorie, en auraient bien assez pour
penser comme les autres! Et voici qui est plus grave : combien de ces
cas bien avérés, et qu'il faut bien se résoudre & accepter, sauf & les
expliquer easuile, o8 une lésion partielle du cerveau entraine une Ié-
sion partielle de l'intelligence, comme la perte de la mémoire et, ce qui
est plus curieux, d’une partie de la mémoire, comme celle des sub-
stanlifs, celle des heux, etc*. Je ledemande, que devient ici l’unité de
‘ Surtout avec le développement én surface, au moyen de la profondeur plus
ou moins grande des circonvolations.
* Il existe en ce momenta la Salpétriére une aliénée qui ne sait prononcer
que les mots : monsieur, madame, qu'elle combine avec des séries de mots,
tels que deux, trois, quatre, etc. Ainsi elle n'a, pour rendre sa pensée, que des
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 611
Yorgane? Ah! il est dangereux d’établir une vérité philosophique sur
de pareils témoignages; car, si l’on éléve au rang de preuves les argu-
ments favorables tirés de I’étude des organes, la justice et la logique
exigent qu'on fasse la méme faveur aux arguments contraires. Heu-
reusement pour l'unité da moi, elle n’a pas besoin de cela; et, pour
ma part, il ne me répugne pas d’admettre qu’un principe unique dans
son essence, et multiple dans ses manifestations, comme est l’intelli-
gence, puisse, quant a ces manifestations, se ressentir de la mul-
uplicité de l’organe. Que M. Flourens me permette cette réflexion :
cette unité de l'intelligence, qu’il reconnait mieux que personne, il
nous la présente sous une forme trop facile a saisir, et, si j’ose le dire,
trop matérielle. Il la fait imaginer plutét qu’ll ne la fait concevoir. L’u-
nité suppose !’indivisibilité. Cherchez donc lindivisibilité dans un or-
gane matériel |
Je ne fais que signaler en passant, parce que je ne m’attache ici
qu’a la doctrine physiologique et & ce qui appartient en propre 2
M. Flourens, une erreur psychologique capitale. C’est cette confusion
perpétuelle qu’i! fait, sur la foi de Malebranche, de l’intelligence et de
la volonté. Entre le fait de juger et celui de se déterminer, ou,
comme disent les psychologues, entre une opération de l’entende-
ment et le nisus de la volonté, il y aun abime. De ce que j’agis par un
motif agréé par mon intelligence, il ne s’ensuil pas que }’acte par le-
quel j’approuve ce motif se confonde avec celui par lequel j’exécute.
Cela est vrai dans les faits de )’ordre purement matériel. Cela est en-
core plus vrai dans les faits de l’ordre moral. Hélas! voir le meilleur,
est-ce le faire? Sil en était ainsi, le développement de lintelligence
serait une vertu; pour étre un saint, 11 suffirait d’étre bachelier !
Comme je ne veux pas étre indiscret, je ne demanderai pas non plus
a M. Flourens ce qu’il a fait des affections morales, des sentiments,
qui ne sont pas des sensations, et qui ne sont pas, je pense, dans les
cordons postérieurs de la moelle. Seraient-ils dans le cerveau ?
IX
Jarrive au neud vital, que je pourrais appeler aussi le noeud du
systéme de M. Flourens; car c’estl& qu'il faut chercher enfin la solu-
tion du grand probléme de la séparation de la vie et de I’intelligence. -
On a vu que, dans tout mouvement voulu, il y avait trois choses : la
volonté, qui en est la cause premiére éloignée, et qui réside dans le
cerveau; limpulsion motrice immédiate, qui réside dans la moelle
expressions qui n'ont évidemment aucun rapport avec elle. Cette femme cst
probablement affectée d'une hémorrhagie des corps striés.
612 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
(cordons antérieurs); enfin la coordination de ces mouvements en
mouvements d'ensemble, principe dont le siége est au cervelet. Or il
est un ordre de mouvements qui ne sont que passagérement soumis &
la volonté, qui s’exécutent sans elle et quelquefois malgré elle. Je veux
parler des mouvements de respiration‘. Ici donc les deux faits capi-
taux sont |'impulsion motrice et la coordination ; ces deux propriétés
résident dans la moelle allongée et dans un point trés-restreiot de
cette mocile, qui n'a pas plus d'une ligne d’étendue. Retranchez,
tranche par tranche, la moelle épiniére au-dessous de ce point, la res-
piration, quoique profondément altérée, subsiste encore; retranchez
tout l’encéphale au-dessus de ce point, la respiration continue ; elle ne
cesse que quand vous touchez & ce point. Comme contre-épreure,
laissez intact tout l’axe cérébro-spinal et blessez ce seul point, la
mort survient immédiatement. Voila ce que M. Flourens, le premier,
a vu complétement, clairement, et cela suffirait & sa gloire. — Ji
ajoute : « Ce point est le centre de toutes les actions vitales ; c’est le
neeud vital; » et il erée pour le systéme nerveux une propriété nouvelle,
la vie. La vie devient une propriété de ce systeme au méme litre que
la sensibilité, que la motricité; et cette propriété a son siége, son
organe, dans le neeud vital. La vie est 1a, elle n’est nulle part ailleurs.
Qu’on se rappelle ce que j’ai dit plus haut de l’esprit qui doit prési-
der & la détermination d'une propriété vitale. Il s‘agit de trouver up
fait primitif, un fait inexplicable par toute autre voie, un fait irréduc-
tible en un autre. Voyons si nous trouverons ici ce caractére. Le prin-
cipe de mouvement et de coordination que nous étudions mainte-
nant est-il d’une autre nature ici que dans le reste du systéme
nerveux?
Et d’abord, déterminer un mouvement, que ce mouvement se passe
dans des muscles de la locomotion générale ou dans des muscles res-
pirateurs, sont-ce deux choses différentes? Au premier abord, il y a
bien cette différence déja signalée, que la moelle ne détermine le mou-
vement que sous |’influence d’un stimulus, ordinairement la volonte.
et que le nceud vital détermine le mouvement en l’absence de ce sti-
mulus. Mais cette différence est-elle aussi tranchée qu’on veut bien la
faire? Ceci est délicat. La moelle n’est pas seulement un organe de
transmission; elle est aussi par elle-méme un foyer de mouvement,
dont I’activité propre est mise en évidence dans certaines circonstan-
ces. Elle parait exaltée lorsque la moelle a été séparée de l’encéphale.
Irritez alors la peau; les muscles, et souvent d'autres muscles que
ceux qui correspondent a la partie irritée, se contractent. Il y a donc
‘ Selon Ch. Bell, les muscles respirateurs sont animés par deux ordres de
nerfs: les uns qui président aux mouvements v olontaires, les autres aux mouve-
ments involontaires.
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 615
1a évidemment un mouvement non voulu succédant & une sensation
non percue. Ce phénoméne, bien étudié par Marshall-Hall, a été dési-
gné sous le nom d'action réflexe, et la propriété de la moelle qui lui
donne naissance sous le nom de pouvoir excito-moteur. Il réside dans
Ja substance grise de la moelle épiniére. Mises & |’étude, les actions
réflexes se sont trouvées jouer dans I'économie un réle jusqu’alors
insoupconné, Les mouvements respiraloires rentrent aujourd’bui, de
l'aveu unanime des physiologistes, dans la classe des actions réflexes.
L’excitation nécessaire pour la produire consiste dans le contact de
Vair avec les muqueuses des voies aériennes. C’est ainsi que l'on ex-
plique la premiére inspiration du nouveau-né, qui, jusque-la dans le
sein de sa mére, ne respirait pas; méme explication pour le sommeil,
dans lequel la respiration se continue évidemment sans le concours
de la volonté. Les phénoménes se succédent dans |’ordre suivant :
irritation de la maqueuse, sensation non pergue, — impulsion mo-
trice non voulue, — contraction musculaire. Or, toute contraction
des muscles de la vie de relation étant essentiellement intermittente,
celle-ci cesse biéntét aprés; survient alors l’expiration, phénoméne
purement passil; puis tout recommence dans le méme ordre. Or
tout cela peut avoir lieu aussi bien aprés que l’encéphale a été enlevé;
mieux méme, en quelque sorte, puisque nous avons remarqué que le
pouvoir excilo-moteur augmente par le fait’ de la séparation de Ja
moelle et du cerveau. Ii snffit que les impressions, puissent étre trans-
mises, et la persistance du nerf pneumogastrique’ swffit 4 cetle
transmission. Mais enfin pourquoi la portion de moelle située au-des-
sous du ncend vital ne peut-elle le suppléer? Peut-étre parce qu'elle
ne recoit pas de nerfs sensitifs en rapport avec les muqueuses respira-
toires. Quoi qu'il en soit, tout ce que je voulais établir, c'est que la
propriété trés-remarquable dont jouit le nceud vital rentre dans Ja pro-
priété plus générale que j'ai appelée pouvoir excito-moteur. Et ce qui
augmente l’analogie, c’est que M. Flourens a constaté que cette pro-
priété réside dans la substance grise. Reste enfin’ expliquer pourquoi
ies mouvements de respiration ne sont pas brusques, saccadés, irré-
guliers, comme ceux qui succédent d'ordinaire 4 une action réflexe,
et j'ai dit gu’avec M. Flourens il faut reconnaitre a la moelle allongée
ja faculté, non-seulement de produire, mais de coordonner ces mou-
‘M. Flourens fait remarquer que la propriété du naad vital ne dépend pas
de la présence des racines des nerfs pneumogastriques. Et la preuve, dit-il,
c'est que la section de ces nerfs ne tue pas l'animal immédiatement. — Je con-
viens que c'est une grande présomption. Mais, pour donner une conviction com-
pléte, ne vaudrait-il pas mieux pratiquer simultanément la section du pneu-
mogastrique et celle de la moelle? D'autres nerfs peuvent le suppléer, jusqu’a
an certain point, lorsque l’axe cérébro-spinal est intact.
614 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
vements. Mais, dans tout cela, je ne vois rien de particulier, rien de
spécilique, pas de propriété nouvelle, par conséquent.
En un mot, si une lésion de la moelle et du cerveau, qui se traduit par
une paralysie des muscles de la locomotion, ne produit pas la mort,
cest que les mouvements auxquels ces muscles concourent ne sont
pas directement nécessaires ala vie. — Une lésion du neeud vital pro-
duit la mort immédiate, parce qu’elle paralyse des muscles dont I'ac-
tion est immédiatement nécessaire & la vie. Et ceci est important.
Dire (ce qui est vrai) que la moelle allongée est le siége d'un principe
d’action sans lequel une fonction capitale et liée intimement a toutes
les autres deviendrait impossible, et dire que la moelle allongée con-
tient le principe de la vie, sont deux assertions profondément distinc-
tes. La premiére n’implique pas du tout la seconde. S’il en était ainsi,
oD pourrait retourner la proposition, et dire que le principe de la vie
réside dans le coeur. En effet, supprimez (ce qui est facile) l'abord du
sang au neeud vital, et son action deviendra nulle, et la mort en résul-
tera. On pourrait done en conclure avec une apparence de raison que
la vie réside dans la circulation, puisque celle-ci est dispensable a
un organe qui lui-méme est indispensable au maintien de la vie. Entre
Hunter, qui mettait la vie dans le sang, et M. Flourens, qui la met
dans le noeud vital, qui décidera? Les deux opinions seroot vraies, a
condition de n’étre pas exclusives. On pourrait méme, & Ja rigueur,
lirer un avantage pour la premiére de cette remarque de M. Flourens
lui-méme, que la suppression totale de l’axe cérébro- spinal ne sup-
prime pas immédiatement la circulation’. Mais, & vrai dire et quoi
que l'on fasse, la vie, ou plutét les fonctions qui concourent & la vie,
forment un cercle continu. Peu importe en quel point vous tnter-
rompez ce cercle, si vous |’interrompez.
Et M. Flourens ne se contente pas de mettre la vie dans la moelle
allongée : il la refuse & tout autre organe. J’ai pensé d’abord que ce
n’était qu’une forme de langage. Mais le doute n'est plus possible en
présence de phrases comme celles-ci : « Je dis Vintelligence distincte
de la vie, parce que l’intelligence réside dans un organe oi ne réside
pas la vie, et réciproquement la vie dans un organe ot ne réside pas
Vintelligence *. » Et plus loin : « L’intelligence se trouve donc od n’est
pas la vie, la vie oii n’est pas |’intelligence; l’organe de l’un n’est pas
Yorgane de l'autre, » etc. Quoi! le cerveau, séparé du bulbe, ne wi
plus! Il vit si bien, qu’il ne fait plus que vivre, et probablement ne
préside plus 4 la pensée. La moelle, les nerfs, les muscles, ne viveot
‘ Rech. expérim. sur les propriétés et les fonctions du systéme nerveux,
ch. xu.
* Préface.
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURERS. 615
plas! Mais excitez cette moelle, et elle déterminera des mouvements;
ces muscles, et ils se contracteront... Plus on réfléchit, plus on expé-
rimente sur la vie, moins on la trouve séparée de !a mort par ces
limites précises que nos systémes se plaisent a établir. Et M. Floarens
le voit bien, car il dit lui-méme : « Je distingue l’action d’une partie
de sa plénitude d'action : ce n’est pas, en effet, absolument sa vie ou
son action que chaque partie tire de la moelle allongée, puisque cha-
que partie peut vivre un certain temps séparée de cette moelle, et
méme agir encore quand on l'irrite; c’est seulement ce degré de vie
ou d’action par lequel chaque partie remplit sa fonction’. » Il ya 1a
une timidité de langage qui n’échappera & personne. Le fait subsiste :
il n’y a pas d’organe qui ne puisse conserver un certain degré de vita-
lité séparé du nceud vital; donc le nceud vital, qui est chez les ani-
maux supérieurs le centre du mécanisme de la vie, n’est pas l’organe
de la vie. Aussi, et comme pour la prévenir, M. Flourens se pose a
lui-méme cette objection, que les animaux les moins élevés dans la
série vivent bien, non-seulement sans neeud vital, mais méme sans
systéme nerveux, et il répond : C'est parce que, chez ces animaux,
toutes les propriétés vitales sont confondues. Mais Ja précisément est
toute la question. — Le polype d’eau douce vit sans neeud vital. — La
sangsue a un nombre de neeuds vitaux égal & celui des anneaux dont
elle se compose *; — homme enfin n’a qu’un neeud vital. — Voila, sous
trois formes bien saillantes, trois des degrés auxquels se manifeste la
vie. Etant donnés ces trois animaux, peut-on dire de l’un plus que des
deux autres, et d’une maniére absolue, qu’il vit? Tous vivent, mais le
premier est infiniment plus parfait que le second, et le second que le
troisitme. M. Flourens a donc pris pour un caractére essentiel de la
vie ce qui n’en est qu’un caractére accessoire, un caraclére de perfec-
tlonnement : la centralisation des fonctions.
Je me résume, et je conclus :
M. Flourens s’est posé un double probléme : 1° déterminer les pro-
priétés du systéme nerveux et localiser chacune de ces propriétés
dans un organe spécial; 2° séparer par la méme Jintelligence de
Ja vie.
Avec Ch. Bell, et en le complétant, il a nettement séparé la sensibi-
* Rech. expérim., etc., p. 195.
* C’est ce que M. Moquin-Tandon a appelé les zoonites.
616 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS.
lité de la motricité', l'une résidant dans les cordons postérieurs, !’au-
tre dans les cordons antérieurs de la moelle épiniére.
li a aussi et trés-nettement distingué :
La motricité, cause immediate Ges contractions musculaires, d'avec
la volonté, cause simplement provocatrice, laquelle réside dans le
cerveau;
La production des mourements d’avec la coordination de ces mou-
vements, dont le principe réside dans le cervelet ;
La sensation, phénoméne seulement vital, de la perception, phéno-
méne psychique.
Poussaut plus loin Nanalyse expérimentale, il a cru pouvoir, dans
leurs organes, séparer l’intelligence de la sensibilité et de la motricité.
Je pense avoir montré que la distinction n'est fondée qu’en partie, et’
que le cerveau n'est élranger & aucune de ces trois grandes fonctions.
Enfin il a voulu établir une limite définitive entre la vie et l’intelli-
gence, et cela encore par les organes. J'ai essayé de montrer que sur
ce point, malgré l’excessive finesse de ses apercus, il a complétement
échoué, ou gu’il n’y est arrivé qu’en restreignant, sans profil pour la
science, cette idée de la vie Qu’il avait regue si grande et si générale
des mains de Bichat et de Cuvier.
Est-ce & dire que, sur ce point méme, il n’ait pas rendu d’éminents
services 4 la science? A Dieu ne plaise! Il a nettement établi I’étroite
intimité des différentes parties du systéme nerveux, le mécanisme
prodigieux qui donne 4 l'une de ces parties une importance sans égale,
ja subordination mutuelle du systéme nerveux, de la respiration et de
la circulation. Tout cela est admirable, et ce mot n'est de ma part ni
une concession ni une politesse, mais l’expression dune conviction
sincére.
Bien plus : dans toutes les grandes questions philosophiques soule-
vées par sa doctrine, je |’ai trouvé d’une sagesse et d'une loyauté rares;
et ici je ne saurais trop le jouer, car ceci touche moins encore aux
idées du savant qu’au caractére de |’homme. Peu de savants, sans
doute, dans cette sireté de soi-méme que donne une découverte qu'on
croit certaine, auraient été capables d’écrire cette phrase : « Voila la
preuve physiologique de l’unité de l’intelligence, la preuve philosophi-
que est bien plus forte, sans doute; mais il faut parler & chacun son
langage; el aux mauvaises philosophies qui prétendent appui sur la phy-
siologie, il faut montrer que cet appui n’est pas, et que la physiologie
ne dément pas le sens intime. »
Une telle phrase vaut mieux qu'une découverte : elle montre un es-
prit digne d’en faire.
‘ Cette dénomination méme appartient a M. Flourens.
wy
DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 617
Sur une question plus délicate peut-étre, celle qui concerne lta part
‘Tintelligence qu’il faut accorder aux animaux, sur ce grand desidera-
tum de la philosophie de Descartes, méme élévation d’idées, méme
sagesse d’appréciation'. M. Flourens.alors a su parler de l'homme en
naturaliste et des bétes en philosophe. Rien de plus beau que ce paral-
léle. L’homme n’a pas besoin, pour étre grand, de rapetisser les ani-
maux. Entre le régne animal et le régne humain, la raison et la ré-.
flexion mettent une distance infranchissable. « Les animaux seatent,
connaissent, pensent; mais l’homme est le seul de tous les étres créés
4 qui le pouvoir ait été donné de sentir qu'il sent, de connaitre qu'il
connait, et de penser qu'il pense*. » Et c:est pourquoi, en fait d'in-
slinct, et méme, & certains points de vue, en fait d'intelligence, il a
élé moins donné a |'homme, parce qu’ll pouvait plus acquérir. Le plus
grand spectacle qui puisse réjouirla Divinité, disait la sagesse antique,
c'est celui de l’homme de bien aux prises avec l'infortune. Je le crois;
car le libre développement des forces morales a une grandeur dont
rien n’approche. Mais, dans un autre ordre d’idées, est-il une vue plus
grande et plus consolante que celle de l'homme arrivant en ce monde,
faible, désarmé, au moral comme av’ physique, pourvu d’‘instincts
relativement trés-bornés, mais, en revanche, indéfiniment perfectible,
comme individu et comme espéce, obligé de lutter sans cesse avec
la débilité de ses organes, la misére de ses sens, Jes défaillances de
ses facultés, suppléant dés lors & la faiblesse native de son esprit
par la conception de l'idéal et énergie de sa volonté, et conquérant
pied & pied, dans un labeur qui n’a d’autre terme que le tombeau, cet
immortel empire des idées, qui est le sien?... C’est le spectacle que
M. Flourens excelle & nous montrer, et cela, simplement, fortement,
dans le langage précis de la science, avec la seule éloquence des faits.
Je veux finir par un dernier éloge, le meilleur 4 mes yeux. M. Flou-
reins a, sinon créé, du moins renouvelé parmi nous une grande mé-
thode : je veux dire l’usage en philosophie, non-seulement de l’ob-
servation, mais de l'expérience. Tous les .grands philosophes du
dix-septiéme siécle, 8 commencer par Descartes, ont été des physiolo-
gistes. Le dix-huiti¢me, en portant partout l’analyse (ce dont je ne
veux pas le blamer ici), a trop séparé ce qui devait étre unt en nous ha-
bituant & considérer isolément ces deux faces de la nature humaine :
l’dme et le corps. Le siécle qui a porté Kant et Bichat ne nous a
point encore montré unies dans le méme homme I'intuition philoso-
phique et la sagacité profonde de l’expérimentateur. Je ne sais ce que
‘ Voir en outre l'ouvrage de M. Flourens intitnlé: De [Instinct et de UIntelli-
gence des animauz.
* Ouv. cit.
- 648 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. °‘
l'avenir nous réserve, ni si ce profond mystére de notre nature nous
laissera jamais entrevoir le lien secret qui unil l'intelligence 4 la vie,
sans pourtant les confondre. Mais ce que je sais, ce que l’exemple de
M. Flourens vient de me prouver, c’est que, s'il vient jamais un homme
d’un génie assez ferme et d'un coup d’cell assez pénétrant pour attein-
dre, en partie du moins, la solution toujours désirée et toujours dif-
férée de ce grand probléme, pour nous faire concevoir enfin ce que
peut étre une intelligence servie par des organes', cet homme, on
peut l’affirmer d’avance, ne sera qu’un physiologiste et un philosophe.
Puisse M. Flourens étre cet homme!
Maurice Raynavp.
‘ Expression de M. de Bonald.
DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 1858
On l’a dit avec une éloquente justesse : il n’y a de grand chez
homme que son effort vers quelque chose de plus grand que lui.
L’art, cette parare des sociétés polies, n’est ou du moins ne devrait
étre que l’expression méme de cet effort, de cet élan vers un idéal qui
répond tout & la fois @ notre nature et la dépasse. Prenons pour point
de départ cette moyenne de sentiments, de pensées, d’habitudes,
d'intéréts, qui forme, pour ainsi dire, le fond de la vie humaine. Si
une ceuvre d'art, nous trouvant dans ce milieu, tend & nous élever au-
dessus; si nous sentons qu’elle nous gégage un moment de nos atta-
ches terrestres pour nous transporter vers des régions plus hautes,
livrons-nous sans crainte et soyons sirs qu’elle nous vient d’une
inspiration excellente, alors méme que ]’exécution aurait faibli entre
les mains de l’artisle. L’ceuvre, au contraire, qui nous rabaisse au-
dessous de cette température intellectuelle et morale, qui annule en
nous toutes les aspirations supérieures et divines, pour surexciter ou
flatter tout ce que notre étre contient de sensuel et de bas, celle-la,
quelles que soient d’ailleurs les graces de la forme et la perfection des
détails, nous arrive d’une source impure et appartient & un ordre
d’idées inférieures et corruptrices, Hélas! ces vérités élémentaires,
appliquées 4 la littérature actuelle, en seraient la condamnation la plus
éclatante. Qu’on se rassure pourtant : nous ne prétendons pas ouvrir
ici une école de pessimisme et de dénigrement systématiques. On a
vu surgir, dans ces derniers temps, des paladins si intrépides, de si
bouillants redresseurs de torts, que nous n‘avons plus 4 nous occuper
de la sdreté des routes littéraires. Grace & cette gendarmerie d’élite,
elles ne tarderont pas sans doute 4 étre purgées de tous les vaga-
bonds, de tous les trnands, de tous les bohémes qui détroussaient la
morale, dévalisaient le bon sens et assassinaient l’orthographe. Lais-
sons ces chevaliers armés de toutes piéces continuer leur croisade,
musique de Verdi en téte, et tachons de rester dans le vrai. Le pessi-
misme est essentiellement stérile; le dénigrement ne persuade et ne
converlit personne. Les imaginations auxquelles on s’adresse, ayant
nécessairement un enjeu dans le mal qu’on leur signale, si on leur
620 DE L'ESPRIT LITTERAIRE EN 1858.
représente ce mal comme sans reméde, comme n’étant mélé d’au-
cun bien, elles se révoltent contre ce désespérant anathéme, et la
rigueur méme de l’arrét en compromet l’autorité.
Mais notre droit, notre devoir, en dehors de tout parti pris et
de tout systéme, est de rechercher de quel cété penche aujourd’hut la
littérature ; et ceci n’est, dans Jes traditions de la critique, ni une inno-
vation, ni un paradoxe; car toute littérature, par cela méme qu’elle
reléve & la fois des grandeurs et des faiblesses de l’esprit humain, a,
jusque dans ses phases les plus brillantes, un célé qui, en s'aggra-
vant, peut devenir dangereux ou funeste. En d’autres termes, ila
existé toujours, ou presque toujours, deux littératures marchant cote
4 céte, la bonne et la mauvaise; et il suffirait, pour s’eu convaincre,
de jeter un regard en arriére, non-seulement vers les époques de ta-
tonnements ou de décadence, mais vers celles qui demeurent pour les
générations suivantes un sujet d’admiration, de regret et d'étude.
Toutefois, et c’est la une distinction importante, la prépondérance
du bien ou du mal dans les lettres varie suivant gue les temps sont
favorables ou contraires au libre développement de la pensée dans le
sens de sa vrale mission et de sa céleste origine, au généreux essor
des 4mes vers un but digne d’elles. Une littérature est dans une pe-
riode de vigueur ou d’affaissement, de prospérité ou de misére, selon
que le mouvement, la vie, le succés, l’entrain, Ja popularité, I’in-
fluence, la faculté d’attirer & soi les talents jeunes, ardents, avides de
renommée et de bruit, appartiennent aux idées saines ou corrup-
trices, aux célébrités pures ou tarées, aux ceuvres honnétes ou per-
verses, aux bons ou aux mauvais exemples.
Ceci posé, et en admettant avec nous que l’art moderne penche
d’un cété od il trouverait bientét, s’il s’y abandonnait, sa dégradation
et sa perte, en admettant que ces alarmants symptémes menacent
notre pays dans une de ses plus précieuses couronnes, dans sa glotre
la plus belle aprés la gloire des armes, 4 qui faudrait-il s‘en prendre?
Ceci est assez délicat & indiquer, car la littérature évidemment n'est
pas la seule coupable : nous devrions faire la part des vicissitudes poli-
liques que nous n’avons point a juger ici, de la société qui a trop
souvent, dans ses rapports avec les lettres, négligé tout ensemble ses
intéréis et ses devoirs, et de la critique qui, au lieu de diriger ou d’a-
vertir, s'est trop complaisamment amusée 3 faire l’école buissonniére.
On le voit, le champ est vaste, le sujet compliqué, et c’est parmi des
éléments bien divers que nous aurions 4 dégager la moralité des spec-
tacles qui nous aMigent, l'étude du moderne esprit littéraire en pré-
sence des événements, de la société, de la critique et de lui-méme.
Les excés de }'esprit littéraire ne datent pas d'hier: des juges éclai-
rés en signalaient les abus avant les catastrophes que Von a pu lui
DE L’ESPRIT LITTERAINE EN 4858. 621
attribuer en partie, et qui ont préparé sa déchéance. Dés l’année 1847,
en un moment de sécurité trompeuse qui cachait déja bien des périls
et des abimes, un homme, que |’on n’accusera pas de rigorisme ou
méme d’indifférence envers les accroissements et les libertés de la
pensée’, signalait, avec des ménagements ingénieux et des appréhen-
sions prophétiques, les écarts, les dangers.et les travers de cet esprit
littéraire, c’est-a-dire de la littérature cessant d’étre instrument d'une
idée féconde, s’isolant des causes qu'elle doit défendre, de la tache qui
lui est imposée dans la distribution des forces et des influences so-
ciales, pour devenir un art indépendant de tout ce qu'il aurait & expri-
mer, 4 combattre ou a servir, une puissance particuliére, sui generis,
ne cherchant plus qu’en elle seule sa vie, son but et sa gloire. Or,
si l'on convient, avec un de nos écrivains les plus éminents, que,
parmi les ceuvres de l’esprit, les meilleures sont celles d’ou la prémé-
ditation litiéraire est complétement absente, et qui n’existeraient pas
Si une passion ardente, une conviction vigoureuse, un inlérél puissant,
ne les avaient fait tout a coup jaillir d'un cerveau inspiré, on sera forcé
d’avouer gue l’excés dont nous parlons doit amener des résultats dia-
métralement contraires, et imprimer & tous ses produits uo caractére
artificiel et débile. Arrivé ou plutét descendu a ce point, l’esprit litté-
raire s offre & nous avec deux tendances qui, par le fait, n’en sont
qu'une : exagération et isolement. Remarquez, en effet, que tout pou-
voir qui se croit assez fort pour vivre désormais de sa vie propre et se
passer d’auxiliaires et d’appuis croit s’agrandir et se fortifier encore
par cette orgueilleuse ruplure avec tout ce qui le soutenait et le com-
plétait autrefois. Illusion également.fatale 4 tous les pouvoirs! I’his-
toire est la pour nous l'apprehdre. En politique comme dans les let-
tres, dans l’ordre intellectuel comme dans les lois de la nature
extérieure, les éléments de la vie s'appellent entre eux par une
double faculté d’assimilation et d’expansion; si bien que toute puis-
sance vivace et féconde attire 4 soi d’autres germes de vitalité et de
force, et leur communique 4 son tour sa fécondité et sa vie. C’est pour
avoir méconnu cette vérilé que les pouvoirs qui, par un sentiment
exagéré de leur grandeur, n'ont plus voulu exister que par eux-mémes
et ont repoussé leurs alliés et leurs soutiens, ont été, aprés un mo- |
ment de splendeur factice et passagére, condamnés a une rapide dé-
cadence, et ont méme fini par perdre leur raison d’étre. Citons, comme
exemple, notre ancienne monarchie, et revenons bien vite 4 la littéra-
ture. L’esprit littéraire, cette royauté absolue et sans contre-poids,
aprés avoir brisé, comme I’autre, tout ce qui en faisail une partie in-
tégrante de la nation, de la société et des institutions frangaises, a da,
4 M.de Rémusat, Passé et Présent, 1847.
622 DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 41858.
comme l'autre, jeter une lueur éblouissante, artificielle et fugitive,
et trouver enfin sa ruine dans son isolement et son excés.
Et cependant, méme en se reportant a cette époque od l’auteur de
Passé et Présent commencait & signaler d'inquiétants symptémes, qui
ne serait frappé d’une différence entre les excés d'alors et ceux d’au-
jourd’hui? Dans ce temps-la, l’esprit littéraire, s'il sortait de ses voies
véritables pour se complaire dans son omnipotence et ses caprices,
lendait du moins ou paraissait tendre & de grandes choses. Cette exa-
gération de son réle et de sa destinée en ce monde se manifestait par
en haut, au-dessus des sphéres ow doit raisonnablement s’exercer son
action sur les intelligences. Il teignait de ses couleurs éclatantes la
politique, l’histoire, la poésie, la propagande révolutionnaire, et toutes
ces chiméres sociales qui, & l'approche des révolutions, en forment
l’avant-garde et les préludes. Il aspirait & intervenir, d'une fagon dic-
tatoriale, dans le gouvernement des sociétes futures, & créer un type
d’individualisme superbe, investi de la double royauté de l'or et da
génie, dont il serait le premier ministre, et qui serait appelé & dominer,
sous son inspiration immédiate, les Républiques et les Empires. A
supposer qu'on pit prendre un moment au sérieux ces grandes fictions
romanesques dont la bourgeoisie d’alors eut le tort d'accepter béné-
volement le clinquant et les prestiges, elles traduisaient, en récits
plus extravagants que des songes, les ambitions de la littérature visant
a la toute-puissance. Encore une fois, il y avait la présomption, or-
gueil, démence, ridicules et dangers de toutes sortes ; il n’y avait pas
abaissement : c’était insensé, ce n’était pas vil. Et puis l'expérience
manquait; si l’on pouvait déja,.sans trop d’invraisemblance, douter
que les facultés poétiques dussent nécessairement impliquer l’aptitude
aux affaires et au gouvernement, jl n’y avait pas encore de raison
concluante pour supposer qu’un grand écrivain ou un grand poéte y
fat moins propre qu'un avocat ou un banquier. L’erreur méme qui
confondait ainsi des vocations si diverses ou plutét si contraires était
de celles qui exaltent les esprits, qui les égarent peut-étre, mais qui
ne les dégradent pas. Les institutions libérales de cette époque, les
libertés toujours croissantes des imaginations enivrées de leurs propres
philtres, certaines complaisances parties de haut lieu et justifiées par
Vinexpérience et par les séductions du talent, tout contribuait a cette
surexcitation démesurée de l’esprit littéraire. Si des hommes sages
sen alarmaient dés lors et en ont adressé le reproche aux entraine-
ments et aux faiblesses du moment, Ja situation actuelle donne lieu a
des remarques d'un tout autre genre. Loin de nous la pensée d’aborder
ici la politique et de la faire intervenir dans nos humiliations litté-
raires! La littérature, aprés tout, n’est que le luxe des sociélés, et, si
ja force des choses améne le sacrilice de ce luxe a des intéréts urgents
DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 41858. 623
et des périls visibles, on ne peut ni s’en étonner ni s’en plaindre.
Mais enfin, 4 part toute idée d’opposition et de satire, il faut bien re-
connaitre que les lettres ne sauraient avoir d’existence indépendante
de ces formes de la vie publique qui peuvent les élever ou les abattre,
les fortifier ou les affaiblir, piquer leur émulation ou provoquer leur
lassitude. Elles se recrutent, s’animent, s'excitent par le voisinage et
le contact d’institutions, de libertés, de luttes, qui ne se confondent
pas avec elles, qui parfois méme heurtent leurs délicatesses et absor-
bent 4 leurs dépens |'attention générale, mais qui les entrainent dans
leur mouvement et les échauffent de leur feu. Les germes féconds que
ces libertés déposent dans les 4mes et disséminent dans l’air, I'élan
qu’elles impriment aux jeunes tétes, le gout de polémique et d’aven-
ture qu elles propagent et dirigent, peuvent rejaillir sur la littérature;
car tous les enthousiasmes s’enchainent comme tous les désenchau-
tements, et nous n’en voudrions pour preuve que ces magnifiques
batailles littéraires de Ja Restauration, contemporaines et rivales des
luttes passionnées de la tribune et de la presse. Chaque époque a, en
littérature, une expression particuliére, des genres différents amenés
par des talents supérieurs 4 un plus haut degré de perfection, & mesure
que le courant des idées, l'ardeur des illusions ou des croyances, le
jeu des intéréts publics, la curiosité, le godt, la passion, la mode, se
portent de préférence vers tel ou tel point. S'il est vrai, par exemple,
gue I'éloquence de la chaire a figuré au premier rang des gloires litté-
raires du dix-septiémie siécle, que la propagande philosophique a un
moment dominé en souveraine tout l’art du dix-huitiéme, on peut dire
que la tribune et la presse, sans étre précisément la littérature du dix-
neuvieme, en étaient la manifestation, la démonstration la plus vivante
et la plus populaire. Elles agitaient du moins, elles passionnaient les
esprits; et ce mouvement, cette passion venant 4 rencontrer, dans des
intelligences animées de la ferveur commune, une faculté plus spéciale
d’art, de poésie, d’invention ou de raffinement littéraires, se tradui-
saient en beaux ouvrages. Les glorieux efforts du romantisme de 1828,
les enthousiasmes et les coléres que soulevaient ses tentatives, le ca-
ractére militant qu’offrit chacun de ses succés, le contre-coup qui s’en
faisait sentir dans la société polie et y maintenait le godt des plaisirs
de l’esprit, tout cela ne fut qu’une des faces de la vie publique d’a-
lors, ayant vue, non plus sur Ia Chambre des députés, les bureaux
des grands journaux et les champs de bataille électorale, mais sur
le théatre francais, les cours de la Sorbonne, les préfaces des li-
vres nouveaux, le salon des chefs de la pléiade et les cabinets de
lecture.
Ces sources s’étant tout & coup taries & la suite d'un de ces orages
qui desséchent les riviéres aprés en avoir fait des torrents, ces condi-
624 DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 4838.
tions de renouvellement et d’excitation féconde ayant subitement
manqué a l’esprit littéraire, que lui restait-il? Le vide: il s’est sou-
venu du vers de Corneille, et, n’ayant plus ot se prendre, il s'est ra-
mené en soi: mais, hélas! en présence de quelle situation nouvelle?
Autour de lui tout était changé. II ne s’agissait plus de s‘amplifier, de
s’exalter, de réver la conquéte du monde, de créer ces types domi-
naleurs et superbes, symboles de ses ambitions et de ses songes. La
phase des mortifications commencait. L’expérience, une douloureuse
expérience, était la pour démontrer ou nous avaient conduits ces as-
pirations chimériques, et en pareil cas, on le sait, les espérances
dégues et les illusions brisées rejettent les violents et les faibles,
c’est-i-dire les majorités, vers l’extrémité contraire. Condamné par
I’événement a subir cette réaction du bon sens et des idées positives,
humuilié, aigri, irrité plutét que converti par l’adversité, que pouvait
faire esprit littéraire et qu’‘a-t-il fait? Il a suivi la marche logique des
pouvoirs qui, en s’exagérant, s’affaiblissent, et qui, ayant perdu leur
légitime emploi, croient y suppléer par le stérile élalage de leurs
abus et de leurs caprices. S’imaginant, par leffet de l’habitude, que
tout lui était permis et que tout lui était dd, mais ne pouvant plus
appliquer 4 de hautes ambitions ce sentiment excessif de ses privi-
léges et de ses droits, il a passé d’unextréme 2 l'autre, et s'est exagéré
par en bas au lieu de s’exagérer par en haut. L’empire du monde lui
faisait défaut; il a remplacé la chimére par le calcul et visé au bien-
étre, aux gros bénrfices, a la richesse promptement acquise. Ce n'est
plus un jeune ambitieux aspirant & la domination universelle : c'est
un habile teneur de livres, un égoiste madré, blasé, songeant avant
tout 4 faire valoir les articles de son petit commerce, et supputant
part soi ce que pent lui rapporter chacune de ses ceuvres, surtout s'il
sait y méler, & des doses convenables, l’annonce, laffiche et la ré-
clame. Ce n’est plus un prétendant, c’est un industriel. Par une br
zrre alliance qui tient & des vanités contradictoires, il est & Ia fois si
infatué de sa valeur, si insoucieux de sa mission et si désabusé de ses
réves, que, s'il trouve une occasion favorable, il s‘en empare, abdique
et s'absorbe dans l'industrie et l’agiotage, jadis ses antagonistes, au-
jourd’hui ses proches parents.
Ici une objection se présente : si l’esprit littéraire, n’étant plus
vivifié par les libertés politiques, est sujet 2 de telles miséres, com-
ment donc se fait-il que, sous des gouvernements non moins absolus.
sous certains rapports, que tous ceux de notre époque, Ia littérature
ait atleint son apogée et produit ses plus magnifiques chefs-d’ceuvre?
Le siécle de Louis XIV s’offre aussitdt & la pensée. fl y a la, ce avus
semble, une distinction capitale. Lorsqu’une société, une oivilisation,
passant d’une orageuse adolescence 4 une vaillante jeunesse, est-en
DE L'ESPRIT LITTERAINE EN 41853. 625
progrés et en tatelle, lorsqu’un pouvoir nouveau, idéal, non classé
encore, sy produit peu & peu el y marque sa place au milieu des
puissances établies, peu lui importe que cette place lui soit disputée,
que les institutions publiques le génent et l’entravent : que dis-je? en
ayant l’air de l’entraver, ces institutions, cet état social, favoriscront
son essor et ses conquétes. I] aura pour auxiliaires et pour complices
ceux-la méme que leur position et leur intérét apparent devraient
mettre en garde contre ses entreprises. ll sera secondé par ce pen-
chant naturel au ceur humain, que J'immobilité fatigue, qui, dégouté
de ce qu'il a, ennuyé de tout ce qui le régle et le limite, aspire & l’in-
connu comme & son domaine véritable. Tout lui sera bon alors, & ce
pouvoir indéfini et invisible, pour signuler sa venue et préparer son
régne; les saintes libertés de la chaire chrétienne, les épanchements
épistolaires, l’apologue, la satire, les mémoires du courtisan, les por-
traits du moraliste, la tragédie, la comédie, le poéme, tout, jusqu’aux
ingénicuses flatteries prodiguées au souverain et sous lesquelles on
reconnaitrait aisément une sourde guerre contre ce qui personnitie et
protége l’antique société; tout, jusqu’d la protection absolue de ce
monarque, heureux de celte nouvelle auréole qui vient ajouter a |’é-
clat de sa couronne, enchanté peut-étre de faire fustiger par ces petits
gu’il croit tenir dans le creux de sa main des grands qui }ui portent
ou qui lui ont porté ombrage. Mais, dans une société nivelée, égalisée,
aplatie, dans un monde que dix révolutions ont ravagé, bouleversé et
repétri a leur image, qui s'est un moment enivré de |’esprit littéraire,
qui en a subi les prestiges, accepté les abus, constaté les périls, par-
tagé les désastres, cet esprit, dépouillé en méme temps de ce qui
l’excitait sous les monarchies absolues et de ce qui Je ranimait dans
les Etats libres, devient un effet sans cause. Se débattant contre les
rancunes qu'il mérite, contre les métiances qu’il provoque, contre le
dégodt gu’il souléve, contre la curtosité méprisante qui répond aux
derniéres parades de sa vanité, exaspéré du sentiment de ses fautes,
de son déclin, de son impuissance, du vide et du froid qui l’environ-
nent, il se donne misérablement en spectacle a autrui et & lui-méme.
C’est un vieil enfant, s’amusant de ces hochets des sénilités puériles,
plus vains que ceux de l’enfance. Ceux qui s’enrdlent ou qui persistent
sous son drapeau déteint au soleil et a la pluie se divisent en deux
paris : les positifs, nous l’avons dil, songent 4 s’enrichir; les viveurs,
4 manger et 4 boire. L’arithmétique, la bombance, puis la représenta-
tion en plein vent ou |’on s’appelle par son nom, oa J'on se montre
au doigt, et ob |’on fait rire aux dépens du voisin une foule peu déli-
cate dans le choix de ses plaisirs, voila comment. nos raffinés d’au-
jourd’hui entendent et pratiquent la littérature. Cette grande cam-
pagne de l’esprit littéraire au dix-neuviéme siécle avait débuté par de
626 DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 1858,
belliqueuses préfaces, pleines de promesses, d’enthousiasmes et d’es-
pérances : elle finit par des carnets d’agents de change et des cartes
de restaurateurs.
Repoussé de la vie publique, n'y trouvant plus |’élément d'une
activité nécessaire 4 qui veut conserver ses forces, l’esprit hitéraire
pourrait-il du moins contracter ou maintenir une alliance avec la so-
ciété polie, et se dédommager, dans les salons, du mauvais succés de
ses efforts pour régler les destins de ’humanité? Hélas! la réponse
est trop facile, et cette seconde partie de la question était d’avance
impliquée dans la premiére. Ces relations amicales de la littérature et
du monde, ce gracieux échange de toutes les distinctions et de toutes
les élégances de l’esprit sur un terrain commun ou les lettres appren-
nent a étre courtoises, la société & étre lettrée, et ot la civilisation
gagne des deux cétés de ce double enseignement, toute cette tradition
si excellente et si conforme au génie méme et aux meurs de notre
pays est essentiellement aristocratique. Hier encore, dans ce crépus-
cule dont on ne savail pas s'il était un soir ou une aurore, on jouis-
sait de cette tradition charmante comme d'un vestige du passé. Le
temps a fait un pas, et, dans ce monde moderne ou les événements les
plus contradictoires en apparence tournent tous, en définitive, au pro-
fit de I’égalité démocratique, il ne nous restera bientét plus un seul
de ees précieux fragments d’un héritage répudié par les uns et dissipé
par les autres. N’exagérons rien cependant, et ne flattons pas les sa-
lons. Leur influence n’est pas toujours trés-saine; le convenu et le
factice s’y font d’ordinaire une trop large part, et il est difficile aux
esprits les plus fins et les plus sages d’échapper & ce cahier des charges
du dilettantisme mondain qui consiste souvent & admirer des _plati-
tudes, 4 créer de fausses renommées, 2 échanger des complaisances,
4 affadir le sens littéraire dans une atmosphére de serre chaude in-
compatible avec les franchises et les rudesses du vrai talent. Mais
aussi que d’avantages balancaient cet inconvénient! La, du moins, la
littérature restait ce qu’elle doit éire; elle s’associait aux autres dé-
licatesses de la vie civilisée et leur servait de rayonnement et de
couronne. Si le monde, en intervenant & sa maniére dans le mouve-
ment des lettres, leur imposait parfois un godt de convention et des
enthousiasmes de commande, il exercait sur elles un contréle, une
surveillance, qui rendaient impossibles certains écarts et certains abais-
sements. Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille nous
offre, dans toute son idéale beauté, l'image de cette alliance qui, tout
en perdant beaucoup de ce caractére héroique, s'est continuée pen-
dant deux siécles. Sans remonter aussi haut qae le vainqueur de Ro-
croy et l’auteur de Polyeucte, remarquons qu'il y a dans les ouvrages
récents, méme les plus applaudis, tel personnage, telle seéne, tel dé
DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 1858. 627
tail, tel bon mot, qu’un auditoire d’élite, composé de juges compé-
tents, d’intelligences cultivées, aurait arrétés au passage, et il edt
rendu, en les arrétant, un égal service & l’art et & l’auteur. Un eri-
tique spirituel remarquait naguére, en parodiant une phrase de Joseph
de Maistre, que les sociétés ont toujours la liltératare qu'elles méri-
tent. On pourrait ajouter qu'une littérature: plait toujours 4 la so-
ciété qu'elle représente. Quand le sentiment du respect a disparu de
la vie sociale, comment subsisterait-1l dans Je roman et dans le drame?
Quand toutes les graces, toutes les pudeurs de |’éducation et des
bonnes manieéres, ont été supprimées par le sans-géne moderne, com-
meat les retrouverait-on au théatre et dans les livres? Quand 1’éléva-
tion des idées, la notion du dévouement et du sacrifice, l’aspiration
au beau et au grand, les généreuses folies de la passion et de la jeu-
nesse, ont fait place, dans les 4mes, au culle de l’argent, du plaisir
et de la matiére, comment ces vulgaires idoles n’animeraient-elles pas
de leur souffle épais les productions de la pensée? Cette surveillance
de bon godt que nous regrettions tout & l’heure, de quelle facon
s’exercerait-elle, et qui l’exercerait? Les rares connaisseurs que |’on
rencontrait autrefois & tous les rendez-vous de la littérature et qui y
formaient comme un aréopage en permanence s’en sont allés un & un,
emportés par le temps. A cette élite ont succédé des multitudes ac-
courues de tous les points du globe, profitant & Ia hate de cette facilité
de communications ot lout se méle et s’égalise, consommant sans
sourciller les repas les plus indigestes et y assouvissant un appélit
de table d’héte. Qu’importe 4 ces dilettantes d’un jour, qui seront
demain ce qu’ils étaient hier, marchands & New-York, gentlemen
farmers en Angleterre, buveurs de biére 4 Hambourg, vignerons
en Bourgogne, fabricants a Saint-Etienne, courtiers & Lyon, agio-
teurs & Paris, que leur importe que Jes auteurs défigurent les
meeurs et le langage de la bonne compagnie, qu’on voie ici un mar-
quis parlant comme un sous-oflicier en demi-solde, la un pére avili
et bafoué devant son fils, ici une comtesse chargeant un jeune homme
qu'elle a vu deux fois et qu’elle veut marier & sa niéce de rattraper
ses lettres compromettantes, a une jeune personne bien élevée si-
gnifiant par huissier & ses parents ses intentions matrimoniales, plus
Join une duchesse se faisant couturiére et noyant dans un dé & coudre
les scrupules nobiliajres de son orgueilleuse famille? Que lui importe
que la langue de MM. Scribe et Dumas fils remplace celle de Racine
et de Moliére? Ce sont la des bagatelles pour qui veut se divertir pen-
dant quelques heures et retourner ensuite 4 ses affaires. Rien d ailleurs,
dans les habitudes de la plupart de ces spectateurs et de ces lecteurs,
n’est de nature 4 leur faire trouver choquant ce que les délicats trou-
veraient monstrueux : ils n’ont pas, ils ne sauraient avoir cette jus-
628 DE L'ESPRIT LITTERAIRE EN 1858.
tesse d’oreille qu'une fausse note révolte, et qu'un ut de poitrine ne
console pas de l’oubli des nuances. Heureux encore si cette curiosité
frivole et peu raffinée n’amenait pas des conséquences plus facheuses:!
Nous touchons ici 4 un autre progrés dans le mal, 2 un nouveau genre
de dépravation de l’esprit littéraire dans ses rapports avec Ja société.
Il y a quinze ans, quand régnait le roman-feuilleton, quand ses in-
venlions gigantesques passionnaient la cour, la ville et la province, et
créaient ces existences singuliéres, aussi en dehors des lois sociales
el morales que les ceuvres étaient.en dehors des régles littéraires, on
pouvait dire que la littérature calomniait la société. Ses procédés,
toujours les mémes, se réduisaient 4 une perpétuelle antithése qui
nous montrait sans cesse !héroisme dans le crime, la grandeur dans
le désordre, la poésie dans le mal, et qui, distribuant les beaux réles a
tous les outlaws des civilisations réguliéres, imposait les réles sacrifiés,
odieux et ridicules a tous les représentants de l’ordre, de Ja hiérar-
chie, du devoir, de la défense légitime et légale, depuis la patricienne
jusgu’au prétre, depuis le magistrat jusqu’au gendarme. Mais ces ca-
lomnies n’étaient que collectives, et la société, qui se laissait faire.
pouvait encore, jusqu’é un certain point, s'aveugler sur la portée de
ses complaisances. Elle rencontrait 4 un amusement nouveau, des
émotions plus violentes, et ces contrastes, toujours si altrayants pour
les imaginations blasées, entre ]'excés du romanesque dans Ja littéra-
ture et l’uniformité prosaique, la plate régularité de la vie réelle.
Celle vogue insensée, obtenue par des peintures mensongéres, boule-
versait déja toutes les relations des hommes de lettres et des gens du
monde. Les auteurs de ces étranges récits devenaient, comme leurs
ceuvres mémes, l'objet d'une curiosité peu respectueuse oi |’influence
et la dignité littéraires disparaissaient dans l’éblouissement, le caprice
et le fantastique. On parlait d’eux comme de ces nababs revenus,
avec des tonnes d'or et des hoisseaux de pierreries, de régions in-
connues aux vieilles cartes géographiques. On souriait de leurs pré-
tentions, on se redisait, 4 voix basse, leurs magniticences, leurs plai-
sirs et leurs manies. On savait que les écrivains ou, pour mieux dire,
les artistes se rassemblaient entre eux pour se moquer des bourgeois.
On savail que tel romancier révait une liste civile de prince souverain,
que tel autre se proposait de terminer par la plume ce que Napoléon
avait commencé par I’épée, qu'un trojsiéme se croyait appelé a la
présidence d'une république universelle avec des peintres pour cham-
bellans et des rapins pour ministres. Tout cela ne semblait pas bien
grave, parce que tout cela n’était pas sériedx. De ces situations res-
pectives résultait le régne du faux, de l’excessif, du chimérique et de
l’'impossible. Les créations de ces maitres du genre révélaient & chaque
page le défaut, le dédain ou l'abus de Vobservation, et montraient
DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 1858. 629
jusqu’ot l’esprit littéraire peut étre entrainé par sa rupture avec la
société polie. Toutefois ces travestissements et ces mensonges res-
taient encore dans le domaine des généralités. On noircissait plaisir
le gentilhomme, la grande dame, le fonctionnaire, le prince, le ma-
gistrat, le bourgeois, mais dans des personnages d’invention et sous
une forme accommodée aux exigences du roman. Toute une classe
pouvail se dire offensée, on ne touchait pas aux individus. La sépara-
tion avait porté ses fruits, Vhostilité était manifeste, la personnalité
ne régnait pas encore.
Ce triste progrés nous était réservé, et 1! est logique. Les catastro-
phes publiques, les variations du gout et de la mode, l’esprit de
réaction toujours prét a se réveiller en France, avaient relégué
dans l’ombre ces fictions énormes qui, au milieu de tortsinnombrables,
avaient au moins le mérite de généraliser leurs calomnies et Jeurs
paradoxes; mais cette curiosité malsaine qu’elles avaient excitée et
qu’elles ne savaient plus satisfaire subsistait toujours. La morale était
supprimée, le contréle mondain annulé, Ja conscience et la pudeur
littéraires réduites au silence. Les imaginations saturées, ayant épuisé
toutes les sensations violentes, toutes les émotions fébriles du ro-
man et du drame, demandaient quelque chose de plus vif, de plus
court et de plus piquant. C’est alors que nous avons vu |esprit
littéraire descendre encore un échelon, la littérature et la société —
hélas! quelle société! — poser l'une devant |’autre, non plus pour
échanger des conseils et des modéles, non plus méme pour s’égarer
mutuellement, ici par des complaisances coupables, l& par des
tableaux décevants et corrupteurs, mais pour se faire une mauvaise
petite guerre ot le stylet allerne avec le coup d’épingle, ot le scandale
personnel, vrai ou apocryphe, inventé ou amplitié, s étale et s’exploite
en toute licence, ot l’anecdote, la chronique, la nouvelle 4 la main,
remplacent le roman et installent sur toutes les devantures de la pe-
tile presse l’allusion, l’initiale ou le nom propre. N’insistons pas da-
vantage, et bornons-nous a indiquer cette plaie honteuse avec le laco-
nisme du mépris. Assurément ce n'est Ja qu'un recoin, — le plus
malpropre et le plus immonde, — de la |ittérature moderne : ila
pourtant sa sigoilication et sa valeur. On peut en conclure que la
veine aristophanesque, inhérente a l'esprit frangais et inséparable des
luttes du journalisme, s'est abaissée comme tout le reste. N’ayant plus
de sens politique, ne pouvant plus s’attaquer aux grands et aux puis-
sants de ce monde, elle se rabat sur des particuliers, pénétre dans
leur vie privée, force leur secrétaire, publie leurs correspondanees,
dessine leur caricature, trahit les secrets de leur ménage, le tout pour
ameuter plus de curieux et attirer plus de lecteurs. Ce que les pou-
mons intellectuels doivent y subir d’exhalaisons pestilentielles, les boutf-
630 DE L'ESPRIT LITTERAIRE EN 41858.
fées de mauvais air qui se répandent de la sur le monde des lettres,
les souillures qu’y infligent et qu'y recoivent la société et l’esprit litté-
raire, le fond de passions dégradantes qui s’amasse dans ces 4mes que
Vidéal aurait pu peut-étre illuminer d’un de ses rayons et la muse
d’un de ses sourires, voila ce gu’1l est facile de comprendre et superfla
de constater.
Et la critique? Nous aurions trop & dire s’il fallait énumérer ses
fautes , et, avant de lui jeter Ja premiére pierre, nous ferions bien de
nous assurer que nous n’avons jamais péché. Remarquons seulement
qu'elle s'est éloignée, autant que la société et la littérature, de son réle
véritable. Ramené a son expression la plus solide et la plus nette, ce
role consiste & avertir ceux qui écrivent et a éclairer ceux qui lisent.
Signaler dans les ouvrages de l'esprit le bien et le mal, afin que le
public s’y porte ou s’en abstienne, atin que les auteurs s’arrétent ou se
corrigent, telles sont, ou du moins telles étaient, aux époques primi-
tives, les fonctions de cette magistrature littéraire qui n'a pas, comme
l'autre, le privilége d’étre inamovible. Nous avons, comme Sganarelle,
changé tout cela. Les opinions peuvent varier sur le talent, la grace,
la verve, la malice, le style de nos critiques en renom; mais, quand
ils ont parlé d’une ceuvre, nous défions ceux qut l’ont écrite de savoir
ce qu’ils auraient dd éviter ou faire pour que cette ceuvre fit meilleure,
et nous ne défions pas moins ceux qui voudraent en connaitre le fort
et le faible d’avoir la-dessus une information précise ou méme approxi-
mative. Les provinciaux, les arriérés, les gens naifs, tous ceux qui
ne sont pas initiés aux arcanes des méthodes nouvelles, s "exposeraient
4 d'étranges bévues et a de singuliers mécomptes, s’ils prenaient au
pied de la lettre les arréts de ces juges ou de ces oracles. La critique,
au lieu de régler, de conseiller, de relever |’esprit littéraire, est de-
venue sa complice : elle s'est faite styliste et fantaisiste comme lui;
comme lui, elle s’est éprise de paillettes et de falbalas. Elle a imité
ses caprices, emprunté ses fanfares, vécu de ses inutilités et de ses
friandises. La conscience et le godt, ces deux moitiés d’elle-méme,
vieilleries! Ce qui Ini importe, c’est de savoir ruser comme un diplo-
mate, éblouir comme un artificier, bavarder comme un avocat,
prendre le plus longcomme un écolier, manier le fleuret comme un
maitre d’armes. Avec ces connaissances utiles, elle peut se passer
de science, d’autorité et de sens moral. Et remarquez que je ne lui
demanderais pas méme de n’étre mi passionnée, ni partiale, ni in-
juste. Je ne crois pas que l’impartialité absolue soit possible dans la
critique littéraire, parce que la littérature exprime des idées, parce que
les idées se rattachent 4 une doctrine ou 4 un parti, et quel’on ne sau-
rait, en jugeant un ouvrage, s’abstraire des doctrines qu'il propage et
du parti qu'il sert. A Dieu ne plaise d’ailleurs que je songe 4 proscrire
DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 4858. 651
tout ce qui suppose encore un peu de chalear, d’entrainement et de
viel La partialité, c’est la passion, et, méme dans ses écarts, la pas-
sion est préférable a ce calme plat ot tout se résout en arrangements
et en calculs. Ce gui domine aujourd'hui, ce qui caractérise la critique
actuelle, c'est d’abord le désir de briller pour soi et par soi, de faire,
pour son propre compte, de |’esprit et du style, sans le moindre souci
de ce qu'elle vante ou blame; c’est ensuite un je ne sais quoi qui n’est
précisément ni de la partialité ni de l’injustice, mais plut6t un juge-
ment apporté tout fait, avant que les piéces soient produites et le
proces plaidé. On dirait presque le succés ou la chute rédigés d’a-
vance, en vertu de formules acceptées et de conventions particuliéres
dont le public ne doit pas avoir le secret. On décide, & huis-clos et
entre experts, qu’une ceuvre doit réussir ou tomber, qu'un auteur doit
élre écrasé ou porté aux nues, et la chose, en effet, s’exécute par en-
treprise, comme le plan d’un ingénieur ou Je devis d'un architecte.
Ajoutez-y la camaraderie, la prévoyante réciprocité des services de-
mandés et rendus, les progrés du charlatanisme et de la réclame, |’or-
ganisation de plus en plus savante de tout ce qui, dans l’art moderne,
cétoie le génie des affaires, et vous comprendrez que cette partie de
la critique, la plus usuelle et la plus populaire, ressemble moins &
une magistrature qu’é une société en commandite ot l’amour-propre
de chacun sauveygarde les intéréts de tous, et ot les vanités littéraires
se servent les unes aux autres d’appat et de garantie. Parfois quelques-
uns de ces spirituels augures qui ne peuvent se regarder sans rire ont
des moments de redoutable franchise et,laissent échapper de singu-
liers aveux. lisrévélent tout 4 coup & leurs lecteurs les dessous decartes,
les mots d’ordre et les mystéres. Mais !’usage, la commodité, les
clauses d’assurance mutuelle, reprennent le dessus; tout rentre dans
l’ordre accoutumé, et ces quelques vérités, arrachées & un instant de
mauvaise humeur, ne tirent pas a conséquence. En résumé, la eriti-
que, dans ses rapports avec l’esprit littéraire, est une tutrice qui a
perda le droit de réprimander son pupille, parce qu’elle l’aide 4 manger
son bien et partage ses fredaines.
Dans une atmosphére ainsi préparée quelles ceuvres peuvent éclore?
Nous n’avons ici ni & en donner le détail ni & en rappeler les titres.
En outre, il est bien entendu, nous ne saurions assez le redire, que
ces remarques chagrines ne s’adressent pas & la grande et sérieuse
littérature, qui compte aujourd’hui encore des représentants illustres
et des ceuvres éminentes. Celle-la parle a d'autres intelligences,
marche dans d’autres voies et se propose un autre but. Qaand nous
lisons avec délices un livre de M. Villemaion, quand nous ouvrons avec
une émotion respectueuse les feuilles toutes fraiches d'un volume de
M. Guizot, quand nous nous souvenons de récents hommages rendus &
652 - DE LESPRIT LITTERAINE EN 1838.
léloquence et aux vertus d’un apétre, d'un saint, quand nous répé-
tons tout bas des noms chers aux lettres, & l’bistoire, a la philosophie
chrétienne, 2 la société polie, dont la plupart appartiennent & nos
plus précieuses croyances el se lient & nos plus douces jouissances
littéraires , il nous semble insensé de nous plaindre et impie de
désespérer. Mais, au-dessous de cette littérature, il yen a une autre,
et c’est celle qui fait le plus de bruit, qui a le plus de prise sur les gros
batuillons, sur cette masse d’esprits jeunes, cuneux, oi: le mal germe
si vite, ot les préjugés, les erreurs, les passions mauvaises, offrent
une pature toute préte aux conseils perfides et aux impures images
du roman etdu théatre; c’est celle en qui se résumel’esprit littéraire.
exagéré, vicié et avili, tel que nous avons cru le comprendre et
essayé de lesquisser. Nous en appelons, ncn pas méme aux con-
sciences rigorisies, mais simplement aux hommes vivant dans an
milieu d’affections hounétes et d’habitudes distinguées, et amenés
par une curiosité bien naturelle & lire ce qu’on écrit et & assister 3 ce
qu’on joue: quelle que soit la page ou la scéne, il leur suffira de voir,
de réfiéchir et de comparer, pour comprendre. par un irrésistible
instinct, que cette littérature les fait entrer dans un ordre d’idées,
de mceurs, de sentiments, de caractéres et de langage, inférieur a ce
que les honnétes gens et les hommes bien élevés ont le droit d’exiger
jusque dans leurs plaisirs, sous peine de se trouver cr mauvaise com-
pagnie. Ce thermomeétre est infaillible, et nous n’en demandons pas
d’autre. S‘il est prouvé que, pour jouir des produits de cet art nou-
veau, les intelligences de taille ordinaire sont obligées de se baisser,
comme on se haisse pour ramasser dans la poussiére ou dans la
boue un objet que l'on voit reluire, tout est dit; car l'ame est faite
pour monter comme les corps pour descendre, et tout ce qui la dé-
tourne de son origine et de son but manque aux lois fondamentales
de la pensée humaine.
C’est 4 ce penchant de l'art contemporain, 4 cette manifestation
extréme de l’esprit littéraire, que la critique doit déclarer une guerre
impitoyable. Sa tache est simplifiée par le malheur méme et le danger
de la situation. Aux époques de crise et de révolution en littéra-
ture on peut appliquer les paroles de M. de Bonald sur les révolu-
tions politiques. Le difficile alors n'est pas de faire son devoir, mais
de le connaitre. Quand je me reporte, par le souvenir, aux pre-
miéres luttes du romantisme contre la tradition classique, je me dis
qu’on pouvait hésiter, dans ce temps-la, sur le parti & prendre. Les
deux armées avaient de grands noms et de glorieuses devises 4 inscrire
sur leurs drapeaux : d'une part, de nobles exemples, d’admirables
modéles, deux siécles de prospérité et d'influence, le génie méme de
notre langue, et ces intéréls conservateurs qui, dans le monte des
DE L'ESPRIT LITTENAIRE EN 1858. 655
idées comme dans le monde des fails, militent pour le maintien des
puissances établies; d’autre part, des horizons infinis, t'esprit de con-
quéte, des richesses étrangéres 4 ajouter & notre opulent héritage, et
ces conditions d’hygiéne intellectuelle, qui, 2 certains moments, en-
gagent les littératures 4 changer d’air, 4 se retremper en des sources
nouvelles comme les corps épuisés. Mais maintenant il ne s’agit plus
d‘invoquer Aristotle ou Schlegel, Racine ou Shakspeare, la tradition
ou ja nouveaulé, l’autorité ou |'indépendance : la question est posée
en des termes plus brefs, plus nets, et qui touchent de bien plus prés
a la dignité des lettres, aux plus sérieux intéréts des intelligences, que
dis-je? ala grandeur et au salut des Ames, ces sublimes enjeux que le
bien et le mal se disputent & travers les siécles.
La matiére prévaudra-t-elle dans Jes ceuvres de l'esprit, sous pré-
texte qu'elle triomphe dans cette nature extérieure of l'homme en fait
a Ja fois son esclave et sa souveraine? La foule, conviée de plus en plus,
au nom de l’égalité, a prendre sa part des jouissances de |’:magination,
au milieu des suggestions grossiéres de la vie réelle, y trouvera-t-elle
une lumiére purifiante ou une ombre fétide, des pensées et des images
qui l’élévent ou !l’abaissent, un enseignement salutaire ou funeste, d'ot
elle sortira meilleure ou pire, plus éprise de I’honnéteté ou du vice,
plus attirée vers ses immortelles espérances ou plus prompte a se
rouler dans la fange de ses convoitises? Cette partie de I’éducation pu-
blique qui se fait par les livres et les écrits de tous genres, par les
spectacles, par toutes les représentations et toutes les formes de l'art,
et qui de la retombe sur le foyer domestique et la vie intérieure, sera-
t-elle same ou corruptrice, fortifiante ou dissolvante? L’esprit litté-
raire, cet enlant gaté hier, abandonné aujourd'hui, achévera-t-il de
salir ses lettres de noblesse sur les tréteaux des bateleurs et dans les
ruisseaux de Ja bohéme, ou bien retrouvera-t-1l sa proportion et sa
mesure, el rentrera-t-il, 4 son rang et 2 sa place, dans le mouvement
général de la société nouvelle? Telles sont les questions qui domi-
nent désormais tous les points de vue de la littérature. Sur ce terrain,
s'il est toujours difficile d’accomplir son devoir, il est du moins fort
aisé de Je connaitre. Les théories du godt s'y accordent avec les lois
de la conscience. L’ame, |’imagination, I'intelligence, de quelque nom
que vous appeliez ces émanations divines, exilées, dépaysées et meur-
tries dans les durs et froids rouages du monde moderne, sont Ja, atten-
dant les souffles d’en haut ou les vapeurs den bas, pour s‘exalter ou
s'abattre, se sauver ou se perdre. Ces.vapeurs délétéres et ces souf-
fles vivifiants, transportez-les dans la littérature, vous aurez le dernier
mot du débat littéraire. Dieu merci! le chrétien et le moraliste y peu-
vent guider, suppiéer et completer le critique.
ARMAND DE PonTMARTIN.
LE CONCORDAT AUTRICHIEN
. La conclusion du Concordat autrichien est un des grands événe-
ments religieux de notre époque : elle a mis fin & la situation la plus
grave oi jamais I’Kglise se soit trouvée, sans arriver jusqu’a la con-
sommation du schisme. L’élément catholique était en proie a une
lente dissolution dans la monarchie autrichienne; le Concordat lui
rend la force et la vie en rétablissant son indépendance : Dieu ne
pouvait envoyer & Pie IX une plus douce consolation aprés les tribu-
lations qui ont accueilli les premiéres années de son pontificat.
Néanmoios le Concordat autrichien a été diversement jugé, méme
dans les rangs des catholiques ; on a trouvé que 1’établissement reli-
gieux qui devait résulter de cette convention ne ressemblait guére 3
ce gui existe dans les pays politiquement renouvelés depuis la fin
du dernier siécle, et celte comparaison n'a pas semblé favorable a
l'ceuvre importante accomplie dermiérement par le Saint-Siége. A plus
forte raison, le Concordat autrichen devait-il fournir aux adversaires
de la cause catholique un texte commode de récriminations contre I’es-
prit qui anime |’Eglise et dicte ses résolutions.
Le travail que nous publions, et que nous devons 4 la plume savante
de M. le professeur Buss, est de nature, pour quiconque le lira avec une
sérieuse attention, a dissiper bien des doutes et & rassurer les con-
sciences faciles & inquiéter. Mais, pour tirer de ce travail un profit sa-
lutaire, il faut l'accepter dans Je sens méme ov !’auteur |'a conga.
M.le professeur Buss appartient pleinement a ce qu’au dela do Rhin on
appelle I’école historique; il ne semble pas mettre de restriction aux
principes sur lesquels se fonde cette école, et qui consistent & effacer
toute régle abstraite de la constitution des empires et & ne reconnaitre
d’autre fondement aux lois qui gouvernent un peuple que le dévelop-
pement de son histoire. Naturellement cette théorie des fondements
de la législation ne s'est pas formée & l'occasion des discussions reli-
gieuses : on a compté plus de protestants que de catholiques parmi les
fondateurs de !'école historique, et !’on congoit que les catholiques
aient été d’abord étrangers & un systéme qui écarte de la loi toute
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 635
influence directe d’une justice générale et supérieure aux combinai-
sons humaines. Mais, comme les doctrines de |’école historique ra-
menaient forcément a l'étude du passé, comme le respect du passé
devenait ainsi la base de la justice, les catholiques de I’ Allemagne
devaient se sentir portés & se ranger dans un camp oi les souvenirs
de la religion avaient cessé d'étre en butte aux outrages prodigués
par la philosophie incrédule. Il leur semblait, et peut-étre leur sem-
ble-t-il encore, qu’une histoire exacte et impartiale de l'Eglise catho-
hique pouvait suflire pour écarter du réglement des affaires humaines
toute orgueilleuse théorie et pour en faire sentir universellement
Vinanité.
L'école historique n’a jamais eu de nombreux prosélytes en France,
et il répugne & la nature de notre esprit d'en adopter les doctrines.
Pour nous tous, sans distinction d’opinion, le bon sens trace une voie
4 suivre entre les abstractions métaphysiques ov se perd le senti-
ment de la réalité, et les conclusions d’une expérience que ne guide
aucun principe. Aussi notre histoire ne ressemble-t-elle point a celle
des peuples ot !’école historique a des interprétes si autorisés et exerce
une si grande influence. Nous ne cessons de soumettre les faits au
contréle des principes; nous recherchons en tout et partout la justice,
et, parmi les Francais, |’Eglise catholique n’a tant de soutiens illustres
que parce qu’elle représente & leurs yeux, avec la régle de la foi, la
plus haute et la plus compléte expression de la raison humaine. C'est
dire assez que |’Eglise ne nous apparait guére que sous sa forme per-
pétuellement militante, et que nous ne la concevons pas pétrifiée sous
les entraves d'un gouvernement temporel immobile.
D’autres peuples obéissent & des impressions toutes différentes, et,
sil’on veut en chercher un qui forme un contraste complet avec nous,
c'est certainement l’amalgame hétérogéne, mais puissant, des nations
qui forment la monarchie autrichienne. La raison d’étre de cette mo-
narchie se concoit & premiére vue, dans la constitution de la société
chrétienne, telle qu’elle existait encore i] y a soixante ans, réduite a la
défensive par les envahissements de l’islamisme, et obligée de couvrir
ses flancs du cété resté le plus vulnérable par un grand établissement
&% Ja fois militaire et religieux. Plus on approchait du danger, plus la
consigne devenait la loi supréme de Ja société. La puissance de I’er- :
reur , personnifiée dans |’islamisme, n’avait pas seulement la force &
sa disposition; elle usait aussi de la séduction des doctrines, et, quand
on reporte le regard sur les siécles écoulés, on ne peut se défendre
d’un sentiment d’effroi en voyant quelies proportions avait prises la
prédication dissolvante des Hussites, au moment méme oui les progrés
de la conquéte ottomane menagaient de réduire l'Europe chrétienne
aux proportions de la monarchie de Charlemagne.
636 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
Au milieu de ces périls du dedans et du dehors, Vienne, deux fois
assiégée et deux fois délivrée pour le salut de |'Europe entiére, est
restée comme le symbole de l'unité nécessaire 4 la compression de
tant d’éléments destructeurs. Les événements de ce siécle, en abat-
tant ses remparts, n’ont point effacé le caractére de forteresse catho-
lique qu’elle avait recu des siécles antérieurs. C’est encore un César
(Kaiser) qui régne dans ses murs, et, selon que César sert l’Eglise ou
lui conteste ses droits, Empire accomplit sa destinée ou met en pénil
les intéréts de Punité européenne.
Pour accomplir sa tache, César commande & un vaste camp préto-
rien ot le christianisme a installé l’honneur militaire et o& le devoir
se résume dans le service du prince. La population civile, nécessaire a
entretien d'un aussi vaste établissement, n’a ni génie oi histoire qui
Ini soient propres. Ses maitres lui sont venus de la grande école des na-
tions civilisées, les premiers de l’Alsace, les derniers de la Lorraine.
Incapable d’initiative, elle a obéi A toutes les influences, bonnes ou
mauvaises, qui lui sont arrivées du dehors. Aux jours de l’obéissance,
elle était prosternée; aux jours de la révolte, elle a égalé en stupide
férocité les peuples les plus coupables. L’invasion du protestantisme
fut pour elle une époque de désorganisation, comme |’avaient été les
soulévements des Hussites. Pour lui rendre cette vie d’emprunt qui
la soutient, il fallut l’ascendant du placitum impérial ; le catholicisme
fut rétabli en méme temps que l’administration dans les Etats hérédi-
laires de |’Autriche.
Au dela de ces Etats, la liberté humaine aurait trouvé dans le génie
des habitants un plus noble théatre; mais comment réglementer, a
deux pas de l’ennemi commun, tant de races antipathiques, entassées
sur le méme sol, & peine émancipées de la barbarie, el toujours dis-
posées 4 prendre |’anarchie pour !’indépendance? Encore si Jes dis-
positions confuses de ces nations eussent été hivrées 4 elles-mémes;
si la civilisation de l'Occident n’edt eu parmi elles qu’un seul or-
gane, le catholicisme; si le désordre propagé sur le terrain des vrais
et libres combats par la révolte religieuse et les prétentions de la
philosophie n’edt jamais pénétré dans cetle Babel autrichienne ot
un cercle étroit renferme autant de langues qu’en contient le reste de
l'Europe! Avec uo pareil amalgame, I’unité n’était el n’est encore
possible qu’’ des conditions rigoureuses. C’est ce qui a récemment
rendu inévitable la défaite des Hongrois et des Italiens.
Chacun de nous embrasse lidée d’une Italie indépendante de I’Au-
triche, mais & la condition d'un progrés dans le caractére politique des
Italiens, progrés qui, jusqu’a ce jour, semble étranger & leurs facultés
puissantes. L’Italie, divisée en elle-méme et contre elle-méme, I Italie,
hostile @ la puissance spirituelle qui fait toute sa grandeur moderne,
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 637
en est réduite 4 passer de Ja France & |’Autriche et de l’Autriche 4 la
France. Ses provinces septentrionales, largement ouvertes du cété de
VAllemagoe, sont restées, & peu d’exceplions prés, constamment
soumises 4 V’influence ou & l’autorité du César germain. Le Pape
seul, mieux que la France, a pu, par intervalle, les délivrer de ce jouy ;
mais |'Italie, contraire au Pape, ne saurait rompre les chaines ger-
maniqnes. Si les conditions de gouvernement propres 4 |’Autriche
s’étendent sur la Lombardie, c’est, au point de vue des rapports de
i’Eglise et de l’Etat, comme 4 tout le reste, une conséquence de la
nécessité politique que subit la Péninsule. Aprés un temps de leur
vie donné 4 des illusions généreuses, les Lombards les plus sages en
reviennent toujours & désespérer du salut politique de leur nation
et & accepter l'autorité de la religion, méme alors qu’elle se confond
avec l'autorité du César étranger : Dura lex, sed lex!
Quand on compare, en lisant!’ introduction historique de M. le pro-
fesseur Buss, la maniére dont le rétablissement du catholicisme fut im-
posé en Autriche par !’empereur Ferdinand II, avec les nobles conquétes
de la libre prédication accomplies dans la Hongrie a la méme époque,
on se souvient des titres de noblesse qui appartiennent & la nation
magyare; on se représente la monarchie catholique fondée par saint
Etienne, la royauté frangaise de Charles Martel, les glorieux combats
de Jean Hunyade et de Mathias Corvin, ot, sous les yeux de l'Eglise
romaine, une poignée de soldats de la Croix sauvait !’Europe oublieuse
de son salut comme de ses devoirs; et de fait, aujourd’hui, ‘c’est en
Hongrie, ot la loi de tolérance subsiste toujours, que la liberté serait
la plus favorable a la religion catholique. Mais 1a encore I'influence
pernicieuse des mauvais exemples de |’Occident a conduit, par le be-
soin de réprimer l’anarchie, & faire river les chaines d’une noble nation,
La monarchie autrichienne, qui a trouvé son salut dans la fidélité
militaire, est entrainée, par ume espéce de fatalité, & renforcer de
_plus en plus I'unité administrative; et c'est précisément dans des
circonstances aussi graves que la Providence a suscité, au sein ile la
famille impériale, la pensée de renoncer au joséphisme et de rendre
a l’Eglise catholique la plupart de ses anciens droits.
Il est donc évident gu’on n’avait pas le choix de la forme : dans la
concentration croissante du pouvoir, on devait, ou redoubler I'escla-
vage de la religion, ou faire 4 I’Eglise une part dans la puissance pu-
bliqgue. Mais heureusement un soulfle généreux avait passé sur |’ Al-
lemagne : les événements de 1848, au lieu d’amener le triomphe
d’une incrédulité radicale, avaient fourni aux catholiyues l’occasion de
se rallier, et rendu au clergé Ja liberté de la parole et de la discus-
sion. Ce mouvement admirable, entigrement conforme 4 l’esprit de
ce siécle et propre & étendre les fécondes perspectives de l'avenir,
Ava 1858. 27
638 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
est la cause premiére de I’abolition du placet dans la monarchie
autrichienne. La maniére dont cette abolition s’applique en verta
du Concordat emprunte , il est vrai, sa forme aux habitudes ad-
ministratives qui avaient servi d’instrument & l'asservissement de
lEglise; et la fragilité d’un élément aussi variable, aussi dépen-
dant de Ja diversité des intentions et des caractéres, a de quoi ef-
frayer au premier abord. Pour se rassurer, il faut remonter a la
source du changement. On reconnait alors sans peine, dans cette
derniére évolution, ce que l'histoire de l'empire d’Autriche a toujours
montré, une nation menée 4 la baguette du tambour, et l’on est réduit
> se demander si le succés aurait été possible avec une autre mé-
thode.
Ces vérités qui nous frappent, 4 la distance impartiale ou nous
sommes placés, se présentent difficilement & l’esprit des publicistes
religicux de l’Allemagne. On y a de nobles regrets pour les instita-
tions du Saint-Empire romain : on en recherche la tradition jusque
dans l’ombre qu’en a conservée la monarchie autrichienne. Sous I'in-
fluence de ces impressions, on prendrait volontiers la frontiére du
monde catholique pour son centre, et on ne demanderait pas mieux
que de confondre la propagande de Ja Croix avec l’extension de la
domination germanique. C’est pour cela que le portrait de ]’Autriche
est toujours flatté dans les publications catholiques d’outre-Rhin,
qu’on y excuse les fautes des Césars, qu’on y exalte leurs services, et
qu’au besoin on rejette la responsabilité du mal accompli sur d'autres
que sur ceux gui en sont les véritables auteurs.
Nous comprenons ces illusions respectueuses; mais, au point de
vue de notre pays, nous ne pouvons nous dispenser de repousser
la confusion qu’on veut établir entre le gallicanisme francais et le
joséphisme de l’Autriche. Sans doute c’est par Febromus que l'o-
dieux systéme auquel le Concordat vient de mettre fin a pénétré
‘dans la pensée des monarques de |’ Autriche, ou plutét c’est Febro-
nius qui’a fourni un spécieux prétexte a des prétentions qui s'agi-
tent toujours sous l’oreiller du pouvoir absolu. Et Fébronius lui-
méme n’a aucun mérite d’originalité : depuis Pierre des Vignes jus-
qu’a Pierre Pithou, il n’a jamais; manqué dans I’Eglise catho olique de
docteurs disposés 4 donner & la prostration devant le pouvoir civil
les séduisantes apparences de la liberté. Mais les réformateurs de
l’Autriche, au dernier siécle, élaient-ils les disciples sincéres des
maitres de Febronius? La encore, et plus qu’ailleurs, on se servail
des dissidents catholiques pour colorer un envahissement politi-
que. La corruption du dix-huitiéme siécle était au fond des es-
prits : on opprimait |’Eglise, parce qu’on ne croyait plus 4 la re-
ligion. L’odieuse pensée de |transformer en une docile police les
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 639
instruments du salut des ames flattait ceux dont la foi s’était en-
gloutie dans le naufrage des mceurs; on allait droit au schisme, et, si
l'on s'est arrété en route, a qui faut-il faire honneur de cette retenue
si ce n’est d’abord & Ja miraculeuse patience du Saint-Siége, et en-
suite aux exemples terrifiants de la Révolution francaise, venant en
aide, cette fois, 4 la résistance, toujours évidente, mais trop souvent
vaincue, du sentiment populaire ?
L’apologie du gallicanisme est aussi loin que jamais de notre pensée.
C’est en nous émancipant de plusieurs des opinions chéres 4 nos
devanciers que nous avons entrevu la lumiére. Sur les pas de quel-
ques penseurs hardis, nous avons pu mettre fin & la contradiction
d'une croyance ot la source des convictions apparaissait toujours
environnée d’erreurs et obscurcie par des passions déplorables. Si,
de nos jours, la science de |’histoire a accompli un progrés, c’est 2
coup sar au profit du Saint-Siége, et, parmi ceux qui affectent de mé-
connaitre ou de contrarier ce mouvement, il n’en est pas aujourd’ hui
up seul qui dirait des grands papes, auteurs de la civilisation mo-
derne, la moitié de ce que Bossuet ou Fleury en racontaient comme
de faits avérés.
Nous avons aujourd’ hui le bonheur de comprendre ce quia fait ]’er-
reur de nos péres; et d’ailleurs, & mesure que, par]’esprit du temps,
les liens qui unissaient l’Eglise au pouvoir temporel se sont relachés,
nous avonscomme instinctivement senti le besoin de nous rapprocher
de notre mére, et, en puisant dans son sein de nouvelles forces, d’ho-
norer de plus en plus la seule puissance morale qui soit restée debout
au milieu du naufrage de toutes les puissances.
Mais, quand nous revenons sur le passé, & moins de faire comme
les esprits étourdis qui, par crainte de tomber d’un cété, versent de
Yautre, nous ne pouvons consenlir & voir dans le gallicamisme fran-
cais, tel qu’il a été pratiqué pendant cing siécles, avant comme apres
‘Louis XIV, autre chose qu'une doctrine sincére, embrassée par des
hommes droits, souvent généreux, contre des dangers dont ils n’ap-
préciaient justement nil’ origine ni le reméde; une doctrine qui, loin de
mener au schisme, leur semblait nécessaire pour le prévenir ; une ap-
plication défectueuse, mais sincére, de la distinction des deux pou-
voirs.
Nous pouvons bien ne pas partager ces sentiments : il nous est
interdit d’en mettre la loyauté en doute. N’avons-nous pas vu le
clergé francais, aprés avoir tout sacrifié 4 union avec le Saint-Siége,
rapporter ces doctrines de |’exil et du martyre? Ne les avons-nous
pas entendu professer, en toule tranquillité de conscience, par les
confesseurs de la foi qui furent les instituteurs de notre enfance?
Aussi, quelque divergence qui existat entre les traditions du Saint-
640 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
Siége et les prétentions du clergé gallican sur le réglement des rap-
ports de l'Eglise et de |’Etat, Rome a-t-elle usé envers les opinions
francaises d’une mansuétude, d’une indulgence et d'une persévérance
dont ‘elle recueille & présent le fruit. Il n’est plus en France un
coeur vraiment sacerdotal d’ot ne s’élance spontanément un acte
d’adhésion filiale & l’Eglise de Rome et d'amour pour son chef:
et c'est précisément parce que ces dispositions n'offrent pas ap-
parence de l’ambiguité qu’on peut et qu'on doit apprécier le passe
avec impartialité et sang-froid. Il n’y a pas le moindre danger a
reconnaitre que la France, méme alors qu'elle se trompait, por-
tait dans ces obscurs problémes cette recherche impartiale du vrai,
ce besoin de la justice, cette indépendance du caractére, qui nous ont
(oujours relevés de nos erreurs, et, aprés tant de crimes commis
parmi nous, n’ont pas empéché que notre nation ne continuat de
marcher en téte dans la carriére de la civilisation chrétienne.
Les erreurs libres del’ esprit francais ne sauraient donc en aucun cas
se confondre avec la servilité des bureaux de |’Autriche. A l’époque ow
la corde du gallicanisme a été le plus fortement tendue, jamais un coré
francais n’a consenti a se rabaisser au réle d’un commissaire de police;
et, quand la Révolution a voulu, par la constitution civile, inaugurer le
joséphisme en France, on sait comment les gallicans d’alors ont ré-
pondu a celte injonction despotique. C’est pour cela que, mal-
gré nos opinions actuelles, nous ne pouvons nous empécher de -pro-
tester quand nous voyons assimiler nos Péres de |’Eglise de France
a tous ces grossiers valets qui se ruaient au service du bon plaisir
autrichien.
Cu. LeExonsant.
PREMIERE PARTIE
LEGLISE EN AUTRICRE JUSQU EN 4848.
Le Concordat autrichien est un fait si con sidérable, que les préoc-
cupations mémes de la guerre d'‘Orient n’en ont pu distraire l’attention
du monde. L’opinion publique a compris que ces deux événements
avaient pour |’Eglise une. importance capitale; mais celui des deux
qui nous semble devoir entrainer les plus fécondes et les plus salu-
daires conséquences, c'est le Concordat, s’il est exécuté dans |’esprit
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 64!
qui l’a inspiré. On s'est mépris toutefois sur la véritable nature de ce
grand acte en y voyant la consécration absolue de la liberté de I'L-
glise. A cet égard, il le céderait & la constitution belge. Le Concordat
n'est que l’affranchissement , la suppression des entraves d'une na-
ture particuliére et tout & fait oppressive, qui pesaient depuis un siécle
sur l'Eglise d’Autriche. On se tromperait également si on croyait qu’il
soit applicable dans sa totalité & toutes les législations religieuses, et
que Jes catholiques en doivent poursuivre sans distinction l'extension
dans tous les pays. Le concordat a pour base, d’un cété, le droit canon.
de l'autre, |'état particulier de Ja monarchie autrichienne. Il a mis
un terme a un état de choses odieux, oppressif, dont I’Eglise n’ était pas
la seule victime. Il a établi Ja liberté religieuse dans le mode et dans
Ja mesure que permettaient la situation, les meeurs et les lois de l’Au-
triche. Il reproduit en cela un des caractéres essentiels de l'Eglise, qui,
bien que par elle-méme souveraine et indépendante, n'en est pas
moins établie au milieu des peuples, et s'efforce pour accomplir sa
mission de pénétrer de son esprit et de sa vie I'humanité organisée
en nations. Le droit canon, tout en ne reconnaissant aucune Eglise
exclusivement nationale, n’exclut pas cependant les rapports particu-
liers de I’Eglise avec les différentes nations. Les luttes qui se produi
sent dans |'Eglise ont pour but de régler la nature et les limites de ces
rapports. La ou l’esprit national menace de metire l'intérét politique
au-dessus de l'intérét religieux, aussitét l’Eglise universelle est forcée
Ae réagir contre cette tendance. Si, au contraire, |'Eglise s’isole trop
des conditions propres 4 chaque pays, la réaction naturelle de l'esprit
national semble vouloir briser cette autonomie ecclésiastique. C’est au
droit canon qu'il appartient de fixer la mesure de cette indépen-
dance de I’Eglise; c’est & l'histoire qu'il appartient de déterminer
ses rapports avec I’ organisation politique des divers Etats.
Tandis que |’ Eglise i invoque le passé pour faire triompher dans le
présent son principe d’unité, elle rencontre la méme tendance dans
Etat. L’Etat, lui aussi, aspire 4 l’unité et cherche a rattacher dans
cette intention la législation actuelle a celle qui I'a précédée. C'est
pour lui un besoin si impérieux, que tous les peuples qui ont renié
cette solidarité avec le passé ont été jetés dans des révolutions sans
fin, et ne peuvent espérer le repos que lorsqu'ils auront renoué ta
chaine interrompue des traditions. Toute loi promulgucée par l’Etat,
toule convention conclue par lui, doit étre la conséquence de son
développement historique. II faut done apprécier le nouveau Concor-
dat au point de vue du développement de |’Eglise dans la monarchie
autrichienne. Pour le bien comprendre, il est nécessaire d’examiner
histoire de I'l glise d’Autriche dans les temps modernes ei de s‘at-
tacher aux principes transmis par le fondateur de la dynastie impée-
642 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.,
riale 4 ses successeurs pour régler leurs relations avec la puissance
spirituelle.
La maison de Habsbourg et la maison de Lorraine qui s'auit & celle-ci
par la suite, eurent pour politique constante de vivre en paix avec
l’Eglise. Cette politique remonte a l’origine méme de la dynastie. Lors-
que, le29 septembre 1275, Rodolphe I“, comte de Habsbourg et de Ki-
bourg, landgrave d’Alsace, alors 4gé de cinquante-six ans, fut appelé par
le vote unanime des Electeurs & \’Empire a’ Allemagne, il recut pour
mission de mettre un terme aux calamités qu’avait entrainées la lutte
des Hohenstaufen contre |’Eglise. Il en prit l’engagement envers le
pape Grégoire X, devant les princes électeurs, en face de la nation dés-
espérée de la décadence de l’Empire. Quoiqu’il ett autrefois suivi le
parti de son parrain Frédéric Il dans sa lutte contre |’Eglise, il avait
reconnu avec le temps tout ce que cette politique renfermait de fu-
neste, et sa position indépendante a I’égard des Gibelins comme 4
l’égard des Guelfes le rendait, au jugement de Werner, archevéque
de Mayence, plus capable que personne de rétablir l’ordre dans |’Em-
pire. Pour arriver & ce but, il 1mportait avant tout de faire cesser les
anciens différends avec I'Eglise. Rodolphe inaugura son régne en adhé-
rant au concile de Lyon, en s’engageant 4 respecter les droits de
l’Eglise, et en faisant rentrer dans le domaine impérial tous les biens
qui en avaient é(é détachés pendant un long et terrible interrégne. En
conséquence, on convint de prendre pour année normale l'année 1245,
date de la déposition de Frédéric Il par le concile de Lyon. En réta-
blissant dans son intégrité le domaine composé des terres impériales
vacantes, le nouvel empereur se constituait un pouvoir fortement na-
tional, relevait le boulevard de l'Empire sur les frontiéres de \’Ouest,
et donnait aux affaires de |’Allemagne une direction toute nouvelle.
Aprés avoir ainsi affermi sa puissance, il visita toutes les parties de
ses Etats, les pacifia et rendit la tranquillité 4 un peuple épuisé par de
longues souffrances. Il préta 4 l’Eglise un utile concours en soumet-
tant les Prussiens encore paiens et en facilitant par d’importants
priviléges les progrés de la Hanse et de l’ordre Teutonique dans ces
contrées. Le 48 octobre 1265, a Lausanne, 1] renouvela solennelle-
ment au pape Grégoire X les promesses qu’il avait faites relativement
4 la liberté de l’Eglise dans |’Empire germanique, & la séparation
perpétuelle de Empire et du royaume de Sicile, et & la protection
de I’Ktat ecclésiastique. Ii fut fidéle a cet engagement : car, le pre-
mier, il reconnut formellement la souveraineté des Papes sur les Etats
de l’Eglise, et en garantit la possession a Nicolas III et 2 ses succes-
seurs. S'll ne se fil pas couronner & Rome et s’il n’alla pas & la Croi-
sade, ainsi qu’il l’avait promis, il faut en accuser les complications
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. | 645
politiques de son temps et la mort qui interrompit ses grands projets.
La paix avec |’Eglise, )’affermissement de la puissance impériale,
tel fut le testament politique que le chef de la maison de Habsbourg
laissa & sa dynastie. Ses successeurs restérent invariablement fidéles
a ses traditions. Nous n’en voulons pour preuve que le discours pro-
noncé par Charles-Quint & la diéte de Worms, le 19 avril 4521, pour
exhorter les princes de )’Empire a combattre ’hérésie de Luther.
« Je descends, dit-il, des empereurs trés-chrétiens d’ Allemagne,
des rois catholiques d' Espagne, des archiducs d’Autriche, des ducs de
Bourgogne, qui ont fait connaitre au monde par d’irrécusables monu-
ments leur constante fidélité 4 Eglise romaine, 4 la religion ortho-
doxe, aux'riles sacrés, & la discipline et aux meeurs ecclésiastiques.
C’est & moi de montrer la méme sollicitude pour la religion et pour le
vaste empire qu’ils m’ont légués. Je suis résolu & suivre jusqu’a ma
mort les traces glorieuses de mes aieux, & ne Jamais écouter les con-
seils pernicieux qui me détourneraient de la vraie foi et de l’obéis-
sance due aux conciles. Il est plus juste de croire 4 lerreur de celui
qui se fie opinidtrément & ses propres Jumiéres que de supposer que
tant d’hommes pieux et sages se sont trompés durant une longue
suite de siécles. Or il est impossible d’absoudre Luther 4 moins:d’ac-
cuser d’crreur tous ceux qui nous ont précédés dans la foi; car ¢e
frére égaré a mis entre eux et lui un tel abime, que le nom de catho
lique y disparait tout entier. Je suis donc bien décidé 4 m’opposer aux
progrés de cette impiété, et je sacrifierai mes Etats, |/Empire, mes
amis, ma vie méme, plutét que de laisser cetle contagion se répandre
dans les Ames jusqu’a ce gu’elle ait tout infecté. Si par lenteur, indif-
férence ou corruption, nous permettions 4 cette hérésie de s’emparer
de l’Allemagne, ce serait une honte éternelle pour mon nom et pour
celui des princes de l'Empire. Je me repens déja d'avoir montré tant
d’indulgence envers cet homme pervers et de lui avoir donné le temps
d’augmenter sa perfidie. Je veux que dorénavant on n’entende plus
parler de lui, qu’on ait soin de lui faire aussitét quitter la ville et qu’on
veille & ce qu'il ne viole pas en route son sauf-conduit par des prédica-
tions défendues. Je le considére désormais comme un ennemi et un
homme sans foi. Quant aux princes, j’attends d’eux des résolutions
conformes 4 |’équité eta la dignité chrétiennes. Il ne faut plus encou-
rager cette apostasie par une indulgence inopportune. »
Tel fut le discours de Charles-Quint; et, bien que.sa politique n‘ait
pas été conforme 4 ses paroles, on ne ‘retrouve pas moins dans ce lan-
gage une énergique expression de sa tidélité & I’ Eglise.
La Réforme ne fit nulle part de plus rapides progrés qu’en Autriche.
Il ne faut pas s’en étonner. A la vérité, depuis le grand schisme, les
archiducs et l’Université de Vienne avaient suivi la cause des Papes
644 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
légitimes; mais, dans |’hiver de 1409 4 1410, Jéréme de Prague avait
réussi a répandre ses erreurs & Vienne, et au concile de Bale !’Univer-
sité de Vienne avait incliné vers l’antipape Félix V. Les décrets réfor-
mateurs du concile de Passau de 1470 avaient attesté le déplorable
clat moral du clergé. Frédéric Ill était trop faible pour mettre un
terme a un (el état de choses. Grace aux innombrables abbés comman-
dataires, la discipline des couvents n’existait plus; les églises et les
communautés avaient été victimes de Ja rapacité des avoués. Aussi,
lors de l’apostasie du seiziéme siécle, l’évéque de Vienne n’appuya-t-il
pas de son autorité la résistance opposée par la Faculté de théologie
aux erreurs de Luther, et il fallut un ordre de |’Empereur, en date du
29 {évrier 1524, pour forcer le Recteur Magnifique et les trois facultés
siculiéres a publier la bulle de condamnation. On permit méme au
prédicant Eckenberger de précher dans la chapelle du chateau impé-
rial, Grace & la faveur dont les novateurs étaient l'objet de la
part de la nublesse et des fonctionnaires qui devaient faire exécuter les
ordonnances, I’hérésie prit bientét un grand développement. En
4530, elle avait pénétré dans les provinces les plus reculées de l’Au-
triche. A la diéte d’Inspruck, et plus encore & celle de Prague, on ré-
clama le libre exercice du nouveau culte. En 1548, les Etats d’Autri-
che, de Carinthie, de Carniole et de Styrie renouvelérent sans succés
ceite demande 4 la diéte d’Augsbourg; et, en 1556, a la suite de la
paix de religion, les Etats de la haute et basse Autriche réunis a Vienne
firent de l'octroi de cette liberté une condition du vote des subsides
qui leur étaient demandés pour la guerre contre les Turcs. Ferdi-
nand I* entra dans la voie des concessions, d’abord en permettant
aux laiques la communion sous les deux espéces, et, en second lieu,
en révoquant les lois pénales édictées contre les hérétiques. Toutefois,
dans le péril de l'Eglise, il eut ’heureuse pensée de réclamer le se-
cours de la Société de Jésus, qui exerca une puissante et salutaire in-
fluence, et fonda, en 1352, des colléges & Prague et dans d’antres
lieux de la Bohéme. Ferdinand ne s'arréta pas aux concessions que
nous venons d‘indiquer. Il fit présenter au concile de Trente plusieurs
propositions favorables 4 la doctrine nouvelle, telles que l’autorisation
de la communion sous les deux espéces, le mariage des prétres, etc. Le
concile rejeta ces demandes. A la mort de ]’empereur, I'hérésie avait
gagné du terrain dans plusieurs provinces : elle avait envahi la ma-
jorité du peuple ; presque partout elle s’était emparée des classes su-
périeures.
La faveur que témoigna Maximilien II aux protestants de Hongrie
et de Boliéme assura leur prédominance dans ces contrées. Toutefois
il leur refssa l’expulsion des Jésuiles qu’ils reclamaicnt, et ce ne fut
méme qu en 4268'qu'il octroya aux seigneurs luthériens le libre exer-
LE CONCORDAT AUTRICHIEN: 645
cice de leur culte; encore le limita-t-il & leurs chateaux, 2 leurs mai-
sons et 4 leurs églises patronales, sans permettre & d'autres qu’ eux
et & leurs gens d’en profiter. Ce n’en fut pas moins une source d abus.
Les protestants s‘emparérent du patronage des corporations catho-
liques. La foi s'affaiblit rapidement, et, en 1572, les choses avaient été
poussées si loin, que l’Empereur dut rendre un décret pour ordonner
a l’Université de Vienne de faire enterrer ses membres avec les solen-
nilés de |’Eglise.
Une réaction catholique se produisit cependant dans fa basse Au-
(riche elle-méme sous le régne de Rodolphe II. Ses chefs étaient le
gouverneur-archiduc Charles, Melchior Klesel et les Jésuites. Elle
fut prompte et efficace. L’exercice du nouveau culte dut se renfer-
mer dans les termes des concessions précédemment octroyées. En 1589,
Jes prédicants luthériens fyrent forcés de quitter les Etats héréditaires;
en 1612 et 1603, les catholiques rentrérent en possession de soixante-
quinze de leurs aociennes paroisses, et, pour couronner I’ceuvre, |’Uni-
versité de Vienne revint 4 la foi qu’elle avait désertée.
Cette réaction se continua dans la basse Autriche, sous le gouver-
nement de l’archiduc Mathias. Dans la haute Autriche, au contraire,
elle rencontra une énergique résistance et entraina méme une révolte
parmi les paysans. Eo Bohéme, les assemblées des luthériens furent
interdites, et les hérétiques déclarés incapables d’occuper des em-
plois publics. Mais le pays ot la Réforme avait compté le plus grand
nombre d'adhérents, c’était l’Autriche centrale. L’archiduc Charles.
fils de Ferdinand I, dont cette province était l'apanage, avait promis
aux seigneurs, pour eux, leurs familles et leurs gens, le libre exercice
de la confession d’Augsbourg, en limitant toutefvis cette concession &
la durée de son gouvernement. Mais, la comme ailleurs, les protestants
ne surent pas se contenter de ce qui leur avait été accordé, et ils se li-
vrérent & de coupables violences méme contre l'archiduc. Ce prince
mourut en 1590 pendant la minorité de son fils Ferdinand, qui devint
empereur sous le nom de Ferdinand II. La réaction fut énergiquement
conduite parle tuteur du jeune prince, l'archiduc Ernest, et, aprés lui,
par son successeur |’archiduc Maximilien.
Le jeune archiduc Ferdinand, qui avait été élevé par les Jésuites a
l'Université d’Ingolstadt, revint dans ses Etats avec la ferme résolution
d’arracher ce pays au luthéranisme, et il le jura a la sainte Vierge lors
d’un pélerinage qu'il fit & Lorette en 1598. A peine de retour, il ordonna
aux prédicants luthériens de quitter le pays dans le délai de quinze jours.
Cet ordre fut exécuté. Il ordonna également & ses sujets de rentrer
dans le sein de I’Eglise, en laissant aux récalcitrants la liberté de s'‘ex-
patrier. Les protestants adressérent leurs réclamations & |’Empereur ;
mais l’archiduc invoqua pour justifier ses mesures les violences com-
646 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
mises par les sectaires. La réaction s’opéra sans résistance, ce qui
semble indiquer que I’hérésie n’avait pas jeté parmi ces peuples de
profondes racines.
Les novateurs avaient aussi, dés 1564, réclamé dans le Tyrol la
liberté de conscience; mais la diéte avait, en 4570, repoussé leur de-
mande comme contraire 4 la constitution du pays.
Le succés de cette réaction encouragea |l’empereur Rodolphe a en
tenter une nouvelle. Il s’y crut d’ailleurs autorisé, parce que les sei-
gneurs ne s étaient pas tenus dans les limites des concessions qui leur
avaient été faites par Maximilien Il. Mais ces tentatives provoquérent en
Hongrie une révolte fomentée par le magnat de Transylvanie, Etienne
Botschai (1604). Les Etats d’Autriche firent alliance avec ce prince, et la
victoire remportée par les insurgés amena en 1606 la paix de Vieune,
aux termes de laquelle le libre exercice de la religion réformée était ac-
cordé anx Hongrois, sans préjudice des droits de Ja religion catholique.
L’Empereur refusa de ratifier ce traité. Ce fut une cause de division
entre lui et l’archiduc Mathias, et par suite un obstacle aux progrés
de la réaction catholique. Les habitants de la Bohéme obtinrent la fa-
meuse Lettre de majesté qui leur garantissait la liberté religieuse. Il en
fut de méme pour la Silésie et pour les autres pays que l’archiduc Mathias
avait obtenus avec l’aide des protestants. Enfin, en 4609, on fit une
capitulation qui étendit la liberté religieuse accordée par Maximilien,
en permettant aux nobles d’admettre des étrangers & la célébration
de leur service religieux.
L’empereur Rodolphe II mourut en 1612, et eut pour successeur
Mathias. Aussitét les protestants, qui redgutaient pour l’avenir l’avé-
nement du catholique Ferdinand, formérent de toutes parts des con-
spirations. La révolte éclata d’abord en Bohéme; la Lettre de majesté
avait donné aux seigneurs le droit de batir des églises, mais n’avait
pas accordé le méme droit aux sujets. Or, les sujetsdel’abbé de Brau-
nau et de l’archevéque de Prague ayant néanmoins construit des
églises, ces deux prélats usérent de leur droit et les firent fermer. Les
protestants, dont les plaintes avaient été repoussées par |’Empereur, se
soulevérent et précipitérent les conseillers impériaux par les fenétres
du chateau de Hradchin & Prague, le 23 mai 1618. Toute la Bohéme
fut en 1nsurrection. On établit un gouvernement révolutionnaire, et la
fureur populaire se déchaina contre les catholiques. La révolte de la
Bohéme réagit sur |’Autriche. Les concessions de l’empereur Mathias
ne purent calmer les protestants dont l’exigence augmentait avec
les succés de l'insurrection de Bohéme. Sur ces entrefaites, Matthias
mourut le 20 mars 1619, et Ferdinand If monta sur le tréne. Dés son
avénement, il offrit aux peuples de la Bohéme la confirmation de ka
Lettre de majesté : ce fut en vain. Les insurgés repoussérent ses pro-
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 647
positions, et, forts de leur alliance avec les protestants du resle de
l’Allemagne, ils choisirent pour roi, le 19 aoadt 1619, l’électeur pala-
tin Frédéric V. La fortune ne tarda pas 4 changer. Vainqueur 4 la ba-
taille de la Montagne-Blanche, prés de Prague, le 8 novembre 1620, Fer-
dinand fit expier, non-seulement a la Bohéme sa rebellion, mais aussi
a tous les protestants de l’Empire leur participation a la révolte dont
la défénestration de Prague avait été le premier acte. Les choses
avaient d’ailleurs été poussées si loin, que, tout en affichant la plus
grande fidélité pour leur souverain, les protestants n’avaient pas craint
de s‘allier avec les Turcs dans le but de détréner Ferdinand II, de lui
donner un cloitre pour prison et de faire élever ses enfants dans le
protestantisme. Ils avaient méme concu le projet d’envoyer une am-
bassade 4 Constantinople pour offrir au sultan.de devenir ses tribu-
taires. Ferdinand refusa de renouveler aux protestants les promesses
qui leur avaient été précédemment faites pour le libre exercice de
leur religion, et défendit aux sujets des seigneurs catholiques de
fréquenter les temples luthériens. Il fit restituer aux églises les biens
dont elles avaient été dépouillées et rendit aux Jésuites leur place
dans \’Université de Vienne. Il fut interdit de propager le protes-
tantisme dans les terres de la Chambre impériale et des seigueurs
catholiques. Les protestants de Vienne furent exclus de toutes les
charges municipales et privés du droit de bourgeoisie. Enfin, en
4624, 11 fut défendu aux ministres luthénens, sous les peines les plus
graves, de précher, soit dans la capitale, soit dans les autres com-
munes impériales. Ferdinand poursuivit la méme réaction dans la
haute Autriche. Les ministres et les maitres d’école durent quitter
le pays dans le délai de huit jours. Les habitants furent sommés
d’abjurer le protestantisme avant Paques (1626). On n’excepta que les
seigneurs qui professaient le protestantisme depuis plus d'un demi-
siécle. Dans la basse Autriche des mesures analogues furent appliquées.
et la réaction se produisit avec encore plus d’énergie. Quant aux
protestants de la Bohéme, leur défaite fut compléte'. Le comte palatin
Frédéric, qa’ils avaient élu roi et qu’on surnommait dérisoirement
le roi d’hiver, prit la fuite. Les ministres calvinistes et les prédica-
teurs luthériens furent successivement expulsés, et I’Eglise de Bohéme
rétablie dans son ancien état. Le 31 juillet 1627, un édit ordonna
4 tous les protestants d’embrasser le catholicisme dans le délai de six
mois. Au bout de ce délai, ceux qui n’avaient pas obéi furent contraints
‘ Plusieurs historiens ont rapporté des trails qui semblent démontrer que la
réaction politique et religieuse opérée en Bohéme par Ferdinand If fut entachée
de rigueurs excessives. Nous regrettons que notre savant collaborateur n’ait pas
donné quelques détails 4 ce sujet. V. Ranke, Histoire de la Papauté, t. IV, p. 123
de la traduction francaise. (Note du Traducteur.)
648 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
de quitter le royaume. Aprés la bataille de Leipsick, le luthéranisme
reprit un instant le dessus. Mais les armes de Wallenstein rétablirent
dans le pays les lois de Ferdinand II, et le protestantisme y fut étouffé
sans retour. La méme réaction s’accomplit en méme temps et avec le
méme succés en Moravie.
Le protestantisme ne conserva sa prépondérance qu’en Silésie et
en Hongrie. En Silésie, Ferdinand II avait reconnu la Lettre de ma-
jesté de Rodolphe Il, et en Hongrie les priviléges concédés par la paix
de Vienne avaient été maintenus. Aussi, la réaction qui s’opéra en
Hongrie ne fut-elle pas l'ceuvre du pouvoir temporel, et s‘accomplit-
elle suivant l’esprit de I’Eglise. Elle fut surtout dirigée par un mission-
naire d’un zéle ardent et d'une charité apostolique, le Jésuite Pazmanny,
depuis archevéque de Gran et primat du rvyaume. I! avait trouvé la
Hongrie protestante et il la laissa catholique. Il fonda de nombreux
établissements pour !’éducation du clergé, tels que le séminaire hon-
grois 4 Vienne, les colléges des Jésuites & Raab ct a Presbourg, et sur-
tout cette admirable Université de Tyrnau, dont il confia la direction
a la société de Jésus, et qui fut successivement transportée 4 Bude eta
Pesth, oi elle existe encore aujourd’hui. I] mit partout en vigueur les
décrets de réforme du concile de Trente, et dans cette intention il
réunit a Tyrnau un synode diocésain et deux synodes nationaux. Sous
son influence, le catholicisme pénétra si profondément dans la Ilongrie,
qu'il n’y put étre affaibli par les événements qui saivirent, alors méme
que la paix de Linz eut accordé, en 1645, la liberté religieuse aux
sujets qui ne parlageraient pas la foi de leurs seigneurs.
La monarchie autrichienne, dont le protestantisme avait un moment
envahi les deux tiers, était ainsi redevenne presque exclusivement ca-
tholique. Ferdinand I! pouvait étre regardé comme le restaurateur de
la foi, non-seulement en Autriche, mais encore dans toute l’Allemagne.
Jamais il n’avait oublié le voeu de sa jeunesse dans !'église de Lo-
rette. Lorsque, le 5 juillet 1619, assiégé par les rebelles protestants
dans son chateau impérial, il s’était prosterné au pied de la croix, une
voix mystérieuse lui avait dit : Non te deseram, Ferdinande ; et bien-
tét aprés, sanvé par les cavaliers qu'amenait & son secours le comte de
Dampierre, il avait compris que cette voix était celle du Sauveur.
Ferdinand IIf soutint énergiquement la lutte engagée par son prédé-
eesseur. Durant les quinze derniéres années de la guerre de Trente-Ans,
devenue une guerre universelle, il tint téte @ la coalition de presque
toutes les puissances européennes liguées contre la maison de Habs-
bourg; et ce ne fut que lorsque la misére publique, portée & son com-
hle, eut rendu la résistance impossible, qu'il consentit & signer le traité
de Westphalie, qui démembrait l'Allemagne et frappait au cceur le
Saint-Empire. Au dedans, il continua la réaction commenceée : fa seule
LE.CONCORDAT AUTRICHIEN. 649
concession qu'il consentit 4 faire aux Etats protestants d’Allemagne et
a la Suéde dans le traité de Westphalie fut que les habitants protes-
tants de la basse Autriche pourraient rester dans le pays et aller assis-
ter hors de ses frontiéres au service luthérien. En méme temps il tra-
vailla & la réforme intérieure du clergé catholique en encourageant de
tout son pouvoir les efforts des régulters; 11 améliora l'instruction pu-
blique ; "Université de Vienne était redevenue catholique, et les écoles
des Jésuites prirent, sous ce régne, un développement considérable.
Léopold I* succéda & Ferdinand III, et chacune des quarante-sept
années de son régne fut marquée par quelque grande ceuvre religieuse.
La cour assistait avec tout l’éclat de la pompe impériale aux grandes
fétes de l’Eglise, et I'exemple du souverain agissait puissamment sur
esprit du peuple. Vienne possédait un grand nombre d’associations
religieuses et de confréries florissantes. Des évéques, comme Léopold-
Guillaume 4 Passau et Léopold Kollonits 4 Neustadt, des abbés, des re-
ligieux enflammés d’ardeur pour la gloire de Dieu, rivalisaient de zéle
avec le prince.
Le 5 mai 1705, Léopold I* mourut. Son fils, Joseph 1, se trouvait,
a son avénement, en face des difticultés que Jui créaient les troubles
de la Hongrie et la guerre de succession d'Espagne. Cette derniére
guerre le brouilla avec le pape Clément XI, qu'il crut favorable & la
France, et, ala faveur de cette division, l’esprit du dix-huitiéme siécle
commengca A pénétrer en Autriche. Le Pape, qui observait dans la
guerre de la succession une complete neutralité, reprochait seulement
a l'Empereur de n’avoir opposé aucune résistance a l’entreprise de !’é-
lecteur protestant de Brandebourg, qui de sa propre autorité venait de
se créer roi de Prusse, non plus qu’a |’élévation de la maison protes-
tante de Brunswick-Lunebonurg 4 la dignité électorale : 1] lui contes-
tait, en outre, le jus primarum precum. L’Empereur, pour user de re-
présailles, revendiqua, comme fiefs de !’empire, les duchés de Parme ct
de Plaisance, y tit lever une contribution de guerre, et, lorsque le
Pape, sous la suzeraineté duquel se trouvaient ces duchés, voulut s’y
opposer, Joseph I* défendit l'exportation du numéraire que Rome ti-
rait du Milanais et de Naples, occupa Comacchio et assiégea Ferrare.
Enfin il s'avanca vers Rome, ot le Pape, abandonné de tous, dut si-
goer, le 45 janvier 1709, un traité en vertu duquel il reconnaissait
comme roi d’Espagne I'archiduc Charles, frére de I'Empereur, sans
préjudice toutefois des droits d’autrui : en outre, il promit d’investir
ce prince du royaume de Naples. Malgré ce traité et en dépit des récla-
mations répétées du Saint-Siége, Comacchio resta au pouvoir de I’ Au-
triche, & litre de fief de Empire, jusqu’en 1723.
Charles VI monta sur le tréne le 417 avril 47414. Le Pape l'avait re-
connu roi d’Espagne; mais, comme cette reconnaissance élait condi-
650 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
tionnelle, Ja désunion qui existait entre Empire et le Saint-Siége n’en
subsista pas moins. Du reste, aucun des prétendants n’était satis-
fait de l’attitude du Pape, et tous deux refusérent d’admettre ses repré-
sentants aux négocialions qui précédérent la paix d'Utrecht. On disposa
sans son concours de la Sardaigne et de la Sicile, fiefs du Saint-Siége.
La Sicile échut au duc Victor-Amédée de Savoie, qui y exerca tous les
droits de la souveraineté jusqu’en 1719, époque a laquelle cette ile
revint 4 l’Empire. Parme et Plaisance furent déclarés fiefs impériaux et
donnés 4 un infant d’Espagne.
Le systéme politique suivi par !Empereur envers le Pape réagit,
quoiqu’a un moindre degré, sur |’Eglise d’Autriche. Charles VI im-
prima un grand essor a]’industrie, et, pour en favoriser les progrés, il
accueillit dans ses Etats un grand nombre de protestants. Bientét des
libraires protestants s’établirent & Vienne et répandirent dans le pays
des livres de leur propagande. Beaucoup de catholiques abjurérent, et
il se forma méme une société secréte expressément dirigée contre la
religion. Le danger devint promptement assez sérieux pour que le car-
dinal-archevéque de Vienne demandat 4 |’Empereur la création d'une
commission aulique, chargée d’examiner les griefs de l'ordinaire et
frappat d’excommunication les membres de la société secréte.
L’Empereur refusa de nommer la commission aulique, mais sup-
prima la société secréte.
L’antique piété régnait encore dans le peuple; mais, depuis la guerre
de Trente-Ans et sous )’influence des événements qui viennent d 'étre
rappelés, un certain relachement s’était introduit dans l’organisation
ecclésiastique. Quels étaient, a cette époque, les rapports de I'Eglise
et de |’Etat? Le gouvernement se renfermait en général dans les limites
de sa compétence;‘il suivait en principe les régies du droit canon. Oo
reconnaissait la suprématie et la juridiction du Saint-Siége ; les com-
munications étaient libres entre les évéques et le Pape, ainsi qu entre
les ordres religieux et leurs généraux résidant & l’étranger. La junidic-
tion des éveques et des supérieurs était respectée; la puissance tem-
porelle ne s "immiscait en rien dans les choses du culte; I’Eglise diri-
geait exclusivement les écoles de théologie et les écoles élémentaires,
et administrait ses propriétés selon les régles du droit canon. L'Eglise
avait la prééminence dans toutes les parties de l’Empire. Ainsi les
évéques occupaient le banc d'honneur dans les diétes et y formaient
le premier ordre; beaucoup d’entre eux et quelques abbés portaient le
litre de prince; plusieurs méme avaient une cour féodale considérable
et possédaient de grands biens. La législation protégeait VEglise et ré-
primait avec la plus grande sévérité les crimes contre la religion et
les moeurs. Ce systéme recut quelques atteintes sous le régne de
Charles VI. On commenga a proclamer la nécessité du placet pour la
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 651
promulgation des lois ecclésiastiques, et de |’autorisation du gouver-
nement pour les aliénations des biens de |'Eglise. Le clergé, confiant
dans la piété du prince, et considérant d’ailleurs que |’épiscopat, étant
nommé par le gouvernement, se trouvait tenu par la 4 une certaine
dépendance, n’essaya pas de résister & ces prétentions. L’espritetla mo-
ralité de l’épiscopat étaient, il est vrai, irréprochables ; mais beaucoup
de ses membres manquaient de la science nécessaire. Les abbés des
couvents qui avaient échappé a Ja commande valaient, en général,
mieux que les évéques, parce qu’ils étaient Je produit de I’élection, et
que l'élection librement faite n’appelait guére aux dignités que des
hommes de science et de caraclére. Toutefois, méme dans les couvents,
qui étaient encore en Autriche le foyer de la vie chrétienne, }instruc-
tion religieuse s était singuliérement affaiblie.
Quant au clergé séculier, sa situation variait suivant |’étendue et la
richesse des diocéses. Dans les grands évéchés, tels que celui d'Olmutz,
qui comprenait toute la Moravie, celui de Breslau, qui embrassait toute
Ja Silésie, le pouvoir épiscopal s’exercait par délégation & des degrés
fort nombreux. II n’en-pouvait étre autrement; mais l’unité du gou-
vernement ecclésiastique en souffrit beaucoup, et cette situation fut
pleine de dangers quand le gouvernement spirituel eut pris le carac-
tére bureaucratique. C’était surtout de l’esprit des consistoires et des
vicaires généraux que dépendait dans ces évéchés la marche de l’admi-
nistration ecclésiastique. On y trouvait d’ordinaire quelques canonistes
ou thévlogiens distingués qui créaient, sur les nombreuses matiéres
soumises 2 leur juridiction, une sorte de jurisprudence traditionnelle,
si bien que les changements d’évéques n’apportaient aucune modifica-
tion dans la marche des affaires.
A cété des chapitres de cathédrales se trouvaient les chapitres
fort nombreux des collégiales, dont Jes bénéfices étaient recherchés et .
se donnatent habituellement aux curés ou doyens les plus méritants.
Les paroisses différaient beaucoup tant en étendue qu’en richesses.
Cependant, en général, elles étaient dotées d’une maniére insuflisante,
aussi bien que les- chapellenies, qui exigeaient peu de travail, mais
dont les revenus élaient fort minces. En général, 4 l'exception des
évéques et des chapitres, le clergé séculier était dans une situation
trés-précaire : toutefois ce qui lui manquait de ce cété était compensé,
d'une part, par le respect que lui portaient les peuples, et, de l'autre,
par V’indépendance dont il jovissait encore envers I’Etat. Le curé,
a qui était subordonné le maitre d’école, lequel remplissait en méme
temps les fonctions de sacristain, dirigeait, sous la surveillance exclu-
sive de l’évéque, |’école paroissiale, et gouvernait & peu prés souverai-
nement la commune sous le rapport religieux, moral et intellectuel.
Les ordres religieux avaient pris dans |’'Empire un immense déve-
652 LE CONCORDAT AU TRICHIEN.
loppement, surtout en Belgique, en Lombardie, et dans l'archiduché
d’Autriche. Le premier rang appartenait alors 4 la compagnie de Jé-
sus :.le peuple et la maison impériale n’avaient pas oublié qu’elle
avait arraché l’Autriche & I"hérésie, et,-malgré les calomnies dont elle
était l'objet, elle conservait par la prédication et l’enseignement I’in-
fluence que son dévouement lui avait conquise. Toutefois les couvents
ne rendaient pas, 4 cette époque, les mémes services que dans le
passé. Depuis les succés obtenus sous le régne de Léopold I", le clergé
avait négligé les études théologiques, qui avaient fait sa force, et, au
moment oi la fausse science commengait ses ravages, la vraie science
- était désarmée.
Quoique la science eut conservé dans les couvents plus de place que
dans le clergé séculier, elle n’en était pas moins déchue de sou an-
cienne splendeur. De plus, les soins que le clergé régulier donnait
au ministére paroissial dans certains pays, ot il rendait d’ailleurs
d’importants services, avaient eu pour effet de relacher les liens de la
discipline. Les grandes familles religieuses n'avaient plus dans la so-
ciété l’admirable rdle qu’elles avaient autrefois rempli, et de mesqui-
nes rivalilés avaient succédé chez elles a la généreuse émulation des
siécles passés.
La cause de l’infériorité des deux clergés au dix-huiti¢me siecle se
trouvait, d'une part, dans |’insouciance ov ils vivaient en face d'un
avenir gros d’orage; de l’autre, et surtout dans le systéme vicieux
de l'enseignement théologique et de |’éducation cléricale. Le clergé,
quoi qu’on en dise, a besoin d’une instruction et d’une éducation spé-
ciales, éducation et instruction qui doivent encore se diversifier sut-
vant gu’il s’agit du clergé régulier ou du clergé séculier. Ces idées
n'élaient pas inconnues en Autriche; mais on les avait négligées,
. et elles s’étaient peu a peu eflacées des esprits. Aussi la difltérence
entre les écoles du clergé disparut-elle de plus en plus. On y_ étu-
diait suffisamment fa langue et la littérature. latines; quant aux Jan-
gues grecque et hébraique, aux études de philologie et d’histoire, on
n’en tenait aucun compte; les sciences physiques et naturelles n’é-
taient guére plus ea honneur; la philosophie faisait Fobjet d'un cours
_ de deux ans dans les universités, mais, au fond, cette philosophie
n’était qu’une gymnastique iatellectuelle si pauvre, qu'elle méritait &
peiue le nom de dialectique.
C’était avec cette faible préparation qu’on abordait |’étude de la
théologie. L’enseignement théologique était donné par les facultés de
théologie des universités, par les séminaires diocésains et par les éco-
Jes des monastéres; mais partout le systéme d’enseignement était le
méme, et nulle parti! n’était approprié aux altaques dirigées contre la
doctrine de I'Eglise. Ces attaques avaient leur pointde départ dans!I’his-
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 655
toire, et c’était sur ce terrain qu'il eut fallu se placer pour les repousser
avec avantage. Malheureusement, laméthodeen vigueur était la méthode
Scolastique, qui ne pouvait offrir d’armes victorieuses pour les luttes
de ce temps. Les écoles ‘épiscopales commengaient, en outre, &
professer un systéme hostile aux prérogatives du Saint-Siége ; et les
écoles des Augustins et des Dominicains perdaient leur temps et
leur peine & s’escrimer contre les Jésuites, dont ces ordres étaient de-
puis longtemps jaloux.
L'éducation du second degré n’était guére dans un meilleur état : il
n’existait pas pour les enfants de séminaires organisés suivant les pres-
criptions du concile de Trente; on avait seulement des séminaires de
théologiens, et des gymmases pour Jes étudiants pauvres, ecclésiasti-
ques ou laiques. La plupart de ces établissements dépendaient des cou-
vents et étaient soumis 4 une discipline monastique, qui, dans beau-
coup d’endroits, avait fini par devenir tout 4 fait machinale.
Ce qui manquait & cet enseignement, c "était le feu sacré; cependant
I’Eglise aurait pu facilement le ranimer, puisque les écoles étaient
toutes placées sons sa dépendance. L'Etat lui abandonnait I’ enseigne-
ment. Le peuple lui témoignait le plus vif attachement; et d'innombra-
bles confréries, formées dans un but de piété et de charité, concou-
raient avec les ordres religieux a entretenir la foi dans les masses.
Ainsi, au milieu du siecle dernier, J’Autriche était encore, par sa
Constitution, un état essentiellement catholique; et ce caractére, qui
en faisait une puissance homogéne, lui assurail, malgré la haine des
protestants, la prédominance en Allemagne et le respect de l'étranger.
Cependant, dans le silence et sous l’influence d’éléments venus du
dehors, il s’était formé, au sein de cet empire si catholique, une
Opposition puissante contre |'Eglise. Ses ennemis, longtemps 1S0-
lés, s'étaient enfin entendus, et ils avaient reconnu due la puissance
de I'Eglise résidait dans le Saint-Siége et dans la compagnie de Jésus.
Tel fut dés lors le but de leurs attaques; mais, en présence de |’impuis-
sance de la discussion publique en Autriche et de la force du catho-
licisme dans le peuple, ils comprirent que, pour réussir, la guerre
contre l'Eglise avait besoin d'étre conduite par Etat. On chercha donc
a gagner le gouvernement impérial par l’attrait de l’omnipotence, et
I’épiscopat par celui de Vindépendance. Lun et l'autre se laissérent
entrainer, et le clergé et le peuple suivirent sans métiance, dans une
voie dont ils ignoraient le danger, les guides dans la piété desquels tls
avaient mis une confiance absolue.
Si l'on cherche & tirer une conclusion de ce résumé de l'histoire
d’Autriche, on voit que le trait caractéristique de cette histoire
est |'union constante de I'Eglise et de I'Etat. Cette union absolue a ses
périls ; elle fait dépendre de la force ou de la faiblesse du souverain la
654 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
force ou la faiblesse de I’Eglise ; souvent aussi il arrive que I’Eglise, se
laissant aller & une contiance excessive dans les dispositions d'un gou-
vernement, se trouve dans une position critique, lorsque le timon de
I’Etat échappe des mains du prince pour passer dans celles des fone-
tionnaires.
L’essentiel, dans un tel systéme, est que l'on sache distinguer nette-
ment la sphére d’action des deux puissances. D'ailleurs, en Autriche,
un autre systéme serait impossible, et ce n’est que parce que l'on a
méconnu cette distinction essentielle que I'Eglise s'y est trouvée,
dans un temps rapproché du notre, exposée aux plus graves dangers.
Le caractére catholique était si profondément imprimé dans la consti-
tution et dans les moeurs de ce pays, qu'il fallut qu’au dix-huitiéme
siécle, comme au seiziéme, le principe de la lutte contre |’Eglise
lui vint de I’étranger. Ce principe fut le gallicanisme alors tout-puis-
sant et exagéré encore par le jansénisme. Il serait trop long de faire
histoire de cette doctrine. Développée & ta faveur de circonstances di-
verses, elle séduisit les royautés, qui, loin de chercher dans I'alhiance
de |’Eglise la meilleure des garanties d’avenir, crurent se mettre
a labri du danger en brisant tous les pouvoirs qui leur faisaient
ombrage.
L’éclat de |’absolutisme francais ne manqua pas non plus d’éblouir
les autres gouvernements. Le dix-huiliéme siécle devint l’époque
da despotisme éclairé : chacun l’emprunta a la France; Pombal le
transplanta en Portugal; Aranda et Campomanés en Espagne; Tanucei
4 Naples; la Sardaigne, Parme, ja Toscane, suivirent le méme dra-
peau.
On put espérer un moment que |’Autriche, conservant son calme
traditionnel, saurait se défendre de ce dangereux entrainement. Mal-
heureusement le prince de Kaunitz ne tarda pas & tromper cet espoir,
et la situation de la monarchie 4 cette époque favorisa la politique par
‘laquelle ce ministre répudiait tout le passé de I'Empire.
Charles VI était mort en 1740. A sa mort, éclata la guerre de la suc-
cession d'Autriche qui dura huit ans et enrichit la Prasse de plusieurs
provinces autrichiennes. La Prusse devint ainsi une grande puissance
européenne : en méme temps elle recevait de Frédéric I] une centra-
lisation contraire & toutes les traditions germaniquey et empruntée
aux idées francaises dont ce prince s était fait le représentant en Alle-
magne. Ce fut ce systéme que le prince de Kaunitz, adepte de la phi-
losophie francaise, transplanta en Autriche, espérant par cette explot-
tation matérielle des forces du pays compenser les pertes de territoire
qu’avait entrainées la derniére guerre. La politique extérieure fat
changée comme la politique intérieure. La maison de Habsbourg et
la maison de Bourbon, ces éternelles ennemies, firent une étroite al-
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 655
liance..L'Eglise ressentit le contre-coup de ces changements. La jeu-
nesse autrichienne alla chercher ses inspirations & Paris, et, aussitét
que le gouvernement leva le drapeau des innovations, gallicans, jan-
sénistes et encyclopédistes se réunirent et formérent un parti com-
pacte.
L’ceuvre de destruction commence : on transforme le droit civil,
la procédure, la police; et, comme les fonctionnaires avatent peine a
suivre le mouvement nouveau, on prend la résolution de créer, en
bouleversant l’enseignement public, une génération nouvelle de fonc-
tionnaires. On enléve aux universités leur caractére ecclésiastique et
leur autonomie; elles deviennent des établissements de l’Etat destinés
a former des fonctionnaires ecclésiastiques ou laiques. Il en sortit un
clergé sans principe et des fonctionnaires publics 4 |’avenant. Les
écoles des monastéres ne portérent pas de meilleurs fruits : les cou-
vents avaient perdu leur indépendance. Déja, en 1747, on avait dé-
fendu au nonce du Pape de les visiter, et, en les détachant ainsi du
centre de I’Eglise, on les avait isolés et affaiblis. L’action du Saint-
Siége sur |'Eglise d’ Autriche fut neutralisée par le placet auquel furent
soumises toutes les lettres du Pape; et, déja a plusieurs reprises, les
biens des couvents et des paroisses furent appliqués aux établisse-
ments séculiers sans |’assentiment du pouvoir spirituel.
L’épiscopat ne s’émut pas de ces empiétements: il se laissa méme
dépouiller de la censure des publications ecclésiastiques, et dés lors la
littérature put en toute liberté se déchainer contre |'Eglise. Depuis
1754, le gouvernement s’immisga dans les choses du culte sans qu’au-
cune réclamation se fit entendre. Au contraire, toutes les innovations
hostiles a I'Eglise étaient accueillies avec transport par une opinion
publique de plus en plus égarée. L'impératrice Marie-Thérése, person-
nellement pieuse, assistait 4 cette décadence de la fot et des moeurs;
de temps en temps elle essayait d’y porter reméde par des édits ; mais
ces édits, en désaccord avec la marche générale de l'administration,
ne tardaient pas & tomber en désuétude.
En 1756, 4 la mort de Francois I", Joseph Ii devient co-régent. Ad-
mirateur passionné de Frédéric II, ils’attache & Vimiter, et sous son
régne, on travaille a détruire Eglise comme institution positive, en
vertu d’un plan parfaitement arrété. Ce plan avait élé tracé dans |’ou-
vrage -de l’évéque auxiliaire de Tréves, Hontheim, qui le publia sous
le pseudonyme de Justinus Febronius, avec ce titre: De Statu Eccle-
siz et legitima potestate Romani pontificis (1763).
Cet écrit, partant de l’existence d'une prétendue démocratie chré-
tienne dans I'Eglise primitive, contestait la juridiction du Pape sur les
évéques, le subordonnait a | universalité des évéques, ne reconnais-
sait en lui que l’exécuteur faillible des canons, et établissait ainsi la
656 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
légitimité de l'appel des déeisions du Saint-Siége au concile ecuméni-
que. Il proposait a I'Eglise de revenir & |’état ov elle avait été, suivantlai,
lors des quatre premiers conciles cecuméniques, et, pour atteindre ce
but, il conseillait aux évéques de s’allier avec les princes. Le Pape con-
damna cette doctrine, et Hontheim se rétracta plus tard. Mais cette
rétractation manqua de franchise, et, d’ailleurs, les sentiments de
Hontheim. étaient ceux de |’épiscopat allemand, et surtout des arche-
véques rhénans, qui, depuis longtemps, se voyatent avec déplaisir. eax
puissants électeurs, dans la dépendance spirituelle de Rome. Comment
sélonner dés lors que le pouvoir civil ait refusé de se dessaisir des
armes qu'on lui avait données contre l'Eglise?-De méme que les princes
électeurs du Rhin firent des doctrines de Hontheim la base de leurs
griefs contre le Saint-Siége, de méme aussi elles devinrent celle des
ponctuations d'Ems, élaborées en 1866 sur |l’ordre des électeurs ecclé-
siasliques et de l’archevéque de Salzbourg. En matiére ecclésiastique,
le fébronianisme fut le Credo de l’administration autrichienne.
Mais il arrive que ce que l’on renverse dans |’Eglise emporte dans sa
chute tout ce qui s’y rattache dans I'Etat. Les derniéres garanties que
les magistrats et les fonctionnaires de la nouvelle école avaient encore
laissées 4 I’Etat ne tardérent pas 2 disparaitre. On créa dans les uni-
versités des cours de droit naturel rationaliste, et de science politique,
auxquels tous les étudiants en droit furent obligés d’assister. Cet ensei-
gnement fut presque exclusivement substitué aux études de droit his-
torique et positif, et les éléves formés par cet enseignement n'éprouve-
rent aucun scrupule a seconder les mesures arbitraires dirigées contre
I'Eglise. La victoire de la bureaucratie irréligieuse ne pouvait cepen-
dant étre décisive tant que |’Eglise garderait la surveillance des écoles.
On attribua 4 I'Etat le monopole de I'enseignement, et le gouvernement
alla jusqu’a réglementer I’ enseignement religieux. Pour y parvenir plus
sdrement, il chargea le prétre Felbiger, de Silésie, de rédiger un caté-
chisme applicable & toutes les confessions chrétiennes, et concu dans la
forme de l’enseignement socratique. L’entreprise fut couronnée d'un
plein succés, surtout aprés l’abolition de !a société de Jésus en 1775'.
Les Jésuites, qui avaient longtemps dirigé les écoles et y avaient con-
servé beaucoup d’influence, étaient le but des principales attaques.
Cependant, aprés leur suppression, les autres ordres religieux ne fareal
pas épargnés. On leur défendit de recevoir des novices sans Ja permis-
sion du gouvernement, et ces autorisations ne devaient étre données
que tout juste pour empécher l’extinction de ces ordres. Les couveats,
‘ Malgré la haine que le gouvernement portait aux Jésuites, il se trouva ce-
pendant obligé, par l’insuffisance de son personnel enseignant, de leur laisser
aprés leur abolition la direction d'un certain nombre de colléges et de chaires
de philosophie.
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 657
ainsi tenus entre la vie et la mort, perdirent toute influence sociale.
Quant au clergé séculier, on lm porta la plus grave atteinte en impo-
sant aux facultés de théologie un programme rédigé par un certain
Bautenstrauch, qui défigurait complétement |’ enseignement catholique.
Sauf quelques protestations isolées, !’épiscopat resta indifférent jusqu’au
moment ot: Eybe!l osa enseigner le fébronianisme pur dans nne chaire
de l’Université de Vienne. Les évéques réclamérent alors; mais le gou-
vernement passa outre et continua de réglementer jusqu aux dogmes
et aux sacrements de I’Eglise.
Le 29 novembre 1780, Joseph Ii commenga 4 régner seul; la haute
intelligence et la piété deMarie-Thérése avaient plus d’une fois apporté
des tempéraments au déplorable systéme alors en vigueur. Joseph ne
connut pas de semblables scrupules, et poussa ce systéme jusqu’a ses
plus extrémes conséquences. Ii voulait que tous les détails de gou-
vernement procédassent de sa seule volonté, et il résolut d'appliquer
4 toutes les parties de son vaste empire une immense centralisation
qui ne tenait aucun compte du passé, du caractére, de l’origine des
différents peuples qu'il renfermait. C'est & cet unitarisme qu’il immola
la constitution nationale, le droit ancien et les tibres corporations. L’E-
glise devait en étre la premiére victime. Joseph se proposait de la
transformer en Eglise d’ Etat. Son programme se trouve tout enlier dans
la lettre adressée le 142 décembre 1781 par le prince de Kaunitz au
nonce du pape Garampi, et communiquée comme une déclaration ofli-
cielle 4 tous les fonctionnaires de la monarclrie. L’abolition des abus
de l’Eglise qui ne touchent ni aux dogmes ni aux choses spirituelles
ne saurait, prétendait le ministre, dépendre du Saint-Siége, puisqu’a
J'exception de ces deux choses Rome n’a aucune autorité dans |’Etat.
C’est done uniquement & |'Empereur, qui seul a droit de commander
dans |'Etat, qu’appartient l’abolition de ces abus, parmi lesquels i} faut
surtout comprendre ceux qui concernent la discipline extérieure du
clergé, et particuliérement celle des ordres ecclésiastiques. Puisque le
pouvoir souverain du prince s’élend sur tout ce qui, dans|’Eglise, n'est
pas d'institution divine, mais ne doit son existence qu’a |l’approbation
du prince, c’est a lui quiincombe le droit de limiter ces sortes de con-
cessions; et non-seulement il peut les changer et les restreindre, mais
les supprimer toutes les fois que les circonstances |’exigent. Le rescrit
ajoutait que |’Empereur avait invité les évéyques 4 reprendre les droits
qui leur avaient autrefois appartenu et qui depuis avaient été usurpés
par le Saint-Siége.
C’élait suspendre de la maniére la plus grave l'exercice de la consti-
tution ecclésiastique. Pour en empécher la destruction complete, Pie VI
se décida a faire le voyage de Vienne. ll fut regu avec enthousiasme
dans toute l’Allemagne; mais il ne put rien obtenir de Joseph II, qui,
658 | LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
fidéle 4 son déplorable systéme, se refusa & traiter avec lui. Rien n’est
plus curieux que les deux lettres échangées en avril 1782 entre l’'Em-
pereur et le Pape. Dans la lettre du Pape régnent d'un bout a l'autre
une douloureuse sollicitude pour |’Eglise et cette tendresse du pére
des fidéles qui ne songe qu’a éviter de cruelles extrémités; la lettre de
]’Empereur, au contraire, est pleine de faux-fuyants. C’est un autocrate
qui s’appuie sur des droits et des devoirs qu'ils'est lui-méme créés, et
qui, fier de sa supériorité, j’allais dire de son infaillibilité, cache a peine
sa froideur et sa dureté sous le voile d'une politesse tout extérieure.
De 1782 4 1785, on mit |’épiscopat en possession des droits réser-
vés au Saint-Siége ; un grand nombre de couventsfurent supprimés,
ainsi que les nombreuses confréries, les congrégations de la sainte
Vierge, les tiers ordres. Des convents supprimés on forma le fonds de
religion, comme on avait’ formé le fonds d' étude avec les biens de la
compagnie de Jésus.
On cherche 4 séduire le clergé paroissial en lui promettant de con-
sacrer le fonds de religion 3 améliorer sa situation matérielle; mais en
méme temps on le dépouille de son autorité spirituelle. Privé de tout
esprit de corps, dépourvu de la protection de !'épiscopat, il se mit au
service de |’Etat. Comme manuel d’enseignement officiel pour lhis-
toire de |’Eglise, on prescrivit aux étudiants en théologie l’ouvrage du
protestant Schroeckh, et, du haut des chaires de théologie, les jeunes
lévites n’entendirent plus que des invectives contre le Saint-Siége, les
ordres mounastiques et les institutions ecclésiastiques. Ce qui fit le
plus de ravage, ce fut l’enseignement du droit canon dont le manne!
fut jusqu’en 1807 l’ouvrage de Pehem, fébronien déclaré. Enfin, pour
enlever 4 la pure doctrine ses derniers asiles, on supprima toutes les
écoles de philosophie et de théologie des couvents, et l'on obligea
ainsi le clergé régulier 4 venir chercher la science dans les universités.
En 1783, une nouvelle mesure vint porter un coup mortel aux meeors
ecclésiastiques comme 4 la doctrine de }’Eghise : nous voulons parler
de la suppression des séminaires épiscopaux et de |’établissement des
séminaires généraux exclusivement dépendant de )’Etat. L’épiscopat
laissa sans protester s'accomplir cette ceuvre de destruction ; seuls.
‘les évéques de Belgique, sous la conduite de l'illustre cardinal de
Frankenberg, s'élevérent contre ces mesures avec un courage apos-
tolique.
Les universités furent aussi de plus en plus soustraites 4 |’influence
catholique. En 1782 on supprima l’obligation de préter serment 4 la
confession de foi du concile de Trente. Le droit canon fut restreint
4 ce qu’on appelait le droit ecclésiastique privé. L’intervention person-
nelle del’Empereur put seule empécher qu’on accordat aux professeurs
de théologie la liberté d’enseignement illimitée, c’est-a-dire la licence
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 659
la plus effrénée. Au milieude ce désordre dans les doctrines, Je niveau
des études baissa rapidement. La censure ne laissait arriver de |’étran-
ger que les livres composés dans I’esprit du systéme dominant. Les
couvents, en pleine dissolution, n’avaient plus assez de calme pour
se livrer 4 des travaux scientifiques : ils ne recevaient plus de novices
dans la crainte d’une suppression imminente; et d’ailleurs leur ancien
esprit avait complétement disparu. Le clergé séculier perdit ses privi-
léges en matiéres d’impéts et ses immunités judiciaires; les consis-
toires épiscopaux n’eurent plus 4 connaitre des délits des ecclésiasti-
ques que lorsque ces délits étaient relatifs & leurs fonctions mémes ;
encore fallait-il qu’ils ne consistassent pas dans la transgression de
quelque ordonnance impériale en matiére ecclésiastique.
On ne. peut imaginer & quel point le pouvoir temporel s’immiscait
dans le gouvernement de I’Eglise. Il fit une liturgie officielle, interdit
les dévotions les plus populaires, les processions et les pélerinages; il
supprima un grand nombre de jours fériés et frappa de peines de police
ceux qui se refusaient 4 travailler ces jours-la : enfin il fit effacer du
bréviaire romain tous les passages qui pouvaient rappeler la liberté de —
l’Eglise, tels que l’office de saint Grégoire VII.
Le peuple, froissé par ces innovations dans ses habitudes les plus
chéres, commenca 3 retirer sa confiance au clergé, dans lequel il ne
voyait plus que l'instrument docile du pouvoir politique. On avait été,
en 1780, jusqu'a ordonner aux prétres, non-seulement de lire en
ehaire, mais de recommander aux fidéles Jes ordonnances adminis-
iratives du gouvernement. Le prétre, en acceptant cette situation, avait
disparu sous le fonctionnaire.
Alors s'introduisit aussi dans Ja législation, dans la juridiction et
dans l’administration une fausse démareation entre le domaine de
I’Eglise et le domaine de |’Etat. La législation du mariage en particulier
fut enti¢rement modili¢e : l’Etat s’attribua la juridiction entiére en ma-
iére matrimoniale.
Ainsi qu’on vient de le voir, l’Eglise était lésée dans tous ses inté-
réts. Cependant aucune portion du clergé n’eut le courage de ta dé-
fendre. Quant au Saint-Siége, il ne pouvait agir directement d’une
maniere eflicace, puisque le gouvernement, en Te déclarant puissance
étrangére, avait par avance frappe son intervention de nullité; quant
4 une intervention indirecte, l'état de I'Eglise d’Autriche ne permettait
pas davantage d’y compter. 1 épiscopat avait accepté en silence trop
‘d’empiétements sur les droits de |’Eglise pour ne pas en subir les der-
niéres et naturelles conséquences. On ne pouvait compter non plus sur
les consistoires épiscopaux, complices de cette inertie, etremplis d’ail-
leurs d’adhérents au nouvel ordre de choses. Le clergé paroissial ren-
fermait encore quelques bons éléments; mais, d'une part, il était trop
660 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
dépendant de la bureaucratie, et, d’autre part, les consistoires auraient
empéché ses réclamations de se produire. Enfin le clergé régulier
se taisalt, parce que le moindre acte d’opposition de sa part aurait
été le signal de la suppression de tous les couvents.
Quant aux laiques, ils étaient entrainés par le courant de esprit du
temps, et, lors méme qu'il n’en ett pas été ainsi, ils avatent trop peu
lhabitude de la vie publique pour pouvoir donner a leur mécontente-
ment religieux une expression quelconque, & plus forte raison celle de
la parole publique. 1a noblesse, adonnée aux plaisirs et au laxe, res-
(ait indifférente & l'asservissement de I’Eglise. Les fonctionnaires, qui
longtemps avaient envié au clergé l'autorité et le respect dont il jouis-
sait, se faisaient volontiers l’instrument des innovations religieuses du
gouvernement. La bourgeoisie supérieure était déja incrédule ; la bour-
geoisie inférieure et les paysans suivaient naturellement Je torrent.
Ainsi l’opinion publique n’existait pas, et, la ot elle existait, elle se
prononcait contre |’Egtise.
Le nouveau systéme alla donc en s’affermissant tous les jours, et
bientdt il se compléta al’aide des maximes suivantes : L’Eglise, en vertu
de l’institution divine qui lui donne un pouvoir de doctrine, de consé-
cration et de’ juridiction, posséde un jus in sacra ; mais l’Etat, de son
cété, a un jus circa sacra qui doit se faire valoir sons la double forme
du jus cavendi et du jus tuendi. Quelque soit le double sens dont ces
expressions svient susceptibles, elles sont évidemment admissibles
dans une certaine mesure. Tout serait pour le mieux si, par le jus ca-
vendi, Etat entendait seulement se garantir contre les empiétements
de I'Eglise, et si, par le jus tuendi, il n’entendait donner al’Eglise que
la protection légale. Mais le droit ecclésiastique autrichien comprenait
dans le jus circa sucra le droit de guider I'Eglise, de circonscrire dans
les limites de l’arbitraire le pouvoir du Pape, aussi bien que celui des
évéques, de S arroger une surveillance supréme, de modifier a son gré
tout ce qui lui paraitrait nuisible dans les institutions ecclésiastiques,
enfin d’exercer sur les personnes et les choses de |’Eglise les droits
qu'il aurait eus sur elles s'ils-n’eussent point appartenu a I’Eglise. En
outre, suivant les commentateurs, ce droit entrainait pour I’ Etat le
dominium eminens sur tous les biens de \'Eglise. En méme temps le
gouvernement revendiquait comme siens tous les droits qui lut avatent
été concédés, & titre de tolérance, comme le droit de nommer aus
évéchés, le patronage paroissial, la collection des revenus interca-
laires.
Ainsi |’Eglise d’Autriche étail presque descendue au rang d'Eglise,
d’Etat. L’influence du Saint-Siége était réduite aux plus mesquines
proportions, et le pouvoir dont on avait dépouillé le Pape était exercé
non par |’épiscopat, mais par la couronne. Cette entreprise était l'au-
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 661
vre de Joseph II, et elle avait réussi, grace & l’esprit d’irréligion qui
régnait d'un bout a l'autre de |’Europe.
Nous avons déja dit comment, en s’attaquant & Ia liberté de I’Eglise,
la législation joséphiste lui avait aussi enlevé la direction de |’ensei-
gnement. Tout ce gui imprimail & l’enseignement un caractére re-
ligieux fut supprimé. Il en fut ainsi de la profession de foi et da
serment d’obéissance au Saint-Siége. Lorsque I'Université de Vienne de-
manda la permission de célébrer annuellement huit fétes dans sa cha-
pelle académique, on ne lui en accorda que trois; d’ailleurs, depuis la
suppression des congrégations, le service du culle ne se faisuit dans
ces chapelles qu’avee one grande irrégularité. On avait confisqué jus-
qu’aux biens des nations académiques, parce qu'on les avait prises
pour des confréries. Lorsqu’on s’apercut de V’erreur, on les rendit &
VUniversité, mais & condition que ces biens ne seraient pas employés a
payer les messes fondées, mais 4 des ceuvres philosophiques. On défen-
dit aux recteurs el aux doyens de porter désormais le costume tradi-
lionnel de leur charge. Enfin, comme on ne reconnaissait plus a cette
Université le caractére d’une corporation indépendante, on réunit ses
biens au domaine de |’Etat et l’on supprima sa juridiction.
Voici quels étaient les principes adoptés en matiére d’enseignement :
le nombre des individus sachant lire et écrire doit étreaussi grand que
possible, mais 11 convient de restreindre le nombre de ceux qui s’ap-
pliquent 4 des études plus relevées. Quant aux études universitaires,
il n’y faut admettre que des esprits d'une distinction reconnue. La
langue latine ne doit étre conservée que dans Jes écoles moyennes :
dans les faculiés, on n’employera que la langue allemande, parce
que ces établissements ne sont pas destinés 4 former des savants, mais
des fonctionnaires; par la méme raison, on n’y doit rien enseigner
que les audileurs ne puissent aussitét appliguer au bien de I’Etat. Un
seul professeur sulfit pour chaque branche d'études, et dans le choix
des professeurs il ne faut avoir égard qu’a la capacité, et non & la re-
ligion.
Ce triste programme fut poussé & outrance dans l’application. L’U-
niversité ne fut plus qu'une pépiniére de fonctionnaires. L’idée de ci-
toyen et celle de serviteur de I’Etat devinrent ideutiques; I’Eglise et
la science, tout appartenait & cet état rationaliste ; Joseph Il avait,
avant Napoléon I, constitué l’idéal de "Etat enseignant.
Le plan d’études fut complétement modifié. La faculté de philoso-
phie, réduite au réle d’établissement transitoire entre les gymnases et
les trois faculiés supérieures, perdit ses chaires de langues et celles
de sciences politiques et administratives : ces derniéres furent trans-
portées 4 la Taculté de droit. La durée de l’enseignement dans les fa-
cultés de médecine, de droit et de théologie fut réduite de cing ans }
662 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
quatre ans. A la faculté de théologie, on supprima les chaires de pa-
tristique et de polémique. Les étudiants durent assister en commun
avec les éléves de la faculté de droit aux cours de droit ecclésiastique
et d’histoire de l'Eglise, dont nous avons précédemment fait connaitre
lesprit. On retira aux évéques la surveillance des études théologiques
qui leur avait élé formellement reconnue par Marie-Thérése; et, pour
justifier cette mesure, on allégua que l’histoire ecclésiastique, !’exé-
gése biblique, la théologie morale, la théologie pastorale, le droit ca-
nonique et la patrologie reposaient sur une hase philosophique. On
éleva la jeunesse cléricale dans des séminaires généraux parfaitement
indépendants de |’épiscopat ; c’était 1a qu’on la préparait a exercer un
jour de par l’Etat le ministére des ames. Le 27 avril 1788, on alla
plus loin encore : l’enseignement théologique fut réduit & trois années.
L’herméneutique et la dogmatique furent restreintes, l'histoire et la
littérature théologique tout 4 fait supprimées.
Ce plan d’études souleva de nombreuses plaintes en Autriche, et fat
amérement critiqué & l’étranger. Le développement intellectuel y per-
dit beaucoup : l'éducation religieuse descendit plus bas encore. Quoi-
que l’empereur eat défendu aux professeurs d’attaquer dans leur en-
seignement les dogmes de I’Kglise, le caractére de cet enseignement
n’en fut pas moins essentiellement irréligieux jusqu’en 1789.
Mais, lorsqu’a la suite de la Révolution frangaise, des symptémes me-
nacants pour la sécurité publique se produisirent en Autriche, Josephil
compritqu il avait fait fausse route. Par une ordonnance du9 février 4790,
il reconnut avec franchise qu'il s’était trompé, que la moralité et les
croyances avaient subi l’atteinte la plus grave, que la science n’élail
plus qu'une ceuvre de mémoire, et que déja les parents intelligents
croyaient de leur devoir de soustraire leurs enfants a |’enseignement
public. Il chargea en conséquence le chancelier supréme, le comte de
Collowrat, de composer un nouveau plan d études qui pat étre mis en
vigueur dés l'année suivante. Malheureusement le mal était déja si
profond, que !’on ne pouvaits’attendre & une réaction prompte et efii-
cace. Elle commenca d’abord sur le terrain politique. En effet,
le systéme de gouvernement de Joseph II n’avait pas seulement brisé
Vautonomie de I’Eglise, mais aussi Ja libre existence de toutes les cor-
porations. Le mot d'ordre n’élait pas seulement : L’Eglise, c'est moi,
écho de cette autre parole : L'Etat, c'est moi; Yidéal auquel aspirait
cet empereur possédé du démon des réformes, c’était l'unitarisme. Les
nombreux pays de la monarchie, si différents entre eux, devaient s'as-
similer sous une constitulion uniforme, un gouvernement unique, une
seule et méme administration; et cet Etat unitaire, adminisiré comme
l'Eglise qu’il absorbait, devait étre réduit & un mécanisme si simple,
re l’empereur pit d’un seul geste le faire mouvoir au gré de ses
irs.
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 663
Les réformes de |’Empereur n’avaient pas seulement atteint I’Eglise, -
mais encore les provinces, et les peuples irrités n’attendaient qu'une
occasion pour se soulever contre un état de choses aussi tyranni-
que. Cette eccasion ne vint que trop (é6t. L’Autriche, engagée dans
une guerre contre la Turquie, eut soudain a combattre |’alliance de la
Prusse avec la Pologne et la Porte. Les peuples qui avaient le plus
souffert des réformes de Joseph II, la Belgique, la Hongrie, la Transyl-
vanie et le Tyrol, profitérent de l’embarras que cette situation créait &
l’Autriche. Une sourde fermentation ébranlait tout l’Empire. Une révo-
lution éclata en Belgique, une autre menacait en Hongrie : de toutes
parts arrivérent les réclamations les plus pressantes contre le sys-
téme en vigueur.
Joseph reconnut alors l’erreur de sa politique. Son amour pour ses
peuples était ardent et désintéressé, mais il manquait de lumiéres. Au
lieu de laisser ses peuples suivre leur libre et naturel développement, -
il s’opiniatrait & leur imposer un bonheur qui n’existait que dans son
Imagination. Au déclin de sa vie, instruit par l’expérience, il révoqua
beaucoup de ses mesures irréfléchies et arbitraires; mais le chagrin
qu'il éprouva d’avoir ainsi perdu sa vie empoisonna ses derniers
jours.
Il mourut le 20 février 1790, laissant le tréne & son frére Léo-
pold II. Ce prince avait introduit en Toscane les mémes innovations
dans I'Eglise que Joseph II en Autriche. On ne pouvait donc attendre
de lui un changement radical. D’ailleurs, le parti qui avait inspiré les
réformes du dernier régne était devenu tout-puissant, et il n’avait ni la
conscience de son erreur ni le désir de la réparer. ,
Léopold laissa donc |’administration & peu prés telle qu'il l’avait
trouvée. Préoccupé des complications étrangéres qu’avait fait naitre
la Révolution francaise, il ne songea pas 4 la révolution qui envahis-
sait ‘Empire. Il se borna & quelques palliatifs, et sous lui s’établit
un systéme intermédiaire qui eut pour effet l’apaisement des discus-
sions publiques. On rétablit les séminaires épiscopaux; on introdui-
sit pour les causes civiles des clercs une procédure séculiére, pour
leurs causes ecclésiastiques une procédure ecclésiastique, pour les
causes paroissiales une procédure mixte. On permit de nouveau les
dévotions particuliéres et l'emploi de la langue latine dans l'admi-
nistration des sacrements. On reconnut au Pape le droit de dispense
pour plusieurs empéchements dirimants au mariage. On s’arréta dans
la suppression des couvents. La surveillance des évéques sur l’ensei-
gnement théologique, au moins en ce qui touchait au maintien de la
pureté doctrinale, et Ja censure ecclésiastique sur les ceuvres reli-
gieuses, furentrétablies. Quanta la position politique des évéques, elle
resta la méme, sauf en Hongrie, od V’ancienne constitution fat remise
664 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
en vigueur. Néanmoins le systéme resta debout, et méme a certains
égards le jus circa sacra fut encore élendu.
A la mort de Léopold, arrivée en 1792, |’église d’Autriche était de-
venue une église purement nationale. L’influence du Saint-Siége était
nulle. En théorie, il avait encore le droit d’envoyer des légats, de
demander aux évéques des rapports, de rendre des décrets en matiére
de foi et sur les points de discipline applicable a VEglise universelle;
mais les légats ne devaient étre admis qu’aprés avoir présenté leurs
pouvoirs, el, si ces pouvoirs, n’avaient pas été conformes aux lois en
vigueur, on ‘les auraient éconduits.
Les rapports des évéques devaient, pour arriver a2 Rome, passer
par la chancellerie impériale, et ne pouvaient, par conséquent, rien
contenir qui ressemblat & une plainte contre le gouvernement. Enfin,
les décrets du Pape n'avaient de valeur que lorsqu’ils avaient obtenu
le placet impérial.
L’épiscopat, qui affectait une grande indépendance vis-a-vis du Saint-
Siége, était presque en tous points asservi 4 l’Etat. Les prétres se re-
connaissaient eux-mémes comme fonclionnaires publics et négli-
geaient d’autant plus leurs devoirs religieux que les charges imposées
par |’Etat étaient plus lourdes. Le clergé paroissial, insuffisamment
rétribué, perdait le respect des peuples par suite de la dépendance
dans laquelle il se trouvait placé. Les couvents languissaient entre la
vie et la mort, et se dépeuplaient 4 vue d’ceil. La suppression des
confréries avait fait perdre & l’Eglise le concours des laiques poor les
bonnes ceuvres. Appauvri, déconsidéré, démoralisé, le clergé était
_ tombé dans la décadence la plus compléte. Une réforme radicale était
indispensable : par malheur, la Révolution frangajse qui se dressait
menacante aux portes de |’Autriche, y vint mettre obstacle. Cepen-
dant on sentait le vice du systéme dominant, et de ce repentir sortit
le systéme intermédiaire qui exista jusqu’en 1848.
Le successeur de Léopold, Francois Hf, était un prince pieux
et, pendant son régne, qui dura de 1792 » 1835, il aurait pu
accomplir la restauration de I’Eglise. Il en fut détourné par sa lutte
contre la Révelution; mais il est vrai de dire qu’ll o’y pensa méme
pas, puisqu’il introduisit le systéme joséphiste dans les provinces
nouvellement conquises, dans la Gallicie occidentale en 1795, «ans le
pays vénitien, dans I'Istrie et la Dalmatie en 1797. A la veérité, le
gouvernement et l’épiscopat, éclairés par !’expérience, cessérent de
marcher dans la voie des innovations; mais tout le mieux était purement
. négauf, et personne n’avait assez d'intelligence ni assez de courage
pour lever le drapeau de la réaction. Legrand exemple de la réconcilia-
tion du clergé francais par le martyre fut perdu pour |’Autriche. Oo
put croire, 2 l’étranger, en n’entendant plus parler de mesures vie-
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 665
lentes contre I’Eglise, que le joséphisme avait cessé d’exister. C’était
une erreur : seulement il était si fortement constitué, gu’il semblait
étre un systéme normal, et que les catholiques, fort peu nombreux
d’ailleurs, qui l’envisageaient autrement, désespéraient de le voir dis-
paraitre.
La politique du gouvernement autrichien ne favorisait pas l’ceuvre de
la restauration, pouttant si nécessaire. Ii aurait di. comprendre que,
depuis qu’en 1795 par la conclusion de ja paix de Bale l'union des
princes allemands contre la France révolutionnaire lui avait échappé,
il devait d'autant plus se concilier les catholiques d’Allemagne. Au
lieu de tendre & ce buten affranchissant |’Eglise, il resta tout au
moins inactif, lorsqu’en 1795 la Prusse émit le projet de la séculari-
sation générale des principautés ecclésiastiques de |’Empire, il ne
comprit pas qu’une telle mesure, en détruisant |’équilibre entre les
princes ecclésiastiques et les princes séculiers, entrainait la ruine de
Empire déja menacé : il aurait dd se rappeler aussi que ta séculari-
sation pratiquée en Autriche avait laissé le pays sans défense contre
les armées francaises; malheureusement tout cela échappa a ses ré-
flexions, et il laissa sans opposition la Prusse exéculer son dessein.
ll ne s’occupa pas davantage de rendre a |’Eglise une force extérieure
qui eut compensé les pertes du dehors. A |’époque ot Bonaparte, par
ja conclusion du Concordat, portait une grave atteinte au gailicanisme
tout en essayant de le ressusciter dans les articles organiques, \’Au-
triche, puissance catholique, ne fit rien de grand pour !’Eglise. Deux
ordonnances impériales du 15 mars 1802 apportérent seulement
quelques modifications & I’état de choses existant. On créa pour le
clergé séculier un grand nombre de gymnases et d’écoles philoso-
phiques. Chaque siége épiscopal dut s’adjoindre une école de théo-
logie et un séminaire; des bourses purent étre accordées aux étu-
diants en théologie; Jes revenus des chapelains, des curés, recurent
quelque augmentation. Les religieux durent reprendre I’habit de leur
ordre et furent astreints 4 l’observation de leurs statuls, pourvu que
ces statuts n’eussent rien de contraire aux ordonnances impériales. ll
fut permis de nouveau aux couvents de recevoir des novices, a con-
dition que ces novices ne feraient profession gu’a l'age de vingt et un
ans. L’inspection des écoles élémentaires fut rendue & |! Etat, en partie
par un motif d’économie, en partie par une raison de convenance;
toutefvis cette surveillance fut donnée non aux évéques, mais aux con-
sistoires, considérés comme autorités de |’Etat, et, comme tels, obligés
de se soumettre aux ordonnances impériales sur les méthodes, les livres
d’enseignement, les examens et !’inspection. L’usage de la langue
latine fut rétabli dans les écoles philosophiques pour plusieurs bran-
ches de l’enseignement; V’histoire et le dogine eurent leurs chaires
666 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
4 part. Quant 4 la théologie, tout demeura dans le statu quo. L’inspec-
tion des études resta aux fonctionnaires impériaux : il y avait & Vienne
une commission aulique des études, considérée comme autorité cer-
trale. Seulement on créa, pour ces matiéres et pour les affaires ecelé.
siastiques, des référendaires ecclésiastiques; mais ces référendaires,
quoique appartenant au clergé, n’étaient en réalité que des fonction-
naires de |’Etat, et leur création ne fut qu’une concession apparente.
Le seul résultat de ces réformes fut d’augmenter le nombre des
novices et des étudiants en théologie; toutes les autres espérances
furent décues : l'état des gymnases, envahis par le rationalisme, ne fit
qu’empirer ; les écoles élémentaires ne recurent aucune ameélioration.
L’institution des référendaires ecclésiastiques fut en somme préjudi-
ciable 4 l'Eglise, parce que heaucoup de ces fonctionnaires étaient in-
vestis d’une autorité supénieure a celle des évéques. De plus, on
donna la plupart des siéges épiscopaux 4 ces référendaires qui avaient
perdu dans les habitudes de la chancellerie séculi¢re toute notion des
droits et des libertés de |'Eglise.
Cependant le Saint-Empire romain ou l’empire d’Allemagne avait
cessé d’exister en 1806, et Ia maison de Habsbourg-Lorraine avait
perdu par la le plus magnifique joyau de sa couronne. Cet événement
n’avait di surprendre personne. La sécularisation de 41803, en sap-
primant a Ja diéte les voix de quatre archevéques, de vingt évéques,
de six prévéts, ou en donnant ces voix & des princes séculiers, avait
rendu inévitable la ruine de l'empire germanique, puisque par suite
de ce changement les protestants disposaient dans la diéte de vingt-
sept voix de plus que les catholiques, bien que la majorité du
pays fat incontestablement catholique ‘. L’établissement de la Confé-
dération du Rhbin sous le protectorat de Napoléon porta le dernier
coup 8 l’Empire. La nation allemande était tombée si bas, qu’elle ne
sentit pas la honte de cette chute. L’Autriche, pour laquelle la dignité
impériale n’était depuis trois siécles qu'une charge pesante, partagea
Vindifférence commune. Déja en 41804, dans la prévision de ce qui
allait arriver, l’empereur avait pris le titre impérial pour ses Etats
héréditaires en se qualifiant empereur d’Autriche. Le Pape fil ce qu’av-
rait di faire l’Allemagne et protesta. Le Saint-Siége avait toujours re-
gardé |’empereur comme le défenseur né, |'avoud de ’Eglise en Alle-
magne. Il savait tout le danger qu'il y avait pour I'Eglise 4 étre livrée,
par le démembrement de l'Empire, aux différents gouvernements de
l’Allemagne. On doit observer toutefois que |’Empire ne finissait
‘ La sécularisation faisait perdre;a l'Eglise d'Allemagne 3,438 lieues carrées de
superficie territoriale, 3,161,776 ames, un revenu de 21 millions de florins, et
un capita) de 420 millions de florins, au taux de cette époque.
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 667
que comme institution politique. L'advocatie générale de I’Eglise, con-
férée par le Saint-Siége & la maison d’Autriche, ne passaitipas, pour
cela aux trente-huit gouvernements allemands; mais, ainsi que l’em-
pereur Francois Il le fit déclarer en 1829 devant le conclave romain,
elle continuait aprés Ja dissolution de l'Empire a résider dans la maison
qui en ayait été investie.
Malgré tous ces enseignements, le systéme joséphiste restait en
vigueur : les réformes partielles opérées 4 plusieurs reprises attes-
taient, il est vrai, les bonnes intentions du gouvernement, et permet-
taient méme d’espérer un meilleur avenir; mais enfin le principe sub-
sistait, et plus d’une fois ses dispositions les plus oppressives furent
mises & exécution.
La faiblesse de |’épiscopat maintenait cet état de choses. Isolés
entre eux, séparés du Saint-Siége, les évéques n’usaient pas méme
des rares libertés qui n’avaient pu leur étre ravies; ils ne songeaient
pas & mettre a profit la piété personnelle et le bon vouloir de |’em-
pereur pour obtenir de lui |’affranchissement de l’Eglise. Beaucoup
d'entre eux avaient perdu jusqu’au sentiment des convenances; plu-
sieurs {réquentaient les théatres et donnaient des bals dans leurs palais.
Le public trouvait cela tout naturel, et ne songeait point 4 s’en scan-
daliser.
Le Saint-Siége, menacé par la Révolution frangaise, puis par Napo-
léon qui en avait recueilli I'héritage, avait un trop pressant besoin de
l'appui du gouvernement autrichien pour se |’aliéner par ses réclama-
tions; if n’avait d’ailleurs rien & en espérer sous ce rapport: en
1810, pendant la captivité de Pie VII & Savone, Francois Il ouvrit des
négociations avec le pontifé prisonnier pour obtenir de lui la conclu-
sion d’un Concordat sur les bases du systéme joséphiste.
Le congrés de Vienne, malgré les protestations du cardinal Consalvi,
ne modifia pas la situation de |’Eglise en Allemagne : uniquement
préoccupés d’une restauration politique, ses membres restérent com-
plétement indifférents aux droits et aux intéréts de la religion. L’'Eglise
ne recut aucune garantie dans la nouvelle constitution fédérale de
Allemagne. On y déclara seulement dans l'art. 16 que la différence
de religion n’entrainerait aucune différence dans la jouissance des
droits civils et politiques. Bien que plus de la moitié des habitants du
Pays compris dans la confédération germanique fit catholique, les
Etats catholiques n’obtinrent a la diéte de Francfort que le sixiéme
des voix. On eut égard au nombre des gouvernements, moins qu’au
chiflre de la population. Or des trente-six gouvernements de la confé-
dération, cing seulement étaient catholiques.
Les pays annexés, en 1845, 4 la monarchie autrichienne, Salzbourg,
la Carinthie, le Tyrol, la Lombardie, I'Istrie, la Dalmatie, la Croatie,
668 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
et une partie de la haute Autriche, furent soumis comme les autres ala
législation joséphiste. Comme on tenait & étouffer dans les provinces
italiennes et en Dalmatie |’esprit ultramontain, les archevéchés de Mi-
lan et de Zara, et le patriarcat de Venise, furent donnés a des prélats
allemands. Mais ces mesures blessérent le sentiment national, et le
mécontentement public empécha le gouvernement de pousser jusqu’au
bout, dans ces provinces, l’application de son systéme. On respecia
les fondations religieuses qui s y trouvaient en grand nombre, etl'on se
borna a y établir le systéme d'instruction publique que nous avons
précédemment décrit.
Rien n’avait donc ébranlé le joséphisme, pas méme |'intervention du
pape Pie VII, qui, en 1819, avait remis un mémoire dans ce sens 4
l’Empereur. Tout & coup se manifesta une énergique opposition sous
l’influence de cette grande école catholique de France qui venait de
naltre 4 la voix des Chateaubriand, des de Maistre, des Bonald et des
Lamennais, et qui, poursuivant une restauration sociale en méme temps
qu'une restauralion religieuse, ralliaita elle des défenseurs du principe
monarchique tels que Burke, de Haller, Adam Muller, Gentz. Les libé-
raux allemands, qui, en matiére religieuse, acceptaient volontiers la lé-
gislation joséphiste, contribuérent cependant malgré eux, par la force
du principe qu’ils défendaient, a |'aflranchissement de |'Eglise. Ce qui
dut également y contribuer, ce furent les négociations entamées dans
plusieurs Etats pour régler définitivement la situation de !'Eglise catho-
lique. C'est ainsi que la Baviére en 1847, la Prusse en 1821, le Ha-
novre en 1824, conclurent avec le Pape des concordats et des’ traités.
Ce mouvement des esprits eut en Autriche un double résultat : le
nombre des partisans du systéme en vigueur diminua, et le gouver-
nement se montra plus disposé aux concessions. On permit aux évéques
de faire le voyage de Rome. Le pouvoir disciplinaire de l'épiscopat sur
le clergé fut étendu; les livres d’enseignement hétéredoxe furent sup-
primés; il ne fut plus défendu d’enseigner dans les séminaires que
l’autorité du Pape est supérieure & celle des conciles’ la discipline du’
clergé régulier fut rétahlie, et les pélerinages autorisés de nouveau. Mais
ce qui fit la plus vive impression, ce fut le rétablissement des Rédemp-
- toristesa Vienne, en 1816, et des Jésuiles en Gallicie, en 1820. Bientét
la vie catholique se réveilla dans le peuple, chez qui elle n’avait jamais été
complétementéteinte. Des confréries se réorganisérent, surtout dansles
grandes villes ou se faisait sentir davantage I’influence de Ja France : le
service divin fut célébré avec plus de pompe, et des prédicaleurs ani-
més du zéle apostolique retrouvérent un auditoire fervent. Des jour-
naux catholiques étrangers familiarisérent le clergé, et surtout le jeune
clergé, avec les idées de liberté et d'indépendance de !'Eglise. L 'épis-
copat céda au courant et se sentit ramené vers le Saint-Siége, comme
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 669
vers son centre naturel. On commenga a parler de la nécessité de re-
venir & d'autres principes en matiére de droit ecclésiastique ; si ces
veux ne furent pas dés lors exaucés, du moins leur donna-t-on une
sorte de satisfaction en retirant de l’enseignement ofliciel, par décret
aulique de 1833, le Manuel joséphiste de droit ecclésiastique de Rech-
berger. Vers cette époque, quelques négociations furent engagées avec
le Saint-Siége ; mais on ne se faisait pas, ea Autriche, une idée bien
nette de la portée d'un Concordat, et l’on se figurait pouvoir maintenir
le principe de la législation existante. Aussi, dés les premiers pourpar-
lers, la cour de Rome reconnut-elle qu'il était impossible de traiter sur
de semblables bases. .
Toutefois |’empereur Francois II avait compris combien il était de-
venu indispensable de rétablir l’union entre |’Eglise et |’Etat : apras
avoir essayé, pendant un régne de quarante-trois ans, de remédier aux
maux les plus graves, i! recommanda 4 son fils de reprendre les négo-
cistions interrompues avec le Saint-Siége, et en méme temps il fit
écrire au prince de Metternich : « Je remets entre vos maids mon re-
pos éternel. »
Francois }f mourut dans cette pensée le 2 mars 1835. Son fils, Fer-
dinand 1", conserva le méme ministére, et par suite le méme systéme
de gouvernement. Vainement l’esprit catholique se développait dans le
clergé et dans le monde laique, le joséphisme était si profondément
entré dans les institutions, qu’on ne savait comments’en délivrer; d'un
autre cété, l’esprit patriarcal des empereurs en dissimulait les vices
les plus saillants. Ce systéme ne pouvait céder que devant des influences
venues de l’étranger. Ona lieu de s’étonner que le salutaire et merveil-
leux exemple donné par la Belgique catholique en 1830 n’ait pas
été mieux compris et mieux apprécié au sein de cel empire auquel les
Belges avaient appartenu pendant prés d'un siécle. Mais les hommes
d’Etat monarchiques, tout comme les prétendus libéraux, restérent les
veux volontairement fermés en présence de ce peuple intelligent et
magnanime qui avail fait une révolution pour conquérir la liberté reli-
gleuse en méme temps gue la liberté politique, et qui consacrait par
sa constitution démocratique la pleine et entiére émancipation de
IE glise. Ce grand fait, qui exerca sur les destinées du catholicisme en
France et dans le nord de |’Allemagne une influence si décisive, fut
comme non avenu pour |’Autriche. Eo revanche, ce qui fit un grand
et salutaire effet, ce fut l’arrestation de l'archevéque de Cologne
par Jes ordres du gouvernement prussien en 1857, et la défense cou-
rageuse de ce confesseur de la foi par Grégoire XVI. Le contre-coup
de cet événement se fit sentir en Autriche parla conclusion d'une con-
vention faite en 1841 entre le gouvernement impérial et le Saint-Sicge
relalivement aux mariages mixtes, convention aux termes de laquelle
Avan 1858. Qs
670 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
lEtat garantissait son concours a lEglise poor les cas ov les par.
lies ne sengageraient pas a élever leurs enfants dans la religion
eatholique. Du reste, le gouvernement autrichien n’alla pas plus
loin. Il n’imita pas méme Frédéric-Guillaume IV, qui, en cédant
dans l'affaire de Cologne, accorda & |'Eghise tout ce qu’elle deman-
dait et permit aux évéques de Prusse de correspondre ltbrement avec
Rome.
En somme, le seul résultat produit en Autriche par l’héroique résis-
tance de l'archevéque Clément-Auguste fut de ranimer dans les esprits
le désir de la liberté de I’Eglise. Du reste, ni les glorieuses luttes sou-
lenues en France depuis la Révolution de juillet, & la tribune et dans
la presse, par de courageux évéques et d’illustres laiques, en faveur
de la liberté de l'enseignement, ni la suppression lyrannique en Suisse
de couvents fondés pour la plupart par la maison de Habsbourg, rien
ne put tirer |’Autriche de son état d'inerlie. Elle ne s’émut guére plus
de l'oppression dont étaient victimes les catholiques de Russie, et de fa
propagande qui s'exercait dans |’Empire au nom du schisme et du pan-
slavisme. A peine la désastreuse influence de la secte de Ronge put-elle
appeler l'attention du gouvernement et hui ouvrir les yeux sur les dan-
gers de la situation dans laquelle 1! maintenait I’Eglise. Cependant des
commissions furent nommeées pour travailler & la réforme de !enset-
gnement, et particulicrement de lenseignement théologique. Mais leurs
travaux (rainérent tellement en longueur, qu’en 1848 elles n‘avaient
encore produit presque aucun résultat.
Pendant ce temps-la, et malgré les efforts du prince de Metternich.
le mal avait fait de rapides progrés. Le systéme d’enseignement, le
défaut d’intelligence de la presse, la censure qui empéchait la pro-
pagande du bien en favorisant celle du mal, tout avait concouru
a répandre dans les esprits un prétendu libéralisme du plus mauvais
aloi : la contagion avait si profondément pénétré les hommes et les
institutions, qu’il suffit d'une secousse a |’étranger pour déchainer la
révolution. La guerre du Sonderbund avait été le dernier avertissement
pour les puissances catholiques, et elles ne l’'avaient pas su com-
prendre. Ce fut alors gu’éclata la Révolution de 1848, et la monarchie
autrichienne fut renversée dans la poussiére.
Nulle part la révolution de 1848 ne produisit de plus tristes effets
gu’a Vienne. On put reconnaitre les fruits du systeme qui durait 4
peine depuis un siécle en voyant fa lacheté des honnétes gens et la hi
deuse impudence des méchants. Les Rédemptoristes furent brutale-
ment expulsés, l’archevéque insulté, les couvents frappés de con-
tributions arbitraires. On ne saurait dire quels outrages furent di-
rigcs contre la religion et ses ministres du haut de la tribune démo-
Cratigue, dans le comité de salut public, daus les assemblées électo-
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 671
rales et dans la salle de l'Université, puis dans la presse, dont les Juifs
s‘étaient emparés. La secte de Ronge se constitua dans des tabagies
et des salles de danse. Le 17 septembre 1848, il parut lui-méme a la
tribune de |'Odéon, et publia la constitution de la Commune chrétienne
libre, & Vienne, I.’attitude des catholiques et du clergé en Autriche
montre ce que I'Eglise, si elle avait été libre, aurait pu faire pour le
salut du pays. Quelques ecclésiastiques et quelques laiques défendirent
vaillamment les droits et les institutions de l'Eglise aux diétes consti-
tutionnelles de Vienne et de Kremsier contre les attaques les plus in-
sensées du parti démocratique, qui voulait, lors des débats sur les droits
fondamentaux, aggraver encore la législation joséphiste. L’épiscopat
ne resta pas inactif, et, dans des mémoires adressés 4 la diéte de
Vienne, il revendiqua Jes droits imprescriptibles qui lui étaient
confiés .
C’est au milicu de ces graves conjonclures que le sceptre passa
dans les mains fortes et courageuses du jeune empercur Francois-Jo-
seph. Tout en combattant la révolution, i] sonda du regard les bles-
sures quelle avait déja faites au pays et celles qu elle lui préparait dans
l’avenir, et comprit que l’affranchissement de !'glise était le seul re-
méde qu’on pat opposer a de si grands maux. Pour atteindre ce but,
deux voies lui étaient ouvertes : d’un cété la, séparation compléte de
l’Eglise et de I’Etat; de l'autre, le rétablissement de Icur ancienne har-
monie Les traditions du pays indiquaient naturellement au gouverne-
ment la seconde de ces deux votes, et ce fut dans cet esprit qu'il rédi-
gea la constitution du 2 mars 1849. Cette constitution déclarait que
toute Eglise ou société religieuse légalement reconnue avait le droit
de régir ou d’administrer librement ses propres affaires. La loi sur les
associations affranchissait les réunions formées pour !’exercice d’un
culte légalement reconau des restrictions auxquelles étaient soumises
les réunions en général. Le droit de propriété était garanti a l’Eglise
et aux associations qu'elle renferme dans son sein, sous la condition
de se conformer aux lois générales de I’Etat. En garantissant le secret
des lettres, la constitution rétablissait le liberté “des communications
avec le Saint-Siége ; en abolissant la censure, elle supprimait implici-
tement la nécessité du placet.
En attendant que des lois organiques eussent pourvu a l’exécution
de ces décisions, il était indispensable de prendre quelques arrange-
ments provisoires. Dans ce but, le ministére provoqua, le 31 mars
1849, une réunion des évéques des Etats hérédituires allemands, et,
plus tard, une réunion semblable des évéques de la Hongrie. Les con-
Sérences durérent du 30 avril au 16 juin 1849, et I’épiscopat remii au
gouvernement, d'un accord unanime, des demandes qui portaient
sur les points suivants :
672 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
1° L’enscignement, c’est-a-dire l'enseignement théologique, I'in-
struction religiense dans les gymnases, l’action de I’Eglise dans les
écoles élémentaires ;
2° Le gouvernement et l’administration intérieure de I'Eglise ;
3° La juridiction ecclésiastique ;
4° La législation matrimoniale ;
O° Les fonds de religion et d études ;
6° Les couvents ;
7° Les biens des paroisses et des églises.
Les évéques monirérent dans leurs réclamations la plus grande
modération : on peut juger du point de vue ou ils s‘étaient placés par
le passage suivant de la déclaration préliminaire gu'ils présentérent
au gouvernement :
« Nous mériterions le reproche de prévarication si nous ne faisions
en sorte de faire prévaloir cette autonomie de |'Eglise que la sagesse
de !Empereur a hautement reconnue. C’est pourquoi nous croyons
nécessaire de revendiquer pour I’Eglise certaines prérogatives qui lui
' ont élé retirées par les lois précédentes. Toutefois, en agissant ainsi,
nous aurons un soin extréme de ne toucher 4 rien de ce qui est établi
sans y élre forcés par des raisons majeures. Nous reconnaissons que
plusieurs des mesures prises par le pouvoir en dehors de la sphére de
son action sont en elles-mémes bonnes et salutatres. Sur ce point
notre tache consistera seulement 4 transporter ces dispositions dans le
domaine de I’Eglise, afin qu’elles soient vivifiées par cet esprit qui
peut seul les rendre fécondes pour le salut des Ames. »
L’assemblée épiscopale établit un comilé de cing de ses membres
sous la présidence du cardinal prince Frédéric de Schwarizenberg, alin
d’entretenir avec le gouvernement une communication incessante. Le
7 avril 4850, le ministre des cultes et de l’instruction publique, comtc de
Thun, fit son rapport & lEmpereur sur les négociations ouvertes avec
I’épiscopat, et, ala suite de ce rapport, parurent les ordonnances du i8
et du 25 avril 1850'.
La premiére de ces ordonnances supprime la nécessité du placet et
les restrictions apporlévs au pouvoir disciphiuaire ; la seconde rend anx
évéques le droit d'aulorisation en ce qui touche lenseignement reti-
gieux et l’enseignement théologique, et reconnait 4 I'Eglise le droit de
conférer le doctorat en théologie. Le droit de |’ Empereur de nommer
aux évéchés vacants ne doit étre exercé que sur l'avis des évéques de
‘ Les actes des évéques, le rapport du ministre et les ordonnances se trouvent
dans la brochure officielle intitulée : Piéces relatives a U' Assemblée épiscopale de
Vienne. Vienne, 1850, chez Braumuller.
LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 673
la province, et les garanties demandées pour la mise en possession des
canonicats sont accordées. Quant aux servitudes militaires imposées
aux ecclésiastiques et 4 la Libération dé la conscription pour les candi-
dats 4 l’état ecclésiastique, on promet d’avoir égard aux désirs des évé-
ques. Pour ce qui coucerne l'enseignement théologique, |’ordonnance
distingue les écoles théoloziques dans les séminaires épiscopaux et dans
les couvents, et les facultés de théologie. Les premiéres sont essen-
tiellement de la compétence épiscopale ; pour les secondes, les évéques
ont, sous certaines réserves, le droit d’autoriser ou d’interdire |’ensei-
gnement des professeurs. Dans les villes qui ont une université, on
propose l’adjonction d'une école diocésaine aux facultés de théologie.
On promet d’augmenter le traitement des professeurs dans les écoles
diocésaines; enfin, on place sous la directionde l’épiscopat I’école théo-
logique supérieure de Vienne.
Des mesures ultérieures complétérent ces décisions relativement &
l’organisation des écoles et des facultés de théologie. Pour le rétablis-
sement de la discipline réguliére dans les couvents des pays hérédi-
taires et de la Hongrie, le Saint-Siége nomma, pour trois ans, visiteurs
apostoliques avec des pouvoirs extraordinaires, les cardinaux-archevé-
ques de Prague et de Gran. Les missions, les petits séminaires, |’or-
ganisation d’exercices spirituels annuels pour le clergé, attirérent
successivement l’attention.
L’ensemble des ordonnances impériales rendues depuis cette époque
sur les matiéres qui touchent aux affaires ecclésiastiques atteste un
sincére altachement pour I'Eglise et un grand respect pour son indé-
pendance. Toutefois le gouvernement avait compris qu'il était impos-
sible de rien fonder de durable sans un Concordat avec le Saint-Siége.
Les évéques d’Antriche ne pouvaient représenter I’Eglise i eux seuls.
Un accord avec eux n’aurait fait que continuer le systéme épiscopal et
n’aurait pas donné les garanties réclamées. Aussi le gouvernement, en
méme temps qu’il donnait, en avril 4851, son acquiescement aux ré-
clamations de |’épiscopat, était-il entré en négociations avec Rome.
Les ordonnances que nous venons de rappeler n’avaient eu d’autre but
que de statuer provisoirement sur les points les plus importants et de
manifester hautement les intentions du gouvernement. On put craindre
un instant que lerescrit du 24 aodt 1854, qui supprimait la constitu-
tion, ne menacat par suite l’existence de ces ordonnances. Mais une
ordonnance du 31 décembre déclara expressément que |’ Empereur en-
tendail toujours protéger les églises ou sociétés religieuses légalement
reconnues, leur maintenir leur libre administration, et leur garantir la
paisible possession de leurs biens.
I! ne restait donc plus qu’a s’entendre avec le comité épiscopal
pour conclure un concordat avec Je Saint-Siége. Cette grande ceuvre
674 LE CONCORDAT AUTRICHIEN.
ne devait pas tarder a s'accomplir : grace aux actes récents du gouver-
nement, elle était devenue facile, aprés avoir été longtemps impossible
sous un systéme qui déniait a la papauté tous ses droits, et ébranlait les
fondements de I’Eglise catholique, apostolique et romaine.
D' Buss.
LE
GOUVERNEMENT REPRESENTATIF EN FRANCE
Histoire du gouvernement parlementaire en France, par M. Dovercier pe HauraNnne.
Paris, Michel Lévy. 1857.
I
Le gouvernement représentatif, aprés avoir régi la France pendant
la plus grande partie du dix-neuvieme siécle, a disparu pour faire
place a d’autres formes. Si sa chute a été le signal de défections écla-
tantes, si la retraite de ceux qui s'élaient ralliés 4 ses beaux iours,
et qui n’ont pas voulu s’associer & sa mauvaise fortune, semble con-
damner sa cause aux yeux du plus grand nombre, le gouvernement
représentatif a aussi conservé ses fidéles, que rien ne peut décourager.
Quelques-uns d’entre eux croient ne pouvoir mieux le servir qu’en
étudiant ses origines, les déviations que ses principes ont subies, les
secrets de sa prospérité, les causes de sa chute. Ils espérent ainsi
signaler les écueils contre lesquels leur barque a échoué, afin que,
si jamais elle venail 4 étre remise 4 flot, elle évitat les périls qu’ils
n’ont pu ou n’ont su conjurer. Tel est l'objet que s'est proposé M. le
comte de Carné en publiant ses Etudes sur histoire du gouvernement
représentatif. M. Duvergier de Hauranne a envisagé le méme but; il a
consacré & ces mémes études les loisirs que lui a faits la suspen-
sion de ses fonctions législatives. En écrivant |'Histoire du gouver-
nement parlementaire, ils'est arraché pour quelque temps aux amer-
tumes du présent, il a fait revivre autant qu’il était en lui le passé
pour lequel il ne dissimule pas ses regrets: Flebile solatium !
Membre de !a Chambre des députés sous la monarchie de Juillet,
puis de l’Assemblée nationale sous la République, il a vu fonctionner
le mécanisme parlementaire dans les situations les plus diverses.
« Il s’est associé, il le déclare lui-méme, quelquefois peut-étre avec
trop d’ardeur, aux lu(tes constitutionnelles des parlis et aux passions
que ces luttes tendent & développer. » 1] ajoute aussi que, « lorsqu’on
considére le résultat auquel ces lultes ont abouti, personne n'a le
droit d’étre bien fier. »
676 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
Ces brusques revirements de la fortune n’ont pas été des enseigne-
ments sans poriée pour M. Duvergier de Hauranne; nous trouvons
dans les volumes déja publiés des appréciations sur les événements
des vingt-cing premiéres années de notre révolution, bien différentes
de celles de la plupart des écrivains libéraux gui ont traité le méine
sujet, la veille et le lendemain de la Révolution de 18350.
Quel publiciste de cette école (a l'exception de quelques rares
disciples de madame de Staél) se fat alors senti assez dégagé des pré-
jugés de sa génération pour altaquer sans ménagement la centralisa-
lion administrative, la Convention, le Directoire, le 18 Fructidor, pour
juger entin que la Charte de 1814 avait fait plus pour nos libertés
que les constitutions de 1791 et de Van VHT?
M. Duvergier de Hauranne se sépare avec éclat, sur tous ces points,
des traditions de l’ancien libéralisme historique. Ecrivain monarchique
et libéral, il a compris qu’il ne devait ses applaudissements ni 4 l‘in-
surrection qui a pris la Bastille, nia celle qui a renversé le tréne le
10 aoadt 1792. Toutes deux ne menaient-elles pas également la France
a l'anarchie, puis au despotisme. Nous aimons mieux féliciter M. Du-
vergier de Hauranne de celte impartialité que de le suivre sur le ter-
rain of il a cherché 4 opposer le gouvernement parlementaire au gou-
vernement représentatif. Jl nous permettra méme de regretter qu'il
ait soulevé cette question. Porter le débat sur ce terrain, n’est-ce pas
s'exposer a faire renaitre bien gratuitement les divisions qui ont com-
promis la cause chére 4 tous les délenseurs de la liberté politique, et
déterminég T'avénement du régime qui !'a perdue. Il y a la, nous le
croyons, une querelle de mots plus encore que de choses; son plus
grand tort 4 nos yenx serait d’étre stérile si elle n’était irritante. Aussi
nous interdisons-nous jusqu’’ l’expression de notre opinion. En agis-
sant ainsi, nous sommes loin de faire le sacrifice de nos principes :
nous donnons la mesure de |’esprit de conciliation qu’ils inspirent.
Apres avoir fait ces réserves sur le systeme de M. Duvergier de Hau-
ranne, nous nous plaisons 4 reconnaitre qu'il a publié l’étude la plus
compléte des constitutions éphéméres qui se sont disputé la France de-
puis 1789. Son livre est une véritable histoire constitutionnelle de notre
pays. Que d’autres préférent les récits de nos guerres; qu ils admirent
cette exaclitude qui ne laisse pas ignorer le moindre détail sur fa posi-
tion de chaque corps d'armée, cette science stratégique qui discute.
non-seulement les plans de campagne qui ont été suivis, mats lous ceux
que |’on aurait pu sulvre: nous n'y saurions redire; quant 4 nous, nous
trouvons plus d’enseignements dans I’histoire de nos institutions poli-
tiques. Nous avons donc suivi le récit de M. Duvergier de Hauranne
avec le plus grand intérét. Nous nous sommes si souvent rencontré
avec I‘honorable écrivain pour apprécier les grands événements des
EN FRANCE. 677
vingt-cing premiéres années de la Révolution, qu’il a fini par nous
rendre tres-exigeant; nous aurions voulu pouvoir parler toujours
comme lui. |
Au moment d’arriver aux portes de la vieillesse, comme le dit
M. Duvergier de Hauranne, les hommes qui ont marqué dans nos
annales parlementaires auraient tort de se draper avec fierté dans
les opinions de leur jeunesse sans chercher a déméler le vrai d’avec
le faux. Ils ne doivent pas se survivre en quelque sorte a eux-mémes,
pour aflliger encore le pays par le souvenir de dissentiments qui lui
ont couté si cher. Aprés tant de révolutions, n’y a-t-il pas un terrain
sur lequel puissent se réunir tous ceux qui veulent |’autorité sans
oppression, la liberté sans l’anarchie?
Il
ASSEMBLEE CONSTITUANTE. 1789-47914.
La période de notre histoire qui commence en 1814 et finit en 1848
appartient seule au gouvernement représentatit. M. Duvergier de Han-
ranne a cru avec raison qu'il n’était pas sans intérét de faire précéder
son récit de l'exposition des faits principaux de l'histoire constitu-
tionnelle de la France, depuis 1789, date de l’initiation de notre pays
ala vie parlementaire.
Pourquoi le gouvernement représentatif ne s’est-il pas établi dés
1789? Pourquoi Louis XVI, prét @ sacrifier toutes les prérogatives
suraonées de sa couronne, ne s'est-il pas entendu avec les états géné-
raux, pour donner a son peuple des institutions libérales et monar-
chiques?
En examinant ces questions, nous remontons a la source méme des
calamités qui, pendant vingt-cing années de révolution, ont empéché
la France d’arriver au gouvernement représentatif. Dans quel état se
trouvait la France lors de la convocation des états généraux? L’antique
constitution du royaume avait subi de trés-grandes modifications.
La royaulé avait concentré dans ses mains l'autorité publique. Les
élais généraux n’avaient jamais été réguligrement convoqués; ils ve-
naient de temps a autre constater les besoins du pays, ils ne s’é-
taient pas réunis depuis 1614. Pendant ce long intervalle, le roi avait
gouverné sans contrdéle; Richelieu, Mazarin et-Louis XIV avaient brisé
Jes pouvoirs provinciaux et communaux, ou des avaient neutralisés
par les empiétements continuels de la centralisation administrative.
La noblesse n’avait d’existence politique que sur les champs de ba-
678 LE GOUVERNEMEAT REPRESENTATIF
taille, ou elle avait le glorieux privilége de verser son sang pour son
prince et pour sa patrie. Soigneusement éloignée des emplois publics,
elle était attirée 2 la cour, ot elle ne trouvait que de stériles passe-
temps. Aprés avoir perdu les droits qui pouvaient lui donner quel-
que influence politique, elle avait conservé les priviléges qui la ren-
dajent odieuse aux autres classes de la nation. Elle était enfin corrompue
et démoralisée par la philosophie matérialiste du dix-huitiéme siécle.
qui réunissait dans son sein ses adeptes les plus nombreux et les
plus pervers. {1 ne fallait donc compter sur la nublesse ni pour se
mettre 4 la téte du mouvement ni pour y résister.
Le. clergé n’était plus une puissance politique. C'est dans le tiers
état que se trouvaient les forces vives de la nation. Depuis pres de
cent quarante ans, c’était sur lui que reposait I'administration de
Vittat; il remplissait presque toutes les fonctions publiques; s'il n’avait
pas ses,entrées aux grands et petits levers du roi, il avait seul place
dans les conseils od se débattaient les affaires du royaume. A sa téte
étaient les parlements. Etablis par la royauté pour administrer la jus-
tice en son nom, ces corps |’avaient toujours assistée dans ses luttes
contre laristocratie et le clergé. Pour prix de leur appui, ils avaient
recu quelques débris de l’autorité des états généraux. Mais la puis-
sance des parlements n‘avait pas de bases bien solides. Dociles instru-
ments de la. politique de Richelieu et de Louis XIV, ils n’élevaient
la voix que sous des gouvernements plus faibles, auxquels leur oppo-
Sition tracassiére créait d'inextricables embarras. La bourgeoisie était
du reste divisée 4 V’infini. « Dépouilée, dit M. de Tocqueville, de ses
« vieilles franchises, elle ne songeait qu'a pénétrer par quelque cété
« dans le corps de la noblesse, qu’a obtenir ou 4 acheter de petites
« places, auxquelles certaines exemptions ou certaines distinctions
« étaient attachées , gu’a prendre enfin sa part des avantages qui lui
« étaient refusés.» Assez forte pour se mettre a la téte du mouvement,
elle n’était pas assez puissante pour le diriger dans la voie oi elle
avait intérét & le maintenir. Derriére la bourgeoisie enfin était le
peuple, écrasé par les impéts, démoralisé par l’exemple des classes
supérieures de la société, perverti par les mauvaises doctrines qut
lui étaient enseignées, se plaignant déja avec amertume, s’essayant
aux insurrections par de petites émeutes, prét & donner son concours
aux réformateurs, sauf & les écarter quand la toute-puissance serait
dans ses mains.
La presse,:a laquelle la liberté venait d’étre donnée, en usait avec
toute la fougue que l'on peut imaginer. Hl suffit, pour voir combien
toute pensée de concili@ion était alors loin des esprits, de relire ce
qu’écrivait Sieyés dans son Essai sur les priviléges : « La société, qu!
« se compose presque en (otalité de non privilégiés, a des répétitions 4
EN FRANCE. 679
« exercer contre les privilégiés, et, au lieu d’étre plus que les autres,
« ils doivent étre moins par de justes représailles. »
Telle était la situation de Ja France en 1789, au moment ow les
états généraux se réunissaient. Les différents ordres de |’Etat y seraient-
ils représentés de la méme maniére gu’en 1614? Les événements
avaient marché depuis cette époque; les publicistes démontrérent que
le tiers état était appelé désormais & jouer un rdle tout autre que celul
qui lui avait jusqu’alors été dévolu : on décida donc que le nombre de
ses députés serait doublé.
Avant de se séparer, les électeurs, conformément aux usages de la
monarchie, avaient remis & leurs députés des cahiers, dans lesquels
leurs veeux étaient consignés. Ces cahiers contenaient les éléments
du véritable gouvernement représentatif. Ils demandaient avec une
touchante unanimité la garantie de la liberté individuelle, l’inviola-
bilité de la propriété, le respect du secret des lettres, la liberté de la
presse, le vote de l’impdét et des lois par les représentants de la na-
tion, la périodicité des états généraux, la responsabilité des agents
du pouvoir exécutif.
La grande majorité des cahiers se prononcait aussi pour la liberté
des cultes, l'admissibilité de tous les Francais aux emplois publics,
l’égale répartition des charges entre tous les citoyens sans distinction
de classes. Il y avait sur ces derniers points quelques dissidences
mais la majorité était assez prononcée pour budiquer clairement
volonté nationale.
_ Si Faccord existait sur les principes fondethea eae: les cahiers
élaient muets ou proposaient les solutions les plus opposées sur les
questions de détail et d’exécution. La contradiction le plus souvent
n’clait qu'apparente; il fallait cependant en tenir compte, pour l’em-
pécher de détruire l’union qui existait sur les grands principes. Que
fallait-il donc faire pour que les états généraux marchassent résold-
ment au but que s’était proposé le roi en les convoquant, et les
électeurs en rédigeant leurs cahiers? Il était nécessaire qu’ils se
sentissent conduits par une direction énergique qui ne leur laissat pas
perdre de vue la reconstitution de la monarcbie francaise, seul objet
de leurs travaux.
Cette direction devait venir naturellement de la royauté. Etait-elle
en mesure de la prendre? Louis XVI avait, par sa vertu, purifié le tréne
souillé par les vices de son aieul; il n’avait qu'un seul désir, le bien
de son peuple; son cceur droit souftrait cruellement de toute injustice;
son intelligence élait étendue et cullivée; il examinait avec soin tous
les projets qui lui étaient soumis et en trouvait promptement les cétés
faibles. Mais il joignait 4 ces royales vertus une grande défiance de
lui-méme; il lui manquait une volonté cnergique pour imposer silence
680 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
4 ses scrupules exagérés, ordonner ce qu'il croyait utile, et maintenirc
des décisions contre les critiques dont elles étaient suivies.
Impuissant par lui:méme 4 maitriser une situation aussi tendue,
‘trouvait-il au moins dans son conseil les appuis nécessaires pour I’ai-
der et le soutenir dans la tache difficile qu’il allait entreprendre. Son
premier ministre, Necker, homme intégre, appliqué, esprit ingénicux,
capable de diriger avec ordre les finances d’un Etat bien réglé, manquait
des grandes qualités qui font "homme d Etat, ou Jes paralysait par une
recherche puérile de la popularité. Louis XVI ne pouvait compter ni
sur la fermeté de son caractére ni sur son expérience pratique pour
sauver la dignité de la couronne et défendre les prérogatives essen-
tielles de la royanté. Toutefois 1] faut, pour étre jnste envers Necker.
reconnaitre qu’il avait élé appelé aux affaires 4 un moment od tous les
ressorts du gouvernement élaient usés, et que, la ot 11 échoua, bien
d’autres certainement auraient éprouvé le méme sort.
Le gouvernement commit la faute irréparable de laisser les états
généraux s assembler sans avoir rien fait pour mettre l'autorité royale
hors de question. Le roi avait le pouvoir constituant, il en avait usé
pour prescrire le doublement des députés du tiers état. Cette pre-
miére décision soulevait immédiatement une autre question. Comment
les états généraux voteraient-ils? Les députés exprimeraient-ils leur
suffrage par téte ou bien par ordre’ On concoit !’importance de cette
question, alors qu'un seul des trois ordres ¢omptail autant de députés
que les deux autres réunis. ll appartenait 4 la royauté de se prononcer
immeédiatement; elle devait, aprés avoir accordé le doublement des
députés du tiers, ordonner qué le vote aurait lieu par téte. Elle ne
prit aucun parti, afin, dit Necker, de mieux respecter la liberté de
‘Assemblée nationale. A plus forte raison, malgré les périls imminents
de la situation, malgré tes clameurs menagcantes de la populace, ne
fit-on rien pour donner dés l’origine une direction aux travaux des
états généraux. Cependant Louis XVJ, seul maitre du pouvoir consti-
tuant avant la réunion des états généraux, avait le moyen d’éviter les
dangers d'une discussion orageuse et passionnée sur les principes
fondamentaux de la société et du gouvernement, en donnant & la
Fratice une constitution monarchique et libérale, conforme aux voeux
émis par la généralité des cahiers de la nation. S'il edt agi de cette
maniére, il n’edt pas vu la popularité qui l’avait jusqu’alors suivi
’abandonner pour s’attacher & la puissance nouvelle qu'il laissait s’é-
tablir sur les débris de son autorité; au lieu de suivre le mouvement
en vaincu, il leat dirigé; il edt trouvé dans la représentation nationale
un appui, et non un danger. Telle est la politique dont Necker se fat
fait l’initiateur s'il eat été pénétré de la gravité de la situation. Se-
rait-on parvenu, en suivant celte ligne de conduile, & changer le cours
EN FRANCE. 68!
des événements, nous ne saurions le dire: jamais les symptémes d'une
grande révolution n’ayaient été plus alarmants; néanmoins l’aulorité
royale n’avait encore rien perdu, la lutte n’était méme pas encore cn-
gagée, c’était donc le moment de tenir, avec la plus grande fermeté,
les rénes de |’Etat.
On agit tout autrement; le plan gue Necker fit triompher consistait a
altendre el a voir venir. La royauté ne sut ni abandonner 4 propos tout
ce qu elle ne pouvait garder plus longtemps ni concentrer éneryique-
ment dans ses mains |’autorité qui n’en pouvait sortir sans danger
pour son existence et pour |’avenir de la société. Elle abdiqua moralc-
ment en ne prenant point l’iniliative. Comment s’élonner dés lors,
que les élats généraux, qui sentaient la nation derriére eux, se soicnt
emparés du pouvoir et se soient constitués en Assemblée nationale.
La crise ainsi commencée ne pouvait avoir d'autre issue.
Nous joindrons-nous a M. Duvergier de Hauranne pour applaudir a
cette solution ? Cela nous est impossible, car elle était grosse de pécrils
pour l'avenir. L’Assemblée constituante ne pouvait ni faire un bon
usage du pouvoir dont elle s’était emparée, ni méme le conservcr.
Nous ne croyons pas qu'une Assemblée delibérante puisse concen-
trer et garder la toule-puissance dans notre pays, alors méme que
les circonstances sembleraient étre les plus favorables. S’il nous était
reslé quelques doutes a cet égard, ils seraient dissipés par des évé-
nements qui sont encore bien prés de nous. Nos derniéres Assembi¢es
républicaines avaient une majorité compacte, a la téte de laquelle figu-
raient des hommes qui avaient acquis une expérience consommeée des
affaires publiques dans le parlement et dans les plus hautes fonctions
de l’Etat; cependant elles n'ont pu fonder rien de durable, elles n’ont
pas méme su employer un immense pouvoir 4 défendre leur propre
existence.
Il n’y a donc rien de surprenant que l’abandon du pouvoir en
4789 & une Assemblée entiérement neuve & la vie parlementaire ait
eu le plus déplorable résultat. Il n’y eut jamais dans l'Assemblée con-
stituante qu'une majorité de circonstance, formée, par les passions du
moment, des éléments les plus hétérogénes. Le vote sur la question
constitutionnelle la plus importante fut souvent du a la surprise. Il
n’y avait réellement de majorité que lorsqu ils ‘agissait de détruire ce
qui existail; l'accord cessait aussitét que l'on songeait a la réorgani-
sation de la société frangaise. Chaque député avait pour ainsi dire sa
théorie, qu'il avait empruntée aux écrits de Montesquieu, de Delolme
et de Rousseau, ou 2 la constitution de la jeune république des Etats-
Unis. Loin-de chercher 2 s’entendre entre eux, ces théoriciens ab-
solus n’étaient pas disposés & faire le plus léger sacrifice de leurs idces.
Mounier, Lally-Tollendal, Sieyés et Barnave, avaient un grand crédit
682 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
dans |'Assemblée, mais aucun d’eux ne pouvait constituer un parti
assez fort pour devenir le noyau de la majorité. Mirabeau lai-méme.
esprit bien autrement vigoureux et pratique que les plus distingués
de ses collégues, ne pouvait prétendre 4 aucune influence durable. Ml
avait sans cesse 4 lutter contre le mépris des uns, Ja haine des au-
tres, la jalousie de tous. On subissait quelquefois |’ascendant irrésis-
tble de son éloquence, on ne voulait pas cependant se laisser con-
duire par lui.
L’Assemhlée ne pouvait trouver en elle-méme la direction dont elle
avait besoin; au lieu de reconnaitre que l'intérét de tous l’engageait a
fortifier le pouvoir cxécutif entre les mains du roi, en maintenant tou-
tes les prérogatives sans lesquelles la monarchie représentative ne
saurait exister, elle ne s'appliquait qu’a détruire piéce a piéce tout
ce qui restait de l’autorité royale. On croyait donner & la nation
tout ce qu’on enlevait au roi. Des hommes qui se disaient monarchi-
ques préparaient les voies de la République; ils croyaient avoir tou-
jours &lutter contre les abus d’autorité de Louis XIV au faite de sa
puissance; ils simaginaient qu’ils ne pouvaient fonder la monarchie
constitutionnelle sur des bases durables qu’en avilissant le monarque
et en ne lui laissant aucune autorité. Ils s’apergurent enfin qu’ils
n’avaient fait que les affaires de la Révolution et voulurent fui enle-
ver le terrain qu’ils lui avaient si imprudemment livré. Ils s’adresse-
rent 2 la royauté pour mettre leurs projets & exécution; mais il était
trop tard, ils l'avaient complétement désarmée. Il ne resta d’autre
moyen & la plupart d’entre eux pour expier celte erreur funeste que
de porter courageusement leur téte sur |’échafaud.
L’Assemblée constiluante n’ayait pris le peuvoir des mains de la
royauté que pour le laisser tomber dans celles de la populace et des
hommes qui excilaient ses passions.
Avant la convocation des états généraux, des troubles avaient éelaté
> Paris, mais ils avaient été réprimés. Quand |’Assemblée nationale,
en n’obéissant pas 4 la déclaration du 23 juin, qui lui ordonnait de dé-
libérer par ordres, eut bien constaté la déchéance de l’autorité royale,
la populace se sentit délivrée de toute espéce de frein, et se livra 4
toutes sortes d’excés. La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, au-
rait dd révéler 4 l’Assemblée constituante qu’un nouveau pouvoir s’é-
levait & cété du sien, qui se soucierait encore moins de ses décrets
que des ordonnances royales. Ce mouvement insurrectionnel avait été
suivi de la constitution d’une autorité nouvelle & Paris, celle de la
commune, qui exerca bientét une véritable dictature sar la capitale du
royaume. La mairie de Paris, fut confiée d'abord aux mains honnétes,
mais faibles, de Bailly. L’'Hotel de Ville, siége du pouvoir municipal,
était chaque jour entouré par des bandes furieuses qui surveillaient
EN FRANCE. 6835
les actes de la commune, et n’en tenaient aucun compte quand ils
froissaient leurs instincts de désordre. Peu de jours aprés la prise de
la Bastille, Foulon et Berthier étaient massacrés devant les hommes
chargés de maintenir l’ordre dans Paris.
Le pillage des arsenaux, qui suivit insurrection du 14 juillet, donna
des armes aux hommes les plus dangereux. On chercha 4 les contenir
en formant la garde nationale; mais elle ne devait préter & l’autorité
municipale qu’un concours insuflisant contre les émeutes. Nous nous
expliquons difficilement l’enthousiasme que la journée du 14 juil-
let 1789 fait éprouver a certains écrivains qui se disent grands par-
tisans de la monarchie constitutionnelle. Que des faits pareils trou-
vent leur apologie chez les incorrigibles courtisans de la vile multi-
tude, c’est chose toute natarelle; quant & ceux qui ont une égale
horreur pour toutes les insurrections, quels qu’en soient les auteurs,
ils ne sauront jamais comprendre que, lorsque la représentation na-
lionale est assemblée, lorsqu’elle délibére, il soit opportun d’agir
violemment en dehors d'elle et de devancer ses décisions par ce
que lon ose appeler la justice du peuple. Les pays dans lesquels de
pareils faits s‘'accomplissent impunément, les assemblées qui auto-
risent de semblables mouvements en y applaudissant, sont désormais
a la merci de l’insurrection.
La prise de la Bastille n’était-elle pas d’ailleurs le signal de la dés-
organisation générale? Les gardes frangaises avaient d’abord fraternis¢
avec |'émeute, puis s étaient mises 4 sa téle. Il ne fallait done plus
compter sur la fidélité des troupes. Ainsi, au moment méme oi I’ia-
surrection organisait son armée, le roi, et par conséquent |’ Assemblée
nationale, perdaient la direction de la force publique.
Les provinces suivaient l’impulsion qu’elles recevatent de Paris :
les masses populaires y commettaient des excés de toute sorte; on ne
voulait pas laisser & l’Assemblé nationale I’honneur de faire disparaitre
les derniers débris de la féodalité; les décrets qui sanctionnaient les
résolutions prises dans la nuit du 4 aodt trouvérent de singuliers
commentateurs dans les bandes de brigands qui parcouraient les cam-
pagnes, pillaient Jes chateaux, et s’emparaient des caisses publiques.
Enfin, dans bien des endroits, les impéts n’étaient méme plus ac-
quittés. Tels sont les auspices sous lesquels s'‘inaugurait le dogme
de la souveraineté nationale. Chacune des décisions de |’Assemblée
était commentée, discutée, attaquée dans les clubs de Paris. La popu-
lace de la capitale, trouvant que son contrdle ne sexergait pas avec
autant de facilité sur le roi et sur Assemblée nationale que sur la
commune, décida que le roi et l’Assemblée ne devaient plus résider &
Versailles, elle alla s’emparer d’eux dans les journées des 5 et 6 oc-
tobre. La garde nationale, nominalement commandée par la Fayette,
684 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
joua le réle qu’elle a trop souvent répété depuis : elle servit d’escorte
a Ja Révolution.
Nous avons décrit le milieu dans lequel l'Assemblée nationale était
placce pour délibérer sur la reconstitution de la monarchie frangaise:
nous savons maintenant quelles inspirations devaient la guider et
quelle liberté d’esprit elle pouvait avoir; ses décisions nous étonne-
ront moins: le désordre que |’Assemblée laissait régner en dehors
d’elle nous explique celui qui existait dans son sein.
M. Duvergier de Hauranne ne nous parait pas s'étre assez préoccupé
des conditions dans lesquelles I’ Assemblée constituante était appelée a
vivre. Il conclut, de l’isolement de Robespierre, Pétion et Buzot, que
le parti populaire, dont ils étaient les chefs, avait peu d'intluence sor
les délibérations de l’'Assemblée nationale. Il oublie ainsi les redouta-
bles moyens d’action dont ces hommes disposaient; il ne faut pas attn-
buer uniquement aux erreurs de |’ Assemblée la faiblesse du gonverne-
ment qu’elle donna & la France; il laut tenir un grand compte de la pres-
sion violente qu’elle subit constamment. Les différents partis qui com-
posaient |’Assemblée nationale ne se montraient pas a la hauteur de
la situation. M. Duvergier de Hauranne condamne avec raison |’in-
conséquente tactique de la droite, qui consistait a appuyer les motions
les plus extravagantes et 4 donner quelquefois & Robespierre, Pétion
et Buzot, I'appoint qui leur manquait pour faire adopter les mesures
les plus anarchiques. Pourquoi ne juge-t-il pas avec la méme sévérité
le parti constitutionne! qui commit aussi bien des fautes, et ne sut ja-
mais rien faire, pour conserver dans ses mains le gouvernement que
la faiblesse de la royauté y avait laissé tomber?
Disons maintenant quelques mots de la maniére dont }’ Assemblée
résolut les principales questions constitutionnelles qui lui étaient sou-
mises.
Tout le monde était d'accord pour faire précéder la Constitution
d’une déclaration des droits de l'homme. On n’aspirait & rien moins
qu’a retrouver les titres perdus de I"humanité. « Nous voulons faire une
« déclaration de droits pour tous les hommes, disait Duport, pour tous
« les temps el pour tous les pays, et servir ainsi d’exemple au monde.»
Castellane voyait dans la non-existence d’une pareille déclaration la
cause de tous les maux de I’humanité. « C’est pour cela, ajoutait-il,
« que nos péres ont cessé un jour détre libres , et que les peuples de
« l'Asie et de l'Afrique croupissent encore dans l'esclavage.» « Si c’é-
« tait un excés, dit M. Duvergier de Havranne, il valait mieux que
« |"excés contraire, et, tout en le signalant, on doit encore le respec-
« ter. » Nous n'éprouvons pas les mémes sentiments que M. Duver-
gier de Hauranne, et nous condamnons, en pareille matiére, les excés,
quelle qu’en soit l’origine. Nous ne prétendons pas que la déclaration
EN FRANCE. 685
des droits de l'homme ait exercé une bien grande influence sur la
marche de la Révolution : Ja populace n’avaitl pas attendu, pour se met-
tre en révolte permanente, qu’on lui présentat la résistance a |'oppres-
sion comme le plus saint des devoirs. L’Assemblée , en s'associant par
son silence, quelquefois méme par son approbation, aux menées des
démagogues, avait hien autrement énervé l’autorité qu'elle ne pouvait
le faire par des déclarations métaphysiques. Néanmoins il n’est pas
sans utilité de retrouver, dans ces discassions et dans les décisions
qui en étaient le résultat , les symptémes manifestes de toutes les agi-
tations et de tous les dangers de Ja France. Si nous condamnons les
absurdes réveries d'Anacharsis Clootz , nous ne saurions étre plus in-
dulgents 4 l’endroit des déclamations pompeuses gui en contenaient
tous les germes.
L’école anglaise, ainsi appelée parce qu’elle voulait modeler le gou-
vernement de la France sur celui de la Grande-Bretague, avait & sa
téte le premier ministre Necker : ses organes principaux étaient Mou-
nier et Lally-Tollendal. Elle avait 1a majorité dans le comité de consti-
lution, mais elle était loin d’entrainer les votes del’ Assemblée derriére
elle. Elle voulait confier le pouvoir législatif 4 deux Chambres. Aprés
avoir proposé comme Chambre haute un Sénat héréditaire, elle avait
reculé devant l’impopularité qui accueillait alors tout ce qui ponvait
élre pris comme un moyen de rétablir l’aristocratie : elle avait con-
senti & ce que la premiére Chambre se composat de membres nommés
a vie; elle s’était méme contentée, pour les sénateurs, d'un mandat de
six ans. Dans ces termes méme elle éprouva le plus rude échec, et n'ob-
lint que quatre- -vingt-neuf voix.
Sur la question de la sanction royale, !’école snigtaias ne fut pas
plus heureuse : elle voulait que le roi prit part & la confection des lois
de la facgon la plus indépendante, et proposait de lui donner le droit
de suspendre l’eflet des décisions de |'Assemblée en refusant de les
sanctionner. Une discussion excessivement vive s’engagea : Mirabeau
défendit ardemment Ja prérogative royale; il tint un langage que l'on
n’était pas accoutumé a entendre, en disant que la tyrannie pouvait
avoir son siége tout aussi bien dans les assemblées que dans les cours
et dans les camps. Cette question agitait vivement J’esprit public. « On
« voulait ou on ne voulait pas le veto, et cela signifiail qu’on voulait
« Ou qu’on ne voulait pas Ja tyrannie. Le peuple, sans méme entendre
« cela, prenait le veto pour un impét qu'il fallait abolir ou pour un
« ennemi qu'il fallait pendre, et il voulait le mettre 4 la lanterne'. »
On prit un terme moyen, et, sur la demande du roi lui-méme, |’ As-
semblée lui reconnut le droit de suspendre sa sanction pendant un
* Thiers, Histoire de la Révolution, t.1, p. 145.
686 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
temps déterminé. C’était un nouvel échec pour le comité de constite-
tion, qui se démit, et fut renouvelé dans un sens moins favorable a
l'autorité du roi. L’école de Sieyés était en majorité dans le nouveau
comité.
Sieyés avait pris pour base de son sgstéme l’idée de la séparation
absolue des pouvoirs. Il croyait que la constitution serait parfaite si
le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif étaient tellement isolés l'un
de l’autre, que toute rencontre, et par conséquent tout conflit, devint
impossible ; chacun d’eux devait avoir sa sphére «d'action distinete et
indépendante. Pour mieux faire saisir le mérite de cette théorie, il
l’expliquait en comparant le corps politique au corps humain , I'As-
semblée nationale était la téte et le roi était le bras. Cette compa-
raison était loin d’étre juste ; Sieyés oubliait que, si l’on comprend
difficilement l'antagonisme entre la téte et le bras, la lutte pouvait
exister et existait déja entre le roi et l'Assemblée. II s’appliqua donc
4 détruire tout point de contact entre le pouvoir exécutif et le pouvoir
législatif. Tous ces efforts ne diminuaien!t pas les rapports forcés qui
existaient entre l’un et l'autre, ils les rendaient encore moins faciles ;
les conflits, loin de s’'amoindrir, prenaient chaque jour plus de gra-
vilé, et Barrére pouvait dire, sans s’exposer & unetrop forte contradic-
tion : « Ce n'est pas a |’Assemblée qu'il faut apprendre que le pouvoir
exécutif sera toujours l’'ennemi du pouvoir légisiatif ! »
Ii semblerait qu’une théorie qui méne a des résultats aussi absurdes
ait da étre abandonnée a tout jamais. M. Duvergier de Hauranne nous
apprend qu’elle a été reprise de nos jours par M. le vicomte de Cor-
menin, avjourd’hui conseiller d’Etat. Dans une brochure publiée en
1851 pour démontrer que la révision légale de la constitution de 1848
serait un acte insensé et criminel, M. de Cormenin s’exprimait ainsi :
« Les pouvoir légistatif, exécutif et judiciaire se liennent en équi-
« libre sous I’ceil nocturne et diurne de la presse : le premier légifére,
« le second gouverne , le troisiéme juge; ils se jalousent, c'est ce
« qu'il faut ; ils se disputent , lant mieux; s ‘ils crient, c'est quils ne
« sont pas morts ; et, s'ils ne sont pas morts, c'est que nos libertés vi-
« vent. »
M. de Cormenin, nous en sommes convaincu, sent mienx aujour-
d’hui qu’alors quel danger cette théorie présente pour nos libertés; il
ne pense plus que le pouvoir exécutif et les assemblées législatives
n‘aient rien de mieux a faire que de se jalouser, se disputer et crier.
L’Assembiée constituanle , malheureusement pour elle et pour la
France, n’a pas eu, comme M. de Cormenin , la faculté de revenir sur
ses erreurs : elle organisa donc le pouvoir exécutif, et détermina ses
rapports avec le pouvoir législatif d’aprés les idées anarchiques de
Sieyés. Quelle devait étre la situation des ministres? pouvaient-ils
EN FRANCE. 687
faire partie de |’Assemblée ? Les cahiers étaient d’accord pour deman-
der que la responsabilité des actes du gouvernement reposal sur leur
téte ; l’approbation avec laquelle la Constituante avait accueilli le choix
des ministres pris dans son sein semblait laisser au roi la latitude la
plus grande. Cependant, par un de ces retours d’opinion dont nos as-
semblées nous ont trop souvent reproduit l’exemple, on avait établi
Pincompatibilité entre les fonctions de député et celles de ministre.
Mirabeau, quis’était rapproché du roi, comprit que Je ministére était
le seul trait d'union possible entre le roi et l'assemblée; aussi fit-il une
motion tendant 2 admettre les ministres aux séances avec voix con-
sultalive et 2 rapporter le décret d'incompatibilité. Jamais il ne fut
plus éloquent que dans cette discussion; jamais aussi les haines et les
jalousies qu'il inspirait ne se produisirent avec autant de violence et
d’amertume. Il ne pul, malgré ses efforts, rallier la majorité; \’Assem-
blée ne se contenta pas de rejeter sa motion, elle adopta une proposi-
tion de Lanjuinais qui fermait méme aux députés démissionnaires
l’accés du conseil du roi.
Quelle idée se faisait-on alors du réle des ministres ? Barnave va nous
le dire: « Il faut que le roi nomme les ministres, et non le peuple,
« parce que des ministres nommés par le peuple seraient nécessaire-
« ment trop estimés. » ;
Camille Desmoulins retournatt ce raisonnement contre la monarchie
‘constitutionnelle, en demandant « si la perfection de la constitution
« consistait 4 ce qu'il y efit toujours des ministres imbéciles ou fri-
« pons. Faire de mauvais choix de ministres afin que le pouvoir légis-
« latif conserve son ascendant, qu’est-ce autre chose que de donner
« des maladies afin de conserver le médecin en honneur. »
Au moment de se séparer, I’ Assemblée constituante alla encore plus
loin en décidant qu'aucun de ses membres ne pourrait étre nommé
ministre pendant les quatre années qui suivraient la session. Mais on
autorisa les ministres a entrer dans la salle des séances, et & s’y faire
entendre pour les affaires de leurs départements.
M. Duvergier de Hauranne voit dans cette décision )’erreur capitale
des constituants, Ja cause des plus grands malheurs de notre Révolu-
tion. Si les ministres eussent été choisis par le roi dans le sein de
I’ Assemblée, s'ils eussent été en méme temps les hommes de la con-
fiance de la majorité et ceux du roi, la monarchie était sauvée. « Si
« ‘Assemblée eat compris comme Mirabeau le réle des ministres, la
« plupart des diflicultés se seraient soudainement évanouies. »
M. Duvergier de Havranne pe saurait nous persuader qu'il y ait
dans un gouvernement représentatif une nécessité absolne poor le roi
de s'astreindre a ne choisir ses ministres que dans le parlement, et
nous nous demandons si les chambres qui montrent de telles exi-
688 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
gences ne doivent pas s'imputer une partie de la responsabilité du
conflit qu’elles ont ainsi élevé. Néanmoims nous reconnaissons qu'il
est indispensable que les agents du roi soient investis de la confiance
de la représentation nationale, et nous croyons qu‘ils |’obtien-
dront d’autant mieux, gu’ils auront été choisis dans son sein. C'est la
tout ce que nous pouvons accorder 4 M. Duvergier de Hauranne. Ii se
fait une grande illusion en pensant que |’Assemblée constituante eit
changé le cours des événements en se rangeant a l‘opinion de Mira-
beau sur le réle des ministres. Qu’auraient pu faire les ministres au
milieu du désordre inoui que les votes de |’Assemblée constituante
avaient sanctionné? Ov M. Duvergier de Hauranne peut-il trouver la
majorité dans laquelle le roi aurait pris ses ministres ? Nous avons deja
démontré que les partis dans I’ Assemblée étaient loin de présenter |a
moindre homogénéité, qu'il n'y avait que des majorités de circonstance
qui ne reconnaissaient d’autres chefs que ceux que leur donnaient les
passions du moment. La conscience des dangers de |’Etat suggérait-
elle aux hommes les plus accrédités une autre ligne de conduite, la
foule s’éloignait d’eux ; ils tombaient aussitét dans |’isolement, et par
conséquent dans |’impuissance. Tel avait été successivement le sort de
Mounier 'et de Mirabeau, de Barnave et de Duport, de la Fayette et de
Bailly. En eft-il été autrement si ces hommes éminents eussent été
ministres ? Nous ne le pensuns pas. La contiance que le roi leur aurail
accordée les eit désignés aux soupcons del Assemblée et aux coléres de
la populace ; 1! était impossible & qui que soit de préter son concours
aul roi sans étre immédiatement considéré comme un partisan de Ia ty-
rannie. La question ministérielle n'avait donc qu'un intérét secondaire.
Qwimporte, en effet, que l'architecte qui batit sur un sol mouvant
donne aux différentes parties de son éditice les proportions les plus exac-
tes! S’il ne s'est attaché 4 en rendre les fondations inébranlables, ses
constructions n’en seront pas moins & la merci du premier coup de vent.
Nous ne sommes pas d’avis que le sort de l'ceuvre de |’ Assemblée
conslituante ait été surtout compromis par la mauvaise organisation du
pouvoir ministériel ; si le roi avait dirigé les travaux de |’ Assemblée
constituante, la présence des ministres dans la salle des séances, avec
le droit de prendre part aux discussions, edt sufli pour entretenir les
relations nécessaires & la bonne harmonie des deux pouvoirs.
La constitution mettait en présence le roi irresponsable et invio-
lable, et Assemblée législative ne relevant que d'elle-méme. Comment
les différends qui pourraient se produire entre les deux autorités se-
raient-ils vidés? On ne se préoccupa point de cette question impor-
(ante, on ne donna pas au roi le droit de consulter la nation par la dis-
solution de |’Assemblée. On ne laissa d’autre issue aux luttes de l'ave-
nir que les coups d'Etat et les insurrections.
EN FRANCE. 689
Le systeme électoral fut réglé avec ane sagesse qui contraste avec
Vinexpérience qu'avait alors révélée |’Assembiée dans la plupart des
grandes questions constitutionnelles. On se conformait cette fois aux
voeux exprimés dans Jes cahiers. Les assembles primaires nom-
maient des électeurs, qui se réunissaient pour choisir le député de
leur circonscription électorale. L’exercice du droit électoral n‘était
pas accordé & tous les cttoyens d’une maniére absolne. Il était res-
treint & certaines conditions; il fallait payer une contribution équiva-
lente & trois journées de travail pour siéger dans les assemblées
primaires; a dix journées pour étre électeur; & un marc d’argent
pour étre député. Cette combinaison présentait une transaction heu-
reuse entre le suffrage universel et’ le systéme trop exclusif des
colléges électoraux composés de censitaires; elle faisait participer
toutes les classes de la nation & l'exercice des droits politiques,
assurait la maturité des choix en les divisant, et la prépondérance
des classes éclairées dans lesquelles les électeurs devaient étre pris
par Ja force des choses. Dans des temps calmes, sous un gouverne-
ment régolier, des élections ainsi faites ne pouvaient manquer de
donner une représentation vraiment nationale.
Ces sages mesures étaient bien peu en harmonie avec éelles que
l'on était habitué a voir sortir-de |’Assemblée constituante, aussi pro-
-voquérent-elles toutes les coléres du parti de la Révolution.
On réclama le suffrage universel & un seul degré, sur lequel |’anar-
chie fondait les plus‘grandes espérances ; |’oracle de la Gironde, Con-
dorcet, poussa méme |’amour de la logique jusqu’a réclamer le droit
électoral pour les femmes.
« Les droits des hommes, disait-il, résultent seulement de ce qu’ils
« sont des étres intelligents, sensibles, susceptibles d’acquérir des
a idées morales, et de raisonner sur ces idées ; les femmes, ayant ces
« qualités, ont des droits nécessairement égaux. »
Camille Desmoulins démontrait la nécessité d’adopter le suffrage
universel par les raisons les plus écrasantes.
« Si, au sortir de la séance, les dix millions de Francais non éligi-
« bles ou leurs représentants 4 Paris s’étaient jetés sur certains dé-
« putés et leur avaient dit : Vous venez de nous retrancher de la so-
« ciété parce que vous étiez les plus forts dans la salle, nous vous
« retranchons, 4 notre tour du nombre des vivants parce que nous
« sommes les plus forts dans la rue. Ces dix millions de Francais
« n’auraient pas trop mal raisonné. »
Si nous n’avons que des éloges & donner au systéme électoral établi
par l’Assemblée constituante, nous ne saurions trop déplorer I’ organi-
sation territoriale qu’elle crut devoir donner & la France. Le change-
ment opéré dans les circonscriptions brisait sans retour tous les usages
690 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
locaux, et privait la France entiére de ce qui lui restait de vie poli-
tique pour la faire refluer sur Paris.
L’organisation administrative telle qu'on!’ établissait ne présentaitpas
pour le moment d’aulre inconvénient que celui de soustraire les pro-
vinces & |’autorité du pouvoir exécutif maintenu nominalement par la
constitution. Mais il suffisait, pour fonder un despotisme administratif
bicn autrement pesant que celui de Louis XIV, d’introduire une légére
moilification dans leslois votées par |’ Assemblée constituante. C’est ce
que fit la loi de pluviédse an VIII en mettant a la tte du département,
de l’arrondissement et de la commune (les fonctionnaires désignés par
le pouvoir exécutif et en leur conférant toute l’autorité.
M. Duvergier de Hauranne n’aime certainement ni le gouvernement
absolu ni la tyranie administrative; comment n’a-t-1l pas su s'affran-
chir complétement de ce respect de convention qu'inspirent les ceuvres
de l'Assemblée constituante et blamer sans restriction le systéme de
notre organisation territoriale; il n’ignore pas que ceux-la seuls défen-
deut avec succés les libertés publiques, qui luttent avec énergie contre
la tendance absorbante de la centralisation ; cependant 11 donne d’a-
bord son approbation & I'ceuvre de l’Assemblée.
«Il était utile, dit-il, de briser jusqu’’ un certain point l’esprit
« provincial, et de faire comprendre au Dauphiné, au Languedoc, 2 la
« Provence, ala Normandie, qu’elles n’étaient pas de petites nationa-
« lités distinctes, mais des fractions d'une grande nationalité, des par-
« ties homogénes d'un méme Etat. »
Le danger était-il la? l’esprit provincial était-il tellement vigoureux
et tellement indépendant, qu’1l fallit le détruire? l’unité provinciale ne
pouvait-elle pas aussi bien se concilier avec l'unité nationale que !'u-
nité communale ?
A des époques plus éloignées de notre histoire, tous les efforts da
gouvernement s'étaient porteés vers |'affaiblissement des Etats provin-
ciaus, la formation de la grande nationalité frangaise exigeait qu'il en
fit ainsi. Mais, en 1789, les provinces avaient perdu tout ce qui pou-
vait compromettre l’unité et la grandeur du pays; elles avaient con-
servé de précieuses traditions qui pouvaient aider au maintien de
ordre social. En présence de la forme nouvelle qu’allait recevoir le
lien qui réunissait déja si étroitement les différentes parties dela na-
tion, il n’y avait aucun danger a laisser subsister l’ancienne orgapisa-
tion territoriale ; on y trouvait une garantie certaine contre les excés
de la centralisation.
L’Assemblée nationale, en ne tenant aucun compte de toutes ces
considérations, commit une erreur bien plus grave que celle qu'elle
avait faite en méconnaissant les conditions essentielles de |'organise-
lon du pouvoir ministériel. On pouvait, en effet, suppléer (6t ow tard
EN FRANCE. 691
4 ce qu'il y avait de défectuenx dans la situation faite aux ministres;
il était impossible de rétablir ces associations fondées sur une com-
munauté d'origine et de souvenirs, et dont les liens étaient déji si
relachés. L’esprit systématique d’innovation qui dominait I’ Assemblée
’empécha de prévoir tout le mal qu’elle faisait. Barrére cependant
blamait Sieyés d’avoir voulu coupailler la France pour en faire un
damier départemental.
M. Duvergier de Hauranne ne parait pas méconnaitre entiérement les
vices de cette organisation, et nous sommes heureusx d'opposer a l’ap-
préciation que nous venons de critiquer celle-ci, a laquelle nous ne
reprochons qu'une trop grande réserve. « D'un autre cété, 4 la vue des
« résultats, il est permis de se demander si l’ceuvre de l’uniformité, le
e« gout de la symétrie, n’entrainérent pas trop loin l’Assemblée consti-
« tuante. Cerles, il est commode pour un gouvernement d’étre le
« maitre partout quand il est maitre au centre, et de faire mouvoir par
« up seul ressort trente millions d’hommes disséminés sur un sol ni-
« velé; mais, si cela est commode, cela est dangereux, et peut-étre
« edt-il été préférable que la vie morale dela France ne se concentrat
« pas sur ce point unique. Or, en effacant toutes les anciennes divisions
« lerritoriales, en supprimant tous les anciens noms, en brisant toutes
« les anciennes habitudes, il n’est pas certain que, sans te vouloir et
« sans le savoir, l'Assemblée constituante n’ait pas frayé les voies au
« despotisme et facilité la reconstruction de la formidable machine
« administrative, qui, depuis plus d’un demi-siécle pése uniformé-
« ment sur tous les points de la France. »
Enfin, il est une des créations de l’Assemblée constituante que nous
ne saurions passer sous silence : c’est la constitution civile du clergé.
M. Thiers n’avait pas trouvé assez d’éloges pour cette constitution;
s'inspirant du mandement dans lequel M. de Talleyrand, alors évé-
que d'Autun, en faisait I’éloge comme d'un heureux retour aux lois
les plus pures de I Eglise, que le temps et les passions humaines avaient si
étrangement altérées, ly avait découvert un projet religieux et sincé-
rement chrétien, rentrant de la maniére la plus évidente dans les
attributions de |’Assemblée constituante, ayant méme \'approbation
tacite du pieux roi Louis XVI. M. Duvergier de Hauranne, nous l’en
félicitons, montre ici plus de réserve ; s'il prend la défense des auteurs
du projet, qu'il qualitie de chrétiens fervents qui voulaieut ramener
l’Eglise & ses formes primitives, il critique leur acte, il blame I’ Assem-
blée de s’y élre associée, et voit dans Ja constitution civile une ceuvre
imprudente et impolitique que I Eglise ne pouvait adopter et qui allait
inaugurer un schisme. Etait-ce bien le moment de fonder une religion
nouvelle? L'Assemblée constituante augmentait volontairement les
embarras du pays en mettant sa toute-puissance au service du jansé-
692 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
nisme qu'elle ne professait pas, et dont les partisans ne formaient dans
le pays qu'une minorité imperceptible!
Nous avons examiné les travaux constitutionnels de l’ Assemblée,
nous n’avops pas encore parlé de ses réformes en matiére de droit
civil; nous n'avons pas & nous en occuper ici; nous pensons avec
M. Duvergier de Hauranne « qu’elles ont été durables, fécondes, et ne
« sauraient, quels que soient les efforts ingénieux de quelques beaux
« esprits, éltre arrachées 4 la France.
« Les réformes de la méme Assemblée, en matiére de droit polt-
« tique, ont été, en grande partie du moins, éphéméres et stériles, et,
« aprés les avoir longtemps aimées, la France parait s’en étre dé-
« gotlée. »
Pourquoi cette différence dans le sort de ces deux espéces d’instita-
tions? c’est ce que M. Duvergier de Hauranne ne nous parait pas avoir
suffisamment expliqué.
Les réformes de l’Assemblée en matiére de droit civil répondirent
généralement aux besoins de la nation; et donnérent satisfaction aux
voeux que la nation avait exprimés dans ses cahiers. Au lieu de s’inspi-
rer aux mémes sources pour les réformes politiques, les Constituants
n’eurent qu'une pensée, détruire tout ce qui existait et y substituer
un gouvernement nouveau, basé sur les théories les plus abstraites.
Aussi, rompant avec toutes les traditions du pays, ils le boulever-
sérent de fond en comble, et le laissérent en proie aux plus grands
désordres.
L’Assemblée constituante ne pouvait donner 4 la France le gov-
vernement représentatif; elle lui légua une constitution qui n’éta-
blissait qu'un pouvoir faible, divisé, a la merci de toutes les factions;
elle assuca I'égalité an pays, mais elle compromit pour longtemps la
cause de la liberté. I fallait au gouvernement représentatif une ori-
gine plus calme que les délibérations tumultueuses de |’Assemblée
constituante : la France dut se résigner 4 l'attendre pendant vingt-
trois ans.
Nous avons vu comment M. Duvergier de Hauranne avait démoli
piéce 4 piéce. Pédifice de la constitution de 1791; nous ne nous ex-
pliquons guére pourquoi il s’est montré moins sévére dans l’apprécia-
tion de l’ensembile des actes de |’Assemblée constituante. Nous avons
dit en commencant pour quelles raisons le gouvernement représentatif
ne pouvait pas étre donné a la France en 1789; nous ne reprocherons
_ donc pas & Assemblée constituante de ne pas l’avoir fondé, mais nous
ne saurions non plus nous joindre au tribut d’éloges que M. Duvergier
de Hauranne croit devoir lui payer.
Un homme qui avait pris la part la plus active aux luttes oratoires
de cette époque, qui s’étail laissé entrainer bien avant dans la voie de
EN FRANCE. 695
la Révolution, Adrien Duport. avait fini par entrevoir l'abime dans le-
quel notre vieille monarchie allait s écrouler, et voici en quels termes
il prophétisait 4 l’Assemblée constituante le sort de son ceuvre et l’a-
venir qu'elle ménageait au pays.
« Les idées d’égalité et de tiberté ont pénétré partout, ce qui est un
« bien; mais ces idées vent se dénaturant et se faussant, ce qui est
« un mal peut-étre irréparable. Ainsi, au lieu de voir dans la liberté
« publique la limite des droits de chacuu, limite posée par la justice,
« exprimée par la loi, défendue par la force publique, combien n’y
« voient que l’expressiou d'un droit personnel et absolu, sans relation
« aucune avec le droit des autres? Quant a l’égalité, les imbéciles et
« les fripons, dont la ligue est si naturelle et si commune, seront tou-
« jours tentés de persuader, les uns, qu'elle est l’égalité des fortunes et
« des propriétés, les autres, qu'elle est celle des capacités et des ta-
« lents; et c’est ainsi que s’‘accomplit chaque jour la désorganisation
« de l’Etat. Pour empécher cette désorganisation d'arriver 4 son
« terme, il faut se hater, non de restreindre la liberté et I'égalité, mais
« de les envelopper dans un gouvernement juste et solide. Si on ne
« le peut pas, la constitution périra et l’empire sera déchiré par les
« factions. Puis, aprés de longs et pénibles essais, sait-on 4 qui l'em-
« pire appartiendra? au despotisme, 2 gui toutes les Ames épuisées,
« fatiguées, viendront demander un asile. »
[il
ASSEMBLEE LEGISLATIVE ET CONVENTION.
Le gouvernement nouveau s’est formé, il s’est donné sa constitu-
tion, il va fonctionner sous le contréle de I’émeute qui a présidé asa
naissance, qui a dirigé ses premiéres opérations, et qui n’entend pas
renoncer au droit de surveiller ses actes et de lui dicter ses vo-
lontés.
La constitution de 1791 maintient momentanément l’autorité du
roi; mais elle a blessé & mort la monarchie, elle a retiré & la royauté
son pouvoir et sa dignité, elle ne I’a laissé subsister que pour en faire
le jouet de toutes les intrigues et le point de mire de toutes les in-
surrections. Elle ne saurait étre rendue responsable de tous les désor-
dres qui allaient éclater, il y avait une force latente qui minait les
bases de la société; cependant il ne faut pas amoindrir non plus le rdle
de la constitution de 1794, elle fut un puissant lévier pour le parti ré-
volutionnaire & qui elle avait fourni ses armes, en méme temps
694 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
qu'elle s’était appliquée a isoler Ja royauté et a la priver de ses moyens
de défense.
La constitution investissait l’Assemblée législative de la puissance
souveraine et donnait au roi, par le veto suspensif, le moyen d’en
paralyser l’exercice. Or une Assemblée omnipotente, jalouse 4 l’excés
de son autorité, pouvait-elle souffrir patiemment qu’on J’arrétat dans
ses usurpations par une entrave de ce genre. Les clubs, qui domi-
naient l’Assemblée Iégislative, devaient s’irriter méme bien autre-
ment de l'usage de cette prérogative constitutionnelle.
Le velo forma, en dehors comme en dedans de l’enceinte législative.
l'objet des discussions les plus passionnées; ce fut le prétexte des dé-
crets Jes plus inconstitutionnels et de toutes les insurrections.
L’Assemblée législative inaugura son régne par des actes de pros-
cription, en édictant des lois draconniennes contre les émigrés et les
prétres insermentés. Elle. ne proposait 4 Ja sanction du roi que des
mesures qui froissaient sa conscience d’homme, sa foi de chrétien et
sa dignité de prince. On ne craignait méme pas de lui adresser des
décrets qui anéantissaient l’ombre d’autorité que lut laissait la consti-
tution; c'est ainsi qu’on lui présenta suecessivement la loi qui dis-
solvait sa garde constitutionnelle et celle qui appelait une armée de
fédérés dans les environs de Paris.
Il refusait alors sa sanction, et cet acte éminemment constitutionne
donnait lieu aux déclamations les plus violentes et les plus séditieuses.
Cependant, appliquant jusqu’au bout cette constitution qui méconnais-
sait ses droits, fidéle jusqu’a la mort au serment qu'il avait prété, il
confiait la direction des affaires & des ministres qui lui étaient désignés
par les chefs de la majorité de l'Assemblée. Si le talisman politique de
M. Duvergier de Hauranne était aussi infaillible qu'il le croit, s'il suffi-
sait, pour que la monarchie constitutionnelle puisse exister, que les mi-
nistres soient les hommes du parlement, toutes les difficultés auraient
dé disparaitre. Il n’en fut rien; les nouveaux ministres abusérent de
la confiance du roi pour je désarmer entiérement et le livrer sans
défense aux fureurs et 4 la risée de la populace. Si les Giron-
dins ne sont pas Jes inspirateurs, au moins furent-ils les coniplices de
lodieux attentat du 20 juin. Quel ignoble réle que celui du nouveau
maire de Paris, Pétion, un des sages de la Gironde, qui ouvre, pour
ainsi dire, les portes des Tuileries 4 insurrection, et n’y parait que
pour étre le témoin impassible ds |’abaissement de lautorité royale
et des outrages adressés & des femmes eta des enfants. Cependant
il y a encore & Paris une autorité qui a le sentiment du devoir : c’est
le directoire du département qui n’hésite pas a suspendre Pétion de
ses fonctions municipales. Cette mesure est approuvée par le roi.
L. Assemblée législative appelée 2 se prononcer en dernier ressort sur
EN FRANCE. 695
Varrété du directoire, s'associe, autant qu’il est en elle, aux ignomi-
nies du 20 juin, et rétablit Pétion dans des fonctions qu ‘il remplissait
si bien dans l’intérét de la cause révolutionnaire.
A partir de ce moment, la nation s’est complétement retirée de
l’'aréne politique; les assemblées électorales sont abandonnées par les
bons citoyens qui ne peuvent déja plus exprimer librement leur opi-
nion; elles sont dominées par les anarchistes. C’est alors qu’a lieu fa
journée du 10 aodt, qui met fin au gouvernement inauguré quelques
mois auparavant,
A partir de ce moment M. Duvergier de Hauranne ne peut voir « en
« |’Assemblée autre chose que instrument passif de toutes les vo-
« lontés, de toutes les passions, de tous les déréglements popn-
« laires. » Il croit pourtant qu'elle était animée de pensées généreuses
et de sentiments humains. Si ces sentiments existaient dans |’Assem-
biée législative, elle s’est constamment appliquée 4 les refouler en
elle-méme, car ses actes en présentent peu de trace. Nous n’attendrons
pas aussi longtemps que M. Duvergier de Hauranne pour juger comme
elle mérite de !’étre !a ligne de conduite suivie par |’ Assemblée légis-
lative. Si quelques voix courageuses, celle des Beugnot, des Vaublanc,
des Lameth, des Quatremére de Quincy et des: Becquey, s’y faisaient
entendre et s efforcaient de rappeler l’Assemblée au sentiment de ses
devoirs envers le pays, elles n’avaient aucune influence sur les dé-
cisions de sa majorité. Elle fut dés sa naissance ce qu’elle ne cessa
jamais d’étre, aux ordres de la plus vile multitude. Avant le 10 aout,
elle était oflicieusement a la disposition de |’émeute; aprés le 10 aoat,
elle fut son auxihaire officiel; c'est alors qu'elle vota la suspension
et l’emprisonnement da roi, quand la constitution proclamait l’invio-
labilité de la personne royale, qu'elle établit une premiére toi de sus-
pects, malgré les termes du pacte fondamental qui garantissaient la
hberté individuelle; il ne lui restait plus qu’a assister silencieusement
aux massacres de septembre, pour cédler humblement la place 4 la
Convention, dont elle ne saurait répudier les forfaits, car elle les a
préparés au moins par sa faiblesse.
LaConvention va donc avoir un nouveau gouvernement a organiser,
celui de Ja République, qu'elle a proclamée dés sa premiére réunion.
Deux partis se disputent la direction de |’ Assemblée et le gouverne-
ment de la France, les Girondins et les Montagnards. A leurs cétés
siége, sur les bancs du centre de la Convention, le Marais, masse inerie
prise dans les Assemblées constituante et législative, qui cherche avec
anxiété de quel cété sera la force afin de s’'y soumettre, et qui rachéte
quelquefois la tardiveté de son adhésion en renchérissant sur les pru-
positions les plus révolutionnatres des maitres du jour.
M. Duvergier de Hauranne avoue nettement sa préférence pour lcs
G26 LE GOUVERNEMENT REPIESENTATIF
Girondins; ils avaient, dit-il, une ferme croyance au droit individuel
ct un respect profond pour la liberté; ensuite, si l’on a de graves re-
proches a'leur faire, c'est surtout Jeur faiblesse qu'il faut accuser.
« Ce qu'ils faisaient par faiblesse, dit-il, d’autres le faisaient par
a systéme, et, tout en déplorant leurs déviations, la France libérale
« voyail en eux les derniers représentants des grandes et nobles idées
« de 4789; c'est pourquoi elle s'émut et s’émeut encore si profondé-
« ment au récit de leur chute et de Jeur mort. » Quant a nous, nous
ne saurions avoir plus de sympathie pour les Girondins que pour les
Montagnards, et nous sommes surpris de voir M. Duvergier de Hau-
ranne se laisser ici complétement abuser par des mots.
Nous froissons, il est vrai, un sentiment presque populaire : la poésie
s'est emparée de la cause des Girondins et a su la rendre intéressante;
histoire n’a d’autre but que la vérité, si elle rencontre sur son pas-
sage de fausses divinités, il est de son devoir de leur refuser ses hom-
mages. Quoi! les Girondins seraient les représentants des grandes et
nobles idées de 1789! Les voeux exprimés dans les cahiers de la na-
tion n’ont rien de commun avec les théories subversives de ces
hommes. Qui pourrait-donc intéresser les écrivains monarchiques 2
leur cause? sont-ce leurs actes, est-ce la direction qu'ils ont su donner
aux travaux de |’ Assemblée législative? Quelque imposant que soit le
souvenir des luttes oratoires ot brillérent Vergniaud, Gensonné,
Guadet, Barbaroux et Isnard; quelque attendrissant que soit le récil
de leur mort, on ne saurait oublier |’attitude des chefs de la Gironde
vis-h-vis de Vinfortuné roi Louis XVJ, leur conduite au 20 juin, au
10 aodt, leur silence pendant les journées de septembre. Roland
voulut s’opposer aux massacres et brava énergiquement les fureurs
de la populace; mais aucun de ses amis n’imila son courage. « En
« votant la mort du roi, dit M. Duvergier de Hauranne, sans la croire
« juste, les Girondins s étaient tués moralement. »
Les Girondins peuvent-ils au moins mériter l'admiration de la
postérité par leur esprit pratique et leur capacité gouvernementale?
Ils n’auraient pas déployé, contre la coalition des puissances étran-
gére, celte énergie qui fait que, malgré tous ses crimes, la Convention
nationale ne saurait étre enliérement maudite par la France dont elle
a défendu le territoire et reculé Jes frontiéres. Les Girondins prépa-
raient en outre la constitution la plus inepte qui se puisse imaginer;
c'était le fruit de ce que M. Thiers appelle gravement « les médita-
« tions des esprits les plus distingués de l'Assemblée. »
Condorcet, que nous avons déyja vu précher l’émancipation politique
de la femme, avait fait le plan de cette constitution, qui convoquait 4
chaque instant les électeurs pour nommer & toutes les fonctions pu-
bliques et pour délibérer sur toutes les affaires de la commune, du
EN FRANCE. 697
département et de l’Etat. Si le mouvement perpétuel edt eu besoin
(“une démonstration, l'agitation incessante du corps électoral l’aurait
certainement fournie.
« C’élait, disait Condorcet, gonner a la France le gouvernement
« représentatif sans porter atteinte 4 la souveraineté du peuple et con-
« cilier dans une heureuse transaction les deux systémes. »
M. Duvergier de Hauranne ne parait pas avoir le méme enthon-
siasme pour I’ceuvre de la Gironde. Suivant lui, « les agriculteurs, les
« artisans, les ouvriers, devaient trouver une occupation suffisante
« dans les opérations des assemblées primaires, et il leur restait peu
« de temps pour se livrer aux travaux industriels et cultiver leurs
« champs. »
Cependant M. Duvergier de Hauranne ne veut pas aller jusqu’an
bout des rigueurs de la critique; i! trouve. dans Ja déclaration des
droits, des choses qui, 2 son avis, font le plus grand honneur a leurs
auteurs, notamment le chapitre intitulé des Moyens de garantir la
liberté civile.
Quant & nous, nous ne féliciterons pas Condorcet de ce que sa
constitution ne méconnaissait pas toujours les lois du bon sens, sur-
tout quand nous voyons, dans les parties ainsi louées, des disposi-
tions comme celle-ci : La peinc de mort est abolie excepté en ma-
lire politique. Les Girondins, s’ils avaient été les plus forts auraient-
ils été moins féroces que leurs ennemis?
La constitution de Condorcet fut attaquée par Marat, et voici com-
ment il jugeait I'ceuvre et ses auteurs.
« Qui croirait que, pour proposer une nouvelle loi ou en faire ré-
« voquer une ancienne, on tient cing millions d’hommes sur pied
« pendant six semaines? C'est un trait de folie qui mérite aux législa-
« teurs constitutifs une place aux Petites-Maisuns, avec d’autant plus
« de justice, qu’ils ne permettent pas a leurs collégues de se tromper;
« car ils excluent du sénat pour une session entiére tout membre qui
« aurait voté pour un décret qui serait rappelé. »
I! faut le reconnaitre ici, Marat prenait cette fois en main la cause
uit sens commun outragée par Condorcet. Nous ne voyons donc pas a
qucl titre la mémoire des Girondins aurait droit 4 nos sympathies.
Aprés la journée du 54 mai, gui assura la défaite de la Gironde, les
Montagnards songeérent a leur tour & donni'r une constitution au pays,
ils n‘avaient pour la faire qu’a choisir dans les travaux de leurs théo-
riciens. Robespierre avait déja ln aux Jacobins la fameuse déclara-
ion des Droits de I’homme qui mettait la propricté en question et
proclamait l'impdt progressif et le droit au travail. Quand & Saint-Just
il se plongeait dans la métaphysique la plus sentimentale, et croyait
avoir fait de précieuses découvertes. quand il éimettait des maximes .
688 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
telles que celle-ci : Les lois ne repoussent que le mal; le gouvernement
est plutét un ressort d'harmonie que d'autorité. Dans la partie mo-
rale de sa constitution louée par Vergniaud, Saint-Just avait imaginé,
pour apaiser les troubles publics, un procédé tout a fait nouveau et
assez en opposition avec les usages de |'’époque; nous citons en en-
lier le chapitre qui établissait cette merveilleuse institution.
« Art. 1°°. Les communes éliront tous les deux ans, lors da renvu-
« vellement des législatures, six vicillards recommandables par leurs
« vertus, dont les fonctions seront d’apaiser les séditions.
« Art. 2. Les vieillards seront décorés d'une écharpetricolore et d'un
« panache blanc ; lorsqu ‘ils paraissent revétus de leurs attributs, le peu-
« ple garde le silence et arréte quiconque poursuivrait le tumulte; le
« peuple prend les vieillards pour arbitres.
« Art. 3. Si le trouble continue, Jes vieillards annoncent le deuil
« de la loi; ceux qui insultent un vieillard sont répulés méchants et
« déchus de la qualité de citoyen. »
Saint-Just inventait également un systéme électoral dans lequel
chaque électeur nommait tous les députés de la France.
Nous serious injuste si, dans cette nomenclature des constitutions
montagnardes, nous oubliions celle d'Anacharsis Clootz, bonne pour tous
les temps, tous les pays et tous leshommes, et qui proposait au peuple
francais d’échanger son nom qui ne signifiait rien contre celui de
Germain qui veut dire frére. Entre tant de chefs-d’ceuvre, 11 semble-
rait que le choix dat étre difticile; cependant la Conventicn ne mit
que dix jours pour faire la constitution de l'an II: Les débris de la
Gironde, confondus avec Je Marais, se crurent obligés, pour se faire
pardonner leur opposition passée, de renchérir encore sur les folies
de la Montagne. C’est ainsi que Ducos demandait que le peuple, ap-
pelé par la Constitution a voter les lois, et le droit de les discuter; un
autre représentant réclamait méme pour {es assemblées primaires le
droit de faire des amendements. D’aprés le projet de la commission.
il y avait un député par cinquante mille habitants. Ducos et Fon-
fréde proposaient qu'il n’y edt de député que pour cent mille habi-
tants, afin d’éviter le fédéralisme. M. Duvergier de Hauranne déclare
qu'il ne voit guere ce que le fédéralisme pourrait perdre ou gagner au
triomphe de cet amendement. Le suffrage universel 2 un seul degré
était adopteé.
Nous n’examinerons pas, avec M. Duvergier de Hauranue, les détails
de la constitution de l'an Il qui ne {ut jamais mise en vigueur; nous
signalerons uniquement la discussion qui s’éleva sur le mode d’élec-
tion des membres du conseil exécutif. Seraient-ils nommeés directement
par le suffrage universel, ou seraient-ils choisis par |’ Assemblée na-
tionale?
EN FRANCE. 699
« Guyomard et Chabot demandaient que tous les fonctionnaires fus-
a sent nommés par les assemblées primaires. Levasseur, Thuriot et
« Robespierre répondaient qu'il était nécessaire que le corps législatif
« émanat seul de la volonté populaire et ett le caractére de représen-
« tation; aulrement le conseil exécutif, élu également par le peuple,
« se trouverait |’égal du corps législatif et profiterait, pour usurper,
« de la force qui lui serait donnée pour exécuter. Il faut en convenir,
« ici Robespierre, Thuriot et Levasseur avaient complétement raison,
« et l’Assemblée fit bien de se ranger a leur opinion. »
Enfin nous reléverons avec M. Duvergier de Hauranne un dernier
trait qui caractérise bien I’époque. La Convention, a la veille d’ envoyer
a l’échafaud les plus illustres de ses membres, déclara qu’en aucun
temps les députés ne pouvaient étre recherchés, accusés nijugés pour
les opinions énoncées par eux dans le sein du corps législatif.
La France, consultée sur cette belle ceuvre, ne pouvait manquer de
laccueillir avec acclamation : c’est ce que firent les assemblées pri-
maires. Elles étaient alors interrogées pour la premiére fois; elles le
furent souvent depuis, et il est'sans exemple qu’elles aient jamais fait
une réponse négative, queiles que soient les questions qui leur aient
élé posées.
Il ne manquait plus & la Constitution de I’an II que la formalité de la
promulgation; elle la recut le 10 aodt 1795, dans la féle de l’unilé et
de V’indivisibilité. Le premier article du programme rédigé par David
nous fait connaitre dans quel gout cette féte était congue :
« Les Francais se léveront avant l'aurore; la scéne touchante de
« leur réunion sera éclairée par les premiers rayons du soleil : cet astre
« bienfaisant dont la lumiére s’étend sur tout l’univers sera pour eux le
« symbole de la vérité 4 laquelle ils adresseront des louanges et des
« hymnes. »
Malgré sa promulgation, la Constitution de l’an II resta une lettre
morte; ses auteurs avaient adopté un systéme de gouvernement bien
plus simple et qui leur permettait de briser sans délai et sans Jutte
toutes les résistances. C’était la domination du Comité de salut public,
ayant pour agents, sur toul le territoire de la République, les représen-
tants en mission el les comités révoluuionnaires, et, pour moyens
d'action, la guillotine, les mitraillades et les noyades. Le 4 septembre
1795, un décret régularisait cette odieuse tyrannie; il ne manquait plus,
pour couronner |'ceuvre révolutionnaire, quel'atroce décret du 22 prai-
rial, ceuvre personnelle de Robespierre et dont toute la moralité res-
sort dans celle disposition connue :
« La loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurcés
« patriotes, elle n’en accorde point aux conspirateurs. »
Tel est le régime auquel le 9 thermidor mit fin par la chute de Ro-
700 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
hespierre et de quelques-uns de ses complices. M. Duvergier de Hau-
ranne ne cherche pas ici 4 se prononcer entre les vainqueurs et les
vaincus, il ne croit pas que I’histoire doive plus d'intérét: a Collot
’Herbois, Billaud-Varenne et Tallien, qu’a Robespierre, Saint-Just et
Couthon. « Entre de tels hommes, dit-il, i! n’y a point de choix a faire
« et la cruauté froide et systématique des premiers vaut de tout point
«la férocité violente et emportée des seconds. »
Néanmoins la date du 9 thermidor est considérée comme celle de
la délivrance de laFrance, parce qu'elle fut le signal d'une réaction ct
du réveil de opinion publique. Le systéme de la Terreur était con-
damné, les vainqueurs de Robespierre ne pouvaient étre ses continua-
leurs. La Constitution de |’an II, ceuvre de la faction vaincue, ne fat
pas plus observée apres sa défaite que pendant son triomphe ; mais
ses parlisans, qui ne Sen élaient jamais préoccupés tant qu ils avaien!
dominé dans le comité de salut public, en demandeérent la mise a exé-
cution et linvoquérent 4 l’appui de leurs tentatives insurrectionnelles.
La commune de Paris avait cessé d'exister, les députés proscrits
élaient venus reprendre leur place, la Convention termina sa carniére
en donnant une constitution républicaine au pays. Cetle constitution
élait, commeses devanciéres, précédée d'une déclaration; mais, |’expé-
rience ayant appris qu'il y avait des devoirs comme des droits, la dé-
claration déterminait les uns et les autres.
La division de la représentation nationale en deux chambres, re-
poussée par l’Assemblée constlituante, fut admise par la Convention.
Cette derniére avait l’expérience des dangers que pouvait produire la
concentration de l’autorilé législative dans une seule assemblee.
aussi se décida-t-elle 4 la partager entre deux conseils. Le conseil des
Ciog Cents dont le nom indiquait lenombre des membres, et le conseil
des Anciens, qui ne comptait que deux cent cinquante députés. Le
systéme des élections a deux degrés était remis en vigueur. Les citoyens
n’étaient admis a faire partie des assemblées primaires qu’autant gu ils
payaient une contribution équivalente a trois journées de travail. La
Commission proposait méme que chaque électeur primaire justfiat qu il
savait lire et écrire ou qu’il avail appris un art mécanique ; sur la mo-
tion de Cambacérés, |’exécution de cette nouvelle disposition fut ajour-
née jusqu’en 1804. « Sans que personne devinat ce que seraiten 184 ks
« Constitution républicaine de l’an HI, on pouvait tenir pour non ave-
« pue une prescription a si long terme.» L’assemblée primaire choisis-
sail dans son sein autant d'électeurs qu'il y avait de fois deux cents ¢i-
toyens inscrits sur fa liste communale. L’électeur du deuxiéme degre
devait posséder dans la commune un revenu déterminé comme pro-
prictaire, locataire ou termier. Ce systéme présentait une grande ana-
logie avec cclui qu’avait adopté |’ Assemblée constituante; il avait tuus
EN FRANCE. 704
lesavantages du suffrage universel et en écartait tous les inconvénients;
il devait, nous l’avons déja dit, prouver son excellence par les choix
mémes faits par le corps électoral. En 1794, il est vrai, il n’avait pas
donné d’heureux résultats; mais le désordre et l’anarclie rendaientalors
impossible toute manifestation réguliére de l opinion publique. Lorsque
Ja Constitution de I’an III fut votée, les circonstances n’étaient plus les
mémes, la Terreur avait cessé, les élections pe pouvaient manquer de
révéler le jugement porté par l’immense majorité du pays sur tout ce
qui s’était passé depuis 1789.
Le corps législatif se renouvelait par tiers; ses membres étaient réé-
ligibles. Le pouvoir exécutif était remis & un directoire composé de
cing citoyens et se renouvelait tous les ans par cinquiéme. Il fut encore
question d’attribuer la nomination du directoire au corps électoral ; on
renonga 3 cette idée & ja suite des représentations faites par Mailhe.
« Sia tous les moyens d’action qu’il faut lui donner pour qu’il accom-
a plisse sa mission le pouvoir exécutif joint le prestige, l’ascendant
a d’un choix émané du peuple, la liberté est perdue. »
La désignation du directoire fut confiée au conseil des Anciens, qui
choisissait les dépositaires du pouvoir exécutif sur la liste des candidats
présentée par le conseil des Cing Cents.
La Constitution républicaine de |'an HI, malgré toutes ses imperfec-
tions, est certainement l’ceuvre la plus sérieuse qui soit sortie de la dé-
libération de nos anciennes assemblées ; elle rendait au pouvoir exé-
cutif la plupart des prérogatives si essentielles qui lui avaient été
refusées par la constitution monarchique de 1791; les autorités dé-
partementales et l'armée étaient subordonnées en fait comme en prin-
cipe au directoire : si la France eit été répubjicaine, elle edt trouvé
dans cette constitution le gage assuré de l’ordre et de la prospérilé.
Mais le pays condamnait la république qui lui avait été imposée: il
ne voulait, comme en 1789, d’autre gouvernement que la monarchie
représentative : le gouvernement inauguré en |'an Ill ne pouvait donc
€tre qu'une halte ; la Constitution, si elle était loyalement mterprétée
et striclement exécutée, ne présentait d’autre avantage que de per-
mettre & la volonté nationale de se manifester dans toute sa force.
Or ce n’était pas précisément le but que s’étaient proposé la plupart
de ses auteurs, et notamment le parti thermidorien ; s’ils avaient brisé
Ja domination des clubs, sls avaient secoué le joug de la commune
de Paris, c’était moins pour rétablir l'ordre que pour éloigner d’eux
des périls dont ils avaient pu apprécier la gravité. La n’étaient
pas les seuls dangers qui Jes menacaient; l’opinion publique, ils ne
l’ignoraient pas, les confondait dans la méme réprobation que les
complices de Robespierre; ils devaient donc prendre des garanties
contre elle. Tel est dés lors le seul but de tous leurs actes.
Ava 1858. 29
702 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
Les membres de|l’Assemblée constituante, par un désintéressement
honorable, mais impolitique, s'étaient interdit lentrée de l’ Assemblée
législative ; non-seulement la Convention ne renouvela pas cette inter-
diction pour elle-méme, elle voulut encore se perpétuer, autant qu’ll
était en elle, en décidant que les deux tiers des conseils seraient né-
cessairement pris parmi ses membres. Les assemblées électorales de-
vaient choisir entre les Conventionnels, et la Convention se réservait le
droit de pourvoir aux remplacements rendus nécessaires par les dou-
bles élections et par les démissions.
M. Thiers avait approuvé ce coup d’Etat contre la liberté des élec-
tions. M. Duvergier de Hauranne en démontre toute l’iniquité. La
France protesta avec ensemble contre la violence qui lui était faite.
L’élection des cing cents conventionnels imposés au pays fit voir que
les révolutionnaires ne s’élaient pas trompés sur les antipathies qu’ils
inspiraient, Les choix des électeurs se portérent, avec une entente sans
exemple dans nos annales parlementaires, sur les hommes qui s'étaient
le plus opposés aux exces de la Convention. C’est ainsi que Lanjuinais
fut élu dans soixante-treize départements, Boissy d’Anglas dans soixante-
douze, Pelet de la Lozére dans soixante et onze. Par suite de ces élee-
tions multiples, cent quatre places restaient vacantes; la Convention les
remplit en désignant les hommes les plus compromis par leur partl-
cipation aux crimes dela Révolution.
Quant au tiers des membres librement nommé par les électeurs, 1
fut choisi dans unsens bien plus hostile & la Révolution; aussi n’atten-
dit-on pas qu’il fut complétement installé pour désigner les directears.
On prit & dessein dans la Convention cing régicides, Barras, Larévell-
Jére-Lepaux, Rewbell, Letourneur et Carnot. La Convention trouvail
ainsi le moyen de se survivre & elle-méme; les révolutionnaires signi-
fiaient & la nation qu’aprés n’avoir reculé devant aucune violence
pour s’emparer du pouvoir ils étaient bien décidés & n’en épargner
aucune pour le conserver.
IV
Dinecrome eExécuTir. 1795-4799.
M. Duvergier de Hauranne voit, dans le Directoire , l’époque oi
la France put croire le plus sérieusement au gouvernement répv-
blicain. Si ’on ne réussit pas alors & asseoir ce gouvernement sut
des bases solides, il attribue |’insuccés de cette tentative aux mat-
vaises conditions dans lesquelles elle eut lieu. Si le conseil des
Anciens avait composé le Directoire d’hommes comme Daunou, Lat-
juinais, Boissy-d’Anglas, qui venaient de recevoir d’éclatants témoi-
EN FRANCE. 703
gnages de la confiance’ nationale, les résultats pouvaient étre diffé-
renis.
Nous ne croyons pas que ces changements de personnes eussent
donné une satisfaction définitive 4 ]’opinion publique. Boissy-d’Anglas,
Lanjuinais et Daunou, n’avaient été nommés avec tant d'ensemble
que parce que le pays n‘avait pas alors de moyen plus significatif de
manifester ses voeux secrets; leur popularité n’avait pas d’autre raison
d'étre : ils n’auraient pu soutenir la République, qui avait contre elle,
non-seulement l'indignité de ceux qui la gouvernaient, mais, surtout
l’antipathie de la France.
Barras, Laréveillére et Rewbell, avaient bien la conscience des
sentiments du peuple; aussi, fidéles & la mission que la Convention
leur avait léguée, ils ne s’'appliquent qu’ entraver les manifestations
constitutionnelles de l’opinion publique.
M. Thiers, aprés avoir approuvé l'idée qu’avait eue la Convention
de s'assurer la majorité dans les deux conseils et la prépondérance
dans le Directoire, ne pouvait manquer d’applaudir a tout ce qui serait
fait par le Directoire pour maintenir les traditions de la Convention.
Suivant lui, les directeurs se mirent 4 l’ceuvre avec bonne foi et bonne
volonté; n’étaient-ils pas du reste, « pour Ja plupart, des hommes
honnétes et animés d’excellentes intentions? »
M. Duvergier de Hauranne se sépare ici avec éclat du systéme
suivi par M. Thiers; il ne partage aucune des préventions de I'émi-
nent historien, il flétrit avec énergie toutes les mesures oppressives par
lesquelles le Directoire viola la Constitution qu’il était chargé d’exécuter.
Sur la proposition du Directoire, les conseils décidérent que le
séjour du département de la Seine serait interdit 2 tout conventionnel
non revétu de fonctions, & tout ancien fonctionnaire, & tout militaire
licencié, & tout prévenu d’émigration. Les lois contre jes prétres et les
émigrés furent renouvelées et aggravées; mais les lois étaient impuis-
santes 4 arréter le mouvement des esprits. Les élections de l’an V ap-
prochaient; on chercha &@ se prémunir contre leur résultat probable
en mettant quelques entraves & la liberté des électeurs et en leur
imposant le serment de défendre la Constitution contre la royauté.
Le corps électoral répondit 4 ces bravades par des nominations tout
4 fait anticonventionnelles; il excluait aussi bien du scrutin les ther-
midoriens que les hommes modeérés dont 1] avait adopté les noms a
I’élection précédente. Ainsi Lapjuinais ne trouva plus en 1796 un
seul département qui lui continuat son mandat.
Nous pouvons reconnaitre, avec M. Duvergier de Hauranne, qu’il y
avait 14 une tactique peu adroite; néanmoins elle révélait d'une facon
éclatante l’aversion du pays pour les hommes et les choses de la Ré-
volution et ses voeux pour la monarchie représentative.
704 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
_ Les élections avaient bien simplifié la situation. M. Thiers constate
avec douleur qu il n'y avait plus dans les conseils que « deux cent cin-
quante membres appartenanta la grande assemblée qui avait défenda
et consommé la Révolution. » Les conventionnels avaient la minorité
dans la législature, mais ils étaient en majorité dans le Directoire,
ou Barthélemy, qui avait remplacé Letourneur, ne pouvail compter que
sur l'appui de Carnot dévoué & la République, mais hostile & la majo-
rité de ses collegues. Si l'on attendait les élections de l’an VI. dont le
résultat ne pouvait étre douteux, le parti révolutionnaire n’aurait plus
compté qu'un petit nombre d'adhérents dans les conseils, il aurait perdu
en méme temps la majorité dans le Directoire. C’est alors que Rarras,
Rewbell et Laréveillére songérent & se débarrasser de leurs collé-
gues et de la majorité des conseils par un coup d Etat. « Triste et déplo-
rable ressource, dit M. Thiers, mais qui dans la situation et avec leurs
alarmes était la seule possible. » M. Duvergier de Hauranne croit avec
raison qu’il y avait une ressource moins triste et moins déplorable,
qui consistait 4 mettre fidélement & exécution le pacte constitutionnel.
Mais alors que devenaient les révolutionnaires : c’ était la l'objet des
craintes des directeurs et de leurs partisans, ils avouaient méme leurs
préoccupations avec la plus grande naiveté.« Puisque nous ne pouvons
a sauver Jes principes de la Révolution, tachons au moins de sauver
« ceux qui l’ont faite. »
Treilhard , que nous voyons successivement voter la mort de
Louis XVI, faire partie du comité de salut public et du Directoire,
donnait en ces termes 4 Matthieu Dumas |’explication dela conduite de
bien des révolutionnaires :
« Vous étes, lui disait-il, de fort honnétes gens, fort capables, et qui
« voulez sincérement soutenir le gouvernement; mais, nous conven-
a tionnels, si nous vous laissions faire, vous nous conduiriez a notre
« perte. Il n’y a qu'un moyen de nous entendre : montez 4 la tribune
« et diles que, si vous aviez été membres de la Convention, vous auriez
« voté la mort de Louis XVI. Donnez-nous cette garantie, et nous vous
a suivrons aveuglément. »
Les conseils n’avaient pas, il faut le reconnailre, l’énergie du
Directoire, ils défendaient avec une grande timidité contre ses en-
treprises les droits qu’ils tenaient de la Constitution.
Brothier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle avaient été distrails
de leurs juges naturels el traduits devant un conseil de guerre, sous
prévention d’embauchage; la Cour de cassation cassa la procédure, le
Directoire annula l’arrét de cassation : le conseil de guerre ayant ac-
quitté les accusés, le gouvernement ne se tint pas pour battu, et les
traduisit devant les tribunaux sous prévention de conspiration. Les
conseils n’élevérent aucune réclamalion; c’est ce qui aura sans doute
EN FRANCE. 105
fait dire plus tard qu’on ne pouvait attribuer au arcane a aucun
acte arbitraire ni aucune usurpation de pouvoir‘.
Aprés les élections de l’an VI, les conseils, saat M. Thiers, for-
ment les projets les plus fous; remplissant avec zele le mandat qui
leur avait été confié, les nouveaux députés ne craignent point de de-
mander |’abrogation en masse des lois révolutionnaires; on écoute
avec faveur les orateurs les plus hostiles, notamment Camille Jourdan,
qui « avait une colére ridicule contre le Directoire*. » Enfin, on va
méme jusqu’a proposer d’éter au Directoire Ja faculté, qu'il tenait
d’une loi, d’exammer les lettres venant de létranger *. » Nous avouons
que nous ne voyons pas |a de quoi exciler notre indignation, nous
allons nous trouver en présence d’autres actes qui la méritent mieux.
I.es projets du Directoire s’ébruitent; quelques voix se font entendre
dans les conseils et les conjurent de prendre des mesures pour leur
sireté; Aubry propose d’augmenter leur garde et de la mettre sous
les ordres directs des présidents et des inspecteurs de la salle. Le
Directoire comptait dans les conseils des amis dévoués qui, trailres a
Jeur mandat, cherchent & donner le change & leurs collégues. Ils re-
poussent avec énergie ces accusations outrageantes pour |’honoeur du
Directoire qui avait juré fidélité 4 la Constitution, et nient avec le plus
imperturbable sang-froid les projets dont ils avaient le secret et dont
ils conseillaient la mise & exécution.
« Ces alarmes, disait Guillemardet, sont des alarmes feintes, ou
« bien ce sont les réves de quelques imaginations en délire. »
a Qu’avez-vous & craindre, disait Eschassériaux? Le Directoire
« n’est-il pas chargé de pourvoir & notre sdreté? Et, si le pouvoir qui
« ale dépét de la force publique avait la criminelle pensée d’en user
« contre vous, est-ce que les bons citoyens ne vous protégeraient
a pas? »
« ]l appartient au Directoire, ajoutait Lamarque, de veiller & la
« streté de I'Assemblée : supposer qu'il manquera jamais & ce de-
« voir, c’est lui faire la plus sanglante injure. »
Quels auxiliaires allait-on employer celte fois pour exécuter le coup
d’Etat? Jusqu’alors la Révolution s’était servie de l’insurrection, mais
c’élait une arme bien dangereuse pour ceux qui sen servaient. « Le
« Directoire, dit M. Thiers, avait heureusement uo autre appui, celui
« des armées. » Il s’était adressé 2 plusieurs généraux, et notamment
4 Bonaparte, qui venait de terminer sa glorieuse campagne d'Italie. Il
recut de ce dernier, comme des autres, les plus grands encourage-
‘Thiers, Histoire de la Révolution.
* Ibid.
3 Ibid.
706 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
ments, dans des adresses menacantes et injurieuses pour les conseils.
Des lors le Directoire n’hésita plus & préparer son coup d'Etat.
Quelques-uns des ministres avaient la confiance de la majorité des
conseils; on savait que, tant qu’ils seraient aux affaires, il n’y avait
rien & craindre pour la Constitution; ils sont congédiés et remplacés
par des hommes qui pouvaient sans déshonneur siéger 4 cété de Merlin
le régicide et l'auteur de la trop fameuse loi des suspects. Un corps
d’armée dépasse les limites fixées par la Constitution autour de la capi-
tale. Il semble que ces faits doivent décider la législature & aviser.
Mais les hommes de courage que M. Thiers n’avait pas craimt de
fiétrir comme formant l’implacable faction conjurée contre la li-
berté et le repos de la France, « comprimés par la masse inerte et
« molle qui paralyse les assembiées, voyaient tristement le flot monter,
« et, sans espoir d’y résister, se préparaient & périr en faisant leur de-
« VOIr. »
Peut-étre aussi ces hommes que M. Duvergier de Hauranne reléve
en si nobles termes des appréciations malveillantes et passionnées de
M. Thiers se faisaient-ils quelques illusions sur la situation.
Le conseil des Cing-Cents comptait parmi ses membres un général
4 qui ses hauts faits donnaient une influence légitime : c’était Piche-
gru; onle choisit pour président, il rassura l’Assemblée et lui déclara
qu’elle pouvait délibérer en paix sans avoir rien & craindre de l'armée.
« L’armée, dit-il, sait que Ja subordination cesse 1a ot elle trouve
« des ordres contraires & la Constitution et aux lois, elle ne souillera
« point sa gloire. » D’ailleurs, oubliant que César et ses légions n’‘a-
valent pas été arrétés par le Rubicon, i! pensait avoir éloigné tout
danger, en faisant placer sur toutes les routes, a la limite constitution-
nelle, des poteaux qui rappelaient & |’armée ses devoirs.
L’audace des conspirateurs s’accroissait en présence de la fai-
blesse des conseils; le Directoire n’épargnait rien pour éclairer les
moins clairvoyants. Ji lui fallait ’exécuteur de ses hautes ceuvres :
Bonaparte le lui envoya. Augereau, soldat brutal et ambitieux, quitte
l’armée d'Italie et vient commander la premiére division militaire dont
le siége est & Paris. Enfin, la police est confiée & Sotin, homme sans
principes comme Augereau, et qui saura trouver les mensonges les
plus hardis pour détourner l'indignation publique sur les victimes da
Directoire. Il restait une derniére précaution & prendre : les conseils
avaient une garde constitutionnelle de deux cents grenadiers, il fallait
s’assurer, sinon son concours, du moins sa neutralité; on songea a
l'acheter. On attendait quelque temps les fonds que Bonaparte devait
envoyer, mais celui-ci, qui ne voulait pas trop se compromettre avec
le Directoire, trouva des faux-fuyants pour ne pas remplir ses engage-
ments. On dut s’adresser ailleurs.
EN FRANCE. 107
Cependant Vheure s’avangait, des fausses alertes se répandaient
dans le public; quelques-uns des députés menacés passaient les nuits
dans l’enceinte du palais législatif. Dans la nuit du 45 au 16 fructidor,
ils étaient réunis avec les inspecteurs de la salle, quand on vint leur
apnoncer que cent quatre-vingt-six députés étaient arrétés, et que les
troupes entraient par quatre colonnes dans Paris. « On envoya véri-
« fier, soit aux barriéres, soit 4 l’hdtel de la police, les rapports des
« agents, il fut reconnu que le plus grand calme régnait partout'. »
Aussi M. Thiers s’étonne-t-il que les inquiétudes ne se soient pas im-
médiatement calmées, et gourmande-t-il « les tétes folles du parti qui
a n’en résolurent pas moins de commencer le lendemain par faire
« déclarer la permanence. » Les événements allaient immédiatement
montrer si ceux qui voulaient prendre les devants sur le Directoire
étaient aussi fous que le dit M. Thiers.
« Quarante-huit heures aprés, ditM. Duvergier de Hauramne, Paris,
a en se réveillant le matin, trouvait ses rues envahies par une armée,
« les salles des séances occupées, un grand nombre de députés arré-
a tés, et on pouvait lire sur toutes les murailles des proclamations ot
« Je Directoire annoncait avec emphase qu'il venait de déjouer un af-
« freux complot et de sauver la Constitution de l’an Hil. »
« Ces proclamations imprimées le 17, et dont Thibaudeau eut con-
« naissance & onze heures du soir, dénoncaient une attaque dirigée
« pendant la nuit du 17 au 48 par les émigrés et les brigands de la
« Vendée contre les postes qui environnaient le Directoire exéculif. Le
« ministre de la police Sotin répondit & Laréveillére, qui fui faisait
« remarquer l’invraisemblance de cette assertion : On le croira tou-
« jours bien un jour, et cela suffit.
« Le Directoire, aidé par quelques vils débris des deux conseils,
« obtint de Ja passion et de la peur tout ce qu’il pouvait désirer. »
Le rapport de Boulay de la Meurthe, qui fut chargé de présenter
aux conseils mutilés les décrets de proscriptions contre ses collégues,
st bien diversement apprécié par MM. Thiers et Duvergier de Hau-
ranne. Suivant M. Thiers, « il donna les raisons qui, dans la circon-
stance, étaient trop fondées. » M. Davergier de Hauranne se montre
moins sévére pour les circonstances et moins indulgent pour le
complice du Directoire. « Il représente cet homme doux et consi-
a déré paraissant 2 la tribune pour y donner lecture, avec une mo-
«.dération apparente, de l’abominable décret en quarante articles,
« gui la veille avait été rédigé dans le conseil intime du Directoire...
« Il fallait avant tout proclamer cette grande vérité, capable de ras-
« surer tous les esprits: c’est que le triomphe des républicains ne
‘Thiers, Histoire de la Révolution frangatse.
708 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
« serait pas souillé par une goutte de sang, et que les propriétés se-
« raiept respectées. Aprés quoi Boulay proposait d'envoyer 4 Cayenne
« cinquante-trois de ses collégues, deux directeurs, un ministre, pla-
a sieurs centaines de journalistes, et tous les prétres qu'il plairait an
« Directoire de désigner, en meltant provisoirement leur propriété
a sous le séquestre. »
Le coup d’Etat du 18 fructidor regut l’approbation de Sieyés, de
Talleyrand et de Benjamin Constant. M. Thiers, dans son Histoire de
la Révolution francaise, sen est également fait le défenseur. La légalité,
d'aprés lui, était une illusion @ la suite d'une révolution comme la
notre. Sil ne va pas jusqu’a dire avec Bailleul « qu'il n’était pas pos-
sible, dans une telle crise, de mettre plus de régularité ou de montrer
plus de respect pour la représentation nationale : » il fait dans les
termes suivants l’apologie du Directoire.
« Le Directoire, par Je 18 fructidor, prévint la guerre civile, et lui
« substitua un coup d’Etat exécuté avec force, mais avec tout le calme
« et toute la modération possible dans les temps de révolution. »
Nous félicitons hautement M. Duvergier de Hauranne de ne pas
s‘étre laissé fléchir par cette prétendue modération. Au lieu de défi-
gurer le 18 fructidor, d’épouser la cause des proscripteurs et de flé-
trir les victimes, il a porté sur celte journée le jugement le plus sévéere:
« Elle devint, dit-il, pour tous ceux qui plus tard voulurent asservir
« leur pays un précédent et un enseignement; elle détruisait chez les
« citoyens toute foi dans la vertu propre des institutions et des lois,
« et dans la puissance constitutionnelle des assemblées; elle habitua
« le peuple a voir la Révolution passer devant ses yeux comme un
« spectacle, sans qu'il sen mélat, et presque sans qu'il s’en inquiétat.
a Elle apprital’armée sa force et la faiblesse des pouvoirs civils. »
M. Duvergier de Hauranne invoque, du reste, a Vappui de son opinion
une autorité que M. Thiers ne s étonnera pas de voir préférer a la sienne
en pareille matiére :
« Punir de la déportation, sans jugement, des députés, des journa-
« listes, dit Napoléon dans ses Mémoires, c’était renouveler la proscrip-
« tion des triumvirs de Rome; c était se montrer plus arbitraire que
« le tribunal de Fouquier-Tinville, puisque, au moins, il entendait les
« accusés et ne les condamnait qu’a mort. »
« L’histoire, ajoute avec raison M. Duvergier de Hauranne, quand il
« s'agit de juger untel acte, ne saurait étre moins sévére que Napoléon.»
A partir de ce moment, il n'y eut plus que l’ombre d'une représenta-
tion nationale, qui se traina misérablement jusqu’a ce qu’il plat 4 un
nouveau Cromwell d’en disperser les débris.
Aprés avoir éloigné des conseils tout esprit d'opposition, il restait
au Directoire 2 régier avec le pays. Les élections de l’an VII allaient
EN FRANCE. 109
avoir lieu. Les royalistes et les modérés s’étaient. il est vrai, retirés dela
lutte; ils ne voulaieut pas, par leur présence aux élections, paraitre pren-
dreau sérieux un gouvernement bien décidé 4 s’imposer an pays. Le Di-
rectoire n’avait donc aredouter que les candidatures des Jacobins. Se
préparant & un nouveau coup d'Etat contre ces nouveaux adversaires,
il engagea ses partisans, quand ils ne se croiraient pas en majorité dans
un collége électoral, & faire scission et & dresser des procés-verbaux }
part, dans lequel ils proclameraient député lecandidatdu gouvernement.
Le Directoire ne s’était pas trompé dans ses prévisions : les élections
lui furent contraires. Aussi, le 22 floréal, les conseils, dociles instru-
ments de Barras et de ses collégues, leur accordérent-ils un nouveau
coup d’Etat. Une loi annulait d'une maniére générale les élections des
départements qui élaient hostiles : quand les choix d’un département
n’étaient pas faits dans le méme esprit, on maintenait seulement les
élections favorables au gouvernement. Enfin le candidat de Ja minorité
scissionnaire était admis a siéger dans les conseils, tandis que le dé-
paté élu par la majorité des électeurs était exclu.
Voici, du reste, comment Bailleul développait, & l’appui du décret du
22 floréal an VII, cette grande considération que la légalité n’était qu'une
illusion ou le réve de quelque téte folle : |
« On dira peut-étre que cette mesure est arbitraire... Citoyens, crai-
« gnez d’étre victimes d'une fausse délicatesse. Comment accuser d’ar-
« bitraire une mesure dictée par la sagesse? II ne faut certes pas aban-
« donner les principes ; mais i! faut mieux raisonner et sen tenir aux
« faits.., Ainsion se demande comment les choix d’une méme députa-
« tion peuvent étre bons et mauvais, illégaux et légaux tout & la fois.
« L’objection se résout par les fails : les élections ne sont pas indivisi-
« bles, et les républicains peuvent y obtenir un candidat, tandis que les
« royalistes ou les anarchistes en obtiennent un autre. Quoi de mieux
« alors que d'admettre le premier et de rejeter le second ?... Cette loi
« sera une époque marquante dans I’histoire des Assemblées représen-
« tatives. Ce que nous vous proposons de faire contre les anarchistes,
« vous l’avez fait l’an passé contre les royalistes. N’est-ce pas 14 un
« précédent respectable ? »
Malgré leur humilité, les conseils faisaient quelquefois entendre des
critiques améres sur les actes du gouvernement. « Il ya, dit M. Duver-
« gier de Hauranne, dans les institutions représentalives, quand la liberté
« de discussion subsiste, une force secréte qui agit 4 J’insu méme de
« ceux gu’elle anime et qu’elle pousse.» Si quelques voix signalaient le
désordre des finances, « aussitét les esprils s’exaltaient, I’émotion
« gagnait les coeurs, et ces hommes, humbles et serviles hors de la salle
« des séances, retrouvaient sur leurs bancs, presque sans s’en aperce-
« voir, quelque force et quelque indépendance. »
®
740 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
Le Directoire n’avait pas d’éléments de durée; il n’avatt rien & of-
frir 2 la France en compensation du despotisme dégradant qu'il lui
imposait. C’est ce qu’entrevirent promptement quelques-uns des com-
plices du 48 fructidor, qui, avec la souplesse que les révolutions don-
nent naturellement aux esprits sans principes, se tournérent contre lui,
et méditérent sa ruine pour ne pas tomber avec lui sous le mépris
public.
Les élections de l’an VII furent encore contraires au gouvernement :
ce qui s’était fait en l’an VI ne pouvait plus se renouveler. Merlin in-
sista vainement auprés de ses collégues pour faire une derniére tenta-
live : ’heure des coups d’Etat n’était pas encore passée; mais ils ne
devaient plus désormais profiter au Directoire.
Les nouveaux ennemis du gouvernement y font entrer Sieyés 4 la
place de Rewbell, directeur sortant. Sieyés avait toutes les qualités
nécessaires pour mener la nouvelle intrigue : il s’était associé au 18
fructidor, el n’avait obtenu comme récompense que |’ambassade de
Berlin. Dans les loisirs qu’il y avait trouvés, il sétait convaincu de la
faiblesse de ses alliés du 18 fructidor, et, jugeant avec raison que la
France était profondément monarchique, que les jours de la Républi-
que étaient comptes, il s’était décidé & empécher & tout prix la restaa-
ration de la monarchie légitime, en lui substituant une monarchie & sa
guise, dont lui et ses amis auraient été les souverains régulateurs.
Cherchant partout des princes qui voulussent bien recevoir la couronne
de ses mains, il s’était successivement adressé 4 |’archiduc Charles et
au duc de Brunswick ; mais la loyauté de ces princes avait dérouté ses
profondes combinaisons.
A peine Sieyés était-il installé, que la lutte s’engageait dans les con-
seils. Boulay de la Meurthe, le rapporteur des décrets du 18 fructidor,
le disciple de Sieyés, réclamait la liberté de la presse et signalait la
dilapidation des finances. Voici comment il qualifiait le régime qu'il
avait acclamé peu de temps auparavant :
« Cet atroce et stupide systéme est louvrage de deux hommes mal-
« faisants : Laréveillére et Merlin..... Merlin, homme & petites idées,
« & petites passions, 4 petites haines, procureur brouillon et tracas-
« sier, digne 4 peine d’étre le garde des sceaux de Louis XI. »
L’opinion publique était avec Sieyés et Boulay contre le Directoire,
comme elle avait été quelques années auparavant avec Tallien et Bil-
laud-Varennes contre Robespierre et Saint-Just. Le Direetoire s’avoua
vaincu. Treilhard, Merlin et Laréveillére donnérent leur démission. St
les ennemis de l ancien Directoire furent satisfaits, la France gagna
peu au changement, Le nouveau Directoire ne tarda pas & monteer
qu'il héritait de toutes les traditions de l’ancien. Sur sa proposition, les
conseils adoptérent la fameuse loi des otages, qui rendait les parents
EN FRANCE. 741
d'émigrés et les nobles responsables des délits ou des crimes politiques
commis dans la commune ot ils résidaient. L’assassinat d'un function-
naire entrainait la déportation de quatre otages .
Berlier répondait ainsi aux objections qui étaient faites & cette loi :
« It n’est jamais inconstitutionnel de sauver Ja Constitution, et une me-
« sure destinée a prévenir une révolution ne saurail étre révolution-
« naire. »
Enfin, comme corollaire de cette mesure, on adopta_Ja loi de l’em-
prunt forcé, qui témoignait du profond respect que ses auteurs avaient
pour ja propriété, comme la loi des otages démontrait leur sollicitude
pour la justice et la liberté individuelle.
Le gouvernement du Directoire était certainement le digne succes-
seur, l’émule méritant du comité de salut public; s'il n’alla pas plus
join, s'il ne se rapprocha pas davantage de cet idéal de tout gou-
vernement révolutionnaire, il ne faut pas s’en prendre au mauvais
vouloir de ses membres, mais & la difticulté des circonstances. Les
Jacobins étaient bien ingrats en n’appuyant pas de toutes leurs forces
un gouvernement qui appliguait leurs principes avec autant de con-
Science, et ceux qui admirent tout dans Ja Révolution auratent tort de
lui refuser ses sympathies au moment oi il approchait de sa chute :
ils laisseraient croire qu’ils n’ont d’éloges que pour le succés.
Les lois des otages et de l’emprunt forcé avaient donné une satisfaction
momentanée a Sieyés, mais elles ne lui suffisaient pas : il révait une bien
autre gloire. Jl voulait donner 4 son pays cette constitution, fruit de ses
savantes veilles et de ses méditalions patriotiques, qui avail été la ri-
sée des Assemblées devant lesquelles il l’avait exposée. La France y
trouverait un gouvernement qui aurait le double mérite d'étre tout a
fait nouveau et d’assurer au législateur et 4 ses disciples puissance et
richesses. Le renouvellement du Directoire ne lui avait pas donné une
majorité suflisante pour pouvoir faire un coup d'Etat par lui-méme; |
ne devait compter en aucune facon ni sur le conseil des Anciens mi
sur celui des Cing-Cents : il fallait donc faire disparaitre du méme
coup Ja législatnre et le pouvoir exécutif; le plan, nous-l’avons déja
dit, ne devait pas rencontrer de grands obstacles dans |’opinion pu-
blique. Sieyés, qui n’avait pas I’habitude d’agir par lui-méme, songea a
associer un général & ses projets. Ce qui transpirait de ses desseins pro-
voquait une certaine irritation. On accusait Sieyés de vouloir rétablir
la tyrannie, et Lucien Bonaparte déclarait qu'il serait le premier & poi-
gnarder quiconque aspirerait & se faire dictateur.
La mort de Joubert avait privé Sieyés de Vappui sur lequel il
comptait, quand Napoléon Bonaparte, quittant subitement I'Egypte,
arriva & Paris. Ils furent immédiatement mis en rapport, et le coup
d’Etat fut arrété entre eux. La constitution de I’an Ill en fournit le pré-
712 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
texte : elle donnait au consei!l des Anciens le droit de transférer le
siége de la représentation nationale dans une autre commune que Pa-
' pis. « Grace & cette attribution habilement employée, dit M. Duvergier,
« on enleva & la résistance des Cing-Cents son point d’appui naturel, et
« le lendemain, & Faide d’un président infidéle & sa mission et traitre
« 4 ses collégues, on put vaincre I’hésitation des troupes et renverser
« la représentation nationale. »
Aprés tant d'insurrections et de coups d’Etat, y avait-il encore une
représentation nationale, et Bonaparte n'était-il pas dans le vrai en ré-
pondant aux membres du conseil des Anciens qui Je sommaient de
respecter la Constitution:
« La Constitution, vous |l’avez violée au 18 fructidor, vous |’avez vio-
« lée au 22 floréal, vous l’avez violée au 350 prairial! La Consti-
« tution, elle a‘été invoquée par toutes les factions, elle a été violée
« par toutes. »
« C'est la premiére fois, dit M. Duvergier de Hauranne, que la force
« mililaire jouait le principal rdle ; jusqu’alors elle avait obéi ala fraction
« dominante des Assemblées ou au pouvoir exécutif. » Il ne pouvait en
étre autrement : le parti révolutionnaire avait associé l'armée & toutes
ses entreprises, depuis le jour ot les gardes francaises avaient dooné
Tassaut 2 la Bastille qu’elles devaient défendre. Le 18 fructidor avait
révelé aux généraux le secret de leur puissance ; n’était-il pas naturel
qu'ils voulussent en disposer désormais pour eux-mémes ?
Nous n’avons pas de prédilection pour la date du 18 brumaire
an Vill. L’armée, dans un Etat bien régié, ne peut se transformer
en pouvoir constituant ; mais nous ne saurions éprouver une indigna-
tion bien vive contre le coup d’Etat qui finit par punir uo gouverne-
ment misérable qui n’avait vécu que par ce moyen, et les assemblées
pusillanimes qui I’avaient subi ou s'y étaient associées?
Si nous ne pouvons accueillir le 18 brumaire avec les mémes accla-
mations que Barrére, Garat etCabanis, si nous n'y voyons pas avec eux
le berceau des libertés publiques, nous reconnaissons que la liberté
n’était pas alors la préoccupation da grand nombre. La prophétie
d Adrien Duport s’était réalisée. La France, épuisée par dix années de
révolution, avait momentanément oublié le but vers lequel elle s était
constamment dirigée : elle n’aspirait qu’au rétablissement de l’ordre
matériel. Le gouvernement inauguré par le 18 brumaire allait lui
donner de ce cété la plus compléte satisfaction. Bonaparte avait
alors un sentiment infaillible des besoins du pays; il comprit que
le pardon serait acquis & son coup d’Etat s'il le faisait suivre im-
médiatement de l’abolition de l'odieuse législation que les révolu-
tionnaires avaient édictée contre la conscience, la liberté et la propriété
des citoyens. Le rappel des lois des otages et de l’emprunt forcé,
EN FRANCE. 713
Ja mise en liberté des prétres et des nobles arrétés comme sus-
pects, le rappel des proscrits de fructidor, la cléture de la liste des
émigrés, lui donnérent une vraie popularité. Entin, le 48 brumaire ne
fut pas suivi, comme le 18 fructidor, de la proscription en masse des
vaincus.
_V
CONSULAT ET EMPIRE. — 4799-1814.
Bonaparte, qui avait pris le gouvernement en main, dit modestement
lorsqu’il s'agit de (travailler & la constitution : « Le citoyen Sieyés a
« toute sa vie profondément médité sur l’organisation des gouverne-
« ments ; il a de grandes lumiéres et de vastes idées politiques : il n'y
« a rien de mieux a faire que d’adopter le projet qu'il a concu. »
Sieyés, se croyant sir du succés, reproduisit le systéme qui avait
été repoussé en l’an IIf par la Conventien. I! comparait |’édifice poli-
tique & un batiment dans lequel chaque corps d’ouvriers a son travail
a part, et ne peut bien le faire qu’autant que les autres corps d'état ne
sen mélent point. Il ajoutait en outre que, pour assurer |’ordre. la
confiance devait venir d’en bas et l’autorité d’en haut. Voici com-
ment il arrivait a ce double résultat :
Les habitants de chaque commune inscrivaient le dixiéme d’entre
eux sur la liste dite communale. La liste communale se réduisait au
dixiéme et formait la liste départementale, qui, par la méme opération,
aidait & composer Ia liste nationale.
Tous les fonctionnaires de |’Etat devaient, suivant l’importance de
leurs fonctions, étre pris dans ]'une ou l'autre de ces listes : la con-
fiance venait donc d’en bas. .
L’autorité venait d’en haut, parce que les choix étaient faits par les —
fonctionnaires ou les corps politiques dépositaires du pouvoir.
L’autorité se constituait ainsi.
Le sénat ou le collége des conservateurs, composé de Sieyés et de
ses amis, devait veiller au maintien de la constitution, annuler tout ce
qui lui était contraire, nommer le Corps législatif et le Tribunat. I!
comptait cent membres a vie dont chacun recevait cent mille francs de
rentes au moins en domaines nationaux situés dans un rayon de trente
4 quarante lieues autour de Paris.
Le Corps législatif votait les lois que discutaient devant lui le Tribu-
nat et le conseil d'Etat.
Le pouvoir exécatif était représenté par un grand électeur nommé
par le Sénat et qui n’avait que trois choses & faire : promulguer les
lois, nommer deux consuls et toucher le traitement de six cent mille
4h ‘ LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
francs. Les deux consuls étaient réellement chargés du pouvoir exé-
cutif; ils avaient des ministres et deux conseils d’Etat.
Enfin, ce qu'il y avait de plus ingénieux dans cette constitution,
c’était le rétabhissement de |’ostracisme, par le droit qu’avait le Sénat
d’absorber le grand électeur ou tout autre citoyen en le nommant sé-
nateur : dignité incompatible avec toute fonction publique. Pendant
que Sieyés revoyait pour la derniére fois son ceuvre, Bonaparte s était
pris au sérieux plus que son collégue nel'avait espéré; tout le gouver-
nement était dans ses mains, 1] était résolu & ne pas s’en dessaisir. Il
ne voulait pas, il avait certes bien raison, avoir fait le 18 brumaire pour
la coterie de Sieyés, que le projet de constitution transformait, comme
le remarque M. Thiers, en oligarchie vénitienne. Il signitia donc qu'il
lui fallait un autre réle que celui de grand électeur qu’il qualifiait,
avec une grande justesse, de porc a l’engrais. Sieyés se résigna & mo-
difier son plan et 4 laisser Bonaparte-se faire la part du lion. Les
formes extérieures étaient loin d’étre génantes, elles furent conser-
vées. Les listes de notabilité furent adoptées avec enthousiasme; on
décida seulement que les premiéres nominations se feraient avant la
confection des listes, et que plus tard des catégories de fonctionnaires
et un certain nombre de citoyens seraient désignés par |’administra-
tion pour figurer sur les listes en dehors de tout choix électoral.
M. Duvergier de Hauranne se demande dés lors comment la confiance
pourrait venir d’en bas.
Quant & la seconde partie de l’axiome, qui faisait venir l’autorité
d’en haut, elle était mise en relief plus que jamais; seulement l’auto-
rité se trouvail déplacée. Le Corps législatif n’avait plus la faculté de déli-
bérer en séance secréte avant de passer au vote des lois. Le Sénat per-
dait le droit d’absorption; il se recrutait surla présentation de troiscan-
didats par le gouvernement, le Tribunat et le Corps législatif. Le Conseil
d’Etat était plus directement sous la main du pouvoir exécutif, qui
était confié pour dix ans & trois consuls. Le pouvoir exécutif recevait
les attributions qui dans une monarchie appartiennent au roi. Le pre-
mier consul faisait tout; les autres Je regardaient faire. Bonaparte, pre-
mier consul, désigna comme ses collégues Cambacérés et Lebrun.
Sieyés se montra vraiment philosophe, et alla prendre son siége
au Sénat; il jugea sans doute, comme M. Thiers I'a fait aprés lui,
« qu'il n’était guére possible de faire passer une plus grande partie
« de sa pensée dans la constitution d'un grand peuple. » La dotation
qui lui fut faite montrait d’ailleurs que Bonaparte n’était pas
ingrat et que, sil ne voulait pas partager le pouvoir, il savait au
moins acheter l’oubli des offenses. « M. Sieyés éprouva une vive
« satisfaction ; car, malgré une incontestable probité, il était sen-
a sible aux jouissances de la fortune, et il dut étre touché aussi
EN FRANCE. 745
« des formes élevées et délicates avec lesquelles cette récompense
« nationale lui fut décernée. » Lycurgue et Solon a qui M. Thiers
compare Sieyés n’avaient pas su finir ainsi! L’admiration des con-
ventionnels fut non moins sincére que celle de leur ancien col-
légue, et, quoique le Moniteur fidtrit leur apostasie, ils n’en baisérent
pas moins la main qui les chatiait; Bonaparte se radoucit: il savait bien
que, dangereux sous un gouvernement faible, ils n’auraient rien & re-
fuser 4 un gouvernement fort. Quelle que grande que fat la part faite
par la constitution de l’an VIII & l’autorité de Bonaparte, elle lui parut
insuffisante. En l’an X, il obtint le consulat & vie; on crut a cette
époque que quelques concessions libérales allaient étre faites. Camille
Jordan, dans une brochure intilulée : Vrai Sens du vote national, for-
mulait ainsi cette pensée : « Il faut stipuler notre charte... » Il atta-
quait avec la plus grande énergie, comme arrétant Je premier consul
dans ses tendances libérales, « les transfuges de la démocratie, exa-
« gérant aujourd'hui toutes les maximes de l’ordre, comme ils exagé-
« raient hier tous les principes d’indépendance, et prétendant com-
« penser leurs fureurs passées par leur abjection présente; certains
« nobles et certains prétres cherchant. dans tout pouvoir nouveau I'i-
« mage de celui qu’ils regrellaient, croyant devoir payer au gouver-
« nement sa protection en exagérant ses droits et en poussant le
« peuple sur la pente fatale de la servilité. »
La saisie de la brochure et surtout le sénatus-consulte de |’an X,
qui mutila Je Tribunat, diminua l’autorité du Sénat et concentra tous
tes pouvoirs dans les mains du premier consul, montrérent que |’opi-
nion de Camille Jordan n’avait pas prévalu.
Deux ans aprés, Empire était proposé par le Tribunat et acclamé
par le Sénat. Les idées mises en avant par Camille Jordan se firent
encore jour. Napoléon parut méme y déférer en demandant aux corps
de I’Etat de lui faire connaitre leurs voeux sur les changements & in-
troduire dans le pacte constitutionnel. Le Sénat demanda pour lui-
méme I’hérédité et une augmentation de priviléges; le Corps législatif
et le Tribuiat, plus modestes, ne demandérent qu’une augmentation
de traitement; on établit une haute Cour de justice; Lacépéde célé-
brait en ces termes cette merveilleuse institution :
« En présence de tant de bienfaits, la liberté sainte devant laquelle
« sont tombés les remparts de la Bastille reposera donc sans crainte.
« L’homme d’Etat sera satisfait et les ombres illustres du sage |’Hos-
« pital, du grand Montesquieu, du vertueux Malesherbes, seront conso-
« lées de n’avoir pu que proposer I’heureuse institution que consacre
« Je sénatus-consullte. »
M. Duvergier de Hauranne examine les institutions de l’Empire
dans deux chapitres que nous engageons nos lecteurs & rechercher
16 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF
dans son livre; quelque intéressants que soient les détails qui s'y
trouvent, ils ne sauraient avoir la moindre place dans cette Etade qu:
a pour objet le gouvernement représentatif.
D’ailleurs Napoléon déclarait que les sénateurs et les députés n’é-
taient que les organes de son tréne; il faut donc chercher la gloire de
la France & cette épogue ailleurs que dans les Assembiées délibé-
rantes, elle brille de tout son éclat sur les champs de bataille ot Napo-
léon fit face pendant dix ans & toute l'Europe coalisée contre lui.
CONCLUSION.
La France arrivait enfin au gouvernement représentatif. M. Du-
vergier de Hauranne consacre un volume & |’histoire constitutionnelle
des années 1814 et 1815. Nous examinerons cette partie de son ou-
vrage quand les autres volumes auront paru. Mais, avant de terminer
notre appréciation sur vingt-cing années que nous venons d‘esquisser
4a grands traits, demandons-nous comment la France a pu étre pendant
si longtemps & la merci de toutes les intrigues, de tous les désordres
et de toutes les violences. S‘il faut s’en prendre aux erreurs de l'As-
sembiée constituante, au manque d’énergie de !'autorité royale, il est
juste aussi de reconnaitre que la faiblesse du caractére de la plupart
des hommes politiques fut pour beaucoup dans toutes les calamités de
la France. Si quelques hommes généreux payérent de leur téte leur
attachement & leurs principes, le plus grand nombre de ceux qui pro-
fitérent de la Révolution pour entrer aux affaires ne donnent-ils pas
exemple de plus viles apostasies? Insolents devant la monarchie
ébranlée, ils avaient courbé docilement la téte devant le parti révolu-
tionnaire. Ils avaient deux buts : ils voulaient d’abord sauver leur vie,
méme au prix de leur honneur’*, puis satisfaire leur cupidité et leur
ambition.
Il n’est pas sans intérét de signaler ici ce déplorable effet de nos ré-
volutions ; car, s'il a exercé une influence considérable sur les événe-
ments que nous avons examinés, il en devait exercer une non moins
déplorable sur ceux qui suivirent.
M. Duvergier de Hauranne n'a pas manqué, toutes les fois que \’oc-
casion s’en présentait, de flétrir ces hommes dont toutes les actions
n’ont eu d’autre mobile que l’intérét, et pour qui Je succés a toujours
été l'objet d’un culte. Nous empruntons & la riche galerie de M. Duver-
gier quelques portraits.
A Sieyés d’abord, au grand faiseur de constitutions, revenait la pre-
‘ Propter vitam vivendi perdere causas.
‘
' EN FRANCE. 717
miére place. Il avait demandé & \’Assemblée constituante la suppres-
sion de la noblesse, qu'il considérait comme une excroissance. Il était
alors dévoué & la cause de la monarchie constitutionnelle. Membre de. -
la Convention, il avait jugé, « dés le début, que Je temps des discussions.
« métaphysiques était passé, et que, dans la lutte qui s’engageait, les
« vaincus, quels qu’ils fussent, payeraient de leurs tétes Je lort de
a n avoir pas été les plus forts. Or c’est une chance que Sieyés ne vou-:
« lait courir @ aucun prix : 1] n’avait plus songé qu’a trouver, comme
« il le disait lui-méme, — un trou, — of il pdt se mettre & !’abri de
« l’orage. — Que faire, disait-il, dans une telle nuit? Attendre le
« jour. Cependant il était loin de rester inactif. Il avait voté la mort
« du roi Louis XVI et presque toutes les abominables mesures qui ont
« déshonoré cette époque. Il s’était méme fait un honneur de venir 4
« la suite de Gobel renier sa qualité de prétre et déclarer que depuis
« beaucoup d’années il ne se considérait plus comme catholique. »
Quand Thermidor fut arrivé, 1! sorlit de sa cachette et chercha vaine-
ment 4 faire triompher ses théories auprés de la Convention. Il applau-
dit au 48 fructidor, et, plein d’horreur pour l’excroissance dont il de-
mandait déja l'extraction en 1789, il proposa le bannissement des
anciens nobles et la confiscation de leurs biens.
Nous avons vu comment il prépara e418 brumaire, ce que Bonaparte
fit de sa constitution, comment Sieyés ne lui en tint aucune rigueur,
et recut de lui une place au Sénat et la belle terre de Crosne. Plus
tard, peut-étre par pénitence de-ses erreurs passées, peut-étre aussi
par un dernier sentiment de haine pour l’ancienne noblesse, i] con-
sentit & se laisser faire comte de |’Empire.
Merlin, de Douai, était un grand jurisconsulte. Avant la Révolution,
il était avocat au parlement de Flandre et secrétaire du rot. Dans la
seconde édition du répertoire de jurisprudence publiée en 1784, il
établissait en ces termes l’imprescriptibilité du crime de régicide :
« Suivant quelques auteurs, le crime de régicide est encore exceplé de
toute prescription. » On le vit plus tard voter la mort de Louis XVI,
achever de fouler aux pieds Jes lois divines et humaines en proposant
la loi des suspects et en donnant son concours & J’organisation de
Vinfame trivunal révolutionnaire. Puis il fit partie du Directoire exé-
cutif, et, quoique chassé du pouvoir par Sieyés, trouva le moyen,
aprés le 48 brumaire, d’entrer dans la magistrature et d'arriver aux
plus hautes dignités. Dans la troisiéme édition de son répertoire, qui
parut en 1808, il ne se bornait plus & émettre l’opinion timide que le
secrétaire du roi avait placée dans I'édition de 1784. « Quiconque,
a disait-il, oserait attenter a la personne sacrée du légilime souve-
« rain commettrait celui de tous les crimes qui ale plus d’élendue
« dans ses effets, et qui, par conséquent, doit étre le plus sévérement
748 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF EN FRANCE.
« punt. D’un cété, comme le coupable jette le trouble dans I’Etat, il
« est juste que jamais l’Elat ne lui serve d’asile. C’est un monstre qui
« n’a plus de patrie, contre qui tous les souverains doivent s’armer,
« et pour qui l’univers entier ne doit plus étre qu’un précipice. D’un
« autre célé, comme le souverain, en tant que souverain, ne meurt
« jamais, et qu’il n’y a point de prescription contre lui, il est naturel
« que je crime de lése-majesté trouve en lui un éternel vengeur. »
Pouvons-nous étre plus indulgents pour Merlin que lui-méme? N’é-
lait-ce pas le cri de la conscience humaine révoliée qui échappait a
ce jurisconsulte, qui avait eu le tort de mettre les grandes facultés de
‘son intelligence au service de la plus détestable des causes.
Nous pourrions citer encore Garat, Talleyrand, enfin le trop fameux
Fouché, duc d’Otrante, et beaucoup d’autres qui s efforgaient de mar-
cher sur leurs traces. Nous trouvons dans ces apostasies, et dans la
pusillanimité des classes les plus éclairées de la société qui les encou-
rageait, le secret de tous les désordres et de toutes les violences qui
affligérent la France pendant la période que nous venons de parcourir.
Comment Iesprit public aurait-il pu se développer dans de telles con-
ditions? Aussi la France n’arriva-t-elle au gouvernement représentatif
qa’aprés avoir subi des épreuves de tout genre, jusqu’a la plus cruelle
de toutes, l’invasion étrangére. Ce gouvernement était toutefois le but
vers lequel elle n’avait jamais cessé de tendre. Méme dans ses plus
mauvais jours, elle croyait y trouver la conciliation la plus heurense
des traditions du passé, des exigences du présent et des nécessités de
l'avenir.
Henry Moreav.
LA FILLE DE L’AMIRAL
I
e
A lextrémité du village de Middleton, sur la frontiére occidentale
du Wiltshire, s‘éléve une maison de briques rouges fort jolie, quoique
UN peu ancienne; les portes, les fenétres, les angles des murs, sont
ornés de frises en pierre de taille; le toit est décoré de balustrades et
de vases de méme matiére.
Il y a dans ce style quelque chose d’agréable et d'imposant; on
aime ces grandes portes chargées d’ornements, ces perrons de pierre,
cette quantité de fenétres longues et étroites, la solidité des construc-
tions en brique. La stabilité apparente de ces éditices imprime V’idée
d'une stabilité semblable dans la position, Ja fortune et les habitudes
de ceux a qui ils appartiennent, idée qni ne s’attache pas toujours aux
constructions classiques de fonte et de ciment qui caractérisent notre
architecture moderne.
Dans les endroits un peu éloignés de la métropole cette impression
de stabilité n’est pas tout a fait illusoire. Méme dans ce siécle de chan-
gements incessants, d’attachements passagers, de plans et de projets
qui se succédent rapidement, on peul trouver encore quelques indi-
vidus qui, 4 tort ou a raison, conservent leurs affections locales dans
toute leur force, s'attachent avec un mélange d’amour et de respect
au séjour de leurs ancétres, au berceau de leur enfance, honorent avec
un pieux sentiment ces antiques appartements ot leurs parents com-
mandaient naguére avec cette digpilé grave qui sied si bien aux che-
veux blancs dont on n’a point la faiblesse de rougir. Pour eux, le
génie du lieu hante encore les allées, les charmilles, les parterres, et
ils repoussent de tout leur pouvoir cet esprit d'inpovation qui, sous
le nom de progrés, sacrifie tous les souvenirs du passé aux conve-
nances et aux commodités du present, faisant bon marché de nos
jouissances morales quand il s’agit de les sacrilier aux jouissances
matérielles.
La maison que j'ai entrepris de décrire était, dans ce genre, un
120 LA FILLE DE L’AMIRAL.
spécimen des mieux conservés. Elle s’élevait au milieu de jardins, de
cours et de pépiniéres, ot toutes les traces d’une autre époque avaient
été soigneusement respectées. Sur le devant était une cour bordée de
chaque cété d’ormes majestueux, et coupée au milieu par une large
allée sablée destinée, sans doute, aux chevaux et aux voitures, mais
si parfaitement ratissée, que les y laisser passer edt paru presque une
profanation; de chaque cété régnait un gazon si bien fauché, qu'on eat
dit un tapis de velours, et la main da jardinier était si active, son soin
si vigilant, que les feuilles tombées semblaient disparaitre & mesure.
En face de l’entrée de cette cour, un beau perron de pierre conduisait
a une lourde porte en chéne sculpté par laquelle on pénétrait dans
la maison, et de chaque cété s‘étendait une longue suite de fenétres.
percées certainement avant que l'impét nous eut enseigné l'économie
de la Jumiére, entre autres économies bonnes et mauvaises. _
Le derniére de la maison me plaisait encore davantage; la se trou-
vait un jardin d'un genre qui m’a toujours charmé; c’était une ravis-
sante confusion d’allées, de parterres, de bosquets, d’arbres fruitiers,
de vignes; puis des fontaines et de clairs viviers o se jouaient de
grosses carpes qui venaient sur le bord chercher la noarriture que
leur tendaient les deux plus belles mains qui aient jamais daigné
prendre un semblable soin.
It faut excuser la loquacité d’un vieillard : je ne puis poursuivre ce
récit sans m’arréter au souvenir de ces beaux jours de paix, d'inno-
cence et de bonheur. Pourquoi me faut-il maintenant parcourir seul
‘ces allées silencieuses, rappeler les ombres fugitives du passé et tacher
de former une histoire de mes souvenirs et des souvenirs de ce qui
m’était cher?
Cette antique demeure, si délicieuse & mon avis, appartenait, dans
ce temps-la, au vice-amiral Thornhaugh ; il lhabitait avec sa fille
unique, la belle, la charmante Inez; il était veuf depuis longues aa-
nées. Je me disais souvent que je ne savais lequel était plus en har-
monie avec ce séjour et l’embellissait davantage, ou le vieil amiral ou
sa jolie fille : l'un avec sa tournure martiale et imposante, son visage
sévére halé par les vents, sillonné par les batailles, et dont la couleur
basanée était encore rehaussée par la chevelure blanche comme la
neige qui l’encadrait; l'autre avec cette taille souple et légére, ces
traits délicats et expressifs, ces grands yeux noirs percants, ces che-
veux plus sombres et plus Iuisants que ne le fut j jamais l'aile du cor-
heau, ce sourire, ces gestes enchanteurs, cetle voix douce et harmo-
nieuse, ce petit air espiegle et décidé.
Miss Thornhaugh ne ressemblait pas aux autres jeunes Anglaises:
sa mére était Espagnole; c’était une fort belle personne que |’amiral
avait épousée 2 Valence ou & Séville, et qu'il avait ramenée avec lui
LA FILLE DE L’AMIRAL. 724
en Angleterre, od elle mourut peu de temps aprés. Tout le monde
disait que sa fille lui ressemblait beaucoup: le fait est qu’elle n’avait
pas ce teint blanc et rose qui est une des beautés de nos jeanes filles ;
le sien avait plutét quelque chose d’un peu olivatre qui ne plait pas
4 tout le monde, mais sa peau était unie comme le plus beau marbre :
sa taille avait quelque chose d’ondoyant et de délicat que je ne saurais
décrire, une sorte de souplesse gracieuse que je n’ai jamais rencon-
trée chez aucune autre. Ses pieds et ses mains étaient d'une forme si
parfaite, qu’ils semblaient plutét l’ouvrage de l'art que celui de la
nature. Elle s’habillait d'une maniére qui Jui était tout a fait particu-
liére, portait du blanc ou du noir plutét que de la couleur, et n’étail
pas pincée et ajustée dans ses vétements comme les jeunes élégantes
qui venaient quelquefois la visiter. Elle portait quelquefois un riche
bracelet ou une chaine d'or; mais elle ne mettait jamais rien dans ses
cheveux qu’elle tressait et tournait autour de sa téte d'une facon ori-
ginale que je trouvais charmante; quelquefois elle s’enveloppait dans
une grande mantille de Jégére dentelle : c’était une mode qui lui venait
de sa mére, ainsi que le patron de son joli soulier de satin noir.
Miss Thornhangh était pleine de gaieté et de bonne humeur, mais
dégére et capricieuse comme un oiseau. Elle ne se mettait jamais
beaucoup en peine de ce que pensaient ou faisaient les autres, et sui-
wait ses idées avec un peu d’obstination peut-étre; mais cette obsti-
nation était si gentille, que je ne pouvais pas la lui reprocher. Je ne
Ja vis jamais offenser qui que ce fat; malgré sa légéreté et son insou-
ciance, elle était excellente pour tous ceux qui avaient besoin de sa
bienveillance. Une parole dure, un mot de colére, ne sortirent jamais
de cette belle bouche pendant les longues années que je ai connue.
Quelques-uns lui reprochaient d'étre coquette; mais je crois que
¢ était pure jalousie. Elle riait et causait, il est vrai, avec les jeunes
gens, mais tout cela si innocemment, que je n’y trouvais aucun mal.
Puis elle avait un cceur si chaleureunx! comme elle aimait le vieil
amiral, son pére! Quant & lui, il l’adorait; il ’aimait comme fa pru-
nelle de ses yeux; elle était la lumiére qui éclairait ses pas, une source
de joie pour son Ame. Les traits du vieillard, auxquels la sévérité du
gaillard d’arriére avait laissé une dignité froide qui allait presque
jusqu’a la dureté, prenaient & son approche une douceur extraordi-
naire; sa voix, qu’aucun de nous ne pouvait entendre sans une sen-
Sation indéfinissable aussitét qu’elle s’élevait un pen, prenait, en lui par-
dant, les plus tendres inflexions. Quant a lui refuser rien de ce qu'elle
pouvait désirer, ou & trouver & redire & quoi que ce fut qu'il lui plat
de dire ou de faire, cela n’était jamais entré dans la téte de !’amiral.
La jeune fille se faisait un jeu de ses manies, dont quelques-unes
étaient pourtant bizarres et assez obstinées; d'un sourire elle désarmait
722 LA FILLE DE L’AMIRAL.
ses coléres les plus terribles. Elle le cajolait pour lui faire faire ses
volontés, ce qui était impossible a toute autre personne. Elle babillait,
le caressait et le pliait & ses désirs, comme j’ai vu guelquefois ane
délicate enfant tourmenter, caresser et tyranniser un dogue énorme et
un peu hargneux, auquel personne ne se souciait de parler. La com-
paraison est peu respectueuse, mais elle est bien juste.
II
Iis vécurent ainsi dans la grande maison de Middleton, faisant des
visites et donnant des diners & toute la haute société du voisinage; ne
manquant ni un bal ni un tir a l’arc, jusqu’a |’époque ok miss Thoru-
haugh atteignit, je crois, sa dix-neuviéme année; alors arriva le chan-
gement auquel je m’attendais : Inez fut fiancée.
Il y avait un jeune officier de marine qui était un grand favori de
Yamiral, et celui-ci m’avait dit plusieurs fois que jamais un autre
qu’Henry Vivian ne serait le mari de sa fille chérie. Henry était ua
homme selon son coeur; un garcon franc, honnéte, sensé, brave
comme un lion; le meilleur officier qu'il connit au service de Sa Ma-
jesté, et jamais 11 n’accepterait un autre gendre. Je me disais que les
projets de ce genre réussissent rarement, et que les qualilés que je
viens d’énumérer n’élaient peut-étre pas précisément celles qui pou-
vaient fixer le coeur d'une élégante jeune fille. Heureusement le bon
amiral avait la prudence de garder ses projets pour lui, si bien que sa
maligne fille n’eut pas la tentation de songer a les traverser; et, lorsque
le capitaine Henry Vivian parut enfin, je le trouvai si charmant, que je
commengai 4 espérer que mon vieux maitre ne serait pas désappointé.
Le capitaine Vivian était tout ce que l’amiral en avait dit, un excel-
lent et habile officier, vif, plein de.sens et de coeur et possédant cette
franchise qui, selon moi, sied si bien & nos marins. Mais le temps
nest plus ob ces qualités étaient gatées par une brusquerie et une
rudesse qui ne pouvaient plaire 4 des femmes d'un godt délicat. Le
capitaine Vivian était le type du parfait gentleman; jamais petit-maitre
des gardes ne fut plus recherché dans ses vétements, plus élégant dans
ses maniéres. Cependant cette recherche et cette élégance ne pouvaient
cacher la simplicité naturelle du caractére le plus droit et le plus af-
fectueux que j'ale jamais connu. Le déguisement, la prétention, le
calcul, étaient également étrangers a Henry Vivian, et auraieut para
incompatibles avec le regard si pur de ses beaux yeux bleus, le son
harmonieux de la voix la plus agréable qui fat au monde.
Ii vint & Middleton visiter le plus ancien et le plus cher ami de I’a-
LA FILLE DE L’AMIRAL. 723
miral Vivian, son pére défunt; est-il besoin de dire.qu’il se prit d’une
vive passion pour miss Thornhaugh ? Je n’aime pas ce mot de passion;
car je crois que la passion est toujours égoiste; }’attachement du jeune
marin était trop dévoué, trop ardent, pour n’étre que de |'affection,
mais il en avait la généreuse pureté. Son amour ne se manifestait guére
par ces jalousies, ces caprices, cette tyrannie, qu’on m’avait appris &
regarder comme les signes distinctifs de cette passion lorsqu'elle a
atteint son apogée; mais, s’il edt été nécessaire, i] eit travaillé toute
sa vie pour l’entourer de jouissances; il se serait exposé & toutes les
intempéries des saisons pour qu'elle pit reposer sur le duvet; il aurait
bravé sans sourciller le danger, la souffrance, la mort, pour lui épar-
gner le plus léger chagrin. C’était la tendresse dévoude d’un coeur
sincére et aimant, rehaussée par ce sentiment particulier d’admiration
et de respect avec lequel le marin considére toujours une femme ai-
mable, belle et distinguée.
Miss Thornhaugh n’était pas iosensible & tout cela. Elle parut
bientét aimer beaucoup le capitaine; ils étaient toujours ensemble
dans ce charmant jardin. Il ne se lassait pas de la suivre parmi ses
fleurs et ses oiseaux; elle n’en semblait pas importunée, mais riait et
plaisantait comme elle faisait avec son pére, seulement d'une ma-
niére 4 la fois plus douce et plus mutine. Elle edt séduit le coeur du
plus froid des philosophes, celui d’Henry Vivian était & ses pieds.
Je les vois encore, par un beau soir d’élé, se promenant dans le
jardin avec |’amiral; je me disais qu’ils feraient un couple charmant, .
et je crois qu’en effet tout fut arrangé ce jour-la. L’amiral fut appelé
par le jardinier; alors Henry, prenant une des blanches mains de la
jeune fille dans les siennes, !a conduisit vers une treille ombragée par
une vigne luxuriante dont la fleur embaumait les airs; ce fut 1a qu'il
lui déclara son amour, Ja que d’une voix émue il confessa la passion
qui pouvait seule !’autoriser a élever ses voeux jusqu’a une beauté si
parfaite, jusqu’’ un mérite si fort au-dessus du sien. Il n‘était, il le
savait bien, qu’un enfant de |’Océan; H n’avait pas fe savoir, l’esprit,
I’élégance des autres hommes; i! n’avait 4 lm offrir que son adoration,
son dme et sa vie (1] aurait pu ajouter : et une trés-jolie fortune). Les
Joues d’Inez étaient cramoisies; elle était trop confuse pour pouvoir
répondre; mais son visage en disait assez, et bientét 11 la remercia
avec transport de ce qu'elle ne Jui avait pas dit.
Je ne pense pas que miss Thornhaugh se fat précisément éprise du
capitaine Vivian; mais, quoiqu’elle et beaucoup d’imagination, elle
n’était pas sotlement romanesque ; touchée et satisfaite de l’attache-
ment d’un semblable cceur, elle consentit avec joie & un engagement
qui devait ’introduire dans la vie réelle sous des auspices si favorables.
Elle n’avait aucune des idées fausses qu’on eit da attendre d'une jeune
724 LA FILLE DE L’AMIRAL.
fille élevée comme elle I'avait été; son pére lui avait fort heureusement
transmis quelque chose de sa raison et de son énergie.
L’engagement une fois pris, miss Thornhaugh n’eut ni maux de
nerfs, ni inquiétudes, ni hésitation; elle n'envisageatt la vie ni comme
un paradis de passion ni comme un enfer de désappointement; elle
n’imaginait pas que méme I'affection prévoyante du capitaine Vivian
pat la préserver d’une certame part de chagrins et de soucis, mais.
avec cette protection elle était préte 4 leur faire face courageusement;
elle se promettait beaucoup de bonheur dans sa société, mais il n’y.
avail pas dans sa téte la moindre exaltation.
- Quant & lui, il était moins raisonnable. Son amour était de ceux
qu'on traite de folie quand les perfections de l’objet aimé ne les jus-
tifient pas. Mais je n’essayerai pas de décrire ses transports a l’idée
de posséder cette charmante fille. Sa passion se trabissait dans ses.
gestes, dans ses maniéres, et leur donnait une gaicherie inimaginable.
Ce signe infaillible d'un véritable attachement excitait parfois miss
Thorohaugh & exercer son talent pour Je tourmenter d'une maniére-
que je voyais avec peine. Elle, qui était la bonté méme envers tout le
monde, se montrait souvent impitoyable envers cet ami si dévoué;
mais cela n’arrivait jamais en présence de son pére. L’amiral était sé
enchanté du capitaine Vivian, que l'amour méme qo’ll portait & sa
fille semblait palir auprés de cette affection, et je suis certain que,
s'il l’edt prise en flagrant délit de-quelques-uns de ces petits actes de
tyrannie, il le Jui edt fait payer cher.
Leur engagement devint bient6t le sujet de toutes les conversations;
ons’ occupa du contrat. Le capitaine Vivian faisait de fréquentes vi-
sites 4 Middleton, ou plutét il ne s’en éloignait guére. Aprés une de
ces courtes absences il revint accompagné, d’aprés le désir de I'a-
miral, par son inlime ami, M. Lawrence Hervey.
Lawrence et le capitaine Vivian étaient amis d’enfance. La méme-
affection, quoique moins vive peut-étre, avait existé entre leurs pa-
rents. Les jeunes gens furent élevés ensemble tant que les circon-
stances le permirent; puis le gout trés-prononcé qu’'Henry montrait
pour la marine et l'aversion de Lawrence pour cette profession les
forcérent & se séparer ; mais la distance ne parut affaiblir en rien leur
mutuel atlachement. Habitué & partager avec Lawrence toutes ses
pensées, tous ses sentiments, Henry était impatient de le présenter 2
sa charmante fiancée, et I’ amiral. qui s'appliquait & prévenir tous ses
désirs, s’était empressé d’inviter M. Hervey.
Je crois qu'on ne vit jamais deax étres plus dissemblables en tous
points que nos deux amis: Vivian, créé pour l’activité, avec des gestes
vifs et animés, un visage expressif d’un coloris plein de chaleur; Law-
rence, grand, pale, avec un air de langueur; des traits d'un contour
LA FILLE DE L’AMIRAL. 725
<élicat, mais d'un caractére fortement accusé; un front réfiéchi,
presque mélancolique, ombragé de cheveux noirs; un regard calme,
anais suflisamment expressif lorsqu’il parlait; une voix trés-douce et
an tranquille sourire plein de sentiment. Je remarquai aussi |’extréme
-beauté de sa main qui ajoutait singuliérement 4 la grace de son exté-
vieur; il n'était pas si recherché que le capitaine Vivian; il n’avait pas
le vernis d'un homme du monde, mais sa nonchalance naturelle avait
une sorte d’élégance gui n’appartenait qu’a lui.
Le méme contraste existait au moral: ’un ne vivait que pour |’ac-
tion, l'autre que pour la pensée. Tandis que !’un suivait avec ardeur
une profession brillante, l'autre n’en avait suivi aucune, préférant 2
toutes les tentations de l’avarice ou de l’ambition la satisfaction de son
gout pour l'étude. L’un vif et prompt, doué d'un bon sens qui lui en-
-seignait comme par instinct ce qu’il devait faire, réfléchissait peu,
lisait encore moins et agissait beaucoup; l’autre, doué d’un esprit fin
et observateur, réfléchissait beaucoup, lisait immensément et ne faisait
tien. Sur quelques points ils se ressemblaient cependant : ils étaient
également éloignés de tout ce qui était étroit, égoiste et intéressé;
également exempts de ces habitades irréguliéres trop communes chez
des hommes du monde.
Iis arrivérent tard. Les bougies étaient déja allumées dans le salon;
uo bon feu flambait et petillait dans la cheminée. Miss Thornhaugh
me parut excessivement réservée; cependant je crus voir dans les
coins de sa bouche l’apparence d’an sourire quand le capitaine, avec
‘un peu trop d’empressement, un peu trop d’emphase peut-étre (!’a-
mour sincére rend rarement gracieux), présenta son ami aux longues
jambes, qui, de son cété, paraissait trés-calme et trés-froid. L’amural,
qui, heureusement, ne voyait rien de toutes ces petites gaucheries,
accueillit M. Hervey avec sa cordialité habituelle.
— Avez-vous fait longue route aujourd’hui, capilaine Vivian? de-
manda Inez aprés les premiers compliments.
— Nous venons de Londres & quatre chevaux, répondit tranquille-
ment Lawrence.
— Sans doute, reprit l’amiral, Henry n’est pas homme 4 perdre
du temps en chasse. Toutes voiles dehors! Hein! Combien de nceuds
& Pheure?
— Vraiment, monsieur, je n'ai pas compte.
— Dix ou douze milles a heure, dit Lawrence. Le capilaine Vivian
avait la baguette d’un enchanteur; les chevaux volaient comme si leur
impatience edt égalé la sienne.
— Je ne puis concevoir, capitaine Vivian, pourquoi vous vous pres-
8€z ainsi, dit la jeune fille; le sage ne se hate jamais.
726 LA FILLE DE L’AMIRAL.
Et elle allait continuer sur ce ton; mais son pére était Ia. Elle baissa
les yeux et prit ]’air innocent et doux d'un agneau.
Le thé vint et circula 4 la ronde. Miss Thornhaugh ne le faisait
jamais; c’était dommage peut-étre. L’'amiral tenait trop & la discipline
pour admettre l’intervention d’une femme dans la tenue de sa maison;
Inez passait sa vie dans J’oisiveté. C’était peut-étre aussi un peu ma
faute. J’avais été le secrétaire de |’amiral, et, lorsque son amitié me
donna place & son foyer, le désir de lui étre utile m’avait fait prendre
le réle de son maitre-d’hétel.
Rien de plus charmant que la gaieté d’Inez pendant le thé; rien de
plus enchanteur que le sourire qu'elle adressait tantét 4 son pére, tan-
tét au capitaine Vivian, tantét d son ami. Le capitaine semblait ne pou-
voir la quitter des yeux, et elle en paraissait quelquefois impatientée;
si leurs regards se rencontraient, elle détournait les siens presque dé-
daigneusement; peut-étre sa délicatesse était-elle offensée de ce que
cette adoration se montrait si ouvertement en présence d'un étranger.
Quant a cet étranger, il l’examinait aussi avec un grand, un pro-
fond intérét; mais, &’ ma grande surprise, il ne paraissait pas l’admi-
rer beaucoup. C’était Je premier homme que j'eusse vu la considérer
avec l’ceil d'un critique; tous, en général, étaient tellement fascinés
par ses charmes, qu'il Jeur semblait impossible de les analyser, bien
moins encore de leur trouver quelque défaut. Une fois ou deux, comme
elle parlait avec une sorte d’arrogance au capitaine Vivian, Lawrence
parut mécontent ; puis, quand elle s’adressa 4 lui-méme avec cette
politesse insinuante & laquelle je ne croyais pas qu’un mortel pat ré-
sister, il répondit trés-séchement.
iil
Le lendemain M. Hervey se promena longtemps seul dans le jardin,
et, quand Henry lui reprocha le stoicisme qui lui permettait de s'‘éloi-
_gner un seul moment de la société d’une créature si charmante, il sou-
rit tranquillement et dit :
_ —Non, Henry, ne me souhaitez pas d'étre enivré aussi : c’est as-
sez d’un & la fois ainsi privé de sa raison. Elle est belle, elle est char-
mante ; vous avez en elle la meilleure excuse pour ce que je ne puis
m’empécher d’appeler (je vous en demande pardon) une étrange iofa-
tuation. Vous autres amoureux, vous faites aux gens de sang-froid l'ef-
fet que font les danseurs quand on se bouche les oreilles, dans une
salle de bal; on nc peut comprendre pourquoi ce mouvement, cette
agitation. Mais, be vous fachez pas, Henry (le capitaine semblait pt-
qué); & vous parler franchement, je vous plains et je voudrats vous
voir aimer un peu moins.
LA FILLE DE L’AMIRAL. 727
— Peut-étre l’aimé-je trop, dit Vivian avec un soupir; du moins il
va sans dire que je ne puis aspirer 4 étre payé d’un égal retour; mais
l’adorer sans raison ni mesure me parait ce qu’il y a de plus raison-
nable au monde. Avouez, Lawrence, que c est un ange.
— C'est une enchanteresse, du moins, dit Lawrence.
— Mais pouvez-vous trouver un défaut & cette charmante figure, a
cette taille élégante? Ne riez pas de moi, Lawrence. Les marins ne
sont pas habitués 4 vivre au milieu d’étres si séduisants et ne peuvent
avoir celte froideur philosophique que je vous envie aussi peu que
vous pouvez m’envier mon heureuse passion.
Lawrence sourit encore, mais son ami ne sen apercut pas : l’amiral
et sa fille venaient les joindre. Le capitaine courut offrir son bras &
Inez; mais son air trop soumis provoqua encore la malignité de la
jeune fille : elle le refusa.
— Non, non, laissez-moi jouir, pendant que je le puis, de ma char-
mante liberté; pour l'amour de Dieu, n’anticipons pas sur |’avenir.
Monsieur Hervey, j’esptre que mon jardin vous plait et que vous ad-
mirez le godt avec lequel j'ai arrangé tous ces parterres. Vous étes
botaniste, je suppose, car, s'il faut en croire le capitaine Vivian, vous
comnaissez tout ce qu’il y a en lair, sur terre et sous terre. Nous
autres marins, nous sommes un brin superstitieux, nous sifflons
pour faire changer le vent, nous croyons au vaisseau-fantéme, et
nous ne sommes pas éloignés de confondre la science avec la magie.
Hein! capitaine Vivian?
Vivian parut déconcerté. Il n’était pas exempt de quelque faiblesse
de ce genre.
— Si ce jardin est votre ouvrage, miss Thornhaugh, dit Lawrence
pour détourner la conversation, je puis vous complimenter sur vos
connaissances : 1] est admirablement arrangé.
— Bah! dit l’amiral, elle n’y entend rien. Je serais bien faché de la
voir palir sur des livres poudreux, m’écorcher Jes oreilles avec des
noms barbares et salir ses jolies mains pour faire du jardinage. Elle
distingue un chou d’avec une rose : c’est assez pour la fille d'un ma-
telot. |
— Rien de plus vrai, dit Inez en riant, tout cela est |’ouvrage de
notre vieux jardinier. Pour moi, je ne fais que voltiger, inutile et oi-
sive, comme un papillon; quelqu’un ajoutera peut-étre aussi volage
(en jetant un regard sur Lawrence). Allons, capitaine Vivian, pourquoi
ne venez-vous pas 4 mon secours comme de coutume ; pourquoi ne
défendez-vous pas aussi la cause du dolce far niente? Convenez qu'il
fait nos délices & tous deux, et que, contents d’admirer les beautés
de la nature, nous ne lui enlevons pas tout son charme en |’analysant,
en la disséquant, comme font les philosophes.
28 LA FILLE DE L’AMIRAL.
— Ainsi vous ne faites absolument rien? dit Lawrence, que cela
amusait.
— Absolument rien, et je n’ai pas envie d’en faire davantage.
Elle avait pris le bras du capitaine Vivian, qui s‘élait rapproché &
son premier appel, et paraissait aussi heureuse que lui. Il y avait un si
grand charme dans son sourire, une si douce gaieté dans ses yeux,
que Lawrence avoua plus tard que, dans ce moment-la, il l'avait trou-
vée irrésistible. Cependant Ja situation de son ami ne le satisfaisait pas
encore. « S’il veut assurer son bonheur, pensait-il, il devrait moins.
aimer. Elle aurait besoin d’étre dirigée ; elle a élé trop longtemps ga-
tée. Il faudrait que son amant pril un certain ascendant sur elle :
elle ne l'en aimerait que mieux. Henry pourrait en faire tout ce qu’it
voudrait sl n’était pas si follement épris. Est-il possible qu'un homme
de sens se livre si aveuglément 4 une enfant volontaire et capricieuse?
Le mariage est une aflaire grave; on ne doit pas Je traiter comme si
ce n’était que Je commencement d'un roman. Elle sera maitresse de
sa maison, mére de ses enfants. Comment peut-il flatter tous ses ca-
prices, satisfaire toutes ses fantaisies? Mais a quoi bon raisopner avec
un homme qui réve? Cela ne fait que le contrarier. Je voudrais cepen-
dant qu’il se fit craindre et respecter un peu davantage. »
Lawrence était blessé au vif quand il voyait le capitaine Vivian dé-
concerté par les railleries de miss Thornhaugh. Quelque spirituelle
qu'elle fat, il lui semblait qu’a Ja place d’Henry il n’aurait pas pris
garde a ses impertinences; mais son orgueil souffrait pour son ami.
Il était au supplice de le voir humilié devant elle; cela le rendait telle-
ment irritable, qu’il finit par devenir injuste et par prendre en mal,
quand cela venait d’elle, ce qui, chez toute autre personne, ne lui eit
paru qu'une innocente malice.
— J’avoue franchement, Jui dit-il un jour aprés une petite seéne de
ce genre, qu’a la place d'Henry je romprais avec vous. Je ne croirai
jamais qu'une femme estime l'homme dont elle peut se jouer aiosi; et,
si vous ne l’estimez pas immensément, permettez-moi de vous dire que
vous manquez du discernement le plus vulgaire.
— Je me flatte de savoir apprécier, tout aussi bien que de plus ha-
biles, cet assemblage de rares perfections; mais, si le capitaine Vivian
s'attend 4 ce que je serai en adoration perpétuelle devant ses ineffables.
qualités, je dis 4 son ami et je suis préte a lui dire & lui-méme qu'il se
irompe.
— li se trompe beaucoup en se placant ainsi vis-a-vis des
Vétres.
-- Sans doute. D’autres sont plus modérés dans leurs sentiments.
Je sais bien que vous ne m’aimez pas, monsieur Hervey, quoique je
ne puisse imaginer pourquoi.
LA FILLE DE L’AMIRAL. 729
— Sdrement, dit Lawrence, qui ne put s’empécher de sourire, il est
difficile d’imaginer pourquoi on n’aimerait pas une personne si par-
faite.
—— Je ne me crois pas sans défauts, quoi que vous en puissiez pen-
ser; mais je déteste qu'on m’en parle. Mon pére ne m’en parle jamais;
le capitaine Vivian ne m’en aime que mieux; ce serait dommage de
m’en corriger pour votre bon plaisir.
— Grand dommage sans doute! Les défauts sont une chose deéli-
cieuse dont le charme finit par échapper. Un homme se lasse quel-
quefois d’étre tourmenté, et, au bout d'un certain temps, se refuse 4
accepter_ I"insouciance pour la tendresse, l'indifférence pour I'affec-
tion. Si j'étais femme, je crois que j ‘adorerais Henry. Etre choisi par
lui, voir ce caractére ardent devenir prés de moi doux et timide comme
celui d’une lille, non par faiblesse, mais par J’excés de son amour,
cela me toucherait si vivement, que je ne voudrais pas me jouer d’un
semblable ceeur : je |’aimerais profondément, sérieusement, comme
il Je mérite. Reconnaissant la supériorilé de sa nature et de ses
qualités, je n’aurais pas |’enfantillage de vouloir les abaisser 4 mon
niveau; je chercherais plutét & faire honneur 4 son choix.
— C'est magnifique! En attendant, je me contenterai d’étudier |’ art
de lui plaire. Quelle que soit mon ignorance sur d'autres puints, vous
conviendrez que j‘entends assez bien celui-la. Croyez-vous bonnement
que, si je m’en allais d'un air grave travailler a devenir parfaite pour
étre digne de lui, cela lui plairait beaucoup? Bah! vous étes un enfant
pour ces choses-la, tout sage que vous étes, avec votre air triste et
mécontent. Nous nous arrangerons trés-bien si vous voulez nous lais-
ser tranguilles. Je suis en train de le dresser ; il ira trés-bien quand il
Sera mis au pas, vous en conviendrez vous-méme. Je suis plus en état
de conduire que lui, et...
— Et il est un grand sot! dit amérement Lawrence. Je vois que
vous ne l’aimez pas. Si vous l’aimiez, vous ne le traiteriez pas ainsi.
— Vraiment! Tant pis pour lui! Nous verrons si on vous aimera da-
vantage. Malgré toutes vos qualités, monsieur Harvey, vous pourrez
vous trouver trés-heureux si vous étes jamais aimé comme Henry
Vivian. ;
Elle le quitta aiusi un peu en colére et s’en fat rejoindre Henry,
qu’elle trouva tout sombre et tout pensif dans le salon. Eile lui prodi-
gua tant de charmants sourires, qu’'ils étaient les meilleurs amis du
monde avant que |’indolent Lawrence n’ett eu le temps de regagner la
maison. En entrant, il fut convaincu que tout était oublic, que quel-
ques douces paroles avaient dissipé l’indignation du capitaine Vivian,
et qu'il était plus esclave que jamais. Inez lui lanca un regard de
triomphe qui acheva de I’irriter. « Elle le trompe! » pensa-t-il.
730 LA FILLE DE L'AMIRAL.
C’était une erreur; mais, malheureusement, Lawrence avait trés-
mauvaise opinion des femmes. II avait beaucoup véeu dans le grand
monde, et ne jugeait que d’aprés ce qu’il avait vu dans les cercles les
plus fashionables et les plus dissipés. Pour lui toute femme était une
coquette prenant plaisir & se jouer des plus chéres affections des
hommes, sans jamais engager la sienne. Il croyait peu a la vertu, car
il avait vu tant de pruderie, tant d’hypocrisie, qu’il se méfiait des ap-
parences. Dans celte disposition, il semble qu’il aurait da croire aux
bonnes qualités de miss Thornhaugh, d’autant plus qu’elle était mca-
pable de feindre celles qu’elle ne possédait pas; mais il la voyait d'un
ceil prévenu et ne voulait pas se laisser charmer.
IV
Les choses continuérent ainsi. Miss Thornhaugh ne se laissait pas
détourner de ses amusements par les airs graves du philosophe, qui, a
dire vrai, n’était guére em faveur prés de nous. Notre maniére d’étre
n’était peut-étre pas la plus sage du monde, mais nous regardions avec
peu de bienveillance |"homme qui ne semblait pas la godter. Le capi-
taine Vivian penchait de notre cété et ne semblait plus aussi intime
qu’autrefois avec M. Hervey. Lawrence s’en apercevait et ]’attribuaita
l’influence toujours croissante de miss Thornhaugh, ce qui ne dimi-
nuait pas ses préventions.
Miss Thornhaugh prit un rhume. Ce rhume lui seyait si bien, que
‘je crus presque que c’était une manceuvre de coquetterie. Sa figure
était entourée d’un élégant fichu de dentelle qui faisait ressortir la
noirceur de ses cheveux et la vivacité piquante de ses beaux yeux;
plusieurs cachemires se drapaient avec grace sur ses bras, sur ses
épaules, autour de sa taille ou la couvraient quand elle s’étendait né-
gligemment sur les canapés. Le capitaine Vivian était héureux de la
soigner comme les marins seuls savent le faire. M. Hervey semblait
plus maussade que jamais. Cela parut surtout un jour qu'Inez, aprés
étre resiée enveloppée jusqu’au nez sur le sofa, chuchotant avec
Henry, qui élait assis prés d’elle, se leva tout & coup en apercevant,
grace 4 un mouvement du rideau, un ravissant clair de lune, et
s'élanca dans le jardin avec un simple chale, ou méme peut-étre
sans chile.
Le capitaine Vivian, qui la suivait 4 travers tous les détours du jar-
din pour l’aider a cueillir un bouquet de roses et de géraniums, pou-
vait-il s’opposer & cette imprudence? Il fit quelques objections par
acquit de conscience, et fut enchanté de n’étre pas écouté. L’amiral
ne se fatiguait pas la téte de craintes et de précautions : je pense qu'il
LA FILLE DE L'AMIRAL. 731
ne croyait pas & la maladie; sa jolie fille, du moms, ne lui en avait
pas donné |’expérience : elle n’avait que de légéres indispositions et
les gouvernait comme bon lui semblait.
Elle rentra, rouge comme une cerise et toussant horriblement.
— Quelle délicieuse soirée! monsieur Hervey. Capitaine Vivian,
comprenez-vous votre ami qui a, depuis trois jours, le méme livre
dans les mains? Allons, lisez donc!
Et elle jeta sur le livre un énorme bouquet.
— Ceci méme, miss Thornhaugh, ne me tentera pas de paraitre
autre que je ne suis, ou de dire que vous étes sage de sortir ce soir,
ou qu ‘Henry a raison de vous le permettre. Comme vous toussez!
— Qui, j’avoue que je tousse; mais je suis sire que cet air char-
mant ne peut que me faire du bien, car il fait ict ane chaleur insup-
portable.
En disant ces mots, elle ouvrit la fenétre toute grande et se tint au-
prés avec un chale jeté négligemment sur ses épaules.
— Bien, miss Thornhaug; ce n'est pas mon affaire. Mais, vraiment,
amiral, vraiment, Henry, je ne vous comprends pas : elle aura la fiévre
demain.
— Machére miss Thornhaugh, dit le capitaine en faisant un mou-
vement pour fermer la fenétre.
— Non, dit-elle tout bas avec une sorte d’obstination, cela lui ferait
trop de plaisir. Capitaine Vivian, si vous étes son esclave, je ne la suis
pas. Je ne veux rien faire de ce qu’il commande.
— Pas méme quand il a raison.
— Pas méme quand ila raison. D’ailleurs, il n’a jamais raison.
— Pour l’amour de moi, Inez, laissez-vous persuader. Il fait si
froid!
— Pour |’amour de vous! Ah! que c’est joliment dit! Mais étes-
vous bien sir, Henry, que vous n’insistez pas pour lui obéir? Je hais
les tyrans. Fermez la fenétre.
Elle rentra toute frissonnante, et aussi pale qu’elle était rouge
naguére.
Lawrence reprit la parole. Ayes son air de langueur il y avait une
singulitre autorité dans sa maniére de parler.
— Miss Thornhaugh, il se peut que je sois un tyran; je voudrais
étre absolu ici, et je vous enverrais coucher. Vivian, vous n’entendez
rien aux rhumes; je m’y connais, et je vous assure que si cela con-
tinue...
— Coucher, vraiment! comme un enfant qu'on met en pénitence!
Je n’en ferai rien, dit-elle.
— Vous feriez mieux.
— Qui, mais je ne veux pas. Je me demande comment nous avons
732 LA FILLE DE L’AMIRAL.
pu exister avant que M. Lawrence Hervey ne vint parmi nous, sots et
ignorants enfants que nous sommes! Il est fort heureux que nous nous
en soyons tirés. Et si je vais me coucher maintenant, trés-sage signor,
me permettra-t-on de me lever demain?
— Non! »
Un violent accés de toux Ja reprit en ce moment.
— Vraiment, ma chére, dit l’amiral Jevant enfin les yeux de dessus
un atlas qu’il examinait, ce que dit M. Lawrence est parfaitement
sage, le lit est ce qu’il vous faut. Je ne vous ai jamais entendue tousser
ainsi. Il ne faut pas que cela continue.
— C’en est fait, & présent il faut que je m’en aille. Henry, je ne
- yous pardonnerai de ma vie de m’avoir fait un maitre de cet homme
ennuyeux. Avez-vous encore quelques ordres? ajouta-t-elle en faisant
> Lawrence une révérence ironique, tout en prenant sa bougie.
— Non, dit froidement Lawrence. Je vous souhaite une bonne
nuit, miss Thornhaugh. Puissiez-vous ne pas avoir sujet demain d’étre
moins fachée contre moi que ce soir!
Ily eut lieu du moins de reconnaitre la sagesse de ses avis. Elle fut
trois semaines sans reparaitre au salon. Pendant ce temps, M. Hervey
parla plusieurs fois de s’en aller; mais les angoisses du capitaine Vivian
étaient si crueHes & l’aspect du danger oi se trouvait Inez par suite
de ’imprudence qu'il lui avait laissé commettre, que Lawrence con-
sentit sans peinea rester prés de lui. Je dois méme avouer qu’en cette
circonstance il lui témoigna son affection par mille attentions que je
n’aurais pas attendues d’un étre qui me semblait si froid.
Miss Thornhaugh reparut palie, maigrie, du reste toujours la méme.
Elle était, silest possible, plus volontaire que jamais, et semblait ré-
solue & profiter du peu de temps qui lui restait pour tourmenter le
capitaine et son ami.
Pendant sa convalescence, le capitaine Vivian avait insisté pour
qu’on abrégeat ses jours d’épreuve. Elle avait résisté, refusé; mais
un « Bah! bah! quelle bétise? » de l’amiral avait tranché la question,
le mariage devait avoir lieu dans un mois, Inez ne voulait pas perdre
son temps jusque-la. 3
Elle vint donc au salon dans une assez mauvaise disposition. Elle y
trouva une dame qui élait venue savoir de ses nouvelles et qui fit de
grandes doléances sur ce que miss Thornhaugh ne pourrait assister au
bal des chasses qui devait avoir lieu dans quelques jours.
— Et pourquoi cela, ma chére mistress Grandison? Qui a pu vous
mettre en téte une idée si bizarre? J’irai certainement.
— Vous! s’écria le capitaine Vivian.
Lawrence, qui se tenait dans un coin de la chambre, leva les yeux
en laissant échapper une exclamation trés-significative.
LA FILLE DE L’AMIRAL. 133
Elle s’en apercut, lui jeta un regard de colére, détourna la téte et
ajouta pour le vexer.
— Qui, mistress Grandison, j'irai certainement. Lord Edward Beau-
champ est commissaire. Je n’y manquerais pour rien au monde.
— Qh non! dit en riant avec affectation mistress Grandison qui était
assez sotle, je me souviens que c'est un de vos grands admirateurs ;
par reconnaissance vous devez y aller. Il mourrait de chagrin si vous
y manquiez.
— Ce serait un fat de moins, dit brusquement |’amiral.
— Un fat! dit mistress Grandison. Ah! amiral, comment pouvez-vous
dire cela? C’est l’étre le plus élégant, n’est-ce pas, miss Thornhaugh ?
— Oui, je !’ai toujours trouvé, répondit celle-ci; mais nous n’ai-
mons que les maniéres de gaillard d’arriére.
Je fus trés-faché qu’elle ett dit cela, elle le fut aussi quand l’amiral
repril :
— Miss Thornhaugh, voici les premiéres paroles que j'eusse pré-
féré ne pas entendre sortir de votre bouche.
— Je suis fachée de ne pas m’étre coupé la langue avant de les
pronoucer, cher papa, répondit-elle en lui souriant doucement. Mais
ses yeux élincelérent quand elle ajouta : — Que nulautreici ne prenne
cela pour une excuse.
Le capilaine Vivian rougit et baissa les yeux; quand ses senti-
ments étaient blessés, sa figure prenait une expression si douce et si
mélaacolique, que je me demande comment elle pouvait y résister.
— Crest trop fort! dit Lawrence ; et 1! sortit de la chambre.
Mistress Grandison fit ses adieux, et nous nous trouvames encore
plus mal & |’aise quand elle fut partie.
Entin le capitaine Vivian releva la téte, et avec un air de gravité
et d’'autorité que je ne lui avais jamais vu et qui lui allait trés-bien, il
s’avanea el dit :
— Le temps n'est pas encore venu ot il me sera permis de pré-
senter une requéte ressemblant fort 4 in commandement.
— Un commandement? Non, en vérité!
— Je n’ai pas oublié, comme vous, ce que j’ai souffert par suite
de ma complaisance pour votre derniére imprudence; puis-je de-
mander que cela ne se renouvelle pas?
— C’est une demande par trop osée, monsieur! je me garderais
bien de l’accorder.
— Vous ne me refuserez pas, Inez?
— Si certainemeut, capitaine Vivian.
— J'en suis trés-faché, dit-il plutét blessé que déconcerté comme
de coutume.
— Vous ne pouvez imaginer que je renoncerai 4 aller & un bal
Avan 41858. 30
134 LA FILLE DE L'AMIRAL.
dont un ancien ami est commissaire. Lord Edward serait extrémement
surpris que, moi surtout, je n'y fusse pas.
— Par tous les diables! cria d’une voix de ton nerre l’amiral dont
elle avait tout 2 fait oublié la présence, qu’importe ce que penseront
ou ne penseront pas dix mille blancs-becs parfumés comme lord Ed-
ward? Si Henry dit que vous feriez mieux de n’y pas aller, n’y allez
pas. Et il sortit du salon.
—Non, dit le capitaine Vivian d'un ton profondément blessé, si
mes veeux inquiets, si mes souffrances passées, plaident en vain, Inez,
je renonce A exercer une influence qui a besoin pour appui de !’auto-
rité d’un pére. Je vous demande pardon, miss Thornhaugh, j'avais trop
présumé de mon bonheur, je le vois dans vos yeux. Fou! insensé!
j'avais cru que mes désirs, mon repos...
Ses yeux exprimaient des pages de tendre éloquence; ceux d'Inez
eommencaient & s’adoucir, elle allait céder, quand malheureusement
M. Hervey rentra. Le changement fut curieux, elle était baissée pour
écouter les paroles de son amant qui parlait fort bas, tout en elle an-
bongait une vive émotion; dés qu'elle apercut Lawrence, elle se re-
dressa de toute sa hauteur, reprit son air dédaigneux et répondit :
— En vérité, capitaine Vivian, vous en demandez trop.
— Cela suffit, dit-il en reculant de quelques pas.
Elle poursuivit comme font quelquefois les gens qui désirent qu’on
les contredise : — N’est-il pas étrange qu’on s oppose avec cette ob-
stination & un plaisir innocent que j avais & coeur, le seul plaisir de ce
genre dont je jouirai jamais. Encore quelques semaines, et tout cela
sera fini pour moi. Vous exercerez pleinement cette tyrannie a laquelle
_ vous étes poussé, je n’en doute pas, par ce régulateur habile des
affaires des jeunes filles, M. Lawrence Hervey. Je connais perfaite-
ment son opinion; il faut que nous soyons guidées, contraintes méme
dans les choses les plus insigmfiantes. Il semble que nous n’ayons ni
le bon godt ni le bon sens de juger par nous-mémes. Mais i! se trompe
grandement, s’il croit me gouverner. Je déteste la tyrannie; j'abhorre
les tyrans jaloux et tous leurs caprices, et dés ce moment.....
— Toute cette tirade me parait dirigée contre moi, miss Thornhaugh,
dit enfin Lawrence, vous pourriez vous éviter la peine de la continuer.
Si j’ai pris quelquefois la liberté de vous faire des observations, c’est
parce que je pensais étre Je seul assez insensible a la fascination que
vous exercez pour pouvoir le faire. J’ai été assez romanesque pour
croire que la vérité une fois connue serait acceptée par un esprit aussi
sincere que le vétre me semblait étre. J’ai cru de plus que le titre
d’ami du capilaine Vivian me ferait recevoir avec une indulgence qu au-
trement je n’eusse pas méritée.
— Non, s’écria Henry, le ttre de mon ami est Je dernier que vous
LA FILLE DE L’AMIRAL. 733
puissiez avoir a l'indulgence d’Inez; elle a raison, elle méprise une
passion trop humble, trop irrésistible, elle méprise la possession d’un
coeur qui dans l’excés de son dévouement a cessé de se respecter lui-
méme. Etre conduit en captif pour orner le triomphe d'un autre est
peut- -étre la seule récompense qu'elle réserve & mon infatuation; mais
j'ai encore assez de sens pour lui résister. Si elle veut risquer une vie
si précieuse pour se donner ce plaisir, quelle aille & ce bal, moi je
n’irai pas.
Il se détourna, la voix lui manquait, il était profondément blessé.
Elle regarda Lawrence; mais il avait les yeux baissés, elle ne put y lire
cet air de désapprobation qui la poussait toujours & bout. Elle se
tourna ensuite vers Vivian, qui s’élait approché d’une fenétre, luttant
de tout son pouvoir pour remporter cette victoire qui lui semblait né-
cessaire. Elle traversa rapidement la chambre.
— Henry Vivian, je vous demande pardon, je me suis conduite
envers vous, devant ces témoins, d’une maniére sotte et indigne, il est
juste qu’ils m’entendent le confesser. J’'avoue que je me suis jouée de
votre bonne opinion d’une maniére qui mérite le sévére chatiment de
la perdre & jamais ; mats, si vous me la rendez pour celte fois, je ne la
perdrai plus désormais. Je n’irai pas 4 ce bal, puisque vous pensez que
j aurais tort de le faire. Monsieur Hervey, ajouta-t-elle (mais d’un ton
beaucoup moins doux), je vous prie de croire que ces excuses n’ont
été nullement amenées par votre intervention, et que je n’ai pas besoin
de votre secours pour remplir mes devoirs envers le capitaine Vivian !
— Je n’en ai jamais douté, répondit-il froidement, et je pense que
vous avez fini par ol vous auriez di commencer. Je vous en demande
pardon.
Ce fut & mon tour d’étre faché contre lu. Mes yeux se remplis-
saient de larmes; je savais combien cette soumission avait dd codter
4 Inez; et, tandis que le capitaine Vivian lui prit une main qu'il porta
a ses lévres, je priai Dieu du fond du coeur de les bénir tous deux. Les
paroles de M. Hervey me semblaient froides et dures, mais elle ne
parat pas s’en embarrasser. Il partit le lendemain, et ce fut la derniére
querelle entre les amants. A partir de ce jour miss Thornhaugh fat
subjuguée et me parut encore plus charmante dans sa douceur el sa
tendresse qu’elle ne l'avait été avec sa gaieté, ses caprices et son es-
prit piquant.
V
Enfin ils furent mariés |
Le ciel était pur, le soleil rayonnait dans toute sa splendeur, les
cloches sonnaient gaiement du haut du clocher de notre église; tout
736 LA FILLE DE L’AMIRAL.
dans la petite ville de Middleton avait un air de joie et de féte; les
fenétres étaient parées de guirlandes. de fleurs et de feuillages, et les
rues étaient pleines de gens qui altendaient l’arrivée du joyeux cor-
tége, tandis que |'élégante voiture du capitaine Vivian, la modeste
berline verte de l’amiral et les équipages de quelques voisins don-
naient a notre cour une animation inaccoutumée.
La charmante mariée descendit enfin de sa chambre. Elle était tout
en blanc; le voile léger qui la couvrait tempérait l’éclat de ses yeux
si vifs et de sa chevelure noire. Celle physionomie si animée avait
pris un air plein de modestie et de sentiment; ses lévres, toujours en-
tr’ouvertes par un piquant sourire, étaient fermées maintenant avec je
ne sais quoi de pensif qui leur prétait un nouveau charme. Elle des-
cendit ainsi entourée de ses jeunes amies, au milieu desquelles elle
s’élevait comme un lis majestueux. Nous étions tous au bas de }’es-
calier pour la recevoir: d’un cété l'amiral et moi, son fidéle Achate;
de l’autre le capitaine Vivian, et derriére lui son ami, M. Hervey.
Jamais je ne vis figure plus charmante, plus animée de joie et de
tendresse que celle du capitaine Vivian Jorsqu’il vil paraitre sa fiancée.
L’amiral, rayonnant de bonheur et d’orgueil, se tenait plus droit que
jamais. Quant & moi, mes vieux yeux se remplissaient comme de cou-
tume. Je n’ai jamais pu voir quelque chose de trés-beau sans étre
atleint de cette misérable faiblesse. M. Hervey ne se lassait pas de
regarder miss Thornhaugh; je crus qu'il Jui accordait enfin quelque
chose de l’admiration qu'elle méritait.
L’amiral fit monter sa fille pour la derniére fois dans sa voiture;
chacun suivit comme il pul; quelques mioutes aprés nous traversions
avec fracas les rues, ordinairement si paisibles, de la petite ville.
J’ai oublié de dire que, parmi les dames invitées en cette occasion,
-ge trouvait miss Vivian. C’était la sceur du capitaine Henry; mais elle
avait, disait-on, prés de vingt ans de plus que lui. Il disait qu'elle
avait été fort jolie dans sa jeunesse; on assurait que c’était une femme
excellente et trés-supérieure. Quant 4 sa beauté, c'était maintenant
une vieille histoire; il n’en restait plus qu’une figure longue et maigre,
de grands yeux trés-durs, un nez délicat et régulier, des lévres minces
et pincées. D’une taille élevée, elle se tenait toujours parfaitement
droite, n’inclinant jamais la téte, & moins que ce ne fat par une espeéce
de salut trés-roide, qu’elle regardait comme le superlatif de la poli-
tesse. Son immuable froideur formait un singulier contraste avec la
snobilité des traits de miss Thornhaugh. Jl se peut qu'elle fat trés-
vertueuse; du moins elle parlait beaucoup de vertu; n’assistait 4 aucun
divertissement public; s’occupait sans cesse 4 conseiller el gouverner
les autres, 4 distribuer des livres, & présider des sociétés, etc. Je ne
puis imaginer pourquoi je Ja trouvais si désagréable.
LA FILLE DE L’AMIRAL. 737
~ Je ne sais pourquoi on |’avait invitée au mariage du capitaine. Elle
assista au déjeuner avec un air renfrogné tout & fait hors de saison, et,
quand elle regardait ma chére miss Thornhaugh, il y avait par mo-
ments sur son visage une expression de désapprobation dédaigneuse
qui me la faisait hair.
A cela prés le déjeuner fut charmant. Quand on sortit de table, la
mariée me prit a part pour me donner une petite boite renfermant une
bague d'une grande valeur qu’elle me pria de porter en souvenir d’elle.
« Je n’ai pas besoin, monsieur Roper, de vous recommander mon
cher bien-aimé pére. Vous l'aimez autant que je l’aime et vous l’avez
bien mieux servi. Si jamais vous sentez un seul moment quelque froideur
se glisser entre vous et votre vieil ami, regardez ce talisman. souvenez-
vous de cette fille absente qui vous aime tendrement et qui donnerait
sa vie pour lui. » En parlant ainsi, ses yeux brillants se remplissaient
de jarmes qui me touchaient d’autant plus, qu’elles étaient rares chez
elle. Mais, en dépit de tout son courage, elles coulérent abondamment
quand elle jeta ses bras au cou du vieil amiral, couvrant de baisers ce
rode visage et répondant & ses bénédictions par les plus tendres veux.
il fallut mettre on terme & ces adieux. Henry Vivian placa sa jeune
épouse dans sa voiture; les chevaux, qui piaffaient depuis Jongtemps
et labouraient l’allée sablée de Ja fagon la plus indigne, partirent au
grand trot, et tout disparut.
Rien de plus triste qu’un jour de noce quand tout est fini et le
jeune couple parti. II faut que chacun rentre dans sa vie ordinaire, dans
cette vie ordinaire si ennuyeuse pour notre nature imaginative, que
tous, presque 4 notre insu, nous nous efforcons sans cesse d’échapper
asa monotonie, cherchant, les uns par l’action, les autres par de ro-
mantiques réveries, celui-la par de vertueux efforts en faveur d'autrui,
celui-ci par une coupable indulgence envers lui-méme, cherchant,
dis-je, 4 réveiller ces puissantes facultés qui semblent cachées dans le
coeur de l'homme. Mais, hélas! l'amour est, ce me semble, la seule
passion qui posséde entiérement ce pouvoir, et c'est a cela qu'il doit,
je crois, tout son empire sur les esprits les plus élevés. I! vient sous
un aspect si séduisant, avec des visions si belles, quoique si fausses,
des promesses si douces, quoique si vaines! Mais ot m’égaré-je? Je
n'ai pas l’esprit de moraliser, et, bien que je pense beaucoup, je ne
saurais exprimer mes pensées de maniére & les rendre utiles aux
autres.
Nous rest4mes tous quelques moments sur fe perron. Le vent s était
un peu éloigné et agitait le feuillage des vieux ormes; |’amiral sem-
blait les examiner. Moi, déconcerté de !état ot je voyais pour Ja pre-
miére fois notre belle allée sablée, je me promenais de long en large,
les mains dans les poches, tachant de réparer le dommage avec mes
738 LA FILLE DE L’AMIRAL.
pieds. M. Hervey, plongé dans une profonde réverie, se promenait
sous les arbres; les dames se tenaient en cercle sous Je portique. Per-
sonne ne trouva grand’chose & dire jusqu’au moment ou miss Vivian
s'approcha de |’amiral pour le prier de faire demander sa voiture,
ce qui fut pour les autres dames le signal de demander les leurs.
M. Hervey se rapprocha alors.
— Amiral, il est temps que je demande aussi mes chevaux.
— Comment! vous ne nous quiltez pas encore, monsieur Hervey?
Mon vieil ami et moi, nous serons comme perdus de nous trouver tout
seuls. Ot allez-vous donc?
— Sur le continent, 2 Paris, dit Lawrence.
— Jen suis faché, dit l’amiral, qui n’avait jamais pu, ou plutdét ja-
mais voulu vaincre ses préjugés antifrangais du temps des victoires
navales et des rasades de porto. Que diable tous les jeunes gens vont-
ils faire & Paris maintenant? Qu’est-ce que vous apprendrez Ia, si ce
n’est 2 amener votre pavillon?
— Pis que cela, dit gravement miss Vivian; il apprendra & lire Vol-
(aire et & renier son Créateur.
— Il n’est pas nécessaire d’aller a Paris pour faire la premiére
chose, dit Lawrence, et la seconde n’est pas la conséquence inévitable
de ce voyage.
— Quant a Voltaire, Rousseau et un tas de mécréants jacobins
francais qui infestaient le monde quand j’étais 4 votre 4ge, monsieur
Lawrence, dit l'amiral, je ne crois pas qu'il y ait dans tout leur fatras
de quoi troubler une téte comme la vétre; mais je déteste Paris, je
déteste les Francais, leurs maniéres, leurs airs de petits-maitres, leur
style ampoulé, leur absurde galimatias républicain....
— Leur irréligion, interrompit encore miss Vivian, leur légéreté li-
cencieuse, leur mépris pour toutes les lois de la morale et de la dé-
cence.
— Réellement, miss Vivian, dit Lawrence, vous traitez un peu ru-
dement une nation qui est la seconde, sinon la premiére, de l'uni-
vers.
— Je latraite comme elle le mérite! dit miss Vivian en colére. Je
me suis toujours étonnée, monsieur Hervey, de votre partialité pour
une nation si dangereuse. Je sais que tout ce que je puis dire n’aura ja-
mais la moindre influence sur vous; mais j'espére vivre assez pour
yous voir vous repentir de votre mépris pour tout ce qui est respec-
table, et de votre sot engouement pour cette nation impie et licen-
cieuse.
— Vraiment, miss Vivian, dit séchement Laurence, je ne sais of
vous avez pu en apprendre si long sur leur licence et leur impiété.
Comme il n'est guére probable que vous ayez fait en secret une petite
LA FILLE DE L’AMIRAL. 739
excursion 4 Paris, je suppose que vous aurez lu quelque mauvais ro-
man francais.
— Des romans francais! non, vraiment! Mais, sans souiller son es-
prit par de semblables lectures, il suffit d’observer pour pouvoir for-
mer un jugement sur la maniére de penser particuliére & une nation
et en déduire les conséquences probables. Je sais ce que je dis; si
jeusse été mére, ni mon fils ni ma fille n’auraient mis le pied dans ce
pays-la. Je l’ai dit bien souvent & votre mére, monsieur Lawrence,
quand elle vous envoya sur le continent pour perfectionner votre édu-
cation; je savais ce qu’il en adviendrait.
— Vraiment, chére madame, j'espére que le plus grand mal qui en
puisse jamais résulter sera de me faire préférer un nécessaire francais
a une hoite & rasoirs anglaise, et une mayonnaise 4 un paté de porc.
— C’est bon, c’est bon; je ne dis plus rien.
Il me semblait alors que rien n’était plus absurde que le préjugé
de miss Vivian, plus raisonnable que Lawrence. J’eus lieu de changer
d’opinion.
Justes ou non, les avertissements de miss Vivian ne furent point
écoutés.
M. Hervey partit 1mmédiatement pour le continent, ow il resta plu-
sieurs années, principalement & Paris.
Le capitaine Vivian et sa femme, aprés.la plus heureuse lune de
mie! qui fut jamais, vinrent habiter une trés-grande maison qu'il avait
louée dans Spring-Gardens. [| avait, comme je l’ai dit, une trés-jolie
fortune; mais, comme i! ne songeait nullement 4 abandonner sa pro-
fession, il ne fit aucune acquisition d’immeubles. Ce fut ta qu’ils vé-
curent dans une élégante médiocrité, ne se mélant pas aux dissipa-
tions du monde fashionable, mais ne se retirant pas de la société des
personnes de leur rang et de leur fortune. Malgré ses prétentions a la
paresse et 4 J’insouciance, miss Vivian conduisait son ménage et celles
des affaires de son mari qui se trouvaient de sa compétence, comme
J'avais toujours espéré qu'elle saurait le faire. Sans rien perdre de sa
vive gaieté, elle dirigeait tout avec ordre el prudence, et savait se
montrer bonne et utile, sans étre moins élégante. Deux charmantes
petites filles naquirent pendant cette période. Elles ne furent pas aban-
données & des soins mercenaires, et pourtant la charmante mére
n’oublia pas qu’elle était épouse pour n’étre plus qu’une bonne d’en-
fant. Un systéme de prudente surveillance produisit sous ce rapport
les plus heureux résultats. Les enfants étaient beaux, vifs, intelli-
gents, ravissants. Auraient-ils pu étre autrement avec de tels parents?
L’ainée, miss Florence, avait d’épais cheveux bruns frisés en boucles
naturelles, des yeux brillants, un sourire doux et pensif; l'autre petit
bijou, miss Georgy, avait les cheveux blonds de son pére quand il était
740 LA FILLE DE L’AMIRAL.
enfant, ses grands yeux, son front découvert et intelligent, une petite
bouclie sérieuse, mais charmante.
Je ne saurais dire laquelle je préférais. Souvent j’en prenais une sur
chaque genou; puis, m’asseyant prés de l’immense cheminée du salon
(& Middleton-Court), je remplissais leurs petits cceurs de récits sur les
fatigues et les dangers de la mer; je leur apprenais & aimer un brave
marin, les élevant, 2 ce que je croyais, hélas! pour faire, comme leur
douce mére, le bonheur d'un marin. Puis, quand je leur racontais
quelque touchante histoire, les larmes coulaient doucement, en si-
lence, le long des joues de la petite ainée, tandis que la derniére s’en-
flammait & mes récits de lutte et de danger.
Le capitaine Vivian et sa femme passaient |’été et une partie de I'hi-
ver avec l’amiral. Il ne se séparait d’eux qua regret et les engageait
toujours & revenir. Il aimait les petites plus encore, s'il est possible,
qu’il n’avait jamais aimé leur mére.
Que de fois je l’ai vu se promener dans son jardin, tenant de chaque
main une des petites habillardes, causant et riant lui-méme comme
un enfant, tandis que le capitaine et ma chére jeune dame, au bras de
Yun de l'autre, allaient et venaient, gais et insouciants, en paix avec
eux-mémes et avec le monde entier. La figure de mistress Vivian
avait pris une douceur d’expression qui lui manquait, disait-on, aupa-
ravant, et qui lui venait maintenant de I’habitude de sourire sans cesse
a son mari et a ses enfants.
Mais il faut que je m/arréte... que je m’arréte pour pleurer. Oi
étes-vous tous, chers innocents? Ktres bénis, ot étes-vous? Ma
plame se refuse 4 écrire. La tache que j'ai entreprise surpasse mes
forces!.....
Traduit de l'anglais par M"* Sévesras.
La suite au prochain numéro.
MELANGES
MEMOIRES DE LUTFULLAH
GENTILHOMNME NMUSULMAN.
Autobiography of Lutfullah, edited by Eowann B. Easrwice. C. Reinwald, 15, rue des
Saint-Péres. Paris.
Parmi les surprises que l"Inde réservait a l'Europe dans ces derniers temps,
J’apparition d'un livre écrit en anglais et publié 4 Londres par un mahomé-
tan de l’ordre sacerdotal n’est peut-étre pas la moindre. Lutfullah, l’auteur de
ce livre, est le descendant direct d'un fort grand saint qui, dans son temps,
c’est-a-dire de 1434 4 1470, eut lhonneur de servir de guide spirituel et de
précepteur moral au sultan Mahmoud-Khilji. Il vint au monde le 4 novembre
4802, 4 Dharanagar, ancienne ville du Malwa. La fortune qui, grace aux
libéralités du sultan, avait longtemps souri 4 sa famille, semblait malheu-
reusement alors se lasser de ses bontés, et, quand Je pauvre Lutfullah se
trouva orphelin a l’ége de quatre ans, il n'avait plus des grands biens at-
tachés au tombeau de son ancétre, Shah-Kamaluddin, par son éléve le sul-
tan, qu'un mince revenu de deux cents roupies (cing cents francs) : encore
devait-il le partager avec des cousins avides et haineux.
Dans ce temps-la aussi une horrible famine désolait le pays; de grandes .
troupes de Pindaries se précipitaient plusieurs fois par an sur la ville pour
la piller, imités souvent par de puissants chefs du voisinage, lesquels, quand
la victoire se déclarait en leur faveur, infligeaient aux pauvres habitants Jes
plus cruelles tortures pour les forcer 4 découvrir leurs trésors cachés. Tantét
ils exposaient la victime, téte nue, aux rayons bralants du soleil, Jes oreilles
pincées dans la batterie d'un fusil, puis ils placaient sur sa téte un petit
caillou surmonteé d’une grosse pierre, dont le poids le faisait peu 4 peu péné-
trer dans la cervelle; tantét ils remplissaient 4 demi un sac de cendre et de
poivre rouge, et, J’appliquant sur la figure du malheureux, ils provoquaient
ainsi de violents éternuments, et, si le supplice durait plus d'un quart
d’heure, 1) déterminait par suffocation une mort horrible.
L'enfance de Lutfullah, fort éprouvée par la misére, le fut aussi par de
fréquents voyages et de nombreuses vicissitudes, précurseurs de toutes celles
dont sa vie devait étre remplie. Sa jeunesse ne fut guére plus heureuse; son
étoile le jeta dans d’étranges aventures qui lui donnent une certaine ressem-
biance avec notre célébre Gil Blas, moins toutefois l’esprit et la gaieté!
142 MELANGES.
Recueilli d’abord par un oncle aussi pauvre que lui-méme, il le suit bien-
tét 4 Baroda pour y chercher des secours, puis aprés, et dans le méme but,
a Ujjain, s‘arrétant daus chaque village, y préchant les sacrés commande-
ments, et recevant en retour l’hospitalité respectueuse de tous, car, ne l'ou-
blions pas, l’oncle et le neveu appartiennent 4 l’ordre sacerdotal.
Adopté ensuite par Je second mari de sa mére, subahdar au service d'une
princesse mahometane du pays, tour a tour caressé et maltraité par lui, em-
mené 4 Gwalior, d’ot Jes mauvais traitements l’obligent de fuir, exposé aux
plus facheuses rencontres, il arrive enfin a Agra, dans la famille de son pére,
et il y passe cing ans occupé a perfectionner son éducation. Car Lutfullah
aime l'étude, il cultive les langues, et c'est pourquoi nous le verrons passer
la plus grande partie de sa vie au service des Anglais, soit en qualité d’in-
terpréte, soit comme professeur de persan, d’hindoustani et d’arabe.
Au mois de février 1817, il entre au service d'un médecin célébre, Hakim-
Rahmatullah-Beg-Khan, & la suite duquel il acquiert quelques connaissances
médicales, et visite Delhi pour la premiére fois, la distance entre Agra et
cette derniére ville n’étant, dit-il, qu’une promenade d'une semaine & tra-
vers des jardins charmants. La triste célébrité de Delhi fera peut-étre lire
avec intérét ce qu’en dit notre auteur :
« Au matin du huitiéme jour, nous edmes devant les yeux l’aspect splen-
dide de Delhi, l'ancienne capitale des rajas et des empereurs. Le premier re-
gard jeté sur cette grande ville rappelle au voyageur sérieux qu'elle fut le
siége central de l’empire de I'Inde, d’ou les ordres partaient pour étre exé-
cutés dans toutes les provinces; que sa vue seule remplissait de terreur et de
respect les plus grands princes; que les tétes de bien des coupables puissants
ou non étaient suspendues a ses portes en punition de leurs méfaits, tandis
que d'autres passaient dessous triomphalement.
« En entrant dans Ja ville, quelques employés et péons du gouvernement
anglais visitérent notre bagage, 4 notre grand déplaisir, et nous interrogérent
minutieusement sur la cause de notre arrivée.....
« L’ancienne ville de Delhi, nommée Indraprastha dans les annales my-
thologiques des Indous, n'est plus qu’un monceau de ruines au sud de la
ville moderne. On apercoit encore la trace des palais et des habitations, sussi
bien que celle des portes de la ville, des mosquées et du mausolée de l’em-
pereur Humayoun; le fort de Sher-Shah et quelques autres petites citadelles
sont demeurés debout et intacts. Les citadelles paraissent merveilleusement
fortes, méme aujourd’hui. Le premier mahométan envahisseur de I'Inde, le
sultan Mahmoud de Ghizni, s'empara de la capitale vers la fin de l'année
1110. Mais, fidéle 4 sa politique libérale, il la rendit au raja et le replaca
sur Je tréne comme son tributaire.
« La ville moderne a été peuplée par l’empereur Shah-Jahan, vers 1654,
sur la rive occidentale de la riviére Jamna, et il l’appela Shah-Jahanabad,
de son propre nom. Au moment ot je la visitai, elle contenait environ deux
cent mille habitants. Elle semblait dans une situation peu florissante, ayant
beaucoup souffert pendant les guerres de Maratha. Les murs, surmontés de
bastions et percés de sept portes, sont construits en pierres rouges. On y voit
plusieurs édifices dignes d’attention, les uns en bon état, les autres tombant
MELANGES. 745
en ruines..... Mais le plus élevé de tous et le plus élégant, c'est Je Jami-
Masjid, ou la grande cathédrale mahométane, batie en pierres rouges et garnie
de marbre a lintérieur; elle est située au milieu de la ville. Ce temple véné-
Yable fut commencé par l’empereur Shah-Jahan dans la quatriéme année
de son régne et achevé dans la onziéme.
« Les habitants sont généralement polis et d'une bonne conduite, et le
climat parait sain. »
Tel est l’effet que produisit Delhi sur notre auteur. En la quittant, il se
rendit a Ujjain, prés de sa mére, of il ne tarda pas a se lasser de son oisi-
veté, et, des idées de gloire et de fortune ayant germé dans sa téte, il se mit
a souhaiter ardemment d’aller dans le Dekhan, ou, grace a la guerre qui y
régnait alors, il ne doutait point de réussir, Mais, hélas! s’écrie-t-il, qui
peut dire ce qui lui arrivera demain? Poussé par sa mauvaise étoile, il s‘en-
gage a la légére avec un parti d’Afghans, croyant se rendre dans le Dekhan,
et découvre trop tard qu'il s‘est fait le secrétaire d'un chef de voleurs, qui,
loin de le conduire au lieu désiré, le méne, a travers les montagnes, au mi-
lieu des Bheels, brigands redoutés et cruels. Le pauvre Lutfullah éprouve
une grande horreur en se voyant en si mauvaise compagnie; mais il se
garde de la témoigner. Quatre mois se passérent dans une vallée sauvage et
inaccessible, habitée par les bandits seuls, et plusieurs prises importantes
eurent lieu a leur grande satisfaction. Les Afgbans enrichis parlérent alors
de se séparer des Bheels pour retourner passer quelque temps dans leurs
familles : ce a quoi le chef consentit, les priant seulement d‘attendre trois
jours pour prendre part & un banquet d’adieu.
« Le matin de la féte, dit Lutfullab, je me levai plus t6t qu’a l’ordinaire,
t me rendis 4 une fontaine que j’avais coutume de visiter. Aprés avoir ac-
compli les inévitables devoirs de tout bon mahomeétan, je m’assis et me mis
4 réfléchir 4 mon prochain retour dans Je monde civilisé, et au bonheur
d’échapper a la société de voleurs et de bandits. Chose étrange! ces pensées,
doin de me réjouir le ceeur, l’attristaient. Je ne sais pourquoi l’aurore de ce
jour tant désiré m’apparaissait couvert de nuages. Je ne fis point attention
4 ces pressentiments, et repris le chemin de ma cabane. En approchant,
mon oreille fut bientét frappée d'un bruit pareil a celui de la hache d'un
_ boucher retentissant sur les os et sur Ja chair des animaux, accompagné de
cris et de hurlements terribles, suivis de plaintes et de gémissements.
La raison, me revensnt 4 temps, m’arréta. « Ce sont peut-étre les moutons
« destinés au festin que l'on égorge, pensai-je; mais pourquoi ces horribles
« cris? » Tout en réfléchissant ainsi, mes pieds se dirigeaient naturellement
en arriére; mais soudain qu apercus-je; & ma grande terreur, sinon un
Afghan s’enfuyant, la téte ensanglantée, et les vétements couverts de sang.
Je courus vers lui et lui dis: « Que se passe-t-il, Ibrahim-Khan? » A quoi
il répondit : « Nous sommes perdus, tous les Afghans sont assassinés par
« les Bheels, j’ai échappé en feignant d’étre mort. Ne me suis pas, car on
peut me poursuivre. Fuis aussi vite que tu pourras pour sauver ta vie. p
— « Adieu, Ibrahim, luidis-je, que Dieu te protége! »
Voila le banquet que les perfides Bheels ménageaient a leurs alliés pour
s’emparer de tout le butin. Ces brigands, qui se recrutent surtout parmi les
144 MELANGES,
montagnards, infestent les routes, détroussent les voyageurs et pénétrent
nuitamment dans les villes, ot ils commettent toute sorte d’horreurs. Si l'un
des leurs est blessé trop griévement pour pouvoir revenir avec le reste de la
troupe, ils lui coupent la téte sans hésiter, et l’emportent avec eux, afin
qu'on ne puisse le reconnaitre. Du reste Jes chitiments qu'on leur inflige
quand on parvient & s’en emparer sont tout 4 fait en harmonie avec leur
propre cruauté: une mort douloureuse les attend infailliblement, soit qu'on
Jes fasse trainer par la ville attachés au pied d’un éléphant, ou bien écarteler
par ce méme animal, lequel instruit, par le mahawat, pose son pied sur le
pied desa victime, et, saisissant l’autre avec sa trompe, Je déchire en deux en
un clin d’eil ; soit encore que le bourreau, aprés avoir placé sa téte sur une
pierre plate, et posé sur la tempe une autre pierre ronde, lui fasse sauter la
cervelle d'un coup de marteau ; soit enfin qu'on le précipite du haut d'une
muraille, ou qu'on le place 4 la bouche d'un canon. Ges cruautés et ces
supplices, qui paraissent tout a fait dans Jes moeurs de ces peuples et que les
maitres plus civilisés de I’Inde n’ont pas rougi d’adopter, peuvent expliquer
jusqu’a un certain point les horreurs commises récemment par les révoltés.
Mais revenons a notre ami Lutfullah. Aprés une marche de cing jours a
travers des contrées désertes et des privations de tous genres, il atteint enfin
un village ami. La, apprenant la mort du subahdar, son beau-pére, il se
rend a Indur prés de sa mére, et, la trouvant fort malade d'une fiévre com-
mune dans ces contrées, il l’emméne 4 Dharapour, sa ville natale, dans
lespoir de la rétablir. Mais il a bientét la douleur de la perdre, recueil-
lant pour tout héritage la charge d'un jeune frére en bas age. C’était
en 1818, Lutfullah avait alors seize ans, beaucoup de dettes et un peu
d’espérance. Heureusement un de ses amis, agent du gouvernement an-
glais, lui obtint une petite place, au service de I’illustre compagnie, en
qualité de commis d'une poste de district, aux appointements de quinze
roupies par mois. En conséquence il recut l’ordre de prendre avec lui sept
harkaras ou coureurs, de se rendre dans le village de Dharampour, pour de
la expédier toutes les lettres et paquets dirigés du Sindua-Pase 4 Mandleshwar
et vice versa, y ajoutant en outre une lettre quotidienne pour rendre compte
de l'état du pays 4 un représentant anglais de la compagnie, établi a Mhow.
« Pétais le premierserviteurde!' Angleterre stationné dans ce district, et tous
me respectaient en conséquence. Le gouverneur pourle compte du gouverne-
ment du Dhar appartenait a la caste des Brahmanes ; il était 4gé d’environ
cinquante ans, grand amateur d’opium, tyrannique envers les habitants du
village, d'un caractére désagréable et peu bonnéte. Il me témoignait un
grand respect en apparence, me fournissait gratis toutes les choses néces-
saires 4 la vie; mais il me détestait intérieurement , voyant que j'avais
de lautorité et que ses sujets m‘étaient plus soumis qu’a lui. Pourtant il
était bien obligé d’en passer par 14, puisque la puissance de son maitre,
relativement a celle des Anglais, était ce qu'est une fourmi a un éléphant, et
moi leur représentant, beau jeune homme de la haute caste gouvernante,
bien supérieur a sa personne décrépite. »
Notre ami Lutfullah, comme on le voit, n’a pas trés-mauvaise opinion de
ui-méme, et dans ses modestes fonctions on sent percer l'orgueil étrange du
MELANGES. 145
vaincu parlant au nom du maitre. Son bonheur ne fut cependant pas de
longue durée, et, au bout de quatre mois, les dépéches cessant de passer par
cette route, son emploi fut supprimé, et !e pauvre commis cassé aux gages.
Toutefois ces premiers rapports avec les Anglais ne devaient pas étre les
seuls. De retour dans sa ville natale il ne tarda pas a se placer prés d'un of-
ficier anglais en qualité de professeur de persan et l’accompagna a Nalcha,
son quartier général. Quelques mois aprés il entrait au service d'un autre
officier en qualité de maitre d‘hindoustani, le premier ayant da retourner en
Angleterre, et, a dater de ce moment jusqu’a l'année 1835, il remplit régu-
liérement les fonctions de professeur de persan, d’hindoustani, d‘arabe et de
marathi, tantét prés des uns et tantét prés des autres, changeant de lieu
comme il changeait d'éléves et d’enseignement, selon les besoins et les cir-
constances. || apprit aussi l'anglais, et de 1824 41829 il ne manqua jamais,
avant de se mettre au lit, de réciter par cceur dix mots de cette langue et de
lire quelques pages de grammaire. « Et ainsi, aprés un rude travail de huit
années, j'appris l'anglais, la langue Ja plus difficile du monde. »
En compagnie de ses différents élaves, il visita successivement une grande
partie du pays, recueillant des notions et rencontrant des aventures fort
propres & nous donner une idée de j'état de ces contrées et de leur civilisa-
tion. Ainsi, pendant son séjour 4 Khaira, il constate que cette portion de
pays, ravagée par les tremblements de terre, privée de riviéres et couverte
de matiéres volcaniques, est loin de posséder l’aspect riant des contrées plus
fertiles de I'Inde. Les habitants y sont trés-immoraux : le brigandage, le
vol, la piraterie, sont considérés comme des actes héroiques; l’adultére, la
fornication, infanticide, et quelque chose de pire encore, y sont pratiqués
impunément.
A Surat, nommée par Jes mahometans la porte de la Mecque, le premier
lieu de débarquement des Anglais en 1608, il va visiter un cimetiére gué-
bre, entreprise en apparence fort périlleuse, et en réalité fort désagréable.
« On m’avait dit que plusieurs cimetiéres guébres existaient prés de la
ville, je me préparai un matin 4 m’y rendre. Mais mon ami me dit que c’'é-
tait fort imprudent de m’exposer 4 un pareil danger, un prétre étant toujours
placé en sentinelle pour empécher les curieux de souiller par leur contact
ou par leur regard ces cimetiéres sous peine de mort. Arrive que pourra,
dis-je, je veux y jeter un coup d’cil. Me trouvant résolu, mon ami me dit
d’attendre jusqu’au soir et qu'il m‘accompagnerait. Nous partimes donc
dans l'aprés-midi, et, lorsque nous fimes a un mille environ de }a ville,
nous apercimes plusieurs tours isolées sur Jesquels étaient perchés de nom-
breux vautours déplumés depuis la téte jusqu’au ventre. Nous nous arrétimes
sous un arbre, attendant le crépuscule pour éviter d'étra vus par le prétre
aussi bien que par les hergers et, par les passants. Le moment venu je laissai
mon ami en observation sous l'arbre et m‘avangai vers la tour..... J’y ar-
rivai en une minute, montai quelques marches qui étaient & l’entrée, et, es-
caladant lestement Je mur, j'eus bientét un horrible spectacle sous les yeux.
Des squelettes, les uns encore entiers et les autres tombant en pourriture,
mélés aux haillons des suaires, encombraient le puits, ceux-ci accrochés au
bord du parapet, ceux-la vers le milieu du puits. L’horrible odeur qui s’en
746 MELANGES.
échappait ne me permettant pas de rester plus de cing minutes, je me hatai
de redescendre; mais malheureusement mes mains lachérent le parapet tan-
dis que mes pieds cherchaient ou se poser; je glissai, et, ma poitrine frottant
contre la paroi du mur, je mécorchai sérieusement. Le bruit de ma chute
ayant attird l’attention du gardien, il sortit de sa butte située 4 environ
deux cents pas de a, vociférant comme un furieux, la main arméed’un long
baton, et appelant au secours. »
Heureusement ce formidable gardien était & demi aveugle et trés-peu
ingambe, de sorte que les deux amis purent regagner la villesans encombre.
Ne se croirait-on pas transporté dans un paysage des Mille et une Nuits?
Lutfullah quitte bientét Surat pour s‘en retourner chez lui, et, dans le récit
de ses préparatifs, il nous apprend comment on s'arrange pour voyager com-
modément dans ce pays. « Le 29 septembre au matin je quittai Surat pour
Broach, et louai pour porter mon bagage tsois bégaris ou porteurs.
« J'étais obligé d’en changer 4 chaque village. Je les payais libéralement.
Un ou deux sous, pour s'acheter un verre de jus de palmier fermenté qu'ils
aiment beaucoup, leur faisait faire tout ce que je voulais. Je partageais le
fardeau entre deux, et le troisiéme préparait mes pipes, me massait ef tenait
le parasol sur ma téte pour me préserver des rayons du soleil, trés-brélants
alors, bien que la pluie eft a peine fini de tomber, Le tuddy au jus de pal-
mier est une veritable calamité pour le peuple de ce district. On en trouve
des marchands dans tous les villages, et méme sur les routes, ou on ren-
eontre toujours une boutique de toddy 4 la distance de un ou deux milles,
établie a l’ombre d'un grand arbre ou d'une cabane, surmontée d'un petit
drapeau, et le débitant, parsi d’ordinaire, vous invite 4 boire d’un ton flat-
teur et persuasif. »
Apres un court séjour dans sa ville natale, notre ami Lutfullah entre
comme interpréte au service de son jeune prince. Mais, fort peu payé et
dépouillé par le ministre des présents qui lui sont accidentellement offerts,
il donne bientét sa démission et se décide a partir pour Bombay, en quéte
d'officiers anglais disposés 4 devenir ses éléves. De Bombay il se rend 4 Sat-
tara, dans le Dekhan, en passant par Puna, ex-capitale des Mahrattes, et sou-
mise aux Anglais depuis 1818. La téte remplie des’ merveilles qu'il avait en-
tendu raconter sur la splendeur de la ville, il voulut s’y arréter deux jours
pour admirer tant de richesses; mais son désappointement fut complet. La
prospérité de Puna a fui avec son indépendance; des marchés, jadis rem-
plisd’or, de perles, de pierres précieuses, sont maintenant vides; et la po-
pulation, qui s’élevait A un demi-million d’habitants, n’en compte plus que
cent douze mille aujourd'hui. Une fois au camp de Satara, il ne tarda pas a
trouver bon nombre d°écoliers. Il y passa six ans pendant lesquels il acquit
de la réputation et une bonne somme d'argent.
Malheureusement les embarras d'un ménage, la négligence de ses domes-
tiques, les vols qu'ils commettaient pendant son absence, le firent songer a
la nécessité de prendre femme pour surveiller sa maison et lui tenir compa-
gnie aux heures de la solitude. Ecoutons-le lui-méme :
« Ainsi contraint par les circonstances, j’épousai, le 23 septembre 1824, une
jeune fille que j’avais connue 4 Kach et que sa destinée avait amenée a Sa-
MELANGES. aT
tara peu de temps avant moi. L’homme est naturellement égaré par les ten-
tations, et, dans beaucoup de cas, il n’est détrompé qu’alors qu'il se trouve
entiérement pris dans les filets du mal. En nous exagérant de petits maux,
nous nous en attirops ordinairement de bien plus grands. Le réve du bon-
heur dans l'état du mariage ne dura guére, et je fus bientét plus accablé
qu'auparavant de soins domestiques. Etant garcon, je n’avais qu’a penser &
moi; mais ensuite il me fallut songer a cette autre personne dont la destinés
était unie 4 la mienne. Ma bourse, jusqu’ici assez lourde, s'allégea sensible-
ment, et, pour achever ma disgrace, je découvris que ma compagne avait un
caractére grognon et hypocondriaque auquel j'aurais 4 me soumettre &
Pavenir. »
Le pauvre Lutfullah ajoute qu'un pareil inconvénient peut, il est vrai,
étre évité par la loi du divorce, qui permet au mari de renvoyer sa femme st
elle est désagréable; mais cette coutume n’existe que parmi le peuple, et,
quant 4 lui, il ne comprend pas qu'on puisse se séparer sans de graves mo-
tifs d'une compagne fidéle. La polygamie serait plus son fait, bien qu’il n’em
ait pas usé pour lui-méme; il trouve commode pour un homme d'un haut
rang d’avoir quatre femmes légitimes et autant de servantes qu’il en peut
nourrir, parce que, dans le nombre, il ne peut manquer d’en rencontrer une
qui lui convienne, et, quant aux autres, tout en les gardant, il n’a pas be
soin de s'en occuper, chacune sachant parfaitement qu'elle ne doit s’en
prendre qu’a elle-méme de l’indifférence de son seigneur, puisqu’elle aurait
da savoir se faire aimer de maniére qu'il ne désirat pas de changer.
Les idées de Lutfullah relativement a la réclusion des femmes ne sont pas
moins nettes et ses raisonnements moins convainquants.
« Les Anglais, dit-il, regardent la réclusion des femmes de la société des
hommes comme une faute; mais nous autres, vrais croyants, nous ja consi-
dérons comme une vertu. Les Anglais laissent leurs femmes sans controle et
leur permettent de jouir de la société des hommes en public et en particulier.
Pauvres créatures! naturellement faibles, combien deviennent victimes des
brutales intrigues des hommes, combien de grandes familles ont été perdues
par cette folle liberté! A Londres seulement, quatre-vingt mille femmes sont
inscrites, dit-on, sur les registres de la honte. .
« Sion se proméne le soir dans un des quartiers de la plus grande ville
du monde, appelé Regent-Street, on trouve quantité de dames, d'une beauté
exquise et douées de grands talents, abandonnées par leurs parents et leurs
amis, commettant habituellement de mauvaises actions, et peut-étre obligées
de les commettre. A qui la faute, sinon 4 la licence établie par les civilisa-
teurs?
« Je ne prétends pas dire que toutes les dames mahomeétanes soient ver-
tueuses. La vertu et le vice sont frére et scour : l'une est blonde, ]'autre est
noir, et aucune nation n’a échappé ni n’échappera jamais a leur influence.
Mais les limites et la contrainte imposées par la Joi mahométane et les
usages domestiques empéchent, je dois le dire, le vice d’augmenter, la
vertu de diminuer. Pendant que les dames mahometanes sont occupées a
leur aiguille, 4 leurs devoirs religieux cing fois par jour, 4 surveiller leur
cuisine et autres affaires du ménage, elles n’ont pas le temps de penser aux
748 MELANGES.
admirateurs. Leur mariage est arrangé par leurs parents, leurs meilleurs
amis, dont l’expérience du monde est plus grande que Ja leur. La fiancée a
généralement l'occasion de voir son prétendu par une fente de la porte ou
par une fenétre avant de l’épouser, et aucun contrat de mariage n'est va-
lable sans le consentement légalement attesté des deux parties. Ainsi on
évite bien des dissensions et des animosités, dont les rivalités empoisonnent
les esprits, et le lit nuptial est non-seulement exempt de toute souillure,
mais méme de toute crainte 4 ce sujet. Enfin la réclusion préserve les fem-
mes des tentations et des erreurs qui irritent lesprit de leurs joies capri-
cieuses et laissent aprés elles la morsure permanente du remords. Comme
élles n'ont point goité le triomphe et le pouvoir que donne la beauté en
Europe, l’amertune de la domination perdue ne vient point s’ajouter au
recret des charmes évanouis. »
_ Voila certes un tableau trés-séduisant des avantages de la réclusion. Je
laisse aux femmes chrétiennes !e soin d'en apprécier les désavantages, pressé
que je suis de les faire assister au sacrifice d’une veuve sur les eendres de son
mari, pour completer la peinture du bonheur conjugal en Orient. Notre au-
teur, il est vrai, en sa qualité de musulman, blame fort cet acte de fana-
tisme indien. Quant a nous, il nous parait étre la conséquence logique, bien
qu’extréme, du pouvoir illimité du mari sur sa femme.
Un matin que Lutfullah donnait sa lecon de persan 4 un jeune offierer an-
glais, on vient leur annoncer qu’un sacrifice se prépare dans un village
voisin.
« Cette nouvelle nous surprit, nous ne pouvions croire qu'un tel outrage
4 Vhumanité pit avoir lieu impunément sous les yeux d'un résident an-
glais. Nous étions encore en train de causer la-dessus quand nous vimes la
funébre procession sortir de la ville, musique en téte, et passer prés de la
demeure du résident. Nous couriimes 4 nos chevaux, et, au bout d’une
demi-heure, nous étions rendus sur le lieu de l’exécution, par une chaleur
extréme. Un autre de mes éléves arrivait en méme temps de son cote.
« Aprés un quart d’heure d’attente environ, a }’ombre d'un arbre, sur le
bord de la riviére, la procession arriva et les brahmanes déposérent la biére
sur Je rivage, de maniére que |’eaw de la riviére lavat les pieds du cadavre.
Sa figure et ses mains étant découvertes, nous reconnimes que c’était un
brahmane d’a peu prés quarante ans, fort et bien fait.
« Notre examen terminé, nous nous tourndmes vers la jeune femme, qui
s était assise sous un arbre, en vue du mort, préte 4 s immoler a ses manes
sur le baicher que }'on préparait prés de la. Ses parents et amis l'entou-
raient au nombre de vingt environ. Elle s'entretenait avee eux, et répondait
a leurs demandes par maintes prédictions; elle était belle, elle pouvait avoir
seize ans, et son charmant visage ne trahissait ni crainte ni angoisse. Le lieu-
tenant Earle, bien versé dans la langue mahratte, entra en conversation
avec elle et chercha, par un discours fort éloquent, a la dissuader d accom-
plir son horrible sacrifice, qu’il considérait comme un meurtre commis par
les brahmanes, lesquels, par leurs mauvais conseils et contrairement a la
pure loi hindoue, la poussaient 4 une mort cruelle en ce monde et en |’autre.
« Dites ce qu'il vous plaira, lui dit-elle, moi, j'irai avec mon seigneur. C’é-
MELANGES. 749
« tait écrit dans le livre de mon destin que je serais 3a femme, ainsi je dois
« Pétre dans toute |’étendue du mot, et celle de nul autre. Je l’ai aimé uni-
« quement et ne pourrais jamais aimer personne avec cette sincérité pre-
« miére; je dois donc étre sa compagne fidéle partout ow il va. Ne vous tour-
« mentez pas davantage 4 ce sujet, monsieur; la paix soit avec vous! »
« Le lieutenant Earle, suivant I’avis du docteur Kaye et le mien, la pria
de l’entendre encore un moment, et, lorsqu’elle se tourna vers lui, if ajouta :
« Je vous prie, madame, de réfléchir encore 4 !’acte que vous allez commet-
« tre; n’agissez point contre votre raison; vous devez étre certaine que nous
« sommes VQs amis, que nous voudrions vous sauver d'une mort horrible
« par tous les moyens possibles, sur le moindre signe de consentement de
« votre part, et nous vous assurerions les ressources nécessaires pour le reste
« de votre vie. Essayez au moins de vous brdler le petit doigt avant d'aban-
« donner aux flammes votre corps tout entier. » Mais, hélas! ces sages avis
ne produisirent aucun effet sur son fanatisme; elle répondit 4 M. Earle, avec
un sourire dédaigneux, qu'elle lui était fort obligée de son zéle, mais qu’elle
n’en avait pas besoin, que sa parole était une et irrévocable. Puis, déchirant
bravement un coin de son mouchoir, elle le trempa dans I’huile de la lampe,
toujours placée devant les sutti, et, le roulant autour de son petit doigt, elle
lalluma avec empressement, et le laissa briler comme une chandelle, ré-
pandant I’odeur de la chair grillée. Pendant tout ce temps, Ja jeune femme
causait avec les assistants sans qu'un gémissement ou un soupir trahit sa
souffrance, bien que la rougeur subite qui lui monta au visage et les gouttes
de sueur qui coulaient sur son front montrassent suffisamment l’angoisse
qu’elle en éprouvait. Je crois que cet accés d’enthousiasme fanatique est pro-
voqué et maintenu par certains narcotiques, tels que le camphre en parti-
culier, que Jes brahmanes au ceeur dur administrent en grande quantité 4 la
victime aussitét qu’elle a déclaré l'intention de se sacrifier, poussée par l’im-
pulsion soudaine de sa douleur, au moment de la mort de son époux. L’effet
agit promptement sur tout le systéme nerveux, la stupéfaction s’ensuit, et
le corps entier est comme engourdi avant d'aller au feu qui doit le consu-
mer. Le bicher étant prét, on lava le cadavre et on le placa dans le cercueil,
en méme temps on attacha environ une demi-livre de camphre au cou de la
veuve. Elle se leva avec beaucoup de vivacité, invoqua ses dieux, et s'élanca
vers Je bicher, pareille a un papillon se précipitant vers la flamme. Elle fit
alors sept fois le tour du bacher, y entra, plaga Ja téte du mort sur ses ge-
noux, et, avec une méche allumée qu'elle tenait entre deux doigts de son
pied gauche, elle mit le feu aux matiéres combustibles mélées aux piéces de
bois. A peine était-elle entrée, que les brahmanes fermérent l’ouverture avec
de grosses poutres. Le docteur Kaye, fort animé, s’écria alors, bien qu'il sit
4 peine un mot de la langue : « Arrétez, misérables! ceci n’est pas juste;
« n’ouvrez pas cette porte! » disant dans son ignorance tout le contraire de ce
qu’il pensait, ce qui, malgré la gravité du moment, fit sourire plus d'un as-
sistant. Dés que Je feu fut allumé; les brahmanes et ceux qui entouraient le
bicher se mirent 4 crier 4 haute voix le nom de leur dieu Brama; en méme
temps‘les tambours, les flageolets, les cymbales qui accompagnaient la pro-
cession, retentirent, afin sans doute d’étouffer les cris de détresse de la vic-
750 MELANGES.
time. Aussitét que les flammes s’élevérent, ils coupérent les cordes qui atta-
chaient les quatre coins du bdcher, et |’énorme poids tombant sur la jeune
femme dut l’écraser sur-le-champ. Bref, en moins d'un quart d’heure, l'im-
mense échafaudage ne fut plus qu'un monceau de cendres; la musique et les
cris cessérent, et les exécuteurs fatigués s'assirent tranquillement sous I’ar-
bre, attendant que les cendres fussent éteintes pour pouvoir les jeter dans la
riviére et retourner chez eux. Nous reprimes aussi le chemin de notre de-
meure, tristes et affligés de ce que nous venions de voir. » On sait que, de-
puis le gouvernement de William Bentinck, les Anglais ont interdit cette
coutume barbare. ‘
Au bout de six ans passés a Satara, notre ami Lutfullah, d'une humeur as-
sez peu stable, comme on a pu déja le remarquer, se transporta a Surat, oi il
trouva de nouveau bon numbre d'éléves. Ses progrés en anglais étaient aussi
fort satisfaisants; il Je lisait et l’écrivait assez bien, nous dit-il, et le parlait
de telle facon, que souvent ses amis anglais lui demandaient en plaisantant
si ses parents étaient bien tous deux natifs de I’Inde. C'est ace moment qu'il
commenga a étudier l’arabe, la langue la plus difficile, selon lui, aprés l’an-
glais. Ce n'est pas tout; il aborda en méme temps I’étude du droit et celle de
ja médecine, si bien qu’au bout de trois ans il obtint un certificat de capacité
dans Ja Joi mahométane et un autre dans la médecine théorique. N’avais-je
pas raison de dire que Lutfullah était un savant?
En 1834, il quitte Surat pour se rendre a Ajmir, capitale du Rajputana,
avec un jeune officier nommeé Eastwick, le plus fidéle et le plus aimé de tous
ses éléves. La distance qui sépare ces deux endroits est d’environ deux cent
vingt milles; la route qu‘ils suivaient les conduisit au pied du mont Abu,
montagne célébre a cause des temples et des antiquités religieuses dont elle
abonde. C’est un ancien lieu de dévotion pour les Hindous, particuliérement
pour la secte de Jain et celle plus moderne de Siva. Elle a environ un mille
de hauteur au-dessus du niveau de la mer. Douze passages conduisent au
sommet; deux d’entre eux sont extrémement escarpés, et un seul, considéré
comme te plus sir, est fréquenté par les voyageurs et les pélerins. Au haut
de la montagne, on trouve un réservoir appelé Nakhi-Talaa, parce que,
d’aprés la légende hindoue, leurs dieux l’ont creusé avec les ongles (nakha,
ongle). De nombreux anachorétes peuplent les vallées et les cavernes de la
montagne autour de ce réservoir, mais. ilsse montrent rarement. Au mois
d‘aodt, le soleil étant au signe de la Vierge, un nombre considérable d’Hin-
dous viennent s'y baigner, ses eaux ayant, selon eux, la propriété d’effacer
les péchés.
Les temples batis en l’honneur des dieux sont trés-beaux et trés-élégants,
particuliérement ceux des Jain, élevés au nombre de cing en |’honneur de
Nemnath, Rakhab-deo, etc., etc.
Les ornements gravés sur les piliers, les plafonds ornés de la fleur du lo-
tus et de celle du jasmin en bas-relief, imitent la nature méme. Dans la par-
tie postérieure d’un de ces temples, on voit dix éléphants et le méme nombre
4 l’entrée d’un autre, plus un cheval, tous en marbre et environ de la gran-
deur d’un beauf, fixés par ordre sur ces dalles. Le transport de ces grandes
masses de pierre au sommet de la montagne doit avoir cofté un travail et
MELANGES. 765A
des dépenses considérables. On dit que le fondateur de ces temples magni-
fiques était un banquier, qui, n’ayant pas d’héritier, consacra toute sa for-
tune a ces édifices en l’'an 1243.
En quittant le mont Abu et ses merveilles, notre voyageur passa par la ville
d’Udepur, dont les princes, appelés Ranas, sont marqués au front d'une tache
de sang a leur inauguration. « On ignore d’oii vient ce sang, ajoute-t-il, mais
je crois qu'on tue un prisonnier pour se le procurer. » Dans ces pays, la vie
humaine n’a pas grand prix.
De retour a Surat en 1835, le bon Lutfullah nous apprend que cette année-
la, ses ressources étant fort limitées, il se mit 4 pratiquer la médecine, dans
laquelle il ne tarda pas 4 se faire un nom, soignant les pauvres gratis et ne
faisant payer que ceux qui le pouvaient. Dans l’espace de quinze mois, six
cent soixante-quatre malades lui passérent par les mains, dont trois seule-
ment moururent. « [] est vrai, ajoute-t-il naivement, que j'avais soin de ne
pas me charger des cas difficiles, les renvoyant 4 I"hépital du gouverne-
ment. » Précaution fort sage pour lui et pour ses clients.
Il parait aussi que la profession de médecin n’est pas fort lucrative dans
ce pays, car avec ce grand nombre de malades, notre docteur, loin de faire
fortune, se trouva hors d'état de parer aux dépenses que lui occasionna Ja
naissance dan fils, et il fut obligé de reprendre des eléves, ce qui le con-
traignit de nouveau 4 quitter Surat. Engagé, @ son retour, aprés une courte
absence, au service d'un prince du pays, le nuwab de Surat, il nous initie
par le récit de ses tribulations aux intrigues et aux menées de ces petites
cours, ombres de souverainetés, pensionnées par les Anglais et auxquelles
rien ne reste que }a vénalité des subalternes, l'abrutissement des chefs.
a J’appris, par le ministre de Sa Grandeur, qu’environ deux mois aupa-
ravant, l’agent du gouvernement anglais avait agi trés-irrespectueusement
envers le nuwab en faisant lier et battre publiquement un de ses serviteurs,
uniquement parce qu’ il était ivre. Sa Grandeur, se trouvant 4 ce moment chez
son ministre, apercut son serviteur dans cette humiliante position, et le fit
relicher, et dans la colére du moment il accabla Jes gardes d’injures et les
jeta a Ja porte a coups de pied. L'agent, pour se venger, était alors occupé a
Paccuser prés du commissaire du gouvernement anglais, a la fois juge et
magistrat. Bientét cependant la paix fut signée en apparence, mais ce ne. fut
que pour resserrer les chaines qui déja pesaient sur le nuwab et le forcer a
renvoyer quelques-uns de ses plus dévouds conseillers pour les remplacer
par des créatures de l’'agent et du gouvernement anglais. Lutfullah lui-
méme eut sa part de dégoits et donna sa démission pour retourner a son
meétier de professeur, et en cette qualité il partit bientét pour le Sindh. Un
incident de son voyage par mer montre la naiveté de ces populations. Deux
immenses requins s'approchérent du navire dans une disposition joyeuse,
tantét se poursuivant, tantét tournant autour du navire ou passant dessous,
et lui donnant de temps en temps des secousses qui effrayaient grandement
les passagers et excitaient l’indignation du capitaine. « Ces brutes, dit-il a
Lutfullah, sont quelquefois dangereuses, il est vrai; mais ne craignez ren,
ils sont aussi laches qu’ils sont gros! La-dessus, il s’approcha du bord du
navire et leur adressa ce discours persuasif: « Vous étes les rois de la mer,
752 MELANGES. .
cessez de nous poursuivre, au nom de Dieu et du prophéte Salomon. Nous
sommes de pauvres gens, notre navire ne contient pas plus de dix personnes,
allez aux autres, ils contiennent les soldats bien nourris de (honorable Com-
pagnie. » Ces sages conseils ne produisirent aucun effet sur jes deux monstres
recalcitrants; ils n’en jouérent que mieux et continuérent 4 tourner autour
dunavire pendant cing quarts d‘heure, jusqu’a ce que le pacifique capitaine,
perdant enfin patience, langa de toutes ses forces une grosse pierre a l'un
d’eux, ce qui les mit en fuite plus efficacement que ses paroles.
Arrivé au camp anglais, situé sur les rives del'Indus, Lutfullah entreprend
la grammaire sindhi, qu'il trouve trés-facile. Le 19 décembre étant la fin
du caréme mahométan et aucun prétre ne se trouvant dans le camp, Lut-
fullah conduisit les priéres et prononca le sermon devant la congrégation,
composée de cavaliers et de fantassins mahomeétans. « Et, bien que n’'en
ayant plus l’habitude, ajoute-t-il, je m’en tirai convenablement et recus le
prix ordinaire, consistant en un turban et une écharpe d’environ quarante
roupies. »
Notre ami n'est pas seulement un homme de cabinet, c'est un esprit at-
_ tentif, et les bétes elles-mémes n'échappent point a ses observations, lesquelles
ont un cachet de naiveté assez amusante. « Je remarquai, dit-il avec beau-
coup de sérieux, que dans cette province (le Sindh) Jes coqs sont fort reli-
gieux ; car, outre les chants du matin et du soir, ils consacrent encore deux
heures d’extra a cet exercice, de huit heures a dix heures du soir. Cet excés
de zéle serait considéré comme un mauvais présage dans I'Inde et dans la
Perse et cofterait la vie a l’oiseau; mais les Sindhs n’y font pas attention. »
Heureuse indifference pour les imprudents chanteurs !
Les petites malices de notre ami ne sont guére moins innocentes que ses
observations, et pourtant il les raconte avec une certaine complaisance. Un
jour que, réduit au plus mince ordinaire, le capitaine Eastwick rendait graces
4 Dieu d’un pauvre repas composé de dattes et de pain de riz, Lutfullah lui
dit: « ll ne faut pas remercier le ciel d'un mauvais diner, autrement il ne
nous en donncrait pas de meilleur. » Mais le capitaine répondit en souriant :
« Attendons pour discuter que nous soyons bien sdrs d'avoir fait mauvaise
chére. » Son compagnon fut enchanté de cette réponse, car i] n‘avait parlé
ainsi que pour I’éprouver, et, tout en causant de la sorte, I"heure du sommeil
arriva et leur fit oublier Jeurs tribulations.
St ces bagatelles nous donnent |’idée du genre d‘esprit de notre auteur,
certaines parties plus sérieuses de son récit nous montrent celui des popu-
lations de ces contrées et nous apprennent, ce que les derniers événements
ont du reste surabondamment prouvé, la haine qu’elles entretiennent contre
la puissance anglaise, et les moyens dont celle ci s ‘est servie pour s'emparer
successivement de leur territoire; qu’on nous permette encore cette citation,
elle ne manque pas d'intérét. -
« Nous arrivames 4 Hydrabad le 20 janvier 1839... Un jeune noble, proche
parent des Amirs, vint de leur part nous complimenter... Le munshi Jeth
Anand, agent des Anglais dans la ville, fut envoyé a la cour pour s informer
du moment ou Leurs Grandeurs pourraient recevoir le représentant anglais
et ses compagnons. Le 24, il nous apprit que les Amirs ne pourraient pas le
recevoir ce jour-la, subissant l’opération bi-mensuelle de l’épilation.
MELANGES. 155
« Le 22, Mir Subdar-Khan envoya un messager confidentiel, chargé d’as-
surer le capitaine Eastwick qu'il avait toujours été dévoué a la cause an-
glaise; qu’on ne devait pas le rendre responsable des actes de ses cousins
et qu’il en demandait |’assurance. La-dessus, je fus député vers Son Altesse
- pour lui renouveler les assurances d’amitié. .
« Aprés avoir parcouru une distance d'un peu plus de trois milles, nous
arrivames en vue de la forteresse d’Hydrabad, dont j'avais beaucoup entendu
parler et qui me désappointa fort. Ce n’est rien plus qu'une fortification
pentagone, bastionnée irréguliérement, sans fossés a l’entour. Elle renferme
les familles des Amirs, leurs parents et serviteurs. En traversant la ville,
nous vimes plusieurs troupes de Bilouchis assis en groupe, avec leur pipe et
du chanvre préparé devant eux. Ils me regardérent de travers et m’insul-
térent dans leur langue. « Que dites-vous de cela ? demandai-je 4 mon con-
ducteur; est-ce ainsi qu'on traite les étrangers dans votre pays? — Ce sont
de vils soldats, me répondit-il; ils n‘aiment pas les Faringis (Anglais), et,
comme ils vous prennent pour un d'eux, ils vous disent des injures; n'y
faites pas attention : c'est ce que le résident est obligé de faire quelquefois. »
Considérant qu'il était 4 propos de suivre le conseil, j'entrai sans autre ré-—
flexion dans Je palais de Mir Subdar et lui fus présenté. Il était assis sur un
lit avec son fils Fath-Ali, bel enfant de dix ans; un secrétaire et un esclave
occupaient avec lui Ja chambre spacieuse et nue. Quand j’eus achevé de le
saluer selon l‘usage mahometan, Son Altesse me tendit la main; je la touchai
de la main droite, et j'allai mi’asseoir par terre comme les autres, mais on
m’invita a prendre une chaise qui me fut apportée. Aprés les compliments,
je m’acquittai de mon message, que Son Altesse écouta avec attention et dont
elle fut satisfaite. Nous nous entretinmes ensuite des maurs et coutumes
des Européens, puis je pris congé. Deux cavaliers sindhs recurent lordre
de m’accompagner jusqu’a la résidence et de me protéger contre les insultes
des sauvages Bilouchis. Je rencontrai mon maitre en compagnie des capi-
taines Outram et Leckie, qui se rendaient a la cour des trois Amirs. Ma
présence étant nécessaire, je dus retourner sur mes pas. Ce fut une dure
journée de fatigue et de privations pour moi, car je n’avais pris le matin
qu'une tasse de thé et un morceau de pain, et le jour approchait de sa fin,
sans que mon travail s achevat.
« En arrivant au Darbar, nous trouvames la foule des Bilouchis armés si
épaisse, qu'il me parut impossible de passer. On fit faire place cependant pour
les Européens. Quant 4 moi, je restai en arriére sans pouvoir pénétrer d'au-
cune fagon. Heureusement le capitaine Eastwick, une fois prés des Amirs, se
tourna et dit: « Tiens, Lutfullah, prends soin de ces papiers. » A peine
eut-il prononcé ces mots, que desserviteurs, écartant les groupes, me prirent
sur leurs mains, et, me faisant passer lestement au-dessus de la téte de la
multitude, me déposérent prés de mon maitre, 4 cdté duquel je m’assis, pre-
nant des notes.
« Les trois Amirs, Nur Mohamed, Nasir Khan et Mir Mobamed, avec un
jeune homme nommé Mir Shahdad, étaient assis sur une sorte de table a
quatre pieds, couverte d'un simple tapis de Perse, qu'on appelait le tréne ;
leurs épées et leurs boucliers étaient placés devant eux. Les Anglais prirent
place sur des chaises apportées pour eux, mais ils avaient été obligés de dé-
754 MELANGES.
faire leurs souliers avant d’entrer. Le reste des assistants s‘assit & terre sur
le tapis. Il n’y avait pas d’ordre comme dans les cours indiennes. Les Bilou-
chis et Jes Sindhis armés s’arrangeaient selon leur bon plaisir, s’entretenant
ensemble a haute voix et nous regardant d’un air menacant, comme si nous
étions leurs meurtriers.
« La longue suite de compliments enfin terminée, le capitaine Eastwick se
hata d’administrer a ses hdtes la potion amére qu’il leur apportait. Il prit de
mes mains le traité que j'avais traduit récemment et le lut a Leurs Altesses
avec un bon accent persan. Les Amirs l’écoutérent avec calme, bien que l'on
pat apercevoir sur le visage, tantét rouge de colére et tantét pale comme la
mort, de Mir Nur Mohamed des traces de mécontentement. La lecture achevée,
les Bilouchis montrérent une grande agitation. Un léger signal de leurs chefs
aurait suffi 4 ce moment pour nous faire massacrer par ces barbares, dont
plusieurs nous entourérent sabre nu, pareils 4 des bourreaux srs d'une exé-
cution. Mir Nur Mohamed parla le premier & ses collégues en bilouchi.
« Maudit soit celui qui se fie aux Faringis! » Puis, s’adressant au représen-
tant anglais, il lui dit: « Vous changez les traités selon votre commodité et
« votre bon plaisir : est-ce 14 comme on doit agir envers ses amis et ses bien-
« faiteurs? Vous nous avez demandé le libre passage de vos armées 4 travers
« notre territoire, nous vous l’avons accordé sans hésitation, nous fiant a votre
« parole. Si nous avions su qu'une fois volre armée entrée dans notre pays
« vous auriez menacé notre sireté, et exigé de nous un nouveau traité qui
« nous oblige a vous payer un tribut annuel de trois cent mille roupies, et
« une somme immediate d’un million cent mille roupies pour les dépenses
« actuelles de l’armée, nous aurions pris des mesures pour garantir la sireté
« de notre pays et de nos personnes. Vous savez que nous sommes des Bilou-
« chis, et qu'on ne peut nous effrayer comme des marchands. Nous ne gou-
« vernons pas seuls le pays, mais l'intérét de tout le clan est compris dans
« le gouvernement. »
Malgré la justice de leurs représentations, et le ton quelque peu belliqueux
de Mir Nur Mohamed, les Amirs furent obligés de se soumettre et d’accepter
les nouvelles bases du traité; ce ne fut pas toutefois sans une certaine vel-
léité de vengeance. Au moment oti les Anglais levaient leur camp, une armée
d‘environ dix mille hommes et trente piéces de canon sembia vouloir les
attaquer, mais la supériorité du nombre et de la discipline-]’emporta, et l'un
des chefs en se retirant envoya une réponse polie aux remontrances sévéres
du résident anglais, rédigées par notre ami Lutfullah. Ainsi, moitié par
ruse et moitié par force. aidés en outre par la trahison de quelques chefs,
comme il arrive toujours en pareil cas, les Anglais soumirent toute la pro-
vince.
Cette raison du plus fort, la seule que connaissent les conquérants de
toutes les nations, est naturellement appliquée partout dans ce pays. Lutfullah,
toujours avec l’armée, arrive a Sakhar, et nous apprend que cette ville, jadis
florissante, est aujourd’hui a peu prés ruinée. « Sakhar est située sur Ja rive
droite de I'Indus ; en face, sur l'autre rive se trouve Rori, ville populeuse,
et au milieu du fleuve la forteresse de Bakhar. Cette forteresse, tant célébrée
par les historiens persans et sindhs comme imprenable, fut préiée aux au-
MELANGES. 155
torités anglaises pour y mettre leurs provisions; mais 4 la fin dela campagne
il se trouva que le prét était devenu un don irrévocable. »
Tout n’est-il pas aisé au vainqueur dans un pays ou les hommes sont trop
laches pour se défendre? Vous trouverez un peu plus Join un exemple de
cette lacheté qui peut expliquer I’asservissement si facile de l'Inde. Dix vo-
leurs bilouchis s‘emparérent de trente chameaux appartenant au gouverne-
ment anglais, tandis qu’ils étaient au paiturage sous la garde de cing cipayes
et d’un baik. Deux des conducteurs furent blessés, et 4 cette vue leurs ca-
marades, prenant aussitédt la fuite, suivis des cipayes, accoururent tous a
V’agence anglaise, et leur chef fit le rapport suivant avec beaucoup de gra-
vité: « Les voleurs viennent d’emmerer les trente-neuf chameaux, monsieur;
deux conducteurs sont blessés, et tout va bien.—Combien y avait-il de vo-
leurs? — Dix; mais nous avons apergu un nuage de poussiére qui indiquait
qu ils étaient suivis d'un plus grand nombre.— Pourquoi n’avez-vous pas fait
feu? — Parce que nous préparions notre repas sous un arbre, et, en voyant
les hommes blessés, nous sommes accourus vers vous.—Yous étes de fameux
soldats.—Je remercie Votre Honneur pour ces bonnes paroles. J'ai fait mon
devoir. — Votre devoir! J’ai hien envie de vous envoyer devant une cour
martiale pour votre belle conduite.— Alors nous devons remercier notre
mauvaise chance d'une pareille récompense pour nos fidéles services. »
Le méme genre de vie, entremélé de voyages, de bonne et de mauvaise
fortune se continue, pour notre ami Lutfullah, jusqu’en 4844, époque mar-
quée pour lui par un bien grand événement, son départ pour |’Angleterre
en qualité de secrétaire interpréte d’un prince indigéne. Ce prince s‘étant vu
enlever d'un trait de plume, par l’illustre compagnie, les honneurs et les
revenus dont il devait entrer en possession 4 la mort de son pére, et ne
pouvant obtenir justice a Bombay, sc résolut 4 aller la demander a la source
méme du pouvoir. G’est ainsi que notre ami Lutfullah vint 4 Lo:dres.
Cette grande ville, « ot, dit-il, la destinée de notre douce patrie est entre
les mains de vingt-cing grands hommes, » ne parait pas l’avoir émerveillé
autant qu’on pourrait s'y attendre. Il trouve que le soleil y brille aussi fai-
blement que la lune dans son propre pays, et ne peut expliquer autrement
que par la volonté de I’Etre supréme ta domination qu’exerce sur le monde
cette petite ile qui est 4 la surface du globe comme une tache sur le corps
d’un homme, Toutefois il décrit trés-minutieusement toutes les curtosités o8
on le conduit, exprimant naivement ce qu’elles lui font éprouver et ne Jais-
sant pas que de rencontrer certaines déceptions dont sa naiveté indienne ne
sait trop que penser. Un jour, par exemple, il va visiter le musée de lho-
norable Compagnie, et il al’honneur d’étre présenté 4 trois savants : John
Shakespeare, auteur d'un dictionnaire d'hindoustani; le professeur Wilson,
orientaliste distingué, et le colonel W. H. Sykes. « Sachant que le premier
de ces messieurs avait écrit un livre dans notre langue, je lui adressai un
compliment fort long et fort bien tourné. Mais, hélas! je découvris qu'il ne
pouvait pas me comprendre ni parler un mot de la langue, dans laquelle il
avait pourtant composé plusieurs ouvrages. »
Si notre ami Lutfullah avait connu plus de savants européens, sa surprise
aurait élé moins grande, car il aurait su que l’incapacité de l’auteur anglais
n'est pas chose fort rare.
156 MELANGES.
Une autre fois on le méne voir un jongleur célébre dont il trouve les tours
ingénieux. « Mais, aprés tout, dit-il, nos jongleurs indiens sont supérieurs
aux Européens. D’abord ceux-ci ont tout un matériel préparé exprés; ils sont
sur un théatre qu’on peut éclairer ou assombrir 4 volonté, tandis que le
pauvre jongleur indien est en plein air et accomplit aux yeux de tous des
tours comme ceux-ci. Par exemple, i! dunne un serpent a son singe qui le
dévore devant vous,. si bien que le sang tache la bouche de I’animal; puis Je
jongleur retire le reptile tout vivant par la queue du singe. Une autre fois il
poignarde sop propre enfant, coupe la gorge 4 sa femme; on voit le sang
couler des blessures, et on découvre qu’aprés tout ce n'est qu'un tour habile.
Moi-méme j'ai eu pour ami un brahmane jongleur qui prétendait étre in-
spiré par la Divinité et faisait des tours tels, qu'on les aurait certainement
pris autrefois pour des miracles. J'y conduisis une fois deux docteurs anglais;
e'ctait 4 Surat; ils furent bien surpris de le voir frapper des mains et produire
une grande quantité de cardamone et de noir; un des assistants avait une
bague en émeraude, il lui reeommanda de la bien tenir; un instant aprés elle
se trouvait sur le vétement du docteur Leggett. »
Qu’on aille donc s’émerveiller aprés cela des tours plus ou moins extraor-
dinaires qui nous viennent de |’Amérique, et crier aux esprits parce que les
tables tournent ou que les fauteuils marchent!
Sur un point, pourtant, le fils de Mahomet s’avoue franchement inférieur
aux chrétiens: c’est en anatomie. On le conduit un jour 4 I’hépital Saint-
George, et 1a, aprés avoir visité les salles, il assiste 4 la dissection d’un sujet
mort seulement depuis deux jours. «a Je fus convaincu alors qu'une grande
partie de ce que j'avais appris dans l’anatomie de Galien, en persan et en
arabe, ne reposait que sur des conjectures, et qu’il est impossible d’acquérir
une connaissance compléte de cette science, la plus utile 4 I"humanité, sans
avoir suivi un cours pratique de dissection. »
Du reste, si sa visite 4 Londres sert a I'éclairer sous ce rapport, je doute
quelle ait modifié heureusement ses idées sous d'autres. Au moment de re-
tourner dans sa patrie, aprés quatre mois de séjour dans la métropole de
l’Angleterre, il s’exprime ainsi :
« Je puis maintenant résumer ce que je pense des Anglais en disant qu'ils
sont entiérement soumis a la loi et obéissants aux ordres de leurs supérieurs.
Leur patriotisme est plus grand que celui d’aucune autre nation du monde.
Leur obéissance, leur confiance et leur soumission envers le sexe féminin,
excéde de beaucoup les limites de la modération. La liberté accordée aux
femmes, dans ce pays, est grande, et il résulte de cette tolérance insensée
des maux déplorables. »
Hl est clair que notre civilisation ne I’a point attiré, et que la vue de l’im-
“moralité courant les rues de Londres }’a plus frappé que toutes Jes vertus
cachées pratiquées par la femme chrétienne dans la liberté du sanctuaire
domestique.
Quant 4 nous, il faut bien |’avouer aussi, son livre ne nous a pas inspiré
non plus de vives sympathies pour ce monde mélé et barbare, ot la cruauté
remplace le courage et ou la ruse marche avee la lacheté. Mais i] nous a in-
teressé en nous aidant a soulever un coin du voile qui recouvre, depuis tant
de siécles, cette terre d'Orient, encore si peu connue.
BIBLIOGRAPHIE
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE
HISTORY OF ENGLAND, FROM THE FALL OF WOLSEY TO THE DEATH OF ELIZA-
BETH, by Jiwzs Axroxy Frovne, vol. 1 and IJ. London, W. Parker, 1856. — Histoire
d’ Angleterre, depuis la chute de Wolsey jusqu’d la mort @ Elisabeth, par Jacgues-AntToine
Faovve, M. A. vol. I et 1J. Londres, J. W. Parker, 1856.
Depuis quelques années, il se fait en Angleterre un travail qu’on pourrait
comparer a celui de la fourmi Jaborieuse, apportant a Ja demeure commune
un fétu qu'elle a trouvé bien loin et qu'elle traine 4 grand’peine. Suivez-la
du point de départ au point d'arrivée : quel labeur! Chargée de son fardeau,
elle s’arréte parfois devant un obstacle qui se présente soudain sur sa route,
parfois elle l'aborde hardiment, et alors ce sont des efforts désespérés, mais
victorieux pourtant. Plus souvent, lintelligente bestiole, comme dirait
la Fontaine, élude la difficulté au prix d'un long détour et finit par atteindre
la fourmiliére. Nous sommes tentés de rire 4 la vue du mince résultat ob-
tenu par tant de persévérance. Attendons quelque temps, et de ces imper-
ceptibles débris va surgir tout un édifice.
Ainsi en est-il de l’autre cété du détroit pour Jes exhumations historiques.
Toute une génération de fourmis humaines s’est jetée avidement sur les par-
chemins poudreux, les livres de dépenses monastiques, royales, seigneu-
riales ou commuuales; sur les correspondances inédites, les mémoires auto-
graphes, les vieilles piéces de thédtre, comme aussi sur ces autres piéces de
théatre qu’on appelle papiers politiques (State papers), avec une ardeur telle,
que les publications de ce genre formeraient déja une énorme bibliothéque.
Chacun apporte son fétu avec une bonne volonté parfaite, et la fourmiliére
prend des proportions monstrueuses. Que sortira-t-il de tout ce mouvement
historique? En vérité, il serait difficile de le dire; mais trés-certainement ce_
ne sera pas le ridiculus mus d'Horace. Quand méme ces recherches patientes
et laborieuses ne feraient que donner aux Anglais un peu de cette conscience
historique si remarquable chez leurs devanciers les Allemands, ce serait assu-
rément un progrés. J’ai souvent pensé qu'un travail d’ensemble, résumant
ces diverses recherches archéologiques sans parti pris, sans systéme adopté
@ priori, serait d'un grand prix pour la majorité des lecteurs anglais. Ils en
apprendraient plus ainsi sur I’histoire de leurs aieux, et particuliérement sur
celle du seiziéme siécle, que dans ces écrits ou !’auteur se préte a flatter les
passions du pays pour assurer Ja vente de son livre.
738 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
Celui dont nous allons parler remplit-il ces conditions honorables? Je suis
faché de le dire dés le début : il a complétement trompé mon attente. Quoi-
que l'Histoire d' Angleterre depuis la chute de Wolsey jusqu'a la mort d’ Elisa-
beth doive une grande partie de son intérét aux nouveaux documents auxquels
M. Froude a puisé, cet auteur se montre partout aussi agressif, aussi partial
contre le catholicisme que les premiers réformateurs eux-mémes. A quoi
donc attribuer une tendance aussi opposée a |’esprit nouveau qui commence
i vivifier les études historiques? Je ne crois pas étre fort éloigné de la vérité
en affirmant que, si M. Jacques-Antoine Froude n'edt pas été le frére d'un
autre M. Froude, qui mourut jeune, il y a quelques années, sur les confins
du catholicisme, dans ces jours féconds ot le puséysme commengait 4 deé-
ployer son ardeur juvénile, il efit probablement écrit dans un esprit plus
équitable. On dirait qu'ila tenu 4 honneur de prouver combien il est éloigné
de tout compromis avec ce papisme abhorré, dont les Anglais disent aujour-
d’hui qu'il est contagieux (catching). Il y a méme mieux : l’historien est, au
fond, plus rationaliste que protestant, et se prend quelque part a regretter
que la réforme allemande et la réforme britannique n’atent pas confondu
d’abord leurs eaux dans un courant commun. Nous connaissons $ beaucoup
d’Anglais fort peu disposés a partager ce regret.
Il semblerait cependant que M. J. A. Froude efit dd étre mis en garde sur
ses tendances reétrogrades par le résultat de ses propres études sur le moyen
age en Angleterre. Nous ne voudrions d’autre preuve contre lui-méme que
ce beau chapitre d’introduction ot il passe en revue la société anglaise au
moment ou éclata Ja question du divorce royal. Comment ne s’est-il pas
apercu que, sous un régime ou le pouvoir politique envisageait avant tout le
bien-étre moral et intellectuel du pays; sous un régime ou chaque ouvrier,
chaque agriculteur, trouvait un travail et une existence assurés; ot le pro-
priétaire foncier sentait sans cesse qu'il avait des devoirs a remplir envers
ses vassaux avant d’avoir droit & jouir de sa richesse; ot |’industriel et
Je marchand ne pouvaient exploiter les classes laborieuses au profit de leur
cupidité; sous un régime enfin ot le droit au travail \ui-méme était admis
comme une chose légale et juste; comment n’a-t-il pas compris que, dans
une pareille société, les représentants de la religion, les prétres en un mot,
ne pouvaient croupir dans une corruption et une ignorance profondes, éga-
Jement oublieux de leurs devoirs sacerdotaux et de leur dignité d-homme?
Il y a Ja une contradiction choquante que vous n’essayez méme pas d‘expli-
quer, et pour cause. Qui donc avait engendré, nourri, élevé cette société si
vigoureusement constituée, si vaillante au travail et a la guerre, si passion-
née pour ses libertés, si soumise déja au frein de la loi, et si fiére pourtant
devant ses monarques? qui? si ce n'est I’Eglise catholique, apostolique et
romaine? Telle est la conclusion qui s’impose irrésistiblement au lecteur en
lisant ce tableau que M. Froude a tracé de main de maitre, et devant lequel
il s'arréte lui-méme ému, comme s'il regrettait d’avoir a s’enfoncer dans les
tristes régions qu'il aura désormais a parcourir. Pourquoi sommes-nous
se d’ajouter que le paradoxe, pour ne rien dire de plus, lui servira de
guide?
Les deux volumes que nous avons sous les yeux commencent en I’année
BIBLIOGRAPINE ETRANGRRE. 759
1526, quand le cardinal Wolsey était au faite des honneurs, et s’arrétent a
la mort d'Anne Boleyn, en 1556. Ils embrassent done une période de dix
années, les plus féecondes en événements de tout le régne d’Henri VIII. Jus-
qu'ici ce prince avait passé aux yeux de I’Kurope savante pour uno prince
dont les débuts brillants furent ternis par la luxure et la cruauté, ces deux
premiers fondements de I'Eglise anglicane. Il semblerait que l’opinion fat
fixée sur cette matiére: M. Froude a changé tout cela. A ses yeux, le second
Tudor, en divorcant avec Catherine d’Aragon, ne fit que céder & une né-
cessité politique, pour assurer la succession royale dans la ligne mascu-
lime encore A naitre, et pour céder au veeu de la nation, qui craignait de
voir se renouveler les guerres des deux Roses! Je n’exagére rien, et, si
je n’étais obligé de me renfermer dans Jes bornes d'une notice biblio-
graphique, les preuves ne manqueraient guére 4 l'appui de ce que j'a-
vance. Il n’y a qu’un malheur a l’encontre de cette théorie : c’est que la
nation avait vécu pendant vingt ans sous ce régne sans manifester la plus
légére crainte 4 cet égard, et qu'il fallut la question du divorce elle-méme
pour Ja faire surgir! Que Henri VIII eft continué de vivre comme par le
passé avec sa femme légitime; qu’il n’efit point cédé 4 sa passion insensée
pour une maitresse, et nous demanderions volontiers 4 M. Froude si le parle-
ment anglais efit jamais songé 4 soulever ce débat? Il faut compter grande-
ment sur l’ignorance de ses lecteurs pour espérer de leur faire accepter de
pareilles réveries.
Une fois sur ce chemin, |'auteur n'est arrété par aucune difficulté.
Henri VIII et ses conseillers sont des modéles de sagesse, de modération et
d’équité, qui se laissent duper pendant sept années entiéres par un pape
rusé, dissimulé, menteur, qui cherchait uniquement 4 gagner du temps,
quoique convaincu au fond de la justice de la réclamation. Et Wolsey, ce
grand politique (ce sont vos expressions), qui avait commencé par se jeter
aux genoux de son maitre, le suppliant avec larmes de se désister de cette
folle entreprise, était-il convaincu, lui aussi, de cette justice? Et Henri VIII,
en personne, qui, 4 un moment donné, feint dese rapprocher de Catherine,
pour mieux tromper le pontife, tout en envoyant des lettres passionnées a
Anne Boleyn, tout en se ménageant des rendez-vous avec cette femme;
Henri VIII, qui reconnaissait en plein tribunal les vertus et la soumission de
son épouse, croyait-il sincérement suivre la volonté divine en la répudiant?
Poser la question, n’est-ce pas la résoudre?
Je n’ai rien a dire sur l'ignoble trafic entrepris, 4 la suggestion de Cranmer,
pour acheter, en faveur du divorce, |’opinion des canonistes dans les uni-
versités. M. Froude l’abandonne lui-méme tout en le regrettant plus qu'il ne
le condamne, tout en rappelant que les agents diplomatiques de Henri VIII
montrent ces consciences vendues prétes 4 déserter les intéréts de leur patron
a Ja premiére occasion. Mais alors pourquoi voudrait-il donc que le pape efit
prété l’oreille 4 des arguments dont il connaissait si bien la valeur? Pour-
quoi lui reproche-t-il de reculer devant une décision dont le pontife romain
prévoyait les résultats? Comment! vous rapportez sans cesse les paroles des
ambassadeurs anglais, qui le menacent d'une défection analogue A celle
de |’Allemagne déchirée par le protestantisme; vous montrez la politique
760 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
vacillante et louche de Francois J", tout entier a sa rivalité avec Charles-
Quint; vous mettez en relief le sac de Rome par les troupes luthériennes
de ce méme Charles-Quint, et vous vous étonnez ensuite que le chef supréme
de la chrétienté ait hésité avant de prononcer une décision qui com prometitait
de si graves intéréts; qu'il ait espéré user a la longue la folle passion du
despote et le ramener a de meilleurs sentiments! Vous vous étonnez encore
que le pasteur des Ames ait été douloureusement impressionné par les appels
réitérés de l’infortunée Catherine! Tout pape qu’était Clément VIll, M. Froude
est forcé de lui reconnaitre un ceur humain qui recule devant injustice;
et ce pape ne craint pas de déclarer & |'ambassadeur britannique que jamais
il n’osera souiller sa conscience d'une iniquité aussi flagrante. I! y avait bien
la, ce semble, quelque indépendance, quelque énergie, aprés tout, et elle
meéritait au moins de n’étre pas passée sous silence, comme vous I‘averz fait.
Il n’y a pas jusqu’a la figure de la malheureuse reine qui ait trouvé grace
enticre devant les préjugés de lhistorien. Aussi, pourquoi ne s’est-elle pas
retirée d’elle-méme de la scéne? Pourquoi n’est-elle pas entrée, par exemple,
dans quelque ordre relaché, ot elle efit pu mener la vie du monde sous le
voile d’une religieuse? L'idée est ingénieuse, i} faut l'avouer, pour un écri-
vain d'un protestantisme aussi pur; et, pour dernier acte 4 cette comédie, il
n’aurait plus fallu qu’affubler Je voluptueux Henri d'un capuchon de moine;
— car, il faut qu’on le sache, ce prince fit demander au pape s'il ne pourrait
lui accorder Ja faculté d’entrer en religion pour porter Catherine 4 en faire
autant, sauf 4 relever le Tudor de ses veeux dés que Je but serait atteint. Et
voila le réformateur religieux que M. Froude voudrait nous faire respecter
comme un instrument de la Providence pour la régénération morale du
monde! Jusque-la, du moins, elle avait eu recours 4 des agents d'un autre
caractére.
Il faudra bien raconter quelque jour les causes diverses qui amenérent le
clergé anglais 4 subir aussi facilement le nouveau régne de lhérésie et du
schisme. C'est un probléme resté insoluble pour la plupart des esprits sérieux,
Mais qui est néanmoins en voie de solution par suite des documents que
chaque année met au jour. On sent bien que nous n’avons pas ici a nous en
occuper : toujours est-i] que le phénoméne le plus étonnant peut-étre de
toute l'histoire ecclésiastique, c’est le spectacle de cet épiscopat passant avec
armes et bagages au camp de l’ennemi. L’écrivain dont nous nous occupons
n’a aucune pitié pour ces prétres dégénérés, cela se concoit, et nous Serions
tentés de partager ses dédains si nous ne savions aussi |*habileté infernale,
sans parler des menaces, qu’on déplova pour Jes tromper. Depuis un siécle et
plus, d’ailleurs, l’aristocratie britannique jetait des regards de convoitise sur
les biens de I'Eglise, et, au temps d‘Henri VIII, ce sentiment était devenu
une veritable fiévre : l’exemple de l’Allemagne avait porté coup. Je nen
voudrais pour preuve, parmi beaucoup d’autres, que le trait suivant cité
par notre auteur. « En 1529, le parti de l’anéantissement du pouvoir papal
avait une telle confiance dans les dispositions du parlement qui allait s‘ou-
vrir et dans la pression irrésistible des circonstances, qu’aux tables des
grandes maisons, 4 Londres, on parlait uniquement et triomphalement de
détruire prochainement |'établissement ecclésiastique et de confisquer les
BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE 7GA
biens de I’Eglise On considérait le roi comme le seul obstacle a ces projets.
« Ces nobles lords s’imaginent, écrit l'‘ambassadeur francais a cette occasion,
« qu'une fois le cardinal (Wolsey) mort ou disgracié ils pilleront sur-le-
« champ l'Eglise et la dépouilleront de toutes ses richesses. Je n’ai pas besoin
« d'avoir recours a |'écriture chiffrée pour vous annoncer ceci, car chacun
« en parle ouvertement!. »
Les nobles lords entrérent donc vivement dans les projets de Henri et de
son digne ministre Cromwell pour la spoliation des monastéres. Il va sans
dire que M. Froude bat des mains : 4 ses yeux, les commissaires nommeés pour
faire une enquéte sur la situation morale et mateérielle de ces établissements
remplirent consciencieusement un grand devoir. Des ruses et des moyens de
terreur quon mit en ceuvre pour amener les moines 4 composition, pas un
mot : Collier, et Spelman, et Dugdale, sans compter bien d'autres écrivains
protestants, auraient pu cependant en apprendre beaucoup a Mhistorien sur
ce sujet. Notre auteur aime infiniment a citer Jes nouvelles piéces produites
depuis quelque temps sur cette triste affaire : par malheur, elles sont pour
la plupart les témoignages intéressés des spoliateurs. Qu’y a-t-il d'éton-
nant ace qu‘ils aient accusé les victimes de monstruosités dont celles-ci
ne pouvaient se défendre? Leur défense, si on leur permit d’en rédiger,
n'existe plus : quel fond dés lors pouvons-nous faire sur ce tissu d’accusa-
tions abominables dont sont remplis les rapports et Ja correspondance d'un
Leighton, par exemple? Comment croire, encore une fois, que ce peuple an-
glais, si fier, si moral, comme l’appelle M. Froude, et pu supporter pendant
des siécles Je tableau de débordements pareils chez ses guides spirituels?
Comment enfin comprendre que ce méme peuple se soit soulevé plusieurs
fois pour provoquer le rétablissement des ordres monastiques? Il y a dans
ces faits, on le voit, une contradiction qui valait bien la peine d’étre
expliquée. Le lecteur y efit gagné des informations plus solides, plus véridi-
ques, q ue dans les récits complaisamment orduriers de ces agents vendus au
pouvoir tyrannique du moment. Pour notre part, nous en sommes encore a
comprendre comment un écrivain qui se respecte a pu élever de pareilles dé-
positions 4 la hauteur de sources authentiques.
Nous avons été sévére pour ces deux premiers volumes de M. Froude :
est-ce 4 dire cependant que son ouvrage soit a rejeter complétement? Telle
n’est pas notre opinion. Malgré son parti pris de dénigrer systématiquement
tout ce qui concerne IEglise catholique, ses pages jettent souvent un jour
subit et inattendu sur le travail souterrain qui se faisait alors dans la société
anglaise, et qui explique bien des choses restées jusqu’ici ou obscures ou
inconnues. Il y a donc profit réel a le lire, et j’ajoute en finissant que le style
de M. Froude est d'une lucidité si transparente, d'un coloris si vrai, que sou-
vent il nous a rappelé les plus belles pages d’Augustin Thierry. Cet éloge
dit tout. Pourquoi faut-il que l’esprit qui domine la Conquéte des Nor-
mands en Angleterre vienne aussi compleéter la ressemblance?
C. F. Avptey.
« Tome I, p. 150.
762 BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE.
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE
DES LOIS INTIMES DE LA SOCIETE, par M. Anrome Motuttar!.
Dieu a dit: Faisons l'homme a notre image. Cette parole mystérieuse a
été depuis longtemps méditée et commenteée par les théologiens. Nous croyons
qu’il suffit pour la foi de reconnaitre que nous sommes l’image de Dieu dans
la partie pensante de notre étre, et que notre 4me, qui est, qui connait et
qui veut, offre en elle-méme des traits vivants de la Trinité incréée.
Une école nouvelle est allée plus loin : pour s’expliquer la famille et la
société humaine, et méme les phénoménes de la nature physique, elle s'est
élancée dans les profondeurs de la nature divine : « Le nombre 3, dit M. de
Maistre, est écrit dans les astres, sur la terre, dans l’intelligence de l’homme.
dans son corps, dans la vérité, dans la Fable, dans |'Evangile, dans le
Talmud, dans les Védas, dans toutes les cérémonies religieuses, antiques
ou modernes, légitimes ou illégitimes, aspersions, ablutions, invocations,
exorcismes, charmes, sortiléges, magie noire ou blanche; dans Jes mystéres
de la cabale, de la théurgie, de l'alchimie, de toutes les sociétés secrétes;
dans la théologie, dans Ja géométrie, dans Ja politique, dans la grammaire,
dans une infinité de formules oratoires ou poétiques qui échappent 4 I’at-
tention inavertie; en un mot, dans tout ce qui existe. On dira peut-étre :
C’est le hasard. — Allons donc?! »
M. Molliére aurait-il saisi au passage cette fusée brillante? Quoi qu'il en
soit, d'une simple indication, il a fait une démonstration scientifique. Il a
transformé une lueur vive, mais passagére, en une lumiére immense et
continue par laquelle il veut éclairer toute la création.
C’est ce qui a été la pensée mére du savant ouvrage qu'il vient de livrer
au public, et dont nous allons tacher de donner une idée.
Dans une série de formules ingénieusement combinées, M. Molliére montre
l'untvers entier soumis a des lois procédant par ordre ternaire. Il a méme
fait un tableau de ces formules résumant les éléments constitutifs de Ia so-
ciété divine et humaine. On nous pardonnera de ne pas reproduire ce ta-
bleau dans notre court article bibliographique; car de telles formules auraient
besoin de longues explications, et il y a des correspondances symétriques qui,
en parlant 4 |’ceil, ne parlent pas en méme temps a I'esprit. Il ne suffit pas
de juxtaposer, il faut lier. On ne peut pas analyser de simples intitulés de
théorémes : il faudrait reproduire ces théorémes en entier pour les faire
comprendre.
Disons ici en passant que M. Mollidre arrive, par ses déductions succes-
Un volume in-8*, chez Pélagaud, rue Mercitre, a Lyon, et rue des Saints-Péres, n°57,
a Paris.
* Soirées de Saint-Pétersbourg, t. Ul, p. 131.
BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE. 763
sives, a une théorie de la société beaucoup plus libérale que celle de M. de
Bonald.
Nous avons remarqué un passage de cette portion de l’ouvrage ou l’auteur
établit que la prescription est un principe applicable au droit public comme
au droit civil. Nous citerons ce passage comme pouvant donner quelque idée
du style de l'auteur et de la maniére nette et franche avec laquelle il aborde
les discussions les plus difficiles.
« C’est un noble spectacle, dit-il, que celui de ces quelques hommes, cap-
tifs volontaires d'un serment faussé par tous, et invoquant sans cesse-et sans
peur le droit vaincu contre Ja foree victorieuse. Le parti triomphant lui-
méme ne peut, aprés l'heure de ses premiers enivrements, se dissimuler que
ces hommes représentent la conscience et |l'honneur humain. Dieu doit donc
voir avec amour ces martyrs, souvent obscurs, de Ja foi politique, dont le sa-
crifice continu intercéde pour la patrie; et souvent méme il est visible que
sa justice ainsi apaisée les récompense en permettant des restaurations de
pouvoir inespérées pour tous! — Rien n'est plus touchant encore que le sen-
timent persistant de la nationalité...
«..... Mais tl ne se peut néanmoins que de telles protestations sient éter-
nellement Je droit de se mettre en travers du train des choses humaines...
ll vient un moment ot le temps enfin prononce, et ot le droit passe, comme
le sceptre, d’une main 4 l'autre... »
Puis il rappelle ce mot célébre de M. de Maistre : « A quel moment précis
le jacobite commenga-t-il d’étre coupable?... C'est une question qu'il faut
laisser au jugement de Dieu. »
« Le temps, ajoute M. Molliére, tranche nécessairement ces questions im-
menses ; mais qu'on ne sy méprenne pas: il y faut le longtemps, le trés-
longtemps, comme le dit la loi civile elle-méme..... prescription de siécles
et non d’années, prescription en quelque sorte de Dieu, et non des hommes.
« Ainsi donc, lorsque, malgré lous les efforts des hommes, les choses vont
graduellement en sens contraire de ces efforts, il ne faut pas encore dire :
Malheur aux vaincus! Mais i] est permis de soupconner que Dieu, qui voit
plus clair que nous dans les mérites de chacun, pourrait bien l’avoir dit lui-
méme !! »
Il est impossible de toucher une question aussi brilante avec plus de déli-
catesse et de fermeté. Au moins ce publiciste catholique ne jette pas l'ana-
théme a ceux qui protestent en faveur du droit des dynasties et des natio-
nalités! Au contraire, il les aime comme des fréres et les respecte comme
des martyrs. Mais il est obligé de reconnaitre que le temps peut créer
une tradition nouvelle et consacrer une autre légitimité, dont les droits
devront étre reconnus 4 leur tour. Sa bouche ne dira pas : Vx victis; mais
il laissera entrevoir que Dieu a pu le dire lui-méme, et le chrétien résigné
sera disposé a s'incliner devant cet arrét, s'il a été réellement prononcé dans
le ciel.
Quand cette résignation est désintéressée et qu'elle couvre une douleur
ae ne devient-elle pas 4 son tour un sentiment profondément respec-
table?...
{ Pages 521-523.
764 BIBLIOGRAPHIE PRANCAISE.
Si nous n’étions pas renfermé dans les bornes étroites d’un bulletin bibtio-
graphique, nous ferions 4 la théorie de M. Molliére plusieurs objections de
détail, ou plutét nous lui soumettrions quelques doutes.
Mais, dans tous les cas, nous n’entendrions contester ni l'orthodoxie ni la
grandeur de son hypothése. In dubits libertas : des autorités plus respecta-
bles et plus compétentes que la ndtre ont examiné les théories. des lois in-
times de la société et les ont trouvées irréprochables sous Je rapport théo-
logique. Il n'y a done aucun scrupule a avoir sur ce poimt; il y a méme
plus : des philosophes catholiques non-seulement du moyen Age, mais du
dix-neuviéme siécle, ont adopté ce beau et séduisant systeme. Parmi eux, on
peut citer le pére Gratry. Dans un de ces entretiens familiers ou ce religieux
expose avec tant d’élévation et d'éclat les plus grands mystéres de Ja religion,
ila déclaré qu'on ne pourrait pas aller au fond des sciences physiques elles-
mémes sans y trouver des vestiges de la Trinité.
Ces traces devraient donc étre plus visibles encore dans les sciences sociales.
S‘il en est ainsi, M. Molliére a découvert les véritables fondements sur les-
quels on peut asseoir les lois de la politique humaine. Dés lors, plus d'indif-
férence permise, plus de scepticisme possible dans cette sphére ot des hom-
mes religieux, et souvent méme des membres du clergé, portent tant de
doutes et de découragement. Quiconque admet les dogmes chrétiens en
trouvera, suivant M. Molliére, les reflets écrits dans les lois intimes de la
société. Les esprits qui se sont égarés dans le labyrinthe des opinions politi-
ques, si divergentes et si multiples a a notre triste époque, pourront étre re-
mis dans la droite voie, s ils consentent 4 se laisser guider par cette colonne
de feu qui luit pour les hommes de foi au milieu des ténébres du siécle.
Les prodiges de ces harmonies entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel
ne pourraient-ils pas aussi fournir-des armes a |’apologiste chrétien contre
rincrédule instruit et de bonne foi? C'est ce que M. Molliére n’hésite pas a
croire. Il ne s'agirait que d'une hypothése a verifier, qui serait dans le
monde moral comme celle de I’attraction dans le monde physique.
L’ouvrage de M. Molliére est éminemment suggestif, comme diraient les
Allemands : il fait penser. Malheureusement il y a en France peu de pen-
seurs vraiment sérieux; la langue philosophique y est comme une langue
étrangére qu’on parle mal et qu'on entend moins encore. La valeur des théo-
ries de M. Molliére ne peut donc étre appréciée que par des hommes d’élite.
C'est 4 eux que son ouvrage s'adresse d’une maniére spéciale. Qu’il soit au
moins lu par cette classe de lecteurs avec quelque attention, et leurs suf-
frages seront certainement acquis 4 un auteur qui a creusé si laborieuse-
ment les questions les plus difficiles, et qui les a traitées avec une si pené-
trante intelligence.
Atsgrt pu Boys.
MAITRE PIERRE, par Epxonn Apoor. 4 vol. in-12. Paris, L. Hachette.
Nous voici bien loin de Tolla, du Rot des montagnes et de la Gréce con-
temporaine. Cette fois encore M. About transporte ses lecteurs sur une scene
nouvelle.
BIBLIOGRAPHIE FRANQGAISE. 765
Connaissez-vous... nous ne dirons pas, comme Mignon, la terre ou fleurit
loranger, mais les plaines ou pousse |’ajonc, of régne la bruyére, od nul
arbre ne s’éléve, nul ruisseau be murmure, ou les hommes vivent a six
pieds du sol, et, vus de loin dans leur cape de laine au milieu de leurs trou-
peaux, rappellent ces patres géants qu’Enée rencontra sur les rives de la
Sicile :
ie Sa Mat Oe . Vasta se mole ferentem.
Pastorem Polypheum . B.S ras ae pay
Trunca manum pinus regit et vestigla firmat.
— On peut citer Virgile avec M. About. — Enfin, connaissez-vous les Landes?
C'est la que nous conduit aujourd’hui M. About. Son héros est en harmo-
nie avec Je cadre dans lequel il se meut. Imaginez un homme court et fort,
taciturne et loquace tour a tour, qui boit du vinaigre avec son eau au lieu de
vin, et joint aux gofits sauvages d'un Mohican les instincts agricoles d’un
Anglo-Saxon : tel est maitre Pierre.
Cependant, et bien qu’il en ait d’ailleurs la forme, le nouvel ouvrage du
spirituel romancier n’est pas un roman; c'est une thése : nous dirions une ré-
clame,n'étaitl’accentsympathique et manifestement convaincu de son langage.
Nous avons nommé tout 4 l'heure les Landes, ves steppes de la France
qu’on cherche depuis longtemps 4 assainir et 4 fertiliser. Grace au progrés
des études géologiques, on connait aujourd hui la cause de leur stérile insa-
lubrité; on sait qu’elle tient au séjour foreé des eaux pluviales entre la cou-
che de grés imperméable qui fait le fond du sol et le mince tapis de terre vé-
gétale qui le recouvre. Le premier probléme 4 résoudre pour arriver aux
améliorations que ce pays réclame est donc |’écoulement régulier de ces
eaux latentes ou, durant six mois de l'année, baignent et se pourrissent les
racines des végétaux, et d'ou s’exhalent, pendant six autres, des émanations
putrides et mortelles.
Ce probléme, la science qui l’a posé croit en avoir seule le secret et pré-
tend qu'il n’appartient qu’a elle de le résoudre. Malheureusement les moyens
qu'elle propose sont dispendieux et les Landes sont pauvres. Les bergers de
la Canau ef des rives de l’Adour en seront-ils donc réduits 4 attendre qu'un
capitaliste philanthrope ou un savant millionnaire vienne Jes délivrer de la
pellagre, etne peuvent-ils rien faire par eux-mémes pour se sauver? Telle
n'est pas l’opinion de M.About. Il croit, et nous sommes de son avis, qu on
peut arriver 4 transformer les Landes par des procédés plus expéditifs et
moins cofiteux que ceux que préconisent Jes savants et qu'ils proclament
seuls efficaces. L’assainissement, et, par suite, la mise en culture de ces dé-
serts, est, dit-il, une affaire beaucoup plus simple que ne le supposent les
théoriciens agronomes, ou plutét ce n’en est pas une. Sans recourir aux pra-
tiques compliquées qu'il ne comprendrait pas, aux appareils mécaniques
que l’élévation de leur prix lui interdira toujours, le paysan landais peut,
avec le secours de sa béche et par un travail bien conduit, dessécher sa
steppe d’abord, et, en associant ses efforts 4 ceux de ses voisins, procurer en
peu d'années a son village la vie, l’abondance et la santé.
C'est pour le démontrer qu’a la suite d’un voyage dans Je paysa été écrite
l'histoire de maitre Pierre.
Ava 1858. 31
766 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
Maitre Pierre n’est pas un homme : c’est la personnification du peuple
landais. I] représente par son beau cété cette vieille et forte race basque
depuis mille ans croisée de Sarrasin que Charles Martel écrasa sans la
vaincre et avec qui dut transiger Charlemagne; gens tenaces, durs a Ia peine,
avares ou prodigues de paroles, selon |"‘humeur, mais essentiellement fins. Ce
n’est pas chose facile en Jittérature, on le sait, que d’animer ces personni-
fications abstraites. Aussi, malgré tout l’entrain de sa plume, M. About n'est
pas arrivé & faire de son personnage un étre vivant. Sauf Je tableau de sa
jeunesse sauvage, oti il ya du mouvement et de la couleur, on sent dans tout
le reste un effort mal dissimulé pour cacher un plaidoyer sous les formes
d’une fiction romanesque.
L’auteur ne se l’est pas dissimulé, pensons-nous; mais ce cadre narratif
‘Tui a semblé se préter mieux qu'un autre au but essentiellement populaire
qu’il se proposait. Le fait est qu'il a touché ainsi, par maniére d’incident, a
une foule de questions d’économie ou de morale villageoise, qui empruntent
un caractére piquant 4 la rustique crudité du langage de maitre Pierre; car,
pour la raillerie, maitre Pierre est un triple Gascon. On ne saurait faire
mieux justice des ruineuses méthodes d’agronomie qu'on propose aujour-
d’hui a nos paysans, ni se moquer plus agréablement du radotage des profes-
seurs d’agriculture au sujet du drainage et de l’emploi qu’on en fait aujour-
d’hui 4 tort et a travers. Nous renvoyons le lecteur 4 cette piquante critique
(p. 100-402), ainsi qu’aux traits lancés en passant contre les vices des riches
campagnards, le maintien intéressé des abus municipaux par les maires, et
l'infame calcul des bourgeois qui mettent des limites 4 Ja fécondité du ma-
riage (voy. p. 219).
Certes nous aimons 4 voir la morale se méler ainsi, dans Jes causeries de
maitre Pierre, aux questions d’intérét matériel. Mais pourquoi Ja religion n'y
a-t-elle point sa place aussi? Maitre Pierre pense a tout ce qui peut donner un
peu de bonheur a cette région déshéritée des Landes, a |'air sain, aux eaux
pures, aux verts ombrages, aux voies de communication, 4 l’honnéteté de la
vie conjugale; il n’oublie qu'une chose : Dieu, l’empire salutaire de la foi
religieuse, influence moralisatrice du culte public. Cependant la religion
et les champs furent toujours et partout unis. De quel pays et de quel siécle
sont donc ces nouvelles Géorgiques? Les autres, celles que nous savons tous
par cccur et que M. About, éléve distingué de I'Ecole normale, n’a pas pu
oublier, sont pleines d'un profond sentiment religieux, et leur auteur, en
les composant, a par deux fois au moins invoqué les divinités champétres :
. « . +» Vos, 0 clarissima mundi
Lumina, labentem ceelo que ducitis annum,
Liber et alma Ceres. ......
Teque, magna Pales, et te, memorande, canemus,
Pastor ab Amphryso, etc.
L’euvre de Virgile, pour étre ainsi pieuse (pit vates), en vaut-elle moins
que celle de M. About?
P. Dounaire.
REVUE CRITIQUE
I. La Terre et ' Homme, par M. A. Mavny. Paris, L. Hachette. 4 vol. in-12. — II. Histoire
des religions de la Gréce antique, du méme auteur. Paris, Ladrange. 2 vol. in-8. —
III. Revue du monde paien, publiée sous la direction de M. p’Ansetug. Paris, Lanier; Avi-
gnon, Séguin ainé. — IV. Analyse de l'inscripltion de Borsippa, par M. J. Oprenr. Paris,
Benjamin Duprat. 4 vol. in-8.— V. Histotre de la révélation biblique, par le docteur
Hanxesere, traduite de allemand par M. l’abbé Goscuter. Paris, Vaton et Lecoffre. 2 vol.
in-8. — VI. Rome ct la Judde au temps de la chute de Néron, par M. le comte Frayz
pe Cuampacny. Paris, Lecoffre. 4 vol. in-8. — VII. La Philosophie de saint Thomas
@’ Aquin, par M. Cu. Jounpais. Paris, Hachette. 2 vol. in-8. — VIII. Un Ouvrage inédit de
Gilles de Rome, précepleur de Philippe le Bel, en faveur dela papautéd, par M. Cu. Jourpain.
Paris, Paul Dupont. Hr. in-8. — IX. Clément V et Philippe le Bel, par M. Rasanis. Paris,
Durand et Didier. 4 vol. in-8. — X. Dante révolutionnaire et socialtste, mais non hérétique,
par M. Frass Borssanv. Deuxiéme édition. Paris, Douniol. 4 vol. in-8.—XI. Les Mystéres
de la chevalerie et de l'amour platonique au moyen dge, par M. Arovx. Paris, Renouard.
4 vol. in-8. — XII. D’Angers au Bosphore, par M. Gonano-Favuttuier. Paris, L. Maison.
4 vol. grand in-8 avec atlas. — XIII. Réponse au R. P. Félix, par M. P. Exrannin. Paris,
Capelle. br. in-8.
I
En prenant la plume aujourd’hui, j’éprouve un veritable embarras a la
vue de tant de livres entassés sur ma table. Il y en a dans le nombre qui
remontent déja a plusieurs mois, et dont le Correspondant n'a pas encore
parlé, mais qui ont trop d'importance pour qu'on puisse les négliger plus
longtemps.
Parmi ceux-la, nous devons placer en premiére ligne les derniers ouvrages
de M. Maury. L’auteur est en effet un de ces hommes qu’on regrette de ne
pas compter avec soi et qu'on doit honorer, méme dans les rangs de ses ad-
versaires. Personne, 4 notre époque, ne posséde une érudition plus étendue
et plus variée. Il y a toujours beaucoup a apprendre dans ses travaux, méme
lorsqu’on ne les approuve pas; et, si nous avons souvent a combattre ses opi-
hions, nous ne devons le faire qu’en rendant hommage 4 sa science et a sa
bonne foi. On peut, du reste, constater un progrés dans les écrits de
M. Maury, au moins pour ce qui est du respect extérieur dans la forme et
dans le langage envers la religion et les croyances chrétiennes. Ce progrés est
surtout sensible dans jes deux derniers ouvrages du savant académicien, et
il nous permettra de l’en féliciter.
_Le premier de ces ouvrages, la Terre et ' Homme’, forme l’introduction
d'une histoire universelle que la jibrairte Hachette publie sous la direction
de M. Duruy. C’est une description rapide du globe que nous habitons, de
‘ Paris, L. Hachette et comp. 4 vol. in-8.
768 REVUE CRITIQUE.
sa géographie, de sa constitution géologique, et de la distribution de la vie
animale et végétale a sa surface. Astronamie, cosmographie, géologie, miné-
ralogie, paléontologie, zoologie, botanique, l’auteur met successivement 4
contribution toutes ces sciences diverses et en tire un tableau des plus in-
structifs. Il reconstruit 4 nos yeux Je monde terrestre et nous le fait con-
naitre dans ses détails. Mais la vie supérieure manque a ce monde qu’il nous
présente, le souffle divin ne l'anime pas. M. Maury nous développe la consti-
tution de la terre; mais ce n'est que la matiére qu’il nous révéle : on n'y
sent pas courir l’esprit sans lequel la matiére est inerte et morte. I] nous dé-
peint la créature; mais il ne nous montre pas la main puissante du Créateur
la fagonnant a sa volonté. C’est que la Religion seule fournit ce complément
supréme sans lequel le tableau demeure imparfait; Ja foi est la source ow il
faut aller chercher l’explication des problémes de Ja création, que la science,
réduite 4 ses propres ressources, demeure impuissante a résoudre.
Ce que nous disons ici s’applique surtout au premier chapitre du livre de
M. Maury intitulé la Création. Ceux qui viennent aprés, la Terre dans son
état actuel, |’ Atmosphere et les Mers, les Terres et les Fleuves, Géographie
minérale, Géographie végétale, Géographie animale, dont les titres indi-
quent clairement Je sujet, sont un excellent résumé de I’état actuel des
sciences naturelles sur ces diverses matiéres, et on n’y trouve matiére a au-
cune réserve. Nous en ferons quelques-unes pour Ja derniére partie du livre,
celle qui a rapport a !"homme; mais nous louerons en méme temps M. Maury
d’avoir courageusement rompu avec la plus grande partie de |’école philoso-
phique et matérialiste de notre temps, en reconnaissant et en defendant !'u-
nité de l’espéce humaine. Ce n’est pas qu'on ne puisse élever des objections
sur le classement ethnologique des diverses races de I"humanité adopté par le
savant auteur; mais il n'y aurait 14 qu’un dissentiment d’opinion scienti-
fique, et les critiques ne porteraient pas sur une question de principes. Nous
laissons de cété le chapitre relatif aux diverses langues et 4 l’origine du lan-
gage; les idées de M. Maury a ce sujet sont les mémes que celles de M. Re-
nan, et nous en dirons quelques mots dans notre prochaine Revue, en ren-
dant compte de la nouvelle édition du livre de l’Origine du langage, qui
vient d’étre publiee par ce dernier auteur. Mais c’est le chapitre consacré a
exposition des Religions qui souléve les objections les plus sérieuses.
M. Maury s'est abstenu de comprendre dans ce chapitre les religions révé-
Iées, comme le christianisme; il n'y parle que de celles que 'homme s'est
composées a lui-méme et qui par la sont du domaine commun de la curiosité
scientifique. Mais d’ot vient cette préférence qu'il donne au panthéisme sur
le polythéisme, au naturalisme des peuples orientauxsur |’anthropomorphisme
de l’Olympe hellénique? Parmi toutes ces erreurs, il n’en est pas de prefé-
rable : ce ne sont que des formes diverses d'une méme idée, d'un méme
fonds de croyances, la divinisation de la nature entiére. Pourquoi surtout
attribuer l’idée de l’unité de Dieu 4 toute une grande race, au lieu d'y re-
connaitre un patrimoine dd a Ja révélation divine et conservé par un seul
peuple au milieu des erreurs du paganisme? En dehors des Juifs, le poly-
théisme régnait chez les Sémites aussi bien que dans toutes les autres races.
Ce n'est pas a Ninive ou parmi les idoles de }a Caabah qu’il faut chercher la
REVUE CRITIQUE. 769
croyance a |’unité de Dieu, et |'Allah de Mabomet n'est pas une antique créa-
tion de l'esprit sémitique; c’est un souvenir altéré et confus du vrai Dieu,
emprunté aux croyances des juifs et des chretiens.
If
On ne doit pas étendre les mémes observations a l'Histotre des religions
de la Gréce antique‘, dont les deux premiers volumes ont seuls paru jus-
qu’ici. Le paganisme grec, ses origines et sa constitution, tel est le sujet que
ce livre embrasse. La connaissance de ia vérité religieuse est certainement
nécessaire pour juger les religions d'erreur et pour en bien comprendre le
caractére faux et pernicieux; mais ce n'est pas ce réle de juge que semble
avoir choisi M. Maury : il s‘est contenté de celui d’historien, et par consé-
quent, 4 part quelques phrases de la préface, ce n’est absolument que sur le
terrain scientifique qu'on pourrait se trouver a plusieurs reprises en désac-
cord avec lui. Ainsi tout le monde ne partage pas, sur l’origine des religions
de la Gréce, les idées que M. Maury expose dans le premier volume de son
ouvrage. On n’est pas d’accord pour admettre que cette origine doive étre
recherchée dans les idées religieuses et dans le culte des Aryas, tel que les
Védas nous le font connaitre. II faudrait en effet pour cela établir le caractére
primitif et original de la religion védique, et ce caractére n'est pas encore
démontré. Plusieurs savants admettent, au contraire, la prédominance de
i'élément oriental et asiatique dans la formation du polythéisme grec, et
croient que les Aryis ont probablement dQ puiser 4 la méme source par un
autre cété, sous l'influence étendue au loin des plus anciens centres reli-
gieux de la Mésopotamie et de Ja Chaldée.
Quant au second volume de I'Histoire des religions de la Grece antique,
il n'y a que des éloges & donner au tableau complet et plein de science que
M. Maury y a tracé de la constitution religieuse des Grecs, de leur culte, de
leurs cérémonies, de-leurs mystéres et de l’organisation du sacerdoce a 1’é-
poque la plus florissante de leur histoire.
It
Une cuvre a !’intention et au but de laquelle on doit s’empresser de ren-
dre hommage est la Revue du monde paien, ouverte a l'étude du paganisme,
ou des cosmographtes, des religions, des sciences, des chronologies, de U' his-
toire ou des traditions, des superstitions, des murs et des usages des peu-
ples qui ont été anciennement ou sont encore sous son joug, et, par suite, a
Vexamen critique de tous les travaux, de toutes les appréciations qui ont
journellement pour objet ces diverses données acceptées par la science comme
des faits primitifs, spontanés, ne relevant en rien de la révélation et de la
tradition sacrée, dont les premiers numéros viennent de paraitre 4 Avignon
sous la direction de M. d’Anselme *. C’est une noble et méritoire entreprise
que celle de combattre les adversaires du christianisme sur le terrain de la
‘ Paris, librairie philosophique de Ladrange, rue Saint-André des Arts, 41.
® Paris, Lanier et comp.; Avignon, Séguin ainé.
/
770 REVUE CRITIQUE.
science ow ils se placent aujourd'hui. Mais n’est-il pas 4 craindre que le
principal rédacteur de la Revue du monde paien, éloigné des grands centres
d'études, ne soit pas tout 4 fait au courant du mouvement actuel de la
science et des travaux de |’érudition moderne qui ouvrent, pour ba défense
de la religion, une voie fort différente de celle que le célébre Huet, évéque
d’Avranches, avait suivie dans sa Démonstration évangélique? Il est en effet
impossible de voir aujourd'hui, jusque dans les plus monstrueuses erreurs
du paganisme, un rayon brisé de la lumiére divine.
Le secours de la science humaine peut souvent contribuer 4 la démons-
tration de la vérité religieuse, et on ne doit point proscrire cette science a
cause des erreurs ot elle tombe. Il semble que le zéle de M. d’Anselme Tait
entrainé dans cette voie. Par exemple, il est des hommes qu'on ne doit com-
battre qu’avec le respect dQ 4 une illustration justement acquise. Lorsque le
célébre M. Agassiz, sortant du domaine habituel de ses études, cherche a
établir la pluralité d’espéces, et par conséquent de créations pour l'espéce
humaine, on doit le réfuter par les arguments de la science et par ceux
de la religion; mais il ne faut pas pour cela l’appeler « un certain M. Agas-
siz,» et oublier que J'adversaire contre lequel on lutte est le premier pa-
Jéontologiste de notre temps.
IV
Pourquoi, du reste, s’effrayerait-on de Ja marche des études scientifiques?
On I’a dit depuis longtemps : Peu de science éloigne de Dieu; beaucoup de
science y raméne. Le progrés des connaissances humaines peut fournir des
armes a linerédulité; il en fournit aussi, et de plus sOres, 4 la défense de la
vérité. Ainsi, 4 mesure que les sciences historiques nous font avancer dans
la reconstitution des ages écoulés, il en jaillit des lumiéres nouvelles et des
confirmations ipattendues de la véracité et de l’authenticité des livres saints.
Nous signalions il y a peu de temps, dans ce recueil, des papyrus égyptiens
contenant des récits de |’Exode contemporains des événements et écrits par
des scribes de Ja cour des Pharaons. Voici maintenant que M. Jules Oppert
trouve dans une inscription cundéiforme du régne de Nabuchodonosor Ja
mention de Ja construction de la tour de Babel et du prodige de la confusion
des langues.
Le déchiffrement des écritures cunéiformes, qu’un savant déclarait encore
tout récemment 4 jamais impossible, fait aujourd’hui les plus notables pro-
grés. Il reste encore bien des choses obscures; mais les principes sont fon-
dés et les conquétes sont nombreuses et indubitables. L’ Analyse de l'inscrip-
tion de Borsippa, par M. Oppert ‘, met & méme de juger de I'étendue de ces
conquétes. C'est un travail qui devra figurer désormais dans la bibliothéque
des personnes qui s’occupent de la critique sacrée et qui s'Intéressent aux
progrés de l’archéologie orientale.
V
L’élégante traduction de I’Histoire de la révélation biblique du docteur
‘ Paris, Benjamin Duprat. 4 vol. in-8.
REVUE CRITIQUE. TA
Hanneberg, par M. l’abbé Goschler‘, devra prendre place aussi dans les bi-
bliothéques sérieuses et chrétiennes. Le livre que cette traduction fait con-
naitre au public frangais est l'un des travaux les meilleurs et les plus utiles
qu’ait produits en Allemagne la critique catholique, qui, 4 cété de |'école
exégétique, compte des représentants si éminents. L'Htstoire de la révé-
lation biblique, sous une forme claire et concise, réunit dans un méme
corps les résultats des travaux inspirés a la science chrétienne par les livres
de |'Ancien et du Nouveau Testament. Elle témoigne dans son auteur d'une
vaste érudition et surtout d’une connaissance profonde de la littérature juive
rabbinique, que bien peu de personnes ont possédée au méme degré de-
puis Reland et Buxtorf. C’est surtout dans le récit de la période gréco-romaine
de l'histoire juive, et dans Ja derniére partie qui comprend l’histoire du texte
méme de la Bible et de ses versions, que cette connaissance donne au livre
du docteur Hanneberg un extréme intérét. L’exposition des opinions et des
usages des trois principales sectes juives au moment de la venue du Sauveur,
des Pharisiens, des Sadducéens et des Esséniens, tirée des livres mémes du
judaisme, de la Mischnah, du Sobar et des écrits des anciens rabbins, |’ his-
toire des travaux des Massorets sur le texte biblique et des précautions sou-
vent puériles qu’ils prirent pour en empéchcr !‘altération, sont particuliére-
ment bien faites et répandront dans le public la connaissance de choses
qu'on n’apprend d'ordinaire que par une longue et sire pratique des études
hébraiques.
L’Histotre de la révélation biblique contient aussi une bonne et compléte
analyse des arguments de l’école exégétique allemande et une réfutation
claire et substantielle de ses objections contre l’authenticité des livres saints.
Nous engageons 4 la lire ceux qui désireraient se mettre au courant de ces
questions qui font actuellement tant de bruit dans notre pays.
On doit remercier M. l’abbé Goschler d’avoir mis ce livre a la portée
des lecteurs frangais, et le féliciter en méme temps sur sa traduction. Rien
n’est plus rare que de trouver réunies la connaissance profonde de !’allemand
et I’habitude d’écrire élégamment Je frangais. Aussi possédons-nous dans
notre langue bien peu de traductions d’ouvrages allemands qu’on puisse dé-
clarer véritablement bonnes, qui soient a la fois fidéles et douées d'un mé-
rite littéraire. Celle que vient de donner I’abbé Goschler doit étre certaine-
ment rangée dans ce nombre. Le savant ecclésiastique avait déja fait ses
preuves en traduisant |’ Histoire del Eglise universelle d’Alzog et les Lettres
de Mozart ; nous n’avons qu'un désir, c’est de le voir continuer a faire con-
naitre de la méme maniére en France les principaux travaux de la science
chrétienne de l’Allemagne, entre autres le beau et récent livre du Paganisme
et Judaisme que nous devons 4 Y’illustre M. Déllinger.
VI
_ Le docteur Hanneberg fait repasser sous nos yeux Vhistoire de la Judée
jusqu’a | apparition du Christ, et le récit des premiers travaux des apétres; le
Paris, librairie de piété d’Auguste Vaton, et chez MM. Jacques Lecoffre et comp. 2 vol.
772 REVUE CRITIQUE.
nouvel ouvrage de M. le comte Franz de Champagny, Rome et la Judée au
temps de la chute de Néron', embrasse les événements qui succédérent
immédiatement a la premiére prédication de I'Evangile. « Ces pages, dit l'é-
« loquent auteur au début de son livre, montreront, dans l’ordre méme que
« les chrétiens, dés ce moment, pouvaient prévoir, et qui était tracé par lez
u prophéties évangéliques, les persécutions et les souffrances de I'Eglise d’a-
« bord; en méme temps, les hérésies, les schismes, les séductions, les scan-
« dales; puis Jes bruits de guerre commengant partout, la guerre éclatant
« partout et bouleversant toutes les nations, et, pour couronner Il’euvre, la
« lutte supréme de Jérusalem et le chatiment ineffable et ineffacable d’Israél.
« Cette histoire a cela d'unique, qu'un chreétien efit pu I'écrire trente ans
« avant qu'elle se fit, dans le méme ordre 00 un chrétien |’écrit mil sept cent
« quatre-vingt-neuf ans aprés qu'elle s'est passée. »
Nos lecteurs connaissent tous le talent ferme et puissant de M. de Cham-
pagny, sa maniére élevée de concevoir les faits de l'histoire, et ils ont déja pu
se faire une idée de son nouvel ouvrage d’aprés le fragment dont le Corres-
pondant a di la communication a sa bienveillante sympathie. Ils en ont déja
porté tous le méme jugement, et ceux qui liront le livre dans son entier re-
conDaitront avec nous que M. de Champagny y a déployé toutes les émi-
nentes qualités de pensée et de style qui brillent dans ses précédents écrits;
que jamais peut-étre, méme dans ses Césars, ces qualités ne s‘étaient montrées
avec plus d’avantage ; que dans ce livre il a peut-dtre encore quelque chose
de plus sobre et de plus mar; et il est facile de prédire au nouvel ouvrage de
Vhabile écrivain un succés éclatant et mérité. Nous l’‘annoncons seulement;
le Correspondant y reviendra pour le faire connaitre d'une maniére plus
compléte. .
Vil
De Néron et de son siécle & saint Thomas d’Aquin il y a loin, et je ne
trouve pas d’autre transition que la différence absolue des temps et des su-
jets. Qui eft dit, il y a soixante ans, lorsque la doctrine de Condillac était
acceptée comme le dernier mot de I'esprit humain, et que ses plus habiles
interprétes se pressaient sur les bancs de I'Institut nouvellement fondé, qui
efit dit qu'un demi-siécle & peine écoulé |’Ange de l'Kcole, naguére l'objet
des risées de Voltaire, serait proposé comme sujet d’étude par ]’Académie
dont la mission particuliére est |’'avancement des études philosopbiques?
Certes les penseurs d’alors eussent été fort surpris 4 cette nouvelle, et encore
bien plus s'ils eussent lu le livre plein d’admiration pour Je génie de saint
Thomas d’Aquin et profondément chrétien que |’Académie a couronné. Crest
la un fait remarquable, et il est bon de constater cette marque éclatante du
progrés qui s'est fait et qui se fait tous les jours dans les esprits.
Le programme proposé par |’Académie était immense et de nature a ef-
frayer les concurrents. « Examiner l’authenticité des divers ouvrages attri-
« bués 4 saint Thomas, et déterminer, autant qu’il est possible, l’ordre dans
« lequel ils ont été composés; exposer la philosophie de saint Thomas, sa
4 Paris, Lecoffre et comp. 4 vol. in-8.
REVUE CRITIQUE. 178
« métaphysique, sa morale et sa politique; rechercher ce qu'il doit a Aristote
¢ et aux grands docteurs chrétiens; marquer ce qui lui appartient; suivre la
« philosophie de saint Thomas dans ses principaux disciples de l’ordre de
« Saint-Dominique, et dans les controverses qu'elle a fait naitre entre cet or-
« dre et les ordres rivaux, et particuliérement celui de Saint-Frangois au
« quatorziéme et au quinziéme siécle; faire histoire de cette philosophie jus-
« qu’a la chute de la scolastique et l’avénement du cartésianisme; enfin ter-
« miner par un jugement approfondi de la doctrine de saint Thomas en ses
« diverses parties. » Rien de plus, rien de moins, M. Jourdain n’a reculé’
devant aucune des conditions de ce programme, et, malgré les occupations
administratives qui absorbaient une grande partie de son temps, il est parvenu
a remplir dignement cette tache immense. La Philosophie de saint Thomas
d’Aquin* qu'il publie aujourd'hui est la réponse envoyée par lui a la question
posée par |’Académie des sciences morales et politiques.
M. Jourdain, dans ce livre, a rendu un grand service, et qui sera, nous
n’en doutons pas, justement apprécié, en condensant en deux volumes, sous
une forme accessible a tout le monde, la doctrine philosophique de l’Ange de
I'Ecole. Il révélera les sublimes trésors de la philosophie chrétienne du moyen
age & ceux, en grand nombre, que rebutaient ladimension des ceuvres de saint
Thomas d’Aquin et l'impitoyable fidélité du Docteur angélique 4 la forme
austére de son raisonnement. I contribuera de cette maniére a faire gofter
au public sérieux et instruit un des génies qui font la gloire de |’Kglise. Le
livre de M. Jourdain dénote dans son auteur une profonde connaissance des
matiéres dont il parle et un esprit philosophique trés-distingué; c’est en méme
temps l’couvre d’un chrétien. Le style en est élégant et correct, l'expression
‘ toujours propre et littéraire, l’exposition d'une clarté et d'une netteté irré-
prochable. ‘
Le Correspondant ne peut manquer de revenir sur la Philosophte de saint
Thomas @ Aquin. Pour en parler convenablement, i] faut une compétence
toute spéciale; il faut surtout avoir étudié l’ouvrage de M. Jourdain avec plus
de soin et d’une maniére plus compléte qu’on ne peut le faire dans ume lec-
ture rapide. Nous n’avons voulu que signaler ce livre dés son apparition a
l’attention et 4 la reconnaissance de ceux qui tiennent aux études sérieuses.
Vill
M. Jourdain est aussi |’auteur d’une brochure sur Un Ouvrage tnedit
de Gilles de Rome, précepteur de Philippe le Bel, en faveur de la Pa-
pauté*. Une opinion généralement accréditée, soutenue par Goldast, adoptée
par Bossuet dans sa Défense du clergé de France, et qu'on retrouve encore
dans la savante Histoire de l'Eglise de M.*l’abbé Rohrbacher, considérait le
célébre archevéque de Bourges comme ayant vivement embrassé le parti du
roi de France dans sa querelle avec Boniface VIII, et méme comme ayant com-
posé en sa faveur un traité sur les rapports des deux puissances, De Utraque
‘ Paris, L. Hachette et comp. 2 vol. in-8.
2 Paris, Paul Dupont. Extrait du Journal général de instruction publique.
774 REVUE CRITIQUE.
Potestate. M. Jourdain établit de la maniére la plus certaine que cette opi-
nion est entiérement contraire aux faits. Bien loin d’avoir embrassé le parti
de Philippe le Bel et d’avoir écrit le traité De Utraque Potestate, qui n'est
peut-étre qu'une composition apocryphe, Gilles de Rome se déclara ouverte-
ment pour le pape. Il se rendit en Italie, malgré les défenses du roi, lorsque
Boniface VII appela auprés de lui tous les prélats et docteurs en théologie de
France, pour aviser aux moyens a prendre afin de réprimer les entreprises de
l'autorité séculiére contre les biens et les personnes ecclésiastiques. De plus,
il écrivit, pour soutenir la cause de la papauté, un trafté sur le pouvoir ec-
clésiastique, De Ecclesiastica Potestate. \,existence de ce traité avait été si-
gnalée par les historiens de ]’ordre de Saint-Augustin, Gandolfo et Ossinger.
M. Jourdain vient de le retrouver dans un manuscrit de la Bibliothéque im-
périale, et d’en publier une analyse détaillée avec de nombreuses citations et
la table des chapitres de l’original. C'est une précieuse lumiére qui se fait
par la sur un point de l'histoire des luttes de la couronne de France avec le
Saint-Siége au commencement du quatorziéme siécle. M. Jourdain réhabilite
la mémoire d'un des plus grands personnages de |’épiscopat francais cette
époque, en nous faisant connaitre la courageuse conduite de Gilles de Rome
envers son ancien éléve devenu roi.
IX
M. Rabanis éclaircit un autre point de cette histoire dans un opuscule in-
titulé Clément V et Philippe le Bel, lettre d M. Charles Daremberg sur l’en-
trevue de Philippe le Bel et de Bertrand du Got @ Saint-Jean-l' Angéli'. On
sait que le célébre chroniqueur italien Villani raconte dans les plus grands
détails une entrevue qui aurait eu lieu en mai 4505 a Saint-Jean-d’Angeli
entre Philippe le Bel et l'archevéque de Bordeaux, qui devint pape sous le
nom de Clément V, entrevue dans laquelle ce dernier aurait acheté les suf-
frages du parti frangais au conclave et son élection 4 la papauté par ls
promesse d’accomplir six conditions que le roi lui imposa. M. Rabanis a re-
trouvé dans les archives du département de la Gironde le registre de la visite
faite par Bertrand du Got dans plusieurs diocéses de sa province ecclésias-
tique ala fin de l'année 1304 et au commencement de l'année 1305. Les
couchées et tous les actes du prélat sont relatés jour par jour sur ce registre.
Or, dans les mois d’avril et de mai 1305, l'archevéque de Bordeaux par-
courait les églises et les monastéres du diocése de Poitiers, et, 4 I’époque
méme ou aurait eu lieu la fameuse entrevue, il se trouvait dans les environs
de Bressuire et de la Roche-sur-Yon, 4 cinquante lieues de Saint-Jean-d’Ap-
geli. Les faits rapportés par Villani sont donc évidemment controuves, et Clé-
ment V est par la définitivement lavé de ta terrible accusation de simonie que
ce récit faisait peser sur sa mémoire.
M. Rabanis a rendu un veritable service en effacant de l'histoire un men-
songe aussi préjudiciable a l'Eglise; mais peut-étre aurait-il dQ s’en enir la
* Paris, Auguste Durand; Didier et comp. 4 vol. in-8.
REVUE CRITIQUE. 715
et ne pas ajouter 4 son travail des considérations qui le déparent. Pour jus-
tifier Clément V, il n’avait pas besoin d’entreprendre l’apologie compléte et
la défense fort difficile de la conduite de Philippe le Bel. Il était surtout inu-
tile de prétendre, contrairement au jugement unanime de l'histoire, que le
transport de la résidence des papes 4 Avignon n'a pas compromis pour un
temps |’indépendance et la liberté du Saint-Siége, que le retour des souve-
rains pontifes dans Rome a été un malheur pour la papauté, et de raconter
« que Grégoire XI, a son Jit de mort, et tenant le corps sacré de Notre-Sei-
« gneur dans ses mains, avail protesté contre la séduction exercée sur lui
« par les instances de Catherine de Sienne, qui |’avait entrainé 4 Rome, ce
« qui allait donner lieu au schisme dont la prévision tourmenta son ago-
a nie. » Ces considérations hasardées ne se rattachent qu’indirectement au
sujet de la dissertation de M. Rabanis.
X
M. Ferjus Boissard vient de publier, avec une introduction nouvelle, la se-
eonde édition de son livre : Dante révolutionnaire et socialiste, mats non
hérétique‘, auquel Ja bizarrerie du titre a nui dans lesprit de quelque
personnes. On doit le regretter, car ce travail meéritait d’attirer ]’atten-
tion et de recevoir un accueil favorable. L’auteur n'y démontre pas que
Dante soit le précurseur de nos modernes réformateurs de la société, mais
il y défend avec chaleur et talent l’orthodoxie du grand poéte florentin.
Ii réfute surabondamment linsoutenable systéme de Rosetti, renouvelé en
France par M. Aroux, et d’aprés lequel, sous le voile du langage chrétien et
mystique, Dante aurait caché les doctrines d'une ténébreuse hérésie, fille du
manichéisme albigeois, par laquelle aurait été préparée l’ceuvre de Luther au
seiziéme siécle. Un sentiment noble et touchanta fait entrer M. Boissard dans
laréne; en combattant pour le génie colossal de |'Italie du moyen age, il dé-
fend les idées et le souvenir d’un maitre illustre et dont il se fait gloire
' @étre l’éléve, de Frédéric Ozanam, attaqué par M. Aroux avec une étrange
violence.
XI
Ce dernier écrivain ne s’est du reste pas laissé rebuter par les contradic-
tions qu’a rencontrées son ouvrage sur Dante. Il nous dévoile aujourd'hui les
Mystéres de la chevalerie et de Vamour platonique au moyen dge*. Vraiment
on aurait eu sans lui bien de la peine a se douter des secrets terribles que
renferment Jes romans et les fabliaux de nos péres. M. Aroux nous les
explique tous, en effet, jusqu’au moindre détail, d’aprés le systéme qu’il
a déja appliqué a la Divine Comédie, et il nous y fait voir l’expression des
mémes idées et des mémes doctrines. Ainsi, lorsque vous lisez dans un
roman lhistoire d'un preux chevalier et de sa dame, ne vous arrétez pas
aux apparences; le preux chevalier, c’est un baron du Midi, albigeois
{ Paris, Ch. Douniol. 4 vol. in-8.
2 Paris, chez madame veuve Renouard. 4 vol. in-8.
776 REVUE CRITIQUE.
déterminé qui emploie ses armes 4 défendre sa secte et a combattre le
catholicisme; quant 4 sa dame, c’est son église hérétique. Les géants,
les enchanteurs, les nains difformes qu'il rencontre sur son passage et
dont il triomphe successivement représentent les ordres religieux, et les
chevaliers félons ou Jes Sarrasins qu'il va combattre au loin sont des per-
sonnifications de |’Eglise catholique et surtout de Ia papauté, objet de ta
haine des sectaires. M. Aroux nous donne de méme Ia clef du roman du Re-
nard. {i nous apprend que Renaré est l'image du clergé catholique; Erme-
line, sa femme, «la gent sacerdotale de tous les degrés de la hiérarchie; »
Malebranche, son fils, Vinquisition; Isengrin , le loup, « le baron féodal
« orthodoxe du Nord, brutal, vicieux, illettré; » Bélin, le mouton, «le peu-
« ple cathare humble et doux, dont la blanche toison de l’agneau symbolise
« l’innocence et Ja pureté; » Pinte, la poule, « l’église cathare de la Gaule,
« obligée de se dissimuler sous des couleurs fictives, d’o son nom de peinte
« ou de fardée. »J’en passe et des meilleurs. L’auteur des Mystéres de la
chevalerie pousse encore plus loin ses investigations et nous révéle le sens
caché jusqu'ici a tous les regards dans I’histoirede Don Quichotte. Le chef-
d’couvre de Cervantes est un pamphlet catholique destiné 4 combattre les
doctrines hérétiques des romans de chevalerie; et, lorsque I’hidalgo de la
Manche part pour commencer ses exploits, M. Aroux nous fait remarquer
que les deux courtisanes qui, dans une auberge se joignent a I’hételier pour
se moquer de Jui et lui faire croire qu’elles |’arment chevalier, s‘appellent
l'une Tolosa et l'autre Molinera, « c’est-a-dire l'Albigeoise et la Vaudoise. s
A sétendre ainsi, l’explication ne gagne pas beaucoup en vraisemblance.
Du reste, ces révélations ne sont rien a cdté de celles que M. Aroux nous
promet encore. Il a déja insinué dans un de ses écrits que saint Benoit,
saint Francois d’Assise, saint Thomas d’Aquin, saint Bonaventure et saint
Bernard pouvaient bien n’avoir été comme Dante que des Albigeois deé-
guisés qui auraient été accaparés par I'Eglise, honteuse d’avoir contre
elle de pareils témoins, et dans son dernier livre il renouvelle cette
opinion, surtout en ce qui concerne saint Thomas d’Aquin. Ce ne sera certes
pas la partie la moins originale et la moins piquante des découvertes de
M. Aroux, et nous désirerions vivement lui voir achever de développer son
systéme, en dévoilant les effrayants mystéres d’hérésie qu’on n’avait pas en-
a su apercevoir dans la Somme théologique et dans la Somme contre les
entils.
XII
Parlons maintenant d'un livre plus sérieux et véritablement digne de
fixer l'attention. D’Angers au Bosphore' est \e récit d'une excursion en
Orient et en Italie faite pendant l'année 1855 par un des’ archéologues
les plus zélés et les plus méritants de la province, M. Godard Faultrier.
Le temps ov l’antiquaire angevin a exécuté son voyage était certainement
irés-propre a exciter un légitime orgueil dans le cour d’un Francais:
lexpédition de Crimée ajoutait alors un nouveau lustre aux armes de la
4 Paris, L. Maison. 4 vol. grand in-8 avec atlas.
REVUE CRITIQUE. 771
France; on rencontrait 4 chaque instant les uniformes de nos soldats
dans les rues de Constantinople, et c'est pendant le séjour de M. Godard
Faultrier dans cette villequ’on y recut la nouvelle de la prise de Sébastopol.
Mais le moment était mal choisi pour connaitre le véritable état de !’Orient,
et les récits de l’auteur de l’itinéraire d’ Angers au Bosphore portent malheu-
reusement la trace des impressions inexactes de cette époque. M. Godard
Faultrier a partagé la généreuse illusion d'une partie de nos compatriotes,
qui ont pris pour de l’amitié et de la reconnaissance le stupide hébétement
avec lequel les Turcs contemplaient les défenseurs étrangers qui occupaient
leur ville. Il n’a pas vu quels ferments de haine couvaient sous cette apathie
apparente, et il n’a pas compris que les musulmans se préparaient 4 tirer
sur les populations chrétiennes de |’Orient vengeance du secours et du salut
que les chrétiens de ]'Occident leur avaient si noblement apportés. S'il eft
parcouru les provinces de lempire ottoman, M. Godard Faultrier efit déja
pu voir, partout ot |’ceil des armées européennes ne s étendait pas, de quelle
maniére les Turcs entendaient accomplir Jeurs promesses d‘émancipation des
chrétiens. I] efit aisément constaté dans beaucoup d’endroits les cruautds et
les exactions qui ont fini par pousser a la révolte les raias de la Bosnie et de
I'Herzegovine. Il edt pu, alors, a cété de certaines histoires de brigands
qu’on racontait complaisamment sur la Gréce dans les cercles de Constanti-
nople et dont les journaux européens se faisaient les échos, entendre des
récits, malheureusement authentiques, comme celui du supplice du mal-
heureux M. Doménéguini, |’un des primats de l'ile de Zante, fait prisonnier
dans un des combats de | insurrection d’Epire en 4854 et mis 4 mort par
les Turcs avee les plus atroces raffinements de torture, aprés qu'on lui eut
arraché les ongles des pieds et des mains, les cheveux, les moustaches, les
cils et les sourcils.
Mais ces appréciations sur les populations orientales ne tiennent qu'une
place secondaire dans !e livre de M. Godard Faultrier. Le véritable intérét de
son voyage est daus Ja partie archéologique, et surtout dans les études de
auteur sur les monuments de la domination frangaise en Orient et en Italie.
On remarquera particuliérement une description des édifices construits a
Naples par les princes de la maison d’Anjou, qu'on chercherait vainement
ailleurs aussi compléte et aussi soignée. Un atlas joint au texte imprimé fait
passer sous les yeux du lecteur les monuments qui y sont décrits. Les re-
cherches que contient cette partie du livre donnent une valeur scientifique
.considérable au voyage de M. Godard Faultrier ect en font un vade-mecum
indispensable pour tous ceux qui voudront s’occuper de l’extension de I’in-
fluence et des arts de la France hors de ses limites, pendant la durée du
moyen Age.
X11}
@
Depuis longtemps il n’était plus question de la religion saint-simonienne.
On eit pu croire que scs adeptes, enrichis par la bourse et par l'industrie,
avaient renoncé a la partie purement spéculative de leur doctrine pour n’en
garder que le positif. Mais on se trompait, le saint-simonisme n’était pas
778 REVUE CRITIQUE.
mort, et son prophéte, M. Enfantin, vient derentrer dans Ja carriére par une
Réponse au R. P. Félix sur ses quatriéme, cinquiéme et sixiéme confe-
rences de Notre-Dame ‘. Cette brochure ne nous apprend rien de nouveau,
ne nous montre aucun changement dans les opinions de Ja secte. C’est tou-
jours la méme prétention d'élever 4 la hauteur de dogmes religieux et de
substituer 4 tous les autres les faits de l’ordre économique, Ja méme apo-
théose de la chatr que le pére supréme nous déclare infiniment supérieure
a lesprit. Mais il y a dans cette réponse un symptéme et un enseignement
précieux sur l'état de la société. Un pratre ne peut plus aujourd'hui ensei-
gner dans la chaire la doctrine du resoncement chrétien et de la mortifica-
tion et y combattre la sensualité, sans qu’il se trouve des hommes qui sen
indignent, et qui considérent cet accomplissement du devoir chrétien comme
un blasphéme et une personnalité. C’est 1a qu’est le danger pour notre
société; c'est la qu'il faut porter ses efforts, et la brochure de M. Enfantin,
mieux que toute autre chose, montre que le R. P. Félix, dans ses belles con-
férences de Notre-Dame, avait mis le doigt sur la plaie.
Francois LENORMANT.
! Paris, Capelle, br. in-8*,
Les deux premiers volumes des Mémoires pour servir a Uhistotre de mon
temps, par M. Guizot, viennent de paraitre a la librairie Michel Lévy fréres.
Le Correspondant rendra compte, dans sa prochaine livraison, de ce livre
attendu avec tant d'intérét.
L’éditeur A. Bray vient de mettre en vente plusieurs ouvrages dont nous ne
donnerons aujourd'hui que les titres, nous réservant de les faire connaftre plus
en détail dans un temps peu éloigné. Les sujets traités, les noms des auteurs, sont
déja auprés de nos lecteurs une puissante recommandation. (Voir aua annonces.)
L'un des gérants : CHARLES DOUNIOL.
PARIS. — IMPRINBRIE SIMON RACON ET COMP., NUE D’cAruaTE, 4.
TABLE
DU TOME -SEPTIEME DE LA NOUVELLE SERIE
(QUARANTE-TROISIEME DE LA COLLECTION)
JANVIER 1858.
Des Derniers Ouvrages historiques de M. Michelet, par A. pe Brocuize. . . = 1
Des Etats de la Plata (suite), par A. Hournon. . . 2... 2. ee ee Hy |
Le P. Gratry et l’Avenir de la philosophie chrétienne, par le vicomte
Die MEO c- sar0 Gomer a ee ee Wee et egy BPR ey GOS - . 89
La Légende celtique (Hervé), par H. pe ralVirrewmarque.. . 2... 2. 1 2 109
La Forét-Noire (fin), par X.Manmiern. . 2. 2 6 7 1 ee th we ee ee 135
L'Univers est-i] provocateur ou provoqué, par Auc. Cocmin. . . . . .. 4148
BiBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
Métances. — L’attentat du 14 janvier... .....--. 25+. eee 153
Lettre dé: Toritis.c..5 2 6 acs ee ie. Bie ies ete ee . . 153
Les Débris de l'Eglise unie en Pologne... .........2.-: 157
BISLiOGRAPHIE ETRANGERE.
Rome, its rulers and its institutions, etc.; Rome, son souverain et ses
institutions, de M. P. F. Maguire, par M. Audley. ....... 164
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
Des voies de recours, these de M. Francois Lenormant, par M. H. Mer-
cier de Lacombe. — L'Inde anglaise avant et apres l’insurrection de
1857, de M. le comte de Warren, par M. J. de Bertou. — Discours de
M. l’abbé Mermillod a la bénédiction de Notre-Dame de Genéve, par
M. Foisset. — OKuvres du P. Lacordaire, par M. l’abbé Perreyve. 176-4188
FEVRIER.
Lettres inédites de Frédéric Ozanam. . . . =... -.... rae nets ah te ae 189
Etudes d'histoire religieuse par M. Renan, par Foussetr. .....2.2.. 205
L'ltalie depuis cent ans, par Léorotp pe Gamuagp. . . . . 2... we. 238
Les livres chez les Egyptiens (deuxieme article), par Francois Lenorwant. . 267
Le P. Lacordaire a Notre-Dame, par l'abbé Peanevve. ......... 305
Le Fils naturel, comédie par M. Alexandre Dumas fils, par Léon Ansaup. . 329
Métancus. — Christophe Colomb, par M. Roselly de Lorgues. — Lettre de Son
Eminence monseigneur le cardinal archevéque de Bordeaux... . 3545
BOutre ide Berlin sss. 5-55 i Stee ese eee. Sa lane ar, ae Gs 92 - 347
La Jeunesse, comédie de M. Emile Augier, par M. Exnest Dauner. . . 349
BipLiocBaPHig ETRANGERE.
Revues anglaises du premier trimestre, par M. Georges Seigneur. . . 353
Eneas Silvio de’ Piccolomini und sein eee de M. Voigt, par M. Er-
nest Grégoire... . 2... 2-5. , ~ 2 eee eee. 960
BiBLIOGRAPHIE FRANCAISE.
Lucien, traduction nouvelle de M. Eugene Talbot, par M. Fernand Des-
portes. — Poésies nouvelles, de M. Thales Bernard, par M. Ch. de
Mouy. — L’aristocratie aux cinquiéme et sixiéme siécles, de M. l'abbé
Gorini; lettres de saint Frangois-Xavier, traduction de M. Pages;
méditations pratiques pour Je mois de Saint-Joseph, par M. P. Dou-
HAIG: 2: Ao ce SS Se RS ES o 8 @ ee © « oe 6 ee © 6306-380
4
780 TABLE DES NATIBRES.
MARS.
Lettres 4 un jeune homme sur la vie chrétienne (premiére lettre}, par le
DP UACOUDRIRE? e <a. e-Gov Fee a et Be ce es a Ss 381
Le déboisement et le ‘Teboisement, par Ca. pe Rinsk, . 2. 2 1. we 404
Ecole d’Origéne : Grégoire le Thaumaturge, par Virtemain, de l’Académie
ATANCAISC ss .1).%) 6" aoe ete ga a el a ee ot ee ee 436
Réranger, par ANTOINE DE Latour. . ..- 2.2. Gets. diceree Seber sae 455
Des Etudes asiatiques, par A. pe Merz-Noplat. . 2... 2... 2 ee 474
Johannes Klauss, nouvelle, par le comte pe Brtwat. ......... 487
Le P. de Ravignan, par le P. Laconpamrz. . 2 2. 2. 1 ee ee eee 309
Mitances. — Les QEuvres poétiques et les Bonnes Okuvres, par H. pz ua Vitte-
MAROON 5 ie see eo a ea eS eae 316
De la Nécessité du spiritualisme en médecine, de M. le docteur Pi-
doux, par 'abbé Manet... 2 2 2 7 1 2 1 1 ee eee ee ee 522
Robert Emmet : ses lettres inédites, par Atpenr Gicor. . . 2... 535
Everard de Lisle Phillips, par Geonces Seicnzun.. . . 2... . 559
BiBLioGRAPHIE ETRANGERE.
Hegel und seine Zeit, de M. Haym; apologie Hegels gegen Haym, de
M. Rosenkranz, par M. Ernest Grégoire. ........-+0.- 3435
Parlementarische Reden, discours parlementaires de MM. Auguste et
Pierre-Frangois Reichensperger, par dom Charles Brandes. . . . . 590
BiBLiOGRAPHIE FRANGAISE.
flistoire des théories et des idées morales dans lantiquité, de M. J.
Denis, par M. Lefévre-Pontalis. — OKuvres de Paul Reynier, par
M. Alfred Paisant. — Histoire d’Angleterre depuis les temps les plus
reculés, de M. de Bonnechose ; la Destinée de \"homme, ou du Mal
de l’épreuve et de la Stabilité fature, de M. Louis Moreau, par
Bi Ps DOUNASIEG oer eG se Jase es eo os ce . . 952-560
Revue littéraire. — Ouvrages nouveaux de MM. de Bastard d'Estang, Ville-
main, Poitou, Colomb, Ed. About, Autran, et de madame Ch. Reybaud,
par Fernnanp Desportes. ....... . ee eae a ee a ee 561
AVRIL.
Des Derniers Ouvrages de M. Flourens, par Maurice Ravnaup. . . . . . . 375
De I’Esprit littéraire en 1858, par A. pe Pontwantin. . 2 2 2 2 1 1 ee 619
Le Concordat autrichien, par le docteur Boss, professeur a l‘université de
Fribourg 02 60 giace Rc ee SOA RSW Se es . 634
Histoire du gouvernement parlementaire par M. Duvergier de Hauranne,
par H. Mongau. ..... Mae a ee ee ae ee ee ee 675
La Fille de l’'amiral, nouvelle. . . 2. 2... 1. 2 ee ee wee ene 719
Méances. — Mémoires de Lutfullah, gentillhomme musulman. . .. . 744
BiBLIOGRAPHIE ETRANGERE.
History of England, from the fall of Wolsey to the death of Elizabeth,
by J. A. Froude, parM. Audley... .......2..0006-. 757
BIBLIOTHRQUE FRANCAISE.
Des lois intimes de la société, de M. Ant. Molliére, par M. Albert du
Boys. — Maftre Pierre, de M. Edni. About, par M. P. Douhaire. %62
Revue critique. — Ouvrages nouveaux de MM. Alfred Maury, d’Anselme,
Oppert, Hanneberg, Franz de Champagny, Ch. Jourdain, Rabanis, Fer-
t Boissard, E. Aroux, Godart-Faultrier et Enfantin, par Francois
ENOBMAND §)) colo" Sd se Be Se ee te er 769
PARIS. —— IMP. SIMON RACON ET CONP., BUE D'EAFoRTH, 4.
TABLE ANALYTIQUE
ET ALPHABETIQUE
DU TOME QUARANTE-TROISIEME
: (sePTigME DE LA NOUVELLE s&Rix.)
Apour (E.). — Nos artistes, 572.— Mattre
Pierre, 164.
Acnico.trore — Le déboisement et le reboise-
ment, article de M. Ch. de Ribbe, 404-
435.
Autnigue. — Des Etate de la Plata (suite),
par A, Hournon, 51-88.
AncLetenne. — Histoire d' Angleterre de-
puis les temps les plus reculés, par T.
dc Bonnechose, 559. — Histoire d’An-
gleterre, depuis la chute de Wolseyjus-
qua la mort d Elisabeth, par Jacques-
Antoine Froude, 757.
oe (D’). — Revue du monde paten,
6
Arnaup (Léon).— Le Fils naturel, de M. Al.
Dumas fils, 329.
Arnoux. — Les Mystéres de la chevalerie
et de lamour platonique au moyen
age, 115.
Auptey. — Rome, tts ruler and its in-
stitutions, etc., par M. Maguire, 164, —
V. Angleterre.
ay (Emile). — La Jeunesse, comédie,
49.
Avrnan (J.). — Milianah, poéme, 571.
Aurnicue. — Le concordatautrichien, article
de M. le docteur Buss, 634-674.
Bastarp p'Ertane (Vicomte vg).—- Les Par-
lements de France, 564
Bénancer, article de M. Antoine de Latour,
453-473.
Bennarp (Thalés).— Poésies nouvelles, 373.
Benroo (J. pz). — L'Inde anglaise, par le
— de ast 176. aie a
BripiocRaPuig FRaNcaisg. — 176, 363, 763.
-BinsiocraPuig ftranctre. — 157 et 757. —
Les Revues anglaises et américaines du
ames trimestre de 1858, par Georges
eigneur, 353, 542.
Boissard (Ferjus). — V. Dante.
Bonnecnose (T. pz). — Histoire d'Angle-
terre, 559.
Branpgs (D. Charles), bénédictin d’Ensie-
deln. — Parlamentarische reden, 550.
Bréaat (Comte Alfred vz). — Johannes
Klauss, nouvelle, 487.
Brocuiz (A. ww — Des derniers ouvrages
historiques de M. Michelet, article de
M. le prince A. de Broglie, 1-50.
Buss (Docteur), professeur & l'Université de
als — Le Concordat autrichien,
Carru ENP — Storia di cento ani
{ th 1850), narrata da Cesare Cantu,
Caameacxy (Comte Franz pe). — Rome et
la Judée au temps de la chute de Né-
ron, 7172.
Caarzausniann. — La Tribune francaise.—
M. de Chateaubriand, par M. Villemain,
560.
Crésizux “rang pv). — Une voiz dans la
foule, 516.
Cocam (Aug.). — L'Univers est-il provoca-
teur ou prevoqué? 148-152,
782 TABLE ANALYTIQUE
Coroms.— Histoire de Christophe Colomb,
M. Roselly de Lorgues. (Lettre de
el K. le cardinal-archevéque de Bordeaux
a lauteur), 343.
Cotoms.— Le président de Brosses en Ita-
lie, lettres publiées par M. Colomb, 561.
Dante révolulionnaire et socialiste, mais
non hérélique, par M. Ferjus Boissard,
Dasoer (Ernest). — La Jeunesse, comédie,
Désoisewent. — V. Agriculture.
Demis (J.). — Histuire des théories et des
idées morales dans lantiquité, 552.
Desrontes (Fernand).— Traduction de Lu-
cien, par E. Talbot, 366. — Revue litté-
raire, 561.
Doousatre ae Histoire d Angleterre, de
M. de Bonnechose, 559. — Destinée
de [ Homme, par M. Louis Moreau, 560.
—Mattre Pierre, par Edmond About, 764.
Du Bors (Albert). — Des lois intimes de
la société, 762.
Dumas ee) fils. —Le Fils naturel,
comédie, 329.
Dovencier ve Hacranne.— Histoire du Gou-
ne parlementaire en France,
NOMIE POLITIQUE ET sociaLEZ. — Des Lois
tntimes de la société, par M. Antoine
Molligre, 762, — Matlre Pierre, par
Edmond About, 764.
Euuet (Robert); ses lettres inédites, par
Albert Gigot, 533.
Exrantin. — Réponse au KH. P. Félix, par
M. Enfantin, 11.
Fuoonens. — Des derniers ouvrages de
M. Flourens et de Il'origine des idées
modernes sur la vie. — Eloges histo-
sb lus dans les séances publiques de
U Académie des sciences. — De la Vie
et de UIntelligence, art. de Maurice Ray-
naud, 573-648.
Foisser. — Discours de M. Cabbé Mer-
millod, 176. — Etudes d'histoire reli-
gieuse, par M. Renau, 205.
Faance. — L’attentat du 14 janvier, 153.—
Les Parlements de France, par le vi-
comte de Bastard lb 564.— Le gou-
Vernement représentatit en France, art.
de H. Moreau, 675-718. V. Moneav.
—La légende celtique : Hervé, article de
M. i. de Ja Villemarqué, 108.
Francois Xavign (Saint). — Lettres de saint
Francois Xavier, trad. par M. Léon
Pagés, 377.
Faoups. — History of England, from the
fall of Wolsey lo the death of Elisabeth,
James Antony Froude (Ilistoire d'An-
gleterre, depuis la chute de Wolsey jus-
qua la mort d’Elisabeth, 757.
Gamtanp (Léopold oz).— Etudes italiennes.
— L'llalie depuis cent ans, 258-266.
Gicor (Albert). — Robert Emmet, 533.
Goparp Fauttnier. — D’Angers au Bos-
phore, 776.
Gorin: (M. l’abbé).— L’Aristocratie aux
cinquiéme el siziéme siécles, 379.
Gratry (le R. P.). — Le P. Gratry et ’Ave-
nir de la philorophie chrétienne. — De
la Connaissance de l'Ame, par le P. Gra-
iy art. de M. le vicomte de Meaux, 89-
Gaécome (Ernest). — Enéas Piccolomini
et son stécle, par M. Voigt, 360. — Bi-
bliographie étrangére, 545.
Hanneeert (Le docteur). — Histoire de la
Révélation biblique, 770.
Hayu (R.). — Hegel und seine Zeit (Hegel
et son époque), 543. — Apologie Hegels
gegen Haym (Apologie de Hégel en ré-
ponse 4 Haym), par M. Rosenkranz, 543.
Hécer.— VY. Haym.
Histourg. — L'Aristocratie aux cinguiéme
et siziéme siécles, par M. l‘abbé Gonna,
579.— Histotre des religions de la Gréce
antique, par A. Maury, 769. — Revue
du monde paien, 169. — Analyse de
Vinscription de Borsippa, par M. J. Op
pert, 770.— Rome et la Judee au temps
de la chute de Néron, par M. le comte
Franz de Champagny, 772. — Les Mys-
téres de la chevalerie et de Camour
platonique au moyen dge, 175.
Hisroixe gcciésiastique. — Les débris de
l'Eglise unie en Pologne, 157. — Rome,
tls ruler and ils institulions, etc.,
V. Audley. —Discours de M. l'abbé Mer-
millod & la bénédiction de Notre-Dame
de Gendve, V. Foisset, 176. — Etudes
@histoire religieuse, par M. Renau, art.
de M. Foisset, 205. — Lettres de saint
Francois Xavier, traduction de M, Pagés,
366. — Le concordat autrichien par le
docteur Buss, 634. — Eneas Silvio de
Piccolomini und sein Zeitalter, par
M. Voigt, 560. — Un ouvrage inédit de
Gilles de Rome, \.récepteur de Philippe le
Bel, en faveur de la papauté, par M. Ch.
Jourdain, 775. — Clément V et Philippe
le Bel, par M. Rabanis, 774.
Hournon (A.). — Des Etats de la Plata
(suite).
Inpe.— L'Inde anglaise, V. Wannen.— Des
études asiatiques. — Fleurs de U Inde. —
L'Orientalisme rendu classique dans la
mesure de Uutile et du possible, art. de
M. A.de Metz-Noblat, 474-486.
Itariz. — Lettres de Turin, 153. ~- V. Ma-
_ Guingz. — Etudes italiennes. — Storia di
cento ant (1750-1850), narrata da Ce-
sare Cantu, 238-266. — Le Président de
ww &
DU TOME QUARANTE-TROISIEME. 183
Brosses en Italie, lettres publiées par
M. Colombe, 561.
Jounvarn (Ch.). — La hilosophie de sutnt
Thomas d' Aquin, 172. —'Un ouvrage
tnédit de Gilles de Rome, 715.
Junispaopence. — Des votes de recours. V.
LENORMANT.
Laconvame (Le R. P.). — CEuvres du P.
Lacordaire, par M. 'abbé Perreyve, 176.
— Le P. Nacotdsire a Notre-Dame.
art. de M. l’abbé Perreyre, 505-528. —
Lettres 4 un jeune bomme sur la vie
chrétienne. Premiére lettre : Du culle
de Jésus-Christ comme fondement de
la vie chrétienne, 5381-403. — Le P..
de Ravignan, 509.
ears (Antoine pz). — P. J. de Beranger,
453.
Lerivre-Pontatis. — Histoires des théortes
et des idées morales dans lantiquité,
par J. Denis, 552.
_ Lenonwant (Ch.). — Le Concordat autri-
chien Introduction, 634.
Lexonmant (Francois). — Des voies de re-
cours, 176. — Les livres chez les Egyp-
tiens (deuxiéme article), 967-304. —Re-
vue critique, 769.
Liste Paitiies (Everard pe), par Georges
Seigneur, 539.
Litténature. — V. Taare. — Poéstes nou-
velles de M. Thalés Bernard, 373. —
Johannes Klauss, par le comte de Bréhat,
487. — Une voix dans la foule, par
Achille du Clésieux, 516. — Revue litté-
raire, par Fernand Desportes, 561. —
Revue critique, par Francois Lenormant,
7169. — Revue de Bretagne et de Vendée
(1857-1858), 567. — Héléne, par M°*
Ch. Reybaud, 571. — Milianah, poéme
par M. J. Autran, 571. — V. de Pont-
martin, 619-633. — La fille de Cami-
ral, nouvelle traduite de l'anglais par
M"* Sévestre, 718-740.
Lucien. — V. Talbot, 366.
Lutrutian, — Mémoires de Lutfullah,
gentilhomme musulman, 744.
Macuire (P. F.). — Rome, ils ruler and
ils instilutions, etc., 164.
Manet (ll.) — De la nécessité du spiritua-
lisme en médecine, 522.
Manan (X.). — La Forét Noire, art. de
M. X. Marmier (fin), 433-147.
Maory (A.)- — La Terre et Chomme, 767.
— Histoire des religions de la Gréce
antique, 769.
Meaox (Le vicomte pz).—Le P. Gratryet l’a-
venir dela philosophiechrétienne, 89-108.
Maamitzop (L'abbé). — Discoursde M. l'abbe
Mermillod a la bénédiction de Notre-Dame
de Genéve, 176.
Merz-Nosiar (A. pe). — V. Etudes asia-
tiques, 474.
Micne.er. — Des derniers ouvrages histo-
riques de M. Michelet. — Renatssance,
Réforme, Guerres de religion, la Ligue
et Henri 1V, Henri lV et Richelieu, art.
de M. de Broglie, 1-50.
Moikre (Antoine). — Des lois intimes de
la société, 7162.
Moreau (L.). — La Destinée de Vhomme,
560.
Mongav (H.). — Le gouvernement représen-
tatif en France, 675.
Movy (Ch. ve). — Poéstes nouvelles de
M. Thalés Bernard, 373.
Oprzat (J.). — Analyse de inscription de
Borstppa, 770.
Ozanaw. — Lettres inédites de Frédéric
Ozanam, 189-204.
Packs (Léon). — Lettres de saint Francots
Xavier (traduction), 377.
Paisant testa — (Euvres de Paul Rey-
nier, 506.
pero — Nos artistes, par M. E. About,
572.
Penrerve (M. l'abbé). — OEuvres du R. P.
Lacordaire, 176. — Le R. P. Lacordaire
x Notre-Dame, 305.
Pasosopme. V. Gratay. — Ecole 1 Origene.
— V. Vitnematn. Histuire des théortes et
des idées morales dans Vantiquitéd, de
M. J. Denis, 552.— Hegelund seine Zett.
de M. Haym. Apologie Hegels gegen
Haym, de M. Rozenkranz, 54
Pipoux (Docteur). — De la nécessité du spi-
ritualisme pour régénérer les sciences
médicales, 523.
Portou. — V. Roman.
Potocne. — Les débris de I'Eglise unie en
Pologne, 157.
Poxtwantin (A. ne). — De lesprit littéraire
en 1858, 619-631.
Prusse. — Lettre de Berlin, 347. — Dis-
cours parlementaires des fréres Auguste
et Pierre-Francois Reichensperger, 550.
rr — Clément V et Philippe le Bel,
Ravicnax. — Le P. de Ravignan, par le P.
Lacordaire, 509.
Raynaup (Maurice). — V. Flourens.
Reicuexsransen — Parlamentarische re-
den. Discours parlementaires de MM. Au-
ee et Pierre-Francois Reichensperger,
50.
Renan. — Etudes d'histoire reltgieuse ,
V. Foisset, 205-257.
Revsauo (M™* Ch.). — Héléne, 571.
Rerxigr. — QEuvres de Paul Reynier, 556.
Risse (Ch. ve). Voy. Le déboisement et le
reboisement.
784
Roman. — Du roman et du thédtre con-
temporains, par M. Poitou, 569.
Rosg.iy pz Loncues.— Histoire de Christo-
— Apologie Hegels gegen
-Haym, 542. aia at aie id
Seicnzvr (Georges). — Revues anglaises du
remier trimestre, 353. — Everard de
isle Phillips, 539.
Séivastag (Mt), — La Fille de l’amiral, tra-
duite de l’anglais, par M'* Sévestre, 719.
Tarpor (Eugtne), — Traduction des wu-
vres complétes de Lucien, 366.
Tuataxs. — Le Fils naturel, comédie par
M. Alexandre Dumas fils, art. de M. Léon
Arbaud, 329-342. — La Jeunesse, comé-
die par M. Emile Augier, art. de M. Er-
nest Daudet, 549. — Voy. Roman.
TABLE ANALYTIQUE DU TOME QUARANTE-TROISIEME.
Univers (L’), (journal.) — L'Umrvens est-il
provocateur ou provoqué? par M. Av-
guste Cochin, 148-152.
Vuemam, de J’Académie francaise. — Becole
d'Origtne : Grégoire le Thaumaturge, 456.
—'M. de Chateaubriand, 581.
Vintemanqueé (H. nz 1a). — La Légende cel-
tique— Hervé, 109-132. — Les QEuvres
poétiques et les Bonnes Okuvres, 516.
vont — Enéas Piccolomini et son siécle,
Voyvaces. — La Forét Noire (fin), per X.
Marmier, 133-147. — V. Hoonnox. —
D’ Angers au Bosphore, 176.
Warren (Le comte pe). — L’Inde anglaise
avant et aprés [insurrection de 1891,
art. de M. J. de Bertou, 176.
SIN DE LA TABLE ANALYTIQUE DU TOME QUARANTE-TROISIBME.
Takis, — LIP. SIMON GASON ET COMP,, RUE DEKFUNTS, 4.
sigan Google
Digitized by Google
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